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dimanche 21 juin 2026

Critique : "Whalefall" de Daniel Kraus | Lectures de Cannetille

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Whalefall

Auteur : Daniel KRAUS

Traduction : Jonathan BAILLEHACHE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français (Rivages) en 2026

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782743669195  
                           en librairie

 


  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jay Gardiner s'est lancé dans une quête insensée : retrouver la dépouille de son père disparu dans l’océan Pacifique, au large de Monastery Beach. La seule façon, pour lui, de se libérer du poids de la culpabilité. La plongée commence bien, mais l'apparition d'un calmar géant le met en danger, danger aggravé par l'arrivée d'un cachalot. Soudain, Jay est entraîné dans l’estomac de la bête. Il lui reste une heure avant que ses bouteilles ne se vident, une heure pour vaincre ses démons et s'échapper du ventre du cachalot.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Daniel Kraus est un romancier et scénariste à succès connu pour ses collaborations avec les réalisateurs George A. Romero (The Living Dead) et Guillermo del Toro (La Forme de l’eau, Chasseurs de Trolls). Whalefall a figuré sur la liste des best-sellers du New York Times et sera bientôt adapté au cinéma.
 
 

Avis :

Puisant son titre dans l’image scientifique d’une baleine morte qui sombre dans les abysses et y devient un écosystème entier, l’auteur américain Daniel Kraus éclaire d’emblée l’ambition du livre : raconter la descente d’un jeune homme jusqu’au point de rupture – physique, psychique et symbolique –, là où, paradoxalement, l’effondrement ouvre enfin la possibilité d’une renaissance.

Alors qu’ébranlé par le deuil succédant à une relation paternelle rude et tissée de malentendus, Jay Gardiner, dix-sept ans, entreprend une plongée à haut risque pour retrouver les restes de son père disparu, un accident le confronte à l’extrême : aspiré dans la gueule d’un cachalot, il se retrouve piégé dans un huis clos organique où chaque seconde menace d'être la dernière. Transformée en lutte acharnée pour sa survie, sa quête de réparation devient aussi un tête-à-tête forcé avec les souvenirs qu’il fuyait. Dans les entrailles obscures et palpitantes du géant des mers, les gestes appris auprès de ce père exigeant reviennent comme des réflexes de la dernière chance, en même temps que se ravivent les blessures anciennes. Même absents, les membres de sa famille l'accompagnent dans son combat pour la vie sauve, dessinant en creux le portrait d'un adolescent pris entre loyauté, peur et un amour que ni père ni fils n'ont jamais su formuler.

L’exploit de ce récit de survie – mais pas seulement – tient d’abord à sa capacité à rendre crédible l’invraisemblable : l’enfoncement dans le corps du cachalot devient pour le lecteur une expérience presque tangible, une immersion totale dont la physicalité monstrueuse – chaleur, pression, pulsations – souligne plus encore l’effondrement intérieur de Jay. À mesure que les souvenirs l’assaillent avec une netteté douloureuse, tension dramatique et exploration intime s’enchevêtrent dans une intensité qui naît autant de la menace corporelle que de la vulnérabilité psychique du personnage. Dans cet espace organique agissant en chambre d’écho, la moindre sensation réactive une faille ancienne et chaque geste de survie renvoie à un héritage paternel ambigu. Cette superposition constante entre danger immédiat et mémoire blessée dépasse les codes du roman de survie pour déployer les thématiques de la transmission, de la culpabilité et de l’amour empêché. Dans ce va-et-vient entre extrême et intime, la tension narrative nourrit la vérité émotionnelle, la confrontation au monstre extérieur révélant surtout celui que Jay porte en lui.

Espace symbolique dépassant sa seule fonction structurelle, le corps du cachalot renvoie Jay à un monde archaïque où, privé de repères et réduit à ses réflexes, il retrouve un état primal. Cette plongée dans l’animal renverse la logique du récit initiatique, non plus chemin vers l’extérieur, mais traversée vers l’intérieur, physique autant que psychique. Le cétacé incarne une mémoire non humaine, lente et millénaire, dont la présence silencieuse contraste avec la violence des liens familiaux qui hantent Jay. Prisonnier de cette masse vivante, le garçon se confronte à une altérité radicale qui devient tour à tour tombeau, refuge et matrice. Cette ambiguïté, à la fois protectrice et menaçante, confère au roman une dimension quasi mythique, l’animalité figurant un seuil, un lieu de passage où Jay doit renoncer aux récits hérités pour en forger un autre, plus juste et plus vivant.

Au‑delà de ses aspects spectaculaires, ce roman qui conjugue intensité narrative et profondeur émotionnelle réussit à faire de l’extrême un terrain d’exploration intime. À travers la survie de Jay se déploie une variation sur la filiation, la culpabilité et la rédemption qui renouvelle le genre initiatique. L’on pense bien sûr à Jonas, Moby Dick ou Pinocchio, mais Whalefall ancre ces résonances mythiques dans une expérience sensorielle réellement originale, où la métamorphose, plus concrète que symbolique, passe par la matière, la douleur et le souffle du corps. Malgré quelques effets de style très oraux et une prose parfois trop fonctionnelle pour soutenir pleinement l’ambition du récit, le roman n’en parvient pas moins à offrir un magnifique portrait d’adolescent qui, aux prises avec un deuil difficile, trouve dans les tréfonds d’une créature abyssale la possibilité d’une renaissance psychologique, éperdue et décisive. (4/5)

 

Citations :

Jay n’est pas sûr de croire aux bienfaits de la thérapie. Il ne croit certainement pas à l’idée de « tourner la page ». Les gens ne sont pas des livres. Chaque personne est une bibliothèque entière, un dédale d’archives, et plus on essaie de s’en échapper, plus on s’y perd.


Imaginez que la Terre est vraiment plate. La planète qui s’arrête net. 
Plus de rochers, plus de sable, une mer sans fond. Jay s’avance aussi prudemment que possible. Sa flottabilité est équilibrée, il ne risque pas de couler. 
Mais devant un précipice, la peur de tomber est dans la nature humaine. 
Le fond de l’océan Pacifique s’ouvre soudain sur un abyme, comme au bord du toit d’un gratte-ciel. Des rochers s’agrippent à la corniche telles des dents pourries et se détachent plus bas sur la paroi, mais tout disparaît dans les ténèbres au bout de quelques mètres.


Rouge brique en réalité, bleu nuit ici-bas, Architeuthis est long d’une dizaine de mètres, depuis les nageoires de son manteau jusqu’à ses orteils tentaculaires. Une demi-tonne de chair gluante, suspendue dans l’eau, se répandant comme une tache d’huile, ses lueurs naturelles comme les éclipses scintillantes d’un millier de lunes. Il se tourne, et un œil se révèle. De la taille d’un ballon de foot, c’est le plus grand globe oculaire sur Terre, un disque de flammes blanches dans la noirceur de l’Océan.


Surpassés en nombre par les orques, huit contre vingt, quatre contre douze, neuf contre trente-cinq, les cachalots adoptent une « formation en marguerite » : leurs rostres assemblés au centre, la queue vers l’extérieur, une rosette en forme d’étoile qui protège leurs organes vitaux et expose les orques aux coups de leurs puissantes nageoires caudales. Si l’un d’eux est emporté par un assaillant, un de ses congénères quitte le rang, s’interpose, et escorte le blessé jusqu’au centre.


Une carcasse de baleine suffit à nourrir pendant des lustres la faune de la plaine abyssale où elle se dépose. Des créatures à l’anatomie étourdissante, ignorant jusqu’à l’existence même de la lumière, viennent s’y repaître. Poissons queue de rat. Myxines. Isopodes. Ils canalisent, ils mordent, ils lèchent, ils sucent, ils absorbent la carcasse graisseuse du colosse jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des bulles de méthane, de l’huile et des os. 
La vie ne s’arrête pas là. Des bactéries engloutissent la moelle à l’intérieur des os. Ça produit du sulfure d’hydrogène. Qui alimente des microbes. Les os disparaissent bientôt sous un tapis de vers scintillants, de lumineux coussins bactériens de palourdes, de moules, d’escargots, de barnacles. Des centaines d’espèces pendant des décennies, des siècles. Finalement, les os rongés se transforment en un récif comme du corail – tout un écosystème.


Personne ne porte en soi ce qu’il a de mieux à offrir. Nos proches portent en eux nos meilleurs côtés.

 

lundi 1 juin 2026

Critique : "La mer et son double" de Julia Lepère | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La mer et son double " de Julia Lepère

  

J'ai aimé

 

Titre : La mer et son double

Auteur : Julia LEPERE

Parution : 2026 (Sous-Sol)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782386630378  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au large de ce qui pourrait être les États-Unis, une femme surgit mystérieusement dans un lieu étrange pour en filmer les contours. La ville de P., sorte de cité western où l’errance et la torpeur sont causées par une chaleur redoutable, est peuplée de personnages singuliers : une tenancière de bar, une jeune fille qui joue avec les fantômes, un poète, un sculpteur, un pianiste. La mer suscite la méfiance, les colons gardent farouchement leurs frontières face aux Exilés.
Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée ayant perdu la mémoire se voit repêcher par un cargo trois jours après la disparition tragique d’un des membres de l’équipage, une nuit de tempête.
Ne restera à ces deux femmes qu’à trouver la sortie du labyrinthe, à rassembler les indices et ainsi reconstruire leur identité.
Un magnifique premier roman servi par une écriture incandescente, donnant à penser le langage comme refuge.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge et poète, Julia Lepère a publié trois recueils : Je ressemble à une cérémonie (Éditions du Corridor bleu, 2019), Par elle se blesse (Flammarion, 2022) et Molly Fall (Angle Mort Éditions, 2024). Elle est par ailleurs comédienne et donne régulièrement des performances autour de son œuvre.

 

Avis :

Venue de la poésie et du théâtre, Julia Lepère fait entrer dans ce premier roman un imaginaire qu’elle explore depuis plusieurs années dans ses textes et performances. Alternant entre une ville écrasée de lumière où plane une menace diffuse, et un cargo de nuit où une femme repêchée, amnésique, tente de retrouver son identité, le récit se construit autour de deux mondes qui se reflètent sans jamais se rejoindre tout à fait. Opaques et oniriques, peuplés d’identités fracturées et de figures fantomatiques, ces univers trouvent leur cohérence dans la présence insistante de la mer – symbole de perte et de renaissance, lieu de dissolution et de réinvention – et dans le motif du double, littéraire, mythologique, psychique, qui met en jeu les résonances souterraines reliant ces récits en apparence disjoints.

À travers une narratrice elliptique qui en laisse entrevoir le climat presque post‑apocalyptique, le roman nous plonge dans la ville de P., cité obsédée par la lumière, marquée par une guerre ancienne contre un peuple vouant un culte à la nuit, et désormais sous l’emprise d’un homme sans ombre dont les allées et venues coïncident avec la disparition d’enfants que nul ne semble vouloir rechercher. À cette réalité troublante répond, dans un registre radicalement différent, la vie à bord d’un cargo en route vers les ténèbres antarctiques, bouleversée par le repêchage d’une femme sans identité ni mémoire au terme d’une tempête monstrueuse qui a coûté la vie à un marin – suicide, accident, sacrifice ? La présence de cette survivante aussi vulnérable qu'inquiétante exacerbe les tensions entre les hommes et transforme la traversée en huis clos menaçant.

Fondé sur la disjonction plutôt que sur la continuité, le texte cultive une part d’énigme, l’essentiel semblant se jouer dans ce qui échappe à la logique explicative. Cette écriture plus suggestive que descriptive, héritée autant de la poésie que du théâtre, entretient une inquiétude latente, chaque scène, en apparence autonome, traversée par une force qui la déborde, comme si les récits étaient aimantés par un centre invisible. Le mystère est partout, non pour être résolu, mais pour faire sentir comment les imaginaires se contaminent et les croyances s’insinuent dans les plis du réel.

Julia Lepère joue délibérément sur le trouble, qu’il s’agisse des voix, des perceptions ou des transitions entre ce qui se donne à voir et ce qui demeure sous‑jacent. Maintenu dans l’incertitude, le lecteur est invité à recomposer lui‑même les liens et à éprouver la porosité entre des mondes présentés sans explication. Cette stratégie narrative, qui refuse la transparence et la clôture, produit une expérience de lecture déstabilisante et interroge la manière dont les sociétés élaborent leurs récits fondateurs, comme la façon dont chacun tente de se situer dans un univers où les certitudes se dissolvent. Cette désorientation assumée agit comme le véritable système nerveux du roman, assurant sa tension interne et sa cohésion profonde. 

Impressionnante de maîtrise formelle, de précision d’écriture et de puissance d’évocation, la sophistication de ce premier roman s’accompagne toutefois d’une opacité onirique déroutante, en vérité aussi frustrante que fascinante. Certes prodigue en images d’une grande intensité, cette étrangeté impose un effort constant pour se frayer un chemin dans un récit labyrinthique où les repères se dérobent et où le sens demeure suspendu. L’ensemble exerce un pouvoir d’attraction indéniable, mais tend à se dissoudre en une impression d’évanescence, le propos semblant se perdre dans sa propre brume poétique pour ne laisser qu’une beauté diffuse, aussi fragile qu’insaisissable. (3,5/5)

 

Citations :

Elle avait ainsi appris que les chants de la baleine bleue étaient des appels qu’elle produisait en séquences répétitives, dans une onde puissante qui pouvait s’entendre à des kilomètres de distance (mais le plus souvent à des fréquences si basses qu’elles étaient inaudibles pour l’être humain), qu’elle avait été chassée jusqu’à sa quasi-extinction, notamment pour sa viande et pour son huile dont on se servait pour l’éclairage, au siècle dernier, et que, lorsqu’elle mourait de mort naturelle, sa carcasse coulait jusqu’au fond de l’océan et créait ensuite le phénomène du whale fall, permettant de nourrir une succession d’organismes marins, et ce durant des décennies. 


Ah tu vois, je te parlais de lieux inaccessibles à l’être humain. Nous pourrions aisément compter le requin-baleine. On l’a découvert quasiment en même temps que l’Antarctique, sept ans plus tard, bien que son espèce soit née il y a des millions d’années (les dinosaures venaient tout juste de s’éteindre). Mais ces poissons – car ce sont bien des poissons, les plus gros qui existent – vivent en haute mer, et puis disparaissent pendant des années, sans qu’on puisse trouver leur trace. Il est pratiquement certain qu’ils plongent dans les profondeurs durant tout ce temps, mais pourquoi, on ne sait pas. Peut-être pour s’accoupler, ou donner naissance. Car on ne les a jamais vus faire ni l’un ni l’autre. Il a été prouvé que la vue des requins-baleines s’améliore dans l’obscurité. S’il y a des êtres proches de la nuit, ce sont bien ceux-là. D’ailleurs, les seuls moments où nous pouvons les voir à la surface sont ceux où la lune est invisible.


Le second lui parle de la langue du pays de Jack, où les mots se forment en accolant des suffixes à des racines. Les propositions s’y ajoutent au fur et à mesure, s’agglomèrent les unes aux autres. Des phrases entières comprenant plus d’une dizaine de mots en français ou en anglais peuvent ainsi être construites en un seul verbe. Le groenlandais distingue les catégories noms, verbes et particules. Les particules sont invariables. Il existe une “quatrième personne” qui permet de désigner le sujet à la troisième personne du verbe d’une proposition subordonnée, ou bien le possesseur d’un nom…


Le langage, il ne faut pas le laisser tomber dans l’oubli, pense Anna. Il faut le sculpter jusqu’à ce qu’il ressemble à l’ombre du souvenir. Un double invisible à sauver. Le langage, il faut le faire hurler comme le vent lorsqu’il n’a plus d’obstacle et qu’il s’enroule autour de la terre. Jusqu’à le faire revenir en arrière.


Tout ce qui n’est pas compréhensible nous intéresse. Et le soupçon d’une chose la fait exister déjà, il faut en avoir le cœur net, la disséquer. Tu sais, quand les enfants ont peur d’un monstre sous leur lit, la seule manière de les rassurer c’est de regarder avec eux. La peur, nous allons au-devant d’elle pour qu’elle ne nous mange pas. Et sans même parler de peur, il s’agit d’un goût pour la connaissance, la résolution des mystères. 


On n’y voyait presque pas, à cet endroit de la bibliothèque, et les ombres des livres étaient autant de barreaux qui achevaient de faire de cette communauté d’hommes la plus intime et la plus ancestrale qui soit, perdue au milieu d’une béance, en partance pour une terre inhospitalière. Les têtes se découpaient comme dans un tableau où le noir n’est qu’un moyen pour rehausser la lumière. Les yeux gris se jaugeaient, les joues creuses et les cernes gonflés trouaient la nuit. Parmi ces apparitions, une main parfois prenait l’allure démesurée d’un phare.

 

jeudi 30 avril 2026

Critique : "L'île sans nom" de Gilbert Bordes | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'île sans nom" de Gilbert Bordes


 

J'ai aimé

 

Titre : L'île sans nom

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2026 (Presses de La Cité)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782258212367  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

1858, dans la région de Dieppe. Le jeune Hervé, employé de ferme, ne rêve que du grand large. Il se rend souvent au port d'où de fiers trois-mâts partent pêcher la morue dans les eaux glacées et tempétueuses de l'Atlantique Nord.
Un soir, déambulant le long du quai, il sauve un vieux marin de la noyade. Le rescapé lui confie un secret : l'existence d'une île mystérieuse qui recèlerait un trésor.
La proposition d'embauche du capitaine du Matamore en partance pour Terre-Neuve va sceller le destin d'Hervé. Enfin l'aventure !
À bord, les conditions de vie sont rudes, la pêche difficile, mais la solidarité un peu fruste des marins permet d'affronter tous les dangers. Jusqu'à ce jour de tempête où le jeune homme, porté disparu, va s'échouer sur une île...

Un roman initiatique entre mystère, intrigues et vengeance, où souffle un puissant air marin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Né en 1948, à Tulle, en Corrèze, Gilbert Bordes a été instituteur puis journaliste. Aujourd'hui, il se consacre à ses deux passions : la lutherie et l'écriture. Membre de l'Ecole de Brive, il est l'auteur de plus d'une cinquantaine de romans régionaux et historiques. Il a obtenu le prix RTL Grand Public pour La Nuit des hulottes et le prix Maison de la Presse pour Le Porteur de destins. Grand amoureux de la nature, il a notamment publié La Garçonne, Chante, rossignol, Le Testament d'Adrien, Tête de lune, Ceux d'en haut, Docteur Mouche et La Malédiction de Pauillac aux Presses de la Cité.

 

 

Avis :   

Fidèle à son écriture ancrée dans l’histoire et la nature, Gilbert Bordes signe un nouveau récit d’aventure où un jeune marin se retrouve isolé sur une terre inconnue au milieu du XIXᵉ siècle. Cette île sans nom concentre à la fois le mystère du monde maritime et les épreuves caractéristiques des parcours initiatiques que l’auteur affectionne.

Hervé, adolescent normand animé par le désir de prendre la mer, embarque à bord d’un trois‑mâts en partance pour Terre‑Neuve. Sa découverte des rudes conditions de pêche en Atlantique Nord s’interrompt brutalement lorsque, tombé en mer et réputé perdu lors d’une tempête, il échoue sur une île déserte, rendue inaccessible à la navigation par les brumes et les courants qui en cernent les abords. Commence alors un récit de survie où l’ingéniosité, la peur et l’espoir se mêlent, et où la solitude n’exclut pas les rencontres inattendues. 

Un jeune héros projeté trop tôt dans l’adversité, une nature souveraine qui impose ses lois et un espace clos où les personnages se révèlent autant qu’ils se transforment : on retrouve ici plusieurs motifs chers à Gilbert Bordes, qui confèrent au roman une tonalité immédiatement reconnaissable. Certes, l’intrigue s’autorise quelques facilités et repose sur des coïncidences pour le moins improbables, mais une fois ces libertés acceptées, on se laisse volontiers captiver par le talent de conteur de l’auteur, son écriture sensible aux paysages, son sens du rythme et de la tension, et l’humanité profonde qui rend le parcours d’Hervé aussi touchant que prenant.

Sans renouveler en profondeur l’univers de Gilbert Bordes, L’Île sans nom en propose une variation maritime qui exploite un décor neuf et fortement dépaysant. Le roman s’adresse avant tout aux lecteurs sensibles aux récits d’aventure et d’apprentissage, ceux qui préfèrent se laisser emporter par une histoire plutôt que la questionner. Grâce à son écriture fluide, à la précision de ses descriptions et à la manière dont il conjugue tension extérieure et progression du personnage, l’écrivain livre une aventure accessible et immersive, qui séduira autant les fidèles de son oeuvre que ceux qui la découvrent. (3/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

lundi 20 avril 2026

Critique : "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke



Coup de coeur 💓

 

Titre : Kaya (Sivulliq : Ancestor)

Auteur : Lily H. TUZROYLUKE

Traduction : Claire DESSERREY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français en 2026 (Seuil)

Pages : 352

Accès au livre : ISBN 9782021566604  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une extraordinaire odyssée dans le Grand Nord arctique.
Alaska, printemps 1893. Une épidémie de variole décime les populations autochtones. La sœur de Kaya vient de succomber à son tour ; la jeune Inupiaq et ses trois enfants sont désormais les seuls survivants de leur village. Alors qu’ils campent près de la banquise, sa petite fille de cinq ans, Samaruna, est enlevée par des baleiniers américains. Kaya et ses fils se lancent dans une poursuite désespérée à travers les immensités glacées, affrontant la faim, les tempêtes et la débâcle des fleuves. Leur quête les mènera jusqu’au port de Herschel, où se rassemblent tous les équipages.
Puissant cri de révolte mais aussi formidable déclaration d’amour à l’Alaska, à ses peuples et à leurs mythologies, ce roman est le premier récit inupiaq à s’inscrire, enfin, dans la mythique littérature du Grand Nord.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lily H. Tuzroyluke a fait ses études à l’Université de l’Alaska, à Fairbanks, et a travaillé au sein du gouvernement tribal de sa communauté. Elle vit aujourd’hui à Anchorage. Kaya est son premier roman.

 

Avis :

Avec ce premier roman, l’auteur iñupiat Lily H. Tuzroyluke poursuit le travail de mémoire qu’elle mène depuis des années au sein des communautés autochtones d’Alaska. Originaire de Point Hope et engagée dans diverses organisations tribales, elle s’attache à restituer des pans de l’histoire arctique occultés par les récits dominants. En revenant sur l’épidémie de variole qui a ravagé le Grand Nord à la fin du XIXᵉ siècle et sur les violences infligées par les baleiniers américains aux populations locales, elle contribue à réinscrire dans la littérature l’expérience de ces peuples décimés, réaffirmant la nécessité de transmettre leur histoire. 

Derniers survivants de leur village après que la variole a emporté tous les leurs, Kaya et ses trois jeunes enfants, tenaillés par la faim, se mettent en route vers un campement où pourraient encore se trouver quelques proches. Mais au cours de leur éprouvant cheminement dans les étendues glacées, des baleiniers américains enlèvent la benjamine, une fillette de cinq ans. Commence alors pour Kaya et ses deux fils une véritable course contre le temps : une équipée périlleuse jusqu’au port de Herschel, lieu de rassemblement des navires baleiniers avant leur départ vers le large.

Menée tambour battant au rythme de la poursuite, cette histoire qui mêle scènes d’action et rendu saisissant de l’âpre beauté des paysages arctiques dépasse largement le simple roman d’aventures. Tout en dévoilant, avec une rigueur historique alliée à une réelle sensibilité narrative, l’hécatombe provoquée par la variole et les ravages de l’industrie baleinière, le texte restitue la richesse des savoirs, des gestes et des liens qui structuraient les sociétés autochtones avant leur dévastation. À travers Kaya, mais aussi bien d’autres personnages profondément incarnés, se recompose un monde menacé, encore porté par la résilience, la solidarité et la mémoire. Et dans cette quête pour retrouver une enfant arrachée aux siens se joue aussi, à force de courage et de ténacité, une reconquête symbolique : celle de ce qui fut volé à toutes ces populations – leur avenir, leur âme, leur identité.

Par la seule force des faits et des actes, Lily H. Tuzroyluke fait entendre l’expérience intime de personnages confrontés à l’effondrement de leur monde, transformant un épisode tragique en récit de résistance et de transmission. Son écriture vibrante fait surgir une humanité profonde, une culture et des modes de vie en osmose avec un environnement aussi rude que splendide. En rétablissant la vérité sur la violence coloniale, elle redonne à l’histoire des peuples du Grand Nord la place qui lui revient, non comme un vestige, mais comme une présence vivante et essentielle. Ancré dans une culture rarement représentée en fiction, ce livre bouleverse autant qu’il éclaire et constitue une contribution précieuse à la littérature autochtone contemporaine. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

La bête est débitée par couches, d’abord en plaques de la taille d’une couverture, puis en morceaux de plus en plus petits jusqu’à ce qu’ils aient les dimensions d’un livre – on les appelle des « feuilles de bible ». Les cuves réduisent à gros bouillons ces « feuilles » en huile. C’est ainsi qu’on procède ; nous sommes une usine à huile flottante. Du fourneau en briques sort un gros entonnoir en cuivre relié à un tuyau de toile qui descend dans la cale, où le tonnelier assemble les douves, remplit les barils et les entrepose. Sur un navire baleinier, il n’est pas nécessaire de haler les baleines sur le rivage : on remonte le lard, la viande, les os et les fanons ; on fait bouillir, on découpe et on conserve.

mardi 23 décembre 2025

[Muzzio, Diego] L'oeil de Goliath

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'oeil de Goliath (El ojo de Goliat)

Auteur : Diego MUZZIO

Traduction : Eric REYES ROHER

Parution : en espagnol (Argentine) en 2022,
                  en français (Phébus) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782752914866  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le jour se lève. Un épais rideau de brouillard encercle l’îlot. J’ignore quel jour on est. Cela n’a plus d’importance. Le temps, tel que le vivent la plupart des gens – ce lent enchaînement de secondes, de minutes, d’heures, de jours – , n’a aucune prise dans un lieu comme celui-ci. J’ai délaissé le rapport qui m’avait été commandé. À partir de maintenant, je m’attelle à la rédaction d’un second rapport, plus exhaustif (et insaisissable). Un rapport sur l’état de mon âme… »

Campé entre l’Édimbourg des années 1920 et les paysages désolés et hostiles de la Patagonie, mêlant traditions littéraires anglo-saxonnes et argentines, l’aventure, l’horreur et le gothique, L’Œil de Goliath explore avec panache la relation entre les hommes et leur double, les frontières floues entre ce que l’on considère comme des contraires absolus : le bien et le mal, la raison et la folie. Embarquez pour un voyage obsédant dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diego Muzzio est né à Buenos Aires en 1969 et vit en France depuis près de vingt ans. Poète, novelliste, auteur pour la jeunesse, il signe, avec L’Œil de Goliath, son premier roman.

 

 

Avis :

S’il flotte quelque chose de Stefan Zweig – cette idée freudienne d’une force invisible qui travaille les êtres – dans les contours de cette histoire, le primo‑romancier argentin Diego Muzzio lui imprime pourtant un tour très personnel, en faisant de l’atmosphère, plus que de la psychologie, la véritable focale de son texte.

Cette atmosphère, on y plonge dès les premières pages, alors que, dans un silence rendu plus pesant encore par le trouble indéfinissable qui imprègne l’ouverture du récit, on assiste, dans l’Écosse des années 1920, à l’arrivée d’un mystérieux patient à l’asile dirigé par le docteur Pierce. Cet ancien combattant revenu des tranchées avec ses propres séquelles se consacre désormais à l’élaboration de protocoles de soins novateurs, à rebours des méthodes brutales alors en vigueur, pour apaiser les esprits meurtris par la guerre. L’homme qu’on lui amène n’est plus qu’une silhouette brisée, dont le seul viatique est le journal où il a consigné la naissance de son trouble avant de sombrer tout à fait. 

Le déchiffrage de ces pages griffonnées dans l’urgence fait basculer le récit dans le décor, cette fois tout à fait lunaire, d’une île perdue au sud de la Patagonie : un confetti de roche battu par les éléments, si isolé que le monde semble s’y dissoudre. Missionné sur place pour l'inspection d’un phare surnommé l’Oeil de Goliath, Bradley, ingénieur pourtant méthodique et parfaitement rationnel, se voit bientôt dépassé par ce qui tourne à l’épreuve de plus en plus déstabilisante. Entre l’isolement absolu, la perte progressive de tout repère, l’alliance traîtresse du vent et des vagues dans le surgissement sournois d’ombres et de voix inquiétantes, et même la bellicosité croissante des oiseaux ricochant dans la lumière du phare comme des entités malveillantes, tout concourt à fissurer les certitudes de cet homme habitué à tout expliquer. Dans ce décor minéral et hostile, la solitude agit comme un révélateur et, sapant les fragiles barrières érigées par la raison, confronte peu à peu l’esprit de Bradley aux spectres terribles qu’il croyait avoir terrassés.

Cette construction en abyme et la porosité entre les deux strates narratives – l’une rationnelle, l’autre hallucinée – crée un effet de résonance, lui aussi très zweigien, où le passé raconté devient une force active, presque autonome, qui travaille les personnages du présent. En faisant glisser son roman d’un espace mental à l’autre, en une montée savamment orchestrée du trouble et de l’angoisse, Diego Muzzio donne à sentir l’installation de la folie comme un glissement progressif, une dérive silencieuse où les repères se brouillent avant même que la raison ne cède. Cette déformation intime, en irriguant peu à peu toute la structure du roman, gagne aussi le lecteur : d’abord plongé dans un esprit méthodique qui se laisse envahir par ce qui lui échappe, il ressent à son tour une propagation diffuse, une vibration qui circule d’un récit à l’autre, puis bientôt d’un personnage à l’autre, jusqu’à l’envelopper lui‑même dans son halo d’incertitude.

Habile à laisser s’installer le trouble dans une atmosphère vibrant subtilement d’une menace sourde, Diego Muzzio tisse son récit d’une inquiétude d’autant plus hypnotique que le déséquilibre mental, ici produit d’un traumatisme qu’en cette époque d’après‑guerre l’on peine encore à reconnaître, semble pouvoir, dans les mêmes circonstances, gagner n’importe qui. Preuve en est le dénouement qui, dans l’implacable déplacement qu’il opère, réserve au lecteur un ultime frisson qu’il n’avait pas vu venir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’imagination est la seule arme pour combattre la réalité.

Ainsi en était-il venu à concevoir que certaines formes de folie puissent se rapprocher du vertige qui nous saisit face au spectacle de l’infini ; à ceci près, pensait le médecin, que le contemplateur occasionnel peut se détourner des astres selon sa volonté, tandis que pour le malade cette même expérience est à la fois incontrôlable et permanente.


 

dimanche 21 décembre 2025

[Kelly, Julia R.] L'enfant des vagues

 



J'ai aimé

 

Titre :  L'enfant des vagues 
             (The Fishermann’s Gift)

Auteur : Julia R. KELLY

Traduction : Claire DESSERREY 

Parution : en anglais en 2025
                  en français en 2026 (JC Lattès)

Pages : 408 

Accès au livre : ISBN 9782709674577  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Écosse, hiver 1900. Un petit garçon vient s’échouer sur la plage d’un village de pêcheurs. Il ressemble étrangement au fils de l’institutrice, Dorothy, disparu en mer plusieurs années auparavant. Lorsque Skerry est enseveli sous la neige, Dorothy accepte de s’occuper de l’enfant jusqu’à ce qu’il puisse rentrer chez lui. Mais, à mesure que le passé refait surface, les secrets de cette communauté très soudée resurgissent. Et Dorothy doit se confronter à nouveau à Joseph, le pêcheur solitaire qu’elle a passé les dernières années à fuir…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Julia R. Kelly a été professeur d’anglais. Elle vit dans le Herefordshire, où son compagnon et elle ont élevé leurs cinq enfants. En 2021, elle remporte le Blue Pencil First Novel Award pour un texte devenu depuis son premier roman, L’Enfant des vagues.

 

 

Avis :

En 2021, le Blue Pencil First Novel Award, un prix littéraire britannique destiné à repérer et soutenir les nouveaux auteurs de fiction, distinguait Julia R. Kelly pour le manuscrit qui devait devenir ce premier roman.

L’histoire nous emmène sur une petite île écossaise au tournant du XXe siècle : un monde resserré, cerné par les falaises et le fracas des vagues, où les maisons de pêcheurs s’agrippent les unes aux autres pour mieux tendre le dos au gros temps et à l'isolement hivernal. Dans ce paysage âpre, tantôt nappé de brouillard, tantôt étincelant de givre sous la neige qui étouffe les chemins, les habitants vivent au rythme des marées et des tempêtes, gestes et caractères façonnés par la rudesse du climat. Minuscule constellation de toits accrochés à la lande, le village fonctionne comme un seul organisme, chacun dépendant des autres dans un huis clos où les solidarités nécessaires n’empêchent pas la fermentation des humeurs.

Au cœur de cet équilibre précaire, un rien peut suffire à rompre l’harmonie et faire enfler la houle des ressentiments et des commérages. Lorsque la mer rejette sur la grève, à demi-mort, un enfant de six ans ressemblant trait pour trait à celui qu’elle avait ravi, lors d’une nuit de tempête quelque vingt‑cinq ans plus tôt, à l’institutrice Dorothy, c’est tout un passé que l’île croyait enseveli qui remonte à la surface. Alternant entre les deux époques, le récit dévoile peu à peu le long mûrissement des forces qui avaient mené au drame : rivalités amoureuses, jalousies sourdes, défiance envers cette jeune femme venue d’Édimbourg, droite et silencieuse, que les insulaires n’ont jamais vraiment adoptée. Les malentendus, nourris par le mutisme de ces gens taiseux, se mêlent aux légendes locales de fantômes hantant la mer, instillant une ambiguïté presque fantastique. À travers la psyché de Dorothy se dessinent le deuil impossible d’un enfant et la culpabilité qui ronge, acmé d’un imbroglio lentement mais inextricablement noué autour d’amours contrariées, de mal d’enfant, de convenances étouffantes et de violence conjugale alcoolisée.

Julia R. Kelly déploie une trame au potentiel indéniable. Un lieu magnétique, une atmosphère chargée de brumes et de passions, des thèmes qui convoquent l’ombre des sœurs Brontë ou de Daphne du Maurier : tout semble réuni pour un récit envoûtant, mêlant paysage, légendes et tourments intérieurs dans un même souffle romanesque et gothique. C’est pourtant de la hauteur même de ces promesses que naît un certain désappointement. La langue, fluide et agréable, demeure d’une simplicité contemporaine qui peine à rejoindre l’ampleur plus âpre et intemporelle que suggère le décor. L’atmosphère, sensible et soignée, n’atteint pas tout à fait cette intensité tellurique que l’on attendait, celle qui fait des éléments – la mer, le vent, la lande – des forces souveraines, presque vivantes. À cela s’ajoute une tentation de la romance, parfois un peu facile, qui laisse entrevoir un dénouement apaisé là où l’on espérait une noirceur plus assumée, ce qui affaiblit la portée dramatique promise. 

Reste un premier livre sincère, porté par de belles intuitions, une construction maîtrisée et un sens réel du drame intime. S’il frôle parfois une profondeur plus sombre sans s’y abandonner pleinement, il n’en laisse pas moins entrevoir une voix prometteuse, encore en devenir mais déjà attachante. (3/5)


 

samedi 10 mai 2025

[Powers, Richard] Un jeu sans fin

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Un jeu sans fin (Playground)

Auteur : Richard POWERS

Traduction : Serge CHAUVIN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Actes Sud) en 2025

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Fille d’un ingénieur canadien collaborant avec le commandant Cousteau, Evie a douze ans lorsqu’elle attrape le virus de la plongée et décide de consacrer sa vie à l’exploration des fonds marins.
Ina, une artiste polynésienne, compose des sculptures avec des déchets plastiques qu’elle glane sur les plages. Peu à peu, une étrange créature prend forme.
Todd et Rafi, deux lycéens américains que tout oppose, cimentent une intense amitié autour du jeu de go ; l’un se perdra dans la littérature, l’autre révolutionnera l’intelligence artificielle.
Avec la virtuosité qu’on lui connaît, Richard Powers met en scène une poignée de personnages à différentes périodes de leur vie, avant de les réunir à Makatea, île du Pacifique ravagée par des décennies d’extraction minière, où se joue la prochaine grande aventure de l’humanité : la construction de villes flottantes.
Mêlant science, écologie et poésie, Un jeu sans fin sonde les mystères de l’océan et les potentialités infinies des nouvelles technologies pour célébrer la beauté et la résilience de la nature.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Evanston, dans l’Illinois, en 1957, Richard Powers est l’auteur de treize romans, dont Trois fermiers s’en vont au bal, Le temps où nous chantionsChambre aux échos (National Book Award 2006 et finaliste du Prix Pulitzer), L’Arbre-Monde (lauréat du Prix Pulitzer 2019 et finaliste du Man Booker Prize). Considéré comme l’un des plus grands écrivains contemporains, il vit aujourd’hui en bordure du parc national des Great Smoky Mountains, dans le Tennessee.

 

 

Avis :

Grande voix multi-récompensée de la littérature américaine contemporaine, Richard Powers aime à s’interroger sur les effets de la science sur le vivant. Son quatorzième roman explore l’inventivité de la nature et celle de l’homme dans ce qui fait figure d’un jeu sans fin. Car, malgré les apparences, entre extinction des espèces d’un côté et développement possiblement menaçant des intelligences artificielles de l’autre, la partie n’est pas forcément jouée…

Ile minuscule des Tuamotu en Polynésie française, Makatea se retrouve plus que jamais au coeur de choix cornéliens. Après un demi-siècle d’exploitation à outrance par la France de ses gisements de phosphate, ce bout de terre retombé dans une tranquillité paradisiaque mais impécunieuse est l’objet d’un projet américain de « seasteading », autrement dit d’implantation de villes flottantes échappant à la souveraineté des Etats. L’investisseur est un magnat de la Silicon Valley, Todd Keane, qui, après avoir fait fortune à la tête d’un réseau social, est devenu un pionnier de l’Intelligence Artificielle.

Pendant que les habitants de Makatea débattent de leur avenir, l’homme parmi les plus riches du monde a d’autant plus à coeur de faire aboutir ce projet qu’atteint d’une démence précoce et sachant ses jours comptés, il entend par là renouer avec une amitié perdue. C’est le récit de sa vie, entrepris pour nourrir l’IA censée, un jour peut-être, faire revivre les morts, qui nous fait découvrir le passé, depuis ses liens, quarante ans plus tôt, avec Rafi, un étudiant afro-américain qui partageait sa passion pour le jeu de go - « cette petite allégorie de la création cosmique » tant les coups y sont imprévisibles -  et qui, avant de faire le choix de la littérature et de la poésie, avait eu le temps de lui souffler toutes les bonnes idées qui devaient faire sa fortune.

Plus jeune encore, Todd s’était passionné pour l’océan et celle qui devait en devenir l’égérie : Evelyne Beaulieu, pionnière québécoise de l’océanographie, justement installée aujourd’hui à Makatea et témoin privilégiée de la désertification progressive des espaces sous-marins. Tandis que Todd, fou de technologie, raconte ses divergences croissantes avec Rafi, épris de philosophie, un autre fil narratif déroule une troisième obsession, celle d’Evie qui doit tout sacrifier pour s’imposer dans un monde d’hommes et exercer son métier. Son regard est l’occasion pour le lecteur d’une découverte riche en surprises émerveillées, et bientôt consternées, face à l’incroyable créativité marine de la nature et aux terribles impacts de l’activité humaine.

Ainsi, au travers de l’ambitieuse et passionnante imbrication de tous ses récits pleins de rebondissements et de véritables curiosités naturelles et scientifiques, se développe de la manière la plus crédible qui soit un conte allégorique, un chant puissant et mélancolique sur les beautés d’un monde en cours de disparition. Au lieu de se rejoindre, les lignes de force du récit se repoussent de plus en plus en une tragique incompatibilité semblant déboucher sur la mort. A moins que, dans ce jeu sans fin, ne se produise quelque retournement, en tous les cas, de nouveaux rebondissements, l’ingéniosité de la nature n’ayant pas dit son dernier mot, avec ou sans hommes.

« Chaque île est une pirogue, et la Terre entière est une île, qui vit par la grâce de la créature bleue, immense et lentement tournoyante. » Un livre de grande tenue, capable de brasser autour de personnages toujours crédibles la pleine puissance des thématiques scientifiques, écologiques et technologiques contemporaines pour nous interroger sur le sens de la vie. Avons-nous seulement encore une place dans ce monde aux incroyables beautés ? Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

“Avant qu’on l’annonce publiquement, vous allez devoir vous entraîner à affronter la presse.”
Ses reniflements cessèrent d’un coup, comme une aiguille arrachée à un microsillon. “Il faudra que je parle à la presse ?
— Trente-sept jeunes savants mâles pour une rousse canadienne de vingt-deux ans, coincés ensemble en pleine mer pendant six mois ? Je ne vois pas en quoi ça pourrait intéresser les journaux.”
On était en l’an 1957. Pepsi proposait d’aider la ménagère moderne dans la lourde tâche de rester mince. Alcoa lançait un bouchon de bouteille que même une femme pouvait ouvrir – sans couteau, sans tire-bouchon, sans même un mari !
“Oh, fit Evelyne Beaulieu en baissant la tête. Oui. Bien sûr. Je comprends.”


On était en 1960, et les meilleurs océanographes au monde ignoraient la profondeur moyenne de l’océan. “Disons que c’est entre trois et quatre mille mètres, lança un membre de l’équipage. Et maintenant on étend ça aux trois quarts de la planète.”
Evie dit tout haut ce qu’ils pensaient tout bas. “Et le moindre mètre cube est vivant.” Vivant et vertigineux.
Quelqu’un éclata de rire. “Quatre-vingt-dix pour cent de la biosphère se trouvent sous l’eau !
— Non, quatre-vingt-dix-neuf !”


Elle contempla la houle noire et comprit. Toutes les branches principales de la taxinomie existaient sous les vagues sur lesquelles elle flottait, alors que seules quelques-unes avaient gagné la terre. L’engrenage de la vie continuerait de tourner, d’actionner les rouages de l’évolution, sans se soucier de ce que les humains trafiquaient à la surface. Pour les entités qui vivaient là-dessous, dans un espace aussi sombre et hostile que le cosmos, la vie sur la terre ferme pouvait bien disparaître. Si Khrouchtchev balançait quelques ogives nucléaires à Eisenhower avant la fin de son mandat, provoquant ce que Dulles appelait une “riposte massive”, la vie dans la fosse des Mariannes ne cillerait même pas.


C’était cette intemporalité qui l’avait amenée à une vie en mer. Le soleil et le vent, les courants et les vagues, l’odeur et la couleur changeantes de l’air et de l’eau, l’inclinaison des ombres, le roulis de l’horizon : tout cela, elle avait appris à le lire. Mais, dès que la terre était hors de vue, le temps humain s’effaçait, et avec lui la géographie humaine. Evelyne aimait cela plus que tout ce qu’elle avait pu aimer : la sensation que la planète restait presque inconnue, presque inconnaissable. Qu’elle était au beau milieu de la vie tout en étant nulle part.


Je rappelai Germination et j’empochai les trois quarts de million. C’était plus que suffisant pour démarrer. C’était aussi une somme insensée à rembourser pour un gamin qui n’avait qu’un avenir incertain et zéro sens des affaires. Mais mon père m’avait dit un jour que la valeur d’un homme se mesurait à la somme que les autres étaient prêts à le laisser perdre. Avec un corollaire : le caractère d’un homme se mesurait à la somme qu’il était prêt à faire perdre aux autres.
D’un seul coup, j’avais du caractère à revendre.
 
 
Elle consacra une attention toute spéciale à l’un des plus tonitruants d’entre tous ces braillards, une variété de crevette-pistolet. Il y en avait six cents espèces, mais c’est d’une en particulier qu’elle était tombée amoureuse lors d’un mois passé dans les récifs des îles Salomon. La créature avait des pinces atypiques, dont l’articulation unique rappelait le percuteur d’une arme à feu. La crevette armait ce chien, puis le relâchait pour qu’il s’abatte contre le fermoir de la pince, dans un claquement assourdissant.
Le bruit de ces minuscules crevettes n’a pas d’égal dans les grands fonds, même pas le mugissement des plus grosses baleines. Quand toute une colonie de pistolets se met à claquer de concert, leur chœur a de quoi brouiller le plus sophistiqué des sonars militaires. Le bruit d’une seule crevette est plus fort que le vrombissement d’un réacteur d’avion au bout de la rue. Et l’explosion causée par son claquement de pinces produit une onde de bulles capable d’assommer un gros poisson ou de briser un bocal en verre. Ces bulles contiennent tant d’énergie qu’elles émettent des éclairs lumineux presque aussi brûlants que la surface du soleil.
Mais il y avait autre chose chez la crevette-pistolet qui lui valut une place de choix dans le livre d’Evelyne. Elle raconta comment elle était revenue jour après jour épier l’un des partenariats les plus étranges de l’océan. Elle regardait pendant des heures une crevette s’échiner à creuser un terrier assez grand pour deux familles. Mais l’autre résident de cette copropriété n’était pas une crevette, ni un autre crustacé, ni même un autre invertébré. C’était un gobie, un petit poisson à nageoires rayonnées qui comptait sur sa partenaire pour creuser et entretenir leur antre.
La crevette est une excellente terrassière, mais elle est presque aveugle. Le gobie monte donc la garde devant leur terrier commun et capture à manger pour deux. La crevette ne cesse de vérifier la présence du poisson en l’effleurant de ses longues antennes. Le gobie l’informe de ce qui se passe au-dehors, grâce à un code bien précis de mouvements de nageoire. Au premier signe de danger, le gobie ordonne un repli général dans la forteresse qu’a bâtie la crevette. 


Car chaque île est une pirogue, et la Terre entière est une île, qui vit par la grâce de la créature bleue, immense et lentement tournoyante.


 

mercredi 16 avril 2025

[Cheng, François] Une nuit au cap de la Chèvre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une nuit au cap de la Chèvre

Auteur : François CHENG

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 80

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Sachant son goût pour la solitude, une lectrice a offert à François Cheng un séjour dans une maison située sur le Cap de la Chèvre, pointe sud de la presqu’île de Crozon.
Seul au bout du monde occidental – lui qui vient de l’Extrême-Orient –, réveillé vers minuit par le bruit de la mer, il sort par cette nuit de pleine lune.
Il plonge alors dans une méditation sur la Vie, la Mort, l’Univers, et (dans une seconde partie) sur son propre destin de poète « orphique » - avec une vingtaine de poèmes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

François Cheng, de l’Académie française, est à la fois poète (Entre source et nuage, 1990 ; Le Livre du vide médian, 2004), romancier (Le Dit de Tianyi Prix Femina 1998, L’Éternité n’est pas de trop, 2002) et essayiste (Cinq méditations sur la beauté, 2006, L’un vers l’autre, 2008, Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie, 2013, Assise, 2014). Il a publié De l’âme en 2016.

 

Avis :

A la pointe extrême de la Bretagne, le cap de la Chèvre est l’un de ces bouts du monde, battus par les éléments, qui vous rappellent votre fragilité et votre finitude. Presque centenaire et donc aussi à l’extrémité de sa vie, François Cheng y a passé une nuit à méditer dans le fracas des vagues et la lumière de l’immensité étoilée. Il en tire un ouvrage lumineux où, bouleversant d’humilité, il revient pudiquement sur son parcours et partage, en toute simplicité, ses réflexions sur la vie, le mal, l’univers, la mort et son destin de poète.

Sobre et limpide, la prose agrémentée de quelques vers de cet académicien venu d'Extrême-Orient n’a besoin que de très peu de pages pour exprimer l’essentiel. Face à l’immensité du cosmos, le vieil homme pense la mort comme une nécessité au renouvellement de la vie qui, puisque comptée sur cette terre, n’en prend que plus de prix, « nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements. » Toutes uniques, « les vies sur terre ne sont pas des poignées de sable jetées au vent », elles font partie d’un équilibre naturel où «  rien ne se perd et tout se féconde ». Et si le Mal « rendu possible par l’intelligence et la liberté dont nous jouissons » menace parfois « l’ordre de la Vie même », c’est le don sans réserve de l’amour, incarné notamment par le Christ, qui représente le véritable salut.

Vient alors naturellement la question du sens de la vie. Revenant sur son parcours, marqué par les guerres sino-japonaises, les guerres civiles et l’exil, il se souvient que, être en perdition, c’est la poésie qui l’a sauvé, plus précisément sa tradition orphique au travers notamment de Dante et de Rilke, mais aussi taoïste avec les chants de Qu Yuan, poète du IVe siècle avant notre ère encore commémoré en Chine lors du Duan-wu, la troisième plus grande fête du pays après le Nouvel An et la fête de la Lune. Et, tandis qu’à ses questionnements métaphysiques répond une philosophie rédemptrice et palingénésique, François Cheng de se sentir investi d’une mission : « accompagner toutes les âmes espérantes par son chant », son acte d’amour à lui pour les aider à traverser « les épreuves que comporte l’aventure de la Vie. »

Un texte magnifique, reflet d’une sagesse et d’une profondeur touchantes d’humilité et de générosité, pour nous rappeler, à l’instar d’André Malraux, qu’« une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie ». (4/5)

 

Citations :

Que de fois pourtant, face à la sublime scène d’un soleil levant ou d’un couchant, nous pouvons nous dire : « Cela est sublime parce que nous, humains, l’avons vu. Sinon tout serait en pure perte, tout serait vain. » Je prends soudain conscience que nous sommes, à notre niveau, l’œil ouvert et le cœur battant de cet univers. Si nous sommes à même de penser l’univers, c’est que véritablement il pense en nous.


Que l’univers créé vaille d’être célébré, c’est l’évidence. Que la Vie vaille d’être révélée, c’est l’évidence aussi. La Vie foisonnante, enivrante, provocante, exaltante, à la fois joyeuse et tragique, avec ses envols parmi les nues, ses êtres qui tentent de survivre au fond du gouffre, ses douleurs étouffées, ses émotions tues, sa part invisible et transfigurante qui se prolonge au-delà de la mort. Le poète digne de ce nom reçoit mission non seulement de dire, mais d’accompagner toutes les âmes espérantes par son chant. Il ne doute pas que si les humains sont reconnaissants au Créateur de les avoir créés, le Créateur, lui, sait gré aux humains de prendre en charge les épreuves que comporte l’aventure de la Vie.


Disons sans tarder que la Mort n’est nullement une force extérieure qui viendrait anéantir le processus de la Vie. Elle résulte d’une loi imposée par la Vie elle-même afin que la Vie puisse se renouveler et se transformer. C’est la Mort qui fait que la Vie est vie, en nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements. Tapie au creux de notre conscience, elle est la part la plus intime, la plus personnelle de notre être. Elle rend tout unique dans notre existence, unique chaque minute de notre temps, unique chaque acte de notre entreprise, unique notre existence. Elle se révèle ainsi le moteur le plus dynamique de ce que nous faisons. Elle confère, en fin de compte, une valeur inaliénable à chaque vie : ainsi Malraux a-t-il pu dire qu’apparemment une vie ne vaut rien, et que pourtant rien ne vaut une vie.


Entre eux, entente à demi-mot,                                             
Sans que le mot entier soit dit.                                             
Un jour pourtant, l’un le dira,                                            
Quand l’autre ne sera plus là


Le poète orphique apprend donc à devenir pur réceptacle. Devant porter dans sa chair les destins singuliers des autres, dont tant sont tragiques, il s’engage dans un processus où il se dépouille toujours davantage de lui-même. Son chant s’amplifie de cris étouffés venus de partout et qui composent l’immense pitié terrestre. Un grand nombre d’êtres m’habitent à présent, les hommes à l’esprit droit dont j’ai partagé passion et quête, les femmes à l’âme élevée qui sont pour moi des envoyées du Divin. D’eux je connais aussi bien les désirs, les élans, les accomplissements, que les épreuves et les souffrances. M’ayant poussé à creuser jusqu’au tréfonds les mystères de l’âme humaine, ils ont grandement contribué à faire de moi ce que je suis ; ils participeront, au-delà de la mort, de ce que je serai.