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mercredi 8 avril 2026

Critique : "Trois Mexique" de J.M.G. Le Clézio | Lectures de Cannetille

 

Couverture de l'essai "Trois Mexique" de J.M.G. Le Clézio



J'ai aimé

 

Titre : Trois Mexique

Auteur : J.M.G. LE CLEZIO

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 144 

Accès au livre : ISBN 9782073137210  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ce qui importe à Juana Inés de la Cruz, c’est le chemin du labyrinthe, la vérité que le dédale cachait à Thésée, et que seul le fil d’Ariane pouvait révéler, puisque l’amour était au bout. »
Dans ce récit lumineux, J. M. G. Le Clézio se penche sur trois figures mexicaines de son panthéon personnel : la poétesse sœur Juana Inés de la Cruz (1651-1695), génie méconnu et féministe avant l’heure ; l’écrivain Juan Rulfo (1917-1986), mythique auteur du roman Pedro Páramo et d’un seul recueil de nouvelles, véritable inventeur du réalisme magique ; et Luis González y González (1925-2003), historien de son village perché natal, qui est la première expression de ce qui deviendra plus tard la microhistoire. Par leur attachement à la terre, leur « mexicanité » instinctive et leur recherche d’authenticité dans l’écriture, Cruz, Rulfo et González illustrent des thèmes chers au plus mexicain des auteurs français.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

J. M. G. Le Clézio est né à Nice le 13 avril 1940. Il est originaire d'une famille de Bretagne émigrée à l'île Maurice au XVIIe siècle. Il a poursuivi des études au collège littéraire universitaire de Nice et est docteur ès lettres. Malgré de nombreux voyages, J. M. G. Le Clézio n'a jamais cessé d'écrire depuis l'âge de sept ou huit ans : poèmes, contes, récits, nouvelles, dont aucun n'avait été publié avant Le Procès-verbal, son premier roman paru en septembre 1963 et qui obtint le prix Renaudot. Influencée par ses origines familiales mêlées, par ses voyages et par son goût marqué pour les cultures amérindiennes, son œuvre compte une cinquantaine d'ouvrages. En 1980, il a reçu le grand prix Paul-Morand décerné par l'Académie française pour son roman  Désert. En 2008, l'Académie suédoise a attribué à J. M. G. Le Clézio le prix Nobel de littérature, célébrant « l'écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».

 

Avis :

J. M. G. Le Clézio entretient depuis longtemps un dialogue intime avec le Mexique, à la fois terre d’élection et matrice imaginaire. Lui qui, de livre en livre, explore ce pays comme un espace de création et de résistance culturelle, prolonge cette démarche en la recentrant sur trois figures tutélaires : Sor Juana Inés de la Cruz, Juan Rulfo et Luis González y González. À travers elles, il esquisse une cartographie de ses « trois Mexique » – baroque, mythique et populaire – et montre comment ces voix ont nourri sa vision de la littérature. Le livre révèle combien cette terre demeure pour lui un foyer d’inspiration majeur, où se croisent mémoire, altérité et quête d’un humanisme élargi. 

L'écrivain choisit ainsi de traverser le Mexique en suivant trois voix qui, chacune à sa manière, en révèlent une profondeur différente. Sor Juana Inés de la Cruz, figure du XVIIᵉ siècle, surgit comme une pionnière de la pensée critique en terre coloniale, femme de savoir et de liberté dans un monde qui lui refusait les deux. À l’opposé chronologique, Juan Rulfo, le véritable inventeur du réalisme magique, fait entendre au XXᵉ siècle un Mexique de poussière, de fantômes et de silences, où la légende s’infiltre dans les craquelures du réel. Quant à Luis González y González, historien contemporain, il explore les vies modestes et les territoires oubliés, offrant une lecture fine et sensible du pays profond. En réunissant ces trois figures éloignées dans le temps, l’auteur propose un portrait du Mexique qui embrasse à la fois son passé colonial, ses imaginaires modernes et la mémoire de ses communautés.

Dans sa manière d'aborder la biographie, J. M. G. Le Clézio préfère la résonance intime à l’exposé factuel. Plutôt que de disséquer ses trois figures, il les approche par une écriture d’écoute, réceptive aux inflexions d’une voix, à la densité d’un paysage ou à la vibration d’une mémoire. Ce refus de la distance académique rapproche le livre d’une forme d’essai sensible, où l’admiration guide le regard. Il lui permet aussi de faire apparaître, derrière chaque portrait, une réflexion plus large sur la littérature comme contre‑histoire : un lieu où s’inventent des récits capables de résister aux violences politiques, aux oublis institutionnels et aux simplifications du discours dominant. Ainsi, Trois Mexique honore trois figures majeures, mais interroge aussi la puissance des oeuvres qui ouvrent des voies nouvelles pour penser un pays et, plus largement, notre rapport au monde.

Livre précieux par la finesse de son regard et la cohérence de son parcours intérieur, Trois Mexique n’en demeure pas moins une œuvre très elliptique, qui laisse beaucoup en suspens. On y admire la capacité de l’auteur à faire sentir la vitalité d’une culture à travers trois voix singulières, et la manière dont il tisse, avec une grande sobriété, un lien sensible entre ces figures et son propre imaginaire. Mais cette économie de moyens, qui donne au texte sa clarté, en réduit aussi l’ampleur : l’on reste sur l’impression d’un livre qui effleure plus qu’il n’explore, au gré d’une subjectivité assumée qui en limite la portée critique. Entre intensité et retenue, Trois Mexique apparaît avant tout comme un ouvrage de transmission intime, plus méditatif qu’ambitieux, d’une sincérité qui en fait tout le prix mais laisse le lecteur sur sa faim. (3,5/5)
 

lundi 17 novembre 2025

[Clermont-Tonnerre, Adélaïde (de)] Je voulais vivre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je voulais vivre

Auteur : Adélaïde de CLERMONT-TONNERRE

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782246831662  
                           en librairie

 

  

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Par une nuit glaciale, le père Lamandre recueille une fillette de six ans venue frapper avec insistance à sa porte. L’enfant aux yeux admirables tremble de froid et de faim. Elle a les pieds en sang dans ses souliers à boucles d’argent, mais refuse de répondre aux questions qui lui sont posées. Le vieux prêtre ne saura que son prénom  : Anne. Vingt ans plus tard, Anne est devenue Lady Clarick. Richissime, courtisée, elle a l’oreille des grands et le cardinal de Richelieu ne jure que par elle. Pourtant, dans l’ombre, quatre hommes connaissent son vrai visage et sont prêts à tout pour la punir de ses forfaits. Manipulatrice sans foi ni loi, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, cette criminelle au visage angélique a traversé les siècles et la littérature  : elle se nomme Milady.
Voici venu le temps d’écarter la légende pour rencontrer la femme. Même un personnage de fiction peut réclamer justice. Ce roman inoubliable, écrit d’une voix puissamment contemporaine, rend vie à Milady et nous offre son histoire dont Dumas a semé les indices dans Les Trois Mousquetaires.
Magnifique portrait d’une femme libre menant, pour sa survie, un jeu dangereux. Dans une époque où trop d’hommes voudraient la contraindre et la posséder, elle se bat – jusqu’à la transgression ultime – pour son pays, pour son idéal et pour sa liberté. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Adélaïde de Clermont-Tonnerre, ancienne élève de l’École normale supérieure, est journaliste et romancière. Fourrure (Stock) a été récompensé par cinq prix littéraires, dont le prix des Maisons de la Presse et le prix Sagan, suivi par Le Dernier des nôtres (Grasset), Grand Prix du roman de l’Académie française 2016, traduit en dix langues. Et enfin, Les Jours heureux (Grasset, 2021), prix Cabourg du roman.

 

 

Avis :

Espionne au service du cardinal de Richelieu, manipulatrice, séductrice et meurtrière, Alexandre Dumas avait fait de Milady l’ennemie des mousquetaires, une femme fatale fascinante mais vouée à la condamnation, dont le destin dramatique résonne comme une sanction morale. Son passé reste volontairement opaque, renforçant son aura de mystère et de menace.

Prenant le risque de désamorcer la part d’ombre qui faisait la force du personnage, Adélaïde de Clermont-Tonnerre choisit de l’éclairer autrement en la dotant d’une profondeur psychologique. Commençant par une enfance abandonnée et meurtrie, elle lui donne une biographie détaillée, une intériorité et une parole qui raconte ses blessures et ses désirs. La même protagoniste se révèle une héroïne tragique, animée par une soif de liberté et une rage de survivre. Insistant sur son humanité et sa vulnérabilité, le décalage de point de vue transforme le monstre en femme écrasée par les contraintes de son siècle, qui ose revendiquer son droit à l’existence. 

Cette réinvention se lit comme une interrogation sur la manière dont les récits fondateurs ont façonné notre imaginaire collectif, souvent au détriment des personnages féminins. Mettant en lumière les biais du passé, elle propose une lecture plus empathique et nuancée, inscrite dans un mouvement plus vaste où la fiction contemporaine relit les classiques pour interroger la mémoire culturelle et restituer la parole aux figures longtemps marginalisées. L’on pense ainsi à Jean Rhys redonnant une identité à la « folle du grenier » de Jane Eyre dans Wide Sargasso Sea, ou à Margaret Atwood qui revisite l’histoire de Grace Marks dans Alias Grace. Plutôt que de prétendre corriger les classiques de manière anachronique, ces œuvres les illuminent autrement. Elles rappellent que les récits naissent d’un temps donné, et qu’il nous appartient de les relire en gardant à l’esprit leurs zones d’ombre et leurs oublis. 

Ainsi, la Milady revisitée par Adélaïde de Clermont-Tonnerre apparaît comme le contrepoint d’un destin littéraire façonné par les valeurs du XIXᵉ siècle. Chez Dumas, elle incarne la femme jugée dangereuse parce que, séductrice, indépendante et insoumise, elle échappe aux rôles assignés. Dans l’univers du roman, cette transgression des normes sociales et morales ne pouvait qu’appeler la punition, et sa mort devient la sentence exemplaire infligée à celle qui avait osé défier l’ordre masculin. En lui offrant une histoire et une parole, Je voulais vivre déplace ce jugement : sans nier sa noirceur, le roman en révèle les causes et met en lumière une femme broyée par les carcans sociaux de son temps. 
 
Palpitant et audacieux, ce récit élégant et lucide réussit l’exercice périlleux d’éviter l’anachronisme, tout en invitant à relire les classiques avec la conscience qu’ils reflètent, parfois de manière insidieuse, les représentations sociales de leur siècle. Loin de trahir l’œuvre originelle, il en approfondit la lecture en lui donnant une portée presque sociologique, révélant combien la fiction éclaire autant les imaginaires que les structures d’une époque. (4/5)

 

Citations :

Partout en Europe, un mot glorieux le précède désormais : « Toute ville assiégée par Vauban, ville prise, toute ville défendue par Vauban, ville imprenable. »


« Un monastère sans bibliothèque, c’est comme une citadelle sans munitions. » (Saint Benoît)


Vous avez reçu à la naissance le don de la beauté, c’est une chose merveilleuse si vous la confiez à Dieu ou à un être digne de vous, mais elle peut devenir votre malédiction. Je sais que l’idée du mariage vous révolte. J’espère que vous reviendrez sur votre décision. Je doute que vous puissiez vous satisfaire d’une vie de prière et, pour nous autres femmes, il n’est de liberté sans dommages. Si malgré les conseils dont je vous presse, vous deviez persister dans l’idée de suivre un autre chemin, il vous faudra du courage et des appuis…


Je fus frappée par cette liberté de mœurs. Au couvent de Templemars, puis dans le Berry, l’existence de ce type de relation n’avait jamais été évoquée. Même sœur Mary, qui parlait sans détour et m’avait décrit avec force détails les intrigues de la cour au temps de sa jeunesse, ne m’avait pas présenté clairement ces jeux d’amour. Venue de ma province, détournée du droit chemin par un prêtre, mariée à Olivier dont l’intransigeance m’avait coûté si cher, je me rendais compte que j’avais été violemment punie, que j’avais manqué de mourir pour une faute qui n’aurait pas incommodé grand monde ici. À condition d’être bien nés, et d’avoir des protecteurs puissants, les prêtres, les hommes, les femmes, les jeunes filles et les jeunes garçons y suivaient leur plaisir, ce qui n’empêchait ni les mariages ni la vie commune. Les principes de la religion ne semblaient s’appliquer qu’aux bourgeois et aux humbles, ou servaient à faire tomber en disgrâce ceux qui avaient cessé de plaire. Les puritains s’en offusquaient, promettant le royaume à une damnation certaine, quand cette canaillerie enchantait l’héritier du trône. 


 

vendredi 12 septembre 2025

[Malvadi, Marco] Obscure et céleste

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Obscure et céleste (Oscura e celeste)

Auteur : Marco MALVADI

Traduction : Nathalie BAUER

Parution : en italien en 2023,
                  en français (Seuil) en 2025

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1631. Alors que l’Europe est déchirée par la guerre, la peste fait rage à Florence en dépit des prières et des processions. Croyant pouvoir apaiser le courroux de Dieu, le grand-duc de Toscane charge le chanoine Cini de s’assurer que le couvent de San Matteo d’Arcetri n’abrite pas, comme on le murmure, des rencontres galantes.
L'homme y retrouve Galilée, son ancien maître, installé depuis peu dans les environs pour se rapprocher de ses deux filles, cloîtrées dans ce monastère. L’aînée met au propre le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, dont la parution prochaine suscite une grande nervosité dans les milieux ecclésiastiques.
C'est alors qu’on découvre le corps sans vie d’une jeune moniale au pied du beffroi renfermant la lunette astronomique que Galilée a offerte au couvent. Suicide ou meurtre ? Dans une atmosphère de tension extrême, le maître et son ancien élève s’emploient à résoudre ce mystère.
Une 
intrigue criminelle menée tambour battant, qui met en scène un Galilée fort malicieux dans un XVII ͤ siècle marqué par les enjeux de pouvoir, les rivalités entre les différents ordres religieux et une Inquisition toujours menaçante.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Marco Malvaldi est né à Pise en 1974. Il est l’auteur d’une série policière, de romans policiers historiques et de livres de vulgarisation scientifique. Au Seuil, il a publié Le Cheval des Sforza, qui fait revivre Léonard de Vinci dans la Florence des Médicis.

 

 

Avis :

Jouant avec malice des codes du polar pour nous instruire en toute légèreté, Marco Malvadi a choisi cette fois Galilée et ses démêlés avec l’Église catholique pour une réflexion aussi érudite que divertissante sur la science face à l’obscurantisme.

Nous voici dans la Florence du XVIIᵉ siècle ravagée par la peste, où science et foi s’affrontent en silence. Le récit s’ouvre sur la mort suspecte d’une nonne dans un couvent austère, situé à quelques pas de la maison de Galilée, affaibli mais toujours animé par sa soif de vérité. Ce point de départ, digne d’un polar, devient le prétexte d’une enquête menée par le savant et son ancien élève, le chanoine Cini — duo inattendu mais efficace, oscillant entre rigueur intellectuelle et intuition humaine.

Vieillissant mais n’ayant rien perdu de sa lucidité, parfois ironique, toujours habité par le doute, Galilée est ici présenté, loin du héros ou du martyr, sous l’angle très humain et intime d’un auteur fortement préoccupé des autorisations nécessaires, censure oblige, à la publication de son dernier livre, et d’un père très attaché à l’une de ses filles, Maria Celeste, recluse dans le couvent en question. Présence affective, cette dernière est aussi un appui intellectuel, une voix douce dans un monde dur, en fait ni plus ni moins que ce qui rattache la pensée du savant à ses émotions. Surtout, elle est celle qui comprend les enjeux et les risques du livre de son père, et qui, par sa manière de faire exister la pensée dans un monde cloîtré, s’engage à ses côtés en un acte de résistance douce.

L’enquête elle-même progresse lentement, à l’image du rythme du couvent, entre soupçons, silences et secrets. Mais ce n’est pas tant la résolution du crime qui importe que ce qu’elle révèle : les tensions entre savoir et dogme, les violences invisibles faites aux femmes, la solitude des esprits libres dans un monde clos, avec toujours pour fil rouge le traité de Galilée, son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, dont la publication retardée, en incarnant à la fois l’espoir d’une vérité scientifique partagée et la menace d’un affrontement avec l’Église, se fait le véritable enjeu dramatique du récit, le miroir du conflit entre savoir et obscurantisme, la métaphore de la vérité suspendue qui cherche à se faire entendre, le tout subtilement veiné, pour la complicité souriante du lecteur, d’une malice nourrie d’anachronismes savoureux et de digressions piquantes qui achèvent de tourner en dérision les absurdes aveuglements du dogme religieux.

D’une manière qui interroge autant qu’elle divertit, Marco Malvadi réussit à faire dialoguer la logique et la foi, le père et le penseur. Sa plume, sobre mais précise et volontiers moqueuse, rend hommage à une figure historique sans l’idéaliser et, au final, livre une intéressante méditation sur les rapports entre science et dogme, lumière et obscurité, raison et pouvoir. (4/5)

 

 

Citations :

Pour être certains en toute chose, dit Ignace de Loyola dans ses Exercices spirituels, nous devons toujours nous en tenir à ce critère : ce que je vois blanc je le crois noir si l’Église hiérarchique le décide ainsi. (Pour les incrédules : Exercices spirituels, « De la soumission à l’Église », Treizième règle). De cette vision particulière du monde, pour ainsi dire, vient la trinité des jésuites, qui n’est pas constituée d’un père, d’un fils et d’un fantôme, mais de trois concepts : ordre, hiérarchie et vérité.  
La vérité, qui doit être une seule, à savoir ce que l’Église affirme.  
La hiérarchie : il faut obéir à cette même Église, faute de quoi la liberté se transformera en libre arbitre, l’homme se changera en animal et le monde privé de direction plongera dans le chaos ; et il n’existe qu’une seule direction, la vraie (en d’autres termes, l’Église, comme on l’a peut-être déjà dit). 
Enfin, le troisième concept, fondamental pour notre affaire : l’ordre. Non dans le sens monastique du terme, ni même dans celui d’une tâche à accomplir, mais plutôt tel que nos mères l’entendaient : toute chose à sa place, et sa place est nécessairement toujours la même. Et si nos mamans, qui nous aimaient pourtant beaucoup, enrageaient autant que des sangliers en janvier quand elles trouvaient une paire de chaussettes au salon, imaginez comment réagissait un général des jésuites quand on ôtait la Terre du centre de l’univers.  
Exactement ce à quoi s’employait Galilée dans son nouveau livre.


L’ignorance, ma fille, consiste à ne pas se satisfaire de la vérité : à ne pas reconnaître l’erreur qui réside dans nos hypothèses et suppositions, quand celles-ci ne parviennent pas à correspondre à la réalité, à ce qui se produit vraiment ; et à continuer de les soutenir en dépit de l’évidence. Et les choses que nous ignorons sont si nombreuses, par rapport à celles que nous savons vraiment, que considérer la vastitude de notre insuffisance in toto nous écraserait comme une grappe de raisin. Il est dangereux de croire que l’on sait une chose lorsqu’on l’ignore, comme le disait le sage Socrate ; mais, si je ne la sais pas, comment faire pour m’en rendre compte et pour la reconnaître ?


Alors, c’est peut-être ici qu’on comprend la perfection de Dieu : dans l’infinie distance qui nous sépare de Lui, une distance qui ne pourra jamais être comblée par la somme de nos actions. Chaque découverte augmente nos connaissances, comme une échelle qui se dresse dans les cieux, de plus en plus haut, et qui nous permet de regarder de plus en plus près la voûte céleste ; et de même que, en regardant du haut d’une tour, on distingue la construction d’une ville, de même, du haut de cette échelle, on voit plus distinctement ce qui se passe au sol.  Mais, si Dieu est infini, cette échelle aura beau croître, elle ne pourra jamais l’atteindre. Il y aura toujours quelque chose au-delà de nos connaissances ; la cause qui meut le Soleil et les étoiles nous sera toujours inaccessible, obscure et céleste comme toute volonté de Dieu.


 

samedi 12 avril 2025

[Groff, Lauren] Les terres indomptées

 


 

 

Coup de coeur 💓 

Titre : Les terres indomptées
            (The Vaster Wilds)

Auteur : Lauren GROFF

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                  en français (l'Olivier) en 2025

Pages : 272

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Sa capuche tombait bas sur son visage, frêle était-elle, osseuse, menue, telle une enfant, réduite par la faim à presque rien, à sa racine, ses nerfs, ses fibres, ses tendons. Bien qu’affamée et aveuglée par les ténèbres, elle était vive. »
Une jeune fille semble perdue au cœur de la forêt la plus obscure. Nous sommes au XVIIe siècle, dans un territoire qui deviendra les États-Unis. Elle vient de s’échapper, elle court loin de la servitude et des brimades. Maintenant, il faut survivre.
Dans ce conte sauvage, une fille sans avenir s’affirme en désobéissant, pour devenir au gré des épreuves une véritable héroïne. Les terres indomptées est un grand roman d’aventures, haletant, lyrique, porté par une écriture en état de grâce.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978, Lauren Groff est notamment l’auteur des Monstres de Templeton et d’Arcadia (Plon, 2010 et 2012). Les Furies (l’Olivier, 2017), livre préféré de Barack Obama en 2015, a connu un immense succès aux États-Unis, et un extraordinaire accueil critique et public en France (100 000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues).

 

 

Avis :

Après Matrix où l’Angleterre du XIIe siècle et un personnage librement inspiré de la poète Marie de France servaient une fable féministe ancrée dans le rejet d’une société insupportable et violente, Lauren Groff poursuit sa trilogie sur les errements au cours des siècles d’une civilisation occidentale malade de ses désirs sur le monde avec une nouvelle héroïne en rupture de ban, une servante qui, vers 1609, fuit Jamestown, première colonie anglaise sur le sol des futurs Etats-Unis. 
 
Au coeur d’une nuit d’hiver sombre et glacée, une petite silhouette encapuchonnée quitte furtivement un fort anglais pour s’élancer, la peur au ventre et la besace bien vide face au froid, la faim et les multiples dangers de la forêt sauvage, dans une fuite éperdue dont l’urgence immédiate est d’échapper à un mortel poursuivant. Commencent une course effrénée, toujours plus loin d’on ne sait encore quelle monstruosité des hommes, et le récit d’une survie au jour le jour, à gratter l’écorce des arbres pour se nourrir de mousses et de larves entre menus gibiers et poissons gelés, à redouter ours et Indiens même si, comparés à ceux qu’elle fuit, les plus dangereux ne sont pas les plus « sauvages », enfin à surmonter les mille épreuves d’un quotidien ramené à un corps-à-corps des plus physiques avec une nature âpre et hostile.

Dans cette aventure où la solitude et la souffrance prennent aussi le goût enivrant de la liberté, l’hostilité de la nature s’avérant de toute façon préférable à la violence des hommes, les souvenirs affluent pour ne raconter qu’une existence malheureuse : sa petite enfance abandonnée aux soins d’un asile de pauvres, sa vie de domestique chez une riche famille anglaise et, sans qu’on lui demande son avis, son embarquement pour le Nouveau Monde et son installation avec ses maîtres dans une petite colonie terrée au sein d’un fort en proie à la famine, la maladie et la plus complète déréliction. En choisissant le point de vue de cette laissée-pour-compte, amenée à préférer fuir dans une nature encore intacte plutôt que de continuer à subir l’insupportable auprès de ses semblables, ce sont ni plus ni moins que les mythologies du progrès civilisationnel, et en particulier celle de la conquête du Nord américain, que ce récit prend à rebours dans un questionnement aux résonances très actuelles.

Si les jours passent et se ressemblent ici dans l’unique obsession de la survie et de la souffrance du corps entre faim, froid et épuisement, les péripéties ne s’en accumulent pas moins, excluant l’ennui, dans une tension de tous les instants. Cette prééminence très physique des besoins élémentaires n’empêche pas pour autant les questionnements existentiels et le tour de force d’une profondeur se profilant au détour de presque rien. Mais c’est la magnificence de la langue et de sa traduction, envoûtante d’expressivité, de musicalité et d’onirisme sous les fausses tournures du XVIIe siècle  - une Carole Martinez version américaine ? -, qui achève de conquérir le lecteur.

Experte à tirer de l’Histoire de fort parlants contes politiques et écoféministes, Lauren Groff dispose d’une arme imparable : l’immense séduction d’une plume superbement travaillée. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dans la nuit elle courait, courait, et le froid et le noir et la peur et l’ampleur de sa perte, les étendues sauvages, toutes ces choses rassemblées diminuaient en elle celle qu’elle connaissait, jusqu’à n’être plus rien.
Être rien, c’est ne point exister, être rien, c’est être sans passé.
Il était aussi vrai, pensa la jeune fille, qu’un rien sans passé pouvait se trouver libre.


La fillette découvrit plus tard qu’elle avait joué de chance, car une brèche venait juste de s’ouvrir dans l’attention de la maîtresse. Quelques jours plus tôt seulement, son singe de compagnie avait rassemblé sa laisse d’or entre ses mains, et sur la pointe des pieds, il s’en était allé au milieu de la rue, attendant tout tremblant d’être écrasé par un cheval car il ne pouvait plus supporter cette vie de servitude. La maîtresse lui cherchait un remplaçant, et bientôt, par plaisanterie, et puis sans y penser, elle appela l’enfant du nom du singe mort, Zed. Non, ma femme, protesta l’orfèvre consterné, cela n’est point correct, cette enfant est un être humain, votre animal de compagnie n’était qu’un singe pouilleux acheté sur les quais à un marin. Mais la maîtresse n’écoutait que son cœur plein de joie, elle trouvait amusant d’appeler l’enfant ainsi, de sorte que la fillette, pour la maîtresse, devint Zed, quant aux autres, ils luttaient pour se remémorer son véritable nom, Lamentations.


Néanmoins, disait la maîtresse dans ses rares moments de tendresse pour sa fille, même si elle est faible d’esprit, notre Bess porte bien une couronne sur la tête.
Car en effet la petite Bess montrait une luxuriance de boucles soyeuses et luisantes ; c’était son glorieux ornement.
Mais toute sa force allait dans ses cheveux, et il n’en restait goutte pour quoi que ce fût d’autre. Cependant elle maîtrisait une poignée de mots, elle était de nature joyeuse, et elle passait des heures dans le jardin, riant du vol irrégulier d’un papillon parmi les fleurs, sa bouche humide et rouge toujours ouverte, et tous les palefreniers la regardaient, bien qu’ils sussent qu’ils ne le devaient point. Il fallait du temps à un étranger pour deviner quelle bourbe elle avait dans la tête, car elle se taisait et souriait, et son visage et ses cheveux étaient d’une telle beauté que tous restaient muets devant elle, et la maîtresse, si d’aventure elle acceptait de poser les yeux sur sa fille, souriait amèrement et disait, Nous marierons cette fille à un vieil aristocrate riche, car ils aiment les femmes belles et blondes, et d’une bêtise monstrueuse. Et la petite Bess souriait à sa mère de sa bouche rose, béate et pleine de bave, ses dents déjà gâtées par le sucre qu’elle aimait tant et volait par poignées à la cuisine, la cuisinière faisant semblant de ne point voir ses gauches tentatives pour se rendre discrètement dans le cellier, elle qui lui laissait par-ci, par-là des friandises, quoiqu’on le lui eût interdit.


Elle songea tristement à tous ses autres noms, aucun n’ayant jamais été vraiment à elle : Lamentations Meretrix, la Fille, la Souillon, Zed. Son souffleur de verre l’appelait autrement dans sa langue, quelque chose comme Mineheleafda, et cela lui semblait plus proche de celle qu’elle était.
Seulement il était mort et allait en silence, derrière elle. Lamentations Meretrix était une insulte, pas un nom ; Zed aussi, une insulte, qui était morte là-bas au fort, en ces temps de famine.
Elle se donnerait un nouveau nom né de sa lutte pour survivre sur ces terres nouvelles. Il y avait quelque chose de mal à voyager sans nom à travers ce pays sauvage ; elle avait l’impression de traverser le monde sans peau.
 
 
Et peut-être, pensa-t-elle, dieu n’était-il ni singulier ni trinité mais démultiplié, aussi varié que les créatures qui vivaient sur cette terre.
Peut-être que dieu est tout.
Peut-être que dieu déjà vivait en tout.
Et que ces lieux, leurs habitants n’avaient pas besoin des anglais pour leur apporter dieu.
Et la voix qui de temps en temps lui parlait à l’oreille lui dit très doucement, Or donc, ma fille, si dieu est tout, cela signifie-t-il qu’au centre de ce tout, il n’y a rien ?


Il n’était point de rédemption, car aucun dieu n’était venu les rédimer.  
Un néant, un abcès, un grand trou qui grouillait. Les hommes de son pays avaient toujours senti ce néant au fond d’eux ; ils le sentaient se tordre et s’étirer aux tréfonds de leur être, et ils croyaient que cette sensation était l’éternité. Ils grandissaient, tordus autour de ce néant ; comme les cicatrices d’une blessure d’enfance qui se déforment ensuite tout autour, et ainsi pervertis, ils devenaient terribles, effrayés, bruyants et affamés. Cela créait en eux le besoin d’écraser tout ce qu’ils voyaient sous leurs bottes.


Et sa vision s’approfondit. Elle vit les fantômes de ce qui avait existé auparavant, ce qui avait vécu sous les rais du soleil.
Elle vit la force invisible et silencieuse qui animait toute la création. Naguère elle avait cru qu’au fond de toute chose il y avait un rien où les hommes avaient semé dieu ; à présent elle savait que plus profond encore dans ce rien, il y avait autre chose, une chose faite de lumière et de chaleur.
Et cette lumière et cette chaleur qui perduraient existaient à jamais. Au centre, il n’y avait pas rien, non. De cette lumière et cette chaleur se déversait toute bonté.


L’unique chose faite pour être seule, c’est le bon soleil qui brille et darde sans fin sa chaleur et sa lumière, l’unique grand créateur qui seul peut brûler contre le rien.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

dimanche 25 août 2024

[Cavalier, Philippe] Le parlement des instincts

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le parlement des instincts

Auteur : Philippe CAVALIER

Parution : 2023 (Anne Carrière)

Pages : 752

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1582, grand-duché de Toscane. Ilario d’Orcia apparaît sur la scène du monde. Par la plus petite porte, et en en conservant les proportions, puisque sa taille ne dépassera jamais celle d’un enfant. Mais si son corps est nain, son intelligence est vive et son appétit de savoir impérieux.
Moinillon, peintre, ermite, médecin ou prophète, Ilario parcourt une Europe où se flétrissent les espérances d’une Renaissance désormais moribonde. De Venise à Rome et de Malte à Prague, c’est l’avènement du Baroque, un âge d’ambitions, de découvertes et d’excès. C’est le temps de Kepler, Faust et Caravage, une parenthèse sensuelle et dangereuse où tous les futurs sont possibles au point qu’un homme contrefait peut se rêver doge de la plus belle cité qui fût jamais.
Voyage gigantesque et frénétique accompli par un tout petit homme, Le Parlement des instincts est une épopée fabuleusement généreuse et inventive, une expérience de lecture colossalement immorale, dont les férocités joyeuses exaltent le souffle du langage, la force du rire et la souveraine puissance des Arts.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ancien élève de l'Ecole pratique des hautes études en sciences religieuses et diplômé de l'Institut national des langues et civilisations orientales, Philippe Cavalier se passionne pour l'Histoire et les pratiques religieuses et ésotériques. Il est l'auteur du Siècle des chimères (4 tomes, 2005-2008), d'Une promenade magique dans Paris, du Marquis d'Orgèves (3 tomes et intégrale, 2011) et de Hobboes (2015)

 

Avis :

Déposé nourrisson aux portes d’un monastère toscan parce qu’atteint de nanisme, Ilario le narrateur est, en cette fin de XVIe siècle, élevé à la dure au sein de l’orphelinat tenu par les moines. Son intelligence et sa soif d’apprendre lui valent d’être soustrait au harcèlement des autres enfants pour faire l’apprentissage de la lecture, de l’herboristerie et de l’anatomie auprès d’un moine érudit. Son esprit désormais ouvert à la connaissance n’a bientôt de cesse de s’envoler au-delà de l’enceinte monastique. Commence alors une longue épopée picaresque qui, de rencontres plus ou moins mauvaises en choix plus ou moins bons, va le mener à travers l’Europe de la Renaissance.

Des espions et des maîtres verriers de la Sérénissime République de Venise aux mœurs agitées du Caravage à Rome, Naples, puis Malte, du fond des mines de cobalt en Europe centrale à la Cour de l’Empereur Rodolphe II de Habsbourg à Prague, enfin d’un ermitage en compagnie d’un lion à la croisade d’une magnétique prédicatrice, tel est le passionnant voyage, aux aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres, auquel nous convie ce roman-fleuve découpé en cinq parties symbolisant les étapes de la vie. Entre les germes de l’enfance et la résignation de la vieillesse, s’écoulera un destin en forme de montagnes russes dont un tirage de tarot avait dès le début prédit les grandes lignes, mais qui devra beaucoup à l’extraordinaire instinct de survie d’Ilario, lui que Dame Nature avait pourtant bien mal loti au départ.

D’une manière qui fait penser à la Traversée des Temps d’Eric-Emmanuel Schmitt, le récit commenté avec humour au long d’intéressantes et didactiques notes de bas de page est l’occasion d’une immersion historique riche et vivante qui, adoptant délicieusement et fort naturellement les tournures de langage d’alors, se nourrit avec aisance d’une documentation colossale et d’une érudition teintée de dérision. Au prétexte de péripéties agréablement fantaisistes, l’on se délecte ainsi de la finesse d’évocation de l’époque, au travers notamment de quelques unes de ses grandes figures, mais surtout de ses débats artistiques, religieux et philosophiques, alors qu’après la Renaissance et sa profonde transformation de la représentation du monde, d’autres bouleversements annoncent déjà l’âge baroque.
 
Fort de sa riche et érudite trame historique, de son personnage picaresque si humain et faillible dans ses aspirations et ses travers, enfin de son humour et de sa plume tout droit sortie d’un encrier du XVIIe siècle, ce pavé soigné de plus de sept cent cinquante pages, qui ne connaît aucune baisse de rythme au long de ses aventures foisonnantes et qui offre un véritable bain culturel dans l’Europe de l'époque, se déguste avec autant d’amusement que d’intérêt. (4/5)

 

Citations :

Cependant, si ma laideur fut mon fardeau, elle fut aussi ce pourquoi j’ai contemplé le monde tel que peu l’ont vu. C’est qu’il y a quelques privilèges à être monstre, et même, parfois, un peu de bonheur aussi. Je ne mens pas. J’ai vendu mes difformités comme les belles filles sans le sou prostituent leurs grâces. Beauté et laideur ont ce point en commun d’allumer la fascination chez les bienheureux qui n’en sont point affligés, car il n’y a pas loin de la répulsion à l’attraction et les faveurs accordées si aisément à l’une peuvent, par perversité, se céder parfois à l’autre. 


Le rire, Ilario ! Laisse-moi te dire en vérité ce qu’il en est : c’est une arme ! Une arme bien plus acérée que ne le sera jamais n’importe quelle épée, et de portée plus longue que n’importe quelle bombarde, si gros qu’en soit son canon. C’est une arme qui traverse temps, matière et espace pour foudroyer sa victime en autant de coups qu’il se trouve de rieurs ! Une arme qui, en trois mots finement agencés, souille à jamais n’importe quelle réputation ; rabaisse n’importe quel rang ; ridiculise n’importe quel prétentieux. Personne n’est à l’abri du rire ! Pas un benêt, pas un savant, pas une femme ni un homme, aussi couronné soit-il ! (…)
Ce n’est pas tout. Le rire, étant donc une arme, est également signe de reconnaissance entre beaux esprits. On peut dire une chose en riant et en faire comprendre une autre à qui est familier du double sens. Les sots ne font que s’esclaffer de la grossièreté, alors que les sages saisissent la pensée interdite voilée sous la vulgarité de la forme. Le rire, Ilario, a cette puissance rare – une puissance triple – de leurrer les ignares, de scandaliser les tièdes mais d’édifier les êtres de raison percevant au-delà des apparences. Je te le redis : le rire est une arme parce que le rire est un code !


 

vendredi 3 mai 2024

[Duquesnoy, Isabelle] La chambre des diablesses

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : La chambre des diablesses

Auteur : Isabelle DUQUESNOY

Parution :  2023 (Robert Laffont)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

442 accusés de commerce de sorcellerie. 36 condamnés à mort, dont ma mère, brûlée vive. Sur ordre du roi. Et moi, sa fille, dois-je tout dire pour sauver ma tête ?
 
Depuis cinq heures du matin, la foule rassemblée devant le bûcher piaffe d’impatience de voir brûler celle que l’on surnomme « la Voisin ». Son supplice sera le divertissement à ne pas manquer. Ordre du roi. On ne badine pas avec la colère de Louis XIV. Accusée de sorcellerie et de crimes atroces, elle repousse le curé qui tente de sauver son âme et s’agite comme une possédée.
- Allez tous vous faire foutre !
Et d’un seul coup la fumée montant vers le ciel emporte les cheveux fondus de la plus redoutable empoisonneuse de Paris. Bientôt, on soupçonne de complicité sa fille âgée de vingt et un ans. Ainsi, Marie-Marguerite devra tout dire : livrer les secrets de sa mère, révéler ses formules et la liste de ses clients dans la haute noblesse courtisane. Mais cela suffira-t-il à sauver sa tête ?
L’un des plus gros scandales qui ébranla le règne du Roi-Soleil est ici raconté avec la truculence et la précision historique si singulières d’Isabelle Duquesnoy.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Isabelle Duquesnoy a publié de nombreux livres, dont les remarqués La Redoutable Veuve Mozart (prix des Musiciens, Paris, 2021), L’Embaumeur ou L’Odieuse Confession de Victor Renard (prix du Roman, Saint-Maur en Poche, 2018 ; prix Passeurs d’encre, Bayeux, 2018), La Pâqueline ou Les Mémoires d’une mère monstrueuse. Son dernier roman La Chambre des diablesses est publié aux éditions Robert Laffont.

 

 

Avis :

Le 22 février 1680, Catherine Montvoisin, dite la Voisin, est brûlée vive pour son implication dans l’affaire des poisons qui fait alors scandale. Elle aussi soupçonnée, sa fille Marie-Marguerite est incarcérée à la prison de Vincennes. Pour tenter d’échapper à la peine de mort, elle relate, à l’intention de M. de la Reynie, premier lieutenant général de police de Paris, les faits et gestes de sa mère, livrant les secrets de ses activités et la liste de ses clients.

Au départ accoucheuse et guérisseuse, l’ambitieuse et cynique Voisin réalise bien vite que la fortune lui tend les bras, pourvu qu’elle s‘applique, elle qu’aucun scrupule n’étouffe, à adapter sans broncher ses services à la demande. De sage-femme à avorteuse, de pourvoyeuse de remèdes à marchande de philtres d’amour puis, surtout, de poisons, de devineresse à sorcière recourant à des cérémonies sataniques, elle devient si bien providentielle que la voilà bientôt presque victime de son succès, petites gens comme grands de ce monde piétinant sans discontinuer devant chez elle pour acheter à prix d’or poudres et maléfices destinés à résoudre leurs tracas et déboires.

« Dire aux plus grands que leurs pairs et leurs proches me consultent, tandis que je leur cache que ceux-ci viennent me demander de se débarrasser d’eux. Un vrai sac de nœuds ! Il arrive que, dans un seul foyer, on me paie doublement ! » C’est à croire que la France entière a un époux volage à retenir, un rival à éliminer, un ivrogne ou un barbon trop peu empressé de libérer la place. Venus masqués en leurs carrosses, les grands noms de la Cour ne sont pas les moins assidus. Au point qu’après le scandale et le procès qui surviendront, Louis XIV ordonnera, pour ne pas entacher durablement l’éclat de sa Cour, de faire brûler procès-verbaux et rapports de police. Il faut dire qu’il n’y aura pas jusqu’à la célèbre maîtresse royale, Madame de Montespan, à se retrouver impliquée : friande de poudres aphrodisiaques, commanditaire de messes noires comprenant des sacrifices de nourrissons, elle aurait fini par vouloir empoisonner le roi lui-même et sa maîtresse du moment, Marie Angélique de Fontanges. D’ailleurs, en tout, ce sont des milliers d’enfants et de nourrissons qui auraient été éviscérés pour fournir à la Voisin les ingrédients nécessaires à ses potions...

En virtuose des détails historiques les plus truculents, Isabelle Duquesnoy poursuit dans la veine de ses précédents romans L’embaumeur et La Pâqueline, à ceci près qu’ici, aucun personnage n’est fictif. L’on retrouve donc avec plaisir le ton réaliste et insolent, l’humour grinçant et le vocabulaire ancien qui accompagnent une narration terriblement vivante où la réalité historique dépasse de loin la fiction pour nous stupéfier littéralement. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Désormais Marie-Marguerite savait prendre sa part sans affolement. Dès que pointait une petite touffe de cheveux, la Voisin empoignait tout ce qui lui tombait sous la main : lampe à huile, crochet de balance romaine ou pelle à feu.  Alors, forcément, il n’était pas rare qu’elle déchiquette un peu le nouveau-né. Ou qu’elle blesse la petite tête, dans la difficulté à la sortir. Mais nul ne lui en faisait le reproche, car les femmes étaient résignées : les chirurgiens et les sages-femmes mettaient souvent leur nourrisson en pièces. 


Nombreux étaient les mort-nés, et c’est elle qui leur administrait un sacrement, signe de croix bâclé et esbroufe en latin, toutefois partagée entre ses obligations morales et ses nécessités pécuniaires.
 — J’ai entendu parler d’un tire-tête à trois branches et d’un levier. J’ai bien envie de me les procurer. Mais si les nourrissons survivent, on me payera moins que pour un baptême de cadavre. Quand je les sauve, c’est vingt sous, tandis que pour une petite prière avant de l’enterrer, j’en prends trente. C’est à réfléchir…


La réputation de la Voisin étant établie jusqu’à la cour de Louis XIV, on échangeait son nom lors d’une promenade, ou durant les soupers entre couples fortunés. La transmission de cette adresse devint donc un sujet de divertissement, où chacun redoublait de fantaisie.
Pour situer la rue, on battait des cils, manière d’évoquer « Beauregard », et pour indiquer le nom de la devineresse, il suffisait d’un jeu de mots sur son voisin de table. La mode des colliers à tube dévissable se répandit au sein de la compagnie des femmes mal mariées, et l’on ouvrait de merveilleux pendentifs à charnière, dont la cavité dissimulée, autrefois remplie d’une mèche de cheveux fétiche, contenait à présent le numéro 23 de sa rue.
Mais les dames ne portaient plus de grosses bagues endiamantées car, au lieu de s’extasier sur l’énorme taille de la pierre, on soupçonnait l’élégante d’y cacher un compartiment secret rempli de poison.
La ville et maintenant la cour s’endormaient dans l’illusion d’être bientôt exaucées par le ciel, auprès duquel la Voisin prétendait avoir audience de jour comme de nuit.
Son écoute assidue de toutes les confessions, sa façon de froncer les sourcils en prenant des notes, assorties au décor feutré de la deuxième chambre, réservée aux gens de qualité, attisaient de folles espérances chez les insatisfaits ou les malheureux.
Paris murmurait, sans pour autant y croire réellement, qu’elle parlait à l’oreille de Dieu.
 
 
Marie-Marguerite assistait aux réjouissances depuis le fenestron de sa chambre. Elle salivait en observant les servantes passer des plateaux entre les convives, proposant des compotes, des marmelades et des gelées. On s’amusait à manger des mousses, la bouche en cul-de-poule, car la mastication était devenue triviale ; les mouvements de mâchoires ainsi déclarés grossiers, la Voisin faisait fouetter les crèmes afin de les rendre plus légères.  Des raviers de tabac posés sur les murets de pierre invitaient les clients à s’en bourrer le nez. Les dames trempaient leurs doigts dans la poudre et s’en gavaient au point d’avoir les narines noires comme si elles avaient respiré de la boue. Certains provinciaux apportaient leur tabatière, et la jeune fille avait appris à les reconnaître ; elle en avertissait aussitôt son père :  
— Il faut prévenir Mère que l’homme à rhingrave couleur puce n’a pas d’argent. Il pique dans les assiettes, mais il ne pourra pas payer le prix d’une consultation.  
— T’en connais, des choses, ma Guiguite !  
— Quand il prend une pincée de tabac, il éternue dix fois. C’est le signe qu’il l’a remplie de bétoine, beaucoup moins chère que la nicotiane, mais ça fait éternuer, et Maman dit que ça rend bête.  
Le père descendit avertir son épouse.  
— Ah, mais je le reconnais, celui-là ! souffla-t-elle derrière la vitre au plomb. Il vient accompagner une cliente, et il en profite pour râteler toute la boustifaille. Mais il n’est pas le seul… Regarde-moi tous ces crasseux ! Le crâne infesté d’poux sous la darniche et la culotte remplie de poils gris, ils font le paon pour épater les demoiselles qui écrasent mes pétunias. Je vais ordonner à Margot de leur proposer des pipes dans une corbeille ; au moins, la fumée éloignera leur vermine de mes parterres.


Jusqu’à peu, la noble création de beaux vêtements était réservée aux hommes. On flatta donc la vocation de Marie-Marguerite aux oreilles de sa mère, tandis qu’elle hésitait sur le choix des couleurs d’étoffe. Ce n’était pas une mince affaire ; elle vérifiait l’éclat de son visage dans un miroir, des monceaux de tissu drapés sur l’épaule. Le nom des couleurs déchaînant en elle de nombreux désirs et beaucoup d’hésitations, elle les notait fidèlement, afin de les communiquer ensuite à sa fille sous forme de listes.     
Pour ma jupe « modeste » :  
Vert de mer ?  
Merdoie ou merde d’oie ?  
Trépassé revenu ?  
Pour ma jupe « friponne » :  
Face grattée ?  
Poil de rat ?  
Ris de guenon ?  
Veuve réjouie ?  
Brun constipé ?  
Pour ma jupe « secrète » :  
Singe envenimé ?  
Espagnol mourant ?  
Temps perdu ?  
Baise-moi-ma-mignonne ? 


Les médecins tentaient parfois de soigner leurs patients en leur soufflant de la fumée dans l’anus, croyant que la fumée pouvait réamorcer la respiration. Celui qui recevait ce traitement était souvent moqué, à condition qu’il se réveille. On l’appelait alors « l’enfoiré » ou « l’enfumé » et l’on s’amusait du fait qu’il « l’avait eu dans le cul ».


Il n’y a pas que les religieuses qui enfantent dans les couvents. Chaque jour, des femmes célibataires y accouchent, sous de faux noms. On les surnomme « madame d’une fesse », car elles profitent de leur anonymat pour s’inventer des quartiers de noblesse. La santé du nouveau-né ne les intéresse pas. Ces poufiotes n’ont le plus souvent qu’une fantaisie à l’esprit : revenir au plus vite dans les draps du galant avant qu’il ne les remplace. Aussi, lorsqu’un enfant mâle peine à pousser son premier cri, nul ne l’y aide. Au contraire : on conseille à la jeune mère de le serrer un peu trop fort contre son sein, histoire de lui faire avaler sa langue.


Et là, Marie-Marguerite, je reconnais mon formidable talent : dire aux plus grands que leurs pairs et leurs proches me consultent, tandis que je leur cache que ceux-ci viennent me demander de se débarrasser d’eux. Un vrai sac de nœuds ! Il arrive que, dans un seul foyer, on me paie doublement !


Le mari Leféron avait la réputation d’être bon juge, ne craignant pas d’assumer les décisions pénibles, aimant respecter les règles et d’une conversation fort ennuyeuse d’après moi. Son caractère indépendant et juste, lors du procès de Fouquet, a beaucoup marqué les esprits. « Mon mari est avare et déserte ma couche », se plaignait ma cliente, qui pourtant a plus de cinquante ans et la figure couverte de taches comme une poire d’octobre. Son amant, M. de Prade, l’a accompagnée chez moi. Il ne regardait guère sa maîtresse, semblant un peu écœuré par sa vilaine peau, mais son visage s’illuminait à l’évocation des richesses de sa « belle ». Est venu seul la semaine passée, me commander une poupée de cire, afin de s’attacher le cœur de Mme Leféron ; une poupée de cire, enfermée dans une boîte en fer, est à poser chaque trois jours près d’un feu de cheminée, afin d’échauffer le cœur de Mme Leféron. Elle est venue seule dix jours avant, m’acheter quelques fioles de sirop à verser dans la compote de son époux. Elle prévoit, après son veuvage, de détruire son propre fils, qu’elle déteste jusqu’à la frénésie. Elle le dit laid, « loupé comme son père et colérique.


Après avoir lu les aveux de la fille Monvoisin, Louis XIV convoque en privé Mme de Montespan et lui dit : « Par amour ? Vous osez parler d’amour quand vous m’avez fait avaler toutes sortes d’immondices qui auraient pu me mener au trépas ? De la bave de crapaud, un cœur de nouveau-né réduit en cendres, de la semence de puceau et que sais-je encore ? »


Tiens, pourquoi, dès le jour de sa naissance, une demoiselle de riche famille est-elle condamnée à l’obéissance ? Déjà négligée par ses parents du simple fait d’être une fille – un être charmant mais inutile –, on l’envoie pousser à l’abri des regards : chez une nourrice à grosses mamelles mais sans jugeote, puis dans un couvent, dès qu’elle sera en âge de recevoir une instruction. Dans ce cloître d’une rigueur qui n’connaît point la caresse, on lui enseignera ce que les hommes de son rang apprécieront : quelques notions de calcul, afin de tenir une maison et limiter les chapardages des employés. Un peu de géographie, mais pas trop, afin de ne pas éveiller en elle l’appétit du voyage. De la broderie, car il faudra s’occuper durant les conversations des messieurs, assise près des croisées, l’air de ne rien y comprendre. Du latin, naturellement sorti des livres de messe. De la modestie, ou l’art de baisser les yeux devant un compliment. Sourire, mais pas rigoler en montrant ses dents. De la musique, à condition que le couvent dispose d’instruments, à défaut d’quoi elle chantera simplement. De l’hygiène, se réduisant à une lessive deux fois par an, ainsi que le trempage de ses pieds lorsqu’ils empesteront le dortoir.
Puis, un jour, madame sa mère viendra reprendre sa morveuse, laissant une bourse remplie de pièces aux sœurs, qui l’ont correctement giflée et vexée des années durant. L’enfant découvre alors la vaste demeure de ses parents, dont elle ne connaît pas un recoin. Elle se perd dans les cuisines, où toute marque d’amitié est interdite. On l’habille, l’enrubanne jusqu’aux oreilles, puis elle apprend les révérences, l’art de manger sans montrer d’appétit. Bah oui, seuls les gueux ont faim ! Les autres dégustent par politesse ou par curiosité, ça pignoche devant l’assiette. Alors, la petite écoute les discussions légères, compte les amants de sa mère et tremble à l’idée d’être bientôt montrée, puis promise au soupirant dont la condition et le nom flattent la famille.
La voilà consacrée “Mme de Quelque-Chose”, avec château et carrosse aux armoiries du mari. Une visite régulière de sa chambre : écartement des cuisses au plus large possible, afin de satisfaire l’époux et donner au plus vite une descendance mâle. Pendant ce temps, M. de Quelque-Chose court les forêts à cheval, dépense l’argent de la dot de sa femme aux tables de jeu et s’enivre avec des putains. Mais monsieur vieillit, pue de la bouche car ses dents se gâtent. Il bande avec paresse, car ses maîtresses l’épuisent et le vin endort ses désirs. Il rapine quelques bijoux dans la cassette, afin de les perdre au tric trac ou de les offrir à une coquine qui se joue de lui.
Esseulée au fond de son lit, madame ne donne naissance qu’à des filles. Des pisseuses, comme on dit.
Puis enfin, miracle ! Un garçon !
Monsieur baise la main de sa femme, lui achète deux ou trois colifichets qu’elle pourra arborer au prochain bal donné en son honneur. Ou plutôt, en l’honneur du petit enfant mâle, dont on loue la robustesse. On plaint aussi sa laideur en cachette, lorsqu’il ressemble à son père, en miniature.
Ce qui n’est pas ton cas.
Vient alors le temps des calculs mesquins, des scènes outrageantes et des propos malheureux : ayant rempli son rôle de pouliche, madame ferme sa porte au mari, dont elle désavoue désormais les assauts comme les infidélités notoires. L’argent de sa dot entièrement dépensé en bêtises, elle doit piocher dans le tiroir de son mari, mais il en garde la clef dans son pourpoint. Alors, elle lui vole sa montre, et laisse accuser sa servante. Puis, elle songe à mettre en gage ses bijoux de famille.
Mais une amie lui conseille de recourir à de plus efficaces moyens : me rencontrer, moi.  
On songe d’abord à se faire lire la main, pour connaître un avenir dont la noirceur est déjà mesurée. Ensuite, on me porte la chemise à frotter, sans trop y croire. Alors, le projet d’assassinat mûrit doucement, au fil des frustrations. Ou, parfois, au gré d’une amitié masculine qui se transforme en passion tourmentante…
N’oublie jamais ça : je vends des remèdes à des femmes désespérées qui n’ont aucun droit ni aucun moyen honorable de gagner leur propre argent.  
Telle est la misère des nobles clientes qui fréquentent ma maison.  
De quoi nous les faire prendre en pitié quelquefois.


Je vais te conter maintenant, poursuivit Catherine à l’adresse de Marie-Marguerite qui comprenait que sa mère tentait de se justifier, le sort des filles nées pauvres, auxquelles je n’ai jamais refusé mes services : naître fille est une malchance, mais chez les gueux, c’est une malédiction. (…)
Reprenons donc, et fais un effort d’imagination. Une fois que les sages-femmes, dont j’ai fait partie, ont remodelé le petit crâne qu’elles ont déformé ou écorché, selon ses gênes pécuniaires, on décide d’offrir au ciel cet enfant chétif ou difforme. Vivant ou mort, le nouveau-né coûte toujours trop d’argent. On le baigne dans l’eau-de-vie, puis on le maillote et l’entoure d’une ficelle bien serrée, afin de lui raffermir le corps – ça, tu le sais, tu l’as appris avec moi. Les maris qui ont eu le temps de tailler un berceau dans une pièce de bois achèvent leur travail, perçant plusieurs trous dans le fond, afin que s’écoulent les urines. On suspend le lit au plafond, façon de protéger le nourrisson des morsures de rats et des coups de becs de poules, que ses yeux larmoyants attirent.
Le moment de la naissance n’est pas une fête, d’ailleurs nul n’en retient la date. Le curé se charge de noter le jour du baptême, que l’enfant soit vivant, bientôt mort ou déjà refroidi.
Entre deux tétées, Mme Pauvresse entretient son taudis ; elle nettoie son sol composé de terre battue et de poussière, et prépare les repas en attisant le feu de cheminée. Elle s’occupe du jardin, de la traite des vaches deux fois par jour, fabrique les fromages et soigne les animaux fournissant les œufs et la viande. Il n’est pas rare qu’elle doive cuire son pain, lorsque le couple possède quelques sacs de farine ; un chat est employé à chasser les rongeurs, qui pissent dans les réserves et crottent dans les tiroirs.
Qu’elle vive chez ses vieux beaux-parents ou flanquée de nombreux enfants, elle dort avec eux : tous ensemble, dans le même lit ! Ce lit dans lequel meurt le vieux, dont on redoutait les toux nocturnes, qui réveillaient la maisonnée aspergée de postillons. Mme Pauvresse met au monde un enfant chaque année, conçu au milieu des petits endormis et près de la vieille veuve, qui perd la vue. Ou feint de ne rien voir, ces choses-là n’étant plus de son âge, ni engageantes. (…)
Durant le travail des jeunes parents, l’ancêtre surveille les enfants, épluche les légumes de la soupe et retourne les viandes séchées pendues au-dessus du feu de cheminée. Elle raconte de fabuleuses histoires, évoque ses souvenirs et transmet son peu de savoir.
Puis, elle meurt à son tour.  
Encore des frais ! Il faut payer son enterrement, ailleurs que dans le potager, puisque c’est interdit.  
Puis, Mme Pauvresse se met à rêver d’une autre vie, dans laquelle elle se transporte déjà : vêtue proprement et peut-être de dernière mode paysanne, elle serait à la tête de cette maison et saurait profiter des trois sous que lui rapporte la vente de son lait de vache ou de chèvre, de ses œufs, et d’un cochon engraissé chaque semestre. Il suffirait d’envoyer travailler les garçons ailleurs. Et d’encourager les filles à la chasse au mari, à traîner en ville, quitte à ce qu’elles perdent leur virginité en même temps que leurs dents de lait.  
Parlant de mari : M. Pauvre qui continue à sauter sur le ventre de sa femme commence à fatiguer son monde : trop saoul pour se lever dès l’aube, il titube en chemise et maltraite sa marmaille, autant que son épouse.  
Qu’il aille au diable !  
Justement, les commères racontent au marché qu’une femme habitant Villeneuve-sur-Gravois reçoit toutes les demandes et exauce les prières, même les plus folles. Ou les moins avouables.  
Ces rumeurs prétendent aussi que j’aurais appris mon métier d’empoisonneuse dans les hospices, en abrégeant les souffrances des malades que je jugeais condamnés.  
Mais combien coûteraient les services de cette magicienne ? se demandent ces femmes trop tôt vieillies. Oh ! on la dit très arrangeante ! Elle fait crédit aux indigents, et accepte parfois même d’être payée en cageots de blettes ou en têtes de veau farcies…  
Jour de foire sur le pont, Mme Pauvresse insiste pour que ses enfants tiennent son étal d’œufs, pendant qu’elle ira faire une petite commission… jusqu’à ma porte.


Les jeunes enfants dont les viscères étaient nécessaires aux distillations venant à manquer, la Voisin se trouva dans l’obligation de refuser des commandes.  
Elle avait enquêté auprès des sages-femmes pour savoir si des scrupules les empêchaient de fournir les petits cœurs et les intestins qu’elle attendait. Mais non ! Les accoucheuses n’avaient pas modifié leurs habitudes, et elles ne rechignaient pas. Simplement, beaucoup d’épouses se refusaient de plus en plus à leurs maris, fatiguées de souffrir pour rien. Catherine avait eu connaissance par ses clientes des plaintes de Madame, duchesse d’Orléans, après seulement cinq ans de mariage avec Monsieur, frère du roi. Elle comparait sa matrice à un tuyau d’orgue, ne servant qu’à recevoir la semence du mari, puis à expulser un corps. Démembré ou mort.  
À dix-neuf ans passés, Marie-Marguerite observait et comprenait le malheur d’être née femelle, cette image de boyau, stilligouttée dans son esprit mature, lui faisant envisager une union comme une menace continue ; l’on mourait trop en couches et l’on était aussi vite remplacée.
La faute incombait aux chirurgiens, qui sapaient la profession. Devenus très à la mode, depuis qu’un certain François Mauriceau avait écrit son Traité des femmes grosses et celles qui sont nouvellement accouchées, ils étaient réclamés aux accouchements, jusque dans la petite bourgeoisie. Ce Mauriceau, très pieux et fort cultivé, formait à son art de nombreux jeunes gens à tous les coins de Paris et, à cause de leur bonne réputation, on n’appelait plus les employées de la Voisin. Ces hommes animés des plus nobles intentions et convaincus de leur grand savoir se pavanaient même dans le petit parc de Catherine, lors de consultations nocturnes. Ils n’en demeuraient pas moins des incapables aux yeux de leur hôtesse, et elle ne pouvait s’empêcher de les haïr.  
Le M. Mauriceau prétendait être guidé dans ses mains par Dieu, et contestait le savoir des sages-femmes.  
— De mon temps, les femmes mouraient moins souvent, fulminait Catherine. Et je n’quittais jamais leur chevet sans leur proposer des plantes fortifiantes à consommer, contrairement à ces culs pourris d’chirurgiens, qui s’enfuient pour ne pas être responsables du désastre.  
Ce soir-là, il promenait sa supériorité dans le jardin, un verre de vin de Champagne à la main, se plaisant à raconter le dernier accouchement difficile pour lequel on l’avait appelé. Deux jeunes qu’il avait formés venaient d’abandonner une femme, après avoir tiré comme des sonneurs de cloche sur l’enfant encore vivant, le premier lui ayant arraché la tête, le second, les bras et un pied. Tel un sauveur de l’humanité, M. Mauriceau était arrivé le dernier, se contentant de retirer ce qu’il restait au fond de la matrice de la malheureuse, morte d’infection six jours plus tard.


La Reynie a pris des notes de tout ce qu’il entendait et a fait arrêter la Voisin soixante-sept jours après ses deux comparses. Elle a immédiatement avoué avoir brûlé dans le four de son alambic ou enterré les restes d’au moins deux mille cinq cents enfants.  
Entre le 10 avril 1679 et le 21 juillet 1682, la Chambre ardente créée pour ce dossier a interrogé quatre cent quarante-deux accusés, et ordonné l’arrestation de trois cent soixante-sept d’entre eux.  
Une grande partie de la noblesse a été relâchée, après avoir désigné des personnes de première importance (dont Mme de Montespan, la favorite), bénéficiant de la volonté du roi de ne pas ébruiter la culpabilité de son proche entourage. En effet, Louis XIV redoutait que le peuple ne découvre que, malgré les règles de vie qu’il avait imposées, celui-ci était composé de scélérats.  
Pour autant, 218 accusés ont été maintenus en prison.  
36 ont été condamnés à mort.  
4 sont partis aux galères.  
23 ont été bannis.

 

 

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