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vendredi 3 mai 2024

[Duquesnoy, Isabelle] La chambre des diablesses

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : La chambre des diablesses

Auteur : Isabelle DUQUESNOY

Parution :  2023 (Robert Laffont)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

442 accusés de commerce de sorcellerie. 36 condamnés à mort, dont ma mère, brûlée vive. Sur ordre du roi. Et moi, sa fille, dois-je tout dire pour sauver ma tête ?
 
Depuis cinq heures du matin, la foule rassemblée devant le bûcher piaffe d’impatience de voir brûler celle que l’on surnomme « la Voisin ». Son supplice sera le divertissement à ne pas manquer. Ordre du roi. On ne badine pas avec la colère de Louis XIV. Accusée de sorcellerie et de crimes atroces, elle repousse le curé qui tente de sauver son âme et s’agite comme une possédée.
- Allez tous vous faire foutre !
Et d’un seul coup la fumée montant vers le ciel emporte les cheveux fondus de la plus redoutable empoisonneuse de Paris. Bientôt, on soupçonne de complicité sa fille âgée de vingt et un ans. Ainsi, Marie-Marguerite devra tout dire : livrer les secrets de sa mère, révéler ses formules et la liste de ses clients dans la haute noblesse courtisane. Mais cela suffira-t-il à sauver sa tête ?
L’un des plus gros scandales qui ébranla le règne du Roi-Soleil est ici raconté avec la truculence et la précision historique si singulières d’Isabelle Duquesnoy.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Isabelle Duquesnoy a publié de nombreux livres, dont les remarqués La Redoutable Veuve Mozart (prix des Musiciens, Paris, 2021), L’Embaumeur ou L’Odieuse Confession de Victor Renard (prix du Roman, Saint-Maur en Poche, 2018 ; prix Passeurs d’encre, Bayeux, 2018), La Pâqueline ou Les Mémoires d’une mère monstrueuse. Son dernier roman La Chambre des diablesses est publié aux éditions Robert Laffont.

 

 

Avis :

Le 22 février 1680, Catherine Montvoisin, dite la Voisin, est brûlée vive pour son implication dans l’affaire des poisons qui fait alors scandale. Elle aussi soupçonnée, sa fille Marie-Marguerite est incarcérée à la prison de Vincennes. Pour tenter d’échapper à la peine de mort, elle relate, à l’intention de M. de la Reynie, premier lieutenant général de police de Paris, les faits et gestes de sa mère, livrant les secrets de ses activités et la liste de ses clients.

Au départ accoucheuse et guérisseuse, l’ambitieuse et cynique Voisin réalise bien vite que la fortune lui tend les bras, pourvu qu’elle s‘applique, elle qu’aucun scrupule n’étouffe, à adapter sans broncher ses services à la demande. De sage-femme à avorteuse, de pourvoyeuse de remèdes à marchande de philtres d’amour puis, surtout, de poisons, de devineresse à sorcière recourant à des cérémonies sataniques, elle devient si bien providentielle que la voilà bientôt presque victime de son succès, petites gens comme grands de ce monde piétinant sans discontinuer devant chez elle pour acheter à prix d’or poudres et maléfices destinés à résoudre leurs tracas et déboires.

« Dire aux plus grands que leurs pairs et leurs proches me consultent, tandis que je leur cache que ceux-ci viennent me demander de se débarrasser d’eux. Un vrai sac de nœuds ! Il arrive que, dans un seul foyer, on me paie doublement ! » C’est à croire que la France entière a un époux volage à retenir, un rival à éliminer, un ivrogne ou un barbon trop peu empressé de libérer la place. Venus masqués en leurs carrosses, les grands noms de la Cour ne sont pas les moins assidus. Au point qu’après le scandale et le procès qui surviendront, Louis XIV ordonnera, pour ne pas entacher durablement l’éclat de sa Cour, de faire brûler procès-verbaux et rapports de police. Il faut dire qu’il n’y aura pas jusqu’à la célèbre maîtresse royale, Madame de Montespan, à se retrouver impliquée : friande de poudres aphrodisiaques, commanditaire de messes noires comprenant des sacrifices de nourrissons, elle aurait fini par vouloir empoisonner le roi lui-même et sa maîtresse du moment, Marie Angélique de Fontanges. D’ailleurs, en tout, ce sont des milliers d’enfants et de nourrissons qui auraient été éviscérés pour fournir à la Voisin les ingrédients nécessaires à ses potions...

En virtuose des détails historiques les plus truculents, Isabelle Duquesnoy poursuit dans la veine de ses précédents romans L’embaumeur et La Pâqueline, à ceci près qu’ici, aucun personnage n’est fictif. L’on retrouve donc avec plaisir le ton réaliste et insolent, l’humour grinçant et le vocabulaire ancien qui accompagnent une narration terriblement vivante où la réalité historique dépasse de loin la fiction pour nous stupéfier littéralement. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Désormais Marie-Marguerite savait prendre sa part sans affolement. Dès que pointait une petite touffe de cheveux, la Voisin empoignait tout ce qui lui tombait sous la main : lampe à huile, crochet de balance romaine ou pelle à feu.  Alors, forcément, il n’était pas rare qu’elle déchiquette un peu le nouveau-né. Ou qu’elle blesse la petite tête, dans la difficulté à la sortir. Mais nul ne lui en faisait le reproche, car les femmes étaient résignées : les chirurgiens et les sages-femmes mettaient souvent leur nourrisson en pièces. 


Nombreux étaient les mort-nés, et c’est elle qui leur administrait un sacrement, signe de croix bâclé et esbroufe en latin, toutefois partagée entre ses obligations morales et ses nécessités pécuniaires.
 — J’ai entendu parler d’un tire-tête à trois branches et d’un levier. J’ai bien envie de me les procurer. Mais si les nourrissons survivent, on me payera moins que pour un baptême de cadavre. Quand je les sauve, c’est vingt sous, tandis que pour une petite prière avant de l’enterrer, j’en prends trente. C’est à réfléchir…


La réputation de la Voisin étant établie jusqu’à la cour de Louis XIV, on échangeait son nom lors d’une promenade, ou durant les soupers entre couples fortunés. La transmission de cette adresse devint donc un sujet de divertissement, où chacun redoublait de fantaisie.
Pour situer la rue, on battait des cils, manière d’évoquer « Beauregard », et pour indiquer le nom de la devineresse, il suffisait d’un jeu de mots sur son voisin de table. La mode des colliers à tube dévissable se répandit au sein de la compagnie des femmes mal mariées, et l’on ouvrait de merveilleux pendentifs à charnière, dont la cavité dissimulée, autrefois remplie d’une mèche de cheveux fétiche, contenait à présent le numéro 23 de sa rue.
Mais les dames ne portaient plus de grosses bagues endiamantées car, au lieu de s’extasier sur l’énorme taille de la pierre, on soupçonnait l’élégante d’y cacher un compartiment secret rempli de poison.
La ville et maintenant la cour s’endormaient dans l’illusion d’être bientôt exaucées par le ciel, auprès duquel la Voisin prétendait avoir audience de jour comme de nuit.
Son écoute assidue de toutes les confessions, sa façon de froncer les sourcils en prenant des notes, assorties au décor feutré de la deuxième chambre, réservée aux gens de qualité, attisaient de folles espérances chez les insatisfaits ou les malheureux.
Paris murmurait, sans pour autant y croire réellement, qu’elle parlait à l’oreille de Dieu.
 
 
Marie-Marguerite assistait aux réjouissances depuis le fenestron de sa chambre. Elle salivait en observant les servantes passer des plateaux entre les convives, proposant des compotes, des marmelades et des gelées. On s’amusait à manger des mousses, la bouche en cul-de-poule, car la mastication était devenue triviale ; les mouvements de mâchoires ainsi déclarés grossiers, la Voisin faisait fouetter les crèmes afin de les rendre plus légères.  Des raviers de tabac posés sur les murets de pierre invitaient les clients à s’en bourrer le nez. Les dames trempaient leurs doigts dans la poudre et s’en gavaient au point d’avoir les narines noires comme si elles avaient respiré de la boue. Certains provinciaux apportaient leur tabatière, et la jeune fille avait appris à les reconnaître ; elle en avertissait aussitôt son père :  
— Il faut prévenir Mère que l’homme à rhingrave couleur puce n’a pas d’argent. Il pique dans les assiettes, mais il ne pourra pas payer le prix d’une consultation.  
— T’en connais, des choses, ma Guiguite !  
— Quand il prend une pincée de tabac, il éternue dix fois. C’est le signe qu’il l’a remplie de bétoine, beaucoup moins chère que la nicotiane, mais ça fait éternuer, et Maman dit que ça rend bête.  
Le père descendit avertir son épouse.  
— Ah, mais je le reconnais, celui-là ! souffla-t-elle derrière la vitre au plomb. Il vient accompagner une cliente, et il en profite pour râteler toute la boustifaille. Mais il n’est pas le seul… Regarde-moi tous ces crasseux ! Le crâne infesté d’poux sous la darniche et la culotte remplie de poils gris, ils font le paon pour épater les demoiselles qui écrasent mes pétunias. Je vais ordonner à Margot de leur proposer des pipes dans une corbeille ; au moins, la fumée éloignera leur vermine de mes parterres.


Jusqu’à peu, la noble création de beaux vêtements était réservée aux hommes. On flatta donc la vocation de Marie-Marguerite aux oreilles de sa mère, tandis qu’elle hésitait sur le choix des couleurs d’étoffe. Ce n’était pas une mince affaire ; elle vérifiait l’éclat de son visage dans un miroir, des monceaux de tissu drapés sur l’épaule. Le nom des couleurs déchaînant en elle de nombreux désirs et beaucoup d’hésitations, elle les notait fidèlement, afin de les communiquer ensuite à sa fille sous forme de listes.     
Pour ma jupe « modeste » :  
Vert de mer ?  
Merdoie ou merde d’oie ?  
Trépassé revenu ?  
Pour ma jupe « friponne » :  
Face grattée ?  
Poil de rat ?  
Ris de guenon ?  
Veuve réjouie ?  
Brun constipé ?  
Pour ma jupe « secrète » :  
Singe envenimé ?  
Espagnol mourant ?  
Temps perdu ?  
Baise-moi-ma-mignonne ? 


Les médecins tentaient parfois de soigner leurs patients en leur soufflant de la fumée dans l’anus, croyant que la fumée pouvait réamorcer la respiration. Celui qui recevait ce traitement était souvent moqué, à condition qu’il se réveille. On l’appelait alors « l’enfoiré » ou « l’enfumé » et l’on s’amusait du fait qu’il « l’avait eu dans le cul ».


Il n’y a pas que les religieuses qui enfantent dans les couvents. Chaque jour, des femmes célibataires y accouchent, sous de faux noms. On les surnomme « madame d’une fesse », car elles profitent de leur anonymat pour s’inventer des quartiers de noblesse. La santé du nouveau-né ne les intéresse pas. Ces poufiotes n’ont le plus souvent qu’une fantaisie à l’esprit : revenir au plus vite dans les draps du galant avant qu’il ne les remplace. Aussi, lorsqu’un enfant mâle peine à pousser son premier cri, nul ne l’y aide. Au contraire : on conseille à la jeune mère de le serrer un peu trop fort contre son sein, histoire de lui faire avaler sa langue.


Et là, Marie-Marguerite, je reconnais mon formidable talent : dire aux plus grands que leurs pairs et leurs proches me consultent, tandis que je leur cache que ceux-ci viennent me demander de se débarrasser d’eux. Un vrai sac de nœuds ! Il arrive que, dans un seul foyer, on me paie doublement !


Le mari Leféron avait la réputation d’être bon juge, ne craignant pas d’assumer les décisions pénibles, aimant respecter les règles et d’une conversation fort ennuyeuse d’après moi. Son caractère indépendant et juste, lors du procès de Fouquet, a beaucoup marqué les esprits. « Mon mari est avare et déserte ma couche », se plaignait ma cliente, qui pourtant a plus de cinquante ans et la figure couverte de taches comme une poire d’octobre. Son amant, M. de Prade, l’a accompagnée chez moi. Il ne regardait guère sa maîtresse, semblant un peu écœuré par sa vilaine peau, mais son visage s’illuminait à l’évocation des richesses de sa « belle ». Est venu seul la semaine passée, me commander une poupée de cire, afin de s’attacher le cœur de Mme Leféron ; une poupée de cire, enfermée dans une boîte en fer, est à poser chaque trois jours près d’un feu de cheminée, afin d’échauffer le cœur de Mme Leféron. Elle est venue seule dix jours avant, m’acheter quelques fioles de sirop à verser dans la compote de son époux. Elle prévoit, après son veuvage, de détruire son propre fils, qu’elle déteste jusqu’à la frénésie. Elle le dit laid, « loupé comme son père et colérique.


Après avoir lu les aveux de la fille Monvoisin, Louis XIV convoque en privé Mme de Montespan et lui dit : « Par amour ? Vous osez parler d’amour quand vous m’avez fait avaler toutes sortes d’immondices qui auraient pu me mener au trépas ? De la bave de crapaud, un cœur de nouveau-né réduit en cendres, de la semence de puceau et que sais-je encore ? »


Tiens, pourquoi, dès le jour de sa naissance, une demoiselle de riche famille est-elle condamnée à l’obéissance ? Déjà négligée par ses parents du simple fait d’être une fille – un être charmant mais inutile –, on l’envoie pousser à l’abri des regards : chez une nourrice à grosses mamelles mais sans jugeote, puis dans un couvent, dès qu’elle sera en âge de recevoir une instruction. Dans ce cloître d’une rigueur qui n’connaît point la caresse, on lui enseignera ce que les hommes de son rang apprécieront : quelques notions de calcul, afin de tenir une maison et limiter les chapardages des employés. Un peu de géographie, mais pas trop, afin de ne pas éveiller en elle l’appétit du voyage. De la broderie, car il faudra s’occuper durant les conversations des messieurs, assise près des croisées, l’air de ne rien y comprendre. Du latin, naturellement sorti des livres de messe. De la modestie, ou l’art de baisser les yeux devant un compliment. Sourire, mais pas rigoler en montrant ses dents. De la musique, à condition que le couvent dispose d’instruments, à défaut d’quoi elle chantera simplement. De l’hygiène, se réduisant à une lessive deux fois par an, ainsi que le trempage de ses pieds lorsqu’ils empesteront le dortoir.
Puis, un jour, madame sa mère viendra reprendre sa morveuse, laissant une bourse remplie de pièces aux sœurs, qui l’ont correctement giflée et vexée des années durant. L’enfant découvre alors la vaste demeure de ses parents, dont elle ne connaît pas un recoin. Elle se perd dans les cuisines, où toute marque d’amitié est interdite. On l’habille, l’enrubanne jusqu’aux oreilles, puis elle apprend les révérences, l’art de manger sans montrer d’appétit. Bah oui, seuls les gueux ont faim ! Les autres dégustent par politesse ou par curiosité, ça pignoche devant l’assiette. Alors, la petite écoute les discussions légères, compte les amants de sa mère et tremble à l’idée d’être bientôt montrée, puis promise au soupirant dont la condition et le nom flattent la famille.
La voilà consacrée “Mme de Quelque-Chose”, avec château et carrosse aux armoiries du mari. Une visite régulière de sa chambre : écartement des cuisses au plus large possible, afin de satisfaire l’époux et donner au plus vite une descendance mâle. Pendant ce temps, M. de Quelque-Chose court les forêts à cheval, dépense l’argent de la dot de sa femme aux tables de jeu et s’enivre avec des putains. Mais monsieur vieillit, pue de la bouche car ses dents se gâtent. Il bande avec paresse, car ses maîtresses l’épuisent et le vin endort ses désirs. Il rapine quelques bijoux dans la cassette, afin de les perdre au tric trac ou de les offrir à une coquine qui se joue de lui.
Esseulée au fond de son lit, madame ne donne naissance qu’à des filles. Des pisseuses, comme on dit.
Puis enfin, miracle ! Un garçon !
Monsieur baise la main de sa femme, lui achète deux ou trois colifichets qu’elle pourra arborer au prochain bal donné en son honneur. Ou plutôt, en l’honneur du petit enfant mâle, dont on loue la robustesse. On plaint aussi sa laideur en cachette, lorsqu’il ressemble à son père, en miniature.
Ce qui n’est pas ton cas.
Vient alors le temps des calculs mesquins, des scènes outrageantes et des propos malheureux : ayant rempli son rôle de pouliche, madame ferme sa porte au mari, dont elle désavoue désormais les assauts comme les infidélités notoires. L’argent de sa dot entièrement dépensé en bêtises, elle doit piocher dans le tiroir de son mari, mais il en garde la clef dans son pourpoint. Alors, elle lui vole sa montre, et laisse accuser sa servante. Puis, elle songe à mettre en gage ses bijoux de famille.
Mais une amie lui conseille de recourir à de plus efficaces moyens : me rencontrer, moi.  
On songe d’abord à se faire lire la main, pour connaître un avenir dont la noirceur est déjà mesurée. Ensuite, on me porte la chemise à frotter, sans trop y croire. Alors, le projet d’assassinat mûrit doucement, au fil des frustrations. Ou, parfois, au gré d’une amitié masculine qui se transforme en passion tourmentante…
N’oublie jamais ça : je vends des remèdes à des femmes désespérées qui n’ont aucun droit ni aucun moyen honorable de gagner leur propre argent.  
Telle est la misère des nobles clientes qui fréquentent ma maison.  
De quoi nous les faire prendre en pitié quelquefois.


Je vais te conter maintenant, poursuivit Catherine à l’adresse de Marie-Marguerite qui comprenait que sa mère tentait de se justifier, le sort des filles nées pauvres, auxquelles je n’ai jamais refusé mes services : naître fille est une malchance, mais chez les gueux, c’est une malédiction. (…)
Reprenons donc, et fais un effort d’imagination. Une fois que les sages-femmes, dont j’ai fait partie, ont remodelé le petit crâne qu’elles ont déformé ou écorché, selon ses gênes pécuniaires, on décide d’offrir au ciel cet enfant chétif ou difforme. Vivant ou mort, le nouveau-né coûte toujours trop d’argent. On le baigne dans l’eau-de-vie, puis on le maillote et l’entoure d’une ficelle bien serrée, afin de lui raffermir le corps – ça, tu le sais, tu l’as appris avec moi. Les maris qui ont eu le temps de tailler un berceau dans une pièce de bois achèvent leur travail, perçant plusieurs trous dans le fond, afin que s’écoulent les urines. On suspend le lit au plafond, façon de protéger le nourrisson des morsures de rats et des coups de becs de poules, que ses yeux larmoyants attirent.
Le moment de la naissance n’est pas une fête, d’ailleurs nul n’en retient la date. Le curé se charge de noter le jour du baptême, que l’enfant soit vivant, bientôt mort ou déjà refroidi.
Entre deux tétées, Mme Pauvresse entretient son taudis ; elle nettoie son sol composé de terre battue et de poussière, et prépare les repas en attisant le feu de cheminée. Elle s’occupe du jardin, de la traite des vaches deux fois par jour, fabrique les fromages et soigne les animaux fournissant les œufs et la viande. Il n’est pas rare qu’elle doive cuire son pain, lorsque le couple possède quelques sacs de farine ; un chat est employé à chasser les rongeurs, qui pissent dans les réserves et crottent dans les tiroirs.
Qu’elle vive chez ses vieux beaux-parents ou flanquée de nombreux enfants, elle dort avec eux : tous ensemble, dans le même lit ! Ce lit dans lequel meurt le vieux, dont on redoutait les toux nocturnes, qui réveillaient la maisonnée aspergée de postillons. Mme Pauvresse met au monde un enfant chaque année, conçu au milieu des petits endormis et près de la vieille veuve, qui perd la vue. Ou feint de ne rien voir, ces choses-là n’étant plus de son âge, ni engageantes. (…)
Durant le travail des jeunes parents, l’ancêtre surveille les enfants, épluche les légumes de la soupe et retourne les viandes séchées pendues au-dessus du feu de cheminée. Elle raconte de fabuleuses histoires, évoque ses souvenirs et transmet son peu de savoir.
Puis, elle meurt à son tour.  
Encore des frais ! Il faut payer son enterrement, ailleurs que dans le potager, puisque c’est interdit.  
Puis, Mme Pauvresse se met à rêver d’une autre vie, dans laquelle elle se transporte déjà : vêtue proprement et peut-être de dernière mode paysanne, elle serait à la tête de cette maison et saurait profiter des trois sous que lui rapporte la vente de son lait de vache ou de chèvre, de ses œufs, et d’un cochon engraissé chaque semestre. Il suffirait d’envoyer travailler les garçons ailleurs. Et d’encourager les filles à la chasse au mari, à traîner en ville, quitte à ce qu’elles perdent leur virginité en même temps que leurs dents de lait.  
Parlant de mari : M. Pauvre qui continue à sauter sur le ventre de sa femme commence à fatiguer son monde : trop saoul pour se lever dès l’aube, il titube en chemise et maltraite sa marmaille, autant que son épouse.  
Qu’il aille au diable !  
Justement, les commères racontent au marché qu’une femme habitant Villeneuve-sur-Gravois reçoit toutes les demandes et exauce les prières, même les plus folles. Ou les moins avouables.  
Ces rumeurs prétendent aussi que j’aurais appris mon métier d’empoisonneuse dans les hospices, en abrégeant les souffrances des malades que je jugeais condamnés.  
Mais combien coûteraient les services de cette magicienne ? se demandent ces femmes trop tôt vieillies. Oh ! on la dit très arrangeante ! Elle fait crédit aux indigents, et accepte parfois même d’être payée en cageots de blettes ou en têtes de veau farcies…  
Jour de foire sur le pont, Mme Pauvresse insiste pour que ses enfants tiennent son étal d’œufs, pendant qu’elle ira faire une petite commission… jusqu’à ma porte.


Les jeunes enfants dont les viscères étaient nécessaires aux distillations venant à manquer, la Voisin se trouva dans l’obligation de refuser des commandes.  
Elle avait enquêté auprès des sages-femmes pour savoir si des scrupules les empêchaient de fournir les petits cœurs et les intestins qu’elle attendait. Mais non ! Les accoucheuses n’avaient pas modifié leurs habitudes, et elles ne rechignaient pas. Simplement, beaucoup d’épouses se refusaient de plus en plus à leurs maris, fatiguées de souffrir pour rien. Catherine avait eu connaissance par ses clientes des plaintes de Madame, duchesse d’Orléans, après seulement cinq ans de mariage avec Monsieur, frère du roi. Elle comparait sa matrice à un tuyau d’orgue, ne servant qu’à recevoir la semence du mari, puis à expulser un corps. Démembré ou mort.  
À dix-neuf ans passés, Marie-Marguerite observait et comprenait le malheur d’être née femelle, cette image de boyau, stilligouttée dans son esprit mature, lui faisant envisager une union comme une menace continue ; l’on mourait trop en couches et l’on était aussi vite remplacée.
La faute incombait aux chirurgiens, qui sapaient la profession. Devenus très à la mode, depuis qu’un certain François Mauriceau avait écrit son Traité des femmes grosses et celles qui sont nouvellement accouchées, ils étaient réclamés aux accouchements, jusque dans la petite bourgeoisie. Ce Mauriceau, très pieux et fort cultivé, formait à son art de nombreux jeunes gens à tous les coins de Paris et, à cause de leur bonne réputation, on n’appelait plus les employées de la Voisin. Ces hommes animés des plus nobles intentions et convaincus de leur grand savoir se pavanaient même dans le petit parc de Catherine, lors de consultations nocturnes. Ils n’en demeuraient pas moins des incapables aux yeux de leur hôtesse, et elle ne pouvait s’empêcher de les haïr.  
Le M. Mauriceau prétendait être guidé dans ses mains par Dieu, et contestait le savoir des sages-femmes.  
— De mon temps, les femmes mouraient moins souvent, fulminait Catherine. Et je n’quittais jamais leur chevet sans leur proposer des plantes fortifiantes à consommer, contrairement à ces culs pourris d’chirurgiens, qui s’enfuient pour ne pas être responsables du désastre.  
Ce soir-là, il promenait sa supériorité dans le jardin, un verre de vin de Champagne à la main, se plaisant à raconter le dernier accouchement difficile pour lequel on l’avait appelé. Deux jeunes qu’il avait formés venaient d’abandonner une femme, après avoir tiré comme des sonneurs de cloche sur l’enfant encore vivant, le premier lui ayant arraché la tête, le second, les bras et un pied. Tel un sauveur de l’humanité, M. Mauriceau était arrivé le dernier, se contentant de retirer ce qu’il restait au fond de la matrice de la malheureuse, morte d’infection six jours plus tard.


La Reynie a pris des notes de tout ce qu’il entendait et a fait arrêter la Voisin soixante-sept jours après ses deux comparses. Elle a immédiatement avoué avoir brûlé dans le four de son alambic ou enterré les restes d’au moins deux mille cinq cents enfants.  
Entre le 10 avril 1679 et le 21 juillet 1682, la Chambre ardente créée pour ce dossier a interrogé quatre cent quarante-deux accusés, et ordonné l’arrestation de trois cent soixante-sept d’entre eux.  
Une grande partie de la noblesse a été relâchée, après avoir désigné des personnes de première importance (dont Mme de Montespan, la favorite), bénéficiant de la volonté du roi de ne pas ébruiter la culpabilité de son proche entourage. En effet, Louis XIV redoutait que le peuple ne découvre que, malgré les règles de vie qu’il avait imposées, celui-ci était composé de scélérats.  
Pour autant, 218 accusés ont été maintenus en prison.  
36 ont été condamnés à mort.  
4 sont partis aux galères.  
23 ont été bannis.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 



 

vendredi 2 juillet 2021

[Duquesnoy, Isabelle] La Pâqueline ou les mémoires d'une mère monstrueuse

 






J'ai beaucoup aimé

Titre : La Pâqueline ou les mémoires d'une
            mère monstrueuse

Auteur : Isabelle DUQUESNOY

Année de parution : 2021

Editeur : La Martinière

Pages : 400






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Maudite année 1798 pour la Pâqueline ! D’abord le procès de son fils Victor, qui lui vaut une réputation ignominieuse. Et maintenant l’incendie de sa maison ! Réfugiée chez son rejeton, qui a fait fortune de son métier d’embaumeur et de trafics d’organes, exaspérée, elle accouche d’une idée diabolique : elle va lui jeter au visage les secrets dramatiques de son enfance, en couvrant les murs de ses écritures. Et ira jusqu’à le dépouiller de ses richesses...

Mais quelle est cette femme, qui suscite le dégoût autant que l’éclat de rire et l’émotion ? Et quel est donc ce roman extraordinaire, qui marie finesse et outrance, méchanceté et tendresse, érudition et imagination – jusqu’à l’apothéose finale ? Un chef-d’œuvre étonnant et drôle, qui porte la patte d’un très grand écrivain, assurément.

Après le succès de L’Embaumeur, prix Saint-Maur en poche et prix de la ville de Bayeux, Isabelle Duquesnoy nous livre le portrait d’une mère abominable, qu’on se surprendra étrangement à aimer, écrit dans une langue époustouflante, entre préciosité du XVIIIe siècle et démesure rabelaisienne. Un écrivain inclassable et majeur de ce début du XXIe siècle.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Isabelle Duquesnoy est restauratrice d'art et écrivain. Elle vit entre la Basse-Normandie et la Corse. Elle est l'auteure de L'Embaumeur (La Martinière, 2017) et des Confessions de Constance Mozart (Points).


Avis :

Déjà couverte d’opprobre par le procès et l’emprisonnement de Victor, son fils embaumeur enrichi par un trafic d’organes, la Pâqueline se retrouve à la rue après l’incendie de sa maison, cette même année 1798. Elle investit alors la demeure bourgeoise de ce rejeton exécré, et, faute d’autre moyen de subsistance, s’emploie à son pillage méthodique. Emplie d’aigreur par le contraste entre l’opulence de son fils et sa propre indigence, elle est prise d’une irrépressible impulsion : jeter le drame de sa propre vie et le secret des origines de Victor à la figure de l’absent. Ce qu’elle entreprend en couvrant d’écritures les murs du riche appartement.

J’avais apprécié L’embaumeur au-delà du coup de coeur et ne pouvais donc que me précipiter sur cette suite, que l’on peut d’ailleurs lire indépendamment. Victor croupissant désormais dans les immondes profondeurs de son cachot, où seul le paiement d’une pension peut assurer un régime adouci, le voici plus que jamais dépendant de son épouvantable mère et des méchancetés dont elle l’a depuis toujours poursuivi. La narration quitte le point de vue du fils pour embrasser cette fois celui de la mère, dont on va peu à peu comprendre les raisons de sa rancoeur et de son aversion maternelle. L’odieuse figure de cette femme sans vergogne ni morale, qui souvent choquera le lecteur pris d’une répugnance horrifiée, laisse bientôt entrevoir une existence misérable, jalonnée d’épreuves, ainsi qu’une personnalité qui, aussi fruste et bestiale soit-elle, n’en finit pas moins par révéler des facettes humaines et attachantes.

Au travers de la Pâqueline se profilent les réalités de la vie quotidienne du petit peuple de Paris et des campagnes à la fin du XVIIIe siècle, en particulier celui des femmes les moins favorisées, prostituées, servantes ou orphelines. L’on retrouve avec plaisir l’érudition de l’auteur, qui sait distiller les menus détails de la vie de l’époque dans une restitution toujours surprenante, souvent choquante et repoussante, tant elle accumule de sordide et d’horrible dans l’ordinaire misérable qui prévaut alors dans les basses couches de la société. Nombreux sont les passages qui plissent le nez du lecteur de dégoût incrédule, notamment en ce qui concerne les ahurissantes utilisations de matières humaines, le terrifiant manque d’hygiène et les crasses ignorances médicales.

Dans la même veine que L’Embaumeur, La Pâqueline m’a sensiblement moins séduite. Peut-être parce que l’effet de surprise s’y est mué chez moi en une diffuse sensation de réchauffé, et surtout à cause des éléments beaucoup plus burlesques de ce second ouvrage qui donne parfois l'impression d'une surenchère au détail écoeurant. Cette suite n’en demeure pas moins un excellent roman, original et documenté, bien écrit et agréable à lire, dans un genre inclassable qui vaut le détour. (4/5)


Citations :

Elle comprit comment ce ministre de Dieu distribuait bons points et pardons à ses brebis baveuses : un ragoût de fouine, en échange de son indulgence pour une mauvaise action. Une tarte aux nèfles, en absolution d’une galipette dans les fourrés. Son curé avait une grosse bedaine : la paroisse était une pécheresse profitable.

Pourrait-il croire, ce cher fils, que, durant mon enfance, je ne connaissais pas les serviettes de toilette ? J’utilisais un frottoir en peau de bête, afin de gratter mes bras et faire tomber ma crasse en petites boulettes oblongues. Après quoi, je changeais de chemise et me coulais dans l’une de mes deux robes. Ce qui dépassait de mes vêtements pouvait être passé à l’eau : mes mains, mon visage et mes pieds. Je ne me lavais jamais les cheveux, on m’avait affirmé que cela risquait de me rendre chauve. Ma mère enduisait mes boucles d’une “cire d’Espagne” dont les effluves de jonquille et de cannelle embaumaient la maison.

Je garde en mémoire le souvenir d’une énorme cargaison de Noirs que l’armateur se lamentait d’avoir perdue, ces gens capturés et enchaînés étaient morts les uns après les autres durant la traversée. La saleté avait causé une épidémie de fièvre dont les passagers avaient tous souffert, sans que nul n’ait pu les en guérir. Sur les cinq cents Noirs que le capitaine se vantait d’avoir entassés dans les cales du navire, il n’en restait que vingt-trois, dont la santé semblait chancelante.          
– Allez-vous en acheter un, Monsieur Delamarre ?          
– Ici, on ne les paie pas en argent, répondit-il. On les échange contre des marchandises plus onéreuses. Je doute que mes plantes médicinales intéressent cet armateur…          
– Et que deviennent ces gens, une fois qu’ils ont été choisis par quelqu’un ?         
 – Ils sont utilisés comme domestiques, mais ils ne sont pas payés. C’est un comportement que je réprouve, même si Voltaire lui-même n’y voit rien de mal. D’ailleurs on raconte qu’il a investi une petite fortune dans un navire négrier ; je t’avoue que, après avoir lu son majestueux Traité sur la tolérance, je ne comprends plus les raisonnements de ce grand esprit.



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lundi 28 décembre 2020

[Duquesnoy, Isabelle] La redoutable veuve Mozart

 


 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La redoutable veuve Mozart

Auteur : Isabelle DUQUESNOY

Parution : 2019 (Editions de la Martinière)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Wolfgang Amadeus Mozart était un génie.
Mort ruiné, enterré sans grande pompe, il aurait pourtant pu sombrer dans l'oubli... Si Constanze Mozart ne l'avait pas adoré au point de sacrifier leurs propres enfants à la gloire de son défunt mari. Si elle ne lui avait pas survécu pendant cinquante-et-un ans, bataillant jour et nuit pour la postérité de son œuvre. Si elle n'avait pas gratté la terre à mains nues pour retrouver son squelette, ni rebaptisé son jeune fils « Wolfgang Mozart II » pour le produire dans toutes les cours d’Europe…
Le deuil de Constanze révéla une femme d’affaires intransigeante, un caractère hors norme : une veuve redoutable. Voici le destin extraordinaire et romanesque d’une femme d’une grande modernité.

Après la publication du très remarqué L’Embaumeur, lauréat de deux prix, Isabelle Duquesnoy revient avec un nouveau roman érudit et jubilatoire. Fascinée par la figure de Constanze Mozart, elle y a travaillé vingt ans.  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Isabelle Duquesnoy est restauratrice d'art et écrivain. Elle vit entre la Basse-Normandie et la Corse. Elle est l'auteure de L'Embaumeur (La Martinière, 2017) et des Confessions de Constance Mozart (Points).

 

 

Avis :

Lorsque Mozart meurt en 1791, laissant une œuvre boudée par Vienne et une montagne de dettes, sa veuve Constance réagit en femme de tête avec une obsession : retrouver l’aisance et prendre sa revanche sur le mépris autrichien. Pendant un demi-siècle, elle s’activera à la postérité du musicien, valorisant son œuvre, travaillant à la reconnaissance de la propriété intellectuelle, impulsant la création de musées, fondations et monuments, encourageant le commerce d’objets à son effigie. Se révélant une redoutable femme d’affaires, elle assurera sa fortune et le succès posthume de Mozart, se montrant par ailleurs impitoyable pour ses deux fils, écrasés par la comparaison avec leur père…

Wolfgang et Constance Mozart ont déjà inspiré à Isabelle Duquesnoy plusieurs romans et films-documentaires qui lui ont valu la reconnaissance d’une expertise certaine sur le sujet. Elle nous fait découvrir ici le musicien sous un angle original, au travers des commentaires de sa veuve Constance sur leur vie commune, dans un long entretien apocryphe avec l’aîné de leurs deux fils encore vivants. La parfaite connaissance de l’auteur, tant de la vie de Mozart et de sa correspondance, que des plus fins détails historiques de l’époque, donne, non seulement un récit d’une véracité sans faille, mais aussi des personnages saisissants de vie et de profondeur, dans une narration aux mille précisions piquantes et souvent surprenantes.

Se dessine peu à peu le portrait d’une femme de caractère, autoritaire et astucieuse en affaires, qui sut retourner à son avantage une situation devenue critique et assurer à Mozart d’entrer à jamais dans la postérité. Impressionnante d’énergie et d’habileté, Constance apparaît aussi redoutablement vindicative et rancunière. Gare à ceux qu’elle trouva en travers de sa route : elle eut pour eux la dent particulièrement dure. Sacrifiés à son ambition, ses fils en ont eux aussi fait les frais, et l’on frémit au fil des pages des rigueurs de sa tendresse et de la dureté de ses propos.

J’avais été enchantée par L’embaumeur. La redoutable veuve Mozart renouvelle mon enthousiasme. Isabelle Duquesnoy excelle à distiller avec le plus grand naturel son immense culture historique, qui fait de ses récits des lectures passionnantes et des rencontres inoubliables avec des personnages littéralement ressuscités sous sa plume. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

– Une domestique recevait 12 florins par an de salaire. Les dettes du couple Mozart en 1791 s’élevaient donc à deux cent cinquante années d’un salaire de serviteur ;
– une robe de dame, ornée de quelques fioritures, coûtait 100 florins ; pour s’en offrir une, la domestique des Mozart devait économiser l’intégralité de son salaire durant neuf ans. C’est pourquoi les vêtements, les perruques et les souliers des défunts étaient revendus. Les boutiques de prêt-à-porter n’existaient pas ; seules les personnes aisées pouvaient se faire confectionner des vêtements par une couturière, copiant les modèles représentés dans les revues de mode. Très influente, la mode française était suivie en Europe, mais de façon moins changeante ; ce qui n’était plus en vogue à Paris pouvait l’être encore à l’étranger durant plusieurs années.

Dans la matinée, un employé administratif que Trou du Cul avait fait mander s’avança vers toi tandis que je me précipitais, les bras écartés pour lui barrer le passage.
– Ne touchez pas à mes enfants !
– Madame, personne ne vous les retirera, répondit l’homme avec patience. Du moins jusqu’à ce que l’aîné ait atteint ses sept ans.
– Et après ? m’inquiétai-je, comme une folle que l’on menace de l’asile. L’inconnu se frotta le menton et s’adressa à toi.
– Quel âge as-tu, mon petit Carl ?
Tais-toi ! t’ordonnai-je. Ne réponds pas ! L’homme sourit un peu.
– Vous savez bien qu’il est interdit à une femme seule d’élever un garçon au-delà de cet âge. Il devra être confié à un homme, qui s’occupera de son éducation afin d’en faire un adulte sans vice.
Le vice était une obsession de cette époque, comme si les mères étaient responsables des mœurs de leurs fils. Dès qu’un père mourait, les garçonnets risquaient de tourner invertis ! Tu comprends, nous étions jugées inaptes à faire de vous de vrais hommes, il fallait donc vous sauver de nos griffes. Moi, je connais un père qui a transformé son garnement en imbécile, et cela ne l’a pas empêché de préférer la compagnie des garçons. Le père a respecté la loi, mais son chérubin risque la prison à la première dénonciation.
(…)
– Serai-je obligée de me remarier pour que vous me laissiez élever mes deux fils sans limite d’âge ?
 – Non, répondit l’homme. Il suffira de leur octroyer un tuteur, mais l’aîné devra vivre chez lui.
 
Un nouveau dentiste a lancé une mode épouvantable dis-je. Il arrache les dents blanches des jeunes ramoneurs pour les planter ensuite dans la bouche des nobles, peu regardants sur le prix. Ainsi est-il courant de croiser des vieillards souriants et de jeunes montagnards la bouche rentrée en dedans comme de vieux singes.

Puisque Vienne laissait crever ses artistes dans le dénuement, j’étais déterminée à faire en sorte que Wolfgang ne tombât jamais dans l’oubli. Je souhaitais que Vienne se morde les doigts d’avoir laissé Papa sans un florin devant lui ! Et s’il le fallait, j’étais prête à bâtir de mes propres mains une statue à son effigie, à dessiner les plans d’un musée à sa gloire. Ah, ce Requiem achevé m’insufflait une énergie qui me surprenait moi-même ! Quant à Salzbourg et toute sa race, je gardais en mémoire que Wolfgang haïssait cette ville jusqu’à la frénésie.

Dieu sait si le comité de la ville a tout tenté pour ralentir mes projets… Ce grand carré que tu vois là, dont on a ôté les pavés, sera l’endroit exact de la statue de bronze de ton père. On m’a montré le projet : il sera majestueux, quatre mètres de hauteur. Vêtu de ses habits favoris, il tiendra une plume dans sa main droite et une feuille de partition déroulée dans la gauche. Une longue cape, retenue à l’épaule par une houppette, lui sera drapée autour de la taille à la manière romaine. J’avais prédit qu’il reviendrait dans sa ville natale en vainqueur, alors j’ai exigé que son pied soit posé sur un rocher… Chacun interprétera ce caillou comme il le voudra ; les amateurs d’art y verront une astuce pour l’esthétique de sa posture, mais ceux qui me connaissent sauront que j’ai voulu représenter Salzbourg, écrasée par l’immortalité de Mozart.

En moins de trois mois, ma condition était passée de l’indigence à l’aisance. Tu avais probablement flairé cette aubaine, car c’est à ce moment-là que tu commenças à réclamer des habits neufs et des jouets à la mode, comme ce stupide yo-yo qu’on nommait « émigrant ». À l’âge où ton père se produisait en public et embrasait les cours, tu te contentais d’une roue qui monte et qui descend de sa ficelle… Il y a des comparaisons qu’il vaut mieux taire, quand on ne veut pas se rouler dans le burlesque.

Giacomo se disait honoré que sa chienne ait été engrossée par le compagnon de Mozart ; il conserverait un chiot pour lui, ainsi qu’un autre pour moi. S’ensuivaient d’infinies descriptions de chaque jeune, accompagnées d’un dessin montrant bien l’emplacement des taches de brun et noir qu’ils portaient sur le dos. Il me suppliait de décider promptement mon choix, car la filiation de cette portée lui attirait de nombreuses demandes. « Chacun veut ici avoir un descendant du grand Mozart ! »
Je lui proposai de relever pour moi le plus goinfre et le plus joueur des petits et de l’offrir à la personne de son choix, avisant bien celle-ci qu’il s’agissait d’un chiot de Wolfgang Mozart, portant les mêmes traits de caractère que lui ! Tu vois, rien que l’idée d’un descendant ou d’un proche de ton père mettait le monde en transe. Cet engouement fut si rapide après sa mort que je ne parvenais pas à me raisonner : c’était injuste qu’il n’ait jamais profité – oh ! quelques mois seulement ! – de cette reconnaissance internationale.
 
  

 

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mercredi 8 mai 2019

[Duquesnoy, Isabelle] L'embaumeur




 

Au delà du coup de coeur

Titre : L'embaumeur

Auteur : Isabelle DUQUESNOY

Année de parution : 2017

Editeur : La Martinière

Pages : 528







 

Présentation de l'éditeur :   

Victor Renard n’eut jamais de chance avec les femmes. À commencer par sa mère, l’épouvantable Pâqueline, qui lui reprochait d’être venu au monde en étranglant son frère jumeau de son cordon ombilical. Puis ce fut Angélique, la prostituée, qui se moquait des déclarations enflammées de Victor et de sa difformité, comme de sa « demi-molle ».
Victor échappe pourtant à sa condition misérable : il devient embaumeur. Avec les cadavres, au moins, le voilà reconnu. Et en ces temps troublés, quelle meilleure situation ? Les morts, après la Révolution, ne manquent pas dans Paris…
Mais le sort le rattrape et l’épingle, comme le papillon sur l’étaloir. Face à ses juges et à la menace de la guillotine, Victor révèle tout : ses penchants amoureux, les pratiques millénaires de la médecine des morts, le commerce des organes et les secrets de sa fortune.
Où l’on découvrira que certains tableaux de nos musées sont peints avec le sang des rois de France… 


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Auteur d’ouvrages historiques, Isabelle Duquesnoy a consacré dix ans de sa vie à ce roman, sans se soucier de savoir s’il serait publié. Elle a fait de cette obsession son chef-d’oeuvre.

 

 

Avis :

Nous sommes sous le Directoire, juste après la Terreur. Victor a une vingtaine d’années : il est embaumeur à Paris et nous relate sa vie et les évènements qui l’ont amené devant la Justice, dans ce procès dont nous sommes le public et dont nous savons juste qu’il doit aboutir à son exécution.

Enfant détesté de ses parents, en particulier de son épouvantable mère qui le poursuivra toute sa vie de ses méchancetés, Victor rencontre enfin la bonté en la personne de Monsieur Joulia, son maître d’apprentissage, qui lui transmet avec patience les rudiments de son métier : l’embaumement des morts. Pour Victor, c’est le début d’une bonne fortune, qui finira pourtant par se retourner.

Tout au long de sa narration, Victor interpelle directement le lecteur, qui se retrouve assis au milieu du public venu assister aux audiences. Sur un ton truculent débordant d’humour noir, il nous relate son métier et, au travers des mille anecdotes et détails de sa vie, parfois très glauques, ce sont toutes les mœurs de la société de son époque qui se dessinent peu à peu, dans un récit piquant et pittoresque, souvent drôle et étonnant. Victor est un véritable conteur qui sait tenir son public en haleine : jamais l’intérêt ne se relâche et le rire est souvent au rendez-vous.

Ce livre admirablement documenté, au style ciselé qui parvient à merveille à évoquer le langage de l’époque, se lit avec délectation. Il nous fait revivre l’Histoire au travers des mille détails de la vie quotidienne, parfois triviaux, mais tous constitutifs d’une réalité et d’une certaine conception de la vie et de la mort. Alors, oubliez vite vos repères contemporains et laissez vous entraîner dans cette plongée captivante dans l’ordinaire de la fin du 18e siècle : un ordinaire qui ne manquera pas de vous estomaquer. 

Au delà du coup de coeur. (6/5)

 

 

Citations:

Les demoiselles pauvres qui ne savent pas coudre doivent économiser cinq ans de leurs gages pour s’acquérir une robe soignée, dont elles auront l’usage six fois dans leur vie : au bal, afin de trouver un mari, le jour des noces avec la trouvaille, puis c’en est fini des bals car les naissances se chargent d’évincer tout projet de divertissement. Restent encore les baptêmes des enfants pour la sortie et, pour la sixième, la robe sera si démodée qu’il vaudra mieux retailler des jupes aux fillettes dans son étoffe, en fuyant les coins d’usure, à moins qu’on ne l’enfile à la vieille pour ses funérailles : un vrai gâchis.

Le rite du baptême permet de présenter le nouveau-né à la communauté des chrétiens vivants, mais également à celle de l’au-delà, des fois qu’il avalerait son vomi. (…) Bien souvent, les parents savent que l’enfant a peu de chances de survivre, mais ce n’est pas une raison pour l’exclure du jardin béni des morts. Le cimetière paroissial est le lieu où son salut éternel est assuré ; il est donc impératif de la baptiser, afin qu’il n’en soit pas exclu. Saisis-tu ? Enseveli en dehors de ce secteur, le bébé devient fantôme et gâte la vie de ses parents, sans parler de ses frères et sœurs dont il jalouse la condition.

Les enfants morts avant les rites de présentation à l’Etre Suprême sont appelés larvae. Ils sont condamnés à errer dans les ténèbres. Bien souvent, ils ne sont même pas enterrés. On les jette directement dans les fosses à déchets. Inutile de te préciser combien les parents et toute la race de ces pauvres enfants regrettent un jour leur acte barbare : le petit défunt revient pour se venger à la première occasion.

… les vendredis d’automne, mes parents partaient à la recherche de mandragores violacées que la nuit et l’orage rendaient lumineuses. A l’aide d’un poignard béni, Papa traçait trois cercles autour de la plante que ma mère lui désignait, puis il creusait délicatement pour la déplanter. Lors de son déracinement, la mandragore devait pousser un cri d’agonie insoutenable, tuant les humains dont les oreilles n’étaient pas bouchées. Mais chaque fois, on n’entendait que les vociférations de mes parents : Papa reprochait à Maman de s’être trompée de plante, tandis qu’elle le critiquait d’avoir déterré sa mandragore comme une brute.

- Connais-tu la véritable fonction des lieux de dépôt des corps, tels que la basse geôle, les hôpitaux et les offices comme le nôtre ? (…) Les dépôts servent à attendre.
- Attendre qui ou quoi ?
- La tache verte de l’abdomen. Sans l’apparition de cette tache, on craint l’enterrement d’une personne en torpeur. Des sommeils étranges peuvent avoir l’apparence du trépas : aucun souffle, nul battement de coeur, regard vide et froideur des membres. Ces morts qui ne l’étaient pas tout à fait se réveillent parfois brutalement au premier tracé de canif. Ou séquestrés dans un cercueil, sans que nul n’en sache.  (…) Mais lorsque la tache verte apparaît, le doute n’est plus possible…


- (…) ma mère, ou plutôt ce qu’il en reste, m’attend chaque jour, à la même heure, depuis son grabat au couvent. (…) Je ne souhaite à personne l’enfer de mes visites au milieu des râles, des bassins de pisse et des folles qu’on enchaîne aux pieds des lits. Ma mère gît dans cette marée de misère, mais elle n’a jamais voulu finir ses jours autrement que près de ces religieuses.
- … Une sainte au milieu des saintes, ajoutai-je, décidément peu inspiré.
- Oui, enfin… Elles sont dévouées, ces petites sœurs, mais elles ont la sale manie d’alléger la bourse des mourants. C’est pourquoi, je préfère lui apporter chaque jour une piécette, afin que la sainteté ne la détrousse.

Ainsi donc, ce jeune homme élégant appartenait à la race de ces inutiles sans foi ni loi, à cette redoutable catégorie d’incapables violents qui, se regroupant par vingtaine, pourchassaient les républicains et les frappaient avec leur canne alourdie de plomb. Affublée de costumes ridicules et reconnaissables, vaillante et combative à condition d’être en bande, cette jeunesse dorée et furieuse, portant un brassard de crêpe noir en souvenir des guillotinés, refusait de prononcer le moindre « r », initiale du mot Révolution.

Allez-vous danser au bal des Victimes ? (…) Moi, j’y vais souvent. (…) J’ado’e nos t ‘aditions ! Habillés en noi’, pour le deuil du ‘oi et de la ‘eine, nous nous saluons en inclinant la tête d’un coup sec, comme si la guillotine nous était b’usquement tombée dessus. C’est inc’oyable de gaieté !

Auprès de cet homme doté de la patience du muletier, j’appris la tranquillité de l’âne libéré de toute crainte.

Tout siècle est porteur de son génie, d’un personnage hors du commun, fascinant ou répugnant, démon de l’architecture ou farfadet du flûtiau, dont l’oeuvre appartient au monde une fois le titan refroidi. Une vie d’orgueil cachée derrière un masque ; tout n’est que composition, visant à étouffer la crainte de retomber dans l’oubli, puis en poussière. Nul génie n’échappe à l’insolence de la mort, et c’est bien ce qui le rend encore plus inventif : la peur.

Martin Drölling se serait emparé de nombreux coeurs embaumés des rois de France. On retrouve le jus de « mumie » sur ses peintures exposées dans l’Église Saint-Sulpice, mais également sur La Femme et la Souris, achevé en 1798, et Intérieur d’une cuisine, qui existe en deux versions (celle réalisée en 1798 est à Orléans, la seconde, réalisée en 1815, se trouve actuellement au Louvre), ainsi que Les Petits Soldats. D’autres artistes furent intéressés par les qualités de ces jus humains et achetèrent de la mumie provenant essentiellement de profanations françaises.


420 noms de maladies différents, dont 128 désignent des fièvres ! Lorsque les familles et les médecins ne comprennent rien, on dénonce toujours une fièvre : fièvre maligne, fièvre lancinante, épuisante ou ardente, fièvre putride, fièvre pourprée ou miliaire. Nul n’identifie jamais la maladie par sa cause, car elle est censée venir toujours de Dieu ou de Satan, mais uniquement par ses signes : pustules aux aisselles, toux ou point de côté, vomissements ou crachats glaireux. Les enfants succombent aux crampes et douleurs de ventre. Les paysans sèvrent leurs enfants à trois mois au lieu de vingt, s’amusa mon maître. Ces abrutis leur donnent du jus de pomme verte à boire.

Mon garçon, l’Église assure que la prière d’un mendiant a plus de chances d’être entendue par l’Etre Suprême. Non seulement on les tolère, mais on les paye pour cela… Et parfois même dans les testaments, le défunt ordonne qu’on offre à son miséreux favori plusieurs boisseaux de blé, afin de s’assurer qu’il prie à s’en racornir la langue.

Quand tu finis d’embaumer une jeune fille, tu l’habilles puis tu vérifies que la famille dépose dans son cercueil une poupée, pour représenter l’enfant qu’elle n’aura jamais. Les gens croient que la poupée lui ôtera l’envie de tuer les enfants des autres par jalousie.



Le coin des curieux :

Les cérémonies mortuaires des souverains de l’Ancien Régime, aussi fortes en symbolique que les couronnements, pouvaient durer tout un mois. Afin de maintenir l’aspect du corps et de limiter les odeurs pendant tout ce temps, la dépouille était embaumée : après l’éviscération de l’abdomen, du thorax et du crâne, elle était remplie de « baumes », produits à l’odeur agréable. Une fois prête, elle pouvait remplacer l’effigie vivante, mannequin de bois à la tête et aux mains de cire, utilisé dans l’intervalle. A l’issue de la période de recueillement et d’hommages, le corps était enfin mené en grande pompe à la basilique Saint-Denis.

Considéré dans la société chrétienne comme le siège de la piété et de la foi et donc comme l’organe humain le plus important, le coeur subissait un traitement particulier : une fois extrait, il était trempé dans de l’esprit de vin ou de l’huile de térébenthine, puis séché au moyen de plantes aromatiques. Il était ensuite conservé dans un reliquaire, comme ceux de Louis XIII et de Louis XIV en l’église Saint-Paul-Saint-Louis dans le quartier du Marais à Paris.

Quant à ces coeurs, une légende circule, que rien, malgré les recherches, ne permet de corroborer avec certitude : ils auraient servi à alimenter en pigments les peintres Martin Drölling et Alexandre Pau de Saint-Martin, leur permettant de réaliser ce que l’on appelle le brun momie ou brun égyptien, difficile à trouver au lendemain de la Révolution. Ce pigment brun-rouge, utilisé en peinture surtout en Angleterre au 19e siècle, qu’on disait issu du broyage de momies d'Égypte ancienne, était sans doute le plus souvent produit à partir de contrefaçons contenant principalement du bitume ou de l'asphalte.

Intérieur d'une cuisine (Martin Drölling - 1815)


 

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