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samedi 14 septembre 2024

[Snégaroff, Thomas] Les vies rêvées de la baronne d'Oettingen

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Les vies rêvées de la baronne
            d'Oettingen

Auteur : Thomas SNEGAROFF

Parution : 2024 (Albin Michel)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Qui était Hélène d’Oettingen, née Elena Miontchinska en Ukraine avant de devenir l’une des grandes figures de la Belle Époque ? Peintre, poétesse, romancière, cette femme passionnée et avant-gardiste fut à la fois muse et mécène, empruntant autant de pseudonymes que de vies. Derrière, une seule et même personnalité hors du commun.
Habité par la légende de son arrière-grand-père, célèbre imprimeur d’art et ami d’Hélène, Thomas Snégaroff retrace le destin de cette femme mystérieuse, morte dans l’anonymat et la pauvreté. Au fil d’une enquête littéraire, il fait de la vie d’Hélène d’Oettingen un roman.
C’est toute la bohème fiévreuse de Montparnasse qui est ici convoquée, celle de Modigliani, d’Apollinaire, du Douanier Rousseau ou de Picasso, dans les ombres et les lumières des vies rêvées d’une femme éprise de liberté.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thomas Snégaroff, journaliste et historien, est l’auteur d’essais consacrés à l’histoire de l’Amérique, et d’un roman, Putzi, le pianiste d’Hitler (Gallimard, 2020) qui a rencontré un grand succès.

 

Avis :

Alors que se remettant d’un cancer du sang, Thomas Snégaroff s’interroge sur son histoire et sur celle, trouée de silences, de sa famille, le voilà qui, s’acharnant sur le tiroir resté longtemps bloqué du bureau hérité de son arrière-grand-père imprimeur, y découvre des dessins signés François Angiboult, nom de peintre de la baronne d’Oettingen. L’historien qu’il est s’empresse d’enquêter, se plonge dans le Montparnasse de la Belle Epoque et, fasciné par la personnalité de cette Hélène d’Oettingen qui côtoya les plus grands artistes de son temps en tant que muse et mécène, mais aussi comme peintre, poète et écrivain sous différents pseudos, laisse libre champ à son imagination pour la faire revivre dans une œuvre de fiction.

Née en Russie d’un père inconnu et d’une comtesse polonaise, la jeune Hélène divorce sitôt mariée du Baron d’Oettingen dont elle conserve le titre et, attirée comme un papillon par les lumières de Paris, s’empresse de venir s’y installer en compagnie de son cousin Serge Férat, un peintre qu’elle fait passer pour son frère. Très fortunés, ils deviennent les mécènes du foisonnant Paris artistique de la Belle Epoque. Bientôt se pressent dans les salons d’Hélène tout ceux qui comptent dans l’art moderne, en tête desquels et parmi tant d’autres, Apollinaire et Picasso, pendant que, tâtant elle-même, non sans succès, de la peinture et de l’écriture, elle s’impose comme une figure aussi solaire que fantasque, aux mœurs résolument émancipées et aux humeurs toujours excessives, les emportements de son âme slave ne se départissant jamais d’une irrépressible et profonde mélancolie. Mais surviennent la révolution russe et la Grande Guerre. Sa fortune sous séquestre et ses amis artistes en partie décimés, la baronne ne survivra plus qu’en vendant peu à peu ses biens et ses tableaux, pour s’éteindre dans le dénuement et l’amertume en plein mitan du XXe siècle.

Aussi multiple que ses pseudos, difficile à cerner tant elle cultiva sa liberté et son propre mythe – ses autobiographies sont le strict reflet de son inventivité –, toujours extrême et passionnée, elle fournit au romancier l’étoffe d’un personnage d’exception en même temps que le cadre fabuleux d’un monde effervescent, peuplé des plus grands noms de l’art de son siècle. Et si l’ensemble, touffu jusqu’à risquer d’effriter l’attention du lecteur dans le tourbillon des détails et des personnalités rencontrées, perd un peu de son élan romanesque dans ses aspects les plus documentaires, l’on reste fasciné par ce portrait flamboyant et par ce destin traversé par tant d’immenses figures artistiques. Il est heureux qu’un tiroir décoincé lui ait permis de sortir de l’oubli ! (3,5/5)

 

Citations : 

À part Max Jacob qui semble accroché à sa Butte Montmartre, tout ce que Paris compte d’artistes ou de poètes a posé ses bagages à Montparnasse. Picasso a, comme toujours, montré la voie. Qu’on le veuille ou non, on se croise sans cesse dans ce village des arts dont Apollinaire est à la fois la boussole et le gouvernail.

Hélène, Roch, François ou Léonard. La baronne, le peintre, l’écrivain ou le poète. Femme ou homme, jusqu’à la tombée de la nuit. Certains insectes éphémères ne vivent-ils pas qu’une seule journée ?

Hélène se met aussi à écrire des romans dans lesquels elle parle des carpes et des déchirures de l’enfance, de ses voyages en train, des thermes et des ruines de l’Italie, de ses souvenirs de la guerre, aussi. Elle y entrelace des fictions, du merveilleux, comme pour y perdre le réel. Quel intérêt de raconter la vie telle qu’elle a été ? Elle s’amuse à imaginer le lecteur du futur tentant, en vain bien sûr, de démêler les fils du réel de ceux de l’invention. Après tout, le fruit de son imagination n’est-il pas davantage elle-même que ce qu’elle a réellement vécu ? Ce que l’on rêve dit plus de la vérité de notre âme que ce que l’on vit. Qui peut prétendre qu’un mausolée ressemble trait pour trait à la personne à qui il rend hommage ?


 

dimanche 16 octobre 2022

[Page, Alexandre] Une vie d'artistes

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Une vie d'artistes

Auteur : Alexandre Page

Parution : 2022 (Auto-édition)

Pages : 350

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

« Les lauriers de la gloire se fanent vite. » Philéas Chasselat, peintre au succès déclinant en fait l’amer constat lorsque l’inspiration le fuit et que sa bourse se vide. Clémence Soyer, jeune artiste ambitieuse, est encore inconnue mais aspire à la renommée dans le Paris bouillonnant de la Belle Époque. Mis sur le chemin l’un de l’autre, ils vont affronter l’hypocrisie de la société, les déconvenues si nombreuses de la vie d’artiste et tenter, malgré les revers, de triompher ensemble.

A la fois roman sentimental et historique, réflexion sur les aspirations individuelles et les exigences d’un monde étriqué,
Une vie d’artistes interroge sur les libertés et la dépendance du créateur, sur ses rêves de gloire et ses désillusions, sur les fragilités du couple et sur "l’amour médecin". 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Alexandre Page est né en 1989 à Clermont-Ferrand. Docteur en histoire de l’art, auteur d’une thèse sur le graveur-illustrateur Léopold Flameng (1831-1911), il poursuit aujourd’hui ses recherches sur l’estampe et la peinture du XIXe siècle.

Passionné par l’écriture, il décide après sa thèse de se consacrer à la rédaction de Partir, c’est mourir un peu, roman narrant les dernières années de l'Empire russe et finaliste du prix du Jury des Plumes francophones 2019 présidé par Aurélie Valognes. En 2020 il publie son 2e roman, Abyssinia, diptyque d'aventure historique en Afrique de l'Est.

Lecteur assidu, il puise notamment son inspiration parmi les grands et petits maîtres de la littérature du XIXe s. Pour lui, un bon roman échappe à l’immédiateté de la mode. Il doit pouvoir se lire à n’importe quelle époque avec le même plaisir et réunir trois qualités primordiales : divertir, émouvoir et enrichir le lecteur.  

 

Avis :

En plein dégrisement après un succès qui lui avait tourné la tête au point de lui faire délaisser ses pinceaux pour mieux courir les salons, le peintre Philéas Chasselat en est à pleurer les caprices d’une gloire éphémère quand il rencontre la toute jeune Clémence Soyer, impatiente de faire valoir son talent dans le monde artistique du Paris de la Belle Epoque. Séduits l’un par l’autre, ils vont se retrouver liés aussi bien sentimentalement que professionnellement, jusqu’à tenter une bien audacieuse association pour faire triompher leur art...

C’est Philéas qui nous relate au passé, dans une langue délicieusement ressuscitée de la fin du XIXe siècle, les affres de la création artistique, entre délicate éclosion du talent et de l’inspiration, et impitoyables lois du marché de l’art. Quand la critique juge davantage l’artiste que son œuvre, se fiant d‘abord au plumage plutôt qu’au ramage et n’élisant qu’un entre-soi sacrifiant aux codes de son temps, la valeur artistique se retrouve battue en brèche par des critères de conformisme, de mode et de politiquement correct, pesant sur la liberté et l’indépendance de création au profit d’un mercantilisme sclérosant. Alors sans la reconnaissance de ses pairs, aujourd’hui sans appui marketing, il est bien difficile, si ce n’est impossible, de percer. Et lorsque le succès est au rendez-vous, l’artiste se retrouve emporté dans un tourbillon d’obligations représentatives à des années-lumière de l’ascèse créative.

En cette fin du XIXe siècle, les femmes-peintres font particulièrement les frais des préjugés. Alors qu’exclues de l’Ecole des Beaux-Arts, elles peinent à se former dans des cercles privés, on les renvoie aux genres considérés mineurs – comme l’aquarelle, « art frivole et superficiel » adapté à leur nature –, attendant qu’elles se cantonnent aux quelques sujets jugés à leur portée :  « bouffées florales » ou « merveilles de nos provinces rurales ». En gros, les femmes peuvent peindre les vaches ; les hommes, eux, se doivent de choisir des sujets sérieux, le hussard en étant l’archétype puisque la peinture militaire, extrêmement codifiée bien sûr, reçoit alors tous les honneurs.

Jouant des heurs et des malheurs de ses deux personnages dans une intrigue, qui, pour être prévisible, n’en tient pas moins agréablement le lecteur en haleine et pourra, d’une certaine façon, trouver un prolongement dans le domaine de la création littéraire avec Quelque chose à te dire de Carole Fives, Alexandre Page suscite une réflexion aux extensions très actuelles sur la primauté de l’oeuvre sur l’artiste, trop souvent mise à mal par le goût du lucre et par le culte de la célébrité, le souci de plaire laissant alors libre champ à la médiocrité normative. Dommage toutefois que ce livre aussi intéressant que plaisant n’ait pas bénéficié de la relecture de correcteurs plus attentifs : ses coquilles par dizaines finissent par discréditer une écriture par ailleurs d’une qualité indéniable. (3,5/5)

 

 

Citations :

Si Clémence envisageait d’exposer dans la section paysage, nature morte, animaux et fleurs, je ne douterais pas un instant de son succès, à la condition qu’elle fasse les vaches aussi bien que les hussards. Ce serait un portrait, pourquoi pas, mais la peinture d’histoire, c’est autre chose. À la rigueur, nous parlerions de sujets religieux, les femmes y ont une expertise reconnue, nous parlerions de sujets féminins, mais la peinture de guerre… Dans cette section, on ne refuse pas seulement les œuvres manquées, les croûtes médiocres, d’ailleurs, on les accepte trop souvent. Non, il faut conserver la noblesse de cette section, conserver son héritage, sa prééminence dans la hiérarchie picturale, et tu sais à quel point les temps actuels sont troubles. Alors, quand bien même le jury comprendrait des professeurs de l’Académie Julian, je doute que ces professeurs, dans leur rôle de jurés, aient pour autre but que de préserver cette prééminence et de refuser, en conséquence, l’envoi d’une femme. Imagine donc les titres de presse, tous se focaliseront sur cette excentricité. Ça fera ombrage aux artistes récompensés, et la presse conservatrice, celle qui défend ordinairement le Salon, fera de gros titres moqueurs. L’armée elle-même pourrait gloser ! Non, le jury ne voudra pas de ce brouhaha autour d’une artiste en jupon, car c’est ainsi qu’on l’appellera. Certains se demanderont si à force de peindre des femmes, nos Bouguereau, nos Bonnat et nos Baudry ne sont pas tombés dans les reîtres du beau sexe. Retenir une femme dans la section noble du Salon serait perçu comme l’avènement de ce règne du médiocre que certains esprits voient instaurer à courte échéance. Ce n’est pas ma manière de voir, et je dois dire que si je doutais jusqu’alors des capacités d’une femme à se saisir de la chose militaire, je ne suis maintenant plus aussi sceptique. Néanmoins, l’espoir que sa bataille soit admise au Salon est mince. Je serais moins pessimiste s’il s’était agi d’une Jeanne d’Arc à Compiègne ou d’une Sainte Geneviève défendant Paris, mais là, je crois que c’est demander trop de progressisme à notre élite artistique ! 
 

Un jour, une précieuse a dit que le flirt est l’aquarelle de l’amour, un art frivole et superficiel, quand le véritable amour est une chose sérieuse et profonde.
 

Mais ce fut alors que la gloire m’étouffa sous tout ce qu’elle apporte avec elle. On la cherche, mais on ignore souvent le cortège qui l’accompagne inévitablement, cortège auquel on ne peut se soustraire comme on le voudrait, surtout lorsqu’on est grisé par l’ivresse procurée. Je rencontrais les dames galantes, je pouvais jouer à la table du Paris mondain qui m’invitait sous des ors nouveaux, qui me faisait asseoir sur des fauteuils de soie, qui jetait des dés d’ivoire incrustés d’ébène. On me voulait, on me réclamait, on me désirait, et ce fut ainsi que ma vie devint mondaine, lascive, oisive, et qu’il m’était de plus en plus pénible d’apprécier le silence de mon atelier, la solitude, le décorum de « foire à tout » qui constituait cette pièce où j’entassais les moulages, la militaria, les pinceaux et les toiles. L’année suivante, je n’exposai pas, ni celle qui suivit, à celle d’après encore j’exposai parce qu’il le fallait bien. On m’avait presque oublié déjà mais pas complètement, et j’aurais pourtant préféré être un anonyme, car la presse massacra mon vilain tableau. J’en aurais pris ombrage si je n’avais su au fond de moi qu’elle avait raison de l’éreinter. La composition n’était qu’un vaste désordre, mes couleurs verdâtres, le réalisme fantasque. Je pris un soufflet, mais il était mérité et il me soufflait d’autant plus que j’avais été porté aux nues. Invité partout, je le fus moins après cela, et j’avais oublié à force de fréquenter un monde de fortunes héréditaires et de rentiers que je n’appartenais pas vraiment à ce monde. L’argent ne tombait pas du ciel, il me fallait travailler pour le gagner, et les fortes sommes qui m’étaient échues soudainement finirent par se volatiliser.
 
 
Comme je la regardais faire et qu’elle avait mis à profit mes conseils, je me sentis pris dans un paradoxe. J’étais capable de donner des conseils habiles que je n’appliquais plus moi-même. Mais après tout, derrière chaque grand écrivain, il y a un professeur de lettres qui bien souvent n’a jamais écrit de chef-d’œuvre.


Elle me parla avec entrain d’une école de sculpture qu’une de ses consœurs qui passait pour une « féministe » dans le milieu artistique voulait ouvrir dans son propre appartement, avenue de Villiers. Il s’agissait d’Hélène Bertaux dont je devais entendre régulièrement le nom par la suite, et que je découvris presque ce jour où Clémence m’en parla. Cela lui procurait beaucoup de satisfaction, car elle sentait un mouvement général qui, selon elle, serait profitable aux femmes artistes :
— Voyez-vous, on dit les femmes moins inspirées et compétentes que les hommes, mais Montesquieu a bien décrit le problème, entre hommes et femmes, si l’éducation était égale, alors les forces le seraient aussi ! C’est avec de telles écoles qu’on verra bien que le talent n’a pas de sexe.
Je ne la contredis pas. Pour ainsi dire, elle prêchait un convaincu. Même si je ne m’étais jamais profondément penché sur la question, j’avais assez de logique pour savoir qu’en interdisant aux femmes le conservatoire ou l’École des beaux-arts, le combat était inégal.


(…) nous allions parfois au Louvre, visiter les chefs-d’œuvre et contempler, devant les Murillo et les Vélasquez, les légions de copistes qui rappelaient des souvenirs à Clémence. Elle n’avait pas été copiste au Louvre, mais copiste à Lyon, copiant tout ce qu’elle pouvait jusqu’à ce qu’elle fût capable de s’émanciper et de se satisfaire de ses propres compositions. Elle me confia que si elle avait été copiste au Louvre, elle y aurait sûrement habité, ce qui était presque le cas des copistes qui nous environnaient. Il faisait froid, alors ils plantaient leur chevalet près des bouches de chaleur, et comme il y avait des banquettes rouges moelleuses, ils s’y allongeaient pour se reposer, et comme il y avait beaucoup de jeunes femmes parmi ces copistes, leurs mères n’étaient jamais loin et tricotaient en gardant un œil sur leur progéniture. Il y avait beaucoup de filles d’officiers parmi elles, orphelines de père et filles de veuve, qui pour avoir reçu une sommaire formation artistique utilisaient leur « art » pour réaliser des copies qu’elles proposaient aux visiteurs. La médiocrité dominait plus que l’art, et le spectacle de ces femmes aux mains sales, s’usant les yeux tout le jour pour produire de malheureuses croûtes qui devaient les aider à arrondir la maigre pension de leur veuve de mère contrastait fort avec l’opulence des chefs-d’œuvre qui pendaient aux cimaises. Ce spectacle pathétique ne laissait pas Clémence si sereine qu’elle aurait pu l’être lors de nos visites, et au salon hollandais, comme les tableaux étaient plus petits, les copistes étaient presque totalement absents, ce qui la déridait un peu. Je lui dis un jour, pour la réconforter sur le sort de ces malheureuses, que l’État leur commandait beaucoup de copies pour décorer les institutions provinciales à bon compte et répandre les « chefs-d’œuvre » auprès des populations les plus lointaines, jusque dans les colonies, ce à quoi elle me répondit :
— Philéas, si l’État permettait à ces femmes de perfectionner leur art à l’École des beaux-arts plutôt que de les laisser à faire des copies médiocres contre quelques francs, il se montrerait réellement généreux à leur égard. 


Bien sûr, figurer au livret du Salon était, surtout à cette époque, le début de la gloire, le premier pas du cursus honorum qui conduisait tantôt à la Légion d’honneur, tantôt à l’Institut, et si seuls les meilleurs parvenaient jusqu’à ces hauteurs, apparaître dans le livret du Salon suffisait à ne plus être rien ; à ne plus être un peintre du dimanche. Mais elle était jeune, très jeune, trop peut-être, les opportunités ne lui manqueraient pas si celle-ci lui échappait. Puis elle n’était pas comme d’autres, toute sa vie n’était pas suspendue à sa carrière d’artiste. Au moment où je réconfortais ma femme assise sur un sofa de velours, je savais que d’autres peintres lisaient avec la même fébrilité la composition du jury du Salon depuis leur mansarde ou un cabaret borgne, assis sur des chaises à trois pieds, espérant être exposés au Salon et ne plus avoir à manger de la vache enragée. Je n’avais pas connu ces extrêmes, mais j’avais connu des artistes qui les avaient vécus, et certains qui ne s’étaient jamais remis d’un refus.


Bien sûr, ce n’était que le début de nouvelles longues semaines d’angoisse à attendre de savoir si l’œuvre allait susciter l’intérêt, la curiosité, l’indifférence ou le rejet du public et de la critique, si elle finirait récompensée ou dans un placard, mais lorsqu’on apprend que l’on figure au Salon, on apprend en même temps que l’on sera exposé avec les maîtres qui ont fait notre admiration, sur des cimaises prestigieuses, sous des regards qui, intéressés ou dédaigneux, seront ceux du Tout-Paris, à commencer par celui du président de la République. C’est une gloire qui consacre chaque année plusieurs milliers d’artistes dont l’essentiel n’en connaîtra pas d’autres, mais dans un monde aussi difficile et ardu que l’art, où les efforts sont aussi grands que la reconnaissance est rare, elle apparaît grandiose au jeune artiste, et plus encore lorsqu’à la manière de Clémence, elle n’arrive pas comme une évidence.


Ce n’est pas la première fois qu’une représentante du beau sexe ose la peinture d’histoire, et celles qui s’y essayent le font par vocation à n’en pas douter, mais pourquoi diable leur donner la vocation alors qu’elles n’ont ni l’expérience ni le tempérament, et pourquoi diable le jury persiste-t-il à les exposer aux regards ? Une femme donne la vie, elle ne sait peindre la mort. Une femme ne connaît de la guerre que ce qu’elle voit au théâtre et lit dans les livres, peut-on l’imaginer peindre une bataille, et pourtant, c’est là le sujet qu’a choisi Mme Clémence Chasselat pour sa grande machine qui, pour être sa première, sera, souhaitons-le, sa dernière ! (…)
Je n’en dirai pas davantage, il ne revient point à un homme de salir une femme qui a la vocation, mais pourquoi donc ne pas prendre exemple sur Mme Madeleine Lemaire qui nous gratifie chaque année de bouffées florales avec le talent qu’on lui connaît, ou sur Mme Rosa Bonheur qui, absente cette année, nous entraîne à sa suite dans les merveilles de nos provinces rurales ? Que Mme Clémence Chasselat peigne ce qu’il est dans sa nature de peindre et elle pourrait bien être la gloire de son époux, époux qui à cette heure, osons le dire, serait futé de lui confisquer son pinceau pour l’honneur de son nom.


La presse ne disait presque rien du tableau, et lorsqu’elle disait, elle médisait, et dans ce cas, il était aisé de deviner que l’on parlait moins de l’œuvre que de son exécutante. La médiocrité du tableau tenait dans la prétendue impossibilité de l’artiste à comprendre son sujet. C’était là ce que je redoutais et que Clémence avait imaginé pouvoir surmonter avec son talent seul, or, si le jury avait accepté l’œuvre, la presse se permettait de gloser allégrement sur l’hybris de mon épouse qui s’essayait à des sujets trop élevés pour son sexe.


(…) je conçus l’idée d’exposer directement dans mon atelier. Plus exactement, d’exposer dans le salon de réception et de répandre la nouvelle dans la presse. L’exercice était déjà commun à cette époque, la visite aux ateliers d’artistes était devenue une mode et un type de sortie fort apprécié. Les amateurs d’art aiment voir les coulisses de la création, et quelle plus belle manière de les découvrir qu’en visitant l’atelier du créateur ? Les artistes installés avaient assez de notoriété pour faire de leurs ateliers des galeries d’art courues, et même des salles de spectacles, de concerts, de théâtre, car rien n’est trop beau pour donner à des clients ordinaires le sentiment de privilèges extraordinaires. Je commençais seulement dans l’exercice et je prévoyais une petite réception musicale et dansante, assez légère et divertissante pour susciter chez le visiteur l’envie d’acheter, mais sans trop d’artifices qui les auraient détournés de l’objet de leur visite.


— Oh, ils ont acheté, c’est vrai, lui dis-je, et j’en suis ravi, mais aucun d’eux n’imagine que cet art est digne de moi. Ils ont acheté parce que c’est joli, mignon, mignard aurait dit les plus précieux, mais ils pensent que c’est un art paresseux, un art d’artiste dilettante qui s’amuse, l’art d’un peintre qui procrastine en se livrant à des travaux de seconde main. Pour l’heure, ils ne me jugent pas durement, car après tout, même Édouard Detaille fait de l’aquarelle, même le grand Meissonier pour se détendre, seulement, eux reviennent à la grande peinture d’histoire le lendemain et on leur pardonne leurs « vacances ». Moi, c’est cela que j’aime peindre à présent, c’est cela que je veux peindre. Je ne veux plus peindre de batailles, de soldats. Mais je crains que l’on me reproche toujours de faire moins lorsque jadis j’ai pu faire plus, comme on te reprochera toujours de vouloir faire plus lorsqu’une femme ne peut que faire moins.


Je crois qu’ils la firent réfléchir sur ce que nous avions à espérer l’un et l’autre de cette société injuste qui décidait pour l’artiste de la place qui devait être la sienne, et sur les solutions possibles pour échapper au destin qu’elle voulait tracer pour nous. Je voulais peindre des arbres et des ruisseaux, on réclamait de moi des batailles et des soldats. Elle voulait peindre des batailles et des soldats, et on réclamait d’elle des arbres et des ruisseaux. Moi, car j’étais un artiste médaillé, un espoir de la grande peinture d’histoire qui avait trop promis, elle, car elle était condamnée à ne jamais être assez virile pour peindre convenablement les combats des hommes. Nous n’étions pas des artistes à notre place (…)


Elle avançait peu et elle sortait plus souvent insatisfaite qu’heureuse des longues heures laborieuses passées devant sa toile monumentale. Elle vivait ce que vivent tous les artistes qui font ce qu’ils n’aiment pas faire, mais le font car le public l’exige d’eux.


La gloire est une chose étonnante. Elle peut traverser les siècles, les millénaires parfois, et pourtant, elle peut s’enfuir et revenir en un instant aussi volatile que la constance des hommes. Il ne m’avait pas fallu une vie pour la perdre, et il me suffisait d’une œuvre pour la retrouver en des proportions plus grandes encore que jadis. 


Durant ses voyages en Afrique, il avait vu un animal que l’on nomme caméléon, et il comparait l’artiste moderne à cette créature capable de s’adapter à son environnement :      
— Quand l’artiste tient un sujet, me dit-il, il doit d’abord savoir pour qui il travaille. L’État, l’Église, un citoyen, mais encore un citoyen français, un américain, un russe, un anglais, mais encore un bourgeois ou un aristocrate descendu en ligne directe de Clovis ou de Guillaume le Conquérant. Est-il catholique, protestant ou juif ? Tout cela importe, car sans cela, votre œuvre peut déplaire à un point que vous n’imaginez même pas, et cela, parfois pour un centimètre carré de peinture dans une toile monumentale. Croyez-en mon expérience, le succès ou l’échec d’une toile tient toujours à un détail que l’on pense anodin. On m’a dit un jour qu’un jeune artiste sans le sou était devenu richissime parce que le visage d’un de ses personnages dans une scène de bal avait rappelé à un grand-duc les traits d’un amour de jeunesse ! C’est à cela que tiennent nos vies ! 


Il fallait serpenter, ruser, roublardiser pour s’élever dans le monde de l’art, contraindre sa nature aux exigences des autres (…)


 

jeudi 19 novembre 2020

[Greveillac, Paul] Art Nouveau

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Art Nouveau

Auteur : Paul GREVEILLAC

Parution : 2020 chez Gallimard

Pages : 288

 

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1896. Lajos Ligeti, apprenti architecte, quitte Vienne pour Budapest. Porté par le rêve de bâtir, il découvre une capitale vieillotte et endormie où tout est à faire.
Pour construire la ville, il faut séduire patrons et donneurs d’ordre. Manoeuvrer contre des concurrents redoutables dont Budapest est la chasse gardée.
Inspiré par sa muse Katarzyna, épaulé par le rusé maître d’œuvre Barnabás Kocsis, Lajos Ligeti s’obstine. Parviendra-t-il à imposer son style visionnaire, à donner corps, par ses créations de béton, à un art nouveau ? Étranger, juif, verra-t-il venir les précipices ?
 
  

Un mot sur l'auteur :

Paul Greveillac a notamment déjà publié les très remarqués Les âmes rouges (2016), Maîtres et esclaves (2018).

 

 

Avis :

En 1896, le jeune Autrichien Lajos Ligeti, passionné d’architecture, quitte la majestueuse Vienne pour la bouillonnante Budapest, alors en pleine fièvre bâtisseuse. Apprenti au sein d’un grand cabinet d’architectes, il découvre les réalités du métier : la difficulté de séduire commanditaires et maîtres d’oeuvre, les rivalités et les manœuvres déloyales des concurrents, la nécessité de louvoyer et de pactiser avec les puissants … Il lui faudra des trésors de détermination pour percer et imposer son style, au cours d’une carrière qui lui fera connaître grandeur et décadence.

Classique et soigné, le récit ressuscite de façon vivante et crédible l’atmosphère optimiste et insouciante de la Belle Epoque, ces quatre décennies de paix qui ont favorisé la croissance économique et d’extraordinaires progrès techniques. Vienne, alors considérée comme l’une des plus splendides capitales d’Europe, affirme son prestige au travers d’une architecture devenue reine des arts, réinventée dans de nouveaux développements décoratifs en rupture avec l’académisme. Budapest, la seconde capitale dédaignée de l’Empire austro-hongrois, ville en profonde transformation, cherche à renforcer son identité nationale, et trouve également dans l’Art Nouveau un symbole de son affirmation et de son émancipation.

Dans cet âge d’or où se multiplient les grands chantiers publics, de nombreux architectes autrichiens et hongrois acquièrent une renommée internationale. Au milieu de ces personnages réels, l’auteur a imaginé l’apprentissage d’un jeune homme passionné et idéaliste, qui va tout sacrifier à son art. Et c’est presque dommage, tant la restitution soignée du cadre historique et le récit aux allures de biographie appelaient à la résurrection d’un de ces hommes aujourd’hui presque oubliés, plutôt qu’à l’invention romanesque d’un héros au final bien moins crédible et consistant que le riche univers pour lui si précisément recréé. Lajos Ligeti, peint dans son unique obsession professionnelle, manque globalement d’âme et d’émotions pour réellement s’incarner et convaincre.

Au bémol près de son personnage central un peu trop monolithique pour être à la hauteur du reste du roman, Art Nouveau restitue, avec force détails fascinants, un moment particulier de l’Histoire qui permit, en Europe Centrale bien plus qu’ailleurs, le bref fleurissement d’un art moderne et réformateur. (4/5)

 

 

Citations : 

Il découvrait que la prise de risque était nécessaire à la création. Que tout était question de goût. Qu’il ne préexistait, au fond, aucune règle et qu’ainsi, ainsi seulement, s’expliquait le miracle du beau.

Pourquoi, au fond, chacun voulait-il sa propre pierre tombale ? Les hommes laissaient-ils tous sur la terre une marque si indélébile, si personnelle, qu’elle dût être jetée à la face des générations futures ? Ou bien, justement, leurs sépultures étaient-elles des cache-misère ? Des cris de désespoir face à la splendide amnésie de l’Histoire ? Des poings dressés, contre le trop juste rouleau compresseur de l’oubli ?

L’accoutumance est la première des barrières dressées contre la folie. La désensibilisation est souvent la seule façon de vivre avec soi-même.

Les liens qu’on se crée sont souvent les plus forts.

Aucun art, semble-t-il, n’a tout à la fois réifié, aimé, idéalisé, sanctifié les femmes autant que l’« art nouveau ». Il s’est épanoui dans une débauche de sensualité et de vie, avant que de pourrir dans l’horreur et la mort de la guerre. Comme si la balance de l’Histoire avait, sur un coup de tête, décidé qu’il était grand temps de mettre fin aux frivolités.

mercredi 4 septembre 2019

[Denuzière, Maurice] Montvert-les-Bains






J'ai beaucoup aimé

Titre : Montvert-les-Bains

Auteur : Maurice DENUZIERE

Année de parution : 2016

Editeur : Flammarion

Pages : 624







 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Je vous le dis tout net, je ne veux pas, moi, Laurent Saintour, participer aux actions délétères du mercantilisme sauvage. Je ne veux pas assister à la dilution des principes qui ont, jusque-là, guidé les fondateurs de Montvert-les-Bains. Vous ne pourrez pas maintenir le caractère familial de l’entreprise ! C’est pourquoi je n’entrerai pas dans votre respectable collège. Je ne ferai, du commerce des sources, ni mon métier ni mon idéal. Je ne boirai pas de cette eau-là ! »

Août 1900. Laurent Saintour, héritier de la station thermale de Montvert-les-Bains, dans le haut Forez, rentre des États-Unis pour célébrer le cinquantenaire de l’établissement qu’il doit un jour diriger. Mais il refuse de se glisser dans le moule d’une carrière préparée par trois générations de Saintour et décide de partir à l’aventure. La quête d’un mystérieux tableau et la poursuite d’une énigmatique Dame en mauve conduisent le jeune homme à un périple au cœur de la Belle Époque. 

Face à la concurrence d’autres villes d’eaux en plein essor, Montvert-les-Bains parviendra-t-elle à prospérer malgré la désertion de l’héritier ? En dépit des non-dits et préjugés, le père et l’oncle de Laurent réussiront-ils à vaincre les conflits suscités par mystères et secrets familiaux, orgueil et rancoeurs ? Sauront-ils raviver les attaches terriennes et renouer les liens ancestraux ?


Un mot sur l'auteur :

Maurice Denuzière est né le 29 août 1926 à Saint-Étienne. Reporter et chroniqueur pour France-Soir puis pour le Monde, il laisse le journalisme en 1978 pour se consacrer complètement à l'écriture de ses romans. Il a publié une trentaine d'ouvrages, dont le best-seller en six volumes Louisiane, les sagas en plusieurs tomes Helvétie et Bahamas, qui l'ont classé au rang des maîtres du roman historique. Il a aussi publié plusieurs romans humoristiques, comme Un chien de saison, Le cornac, Pour amuser les coccinelles, L'amour flou. Il a reçu plusieurs prix littéraires en France et en Italie et a été nommé commandeur dans l'Ordre des Arts et des Lettres en 2010.


Avis :

En cette aube du vingtième siècle, un jeune homme, futur héritier de la riche famille Saintour qui a créé et fait prospérer les établissements thermaux de Montvert-les-Bains, rejette l’avenir tout tracé que lui destine son père dans les affaires familiales, et décide de trouver sa propre voie loin des siens. Ne quittant pas la bonne société et les milieux les plus influents par le biais de ses divers emplois de précepteur, de traducteur, ou de secrétaire particulier, il se lance dans un long périple initiatique à travers l’Europe, qui, de l’Exposition Universelle de 1900 à la mobilisation générale de 1914, sera pour le lecteur l’occasion de découvrir les lieux, les évènements et les personnages historiques qui ont fait la Belle Epoque.

Le schéma romanesque employé peu paraître un peu artificiel, ses ficelles trop visibles et ses rebondissements pas toujours vraisemblables. Peu importe, car il n’est que prétexte à une vaste et solide fresque historique minutieusement documentée, riche en détails et anecdotes qui font revivre le climat de la Belle Epoque de manière fascinante, instructive et intéressante. A partir du fil rouge du thermalisme qui connaît alors un engouement sans précédent, c’est toute l’Europe politique, diplomatique et culturelle du début du vingtième siècle qui se dessine, ainsi que les ombres de la guerre à venir.

Porté par un style soigné et très classique, aux tournures et au vocabulaire recherchés, ce récit foisonnant de plus de six cents pages se savoure avec grand plaisir et sans hâte, laissant au lecteur le temps de s’attacher aux personnages et le regret de les quitter après ce long cheminement à leurs côtés. Le dénouement survenant au tout début de la Grande Guerre laisse d’ailleurs aisément entrevoir une possible suite, à la manière des précédentes sagas de l’auteur.

Ce dernier ouvrage en date de Maurice Denuzière ne dément pas l’énorme talent littéraire, historique et romanesque, de cet écrivain désormais nonagénaire, et dont on aimerait encore lire de nouvelles œuvres. (4/5)

lundi 10 juin 2019

[Brocas, Sophie] Le baiser






J'ai aimé

Titre : Le baiser

Auteur : Sophie BROCAS

Année de parution : 2019

Editeur : Julliard

Pages : 306







 

 

Présentation de l'éditeur :   

Camille a toujours exercé son métier d'avocate avec sérieux, mais sans grande passion. Jusqu'au jour où on lui confie une affaire inhabituelle : identifier le propriétaire d'une sculpture de Brancusi, Le Baiser, scellée sur la tombe d'une inconnue au cimetière du Montparnasse. Pour déterminer à qui appartient cette oeuvre, il lui faudra suivre la destinée d'une jeune exilée russe qui a trouvé refuge à Paris en 1910. En rupture avec sa famille, Tania s'est liée à l'avant-garde artistique et a fait la rencontre d'un sculpteur roumain, Constantin Brancusi. Avec lui elle découvre la vie de bohème. Cent ans plus tard, élucider les raisons de sa mort devient pour Camille un combat personnel : rendre sa dignité à une femme libre, injustement mise au ban de la société. Avec ce portrait vibrant de deux femmes en quête de justice et d'indépendance, Le Baiser questionne aussi le statut des oeuvres d'art, éternelles propriétés marchandes, qui sont pourtant le patrimoine commun de l'humanité.



Un mot sur l'auteur :

Ecrivain, haut fonctionnaire et journaliste, Sophie Brocas est aujourd'hui préfet d'Eure-et-Loir.



Avis :

Constantin Brancusi a bel et bien réalisé une sculpture intitulée Le Baiser, qui orne la tombe, au cimetière du Montparnasse à Paris, d’une jeune Russe suicidée en 1910. Et cette œuvre, qui vaut aujourd’hui une petite fortune sur le marché de l’art, fait réellement l’objet d’un long affrontement juridique entre les ayants droit qui voudraient la récupérer pour la vendre, et l’État français qui entend en protéger l’intégrité.

Sophie Brocas s’est servi de ces faits pour imaginer, en toute liberté, un roman qui alterne entre sa version de l’histoire de Tatiana en 1910, et le combat contemporain d’une avocate fictive, qui a décidé d’empêcher l’appétit financier de l’emporter sur le respect des intentions originelles de l’artiste.


Voici donc un récit intéressant à plusieurs titres : pour l’évocation du contexte historique et artistique de la Belle Epoque, qui nous fait au passage découvrir l’anarchiste et féministe américaine Voltairine de Cleyre ; pour son double hommage, à l’artiste Brancusi d’une part, à cette jeune fille victime de la condition féminine du début du 20e siècle d’autre part ; mais surtout pour son questionnement sur la notion de propriété d’une œuvre et de ses droits, et sur ce qu’elle implique en termes de responsabilité morale et intellectuelle au-delà de sa simple exploitation marchande.


L’auteur a choisi de nous livrer une jolie histoire à tendance plutôt sentimentale : le résultat est fluide et plaisant, même s’il tend à s’autoriser une certaine facilité parfois presque naïve. Si l’on peut regretter son relatif manque de profondeur, c’est au final un agréable et honnête divertissement, bien écrit et gentiment ficelé. (3/5)




Citations :

Qu'importe, quel spectacle, un fleuve qui prend de force une ville tout entière, la violente et l'oblige. L'eau a tellement gonflé. Elle a trouvé la force d'une évidence que nul ni rien ne peut plus arrêter. Elle veut, elle prend. Voilà tout. Il y a deux jours qu'elle a jailli de son lit, ivre de rage et de vigueur. Depuis, elle s'immisce, envahit, inonde, brise, souille. Rien ne résiste à une telle force de la nature. Sa puissance liquide ouvre des voies au milieu des pierres, tranche des chemins dans les chantiers du métropolitain qui éventrent Paris depuis des mois, tord des palissades de bois. J'ai même vu un petit pavillon baigné d'eau jusqu'aux fenêtres du premier étage. Cela m'a fait songer à un sucre en train de fondre dans une tasse de thé noir.

C'est précisément cela qu'il veut atteindre dans ses œuvres : l'essence de la beauté naturelle, le principe même du miracle de la vie, l'âme sous l'apparence des choses.
Nul besoin pour cela d'évoquer le vrai, le réel, affirme-t-il. L'essentiel n'est pas de figurer ni même de voir, mais de contacter l'essentiel, d'aller à l'invisible. C'est pourquoi il refuse de représenter les passions humaines comme le fait aujourd'hui l'académisme le plus répandu.
« À quoi bon tailler les montagnes pour faire de leurs pierres des cadavres ou du bifteck enragé ? a-t-il tranché. Que sont les statues classiques qui représentent nos héros, nos poètes, nos rois et nos saints si ce n'est un morceau de viande morte et figée dans le marbre ? »
Ce ne sont pas les larmes de l'orphelin qu'il veut montrer, c'est donner à comprendre la douleur de son âme. Ce n'est pas la plume soyeuse de l'oiseau qu'il veut représenter, c'est la liberté de son vol. Ce n'est pas le détail d'un visage qui l'obsède, c'est l'étincelle de l'esprit. Voilà ce que dit Brancusi.

« J'ai cherché, tâtonné, admiré M. Rodin pour sa liberté. Mais j'ai refusé de rejoindre son atelier, car je crois qu'il ne pousse rien sous les grands arbres. Aujourd'hui, j'ai trouvé mon chemin. Je suis heureux. »

« Je travaillerai à même la pierre. Pas contre la pierre mais avec la pierre. Vous comprenez, m'a-t-il expliqué, je veux, en retirant doucement de la matière, aller chercher au cœur du bloc cette expression que vous aviez l'autre jour dans les yeux. » Brancusi assure préférer cette façon de faire au modelage de la matière qui permet d'ajouter à l'infini pour corriger, effacer, recommencer. Non, lui, il taille, il va vers le centre. C'est plus dangereux, bien sûr, car on peut arriver à un point de non-retour avec la pierre, jusqu'à la perdre sans être parvenu à exprimer le sentiment, cependant, c'est cette exigence qui le porte. « Il faut en prélever mais le moins possible, a-t-il expliqué, pour que, dans cette masse qui diminue, je puisse atteindre la perfection. C'est une façon neuve d'envisager la sculpture, vous savez. Au fond, c'est comme si j'étais, dans une même personne, l'artiste qui pense la pièce et l'artisan qui la produit. »




Le coin des curieux :

Le Baiser est une série de 40 sculptures du Roumain Constantin Brancuși, représentant deux amants enlacés, aux formes géométriques tenant en un pavé droit. Brancusi crée l’oeuvre originale en 1905, puis la décline en plusieurs versions, aux formes toujours plus simplifiées.

La deuxième version en pied est installée au cimetière du Montparnasse, à Paris : elle sert de stèle et de socle à la tombe d'une jeune femme russe, Tatiana Rachewskaïa, suicidée en 1910. Lorsque la famille commanda une stèle funéraire à Constantin Brancuși, alors inconnu mais disciple de Rodin, l'artiste proposa cette sculpture réalisée peu de temps auparavant. C’est la seule version sculptée en taille directe, la seule qui représente le couple en entier, et avec ses 90 centimètres de haut, la plus grande de la série. Depuis 2010, elle est inscrite au titre des monuments historiques. Elle est désormais protégée par une caisse en bois et un système de vidéosurveillance.

Depuis les années 2000, une controverse juridique oppose les héritiers des Rachewskaïa, qui voudraient récupérer et vendre la statue estimée à entre 30 et 40 millions d’euros sur le marché international de l’art, et l’Etat français qui considère que l’oeuvre fait partie intégrante de la tombe.


Tombe et stèle de Tatiana Rachewskaïa au cimetière du Montparnasse




vendredi 31 mai 2019

[Lequiller, François] Les dunes du Cotentin (Tome 1) : L'appel du large





J'ai aimé

Titre : Les dunes du Cotentin
          Tome 1 : L'appel du large

Auteur : François LEQUILLER

Illustrations : Elisabeth LEQUILLER

Année de parution : 2018

Editeur : Eurocibles

Pages : 496








 

Présentation de l'éditeur :   

Nous sommes en 1895 dans une famille pauvre du bord de mer. Une maman accouche dans des conditions dramatiques. Au même moment, dans un contraste saisissant, l’épouse d’un riche armateur marseillais met au monde sa fille dans la clinique la plus moderne de Marseille. 

Dès le début du premier tome de cette trilogie, on est emporté dans les aventures d’Augustin Marie, fils de l’estran, à la volonté farouche, que « l’appel du large » va conduire à croiser la route de Juliette, jeune femme qui veut se libérer du carcan de sa famille bourgeoise. Cette épopée familiale et historique nous immerge dans la dure vie des paysans d’un village du Cotentin, depuis les conflits de l’affaire Dreyfus, de l’anticléricalisme et de la montée du communisme, en passant, sous les lustres brillants de la « Belle Époque », par les rencontres sulfureuses avec les peintres de Montparnasse, jusqu’à, inévitablement, la confrontation terrible aux affres de la Grande Guerre, dont on commémore aujourd’hui le centenaire. 

Au-delà du héros que ses racines ramènent toujours à ses dunes et à sa terre natale, ce premier volet, qui se lit comme un tout, met en scène l’extraordinaire diversité des destinées de ses proches, frères, soeurs, parents et d’un être malfaisant que l’on retrouvera tous dans le volume suivant qui couvrira la période 1919 – 1945 et que l’auteur nous promet pour la fin 2018.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

François Lequiller est un statisticien-économiste, qui, après avoir fait une carrière dans l’administration économique française, a été en poste dans plusieurs organisations internationales et, à ce titre, a roulé sa bosse en Afrique, en Europe et aux États-Unis. Il est marié et a deux enfants. Depuis dix-huit ans, le destin l’a conduit à acheter une « longère » dans un petit hameau du Cotentin, entre Coutances et Granville. 

Il a raconté dans la trilogie Le Pont de la Roque les aventures d'Isabelle Colas, son héroïne inspectrice de police. Ce premier volume des Dunes du Cotentin (1895-1918) ouvre la saga d'une famille issue de cette belle région, la famille Marie, qui conduira le lecteur, s'il le veut bien, jusqu'à la fin du 20e siècle.

Retrouvez ici mon interview de François Lequiller.




Avis :

L’appel du large est le premier tome d’une trilogie consacrée au parcours, tout au long du 20e siècle, d’une famille originaire du Cotentin. Ce premier volet, qui peut se lire indépendamment de la suite, couvre la période 1895-1918. L’histoire s’ouvre sur l‘enfance d’Augustin Marie, au sein d’une famille pauvre des alentours de Coutances, qui vivote péniblement des activités de chaumier du père et de pêcheuse à pied de la mère. Remarqué pour ses capacités et pour son intelligence, Augustin doit malgré tout sacrifier sa scolarité pour subvenir aux besoins des siens. Monté à Paris, il parvient à faire son chemin, qui croise celui de Juliette, fille d’un riche armateur marseillais. C’est alors qu’éclate la Grande Guerre, qui vient transformer en profondeur la société française.

Le destin d’Augustin est l’occasion de faire revivre la France de la Belle Epoque, profondément rurale et encore très hiérarchisée : un fort contraste sépare la rude vie paysanne et ouvrière du pouvoir et de la fortune de la grande bourgeoisie d’affaires, que la multiplication des spéculations internationales permet d’enrichir rapidement. Les différentes facettes de la société de cette période apparaissent tour à tour dans une évocation intéressante, qui transporte le lecteur du bord de mer manchois à l’effervescence parisienne, en passant par le port de Marseille et les tranchées de Champagne.

J’ai particulièrement aimé la première partie de cette histoire, qui nous emmène à la découverte du Cotentin de jadis, dans une évocation vivide aux mille détails authentiques qui doit sans doute beaucoup à l’attachement de l’auteur à cette région. Aussi ai-je regretté que cette touche locale disparaisse ensuite du reste du roman, moins pittoresque et plus convenu. Les péripéties que l’on voit assez facilement venir intéressent surtout pour le contexte historique qu’elles mettent agréablement en relief.

L’écriture est fluide, habile à restituer les atmosphères, tandis que les dialogues sonnent juste. Si l’ensemble est doté de grandes qualités d’évocation visuelle, le déroulement patient et minutieux du récit m’a toutefois semblé trop tenir l’émotion à distance, lissant du coup les personnages principaux.

L’appel du large est au final un agréable roman historique, qui plaira à tout lecteur intéressé par le Cotentin, mais aussi par la Belle Epoque et la Grande Guerre en France. A noter les jolies illustrations d’Elisabeth Lequiller, épouse de l’auteur et artiste-peintre. (3/5)

Merci à François Lequiller pour sa confiance.




Citation :

Depuis qu'elle avait revu Augustin au cours de la cérémonie de la communion, Espérance avait envie de lui parler. Ils avaient défilé presque côte à côte. Il était si mignon avec sa toute petite bougie. Son père lui avait délicatement expliqué que la taille de la bougie était proportionnelle aux revenus de la famille. Les gens de rien se contentaient de petites bougies. A défaut de comprendre les mots compliqués "d'inégalité sociale", celle-ci s'était donc matérialisée devant les yeux d'Espérance d'une manière très originale. Et elle avait presque honte de son quasi-candélabre.

Le coin des curieux :

Parmi les nombreuses espèces de coquillages des côtes du Cotentin, il en est une qui se rencontre exclusivement sur le littoral granvillais et dans les îles Chausey : le fia, ou mactre en français, qu'Augustin pêche dans L'appel du large.

Parfois confondu à tort avec le clam, le fia s’en distingue par une coquille beaucoup plus fine et très fragile qui en rend impossible la pêche industrielle à la drague. Comme tous les coquillages fouisseurs, le fia se nourrit et respire en filtrant l’eau grâce à ses deux siphons, ces organes tubulaires qu’il place à a surface du sable et dont la trace signale sa présence lorsque la mer se retire. 

Il faut l’extraire à l’aide d’une bêche, en douceur pour ne pas briser sa coquille, et finir le travail à la main en veillant à ne pas se couper sur les bords très coupants du coquillage. Sa taille peut atteindre dix à douze centimètres de long. En cuisine, il faut vider les fias : on ne conserve que la langue orangée et les muscles qui ferment la coquille, en éliminant la baguette gélatineuse de son tube digestif. On les consomme cuits ou crus, coupés fins. Impossibles à trouver en poissonnerie, il faut les pêcher soi-même pour pouvoir les déguster : on les dit délicieux.

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