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jeudi 13 août 2026

Critique : "Maypops" de Didier Decoin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maypops" de Didier Decoin



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Maypops

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2026 (Stock)

Pages : 408

Accès au livre : ISBN 9782234096479  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce roman s’inspire d’une histoire vraie.
Un soir de mars 1944 en Caroline du Sud, État ségrégationniste alors sous l’emprise du Ku Klux Klan, deux petites filles blanches prennent leur vélo pour aller cueillir des maypops, une variété de passiflore aux couleurs éclatantes. On retrouvera leurs corps sans vie dans un marécage d’eau croupie. Georges Stinney Jr., un jeune Noir de quatorze ans, a eu le malheur d’être le dernier à leur adresser la parole. Le garçon est accusé, condamné sans preuves après un simulacre de procès et exécuté deux mois plus tard sur la chaise électrique. Soixante-dix ans après, le procès sera réouvert.
Didier Decoin, que les faits divers ont toujours inspiré, nous emmène à la suite de la juge Lucy Mc Gillish, chargée d’étudier la révision éventuelle du jugement, et de son greffier noir, Goliath, dans la ville d’Alcolu où l’odeur des marais prend à la gorge. Qui a tué les deux innocentes fillettes ? Qui avait intérêt à juger en toute hâte l’enfant d’une famille pauvre ? Voluptueuse et imagée, la langue du romancier nous transporte du paradis des maypops à l’enfer du petit George.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain, scénariste et journaliste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier roman, suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires 1972), John L’Enfer (Prix Goncourt 1977), et Le Bureau des Jardins et des Étangs (Stock, 2017) ainsi que Le Nageur de Bizerte (2021). Après le départ de Bernard Pivot, il prend en 2020 la présidence de l’académie Goncourt pour quatre ans.

 

Avis :

Fasciné par les faits divers au point d’y avoir consacré un Dictionnaire amoureux, Didier Decoin s’en est souvent inspiré dans ses livres, interrogeant leur charge morale et sociale. Tantôt parce qu’ils révèlent l’indifférence d’une époque, comme dans Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, tantôt parce qu’ils exposent la mécanique implacable d’une justice qui broie les individus, à l’image de La Pendue de Londres ou de Madame Seyerling. Avec Maypops, inspiré d’une histoire vraie, reviennent les thèmes du racisme, de l’erreur judiciaire et de la peine de mort, dans une narration qui s’attache à réparer symboliquement une effroyable injustice.

En 1944, en marge d’une petite ville de Caroline du Sud dominée par le Ku Klux Klan, deux fillettes, Betty June et Mary Emma, sont retrouvées assassinées après être parties cueillir des maypops. Dans l’empressement à préserver l’ordre social blanc, préjugés raciaux, peur collective et besoin d’un coupable immédiat conduisent à l’arrestation sans preuve de George Stinney, un garçon noir de quatorze ans, jugé en quelques minutes puis exécuté sur une chaise électrique trop grande pour lui. Soixante-dix ans plus tard, la réouverture du dossier offre à la juge Lucy Mc Gillis et à son greffier noir, Goliath, l’occasion de revisiter les faits et de rendre justice à un enfant sacrifié par la ségrégation.

Porté par une écriture d’une grande sobriété, tout en nuance et en retenue, le récit fait surgir l’horreur à partir des faits et des comportements. Menant une véritable exploration morale, Didier Decoin montre comment une communauté ordinaire peut produire de la violence sociale, en se ralliant très vite à un coupable commode, en laissant la froideur administrative entériner l’élimination d’un enfant sans défense et en préférant détourner le regard du vrai – et embarrassant – responsable. Alternant passé et présent et faisant ainsi dialoguer les époques à travers le regard contemporain de la juge et de son greffier, il met en évidence les ambiguïtés de 1944 et révèle comment l’opinion, les habitudes et les rapports de domination ont élaboré une vérité judiciaire factice. Cette manière de laisser la réalité parler d’elle-même donne au roman une force d’autant plus saisissante que la mécanique intime de l’injustice s’y déploie avec un naturel confondant. 

L’on retrouve l’art et la manière de Didier Decoin de peindre les atmosphères : la touffeur des paysages, l’étroitesse de la ville et des mentalités, les regards qui s’évitent ou s’acharnent installent un huis clos oppressant où chaque personnage, même esquissé en peu de traits, incarne une facette de la ségrégation, et où l’innocence d’un enfant ne pèse guère face à un ordre social qui se protège lui‑même. Pourtant, par la façon dont il restitue à George et aux siens leur place et leur humanité, le livre conserve une forme de lumière, transformant un fait divers en réflexion sur la justice, la mémoire et la responsabilité collective, et offrant à l’adolescent exécuté une forme de réparation morale.

Récit de facture classique et d’une grande maîtrise, Maypops allie rigueur historique, profondeur morale et puissance narrative. En éclairant les ressorts collectifs qui ont dévoyé la machine judiciaire, en restituant avec précision une époque où la ségrégation dictait les destins et en révélant les distorsions sur lesquelles s’est construite cette affaire tragique et révoltante, le roman dépasse le cadre du fait divers pour questionner le vrai sens des mots justice, mémoire et responsabilité. Sa sobriété, son sens du détail juste et sa manière de faire dialoguer les temporalités dans un jeu de répons entre objectivité et émotion en font un ouvrage réaliste, incarné et profondément humain, qui remet honte et culpabilité à leur place légitime et restitue à une vie volée la dignité qu’on lui avait déniée. (4/5)

 

Du même auteur sur ce blog : 


 

mardi 28 avril 2026

Critique : "La vie est une chose étrange" de Donal Ryan | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La vie est une chose étrange" de Donal Ryan


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La vie est une chose étrange 
            (Strange Flowers)

Auteur : Donal RYAN

Traduction : Sabine PORTE

Parution : 2020 en anglais (Irlande),
                  2025 en français (Albin Michel)    

Pages : 256 

Accès au livre : ISBN 9782226473653  
                           en librairie

 

   

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans le comté de Tipperary, les années se suivent et se ressemblent pour Kit et Paddy Gladney, comme pour leurs parents avant eux. Jusqu’à ce jour de 1973, où Moll, leur fille, disparaît. Elle est montée dans le bus qu’elle prend chaque jour, une valise à la main, et n’est jamais rentrée.
Que lui est-il arrivé ? Est-elle morte ? Et si elle cachait une grossesse ? Paddy Gladney ne saurait dire laquelle de ces deux hypothèses serait la pire.
Lorsque, cinq ans plus tard, Moll réapparaît, elle n’est pas seule. La petite communauté de Nenagh, immuable et recroquevillée sur elle-même, vit son retour comme un bouleversement, voire une trahison, laissant éclater tensions et dissensions.
De son écriture sensible et généreuse, Donal Ryan poursuit l’exploration de l’Irlande rurale et, au-delà, de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus fragile, émouvant et insondable.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1976 à Tipperary en Irlande, Donal Ryan a été la révélation des lettres irlandaises en 2013 avec son premier roman, Le Cœur qui tourne (Albin Michel, 2015), élu Meilleur livre de l’année en Irlande, lauréat du Prix de littérature de l’Union européenne et finaliste du Man Booker Prize. Son deuxième roman, Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe (Albin Michel, 2017), a confirmé sa consécration auprès des journalistes et des lecteurs. Comparé à William Faulkner et John McGahern, salué par Anne Enright et Sebastian Barry, Donal Ryan est aujourd’hui unanimement reconnu comme l’un des grands noms de la littérature irlandaise contemporaine.

 

 

Avis :

Ancré dans l’Irlande rurale des années 1970, ce roman explore une communauté encore solidement attachée à ses traditions, où le changement social – contraception, émancipation des jeunes, tensions politiques – suscite autant la méfiance que la fascination. Dans ce comté de Tipperary marqué par l’agriculture, le hurling et le poids du catholicisme, chacun vit sous le regard des autres, la moindre entorse aux normes faisant aussitôt naître la rumeur.  

Au sein de ce monde figé, un couple ordinaire voit son existence basculer lorsque leur fille disparaît soudainement, puis revient des années plus tard. Loin d’apaiser les esprits, son retour révèle les tensions souterraines d’une société peu préparée à accueillir l’inattendu. Le roman observe alors, avec une grande délicatesse, comment un groupe social affronte – ou refuse d’affronter – ce qui échappe à son cadre mental.  

Structuré en six parties aux titres bibliques qui rappellent l’emprise du catholicisme sur les consciences, le récit se déroule comme une succession de rites de passage collectifs. Jouant des ellipses, des silences et des regards obliques, il reflète la culture du secret et de la retenue qui imprègne le village. Les personnages, davantage postures que véritables héros, incarnent chacun une manière de réagir à l’inconnu : repli, curiosité, compassion ou jugement.  

Plus qu’une intrigue, c’est une fresque sociale qui se déploie autour des mécanismes de l’exclusion. Le roman montre comment une société se protège en rejetant ce qui la dérange, comment les normes se transmettent de génération en génération, et comment les marges finissent par éroder le centre, le changement s’infiltrant, lentement, obstinément, jusqu’à entamer les certitudes les mieux ancrées. 

Peinture sensible de l’Irlande rurale, ce roman magnifiquement écrit et porté par des personnages d’une grande justesse explore avec une profonde humanité les tensions raciales, religieuses et familiales qui traversent un milieu conservateur. Si la seconde moitié paraît parfois moins maîtrisée, avec quelques choix narratifs discutables, l’ensemble n’en demeure pas moins remarquable de précision d’observation et d’empathie, offrant un regard nuancé sur des existences prises entre immobilisme et désir de transformation. (4/5)

 

lundi 29 décembre 2025

[Hollinghurst, Alan] Nos soirées

 



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Nos soirées (Our Evenings)

Auteur : Alan HOLLINGHURST

Traduction : David FAUQUEMBERG

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Albin Maichel)

Pages : 624

Accès au livre : ISBN 9782226499349  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Dave Win, enfant métis de la classe ouvrière, a treize ans lorsqu’il est invité pour la première fois au domaine des Hadlow, les mécènes qui ont financé sa bourse d’études dans la prestigieuse Bampton School. Le week-end qui se présente, avec ses défis et ses rencontres surprenantes, va lui ouvrir les portes d’un monde nouveau et l’exposer à la violence du fils Hadlow, Giles.

Tandis que le récit, embrassant un demi-siècle, s’achemine vers le présent, les valeurs et les existences respectives de Dave et de Giles divergent radicalement jusqu’à entrer en collision : l’un, devenu un acteur de théâtre talentueux, est toujours prêt à s’élever contre les conventions et la discrimination ; l’autre, puissant politicien de droite, cherche à imposer une vision de l’Angleterre profondément réactionnaire.

Sous la plume de l’un des plus brillants romanciers anglais contemporains, lauréat du Booker Prize, Nos soirées est une peinture remarquable de l’Angleterre, des années 1960 au Brexit. Une histoire de classe et de racisme, d’art et de sexualité, d’amour et de violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Considéré comme l’un des plus grands romanciers anglais contemporains, Alan Hollinghurst est l’auteur, entre autres, de La Piscine-bibliothèque (Bourgois, 1991, nouvelle traduction Albin Michel, 2015), de La Ligne de beauté (Fayard, 2005), Man Booker Prize, et finaliste du National Book Critics Circle Award, et de L’Enfant de l’étranger (Albin Michel, 2013), prix du Meilleur Livre Etranger. Lui ont aussi été décernés : le Somerset Maugham Award, le E.M. Forster Award de l’Académie américaine des Arts et de Lettres ainsi que le prix littéraire commémoratif James Tait Black.

 

Avis :

Alan Hollinghurst, figure essentielle des lettres britanniques, s’est imposé par une prose d’une grande finesse et un sens aigu des nuances psychologiques. Romancier de la mémoire et des désirs discrets, il explore depuis toujours les zones feutrées des relations humaines et le temps qui les façonne. Son dernier roman illustre une fois encore la minutie d’une plume préférant les touches délicates aux effets spectaculaires.

Tout commence aux treize ans de Dave, le narrateur, lorsqu’il passe un week‑end dans la propriété du grand‑père de Giles Hadlow, un camarade de la prestigieuse Bampton School qu’il a pu intégrer grâce à une bourse offerte par cette riche famille de mécènes. Pour cet adolescent métis issu d’un milieu modeste, cette immersion dans l’élite britannique tient de la révélation : il y découvre un univers de privilèges, de codes implicites et de relations feutrées, à mille lieues de son quotidien. Des années 1960 jusqu’au Brexit, tandis que Giles, porté par l’assurance de son milieu, embrassera une carrière politique défendant une conception ultra‑conservatrice de l’Angleterre, Dave choisira quant à lui l’accomplissement de son identité homosexuelle et de ses valeurs humanistes à travers le théâtre, observant ce microcosme sans jamais vraiment en faire partie.

Alan Hollinghurst fait de cette position de retrait le ressort du roman : un regard discret mais aigu, attentif aux infimes variations des expressions et aux silences lourds de sous‑entendus révélant les rapports de force invisibles. Conscient d’être un invité de passage dans un monde qui n’a jamais été pensé pour lui, Dave observe sans juger, enregistrant les gestes et les non‑dits d’un milieu corseté dans ses usages, persuadé de sa propre permanence. À travers cette distance sociale, affective et identitaire, l’écrivain compose une fresque d’une ampleur remarquable : les Hadlow et leur entourage apparaissent dans toute leur complexité, témoins d’un pays qui se transforme sans qu’ils en mesurent toujours la portée. Le contraste entre leur assurance et la lucidité silencieuse de Dave crée une tension mélancolique qui irrigue le récit et permet de déployer sur un demi‑siècle un portrait saisissant de l’Angleterre contemporaine, traversée par les fractures sociales, les préjugés raciaux, les élans créatifs, les désirs contrariés et les crispations identitaires annonçant les glissements idéologiques et les bouleversements à venir.

La force du roman tient aussi à l’art d’écriture d’Alan Hollinghurst, à cette phrase ample et sinueuse où les émotions affleurent par touches et où les révélations se glissent dans les interstices. L’auteur excelle à faire sentir le passage du temps sans jamais le souligner, en modulant subtilement le rythme et en laissant les années se superposer comme des couches de peinture translucide. Sa prose, d’une élégance presque musicale, rend sensibles les mouvements intérieurs des personnages autant que les transformations du pays : une écriture qui conjugue précision et retenue, ironie légère et mélancolie diffuse, donnant à l'ouvrage une profondeur où l’intime et le politique se répondent harmonieusement.

Il faut enfin souligner la place essentielle de l’homosexualité dans le roman, comme l’un des fils souterrains qui structurent l’existence de Dave et éclairent sa manière d’être au monde. Alan Hollinghurst montre comment le désir façonne les trajectoires, les amitiés, les fidélités et les renoncements, comment il se glisse dans les regards, les malentendus et les occasions manquées. L’éveil amoureux du narrateur, ses premières attirances, ses élans contrariés ou tus, sont décrits avec une délicatesse qui dit la difficulté de se construire dans une société où l’hétérosexualité demeure la norme tacite. Cette dimension intime, indissociable du contexte social, révèle les tensions entre désir et respectabilité, entre liberté et contrainte, entre ce que l’on montre et ce que l’on tait. En suivant Dave dans son parcours d’artiste, l'auteur fait de la création un espace d’émancipation, un lieu où l’identité peut se déployer sans masque et où l’amour entre hommes cesse d’être une ombre pour s'affirmer comme une force vive, parfois douloureuse mais toujours fondatrice.

Si l’intrigue peu resserrée peut déconcerter par sa lenteur assumée et par sa distance émotionnelle, l'on demeure durablement impressionné par l’ampleur et la subtilité de ce livre qui avance à pas feutrés pour mieux offrir, à qui accepte son rythme, une profondeur tout en nuances. Riche d’un demi‑siècle d’histoire intime et collective, il éclaire les transformations du présent avec une mélancolie lucide et vibrante. Gros coup de cœur pour ce livre monumental de plus de six cents pages. (5/5)

 

mercredi 22 octobre 2025

[Everett, Percival] Effacement

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Effacement (Erasure)

Auteur : Percival EVERETT

Traduction : Anne-Laure TISSUT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2001,
                  en français en 2004 (Actes Sud)
                  et en 2025 (L'Olivier)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782823622539  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je ne crois pas à la race. Je crois qu’il y a des gens prêts à me descendre, me pendre, me rouler, me faire obstacle […] à cause de ma peau noire, de mes cheveux frisés, de mon nez épaté et de mes ancêtres esclaves. Mais c’est ainsi. »
Thelonious « Monk » Ellison, écrivain noir américain, recherche désespérément le succès. Scandalisé par le triomphe d’un mauvais roman réunissant tous les clichés sur « le ghetto », il écrit sous pseudonyme une parodie intitulée Ma Pataulogie qu’il soumet à un éditeur. Les choses lui échappent totalement : le livre réintitulé Fuck devient un immense best-seller, tous saluent l’authenticité du propos sans avoir perçu la moindre ironie. Monk plonge alors dans une crise profonde qui remet en cause toute son existence.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Ecrivain américain né en 1956, Percival Everett enseigne la littérature à l’Université de Californie du Sud et a écrit plus d’une trentaine d'ouvrages. Il est lauréat du prix John-Dos-Passos 2010 et du prix de littérature Windham-Campbell 2023.

 

 

Avis :

Publié en 2001 aux États-Unis et récemment réédité dans une traduction française révisée, ce roman s’impose comme l’un des plus marquants de Percival Everett. À travers une satire incisive à la construction narrative déroutante, l’auteur met au jour les logiques d’assignation raciale à l’œuvre dans le monde littéraire américain et, plus largement, dans les industries culturelles où les écrivains issus de minorités sont trop souvent cantonnés à des rôles narratifs stéréotypés. 

De son vrai nom Thelonious Ellison, Monk, le narrateur, est un écrivain et universitaire noir dont la production littéraire, érudite et exigeante, reste désespérément confidentielle. Excédé de se voir reprocher de ne pas écrire « comme un Noir » – c’est-à-dire de ne pas produire les récits de souffrance et de violence que le lectorat réclame –, il rédige en réponse Ma Pataulogie, une parodie outrancière d’un roman de ghetto, saturé de clichés et de langage oral, qui rencontre ironiquement un succès fulgurant. Cette fiction dans la fiction occupe près d’un tiers du livre et constitue volontairement une épreuve pour le lecteur, tant son style brut et heurté, sa vulgarité assumée et la stupidité feinte de son propos, rebroussent férocement le poil.

Le triomphe de Ma Pataulogie agit comme un révélateur cruel : plus Monk s’éloigne de lui-même, plus il est acclamé. Ce renversement ironique met en lumière l’absurdité d’un système qui valorise l’excès et le spectaculaire au détriment de la complexité et de la nuance. L’auteur radicalise cette logique jusqu’à dissoudre son narrateur dans une spirale de reniement et de reconnaissance frelatée. La supercherie affecte profondément l’identité de Monk, tiraillé entre son intégrité intellectuelle et la consécration publique. Le roman explore ainsi les effets corrosifs de l’assignation raciale sur la subjectivité, en montrant comment le regard extérieur peut déformer, voire effacer la singularité d’un individu. À mesure que Ma Pataulogie triomphe, Monk s’enfonce dans une forme de dépossession intime, incapable de se reconnaître dans l’image que le succès lui renvoie.

En contrepoint de cette charge satirique, se déploient avec une intensité retenue les drames personnels qui, entre la perte de son frère, l’Alzheimer de sa mère et les tensions avec sa soeur, contribuent à isoler plus encore le narrateur. Traités avec une sobriété poignante, ces épisodes introduisent une profondeur émotionnelle qui, en contraste avec la férocité du pastiche, rappellent que derrière la critique sociale se joue la quête intime d’un homme en lutte pour préserver ce qui reste de sa dignité et de son lien aux autres. 

La structure du roman reflète l’état d’esprit du narrateur. Eclatée, elle mêle journal intime, réflexions théoriques, digressions quotidiennes, fragments universitaires et pastiches littéraires. Souvent déroutant, ce montage hétérogène incarne le morcellement identitaire de Monk et traduit son refus des cadres imposés. En sollicitant une lecture active, souvent inconfortable, l’auteur affirme une voix libre jusque dans la forme même du roman.

Satire du monde littéraire, Effacement est aussi une œuvre politique et existentielle, étroitement liée au contexte américain. En déconstruisant les attentes qui pèsent sur les écrivains noirs, Percival Everett dénonce les rôles identitaires assignés et défend une littérature affranchie des stéréotypes. À travers la trajectoire de Monk, il expose les effets délétères d’un regard normatif sur l’individu, tout en affirmant la puissance d’une écriture qui refuse les injonctions et réinvente ses propres formes. Un roman exigeant et lucide, dont la liberté narrative, portée par un humour sarcastique aussi féroce que salutaire, fait osciller le lecteur entre rire amer, désarroi et admiration. (4/5)

 

 

Citations :

Au centre de l’arbre se trouve le cœur du bois. Il ne contribue guère à nourrir l’arbre, mais en est la charpente. Le faux bois, qui alimente l’arbre, est vulnérable, et sujet aux affections fongiques ou aux attaques d’insectes. On ne voit pas la différence entre le cœur du bois et le faux bois. Mais c’est le cœur qu’il faut. Il faut aller au cœur, toujours.


Il arrivait que Père fût abrupt. Dans l’ensemble, je trouvais que c’était un homme doux, sans doute en raison de la vénération que ses patients lui témoignaient, mais on vivait avec lui comme sur le cratère du Vésuve. La comparaison serait meilleure avec un volcan en sommeil. Il ne se produisait pas vraiment d’éruption, mais c’étaient des grondements, des sifflements, et, sans que l’on comprît ce qui arrivait, tout à coup on sentait une odeur de soufre et de brûlé, et une nuée se formait dans l’air.


Son intelligence avait toujours été vive, et sa perception de Père, plus fine que ce à quoi la mienne pourrait jamais prétendre. Les ennemis se comprennent mieux que les amis.


 

jeudi 4 septembre 2025

[Charrel, Marie] Les Mangeurs de nuit

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les Mangeurs de nuit

Auteur : Marie CHARREL

Parution : 2023 (L'Observatoire)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Hannah est une Nisei, une fille d’immigrés japonais. Si son père l’a bercée de contes nippons, elle se sent avant tout canadienne ; alors pourquoi les autres enfants la traitent-ils de « sale jaune » ? Jack, lui, est un creekwalker, il veille sur la forêt et se réfugie dans les légendes autochtones depuis le départ de son frère à la guerre. Le jour où l’ermite tombe nez à nez avec un ours blanc au cœur de la Colombie-Britannique, il croit rêver – la créature n’existe que dans les mythes anciens. Pourtant, la jeune femme inconsciente qu’il recueille semble prouver le contraire : marquée des griffes de la bête, Hannah développe d’étranges dons à son réveil.

Des années 1920 à l’après-guerre, Marie Charrel brosse le portrait d’une Amérique du Nord où la magie sylvestre s’enchevêtre à la fresque historique. Contes japonais et légendes indigènes se lient dans une fabuleuse ode à la nature et à la fraternité.

 

Un mot sur l'auteur :

Journaliste au Monde où elle suit l'économie internationale, Marie Charrel est l'auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles.

 

Avis :

Des années trente à cinquante, depuis l’arrivée en Colombie-Britannique, à l’extrême Ouest du Canada, d’Aika, l’une de ces jeunes Japonaises sans plus d’avenir que l’union, conclue sur simple échange de photos, avec un compatriote déjà exilé, Les mangeurs de nuit reconstitue le difficile parcours d’intégration de sa fille Hannah, entre précarité et racisme côté hommes, magie universelle des grands espaces peuplés d’esprits et de légendes côté nature.

Sautant incessamment d’une époque à l’autre d’une manière qui semblera de prime abord presque désordonnée et quelque peu déroutante, en vérité morcelé comme un puzzle à l’image de l’identité fracassée de ses personnages déracinés et violemment ostracisés, le récit laisse peu à peu apparaître son motif central : le destin d’une Nisei - « deuxième génération » -, fille d’émigrés japonais née sur le sol canadien, comme bien d’autres après la vague qui, au début du XXe siècle, poussa les plus pauvres Nippons à partir tenter leur chance en Amérique, du Nord ou du Sud. 

Comme dans Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka, tout commence par un mariage par correspondance, entre une adolescente que son statut rend immariable au Japon et un pauvre compatriote émigré, bien content de saisir l’aubaine au seul prix de quelques photos mensongèrement avantageuses. Quelles que soient ses désillusions, la jeune femme munie d’un billet simple pour l’inconnu doit faire face à sa nouvelle vie immanquablement rude et misérable, dans une Amérique raciste à laquelle rien ne l’a préparée. Les lecteurs du roman Fantômes de Christian Kiefer savent pourtant déjà que le pire reste à venir, avec la paranoïa engendrée par la seconde guerre mondiale, et bientôt la confiscation des biens et l’internement dans des camps des Américains d’origine japonaise.

Violemment renvoyée à une identité japonaise qui lui est étrangère, la jeune Hannah se révèle plus prompte à la révolte que ses parents soucieux de se fondre dans le décor selon les règles de conduite nippones. Ce sont la forêt canadienne et la connexion à une nature aussi grandiose qu’impitoyable, en même temps que son imagination et sa propension à inventer des histoires, qui vont l’aider peu à peu à trouver l’apaisement et à rassembler les morceaux épars de son existence. L’éloignant de plus en plus de l’intolérante compagnie du Nord-Américain moyen des années cinquante, son cheminement la rapprochera d’autres parias, eux aussi spoliés par la destructrice toute-puissance de l’homme blanc : les Amérindiens. Au contact de Jack, un creekwalker – « marcheur de rivières » chargé de dénombrer les saumons – imprégné de culture gitga’at par la seconde épouse de son père et par son demi-frère métis, elle apprendra, au terme d’une expérience initiatique presque chamanique, aussi bien à vivre en paix, à l’unisson des battements de coeur de la nature, qu’à marier la magie des contes nippons à celle des mythes amérindiens.

Du terrible traitement imposé au XXe siècle à la communauté japonaise installée en Amérique au rapport destructeur de l’homme à la nature, Marie Charrel porte un regard sévère sur la société occidentale contemporaine, si oublieuse de l’antique sagesse des « peuples racines », notamment amérindiens, et de leur lien sacré au vivant et à la terre. Son récit est une invitation pleine de poésie, à l’image des lucioles mangeuses de nuit évoquées dans le titre, mais aussi très (trop?) dans l’air du temps, à revenir à davantage d’humaine humilité pour, comme nos Anciens, une vie beaucoup plus en harmonie avec notre environnement. (3,5/5)

 

Citations : 

Tandis qu’elle l’écoute, Aika entrevoit le genre d’homme qu’est son mari : un rêveur. Il est de ceux pour qui les mots et les histoires comptent plus qu’un toit solide au-dessus des têtes et un repas consistant sur la table. Il n’a pas les pieds sur terre et ne les aura sans doute jamais. Le succès de son entreprise de pêche relevait sûrement du hasard, ou bien de l’aide d’Hideki, mais certainement pas de ses talents d’homme d’affaires. Elle prend peur : Kuma emplira son cœur de phrases merveilleuses, mais quelles que soient ses promesses, ses rêveries auront toujours plus de poids que leurs besoins matériels et ses projets à elle. Les poètes font d’excellents amis, mais de piètres époux.
 

Il lui enseigne les mots japonais sans équivalent dans d’autres langues. Komorebi : les rayons du soleil jouant dans les feuillages. Kogarashi : le vent froid annonçant l’hiver. Wabi-sabi : la beauté résidant dans l’imperfection. Natsukashii : la nostalgie heureuse des temps révolus. Il lui apprend les mots d’anglais qui n’existent pas en japonais : dépaysement, frileux, se recroqueviller.           
– Tu sais ce que cela veut dire, Hannah Hoshiko ? Que les peuples qui ne partagent pas la même langue ne pensent pas de la même façon. Cela signifie aussi que les mots ont le pouvoir d’inventer le monde. N’est-ce pas merveilleux ? Souviens-toi toujours de cela, mon enfant. Peu importe ce que la vie t’arrache : tu pourras toujours le lui reprendre avec les mots.
 

La haine dont ils font l’objet est alimentée par la crainte que la politique extérieure agressive du Japon soulève, mais pas seulement. Contrairement à ce qu’affirme la propagande anti-immigration, les Japonais – dont certains sont implantés depuis le XIXe siècle, et beaucoup détiennent la citoyenneté canadienne – ne sont pas si nombreux dans le pays : guère plus de vingt-deux mille, sur une population totale de onze millions d’habitants. Ils passeraient inaperçus s’ils étaient dispersés dans le pays, comme les autres minorités.
Seulement voilà : ils sont concentrés en Colombie-Britannique, en particulier autour de Vancouver, et cela les rend visibles. Trop. On les accuse de se reproduire comme des lapins pour remplacer la population locale, alors que la moitié des nouveau-nés d’origine japonaise meurent avant d’avoir atteint l’âge d’un an. Certains groupuscules proches de l’AEL exigent qu’on les renvoie tous au Japon. D’autres qu’on les fiche, afin de les surveiller de près. Mille rumeurs courent. On raconte que le gouvernement monte des listes recensant ceux soupçonnés d’être des espions. On prétend que des hommes sont enlevés la nuit pour être interrogés.
 

Elle a beau s’efforcer d’ignorer les nouvelles, Hannah apprend dans le journal que le Japon a attaqué Pearl Harbor. Depuis, les Japonais installés en Amérique du Nord sont officiellement considérés comme des ennemis par les États-Unis et ses alliés. Des traîtres. Des agents infiltrés, prêts à passer à l’action. Les journaux les décrivent comme de perfides comploteurs dissimulant des armes. Personne ne cherche à vérifier ces informations. Personne ne les met en cause.         
Les Japonais reçoivent la directive de s’inscrire auprès des autorités. On leur interdit de circuler librement. On leur impose un couvre-feu. Les premiers mandats d’arrêt paraissent. Puis l’ordre de quitter leurs maisons tombe.         
– On va nous regrouper quelque part, tout ira bien, prétend Yusuke.         
En ville, leurs anciens amis vendent leurs commerces pour une misère aux Chinois. Les plus optimistes barricadent leurs portes dans l’espoir de retrouver leurs biens intacts à leur retour. À la campagne, la plupart des fermiers bouclent leur maison après avoir enterré dans le jardin ou à la cave les biens de valeur.
 
 
Lorsque les premiers Européens sont arrivés, ils se sont d’abord intéressés aux peaux animales, prisées par les riches du Vieux Continent. Mais ils voulaient plus. Alors, ils ont creusé le sol en de larges mines pour en extraire les métaux précieux. Mais ils voulaient plus encore. Très vite, ils ont compris que la véritable richesse de la Colombie-Britannique n’était pas les minerais, dont les filons s’épuiseraient tôt ou tard, mais ses poissons – harengs, baleines et surtout les saumons, qu’ils achetaient jusque-là aux peuples locaux pour se nourrir. Ils se sont mis à pêcher, chassant ces derniers au passage. Ils ont installé des conserveries le long des côtes et des rivières, afin d’envoyer les poissons jusqu’en Europe. Ils ont pillé l’océan pendant des décennies comme des fous, certains de leur bon droit sur la nature. Jusqu’à ce que les stocks de poissons s’amenuisent dangereusement. Lorsque le gouvernement a compris que leurs excès menaçaient de tuer la poule aux œufs d’or, il a embauché des bougres comme moi pour compter les saumons des rivières. Nos chiffres permettent de fixer les quotas limitant l’avidité des pêcheurs. 


– Ici, la survie de chaque espèce peuplant les bois dépend du saumon : les ours et les loups qui s’en repaissent, mais aussi les mousses des rives et les herbes qui absorbent les minéraux des carcasses, les mammifères se nourrissant des herbes, et je ne parle même pas des insectes. Avant que les Européens ne s’approprient leur territoire, les Tsimshian étaient les protecteurs de ce fragile équilibre. Ils prélevaient dans les rivières uniquement ce dont ils avaient besoin.        
– Les Tsimshian ?         
– Les peuples qui vivaient en Colombie-Britannique bien avant l’arrivée des colons.


Tu devras aimer tous les hommes, car il y a une part de bon en chacun d’eux.  
La vérité est que la plupart ne sont ni bons, ni mauvais. Ils survivent.


 

mercredi 13 août 2025

[Medie, Peace Adzo] Fleurs de nuit

 




J'ai aimé 

 

Titre : Fleurs de nuit (Nightbloom)

Auteur : Peace Adzo MEDIE

Traduction : Benoîte DAUVERGNE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                   en français en 2025 (Aube)

Pages : 440

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ma mère savait qu’en grandissant, ma cousine briserait tout ce qu’elle toucherait, même les personnes qui l’aimaient. »   
Selasi et Akorfa, deux cousines nées le même jour, grandissent comme des sœurs sous le regard à la fois attendri et vigilant de leurs mères respectives. Une enfance ­ghanéenne heureuse, jusqu’à ce que tout bascule. Voilà Akorfa installée à Accra, la capitale, où elle aura accès aux meilleures écoles privées du pays, à la poursuite d’un rêve : partir étudier la médecine aux États-Unis. Quant à Selasi, elle va devoir trouver des ressources là où elle pourra pour parvenir à donner un sens à son destin. De la tendresse de l’enfance aux rivalités et aux silences des adultes, ce roman nous raconte la vie de ces fillettes jusqu’à ce qu’elles-mêmes soient mères de famille. Il nous raconte aussi les bifurcations de l’existence, les choses qu’on tait et qui nous rongent, les regards croisés sur les histoires de famille toujours plus complexes qu’il n’y paraît. Il nous raconte enfin la vie dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, et ainsi nous invite au voyage. Ne passez pas votre chemin : cette saga familiale africaine est passionnante ! 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Peace Adzo Medie est une universitaire et auteure ghanéenne née en 1981. Sa seule épouse est son premier roman, déjà traduit en plusieurs langues.

 

Avis :

Alors que, dans la petite enfance, rien ne semblait pouvoir séparer Akorfa et Selasi, les deux cousines nées le même jour de 1985 au Ghana, tout change quand, envoyée chez sa grand-mère paternelle au décès de sa mère, Selasi se retrouve soudain, aux yeux de la mère d’Akorfa, le rappel vivant de toutes les haines et jalousies qui l’opposent à sa belle-famille. 

Après l’insouciance vient alors le temps d’une déchirure toujours plus large et bientôt irréconciliable, que le récit sonde depuis ses deux rives, laissant d’abord la parole à Akorfa pour son versant de l’histoire, puis, presque au mitan du livre, à Selasi pour une tout autre version qui renverse soudain les perspectives. L’antagonisme qui s’est creusé entre les deux cousines semble irréductible. C’est sans compter un secret et insupportable point commun, alors que les abus faits aux femmes se perpétuent dans l’impunité et le silence à tous les échelons de la société ghanéenne, seul capable de leur faire tant bien que mal enjamber l’héritage familial qui, de génération en génération, entrelace ses non-dits aux colères et aux rancoeurs.

Ainsi se rejoindront, dans une commune révolte, les deux chemins si différents entrepris par ces deux filles d’Afrique. L’une, endossant l’obsession maternelle d’autonomie et de revanche, pour s’extraire de sa condition de femme noire par la poursuite de l’excellence et par la réussite professionnelle aux Etats-Unis. L’autre, sans grands moyens financiers et attachée à ses racines, pour assumer fièrement son identité et trouver sa voie au Ghana à la force du poignet. Mais tout cela pour se voir toutes deux rattrapées, au final et malgré tous leurs efforts, par l’atavique destin des femmes depuis toujours résignées, dans un silence dicté par la honte, à accepter les plus bas instincts de domination masculine.

Même si peut-être parfois un peu trop stéréotypés dans un récit non dénué d'exagérations romanesques, l’on s’attache à ces deux beaux personnages de femmes, courageuses mais impuissantes à leur seule échelle, chacune aux prises avec son propre héritage familial pesant sur ses perceptions et sur ses choix. Commencé sous l’angle de ce qui ne s’avère ensuite qu’un point de vue, le récit rebondit à la plus grande surprise du lecteur pour une appréhension totalement renouvelée de la même histoire, soulignant de manière particulièrement réussie la subjectivité et les déformations de perception sous l’emprise des émotions et des traumatismes, enfin l’incommunicabilité au sein d’une même famille rendant plus compliquée encore l’approche des sujets considérés tabous. Quelle que soit la stratégie individuelle de chacun toutefois, une seule évidence : en matière de violences faites aux femmes, le silence sert toujours de caisse de résonance au mal, qu’il contribue à perpétuer de génération en génération comme s’il valait acceptation.

Un agréable roman suffisamment épais pour s’y dépayser durablement et, surtout, une gentillette déclinaison africaine de la mouvance MeToo soulignant, là-bas sans doute plus encore qu’aillleurs, l’étendue du chemin qu’il reste à parcourir. (3,5/5)

 

Citation :

La vie en Amérique avait entrouvert ma cage, mais ne m’avait pas libérée de la prison des attentes ghanéennes. J’avais fait quelques petits tours dehors, en bifurquant vers les sciences politiques par exemple, mais ce n’était que des anomalies, des moments d’embarras. Parce que j’étais surtout en paix lorsque j’étais d’accord avec eux – en particulier avec ma mère, quand nos désirs et intentions étaient alignés. Si je me sentais enfin à l’aise avec nos désaccords, cela signifierait que je rejetais ce qu’on m’avait appris à faire : respecter mes parents, ne jamais douter qu’ils voulaient le meilleur pour moi et s’assuraient que je l’obtienne, les rendre fiers. Cela signifierait que je commençais à oublier que, malgré mon autonomie, je leur appartenais toujours. J’étais moi, mais j’étais également eux.


 

jeudi 5 juin 2025

[Tharreau, Estelle] L'enfant de sel

 






J'ai aimé

 

Titre : L'enfant de sel 

Auteur : Estelle THARREAU

Parution :  2025 (Taurnada)

Pages : 287

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Adrien Destive disparaît après avoir rencontré Apolline, une adolescente tourmentée, fille d’un restaurateur en faillite. Rapidement, le cadavre d’un autre garçon est découvert tandis que des phénomènes inexpliqués obligent la journaliste, Marion Stravi, à renouer avec des techniques d’investigation paranormales qui pourraient être la clé pour sauver Adrien.
Racisme, omerta, assassinats et vaudou. Entre doutes et certitudes, Marion se lance dans une course effrénée, plongeant au cœur du mal qui couve dans la ville de Salins.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Estelle Tharreau est l’auteure d’une dizaine de romans, dont La Peine du bourreau (Prix du Roman Noir des Bibliothèques & des Médiathèques de Grand Cognac, et Prix Spécial Dora-Suarez, catégorie « Frissons », en 2021), Il était une fois la guerre (Prix Dora-Suarez, catégorie « Passion », en 2023), et Le Dernier festin des vaincus (Prix Chien Jaune, catégorie « Adulte », en 2024).

 

 

Avis :

A Salins, la réhabilitation des thermes entreprise par un certain Julien Destive sonne l’expulsion de Marc Carrière après des années de vains efforts à faire tourner un restaurant au bord de la faillite. Aussi, lorsque le fils Destive disparaît au lendemain de sa rencontre avec la fille Carrière, le mobile pourrait sembler tout trouvé si d’étranges phénomènes ne venaient intriguer la journaliste d’investigation dépêchée sur place et la mettre sur la piste d’une vieille histoire empreinte de magie vaudoue que les deux adolescents pourraient avoir déterrée pour leur plus grand péril. Malgré ses réticences face à l’irrationnel, la jeune femme amenée à s’intéresser à la religion vaudoue va en même temps découvrir que le racisme hérité de l’époque esclavagiste perpétue des ravages particulièrement violents dans cette petite ville aux apparences si tranquilles.

Addictifs et plaisants à lire, les romans noirs d’Estelle Tharreau se renouvellent dans un registre chaque fois différent pour, sous couvert d’une intrigue déstabilisante se prêtant à la restitution d’une atmosphère méphitique, mettre le doigt sur un problème de société. Le racisme et ses dérives violentes sont ici l’occasion de s’intéresser au vaudou qui, bien loin des seules pratiques occultes auxquelles on l’assimile souvent, s’avère une religion parmi d’autres, d’ordre cosmique et issue des cultes animistes africains. Et comme dans toutes les religions, la foi s’étage « de la croyance bienveillante au fanatisme meurtrier », l’on tient dans cette histoire le motif d’une confrontation féroce entre deux folies extrémistes, celle du ségrégationnisme blanc le plus dur et celle d’une riposte noire n’ayant trouvé que sa croyance en l’occulte pour exprimer sa détresse et sa colère.

Ambiance plombée, péripéties inquiétantes et suspense bien mené d’un côté, sujet intéressant que l’on aurait toutefois aimé un peu plus approfondi de l’autre : tous les ingrédients d’une veine caractéristique qui sait chaque fois se réinventer pour surprendre sont réunis pour un nouveau thriller à l’atmosphère particulière, aux couleurs du paranormal, que l’on parcourra avec plaisir, que l’on y croit ou non. Quelle que soit la religion, tout est question de foi, pour le meilleur ou pour le pire. (3,5/5)

 

 

Citations :

On est loin de ce que j’imaginais sur le vaudou. Il faut dire que je n’aie jamais eu l’occasion de bosser sur le sujet. Je pense que j’en connais autant que la plupart des gens. C’est-à-dire, rien. En fait, cette religion est issue de la spiritualité de nombreuses ethnies brassées par la traite négrière et l’esclavage, mais il en est resté une certaine unité inspirée de la vision africaine du monde et de la place que l’Homme y occupe. Dans le vaudou, l’Homme a une place centrale dans l’univers, mais le groupe prime sur l’individu. Ce n’est pas tout ; les forces immatérielles sont omniprésentes dans l’espace et l’Homme peut leur donner rendez-vous en un point matériel. Après avoir tout lu, j’en suis arrivée à la même conclusion que tes parents : à l’heure actuelle, les adeptes eux-mêmes n’ont conservé que le rituel, mais ne savent plus lui donner son sens profond.
– C’est-à-dire ?     
– Le vaudou a été un moyen de traduire les violences et la détresse pendant les années de traite et de ségrégation. Il a fini par constituer une forme de menace pour la vision blanche et dominante de cette époque. De fil en aiguille, entre réalités sociales et fantasmes, la spiritualité vaudoue a été caricaturée, dénigrée jusqu’à être assimilée à de la magie noire, à de la sorcellerie de sauvages dans l’imaginaire collectif. Mais, il y a une vraie compréhension du matériel et de l’immatériel. Une interprétation qui n’est pas plus idiote que ce que l’on peut trouver dans les autres religions. Le reste relève simplement de la foi. Tu y crois ou tu n’y crois pas.     
– Mais le vaudou peut mener à quels actes ?     
– À tous ceux que tu pourrais rencontrer dans n’importe quelle autre religion. Encore une fois, tout dépend de ta foi et de ton degré de dévotion. Ça part de la croyance bienveillante jusqu’au fanatisme meurtrier. »


Les esclaves ont reçu la liberté, mais sans compensation financière ou terre à cultiver. L’État a indemnisé les propriétaires esclavagistes qui ont pu réemployer leurs anciens esclaves dans des conditions quasi similaires puisque ces derniers n’avaient rien pour survivre.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

dimanche 6 avril 2025

[Cranor, Eli] Chiens des Ozarks

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chiens des Ozarks (Ozark Dogs)

Auteur : Eli CRANOR

Traduction : Emmanuelle HEURTEBIZE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                  en français en 2025 (Sonatine)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Taggard, Arkansas. Chômage et récession frappent durement cette petite ville des monts Ozarks. C'est là que vit Jeremiah Fitzjurls, un vétéran du Vietnam, en compagnie de sa petite-fille, Joanna, qu'il élève seul au milieu de sa casse automobile. Pour protéger celle-ci d'un monde extérieur de plus en plus hostile, Jeremiah lui a transmis tout son savoir, en particulier sur le maniement des armes et l'autodéfense. Mais aucune ressource n'est suffisante quand les Ledford, une famille de suprémacistes blancs de la région, dealers de meth, décident de s'en prendre à la jeune fille. Jeremiah comprend alors que plus rien n'arrêtera la violence, sinon peut-être la violence. 

Avec Chiens des Ozarks, salué dès sa sortie par une critique unanime, Eli Cranor brosse avec un réalisme inquiétant, quasi documentaire, un portrait de la vie dans les monts Ozarks. Entre les forces brutes de la nature et une société plus sauvage que jamais, quel espoir reste-t-il pour l'humain ? Il fallait un écrivain de la trempe d'Eli Cranor pour répondre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eli Cranor a grandi à Russellville, dans l'Arkansas, élevé par deux parents enseignants qui lui ont transmis le goût de la lecture et de l'écriture. Sportif prometteur, il devient un temps footballeur professionnel en Floride puis entraîneur, avant de revenir s'installer à Russellville avec sa femme pour enseigner l'anglais et élever ses enfants. Il est l'auteur de deux romans, Don't Know Tough (2022) et Chiens des Ozarks (2023), tous deux salués par la critique et par ses pairs. Depuis 2023, il est également écrivain résident au département des arts et humanités de l'université Arkansas Tech, et professeur au département d'anglais de cette même université.

 

Avis :

Eli Cranor n’a que deux livres à son actif, mais déjà une longue liste de prix littéraires. Pour la première fois traduit en français, il nous plonge dans une Amérique profonde angoissée par le déclin et qui, aux prises avec le chômage, la prolifération des armes et l’addiction aux narcotiques, se replie sur elle-même dans un violent mélange de paranoïa et de racisme. En ces lendemains de réélection de Trump, portrait noir et sensible d’une Amérique qui ne rêve plus.

Depuis que la fermeture de sa centrale électrique a sonné le glas de sa prospérité, la petite ville de Taggard, dans l’Arkansas, n’est plus que l’ombre d’elle-même, hantée d’immigrants acceptant des salaires de misère et de groupuscules suprémacistes attisant haine et racisme sur fond d’abrutissement à la méthadone. C’est là que Jeremiah vit de sa casse automobile, terrible symbole des reliefs d’une splendeur américaine déchue. Vétéran du Vietnam traînant ses fantômes et les cicatrices d’un drame familial, il a transformé les lieux en bunker, les classiques littéraires y côtoyant les armes de guerre, pour, son addiction à l’alcool temporairement remisée, y élever sa petite-fille Joanna à l’abri de la violence du monde.

Sa mère disparue et son père condamné à perpétuité pour le meurtre d’un fils Ledford, une famille suprémaciste connue pour ses actes de violence et son implication active dans le trafic de drogue, la jeune fille n’a pour sa part que des préoccupations tout à fait ordinaires à la veille de son départ pour l’université. Favorite de l’élection qui doit consacrer la reine du Homecoming dans son lycée, elle vient d’arracher à son grand-père la permission de minuit dont, en lieu et place du bal, elle compte bien profiter pour rejoindre en secret son petit ami. Sauf que, sortie des radars de Jeremiah, la voilà une proie rêvée pour les Ledford assoiffés de vengeance. Le vieil homme qui pensait pourtant se contenter d’assurer passivement leur sécurité va devoir reprendre les armes pour sauver une Joanna à son tour rattrapée par la violence de réalités aux antipodes du rêve américain.

Efficace et enlevé de bout en bout, ce polar dans la plus pure tradition du rural noir s’inspire d’un fait divers. Sous la fulgurance de la violence qui vient faire voler en éclats tout espoir de vie rangée, comme si, dans ces contrées abandonnées à leur agonie, la tragédie n’était qu’une longue cascade sans échappatoire, le récit sans complaisance se fait miroir d’une Amérique oubliée et misérable, laissée à ses pires démons. Ici, pas de bons ni de méchants purs et durs, mais des hommes et des femmes malmenés par l’injustice, les épreuves et le malheur, des anti-héros réagissant avec les moyens du bord, vaillance solitaire et fatiguée pour les uns, bêtise et rancoeur désespérée pour les autres.

Au travers d’un drame humain aux complexités tout sauf manichéennes, Eli Cranor réussit une peinture forte et frappante du malaise des oubliés d’un rêve américain fracturé. Une lecture aussi haletante que d’actualité. (4/5)

 

Citations :

Jeremiah avait compris il y a fort longtemps qu’un livre pouvait être une arme et, fidèle à lui-même, il s’était constitué un arsenal.


Entergy Corps avait présidé au destin de Taggard pendant près de cinquante ans, attirant les familles aisées des États avoisinants : Mississippi, Tennessee, Missouri, Louisiane, Oklahoma et Texas. Même ces cinglés de cow-boys d’Alamo avaient fait le voyage et franchi les montagnes pour réclamer leur part du boom nucléaire. Dans les années 1960, Taggard affichait la plus forte croissance des villes du pays. Mais les gens s’étaient mis à tripoter leurs thermostats, à réfléchir à des trucs comme la « consommation d’énergie » sans parler de la compétition avec le gaz naturel, le vent et les panneaux solaires. Ce qui ne tarda pas à précipiter Nuclear One et Taggard dans un déclin inexorable.


Par le passé, Bunn avait essayé de se tenir à carreau, quand les garçons étaient petits. Il avait un boulot honnête à la centrale nucléaire, il colmatait les fuites sur les conduits, réparait les rivets de la vieille tour de refroidissement. Tout avait changé quand Nuclear One avait fermé ses portes et l’usine de poulets ouvert les siennes. Bunn avait perdu son emploi et les Mexicains avaient déferlé sur Taggard. Un afflux tel qu’il avait inspiré à Bunn l’idée de créer sa propre section locale du KKK.


Il s’était documenté sur l’histoire de sa famille et les origines du clan Ledford, des Écossais d’Ulster, un groupe ethnique communément appelé « Scotch-Irish » aux États-Unis. Des gens droit sortis du plus crasseux tonneau de scotch de toute l’Irlande du Nord. Des gens qu’on avait écrasés, ostracisés, piétinés depuis la nuit des temps. Ils étaient venus ici, au début du xixe siècle, avec l’espoir de dompter les Ozarks et de creuser leur propre sillon à partir de rien, en quête d’une terre dont ils pourraient faire leur patrie.