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vendredi 20 septembre 2024

[Gaudy, Hélène] Archipels

 



 

Au-delà du coup de coeur
💓💓💓

 

Titre : Archipels

Auteur : Hélène Gaudy

Parution : 2024 (Olivier)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Aux confins de la Louisiane, une île porte le prénom de mon père. Chaque jour, elle s’enfonce un peu plus sous les eaux. »

Il a fallu que son esprit vogue jusqu’à l’Isle de Jean-Charles pour qu’elle se retrouve enfin face à son père. Qui est cet homme à la présence tranquille, à la parole rare, qui se dit sans mémoire ? Pour le découvrir elle se lance dans un projet singulier : lui rendre ses souvenirs, les faire resurgir des objets et des paysages.

Le premier lieu à arpenter est l’atelier où il a amassé toutes sortes de curiosités, autant de traces qui nourrissent l’enquête sur ce mystère de proximité : le temps qui passe et ces grands inconnus que demeurent souvent nos parents. Derrière l’accumulateur compulsif, l’archiviste des vies des autres, se révèlent l’homme enfant marqué par la guerre, l’artiste engagé et secret. Peu à peu leur relation change, leurs écritures se mêlent et ravivent les hantises et les rêves de toute une époque.

À travers cette géographie intime, Hélène Gaudy explore ce qui se transmet en silence, offrant à son père l’espoir d’un lieu insubmersible – et aux lecteurs, un texte sensible d’une grande beauté.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Née en 1979, Hélène Gaudy a étudié à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg. Auteur notamment de romans et livres d'art, son dernier ouvrage Archipels (2024) rend hommage à son père, professeur de littérature en éole d'art.

 

 

Avis :

C’est le hasard qui est à l’origine du déclic. Lorsqu’elle apprend qu’une île dénommée Jean Charles comme son père vieillissant est menacée de disparition par la montée des eaux en Louisiane, l’auteur réalise qu’il ne sera bientôt plus temps, si elle ne se hâte, de percer les mystères de cette terre inconnue qu’est toujours resté ce père, un homme syllogomane sans passé ni souvenirs, dont le déroutant héritage semble tout entier tenir dans son atelier d’artiste et sa sidérante accumulation d’objets, autant de vestiges de la vie des autres dont il faisait son matériau artistique mais qui posent la question de quel vide ils ont comblé et de ce qui se cache sous cette face émergée de l’iceberg.

Alors, avec le sentiment qu’il ne sera « pas plus facile de décrire [s]on propre père que [l]es explorateurs suédois du XIXe siècle », disparus au pôle Nord, à qui elle a consacré son livre Un monde sans rivage, elle entreprend une enquête intime, toute de patience et de délicatesse, s’efforçant de « recueillir [ce] que, peut-être, il finira par dire » et espérant « le faire émerger à l’aide de ces petites brosses qu’utilisent les archéologues, pour ne pas l’abîmer. » Ce père qui n’a pour parler de lui que les objets qu’il a entassés, aussi illisibles aux yeux des siens que le contenu d’une « capsule temporelle » qu’il leur aurait léguée « avant même que le temps soit passé », sait-il seulement sonder lui-même les profondeurs secrètes de l’oubli qui lui tient lieu de refuge ? Ou ne restera-t-il irrémédiablement à sa fille que l’archipel de signes affleurant à la surface ?

Rares sont les livres à vous éblouir comme ici à chaque ligne, la finesse d’observation et d’analyse n’ayant d’égale que la magnificence de l’écriture. Que d’amour et d’intelligence dans ce texte bouleversant de retenue, et quelle splendeur que cette plume capable d’emmener l’admiration du lecteur de sommet en sommet de la première à la dernière page. Pendant que l’insondabilité de l’énigme paternelle et la conscience du peu de temps qui reste ne rendent que plus bouleversants les efforts éperdus et bientôt résignés de la fille et du père pour se rejoindre, Hélène Gaudy transcende les mots pour en faire sans le dire l’étoffe-même d’une affection filiale aussi irréductible que pudique, tout en multipliant les réflexions toutes plus justes et plus belles les unes que les autres sur la filiation, le passage de la vie et l’écriture.

Dans la première sélection du Goncourt, ce livre exceptionnel a toutes les chances de faire partie des favoris, si ce n’est de devenir LE favori. Au-delà du coup de coeur. (6/5)

 

 

Citations :

On dit que l’eau suit son chemin, qu’elle profite de la moindre faille, du moindre creux pour pénétrer les toits, les murs, les maisons, et puis qu’elle s’infiltre où elle peut, selon des lois connues d’elle seule. Nos tristesses font pareil, qui se propagent en différé, et souvent nous traversent sans se reconnaître.


On passe des années à étaler de la peinture, à noircir des feuilles, à meubler nos intérieurs, et un jour, on se retrouve à dire à nos enfants qu’ils pourront tout jeter si nos vies les encombrent. Et on le fait comme ça, sans grands mots et sans larmes, parce qu’on voudrait qu’ils soient légers.


Accumuler, c’est le contraire d’habiter. C’est combler le moindre espace vide jusqu’à s’exclure soi-même, jusqu’à se remplacer.


Cet homme sans mémoire s’en est constitué une, celle de tout le monde et de personne, la moins sélective possible, une vie patiemment noyée dans celles de ses semblables et dont le minimum visible, l’exosquelette, réside dans leur agencement, la manière dont elles cohabitent. Cela seulement signe sa présence, son empreinte, sa trace : faire soi ce rapiècement, ces mille fragments des autres, faire peau cette carapace dans laquelle disparaître.


Il va falloir se donner un peu de temps. Laisser reposer les phrases pour que certains mots se détachent d’eux-mêmes.
Lui faire lire les mots écrits et, quand il les lira, voir s’ils changent de couleur au contact de sa mémoire.
Recueillir ceux que, peut-être, il finira par dire.
Recommencer.
Tout passer au tamis de nos attentes.
Voir ce qui reste au fond, s’il reste quelque chose.
Le faire émerger à l’aide de ces petites brosses qu’utilisent les archéologues, pour ne pas l’abîmer.


Je pense aux capsules temporelles, censées garder la trace de nos vies, à ces objets qu’on enterre pour dire, à ceux qui viendront, quelque chose de ce que nous avons été. (…)
Si tout le réseau de signes qui nous lie aux objets s’est perdu avant eux, ils resteront là, bêtement matériels, vestiges illisibles soudain réduits à leur forme, leur couleur, leur toucher. Dénués de toute attente, de tout souvenir. Des blocs de sensations brutes, des formes, des désirs.  
L’atelier de mon père est une capsule temporelle avant même que le temps soit passé.  À l’intérieur, je suis une Terrienne de 8113.


Moi aussi, j’ai été l’éléphant dans le magasin de porcelaine de mon père, et maintenant je tremble à mon tour de peur qu’un objet se brise, que la colonne d’enclumettes, lourdes et pointues comme un buisson de dagues, tombe sur le corps de mon fils, et je me demande si je n’ai pas fini, avec les années, par construire mon propre magasin de porcelaine, dans lequel ce petit éléphant se promène encore librement.
 
 
Peut-être écrit-on un peu parce qu’on détruit beaucoup, accumule-t-on surtout parce qu’on oublie trop vite, parce qu’on néglige tant de choses.


A mesure qu’il vieillit, que quelque chose en lui se fait plus friable, mon attention s’aiguise, s’alarme, rassemble les pièces d’un puzzle que lui-même semble avoir perdues.  Il est encore là, il n’a pas disparu, il est juste un peu plus loin devant.  Il se noie dans la brume, il martèle la neige, je me dépêche.  Je cherche à créer une archive du présent.


Je prends le temps d’observer son visage, si familier qu’il m’est toujours apparu, quelque part, comme une image, et maintenant ce sont les photos qui révèlent ses changements au fil des années – pour prendre conscience du mouvement, on a parfois besoin de l’image arrêtée.


Parmi les images qui restent, j’en trouve plusieurs de ma mère, de son ventre pendant sa grossesse, puis de ma petite enfance. Les visages des enfants ne durent que quelques semaines, quelques mois. Il faut les capturer avant qu’ils se transforment. Quand ils grandissent, on devient plus négligent, plus tranquille, nous vient l’impression que quelque chose s’installe – adulte, on s’abstient mieux de disparaître.
Quand la vieillesse arrive, la conscience aiguë, attentive, qu’on prête à nos enfants nous revient sous une forme plus inquiète. On renoue avec la conscience du temps, comme si l’âge adulte n’avait été qu’une parenthèse où l’on feignait d’ignorer son passage. On recommence à observer les visages. C’est une autre urgence qui nous prend.


Les parents sont des mégalithes dans notre champ de vision. On passe sa jeunesse à tenter de voir le paysage qu’ils nous cachent, et puis, un jour, ils sont devenus de toutes petites pierres, des cailloux. Là seulement on peut les prendre dans la main, toucher leur texture et leurs failles. Regretter de ne pas l’avoir fait plus tôt, quand ils étaient immenses, quand tout était devant eux encore.
Le paysage semble soudain bien vide. Ils ne le masquaient pas, ils l’habitaient. Maintenant, ce sont eux que l’on voudrait saisir, retrouver.


Il m’a donné le goût de l’image et la vigilance qui l’accompagne – toujours le doigt sur le déclencheur. C’est comme s’il avait cligné des yeux très fort, très longtemps, et que je les avais rouverts à sa place. Entre nous, la longueur du temps de pose et ses images manquantes.


Le regard de l’enfance connaît la menace qui couve dans ce qu’on construit pour se protéger. Je n’observe jamais sans méfiance ce qui s’accumule, chaque jour, à mon corps défendant, sur la moindre surface plane. L’un de mes amis appelait ça le cancer de la table : ce dont on s’entoure, ce qui nous étouffe, qui pousse à nos dépens. 


Ce qu’on perd quand on accumule.  
Le droit au vide qui se restreint.  
Parfois, je me demande si je prends le relais de mon père ou celui de mon grand-père.
Si je sauve ou si j’entasse, si je grave ou si je noie.  
À qui sont les mots que j’emploie.


Se demander à quoi peut ressembler l’enfance d’un homme resté un enfant toute sa vie – à un vide qu’on ne cesse de combler ou au contraire à un état si dévorant, si entier, qu’il se serait étendu sur l’ensemble de son existence.


Chez nous, rien ou presque n’est jamais narré, ou de manière très allusive, comme si nos vies ne comportaient rien de notable, rien qui mérite d’être transmis.
Le passé n’est évoqué que par la bande, à travers un geste, une amertume, une façon d’être sur ses gardes. Mais sans récit pour le circonscrire, il se répand sur tout le reste – et c’est sans doute à cela que servent les légendes familiales : à garder le passé dans le pré carré des histoires, à modérer son influence. Chez nous, on n’a construit aucune digue pour l’arrêter, aussi s’est-il répandu, nous a-t-il parfois submergés. Ce qui en a constitué les heures, on ne l’a pas raconté, ou alors sans y mettre les formes, comme si ce que les uns et les autres avaient vécu devenait automatiquement ordinaire, dérisoire, puisque cela avait eu lieu.


Comme le dit un ingénieur interviewé quelques années plus tôt dans le film Le Joli Mai :    
L’avenir, habituellement, c’est un peu comme la ligne d’horizon.
On ne le rejoint jamais.
En ce moment, il se passe une chose extraordinaire, c’est que l’avenir est en avance sur nous.
Nos rêves sont trop courts pour ce qui existe déjà.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

lundi 25 décembre 2023

[Boley, Guy] A ma soeur et unique

 





Exceptionnel 💓💓💓

 

Titre : A ma soeur et unique

Auteur : Guy BOLEY

Parution :  2023 (Grasset)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Elisabeth Förster fut l’unique sœur de Friedrich Nietzsche, écrivain, philologue, philosophe, être perpétuellement souffrant, vivant dans une solitude totale. De deux ans sa cadette, elle fut sa première lectrice, compagne, admiratrice. Tôt, elle se promet de tout faire pour que brille l'œuvre de son frère à laquelle elle n'entend rien. En effet, elle fera tout. Le soignera, l’assistera, le portera. Et ira jusqu’à vendre ses écrits à Adolf Hitler, homme que Friedrich eut haï s'il l'avait connu.
Dans ce roman écrit d’un souffle, Guy Boley retrace chaque épisode de leurs vies : leur enfance complice à Naumburg, leur vie conjugale à Bâle où Fritz est professeur et où Lisbeth l’assiste, les week-ends chez les Wagner puis la rupture ; l’affaire Lou-Salomé, le mariage d’Elisabeth avec Bernhard Förster, antisémite déclaré avec lequel elle part en 1886 au Paraguay, fonder la colonie Nueva Germania. Pour revenir trois ans après, au chevet de son frère tombé dans la folie, inconscient, alité, qu’elle dit soigner mais qu'elle va trahir et spolier.
Amour, solitude, vengeance, trahison ; ambition dévorante, génie, haine, héritage, cruauté. Tout y est. Même les dieux qui Là-Haut jouent aux dés. L’équivalent en prose d’un drame shakespearien.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Guy Boley est né en 1952. Il a été maçon, ouvrier d’usine, chanteur des rues, cracheur de feu, acrobate, saltimbanque, directeur de cirque, funambule à grande hauteur, machiniste, scénariste, chauffeur de bus, garde du corps, père Noël et cascadeur, animateur d’ateliers d’écriture en milieu carcéral, prof de guitare et de cinéma, avant de devenir dramaturge pour des compagnies de danses et de théâtre. Il compte à son actif une centaine de spectacles joués en Europe, au Japon, en Afrique ou aux Etats-Unis. Il a publié trois ouvrages aux éditions Grasset : Fils du feu (2016), lauréat de six prix littéraires (Grand Prix SGDL du premier roman, Prix Georges Brassens, Prix Millepages, Prix Alain-Fournier, Prix Françoise Sagan…), Quand Dieu boxait en amateur (2018), lauréat de sept prix, et Funambule majuscule (2021)

 

 

Avis :

Après deux romans très remarqués, Guy Boley met l’envoûtante magie de sa plume au service d’une biographie passionnante qui retrace le terrible lien qui unit Friedrich Nietzsche, le philosophe devenu fou, à sa machiavélique et manipulatrice sœur Elisabeth.

En cette seconde moitié du XIXe siècle en Prusse, Friedrich est un génie enfermé dans un corps débile. Alors, pour lui permettre d’écrire et d’accéder à la gloire, sa sœur, longtemps célibataire, lui sert d’infirmière, de secrétaire, presque de moitié tant leur relation est fusionnelle. Mais, à près de quarante ans, rompant violemment avec son frère, Elisabeth épouse un agitateur antisémite d’extrême droite et le suit au Paraguay, où le couple entend fonder une colonie de « pure race aryenne ». L’expérience est un désastre dont Elisabeth revient veuve et transformée. Puisque son frère, entre-temps victime d’un effondrement psychique, n’est plus qu’une ombre bavante et délirante, c’est désormais elle qui prendra les rênes de la maison Nietzsche, manoeuvrant pour récupérer la tutelle de l’aliéné et, tout en l’abrutissant de calmants, s’activant à détourner à son profit les bénéfices de sa célébrité montante.

Rien ne l’arrêtera dans sa campagne de promotion à tout crin, pas même, entre autres opérations mercantiles, la vente de billets permettant, comme au zoo, d’observer le fou sédaté dans son lit, ou encore la dénaturation d’une œuvre à laquelle elle n’entend goutte mais qu’elle « élague, taille et tranche, tel Boileau dans son Art poétique : Ajoutez quelquefois et souvent effacez », allant jusqu’à en inciter les récupérations antisémites dans une manipulation destinée à flatter les idéologues conservateurs, puis nazis. La « sœur et unique », autrefois dévouée et adorée, s’avère une gorgone sans vergogne, prête à toutes les manipulations et compromissions pour s’assurer grand train et s’ouvrir la fréquentation des puissants, fussent-ils jusqu’à Hitler lui-même. Heureusement, des copies de textes et de lettres resurgiront après sa mort, qui permettront de rétablir des vérités. Le mal est pourtant fait : si Nietzsche est aujourd’hui «  l’un des auteurs les plus étudiés, commentés, analysés, disséqués », il reste « aussi l’un des plus controversés », maudit ou sanctifié, affublé de bien des traits qu’il n’eut jamais, lui qui s’en doutait puisqu’il écrivit « Malheur à moi qui suis une nuance. »

Soigneusement documenté, ce roman historique autour d’un duo hors norme est absolument étonnant et captivant. Il chatoie aussi du lyrisme volontiers grandiloquent, âprement ironique, d’une plume ciselée, aux tournures somptueuses, que l’on savoure en un de ces plaisirs de langue rares et infinis qui, lorsqu’ils vous ont enchantés, vous laissent impatients de parcourir toute l’oeuvre, passée et à venir, de l’auteur. Immense coup de coeur pour ce livre couronné du Prix des Deux Magots 2023. (6/5)

 

 

Citations :

Et là sur le sofa, assis à leurs côtés, n’écoutant même pas l’épopée de sa chute que Davide Fino, logeur de son état, retrace au professeur Overbeck avec l’exaltation et le lyrisme d’un Péguy piémontais, tenant entre ses mains un livre qu’il a lui-même écrit mais dont il ne garde aucune sorte de souvenir, ne sachant même plus ce qu’écrire veut dire, cet homme simple et doux aux yeux d’enfant craintif, qui possède une fourrure sous le nez, belette, fouine, martre ou loutre, et qui semble intrigué par les pages qu’il vient de feuilleter, demande d’une voix distraite en refermant l’ouvrage dont il scrute le titre et le nom de l’auteur :    
« Connaissez-vous ce Monsieur Friedrich Nietzsche ? »
 

La gare de Turin est d’une beauté quasi sauvage, quelque chose en elle de massif et de montagnard. Lumineuse, aérée, solide, elle est semblable à la ville. Même l’immense verrière qui couronne la Porta Nuova et que maintient un éventail de poutrelles finement curvilignes ne paraît pas fragile, mais robuste, née des mains d’un Vulcain qui connaît son affaire ; une grâce impressionniste bien plantée sur ses jambes, les deux mains sur les hanches, italienne d’acier au regard de vitrail qui attend d’un pied ferme la venue d’un Monet dans le fracas des trains.
 

La vie sans musique n’est qu’une erreur, une besogne éreintante, un exil. Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde. Vivre sans musique, quelle absurdité ! Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante.
Je n’écris pas qu’avec la main, le pied veut sans cesse écrire aussi. Ferme, libre et audacieux, il court tantôt à travers champs, tantôt sur le papier. Déjà mon pied ivre de danse se balance. Mes talons se cambrent, mes orteils s’efforcent de comprendre – car le danseur porte ses oreilles dans ses orteils. [Nietzsche]
 

Tu es grand, maintenant, lui dit sa mère. Fritz la regarde, hoche la tête. Quand on est orphelin de père, puis de frère, c’est une des premières choses que vous disent les adultes : Tu es grand, maintenant. Le deuil vous fait grandir. Car il est bien connu que les êtres chers, en mourant, se posent instantanément sous les pieds des survivants, et que ceux-ci grandissent à l’aune des morts qui s’accumulent. Alors sûr qu’il est grand : être debout sur les épaules d’un père et d’un petit frère, ça vous met les yeux, sinon à hauteur des étoiles, du moins juste en face du regard ou des dents d’un géant.
 

Il n’est pas sûr de lui, mais sûr de ses écrits ; car il écrit beaucoup, et ce, depuis toujours même si, à cet âge-là, il semblerait grotesque, fat ou grandiloquent, d’user du mot toujours. Mais il en use, lui, car il est prétentieux, et qu’à ses yeux cette excroissance d’âme est une qualité : seuls les prétentieux acquerront la noblesse. L’orgueil sied à son âme. Il sait depuis toujours qu’il est né pour planer, les ailes déployées, au-dessus du troupeau, des coqs et poulaillers. Aussi aime-t-il son prochain comme on aime les lacs qu’une vue élevée permet de surplomber. Ne pas oublier qu’il porte comme prénoms ceux du souverain vénéré, Frédéric-Guillaume IV ; et que sa propre sœur est attifée des trois que portent les filles du duc d’Altenburg : Thérèse, Elisabeth, Alexandra. On ne fait pas, chez les Nietzsche, partie du vulgum pecus. Et lorsque Fritz découvrira, ébloui, la fameuse devise de Pindare qu’il aura lue dans les Pythiques, il la fera aussitôt sienne : Genoï oiös essi : deviens qui tu es. Il sera évident, pour lui, malgré l’aporie d’une telle proposition, que, couronné dès le berceau, de façon certes tout autant roturière qu’allégorique, il ne pouvait finir que roi, fût-ce de ses douleurs.
 
 
Le voici donc, le grand cheptel des femmes dans lequel le petit Nietzsche a grandi à Naumburg après avoir dû, à regret, abandonner son village natal : une harpaille de bigotes, une manade d’à moitié folles, d’incultes modérées ; de vieilles filles étriquées, de Bovary saxonnes n’ayant jamais connu les doux dérèglements de l’extase et portant, en leurs chairs, cette absence de lumière.
Ces vies pieuses et aseptisées n’ont pas vraiment choisi la vie communautaire : uniquement liées par la mort de Carl Ludwig, elles sont contraintes, financièrement, matériellement, affectivement, religieusement et contractuellement, de devoir vivre ensemble, de se lier, s’aider, se supporter, se mélanger, chacune guettant, sinon la mort de l’autre (synonyme d’héritage et de liberté), du moins son potentiel déclin, et passent ainsi leurs vies à piailler, à prier, à picorer de l’Éternel comme une poule sur un mur le ferait du pain dur.
Mais elles s’efforcent aussi de s’aimer pour complaire au Seigneur, c’est-à-dire de s’aimer en feignant de s’aimer tout en s’aimant quand même, se sacrifiant l’une à l’autre et le clamant bien fort, unies dans la ferveur de leur naufrage comme dans celle de Dieu. On a coutume, sur terre, de nommer ces armées ennemies remplies d’âmes amies, une famille. À la différence, toutefois, que celle-ci est obsédée par une seule idée qui leur sert de moteur, de colle à bois et d’harmonie : que Friedrich Wilhelm Nietzsche, seul mâle encore vivant de la couvée, fils du pieux défunt mais leur enfant à elles toutes, Fritz leur génie, leur sauveur, leur lettré, leur espérance et leur seule charité, devienne, comme son père, ses grands-pères, ses oncles et leur flopée d’ancêtres : PASTEUR.


Les conventions, sans qu’il soit nécessaire d’en posséder le mode d’emploi, s’imposent d’elles-mêmes, spontanément : quand la grande-duchesse sourit, tout le monde sourit ; quand elle va pour parler, tout le monde se tait ; une fois qu’elle a parlé, tout le monde est charmé tant ses mots sont de soie. C’est un peu l’avantage d’être grande-duchesse, la vie depuis l’enfance n’est pas à conquérir, il suffit simplement de regarder le ciel et les oiseaux d’eux-mêmes se prosternent à vos pieds. Les humains font de même, mais à la différence de tous ces volatiles, il faut le leur apprendre, ou bien les y contraindre. La chose est inhérente à la marche du monde et à son harmonie : quand Dieu et rois mutuellement s’adoubent, piétaille et populace n’ont comme unique tâche que de s’agenouiller. C’est écrit dans le Ciel et c’est imprescriptible ; gouverner est un don, et régner est un dû.


Fritz se souvient du choc qu’il avait subi lorsqu’il s’était vu pour la première fois sur une photographie – celle-ci précisément. Il avait dix-sept ans et l’époque n’avait pas encore pour coutume de faire poser l’enfant dès l’âge du landau, puis d’empiler sa vie en clichés successifs entre les pages d’un album. La chose photographique tenait de la rareté et de l’exceptionnel. C’est pour cela que lui revient en mémoire, avec brutalité, presque douloureusement, le trouble que la découverte de son propre visage avait fait naître en lui. Un miracle, avait-il alors murmuré. Car ce n’est pas rien, pour un humain, d’avoir entre ses mains la première reproduction de soi. On existe désormais en chair et en papier, on peut se contempler sans avoir à mendier son reflet aux flaques ou aux miroirs. On n’est plus seul sur terre, mais déjà en double, et bientôt en multiple. On a, en un seul clic, perdu le pucelage de son unicité. 


Car une mission suprême les soude et les unit. Friedrich la résumera en une formule intense et lumineuse qui aurait dû, et qui devrait encore, servir de Bible miniature à toute l’humanité : L’art n’a pas pour fin de laisser des œuvres que le temps ruine, mais de créer des artistes en tous les hommes et d’éveiller dans le vulgaire le génie endormi.
Telle est leur volonté : enlever à l’humain, grâce à l’immensité du souffle wagnérien puisé dans le vieux fonds germano-grec, l’habit de chimpanzé dont il s’était vêtu afin qu’il puisse enfin, assis entre les dieux, se lever dignement, et pleinement rayonner en clamant sa grandeur.


Wagner va enfin pouvoir se redresser sur ses ergots et bâtir ce lieu sacré dont il rêve depuis toujours. Durant son exil, il a compris qu’aucun théâtre d’Europe ne serait digne d’accueillir son grand œuvre, cette tétralogie sur laquelle il travaille depuis plus de trente ans. Mais Louis II paiera, bâtira son palais. Peu importe la somme. Ce qui, pour Wagner, n’est que justice : « Le monde me doit ce dont j’ai besoin. » C’est un peu sa devise.


Le but proclamé du Ring est avant tout de rétablir, par la puissance de sa pensée, par la force de ses textes et la beauté cosmique de sa musique, une Allemagne conquérante capable de faire tanguer cet univers inculte et de renverser artistiquement cette planète triviale, avide et roturière, pour bâtir, à Bayreuth, une religion neuve faite de grand-messes purement tétralogiques. Le but du Ring, en substance, est de faire de Wagner le nouveau dieu d’un nouveau temple. Et de ses opéras un nouvel évangile afin que l’être humain vête son âme de génie et accède enfin à ce qu’il se doit d’être : surhumain. À savoir un humain anobli par lui seul.


Seul l’art guérit les âmes. Seul l’art parvient à enlever à la vie l’absurdité qui la recouvre de son voile d’horreur et de sa vanité.[Nietzsche]


 

samedi 10 juin 2023

[Martinez, Carole] La terre qui penche

 



 

Au delà du coup de coeur

 

Titre : La terre qui penche

Auteur : Carole MARTINEZ

Parution : 2015 (Gallimard)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Blanche est morte en 1361 à l’âge de douze ans, mais elle a tant vieilli par-delà la mort! La vieille âme qu’elle est devenue aurait tout oublié de sa courte existence si la petite fille qu’elle a été ne la hantait pas. Vieille âme et petite fille partagent la même tombe et leurs récits alternent.
L’enfance se raconte au présent et la vieillesse s’émerveille, s’étonne, se revoit vêtue des plus beaux habits qui soient et conduite par son père dans la forêt sans savoir ce qui l’y attend.
Veut-on l’offrir au diable filou pour que les temps de misère cessent, que les récoltes ne pourrissent plus et que le mal noir qui a emporté sa mère en même temps que la moitié du monde ne revienne jamais?
Par la force d’une écriture cruelle, sensuelle et poétique à la fois, Carole Martinez laisse Blanche tisser les orties de son enfance et recoudre son destin. Nous retrouvons son univers si singulier, où la magie et le songe côtoient la violence et la truculence charnelles, toujours à l’orée du rêve mais deux siècles plus tard, dans ce domaine des Murmures qui était le cadre de son précédent roman.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Carole Martinez, née en 1966, est romancière et professeure de français. Son premier roman, Le cœur cousu, a été récompensé par quinze prix littéraires, dont le prix Renaudot des lycéens en 2007. Son deuxième roman, Du domaine des murmures, a lui aussi été acclamé par la critique. Publié en 2011, il a notamment reçu le prix Goncourt des lycéens. En 2016, Carole Martinez a publié La Terre qui penche, qui témoigne a nouveau de son immense talent, de cet univers si singulier, entre magie et songe, sensualité et violence, petite et grande Histoire.

 

Avis :

Quand elle est morte en 1361, Blanche n’avait que douze ans. Le récit de son existence nous parvient au travers de deux voix réunies dans la même tombe, celle de l’enfant qu’elle fut et qui se raconte au présent, avec la vivacité fraîche et naïve du jeune âge, et celle de la vieille âme qu’elle est devenue de nos jours, son fantôme lesté d’une sagesse de six cents ans et qui, se souvenant de ce passé consécutif à une terrible épidémie de peste, lui donne une perspective évocatrice du long et difficile chemin parcouru par l’humanité au travers des siècles.

Privée dès le plus jeune âge de sa mère, morte de la pestilence qui, succédant à la Guerre de Cent ans au mitan du XIVe siècle, a emporté une personne sur trois et vidé en quelques années le pays de ses forces vives, Blanche ne connaît que l’autorité brutale d’un père rendu plus paillard et soudard encore par sa puissance seigneuriale. Elle qui rêve tant d’apprendre à lire et de courir librement comme les garçons de son âge – toutes actions interdites au sexe faible et déraisonnable qu’il faut préserver de ses penchants pervers – se retrouve à onze ans arrachée à ses sœurs et emmenée dans un fief voisin, au château des Murmures, y faire son apprentissage de promise au doux mais débile Aymon.

L’imagination et le fort tempérament de Blanche colorent son récit, par ailleurs d’une grande précision historique, d’une magie onirique empruntant au conte merveilleux et à la fable fantastique qui, alliée à une langue poétique d’une envoûtante beauté, ensorcelle le lecteur sitôt la lisière des premières pages franchies et son étonnement enjambé. Et tandis qu’autour de cette période charnière, frappée d’une crise d’une telle ampleur qu'entre mauvaises conditions climatiques, famines, épidémies, razzias dévastatrices perpétrées par les grandes compagnies – ces bandes de mercenaires privés d’employeurs par la fin de la guerre –, elle devait sonner la mort du Moyen Age et le début d’un long processus de sortie de la féodalité, tandis donc que les regards de Blanche enfant et de Blanche vieille âme se renvoient en miroir ce qu’elles furent et ce qu’elles devinrent, c’est toute l’évolution du pays qui transparaît métaphoriquement, entre l’époque médiévale, son ignorance, ses peurs et ses superstitions pleines de magie, et celle d’aujourd’hui, plus rationnelle mais nostalgique de sa fantaisie perdue.

Traversé par les grandes peurs primitives liées à la mort et peuplé de figures, ogres ou fées, directement inspirées de l’imaginaire des contes et des légendes, le récit fait aussi la part belle à cette terre franc-comtoise qui penche de toute la hauteur de ses coteaux en terrasses, péniblement façonnés au détour d’épaisses forêts, en surplomb de la Loue, cette rivière-femme aussi traîtresse qu’enchanteresse qui avale les hommes venus s’y mirer. Un livre d’une grande richesse historique et poétique, au charme si puissant qu’il vous laisse éperdu d’admiration pour son écriture si imaginative et si belle. Au-delà du coup de coeur. (6/5)

 

Citations : 

On nous lève à l’aube, ma sœur et moi, et nous devons ou broder ou filer toute la journée, c’est qu’il faut nous empêcher de trop réfléchir, car le diable s’insinue dès que la femme est désœuvrée. Le diable a vite fait de s’emparer de la pensée d’une fillette oisive, de la conduire par le bout de son joli nez, et de lui faire lever la jambe devant le premier bonhomme venu. D’après père, les femmes ne sont, par nature, que des culs. (…)
J’aimerais tant être un garçon et non une créature tellement fragile et mauvaise ! Je pourrais alors rire fort, parler haut et porter mon regard loin devant, je pourrais marcher à grands pas en plein jour sans regarder mes pieds, et je ne craindrais plus ces mauvaises pensées qui me font systématiquement éternuer dès que je les ai durant la journée, car ni prier ni broder n’empêche l’esprit de virevolter, de s’égarer en fariboles, et souvent je me pique au doigt. (…)
Non, les hommes ne sont pas soumis à leur désir : ils en sont les maîtres et l’éteignent aussitôt !
 

Est-ce cela l’enfer ? Souffrir de douleurs fantômes dans un corps qu’on n’a plus ?
Oui, gare à l’enfer, gare à l’enfer où l’esprit reste captif d’une chair qu’il a perdue !
Notre nourrice nous répétait que c’était bien le pire que d’avoir à souffrir de ce qui n’était plus…
 

J’admire cette force que j’ai eue à onze ans, cette soif de savoir, de grandir, de goûter à tout, même aux fruits interdits.
Quelle grande jouissance que celle des premières fois ! Comme la vie était intense et pleine de choses neuves !
Tout s’émousse avec le temps et, pourtant, je m’attendris encore, après six siècles d’errance, en écoutant ta voix claire. Tes petites peines sont de telles déchirures et tes larmes ne coulent pas, elles jaillissent, ardentes et pures, elles sont de feu plutôt que d’eau.
On oublie si vite nos rêves et nos désirs d’enfant, on les dilue pour les rendre acceptables, innocents et jolis. On ne se souvient que d’un monde doux et tranquille, alors que la pureté même de l’enfance est tout entière dans cette violence que tu dis sans détours.
L’enfant est un dévorant qui avalerait le monde, si le monde était assez petit pour se laisser saisir.
 

Nous sommes restées ainsi, immobiles et sereines, installées dans ma parure, goûtant l’instant, jusqu’à ce que mon père fracassât notre belle communion en faisant irruption dans la pièce, poussant la porte d’un coup de pied ou d’épaule sans frapper, avec cette brusquerie qui le caractérise, cette façon bruyante qu’il a de prendre les choses, de les reposer avec force pour ponctuer son mouvement, de fouler le sol, de tirer sur la bouche de son cheval, d’entrer dans une chambre, une église ou une femme. Chacun de ses gestes est un vacarme qui fait sursauter le monde et nous gueule qu’il existe.
 

L’homme savait bien qu’il devait mourir un jour, mais il passait sa vie à l’oublier. Un déni magnifique : malgré la mort des autres, il n’y croyait pas, cet imbécile, jamais. Mourir n’était pas sa fin, l’homme employait toute son imagination – cette qualité stupéfiante qui fait de lui la première merveille de la création – à inventer un sens à tout cela. Coûte que coûte.
 

Tu t’es réveillée tout au fond de la vallée, face à la rivière, dans le clapotis des eaux, sur une petite plage où les rayons du soleil ne pénétraient pas encore. La brume s’était retirée, abandonnant derrière elle quelques longs filaments cotonneux. La Loue faisait danser la clarté du ciel et les arbres dans son lit et tout semblait en place, orchestré par son mouvement.
 
 
Il pleut depuis des jours. Toute cette eau a dissous la forêt, les roches, les vignes. Quand nous ouvrons les volets de bois de notre chambre, et dégageons le cadre tendu de parchemin huilé, nous n’y voyons goutte. Au sommet de la grande tour, l’air est blanchâtre, épais, humide, il pourrait nous noyer. Le gouffre mâche un brouillard laiteux qu’il crache jusque sur les hauteurs où nous sommes. Le ciel, trop lourd, ploie, il dégringole et se prend dans les branches. Les nuages piégés peinent à regagner la voûte céleste. Aymon grimpe dans tous les arbres pour tenter de les libérer. Aymon, mon chasseur de brouillard, mon grand souffleur de brumes, essaye de réparer les nuées déchirées. (...)
Le jour est si faible qu’il ne traverse pas les vitraux des croisées de la grande salle. Dehors, l’obscurité est blanche. Quand je passe dans la cour pour me rendre à la chapelle ou aux écuries, je ne vois pas mes mains en plein jour, elles pourraient faire n’importe quoi, on n’en saurait rien. Même pas moi.


Maître Claude est chargé de mon éducation. Père dirait qu’il est de ces gens qu’on oublie, que l’on rencontre cent fois pour la première fois. Rien en lui n’accroche le regard. Sa taille est moyenne, sa carrure des plus courantes. Il n’est ni chauve, ni barbu, ni brun, ni blond, ni vieux, ni jeune, ni rien de particulier. Son habit même pourrait aussi bien être celui d’un autre, de n’importe qui, et quand je tente de me le figurer en pensée, je ne me souviens que du drap sombre dans lequel sa cotte est taillée, je ne vois de lui qu’une couverture noire, d’un noir mité de gris.


Être père ne paraît pas bien compliqué, il suffit d’être celui qui se fait obéir, celui dont on ne discute pas les décisions, il suffit d’être à l’image de son propre père. On ne ressent rien dans son corps, on ne porte pas de fruit, on ne donne pas un morceau de sa chair pour forger un enfant, on ne risque pas sa vie en la donnant. Être père n’est pas une affaire naturelle. Je ne me souviens pas vraiment du mien, il était une grande figure absente, un mythe construit par la parole de ma mère et par celle de ses gens, mon père était un modèle, un nom, un château, une terre, de grandes batailles, mon père contenait son propre père et le père de son père, mon père était l’incarnation d’une lignée que j’ai appris à respecter, à vénérer. J’ai songé alors que, depuis des générations, les hommes de ma maison devenaient pères en observant, en construisant ou en renversant leur propre père, pas en se penchant sur leurs enfants.


Avais-je seulement porté l’un de mes enfants avant toi ? Je ne m’en souvenais pas. J’ai alors choisi d’endosser le rôle de Joseph, plutôt que celui de Dieu, je me suis questionné sur ce que je ressentais et non sur ce que je représentais. Tu m’as révélé à moi-même, mon fils. Grâce à toi, je me suis offert la joie d’être un homme aimant et imparfait. Imparfait du fait même de ton existence et affaibli par mon amour. J’ai laissé Geoffroy mener des hommes en mon nom, j’ai abandonné cette vie de soldat que j’avais cru aimer jusque-là, et je t’ai observé grandir. Chacun de tes émerveillements m’a été un délice. Tu m’as permis de comprendre qu’on pouvait jouir du bonheur d’un autre. Ta joie découlait de ta façon de regarder le monde et de t’en imprégner. 


Père vous avait si souvent répété à toi, à ta jumelle, à ton frère, à toutes ses bâtardes, qu’il était le maître, que tu te figurais tous les pères à son image. (…)
Sur la terre du père, si petite fût-elle, une menace pesait : sous peine de mourir, il fallait obéir, ne pas chercher à devenir son égal, lui laisser la connaissance et l’implorer, le remercier de nous avoir créé un monde à défaut de nous avoir offert son ventre ou ses bras. (…)
Jamais notre père ne se serait contenté de la place de Joseph. Jamais, il n’aurait pu imaginer que l’enfant était un dieu et que sa vocation était d’initier ce petit dieu, de lui apprendre à être un homme sans l’abîmer.


La mémoire est une alchimie merveilleuse, certains souvenirs nous donnent l’illusion du réel. Pourquoi retenons-nous cette minute plutôt qu’une autre ? Ce minuscule détail-là ? Cette légère brise agitant le voile bleu du lit ? Comment arrivons-nous à nouer plusieurs sensations les unes aux autres ?
Il ne faut pas tenter de fouiller l’éclat de ces réminiscences, car à y regarder de plus près, le souvenir délicieux, tellement tangible, n’est qu’un trompe-l’œil de fortune, bricolé à partir de lambeaux de sensations. Il nous fait croire que tout y est, mais nous ne saisissons la totalité de l’instant qu’à partir d’une trame élimée dont nous négligeons les trous.


En allant vers Ornans, l’étau des montagnes se desserre peu à peu et l’on peut cultiver du blé ou de l’avoine. Mais ici, la terre penche trop, rien ne pousse que le raisin, cette plante apricieuse et fragile. Plus en aval, ils peuvent se permettre d’être mauvais vignerons et de planter des sacs à vin, mais, ici, nous sommes condamnés à rester les meilleurs, si nous voulons échanger notre vin contre du pain. Si nous voulons manger et ne pas nous contenter de boire ! Vois, les ceps disposés en espaliers et en quinconce s’enflent de lumière et ne se font pas d’ombre. Nous sommes du beau côté de la Loue, nous avons le soleil ! Hautefeuille n’a pas cette chance ! Pas de soleil sur son versant, mais il a beaucoup plus de terres par le haut, sur le plateau. Il boit notre vin comme tant d’autres. Aux beaux jours, le vent n’entre pas dans cette gorge étroite qui retient la chaleur du jour, si bien que, dès le printemps, le temps est plus clément dans notre vallée qu’ailleurs.
— Mais quand il pleut trop, les choses se gâtent ! La boue dévale ces pentes et arrache tout, pêle-mêle, poursuit Geoffroy.
— Après les orages, les gens d’ici remontent la terre, à la hotte et au seau, ils refaçonnent les coteaux, replantent les ceps, réparent le pays pour qu’il s’incline comme il faut. Sans nous, il n’y aurait plus de terre sur ces rochers depuis longtemps, rien n’y pousserait. Quel laboureur transporte ainsi son champ sur ses épaules ? Les vignerons d’ici sont les meilleurs et les plus courageux qui soient. Ils rient de leur sort, et chantent en mourant, mais jamais on ne les enterre dans les vignes, leurs corps couleraient avec la boue jusqu’à la Loue.


Des hommes creusent de profondes saignées dans la terre pour que les eaux s’écoulent mieux la prochaine fois qu’il pleuvra, qu’elles trouvent leur chemin jusqu’à la rivière ; d’autres restaurent des murets pour soutenir leurs rangées de vignes et empêcher qu’elles ne s’écroulent. Ils reconstruisent ce paysage qui ne tiendrait pas sans eux. Leur besogne ne s’achèvera jamais et, moi, je serai un jour leur maîtresse, la femme d’Aymon, le simple dont l’esprit penche autant que ce pays, je serai la femme d’un homme si faiblement charpenté que son corps se plie à toutes les métamorphoses et je devrai l’empêcher de s’ensauvager tout à fait, d’être poisson ou chien, le reconstruire chaque jour et, de mes mains, je le remodèlerai homme, comme ces vignerons remodèlent leurs coteaux.


L’église de Moustier est plantée au beau milieu d’un champ de croix, à quelques pas à peine du prieuré. Alors que nous traversons l’immense cimetière, Haute-Pierre brise le silence d’un murmure :  
— Le prieuré récolte depuis plusieurs siècles ses morts sur toute la vallée, et même au-delà. Ça rend mieux que le vin et demande moins de travail. Ça pousse tout seul, les morts ! Ce n’est ni fragile, ni capricieux. Les gens payent cher pour se coucher ici, à l’ombre de ce cloître, non loin des saints hommes qui prieront pour eux jusqu’au Jugement dernier ! Commerce idéal que celui du dernier sommeil.


La puissance des représentants du divin sur terre est aussi temporelle que le reste, les croyances, elles-mêmes, sont temporelles. Les religions grandissent, vieillissent et, sans doute, finiront-elles toutes par tourner au mythe. Certaines s’enkystent pour survivre, d’autres luttent pour s’imposer, pour rester vivantes, puissantes, effrayantes. Il arrive que des assoiffés de pouvoir dirigent des affamés de sens, leur tracent la voie à suivre, justifient la violence, se justifient par la violence, utilisent les plus sauvages pour régner sur les craintifs et terrasser les autres.
Car qui mieux que Dieu peut légitimer un pouvoir temporel ?
Que Dieu soit muet arrange bien les choses.
Il me semble qu’une religion ne prend sens que si elle se dépouille absolument de ce pouvoir-là et ne craint plus sa fin. Quand elle ne s’impose plus par force ou effroi, alors seulement, elle devient spirituelle et précieuse. Mais comme la majorité des hommes a besoin de croire en foule, qu’elle rêve d’un père puissant, pas d’un Joseph, et que nul n’accède au pouvoir par hasard, comme ce chemin qui y mène ne rend pas meilleur et que l’heure n’est pas au dépouillement, j’ai bien peur pour vous, mes chers vivants. Moi qui suis morte, je peux rire tout mon saoul des ambitieux qui se rêvent des saints en agitant l’épée du sacrifice. Je peux rire de ceux qui utilisent Dieu comme prétexte pour asseoir leur pouvoir.
Mais j’ai bien peur pour vous, pauvres vivants, qu’un éclat de rire met en péril…
Le rire est une menace, qui grignote les certitudes, découd les lèvres, déssille les hommes, dénude les rois, le mieux est de le déclarer hérétique.
Pourtant quand, oubliant la violence et l’aigreur, je repense à la beauté de ces chants lancés dans le silence du ciel, que je revois cette vallée follement hérissée de croix et de vignes, cette rivière profonde au mitan du grand lit, quand je me souviens de ce monde penché qui réjouissait mes sens, de la bonté d’Aymon, de la lumière d’Éloi à cheval sur son toit, de l’amour de Haute-Pierre pour son fils, il me semble que Dieu existe vraiment et que, parfois, il se fait hommes.


Haute-Pierre est revenu avec le prieur, un homme maigre à la peau blême, qui t’a semblé long comme un bâton. Son visage de bois mort a à peine répondu à ton salut avant de prendre congé sèchement. Tu as pensé que ces hommes-là étaient des flûtes, des corps creux à travers lesquels les mots et la musique ne faisaient que passer sans laisser de traces. Il était pourtant difficile d’imaginer qu’un être aussi froid et raide pût souffler un chant un tant soit peu mélodieux. 


Depuis que mon père l’a abandonnée au-dessus du vide, elle-même est si pleine de larmes qu’elle est insensible à la peine de sa fille comme au sommeil de son fils. Elle ne pourrait ajouter des larmes aux larmes sans déborder, et la crue ravagerait son beau visage impassible, ce visage qu’elle s’acharne à tenir fixe pour ne pas s’abîmer les traits, ce visage lisse et tranquille qu’elle a posé sur son âme comme un masque de marbre et qui n’exprimera jamais rien d’autre que sa beauté jusqu’au jour où il craquera et où les peines anciennes, accumulées sous sa chair, jailliront toutes ensemble, emportant pêle-mêle dans un flot de larmes la couleur de ses yeux, l’arrondi de ses lèvres et l’arête de son nez. La chair de ses joues s’amollira, la pâte se distendra, ne tiendra plus à l’os. Aucune saignée n’aura été creusée en prévision de ce jour-là qui permettrait à sa douleur de s’écouler directement jusqu’à la Loue sans tout détruire sur son passage. Alors Aélis sera comme un coteau ravagé par l’orage.

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

lundi 29 août 2022

[Bouysse, Franck] L'homme peuplé

 



 

Au-delà du coup de coeur
💓💓💓

 

Titre : L'homme peuplé

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : 2022 (Albin Michel)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Harry, romancier à la recherche d’un nouveau souffle, achète sur un coup de tête une ferme à l’écart d’un village perdu. C’est l’hiver. La neige et le silence recouvrent tout. Les conditions semblent idéales pour se remettre au travail. Mais Harry se sent vite épié, en proie à un malaise grandissant devant les événements étranges qui se produisent.

Serait-ce lié à son énigmatique voisin, Caleb, guérisseur et sourcier ? Quel secret cachent les habitants du village ? Quelle blessure porte la discrète Sofia qui tient l’épicerie ? Quel terrible poids fait peser la mère de Caleb sur son fils ? Entre sourcier et sorcier, il n’y a qu’une infime différence.

Au fil d’un récit où se mêlent passé et présent, réalité apparente et paysages intérieurs, Franck Bouysse trame une stupéfiante histoire des fantômes qui nourrissent l’écriture et la création.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Franck Bouysse est né et vit en Corrèze. Il a publié une quinzaine de romans couronnés par de nombreux prix, dont Grossir le ciel (La Manufacture de livres, 2014 ; Prix SNCF du polar, Prix Michel Lebrun, Prix Lire en poche…), Plateau (La Manufacture de livres, 2016), Glaise (La Manufacture de livres, 2017 ; Prix des lecteurs de la Foire du livre de Brive), Né d’aucune femme (La Manufacture de livres, 2019 ; Prix des libraires, Prix Babelio, Grand prix des lectrices de Elle…), Buveurs de vent (Albin Michel, 2020 ; Prix Giono) et Fenêtre sur terre (Phébus, 2021).
En 2022, avec Été brûlant à Saint-Allaire, il écrit son premier scénario original de bande dessinée pour le dessinateur Daniel Casanave.

 

Avis :

Dans l’espoir de renouer avec l’inspiration loin de son existence parasitée de primo-romancier à succès, le narrateur Harry se rend acquéreur, sans même l’avoir visité, d’un corps de ferme isolé, à proximité d’un village perdu du centre de la France. Mais sa retraite en ces lieux aux contours effacés par la neige et le brouillard est bien vite troublée par un malaise de plus en plus envahissant, alors qu’accueilli avec défiance par les quelques gens du cru, il se sent épié par son plus proche voisin, un marginal que tous semblent craindre et qui, sans qu’il l’ait jamais rencontré, fait planer l’ombre d’une présence inquiétante jusqu’au plus secret de sa vieille maison.

Poursuivant son investissement des thèmes qui lui sont chers et reflètent ses obsessions profondes, Franck Bouysse nous livre sans doute ici l’un de ses romans les plus aboutis, fruit d’une maturité littéraire en tout point éblouissante. D’une plume plus que jamais au sommet de sa splendeur stylistique, renouvelant à chaque phrase le bonheur extatique du lecteur, il nous entraîne dans un jeu de miroirs, un caléidoscope où se fondent les composantes de toujours de son œuvre pour, en un complexe et délicat cheminement, finir par s’agencer en une nouvelle création qui laisse béat d’admiration.

Ainsi, au fil d’une tension mêlée de doutes, d’inquiétudes et d’interrogations qui tiennent le lecteur en haleine dans ce qui ressemble à un thriller rural, réalité et fiction, passé et présent, fusionnent peu à peu en un nouvel alliage pour laisser éclore... un roman, dans un tourbillon que l’on comprend né du plus profond de l’être, du vécu et des émotions de l’écrivain. Car Harry, confiné dans cette maison encore suintante de la vie de ses anciens propriétaires, prenant pour lui l’hostilité qu’il perçoit au village sans réaliser qu’elle renvoie en fait à une histoire qui lui est étrangère mais qui soulève en lui des échos inattendus, sent sourdre d’irrépressibles images et émotions qui s’incarnent en l’on ne sait plus s’ils sont de vrais fantômes ou la projection de son imagination. Le fait est que par une subtile alchimie, tout s’entremêle pour donner naissance à l’oeuvre littéraire, celle d’Harry en même temps que celle de Franck Bouysse.

L’on reste sans voix devant tant de maîtrise et de virtuosité, alors que l’auteur mène la noirceur rurale qui fait son thème de prédilection jusqu’aux frontières du fantastique pour, au final, nous tendre un miroir de son œuvre et de son travail d’écrivain. Si Harry n’est pas un double de l’auteur, il est une créature de ses éternelles obsessions, celles qui, comme l’ont ressenti Proust ou Cendrars, vous font toujours réinventer le même livre. Après son précédent ouvrage Fenêtre sur terre, dont la poésie venait offrir quelques échappées sur cette intimité profonde reflétée notamment par la maison corrézienne de l’écrivain dont l’acquisition d’Harry semble aussi une émanation plus ou moins distordue, les réflexions, qu’au-delà de sa portée romanesque ce dernier ouvrage propose, élargissent avec intelligence la portée d’une écriture où l’artiste cherche inlassablement son essentiel. Déjà, son roman Vagabond explorait lui aussi cette puissante alchimie de la création, alors qu’un musicien blessé au plus profond de lui-même peuplait son désespoir d’on ne sait plus si c’était une femme devenue musique ou une musique devenue femme.

Ce livre peuplé des fantômes de Franck Bouysse n’a pas fini de vous habiter longtemps après sa lecture, vous éblouissant bien au-delà du coup de coeur. (6/5)

 

 

Citations : 

Un cadeau… J’en sais rien si c’est un cadeau que je te fais. T’en disposeras bien comme tu voudras. Il faudra juste pas confondre don et pouvoir. Nous autres, on n’est pas comme les curés, c’est pour ça aussi qu’ils nous détestent, parce qu’ils considèrent qu’ils ont le pouvoir de débarrasser les gens de leurs fautes, alors que nous, on peut que guérir.


L’Aube noire, son premier et aussi son seul livre publié. Immense succès critique et commercial, tout ce dont Harry n’avait jamais osé rêver. Les honneurs et les mondanités avaient suivi. Il s’était pris au jeu. On l’avait encensé, couronné, courtisé, "hypocrisé", et très vite on s’était mis à l’attendre au tournant. Le fameux deuxième livre. À l’époque, les conseils n’avaient pas manqué, des mises en garde grimées en bienveillance. On lui avait dit de profiter, de vivre l’instant présent. Harry s’était laissé prendre au piège. La gloire et le succès l’avaient rendu séduisant. Il n’avait rien tenté pour résister aux sirènes du succès, pensez : « certainement le plus grand écrivain vivant de son temps ». Comment y croire ? Comment s’empêcher aussi d’y croire ? Il aurait dû surligner le « certainement », mais la lucidité lui manquait alors. Il avait confondu le temps avec un moment, croyant s’acheter une liberté, oubliant que la liberté, c’est précisément échapper au temps, détourer le présent, se projeter déjà dans un autre écrire. Il n’en avait pas été capable, répétant en public un texte appris par cœur, car il se devait d’avoir un avis sur tout, avec de belles tournures pour paraître cultivé et intelligent, rien que des lieux communs déguisés en théories révolutionnaires, dites si possible en arborant un air affecté.          
Ce qui avait le plus surpris Harry au début, c’est qu’une activité aussi solitaire que l’écriture le mène à rencontrer autant de gens, de tous horizons, attentionnés, passionnés pour l’immense majorité. Le problème avec ceux qui aiment un livre, c’est qu’ils finissent par aimer son auteur, sans réserve. Harry s’était senti redevable d’une dette contractée par l’homme, alors que le romancier n’aurait jamais dû entrer dans ce jeu. Il avait perdu le sens de sa vie d’avant, cette vie qui lui avait permis d’écrire L’Aube noire, d’ajouter une vie supplémentaire à son existence, le pouvoir de la littérature, de l’art en général.


Il continuait de lire, le plus souvent de relire, la vingtaine de livres constituant son panthéon, comme on écoute jusqu’à sa mort Bach ou Schubert sans jamais se lasser, sans jamais en épuiser la forme. Les grands livres ont ce pouvoir-là, de modifier la trajectoire du lecteur à chaque lecture, de maîtriser le temps en déployant l’espace, de faire en sorte que rien ne s’est véritablement produit, qu’à tout moment peuvent surgir de nouvelles montagnes et de nouveaux abysses. Le temps révolu n’est dès lors plus une succession de moments déjà vécus, mais une suite insoupçonnée de rapports au monde. Harry se nourrissait dans l’espoir de récupérer quelques pierres supplémentaires glanées au fil de ses lectures, nécessaires à la poursuite de la construction de sa propre maison.


Sarah venait d’avoir soixante ans. Soixante années de vie représentent la même durée pour tout le monde mais, en dehors du temps commun, il faudrait considérer de quoi sont faites ces années, autrement dit ce qu’on endure, ce qu’on est capable d’endurer en fonction de notre constitution, par où lutte la chair et ce qui l’entame. Sarah, c’était le cœur qu’elle avait trop tendre, trop vulnérable, trop poreux. Personne ne l’aurait soupçonné en la voyant. Toutes sortes de saletés s’étaient entassées dans ce cœur, quand il aurait dû se contenter de distribuer et de ramener le sang sans accumuler des émotions corrosives.
 
 
Devant l’absence de réaction de Caleb, elle proposa de lui préparer à manger de temps en temps, de laver son linge et aussi de l’aider à soigner les bêtes, en attendant que sa mère revienne, bien sûr. Bonne fille, elle s’y entendait en tout. Caleb ne répondit rien. Le don inné du sacrifice, pensa-t-il ironiquement. Sa mère avait raison, Ophélie agissait ainsi juste pour lui mettre le grappin dessus. Comment avait-il pu être attiré par cette fille à la peau brune et au visage parsemé de taches de son, cette fille qui répétait et répétait qu’elle était désolée, désolée, désolée et encore désolée, qui prétendait comprendre ce qu’il ressentait, pouvoir le soulager de sa peine, qui attendrait qu’il ait envie de parler, n’importe quand, n’importe où. « Parler », le mot revenait sans cesse dans cette bouche aux lèvres charnues, dont il avait eu envie et qui le dégoûtait maintenant, comme tout le reste autour. Parler était-il une obsession de jeune fille et se taire une obsession de vieille femme ? Cela dit, en écoutant Ophélie, il en vint à la conclusion qu’elle aurait toujours des choses à dire, même quand elle serait aussi vieille que sa mère, des choses sans intérêt. Il se demanda encore s’il s’agissait d’un seul et même but poursuivi par cette fille ou sa mère, par les femmes en général, dans la parole dite ou le silence, un but qui serait d’endosser la douleur des hommes. Quoi qu’il arrive, il préférerait toujours les silences de sa mère aux mots de cette fille qu’il avait désirée et qu’il ne désirait plus.


En ville, son regard est habitué à buter sur un obstacle de chair, de fer, de béton ou de verre. Là-bas, le ciel est très haut, il faut lever la tête si on veut en découvrir la trame ; ici, il est à hauteur d’homme, peut-être un effet de l’hiver. En ville, les sons, les voix, les cris se conçoivent en bruit ; ici, chacun se distingue des autres sur l’apprêt silencieux. En ville, les arbres ne peuvent rivaliser avec les gratte-ciel, emmaillotés dans leur écorce grise, des mégots à leur pied ; ici s’exprime leur toute-puissance, il n’y a que la distance pour abaisser leur cime, et même foudroyée leur histoire est immense. Ici, les lignes électriques s’érigent en clôtures d’un bestiaire fabuleux, que des oiseaux discrets surveillent comme des chiens de berger.


Il jette un coup d’œil à la combe voilée par la brume. Un cyprès couvert de neige ressemble à une mariée immobile, triste et abandonnée sur un parvis émaillé de pétales blancs, dans un silence de mort.


Harry a toujours le regard figé sur la montre de ce grand-père inconnu, cette montre qui ne sera jamais sa montre. En lui faisant ce cadeau, sa mère lui avait offert « le mausolée de tout espoir et de tout désir ». Le cadran a jauni avec les années. Les aiguilles dorées semblent se déplacer dans une eau saumâtre, non vers le futur, mais au contraire vers un temps abandonné aux portes d’un passé refoulé. Et ce tic-tac, comme le bégaiement d’une réalité ne pouvant qu’être vaincue par la mort. Parce que entre oublier et conquérir, il n’y a pas d’espace, deux projets qu’on ne parvient jamais à mener à bien, sinon en disparaissant, en s’extirpant de cette maudite substance épaisse et glauque, inaltérable, sans laquelle nous serions des êtres magnifiques, libres et sans orgueil, exempts de la crainte de mourir.


Les jours qui suivent, le brouillard reprend le pouvoir. L’immobilité est totale et même la neige a renoncé à tomber. L’espace est contraint par deux états de l’eau, solide et vaporeux. Le temps flotte, stagne et pèse plus encore que s’il s’écoulait d’un événement à un autre ou sous le cadran d’une montre. L’unité tangible qu’embrasse son regard oppresse moins Harry, non qu’il ait l’impression d’en faire partie, mais la puissance qui s’en dégage fomente une calme rébellion contre une existence qu’il avait crue tracée. Le temps ici, pense-t-il, c’est de la poudre d’os enfermée dans un sablier que personne n’aurait l’arrogance de retourner, on le devine par transparence et on retient sa main. 


Ils passent de longs moments, reclus dans le silence. Harry lève parfois les yeux de la bible paysanne lorsqu’il entend un bruit, et le chien fait de même. On dirait que la maison étire ses membres longtemps endormis, s’exprime dans son propre langage, traduit à sa manière les voix et les sons que d’autres ont abandonnés à l’intérieur des murs, des meubles et du plancher. En plus de parler, peut-être que la maison écrit, que toutes les scarifications valent symboles, qu’ainsi elle raconte l’histoire, comme les rides sur un visage. Ne pas brusquer les choses. Apprendre patiemment ce langage. Apprendre à toucher, sentir, regarder, écouter. Harry a le sentiment que la maison se nourrit aussi de sa présence, qu’elle le tolère dans ce but. Peut-être que sa raison vacille, avec l’isolement. Peut-être que les murs conventionnels de son esprit s’en trouvent peu à peu rongés, que des rouages insoupçonnés se mettent en action, graissés par le brouillard. Peut-être que les mots sont eux aussi en suspension dans la brume et qu’il faut leur laisser le temps de se mettre en place. Les ciels clairs sont sans mystère et ne contentent que ceux qui rêvent de vacances. Peut-être que tout se joue dans cette maison, avec sa mémoire, avec le chien, avec le dehors qui bute sur les murs et les traverse. Peut-être que Harry est au bon endroit, qu’il ne faut pas résister, que seuls les humains d’ici font de lui un étranger.


Il alluma une cigarette, versa un reste de café froid dans un verre et y ajouta de la gnôle. Il but une gorgée, le dos contre la fenêtre donnant sur la combe, face au fourneau, là où s’affairait souvent sa mère. Tant qu’elle s’activait, elle paraissait surhumaine, indestructible, immortelle, même lorsqu’elle s’asseyait sur la chaise pour se reposer. Il se promit de ne jamais retirer cette chaise sur laquelle l’ombre reposerait désormais et dans laquelle il se fondrait afin de s’accorder à son pouvoir. Les ombres ne meurent pas, mais sa mère était partie en un lieu de misère anonyme d’où il n’avait su l’extraire à temps. Cette promesse qu’il n’avait pas honorée, de la ramener vivante chez elle, une promesse qu’il traînerait jusqu’au bout et qui n’en finirait pas de soulever la poussière. Une poussière issue d’un champ de betteraves. Tout ce qu’elle avait probablement voulu lui faire comprendre à ce moment-là, le dos voûté, les doigts enterrés. Lui faire comprendre qu’on se redresse toujours une fois de trop. Se croyant encore capable de déroger à la règle, avant de se donner raison. À quoi cela pouvait-il bien servir de le savoir ? Comment reconnaître le moment où il ne faut plus chercher à se redresser, qu’il est inutile d’essayer ? Il semble qu’on ne soit jamais assez lucide pour se débarrasser de l’orgueil déplacé de croire que le monde n’est pas encore prêt à se passer de nous, pas le vaste monde, mais ce lopin sur lequel on s’affaire une vie entière. La vanité est un marteau, et nos vaines espérances les clous qui scellent le cercueil.


Au lendemain de l’enterrement de sa mère, Caleb fouilla la chambre de fond en comble, souleva le matelas, ouvrit les tiroirs, explora les piles de draps et de linge dans l’armoire monumentale, tout cela pour un misérable butin n’excédant pas trois branches de lavande et des objets du quotidien. Il faudrait faire avec, ou plutôt sans. Elle avait suivi ses propres préceptes à la lettre, les avait aussi inculqués à son fils depuis sa tendre enfance : ne rien conserver qui eût pu trimbaler un souvenir, arguant qu’il subsistait toujours assez d’objets recouverts d’empreintes, de petits mémoriaux trompeurs. Elle avait aussi confié à Caleb que si un jour l’envie le prenait de gravir une colline pour se prouver quelque chose ou simplement voir de l’autre côté, il lui faudrait lever la tête une fois en haut et regarder le ciel, de nuit comme de jour, car cet infini inconcevable le ramènerait toujours à la surface de son existence : une ferme à entretenir, à conserver sans songer à l’étendre. Vivre n’était pas se soumettre au temps, ni aux êtres, ni aux événements qui le balisent. Le meilleur moyen d’oublier ses ambitions était la discipline et le travail, reproduire la même journée, ne rien changer, refouler les tentations.


Depuis longtemps, le double en littérature obsède Harry, l’idée selon laquelle le moi se protégerait de l’anéantissement en créant un double messager de la mort. El otro, disait Borgès. Un double qui ne serait pas un sosie ou un jumeau, mais un autre, capable d’endosser le bonheur, la frustration, le courage, la peur, le désespoir, la lâcheté, la monstruosité, la folie, l’amour, la haine…, toutes les impossibilités momentanées ou non de l’original subordonnées à un double tout-puissant. Il n’y a pas lieu de faire coller ces deux-là.


Son père lui avait expliqué que l’auteur créait des personnages ayant pour mission d’explorer un espace littéraire, de trouver une nouvelle planète. Cette planète devrait alors posséder suffisamment de caractéristiques communes avec notre bonne vieille terre pour être habitable. Cette planète ferait littérature, celle qui place la vérité des personnages plus haut que tout, pas celle qui se raconte, pas celle des idées ou des sujets. La littérature imprégnée de mythes et de légendes, inféodée aux corps qui chutent et aux malheureux qui résistent. Celle qui redistribue les cartes du réel, celle qui triche avec un as dans sa manche. Une littérature universelle, sans frontières rassurantes. Shakespeare, Homère, Proust, Woolf, Faulkner, Virgile, Yourcenar, Sábato, Eliot, Whitman, Hugo, Mallarmé, Dickinson, Dante, Milton, Colette, Yeats, ceux qui viennent en premier à l’esprit de Harry, ceux qui savaient se tenir droits sur la crête, ceux qui ne marchaient pas à l’intérieur des terres en décrivant des paysages déjà décrits et en parlant à des statues de sel.


Lorsqu’un sujet se présente à Harry, il en repousse les assauts, comme saint Michel le dragon. Son père lui a appris à s’en méfier. Il ajoutait qu’un auteur ne devrait pas écrire une seule ligne qui ne soit en rapport avec des obsessions profondes. Il faudrait remonter à leur source, creuser au même endroit, inlassablement.


Au moins, Dostoïevski et son père le ramènent dans le droit chemin, quand lui prend la tentation de divertir le lecteur. Ce qui peut exister, c’est la rencontre fortuite d’un écrivain et d’un lecteur, et ce n’est pas le livre seulement qui permet ce miracle, c’est l’oubli de celui qui l’a écrit et de celui qui le lit.


Et rappelle-toi : « Pense le matin. Agis à midi. Mange le soir. Dors la nuit. »          
Ces mots qu’il lui répétait depuis l’adolescence, tirés du Mariage du ciel et de l’enfer de William Blake, Harry ne les avait jamais oubliés, tout comme ces récitations qu’on demande d’apprendre à l’école sans qu’on en saisisse forcément la signification. Parfois les mots lui revenaient en mémoire et prenaient alors un sens.


Caleb souffle la fumée de cigarette vers la télévision allumée et les volutes s’écrasent mollement contre l’écran puis s’étalent et le contournent. Une fille parcourt la planète. En ce jour, elle parle du haut d’une tribune, depuis le siège de l’ONU. Elle porte une chemise mauve et une longue tresse retombe sur son buste androgyne, semblable à une liane. La colère déforme sa bouche et son visage. Telle une tragédienne, elle crache des mots définitifs alignés sur l’apocalypse dans le but d’éveiller les consciences. Trop naïve pour savoir qu’on ne peut éveiller ce qui n’existe pas chez la majorité de ceux qu’elle invective avec gravité dans l’assistance ou à travers le téléviseur : les décideurs et les figurants. Pauvre petite, tu te fatigues pour rien. Caleb sait d’expérience que la colère ne mène nulle part, mais qu’on ne peut pourtant s’en défaire lorsqu’elle vous prend, qu’une fois dans le ventre, elle n’en ressort pas, sinon pour nourrir une plus grande haine. (…)
Bien sûr que la fille a raison, lui aussi ressent la douleur de la terre, constate que les hommes la font vieillir à toute vitesse grâce aux outils aiguisés par leur avidité. Pauvre chérie, bercée d’illusions, qui semble découvrir que les tribunaux sont présidés par les coupables, ceux-là mêmes qui font tourner la planète empalée sur une broche au-dessus du feu qu’ils ont allumé. (…)
Un simple soldat sorti du rang n’a jamais donné d’ordre à un général, sinon ça se saurait. À quoi bon se ruiner la santé dans un combat perdu d’avance. Caleb pense que ce qui peut arriver de mieux à la planète, c’est que les humains disparaissent le plus rapidement possible, peu importe comment. Pour que tout soit parfait, il faudrait qu’il n’y ait aucun survivant, sinon un jour ou l’autre, on recommencerait les mêmes erreurs. L’homme a toujours réussi à faire mieux, en pire.


Caleb se dit que la neige est probablement la dernière des illusions, la seule qui parvienne à masquer la saleté du monde moderne, mais il neige de moins en moins.


L’épaisse couche de neige est en train de geler et scintille, tel un drap brodé de fils d’or, et le brouillard ressemble à un buvard, qui lentement s’imbibe d’obscurité.


Dans un pré, sur la gauche de la route, s’alignent des piquets de clôture sans fils qui dépassent de la couche neigeuse, semblables à des canons de fusils appartenant à des soldats ensevelis pendant une retraite. Harry imagine les cadavres toujours vêtus de leur uniforme, parfaitement conservés, les orbites et les bouches béantes, les traits marqués par la stupeur, qui attendent la fonte et la révélation de leur stature héroïque gravée dans un marbre friable, en souvenir de leur sacrifice ; et il craint pour eux, comme pour l’espèce humaine tout entière, que la mémoire soit une boue figée sous la neige le temps d’une saison.


Le ciel ressemblait à un vaste étendoir où séchaient des nuages filandreux coulissant sur des cordelettes invisibles. 


Les mots seuls ne fabriquent pas d’émotion sincère, c’est l’émotion qui doit précéder l’apparition des mots.

 

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