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mardi 31 mars 2026

Critique : "En attendant le déluge" de Dolores Redondo | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "En attendant le déluge" de Dolores Redondo



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En attendant le déluge
            (Esperando al diluvio)

Auteur : Dolores REDONDO

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution :  en espagnol en 2022,
                   en français en
2024 et 2026 
                   (Gallimard)

Pages : 560

Accès au livre : ISBN 9782073018694  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

À l’origine de ce roman époustouflant, des faits réels : entre 1968 et 1969, celui que la presse écossaise a surnommé Bible John tua trois jeunes femmes rencontrées dans une discothèque de Glasgow et disparut.
En 1983, Noah Scott Sherrington, policier obsédé par Bible John depuis près de quinze ans, s’apprête à l’arrêter sous une pluie torrentielle quand il est foudroyé par une crise cardiaque. À peine remis, écoutant son intuition et résistant aux injonctions des médecins et de sa hiérarchie, il suit la piste du meurtrier jusqu’à Bilbao, port où s’active secrètement l’ETA. Alors que les fêtes patronales de l’Aste Nagusia battent leur plein, des jeunes femmes sont assassinées à la sortie de discothèques...
Noah, enquêteur tenace et doté d’un cœur fragile, au sens propre comme au figuré, a-t-il enfin retrouvé sa cible ? Les terribles inondations qui vont bientôt ravager la ville feront-elles obstacle à son projet ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1979 à Donostia-San Sebastian, Dolores Redondo se revendique comme une écrivaine de la tempête. Révélée par la trilogie du Baztan, traduite en trente-huit langues et adaptée pour Netlix, elle a connu un succès planétaire avec La face nord du coeur, vendu à plus de 300 000 exemplaires en Espagne et qui a remporté le Grand Prix des lectrices de elle en 2021.

 

 

Avis :

Deux drames réels durablement traumatisants nourrissent ce roman noir. Entre 1968 et 1969, un tueur en série jamais identifié, surnommé Bible John, terrorise l’Écosse et laisse derrière lui une affaire criminelle non résolue. En 1983, des jours d’intempéries ininterrompues provoquent au Pays basque une inondation sans précédent, dévastant Bilbao et marquant à jamais ses habitants. C’est dans cette année charnière que Dolores Redondo situe son récit, au moment où un enquêteur écossais poursuit jusqu’en Espagne l’ombre du meurtrier. Fidèle à son ancrage basque, elle inscrit son histoire dans un territoire qu’elle connaît intimement et fait résonner la violence du passé britannique avec la tension d’un désastre annoncé. S’éloignant de l’univers du Baztán, cette trilogie où elle mêlait enquête policière et mythologie navarraise, elle choisit un matériau plus strictement historique pour déployer une atmosphère menaçante d’une grande cohérence.

Ni la santé ni la carrière du policier écossais Noah Scott Sherrington n’ont résisté à l’obsession qui le lie à Bible John. Lucide sur ses limites mais incapable de renoncer à une traque qui le définit autant qu’elle l’épuise, ce personnage hanté arrive dans une Bilbao encore paisible, déjà battue par la pluie. S’installe alors une inquiétude croissante, ce qui ressemble à de nouveaux crimes en série se superposant à l’approche d’une catastrophe naturelle pour refléter les failles intimes d’un être au bord de la rupture. Autour de lui gravitent des figures basques finement dessinées, dont les solidarités, les doutes et les blessures composent un tableau local vivant et profondément humain, même si l’on pourra s’étonner du traitement de Rafa, dix-huit ans mais doté d’une candeur presque enfantine, une caractérisation assez maladroite. L’intrigue se construit ainsi sur la double confrontation d’un homme avec son passé et d’une ville avec un danger qui gonfle inexorablement.

Toute la narration repose sur une tension qui s’installe lentement, à l’image de la crue qui gagne chaque jour un peu plus de terrain et use les nerfs des habitants. Bilbao semble s’imbiber à la fois des eaux du ciel et des peurs individuelles, comme emportée par une seule marée irrépressible. Dans ce décor saturé d’humidité et d’anxiété, la fragilité cardiaque du fort bien dénommé Noah renforce encore le sentiment de vulnérabilité, la mise en danger que représente pour lui le moindre geste insufflant à l’enquête une urgence redoublée. Alternant investigation, introspection et descriptions d’une ville qui se délite sous la pluie, le roman dépasse la simple résolution d’un mystère pour explorer le combat d’un homme au bord de l’effondrement physique et psychique. Il s’éloigne ainsi du thriller classique pour tendre vers un ample roman noir, où climat, mémoire et corps occupent une place essentielle.

Cette dimension physique renforce l’attention portée à la vulnérabilité et à la persistance traumatique. Tandis que l’ombre de l’insaisissable Bible John fait planer le spectre d’un mal incontrôlable, l’inondation imminente rappelle la fragilité humaine face aux forces naturelles. Entre ces deux menaces, Noah avance comme un funambule, conscient que son cœur peut le trahir à tout moment. Fidèle à une symbolique de l’eau déjà centrale dans La face nord du coeur, Dolores Redondo fait de la pluie, des crues et des débordements un langage métaphorique qui fond peurs individuelles et détresses collectives. Le roman interroge ainsi la manière dont individus et communautés tentent de survivre à ce qui les hante, corps et esprits marqués par la mémoire des catastrophes. Cette profondeur thématique, alliée à une maîtrise du rythme et à une sensibilité aiguë pour les paysages basques, distingue le livre de manière originale dans le roman noir contemporain.

Dans la continuité de La face nord du coeur, Dolores Redondo signe un roman noir d’une belle intensité, conjuguant ampleur narrative et précision émotionnelle. Sa capacité à faire surgir une ambiance à la fois oppressante et profondément humaine, portée par une écriture sensible aux failles intimes comme aux secousses de l’Histoire, confirme la force d’une romancière capable de donner une véritable profondeur romanesque à un fait divers. Nourri par trente-neuf ans de maturation et une documentation irréprochable, ce polar ample et habité, solidement ancré dans le réel et doté d’une authentique puissance atmosphérique et psychologique, procure un vrai plaisir de lecture. (4/5)

 

 

Citations :

Dans les situations extrêmes, périlleuses, risquées, on suit son instinct et on adapte son comportement en fonction. Il est frappant de constater que les pressentiments surgissent spontanément, sans raisonnement préalable, ce qui nous permet de les percevoir comme une force magique, alors qu’en définitive ils sont l’interprétation d’une information que nous recevons de manière inconsciente.

L’égoïsme, c’est de ne pas laisser à autrui la possibilité de se prononcer.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 8 mars 2024

[Trevanian] Nuit torride en ville

 




Coup de coeur💓

 

Titre : Nuit torride en ville
            (Hot Night In The City)

Auteur : TREVANIAN

Traduction : Fabienne GONDRAND

Parution : 2000 en anglais (Etats-Unis)
                   2024 en français (Gallmeister)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un festival d’action, d’humour et d’émotion, toujours servi par le point de vue ironique et acéré de Trevanian sur la condition humaine, à travers une succession de personnages inoubliables : un jeune psychopathe qui charme sa victime crédule, deux solides femmes basques qui se disputent un pommier, un vieux forain qui fait l’éducation de son apprenti, la légende d’un Amérindien cherchant à unifier son peuple, un écrivain célèbre qui apprend une vérité dérangeante sur lui-même… Des grandes villes d’Amérique à Paris, de la Terre Sainte à l’Angleterre mythique ou au Pays basque, ce livre est un festin épicé, copieux et finalement délicieux.

Trevanian, l’auteur de Shibumi, La Sanction et L’Été de Katya, possède un talent unique, encensé par des millions de fans dans le monde.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Écrivain inclassable, échappant à toute catégorisation, Trevanian (1931 - 2005) est autant une légende qu’un mystère. Un auteur sur lequel les rumeurs les plus incroyables ont circulé et qui a attisé la plus folle curiosité du monde littéraire. Un écrivain sans visage dont les livres se sont vendus à plus de cinq millions d’exemplaires et ont été traduits en près de quinze langues sans qu’il ait jamais fait de promotion.

 

 

Avis :

Mystérieusement caché derrière des pseudonymes qui alimentèrent les rumeurs les plus folles, l’auteur américain (1931 – 2005) qui vécut longtemps incognito dans les Pyrénées basques françaises serait peut-être retombé dans l’oubli, malgré ses millions d’exemplaires vendus partout dans le monde par la seule force de son aura légendaire, si la maison Gallmeister n’avait entrepris la réédition progressive de son œuvre, inclassable et protéiforme. Après, dernièrement, le doux-amer roman L’été de Katya, c’est au tour d’un recueil de nouvelles, paru en anglais en 2000, de nous faire partager  le regard incisif et ironique de l’écrivain sur la nature humaine.

Une histoire encadre l’ouvrage, en lui donnant son titre et en l’ouvrant, mais aussi, d’une manière plus originale, en lui servant de clôture avec cette fois un autre dénouement qui en change totalement les perspectives. Illustration de l’idée que « les gens gentils [peuvent] être pires que les méchants, parce qu’il est impossible de lutter contre les gens gentils », la narration se joue à brouiller notre perception du danger quand une pauvre fille malade de solitude rencontre un mauvais garçon tout ce qu’il y a de plus empathique et désarmant. La surprise sera par deux fois au rendez-vous, montrant fort ironiquement qu’il ne faut jamais se fier aux apparences, que l’on soit personnage ou lecteur.

Entre les deux manches de cette partie de colin-maillard opposant traîtreusement ange et démon, l’on sautera des combines d’un vieux forain aux supercheries d’un écrivain dans l’Amérique des années 1930, d’une légende amérindienne que n'aurait pas reniée Jean de La Fontaine et d’un truculent ensorcellement dans une forêt anglaise au temps du roi Arthur aux étonnements contempteurs d’un Ponce Pilate aux prises avec les irrationnelles fièvres messianiques de la Judée, ou encore d’une curieuse scène de drague dans un café de Dallas à un vaudeville mené à fond de train – ou plutôt de calèche – dans les rues de Paris. Le tout ponctué, pour le grand plaisir de nos zygomatiques, de scènes basques résolument satiriques et hilarantes, dénonçant les attaches régionales de l’auteur.

Entre tendresse et acidité, l’ironie s’en donne à coeur joie dans ces pages des plus variées qui pointent toutes quelque travers de la nature humaine, en une série de portraits et de situations si réalistes jusque dans leur fantaisie que l’on en frissonne autant que l’on en rit. Chacune de ces nouvelles est un petit bijou de maîtrise littéraire, à déguster de surprise en surprise. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Elle se tenait dos à la fenêtre, et un halo étincelant détourait ses cheveux, la laissant sans visage, tandis que la lumière était si vive sur son visage à lui qu’elle brûlait la moindre expression ; elle portait un masque d’ombre ; il portait un masque de lumière.


Comme je partais, elle pressa un nickel dans le creux de ma main. Je protestai que je n’avais rien fait pour le gagner, mais elle replia mes doigts autour, et je partis en songeant à quel point les gens gentils pouvaient être pires que les méchants, parce qu’il est impossible de lutter contre les gens gentils.


L’année prochaine, j’aurais dix ans, et j’avais le sentiment que le passage à un âge à deux chiffres était significatif… la fin de l’enfance, parce qu’une fois qu’on passait à deux chiffres, c’était pour le restant de ses jours. Et autre chose : toute ma vie jusqu’ici avait été en mille neuf cent trente et quelque et mille neuf cent trente avait une sonorité solide et agréable, alors que l’année à venir basculerait vers mille neuf cent quarante. Et ce “quarante” avait un aspect bizarre quand on l’écrivait et faisait une drôle de sensation dans la bouche quand on le prononçait. Tout changeait. J’étais en train de grandir alors que je n’avais pas fini d’être un enfant ! 


Avez-vous remarqué à quel point les aversions et peurs lient les hommes bien plus étroitement que les intérêts et les affections communes ? Quelque chose à voir avec la nature humaine, ce terme fourre-tout qui désigne la bassesse de nos appétits et la pauvreté de nos esprits.


Les adeptes de l’ironie méditeront le fait que la femme de Pilate fut en fin de compte élevée au rang de sainte mineure de l’Église orthodoxe (en raison de son rêve prophétique ?) et que Pilate lui-même est un saint de l’Église copte.


Un vieil adage basque dit : Comme la jeunesse s’estompe, l’on vieillit. Et c’est ce qu’il advint aux deux femmes. Tout d’abord avec discrétion, puis avec une précipitation effrayante, ce qui ressemblait jusqu’alors à une pile inépuisable de lendemains devint un vague petit enchevêtrement d’hiers.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 11 novembre 2021

[Trevanian] L'été de Katya

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'été de Katya
           (The Summer of Katya)

Auteur : TREVANIAN

Traductrice : Emmanuèle de LESSEPS

Parution : en anglais en 1983,
                  en français en 2017 et 2021
                  (Gallmeister)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

À l’été 1914, Jean-Marc Montjean, jeune médecin tout juste diplômé, revient s’installer à Salies, petit village du Pays basque dont il est originaire. Rapidement, il est appelé à soigner Paul Tréville dont la jolie sœur jumelle, Katya, l’intrigue de plus en plus. Bien accueilli chez les Tréville, le jeune homme devient un ami de la famille, qu’il fréquente assidûment en dépit d’une certaine ambiguïté dans leurs relations. Et même s’il devine derrière leur hospitalité et leurs bonnes manières un lourd et douloureux secret, il ne peut s’empêcher de tomber éperdument amoureux de Katya, quelles qu’en soient les conséquences.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Écrivain inclassable, échappant à toute catégorisation, Trevanian est autant une légende qu’un mystère. Un auteur sur lequel les rumeurs les plus incroyables ont circulé et qui a attisé la plus folle curiosité du monde littéraire. Un écrivain sans visage dont les livres se sont vendus à plus de cinq millions d’exemplaires et ont été traduits en près de quinze langues sans qu’il ait jamais fait de promotion.

Tout commence par la parution de La Sanction en 1972, succès planétaire qui sera adapté au cinéma trois ans plus tard par Clint Eastwood. Le film connaîtra le même retentissement que le livre, mais toujours aucune trace du romancier : le livre a été publié sous l'anonymat le plus complet et à aucun moment l'écrivain ne dissipe le mystère.

Un an plus tard, Trevanian donne une suite à La Sanction avec L'Expert. Même succès, même silence de l’auteur.

Après trois années d’absence, Trevanian publie un roman policier dont l’action se situe au Canada, The Main. À cette période, Trevanian a eu un corps. Celui d’un Texan qui faisait des apparitions lors de cocktails littéraires. Il s’avérera être un imposteur, de mèche avec le véritable Trevanian.

En 1979, pour le lancement de Shibumi, Trevanian accepte de donner une interview par téléphone et de lever un tant soit peu le voile sur ses inspirations et ses goûts littéraires - toujours sans révéler son identité. En 1983, il publie L'Été de Katya. À l’occasion de la parution de ce livre, qui tranche radicalement avec les précédents ouvrages, un article du Washington Post révèle qui se cache derrière Trevanian, et l’éditrice du Who’s Who in America renchérit : elle indique que le véritable auteur s’appelle Rodney Whitaker, qu’il est né au Japon en 1925, est titulaire d’un doctorat en communication et a été professeur à l’université du Texas.

Bien que l’auteur véritable ait été découvert, cela n’empêche pas le mythe de perdurer au rythme des parutions sporadiques de Trevanian : à la toute fin des années 1990, la rumeur court qu’il est mort (il l’avait déjà été en 1987), mais il publie bientôt un recueil de nouvelles.

À la publication d'Incident à Twenty-Mile, en 1998, le créateur de cet étrange auteur, dont tout le monde semble vouloir nier l’existence, se livre enfin dans deux entretiens réalisés par fax. Et le jour où le monde découvre qui se cache derrière Trevanian se révèle un autre mystère : celui de son créateur, Rodney Whitaker. Un écrivain protéiforme et inclassable qui aura écrit des ouvrages sur le cinéma et d’autres romans et nouvelles, sous son propre nom, sous le pseudonyme de Trevanian, mais également sous ceux de Benat Le Cagot (le nom d’un personnage de Shibumi), Nicolas Seare, Edoard Moran ou Jean-Paul Morin.

Il révèle que tous les pseudonymes qu’il utilise sont d’abord des personnages qu’il a lui-même créés. Après avoir eu l’idée du livre, Whitaker invente l’auteur le mieux à même de raconter l’histoire, lui donnant la voix, le style, le passé, le milieu social, tout ce qui fait de lui le meilleur écrivain pour ce texte précis. La clé du mystère Trevanian est là : ce besoin éperdu de liberté dans la création littéraire, le refus d’être associé à un nom de plume - en particulier pour pouvoir aborder tous les genres, toutes les histoires possibles -, l'’écriture avant tout.

À la question de son refus de se montrer, il répond : “Je préfère la dignité à la richesse.”

Depuis cette longue explication par fax, des éléments biographiques concernant Whitaker sont apparus. Né en 1931 à Granville, dans l’État de New York, il passe son enfance entre les côtes Est et Ouest des États-Unis. Une partie de sa famille a des origines indiennes du Canada. Il effectue son service militaire dans l’US Navy en Corée et au Japon, de 1949 à 1953. À son retour d’Asie, il s’inscrit à l’université de Washington pour y suivre des études de théâtre, avant d’obtenir un doctorat en communication à l’université Northwestern. Il enseigne la mise en scène au Dana College à Blair, dans le Nebraska, puis devient professeur associé à l’université du Texas, à Austin – département cinéma.

En 1970, il obtient le Esquire Magazine’s Publisher’s Award pour un moyen métrage, coécrit et codirigé avec Richard Kooris, intitulé Stasis et adapté de la nouvelle de Sartre, Le Mur. La même année, il publie sous son vrai nom The Language of Film, un essai sur le cinéma, avant de s’atteler au roman qui fera connaître Trevanian dans le monde entier.

Au milieu des années 1970, après avoir quitté l’université du Texas, il devient professeur à l’université Bucknell, en Pennsylvanie, ainsi qu’au Emerson College, à Boston, avant de quitter définitivement les États-Unis et de partager son temps entre la France, dans un petit village basque du nom de Mauléon, et l’Angleterre, à Dinden, dans le Somerset. Il y passera le reste de sa vie avec sa femme, rencontrée à Paris, et ses quatre enfants. Il meurt en 2005.

 

Avis :

L’été 1914, le médecin tout frais émoulu Jean-Marc Montjean revient s’installer dans son village natal du pays basque. Ses fonctions lui font rencontrer Paul Tréville et sa piquante jumelle Katya. Fréquemment invité chez eux, il devient l’ami de la famille malgré le comportement souvent déconcertant de chacun de ses membres, et tombe amoureux de la jeune femme. L’état de confusion que ses visées sentimentales provoquent chez ses hôtes le place toutefois face à un mur : quel est donc ce douloureux secret qui semble ronger les Tréville ?

Une profonde mélancolie préside à ce récit, entamé en 1938 parce que le bruit des bottes et la prescience d’une catastrophe à venir renvoient alors le narrateur au souvenir d’un autre gouffre, celui qui devait l’engloutir à la fin de l’été 1914. Cet été-là s’annonçait pourtant parfait. C’était encore pour l’insouciant jeune homme le début de tous les possibles, avant le drame et les désillusions. L’évocation de ce passé prend la saveur douce-amère de l’innocence perdue et du bonheur entrevu. Elle est une parenthèse de lumière qui s’ouvre et se referme, dans une résignation tragiquement désabusée.

C’est donc en s’attendant à la catastrophe que le lecteur se laisse emporter dans un retour en arrière à la saveur délicieusement surannée. Dans l’atmosphère un rien étouffante d’une petite station thermale où se recrée en miniature une société de classes et de convenances, la romance naissante prend très vite une coloration sombre et tourmentée, alors que se dévoile la psychologie de personnages troublants et mystérieux. Dans l’isolement de leur villa mangée par la végétation et la décrépitude, les Tréville, dont on dit qu’ils ont précipitamment quitté la capitale, rivalisent d’étrangeté. Lunaire, le père semble évadé dans son univers d’érudition, tandis que la fascinante complicité du frère et de la sœur, si étonnamment semblables, ne parvient pas à masquer l’ascendant singulièrement autoritaire du premier sur la seconde, pourtant impétueuse et volontaire. Le comportement lunatique de Paul, qui, maniant une ironie féroce volontiers menaçante, ne cesse de souffler le chaud et le froid dans son hésitation à accueillir ou à rejeter leur visiteur, déstabiliserait tout autre prétendant que le tenace Montjean. Il n’est pas jusqu’à une étrange présence fantomatique qui ne vienne épaissir le sentiment de malaise qui pèse sur le récit.

Il y a du Stefan Zweig dans l’écriture et la facture classique, mais aussi dans l’intensité psychologique de ce roman. Une ironie acide et un regard sans illusion sur la misogynie d’une société capable des plus bas instincts lorsqu’elle se sent libérée des convenances, sortent de l’ordinaire cette histoire de secret familial et d’amour contrarié au suspense prenant. Nonobstant son dénouement peut-être excessif, j’ai adoré l’élégance de la plume et le brio du récit, qui fait par ailleurs passionnément écho à la longue immersion de l’auteur en pays basque. Coup de coeur. (5/5).

 

 

Citations :

J’étais un lecteur vorace et sensible, et je commettais l’erreur habituelle de déduire de ma réceptivité en tant que lecteur un talent latent d’écrivain, comme si le fait d’être gourmand prédisposait au métier de cuisinier.
 

C’est fascinant, dit-elle, je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi préoccupé par l’avenir que vous. Mon père vit dans le passé lointain, et mon frère et moi avons toujours vécu dans l’instant, ou du moins au jour le jour. Nous ne parlons jamais de l’avenir. Je suppose que j’ai toujours considéré le futur comme un grand tas de lendemains qui attendent chacun leur tour pour devenir aujourd’hui.
 

— Oui. L’homme est si fragile. C’est presque terrifiant, quand on y songe. Nous vivons dans un univers dont la température constante est proche du zéro absolu. Aucune vie ne pourrait se développer dans les espaces infinis qui séparent ces petites taches de lumière que nous appelons les étoiles. Et cet espace forme la quasi-totalité de l’univers. Par ailleurs, la vie telle que nous la connaissons ne pourrait pas non plus exister dans la fournaise de plusieurs milliers de degrés des étoiles. La vie – toute la vie – se tient dans les insignifiantes particules de poussière qui tournent autour des étoiles… c’est-à-dire les planètes. Sauf que la plupart d’entre elles sont soit trop chaudes, soit trop froides pour que l’homme puisse y survivre. Entre les milliers de degrés qui séparent les brasiers des étoiles et le froid inerte de l’espace, l’homme ne peut subsister que dans une frange de température incroyablement étroite – de quelques degrés seulement. Qui plus est, sans toit ni feu, nous ne pouvons habiter qu’en de rares endroits de notre minuscule planète. Les hommes meurent de suffocation à 35 °C et d’engourdissement à moins 25 °C. Et même à l’intérieur de ces strictes limites, on peut prendre froid et périr de pneumonie en se faisant un peu saucer pendant le plus bel été qu’on ait connu. C’est à la fois effrayant et merveilleux de considérer la précarité de notre existence et la façon dont le moindre petit changement dans notre vie peut nous faire basculer dans l’au-delà.  
— Alors, dit Paul, il ne faut pas laisser le changement entrer dans nos vies.  
Je lui lançai un coup d’œil et vis qu’il m’observait. Son sourire était glacé. Il prit une courte inspiration :  
— Père, vous savez si bien parler. Quand nous étions enfants, on nous a enseigné à éviter dans les conversations civilisées la religion, la politique et, avant tout, les sujets bassement matériels. Nous avons appris que le seul sujet tout à fait sûr était la météo. Et vous venez de prouver que même cela peut être dangereux. Qu’en pensez-vous, Montjean ? L’humanité, à vos yeux, ne fait-elle que survivre entre les coups de soleil et les reniflements ? Un équilibre précaire, n’est-ce pas ?  
— Je suis plus ému par le miracle de notre existence que par ses dangers. Le seul fait que nous existions est, comme M. Tréville l’a souligné, stupéfiant. Mais la vraie merveille est que nous savons que nous existons et que nous méditons sur ce fait étonnant.
 
 
Pendant le reste du trajet, Paul me divertit en imitant divers commerçants et dignitaires du coin avec lesquels il avait eu affaire. Si ses dons de caricaturiste étaient surprenants, son total manque d’indulgence pour les petits travers humains ne l’était guère.  
— Il est pour le moins étonnant que vous traitiez avec des commerçants, dis-je, étant donné votre mépris pour cette classe sociale.  — On ne peut faire autrement que de traiter avec eux de temps en temps, mon vieux. Après tout, c’est eux qui possèdent le monde. Certainement pas par droit de naissance, ni en vertu de leurs mérites. Ils possèdent le monde parce qu’ils l’ont acheté.  
— C’est peut-être vrai. Mais vous devez vous souvenir que c’est votre classe qui le leur a vendu.  
Il resta silencieux un moment, puis m’approuva en douceur :  
— C’est vrai. Comme c’est vrai.


Le plus tragique effet des préjugés est que les victimes en viennent à avaliser, au plus profond d’eux-mêmes et sans se l’avouer, les stéréotypes de leurs oppresseurs.


— Il y a quelque chose dans votre ton qui suggère que vous vous préparez à me donner un conseil… Voilà bien la seule chose qu’il soit plus agréable de donner que de recevoir.


Et je sympathise avec toute victime du qu’en-dira-t-on. C’est ce qui donne à nos commères l’occasion de barboter dans les délices du péché sans avoir à se repentir, transgressions qu’elles ne commettront jamais elles-mêmes, protégées qu’elles sont de la tentation par le manque de courage, d’imagination et d’opportunités – autant de carences qu’elles considèrent comme une preuve de leur vertu. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


vendredi 21 mai 2021

[Dubois, Jean-Paul] La succession

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : La succession

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2016 (Editions de l'Olivier)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Paul Katrakilis vit à Miami depuis quelques années. Jamais il n’a connu un tel bonheur. Pourtant, il se sent toujours inadapté au monde. Même la cesta punta, ce sport dont la beauté le transporte et qu’il pratique en professionnel, ne parvient plus à chasser le poids qui pèse sur ses épaules.

Quand le consulat de France l’appelle pour lui annoncer la mort de son père, il se décide enfin à affronter le souvenir d’une famille qu’il a tenté en vain de laisser derrière lui.
Car les Katrakilis n’ont rien de banal: le grand-père, Spyridon, médecin de Staline, a fui autrefois l’URSS avec dans ses bagages une lamelle du cerveau du dictateur; le père, Adrian, médecin lui aussi, est un homme étrange, apparemment insensible; la mère, Anna, et son propre frère ont vécu comme mari et femme dans la grande maison commune. C’est toute une dynastie qui semble, d’une manière ou d’une autre, vouée passionnément à sa propre extinction.
Paul doit maintenant rentrer en France pour vider la demeure. Lorsqu’il tombe sur deux carnets noirs tenus secrètement par son père, il comprend enfin quel sens donner à son héritage.

Avec La Succession, Jean-Paul Dubois nous livre une histoire déchirante où l’évocation nostalgique du bonheur se mêle à la tristesse de la perte. On y retrouve intacts son élégance, son goût pour l’absurde et quelques-unes de ses obsessions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre choseSi ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004), le prix Goncourt pour Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (Editions de l'Olivier, 2019).

 

 

Avis :

Cela fait plusieurs années que Paul Katrakilis est pelotari professionnel au Jaï-Alaï de Miami, ce casino où l’on parie sur les joueurs de pelote basque. Diplômé de médecine, il a préféré s’écarter de la voie tracée par son père et son grand-père, eux-mêmes médecins, pour vivre modestement d’une passion qui lui permet en outre de prendre ses distances avec une famille aux tendances névrotiques et suicidaires. Le décès paternel le rappelle toutefois à Toulouse, pour y régler une succession qui va s’avérer bien plus encombrante qu’escompté : on n’échappe pas si facilement à ses atavismes…

On se délecte chaque fois autant de la plume et de l’humour de Jean-Paul Dubois qui, du rire aux larmes, entre gravité et légèreté, nous embarque pour notre plus grand plaisir dans l’exploration de ses thèmes de prédilection. Nous nous retrouvons donc à nouveau aux côtés d’un narrateur prénommé Paul, appliqué à se choisir une vie outre-atlantique pour se retrouver irrémédiablement rattrapé par un destin familial aux allures de malédiction. Si le propos s’habille d’une fantaisie cocasse, accentuant avec dérision les névroses qui ravagent chaque membre de la famille Katrakilis, il n’en suinte pas moins une profonde mélancolie, alors que l’envie de vivre, grignotée par le deuil, la solitude et la désillusion, y cède peu à peu la place à l’aliénation et à la dépression. Les personnages, enlisés dans le sillon de vie tracé par leur filiation, subissent un destin qui les emprisonne et leur coupe les ailes, au point que leur liberté finit par se résumer au seul choix de leur fin de vie.

De la pelote basque convertie en business mafieux au droit de grève quasi inexistant aux Etats-Unis, de la médecine aux ordres de la dictature soviétique à celle qui se résout discrètement à pratiquer l’euthanasie réclamée par ses patients, d’automobiles miteuses à d’autres presque mythiques, ou de la disparition du dernier quagga dans un zoo d’Amsterdam au touchant attachement à un chien sauvé de la noyade, la balade finit, malgré tous ses détours, par nous ramener à l’essentiel : « Je regrette de ne pas avoir su trouver ma place. » « Il ne faut jamais se tromper de vie. Il n'existe pas de marche arrière ».

Ce texte admirablement écrit, dont la désespérance se pare élégamment d’un humour désabusé, est un curieux cocktail de tristesse et de drôlerie qui vous empoigne le coeur comme il vous séduit l’esprit. Il ne déroge pas à la règle : les romans de cet auteur sont irrésistibles. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Il m’avait fallu attendre vingt-huit ans pour éprouver chaque jour cette joie d’être en vie au petit matin, de courir pour polir mon souffle, de respirer librement, de nager sans peur, et de ne rien espérer d’autre d’une journée sinon qu’elle m’accompagne comme l’on promène une ombre et que le soir venu elle me laisse en l’état, simplement satisfait, abruti de quiétude et de paix loin de ce territoire désarticulé que j’avais abandonné, et surtout loin de ceux qui m’avaient mis au monde par des voies naturelles, m’avaient élevé, éduqué, détraqué et sans aucun doute transmis le pire de leurs gènes, la lie de leurs chromosomes.

Le ciel était gris avec, çà et là, des taches sombres qui faisaient penser à des hématomes.

J'allais devoir rentrer en France pour enterrer mon père et m’occuper de ces choses que l’on doit régler quand on est le seul et le dernier à pouvoir les régler. Je pensai qu’après ma mort il n’y aurait plus personne pour s’occuper de ces formalités. Et pourtant tout se réglerait. Comme à chaque fois qu’un type meurt et qu’il faut faire de la place pour les suivants. Les numéros de sécurité sociale s’effacent les uns après les autres, les assurances se lassent de réclamer, les facteurs oublient l’adresse, les banques regardent ailleurs, et toute cette petite comptabilité d’une existence s’éteint d’elle-même comme une triste et mauvaise journée d’hiver.

« Il ne faut jamais se tromper de vie. Il n’existe pas de marche arrière. »

« Est-ce que tu sais à quelle vitesse tombent les gouttes de pluie ? Quels que soient la hauteur du nuage et le poids de chacune, elles arrivent toutes sur le sol à une vitesse à peu près constante, comprise entre 8 et 10 km/h. Et cela est dû à leur forme qui augmente l’effet de frottement dans l’atmosphère et empêche leur accélération.

Depuis que le monde était monde, il y avait toujours eu deux façons de le considérer. La première consistait à le voir comme un espace-temps de lumière rare, précieuse et bénie, rayonnant dans un univers enténébré, la seconde, à le tenir pour la porte d’entrée d’un bordel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création avait avalé 108 milliards d’humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvus d’une âme. La médecine ne traitait pas ce genre de questions. Pour elle, l’ongle incarné primait toujours sur l’herméneutique. Comme disait l’un de mes professeurs pour casser les reins de quelques internes pressés d’en découdre : « Nous ne sommes là que pour assurer une zone de moindre inconfort entre les griffes du forceps et celles de la broyeuse. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  
 


 

samedi 14 mars 2020

[Plamondon, Eric] Oyana






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Oayana

Auteur : Eric PLAMONDON

Editeur : Quidam

Année de parution : 2019

Pages : 152

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« S’il est difficile de vivre, il est bien plus malaisé d’expliquer sa vie. »
Elle a fait de son existence une digue pour retenir le passé. Jusqu’à la rupture. Elle est née au pays Basque et a vieilli à Montréal. Un soir de mai 2018, le hasard la ramène brutalement en arrière. Sans savoir encore jusqu’où les mots la mèneront, elle écrit à l’homme de sa vie pour tenter de s’expliquer et qu’il puisse comprendre. Il y a des choix qui changent des vies. Certains, plus définitivement que d’autres. Elle n’a que deux certitudes : elle s’appelle Oyana et l’ETA n’existe plus.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiée aussi en France aux éditions Phébus.
Taqawan (Quidam 2018) a reçu les éloges tant de la presse que des libraires et obtenu le prix France-Québec 2018 et le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud
.

 

 

Avis :

Ils se sont rencontrés à Mexico et vivent depuis vingt-trois ans à Montréal. Lui est médecin, elle dit s’appeler Nahua Sanchez, être née en France et, orpheline, avoir été élevée par ses oncle et tante au Mexique. Pourtant, lorsque les media annoncent la dissolution de l’ETA en 2018, la digue construite par Oyana pour tenir éloigné son passé rompt brutalement : elle décide enfin d’affronter la culpabilité qui la ronge depuis près d’un quart de siècle, un secret qui la tient éloignée de son pays basque natal sous une fausse identité. Elle va d’abord tenter de s’expliquer, par écrit, à travers un récit à l’intention de son compagnon, avant d’entamer son retour, chez elle, en Euskadi, pour tenter d’y exorciser ses fantômes.

L’histoire que dévoile peu à peu Oyana est l’occasion d’intéressants et parfois étonnants rappels historiques, quasi documentaires, sur le nationalisme basque et le rôle de l’ETA, mais aussi sur les liens entre pays basque et Québec, initiés par une longue tradition de chasse à la baleine qui amena les Basques à s’établir parmi les premiers à Saint-Pierre-et-Miquelon, et entretenus plus tard par une fraternité indépendantiste. C’est tout l’attachement de l’auteur pour son pays natal, le Québec, et pour la région de Bordeaux où il vit maintenant, qui transparaît ici, dans une véritable ode à ces deux coins du monde où il fait voyager le lecteur.

L’installation de ce cadre s’accompagne de la montée d’une tension savamment entretenue, qui finit par rendre la lecture proprement haletante, jusqu’à un dénouement aussi inattendu que magistral. L’on en sort pantelant et admiratif, songeur quant à la violence de l’histoire politique du pays basque, à ce qui fait l’identité d’un peuple, aux différentes formes d’engagement pour faire évoluer une cause, à commencer par la guerre et le terrorisme, et, enfin, à l’impossibilité de réparer certaines erreurs.

Court et intense, ce texte aussi addictif qu’instructif réussit, en cent cinquante pages, à livrer une réflexion sensible et intelligente sur des sujets complexes. Sa mécanique implacable et bien huilée m’a laissée sonnée et éblouie. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Ce n’est pas la chance qui vous quitte, c’est vous qui la quittez.

Il y a des moments dans la vie où la question du choix ne se pose pas. On ne choisit pas: on agit.

Le Territoire est un langage. Si on ne le parle pas dès l'enfance, il manque toujours quelque chose.

Chaque fois qu’un corps tombe, il tombe inutilement. Il tombe de s’être trouvé dans un camp. Et les corps tombent parce que ceux qui les font tomber ont déjà perdu. Ils n’ont plus que leurs armes pour exister. Outil des faibles et de leur bêtise. Se regrouper et s’entre-tuer. Victimes et bourreaux à ajouter aux victimes et bourreaux. Des clans qui n’existent qu’en se dressant les uns contre les autres. Soldats troupes armées prisonniers pour tracer la ligne d’une frontière un peu plus à gauche ou un plus à droite. Kalachs tanks avions de chasse pour prier à genoux vers Rome, la tête au sol vers la Mecque, les mains en l’air vers ailleurs. Tas de chairs pour la prochaine catastrophe. Nous sommes des milliards et plus personne hors d’atteinte. Nulle part où aller sinon en soi.

Ceux qui portent un rêve peuvent disparaître, cela ne fait pas disparaître leur rêve.

 

 

Une autre histoire basque sur ce blog :

mardi 14 mai 2019

[Etxeberria-Lanz, Marc] Andoni (Tome1) : La fuite






J'ai moyennement aimé

Titre : Andoni (Tome1) : La fuite 

Auteur : Marc ETXEBERRIA-LANZ

Année de parution : 2018

Editeur : Publishroom

Pages : 260








 

Présentation de l'éditeur :   

Andoni et Telesforo se retrouvent, à l'âge de huit ans, expulsés au coeur de la guerre civile espagnole.

En ce mois de juillet 1936, Andoni et Telesforo deux enfants de huit ans jouent au football dans un square d'Irún. Cette partie sera leur dernière car quelques jours plus tard, le général rebelle Mola met le Pays basque à feu et à sang.

Le père d'Andoni, Iñigo Larunari-Atxeari, en bon soldat discipliné, s'en va rejoindre les milices basques restées fidèles à la République. À l'inverse, le père de Telesforo, le juge Gonzalo trahit sans vergogne la cause basque qu'il venait d'épouser, pour rejoindre le camp de la rébellion ! L'enfance d'Andoni et de Telesforo vient d'être plongée à tout jamais dans les affres de la violence indicible d'une guerre civile.

Il ne reste plus qu'à accompagner la fuite d'Andoni pour essayer de reconstituer ces temps de violence extrême, née de l'alliance discrète des élites économiques avec les militaires fascistes ! La Seconde Guerre mondiale vient de débuter en Euzkadi...

Découvrez sans plus attendre ce roman qui retrace l'existence de jeunes basques au coeur du conflit espagnol à la veille de la Seconde Guerre Mondiale.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

C'est en explorant le grenier d'une vieille ferme basque que Marc Etxeberria-Lanz a découvert un étonnant « trésor » !
Ce jour-là, il a compris que le traumatisme de la guerre d'Espagne avait été enfoui dans une mémoire morte indéfinie puisque sa famille appartenait au camp des vaincus.
L'harmoniste reclusien a provisoirement posé son sac à dos pour avoir le temps de reconstituer puis d'écrire ce drame familial oublié.


Consultez ici mon interview de Marc Etxeberria le 27 Mai 2019.

 

 

Avis :

Merci à PartageLecture et à Publishroom de m’avoir permis de découvrir ce roman dans le cadre de leur partenariat.

Andoni, âgé d’une dizaine d’années, vit avec ses parents et ses deux frères aînés en pays basque espagnol, lorsque, en 1936, s’allume la guerre civile en Espagne. Pendant que son père, fidèle au camp républicain, se retrouve confronté à la violence des combats, qui divisent cruellement la communauté basque mais aussi souvent les familles-mêmes, sa mère décide de fuir en France pour protéger les trois enfants.

Après plusieurs jours de traversée clandestine des Pyrénées, à pied, mère et fils découvrent l’hostilité d’une population française, très réticente face à l’afflux de réfugiés étrangers étiquetés « rouges », dans un contexte général de montée des fascismes en Europe. Le quatuor rejoint bientôt un camp de réfugiés ouvert pour leurs compatriotes en Ardèche. Qu’adviendra-t-il d’eux alors que la seconde guerre mondiale éclate à son tour ? Reverront-ils leur mari et père, dont ils sont sans nouvelles depuis la défaite des Républicains et le triomphe de Franco en Espagne ?

L’auteur nous livre une histoire familiale vraie, forte et prenante, où l’on ne peut que s’attacher aux personnages, emportés malgré tout leur courage dans une tourmente irrépressible. C’est tout un pan d’Histoire qui se dévoile dans ce récit : la genèse puis le développement des luttes fratricides qui conduisirent à la dictature en Espagne, plus spécifiquement la volonté politique d’en profiter pour anéantir le nationalisme basque, et plus largement l’ombre du fascisme qui tenta de dominer le monde dans les années trente et quarante.


Très engagé et doté de convictions fortes, l’auteur a donné une grande importance au contexte politique. Fouillé et détaillé, celui-ci en devient malheureusement parfois difficile à suivre, et alourdit souvent la narration par des répétitions inutiles. Aussi intéressante soit-elle, il me semble que cette démonstration trop appuyée nuit au fil romanesque, tandis qu’à trop vouloir convaincre, elle finit presque par ennuyer. Le message aurait gagné en efficacité et en agrément à laisser davantage le récit et les personnages parler d’eux-mêmes.


Je conserve donc une impression mitigée de ce roman, porté par une histoire forte et intéressante, mais affaiblie à mes yeux par une rédaction trop politique et verbeuse. (2/5)

 

 

Citations :

"Diego, Pablo, Andoni, écoutez-moi bien ! Ce que je vais vous dire à présent est de la plus haute importance. Ce n'est ni facile à expliquer ni à comprendre surtout pour des enfants mais dès que j'en aurai fini, il n'y aura pas de retour en arrière. Vous êtes nés en Espagne, vous alliez devenir basques mais comme la guerre est annoncée au Pays basque, en Navarre et en Espagne même si ce ne sont que des rumeurs, nous allons quitter ce pays. Vous serez à tout jamais des exilés, des parias, car nous allons nous réfugier en France".
Elle s'arrêta pour reprendre son souffle.
"Vous trois, avec moi ! Papa reste en Espagne, il ne peut pas nous suivre, il serait considéré comme un déserteur en France !" 


Don Javier Gonzalo était un homme irritable qui haïssait presque tout le monde. Et si l'on ne devinait rien de ses incessants tourments lorsqu'on le croisait dans la rue, c'est tout simplement parce qu'il arrivait à masquer sa douleur derrière une composition agréable qu'accentuait un visage de papier glacé parfaitement lisse.


Le coin des curieux :

Marc Etxeberria-Lanz se revendique harmoniste reclusien.

Le terme harmoniste est utilisé par le théoricien anarchiste Elisée Reclus, pour désigner les libertaires ou anarchistes, la société anarchiste étant basée sur l'harmonie de tout le corps social et économique.

Elisée Reclus est un géographe et un anarchiste français de la seconde moitié du 19e siècle. Issu d’une fratrie de dix-sept enfants et destiné un temps à devenir pasteur, il voyage beaucoup, soutenant notamment les Nordistes pendant la guerre de Sécession. Rentré en France, il donne des cours de langues et entre à la Société de Géographie. Fervent socialiste, il est emprisonné presque un an et condamné à la déportation pour avoir rejoint les insurgés de la Commune. Sa peine étant commuée en dix ans de bannissement suite à une pétition internationale, il s’installe en Suisse. Il y poursuit ses activités politiques et entreprend la rédaction d’une abondante œuvre littéraire et scientifique, dont les ouvrages les plus connus sont Nouvelle Géographie universelle et L’homme et la terre. Considéré comme le plus grand géographe de son temps et un précurseur de l’écologie, remarquable pour ses idées très anti-conformistes à l’époque (Communard, végétarien, adepte de l’union libre, militant anti-esclavagiste et théoricien de l’anarchisme), il est aujourd’hui  tombé dans un relatif oubli en raison de son bannissement politique.


Quelques citations :
L’histoire nous dit que toute obéissance est une abdication, que toute servitude est une mort anticipée.

Un jour, aujourd’hui, demain, plus tard… nous abolirons l’argent.

L’opprimé a le droit de résister par tous les moyens à l’oppression et la défense armée d’un droit n’est pas la violence !

Celui qui commande se déprave, celui qui obéit se rapetisse. La morale qui naît de la hiérarchie sociale est forcément corrompue.

Notre paix future ne doit pas naître de la domination indiscutée des uns et de l’asservissement sans espoir des autres, mais de la bonne et franche égalité entre compagnons.

L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre.

La Terre devrait être soignée comme un grand corps, dont la respiration accomplie par les forêts se réglerait conformément à une méthode scientifique ; elle a ses poumons que les hommes devraient respecter puisque leur propre hygiène en dépend.



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