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mercredi 4 janvier 2023

[Oppert, Claire] Le pansement Schubert

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le pansement Schubert

Auteur : Claire OPPERT

Parution : 2020 (Denoël)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

10 minutes de Schubert = 5 mg d’Oxynorm.
Mme Kessler est assise dans son fauteuil toute droite, avec son bras offert aux soins et, tandis que je joue pour elle en boucle le thème de l’andante du Trio op. 100 de Schubert, la lumière sur son visage est si intense qu’elle irradie en un flot étincelant toute la pièce, les infirmières et moi-même. Dehors, le chêne aux larges branches en reçoit lui aussi abondamment.


Lorsqu’elle n’est pas en concert à travers le monde, ou auprès de ses élèves, Claire Oppert joue pour les personnes en fin de vie, les malades douloureux, les autistes ou ceux que l’on nomme les déments. La plume délicate et poétique, la musicienne raconte autant de rencontres uniques. Des hommes et des femmes que le chant du violoncelle apaise, stimule ou réconforte.
Le moment musical au chevet des patients est un port abrité dans l’épreuve, temps suspendu propice à l’émergence des souvenirs. Il relie les êtres et témoigne de cette part vivante et intacte en chacun de nous.

 

Un mot sur l'auteur : 

Née à Paris en 1966, la violoncelliste Claire Oppert est diplômée du conservatoire Tchaïkovski de Moscou, titulaire d’une licence de philosophie et d’un diplôme universitaire d'art-thérapie. Elle est concertiste et se consacre également à l'enseignement.

 

Avis :

Dans un Ehpad d’Ile de France en 2012, le son du violoncelle de Claire Oppert calme miraculeusement une patiente atteinte de démence sénile qui refusait avec violence de se laisser soigner. Une infirmière s’exclame : « Il faudra absolument revenir pour le pansement Schubert. » C’est ainsi que débute pour la concertiste et enseignante un tout nouveau parcours : elle accompagnera une équipe médicale dans une étude clinique sur l’effet de la musique vivante sur la douleur et l’anxiété des malades, elle se formera à l’art-thérapie, et elle jouera désormais régulièrement du violoncelle auprès d’autistes profonds, en gériatrie et en soins palliatifs. Ce livre est le récit de sa bouleversante expérience.

Dès les premières lignes, l’émotion assaille le lecteur. Elle ne va plus le quitter, brouillant bien des pages dans les larmes. Et c’est le coeur chaviré que, tout au long d’une narration tissée de délicate sobriété, d’instants de poésie et, toujours, d’une empathie pleine de respect, l’on accompagne Claire Oppert dans ses rencontres, rendues si singulières et prodigieuses par la musique, au plus profond de la souffrance qui baigne certains services hospitaliers. Qu’il s’agisse de ces jeunes autistes profonds avec qui la musique permet pour la première fois de communiquer, de ces personnes âgées atteintes de démence qu’un air apaise ou relie à elles-mêmes et à leurs souvenirs les plus chers, de ces patients en fin de vie qu’une mélodie distrait de leur douleur et de leur peur, et même de ces mourants dans le coma dont la respiration soudain amplifiée et la chair de poule expriment les dernières émotions palpables quand vibre pour eux le violoncelle, chaque fois l’on est autant ému qu’impressionné par ces instants de grâce, volés, à travers la musique, à la souffrance et à la mort, quand plus rien d’autre ne peut apaiser ni réconforter.

« La musique rejoint l’être humain dans sa dimension vivante et intacte ». « C’est une irruption salvatrice qui convoque le noyau profond en nous, inaltéré et rayonnant, malgré le morcellement de la maladie grave, malgré la démence, la douleur et la mort. » « [Ce noyau qui] est le support de la Vie, [qui] est la Vie », la musique nous y relie, miraculeusement. En tous les cas, les neurosciences ont démontré que, par un phénomène de contre-stimulation sensorielle, elle diminue la perception de la douleur et atténue l’anxiété des malades, répercutant ces bienfaits sur les équipes soignantes et sur les proches.

Traversé par une intense émotion, l’on ne peut qu’applaudir et s’incliner bien bas devant cette admirable expérience musicale et humaine. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Dans un coin de l’Espace, une femme hurle et se débat. Deux infirmières s’agitent autour d’elle, la maintenant fermement pour l’empêcher de tomber de son fauteuil, tout en parant ses attaques.
Elles doivent absolument refaire le pansement de Mme Kessler. La plaie de son bras droit est purulente.
Je ne peux pas deviner son visage caché par le profil des infirmières aux sourcils froncés et aux gestes tendus. Lorsqu’elle cesse de crier, elle tente de les mordre.
Je ne sais pas ce qui me pousse à m’arrêter devant elle. Je ne prononce pas une parole. Je m’assieds et lui joue au violoncelle le thème de l’andante du Trio op. 100 de Schubert.
Il se passe trois secondes à peine, deux mesures peut-être, et son bras se détend. Il s’abandonne d’un coup. Les cris cessent, le calme revient dans la pièce. Je peux observer alors son visage, regard étonné, et à ses lèvres une ébauche de sourire.
Je joue peu ce jour-là, tant le pansement est rapide. C’est plus qu’une surprise, comme un prodige. Je vois les infirmières sourire à leur tour, l’une d’elles rit même et me dit : « Il faudra absolument revenir pour le pansement Schubert. »
C’est joliment tourné, tout à fait adéquat. L’expression est née ainsi et elle est restée par la suite.
 

Elle est arrivée environ un an après moi dans le centre. Jusque-là, elle était restée dans un hôpital psychiatrique, attachée pendant deux années, et ces derniers mois assommée de neuroleptiques surpuissants. Howard nous raconte comment il l’a sortie de l’hôpital, après de nombreuses et rocambolesques démarches. (…)
Le matin de son arrivée, Amélia est lâchée dans l’institution. C’est Howard qui l’a dit : lâchée. Je ne suis pas présente ce jour-là, mais j’apprends à mon retour qu’elle a tout détruit, avec un extincteur arraché du mur. Deux jours de travaux ont par la suite fermé les portes du centre Adam Shelton. (…)
Deux ans après son arrivée, Amélia est métamorphosée. Howard accroche sur le tableau de l’institution une photo envoyée par sa mère : on la voit assise, au milieu de toute sa famille, souriante, à côté d’un arbre de Noël. [Amélia est autiste]
 

En revenant la semaine suivante, je le trouve gravement altéré. Il est étendu sur son lit, corps marbré, visage dissimulé sous un masque à oxygène. Il est inconscient depuis la veille, ses bras reposent sur sa poitrine. On dirait qu’il attend calmement. Pourtant, quand je lui joue les premières notes de Gabriel Fauré, sa respiration s’amplifie massivement. Le tempo d’Après un rêve s’accorde à son souffle qui s’élargit peu à peu. Je suis entrée dans le rythme de sa respiration. J’ai ce privilège. Son souffle se mêle au chant de mon violoncelle. Il n’y a plus dans la chambre que nos deux respirations qui s’accordent mystérieusement sur la mélodie. Pulsation commune.
Quand je m’arrête de jouer, je constate que ses bras sont couverts de chair de poule. Après un rêve.
C ‘est notre dernier dialogue. Il meurt le jour même, une heure à peine après que j’ai quitté la chambre.
 

La maladie grave est une expérience de délogement de soi. Elle assaille le corps, enchaîne les pertes successives. Elle conteste à la personne son pouvoir d’agir sur elle-même. Elle la laisse dépourvue, étrangère à elle-même, sans demeure stable ni identifiée.


 

lundi 8 juin 2020

[Baere, Sophie (de)] Les corps conjugaux







J'ai aimé

 

Titre : Les corps conjugaux

Auteur : Sophie de BAERE

Parution : 2020 chez JC Lattès

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Fille d’immigrés italiens, Alice Callandri consacre son enfance et son adolescence à prendre la pose pour des catalogues publicitaires et à défiler lors de concours de beauté. Mais, à dix-huit ans, elle part étudier à Paris. Elle y rencontre Jean. Ils s’aiment intensément, fondent une famille, se marient. Pourtant, quelques jours après la cérémonie, Alice disparaît. Les années passent mais pas les questions. Qu’est-elle devenue  ? Pourquoi Alice a-t-elle abandonné son bonheur parfait, son immense amour, sa fille de dix ans  ?

Portrait de femme bouleversant, histoire d’un amour fou, secrets d’une famille de province  : ce texte fort et poétique questionne l’un des plus grands tabous et notre part d'humanité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sophie de Baere est diplômée en lettres et en philosophie. Après avoir habité à Reims puis à Sydney, elle s’est installée sur les hauteurs de Nice où elle vit et enseigne toujours. Elle est également auteure, compositrice et interprète de chansons françaises.
Son premier roman, La Dérobée, est paru en avril 2018 aux éditions Anne Carrière.

 

 

Avis :

Après une enfance et une adolescence de baby doll à s’exhiber dans des concours de beauté pour faire plaisir à sa mère, Alice rompt avec sa famille et sa province pour tenter sa chance à Paris. Elle y rencontre Jean, et après dix ans de parfait amour où lui est née une fille, le couple décide de se marier. Peu après les noces, Alice disparaît sans laisser de traces, plongeant mari et fille dans le désarroi et l’incompréhension. Pourtant, l’explication du mystère pourrait bien s’avérer encore plus dévastatrice que l’ignorance…

Je referme ce livre avec un curieux sentiment d’ambivalence et de perplexité : d’abord peu enthousiasmée par un début en forme de romance assez banale, ensuite sceptique face à certains hasards totalement improbables et désarçonnée par une désinhibition qui n’hésite pas à enfreindre l’un des plus grands tabous pour donner dans le carrément scabreux, j’ai finalement été emportée et impressionnée par le brio avec lequel l’auteur réussit à se tirer d’un exercice on ne peut plus périlleux.

Malgré mes réticences de taille, la puissance de la tragédie qui n’épargne aucun des personnages, tous victimes d’un premier secret de famille que l’absence de mots fera enfanter d’un drame cette fois incommensurable, a fini par déclencher mes larmes, non pas à propos de cet amour impossible et de ce couple que j’ai vu avec incompréhension s’enferrer dans l’inextricable, mais en raison des répercussions sur la fille et le petit-fils.

Si l’on peut rester dubitatif quant aux réelles intentions de ce livre - sincèrement décomplexé, délibérément choquant, ou un tantinet pervers ? -, il faut reconnaître que l’auteur se tire de sa prise de risque avec talent : ce roman qui ne laissera personne indifférent se lit d’une traite malgré les immenses réserves qu’il soulève. (3/5)

 

 

Citations :

Au fond, je crois que l’existence n’est qu’un apprentissage de la perte. À peine né, toute une galaxie disparaît. La coquille utérine, sa moiteur, la musique des bruits assourdis par l’épaisseur du ventre nous sont soudain ôtées sans ménagement. Quelques temps après, la chaude mamelle, la caresse et l’attention sans mesure font des va-et-vient douloureux puis se volatilisent à leur tour. Alors on cherche des remplaçants à la mère de l’enfance. Camarade, frère, sœur, ami, amoureux… Mais eux aussi finissent toujours par s’éloigner ou par disparaître. Jusqu’au salut ultime, la vie n’est en réalité rien d’autre qu’une succession d’éclipses.

L’existence n’est finalement faite que de mots. Ce sont eux qui subliment ou qui noircissent les destins. Ils agissent et décident, font et défont l’appétit et le désir. Ils peuvent tout répéter à l’infini. Bonheur et malheur. Guérison ou blessure. Il y a aussi les mots qui ne passent pas et ceux qui nous dépassent. À moi, les mots ont souvent manqué. À l’époque, si ma mère avait eu les bons mots, si j’avais eu les bons mots pour toi et pour Charlotte, je ne me serais peut-être pas enfuie. Nous aurions inventé autre chose. Nous aurions peut-être même été heureux.

Avant, j’aimais bien les cimetières. Quand j’étais petite, je m’amusais à lire les inscriptions gravées sur le granit des pierres tombales. (…) Et puis, j’appréciais la tranquillité des lieux et comme je croyais en Dieu, c’était comme une première prise de contact avec mon paradis futur. Mais les choses ont changé et dans ces artères grisâtres, je n’ai plus rien de cette petite fille pieuse et insouciante. L’enfance est une magie ; elle devrait prendre plus son temps. Une fois devenu adulte, on se laisse happer par la course erratique du monde et le cimetière ôte soudain ses habits fantaisistes. Ne restent plus que les costumes sombres. Et les morts à qui on faisait la conversation deviennent des cris et des sanglots qu’il faut cacher. Qu’il faut reléguer loin des vivants.

J’avance dans les rues de Melun. (…) Un couple avec une poussette. Deux personnes seules. Tous fixent leurs écrans en marchant. Pendant toutes ces années passées dans ma cahute en Baie de Somme, je n’ai pas suivi le fil de l’époque. Et depuis quelques temps, je le prends de plein fouet. C’est un fil de solitudes que les machines contribuent à allonger toujours plus et à faire tourner en rond.

On peut polir les mots mais pas les silences. Ils nous échappent et nous révèlent.

J’ai enfin saisi qu’il n’y aurait pas de suture possible, qu’un parent orphelin de son enfant ne cicatrise jamais et n’oublie pas, que rien ne sert de serrer les dents. Bien au contraire. Il faut lâcher prise, laisser nos morts marcher devant et vivre en nous, les fenêtres grandes ouvertes. Et tant pis si parfois ça claque.

 


mercredi 5 février 2020

[Dubois, Jean-Paul] Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon






 

Coup de coeur 💓💓

Titre : Tous les hommes n'habitent pas le
            monde de la même façon

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Année de parution : 2019

Editeur : Editions de l'Olivier

Pages : 256






 

 

Présentation de l'éditeur :

Cela fait deux ans que Paul Hansen purge sa peine dans la prison provinciale de Montréal. Il y partage une cellule avec Horton, un Hells Angel incarcéré pour meurtre.
Retour en arrière : Hansen est superintendant à L’Excelsior, une résidence où il déploie ses talents de concierge, de gardien, de factotum, et – plus encore – de réparateur des âmes et consolateur des affligés. Lorsqu’il n’est pas occupé à venir en aide aux habitants de L’Excelsior ou à entretenir les bâtiments, il rejoint Winona, sa compagne. Aux commandes de son aéroplane, elle l’emmène en plein ciel, au-dessus des nuages. Mais bientôt tout change. Un nouveau gérant arrive à L’Excelsior, des conflits éclatent. Et l’inévitable se produit.

Une église ensablée dans les dunes d’une plage, une mine d’amiante à ciel ouvert, les méandres d’un fleuve couleur argent, les ondes sonores d’un orgue composent les paysages variés où se déroule ce roman.

Histoire d’une vie, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est l’un des plus beaux livres de Jean-Paul Dubois. On y découvre un écrivain qu’animent le sens aigu de la fraternité et un sentiment de révolte à l’égard de toutes les formes d’injustice.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre choseSi ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).


Avis :

Fils d’un pasteur danois et de l’exploitante d’un petit cinéma de Toulouse, Paul Hansen s’est établi au Canada, où il est le concierge, l’homme à tout faire, et le confident des habitants d’une grande résidence de Montréal. Jusqu’alors heureusement partagée entre son travail et sa compagne Winona, une Irlando-Algonquine qui sillonne le pays à bord de son petit avion coursier, sa vie bascule lorsqu’un nouvel et insupportable arrivant reprend la gérance de l’immeuble. Poussé à bout, Paul commet l’irréparable et se retrouve en prison, dans la cellule d’Horton, Hells Angel condamné pour meurtre.

Construit en incessants allers-retours entre la prison et le passé que Paul ressasse depuis sa cellule, le récit retrace pas à pas ce qui a mené cet homme à perdre le contrôle de sa vie. Remontant ainsi à la tendre enfance du narrateur pour revenir peu à peu au présent, l’histoire enchaîne des tableaux tous plus saisissants les uns que les autres : d’une église ensablée au Danemark à un petit cinéma de quartier dans la France des années soixante-dix, d’une mine d’amiante à ciel ouvert au survol de lacs enneigés ou enchâssés comme des émeraudes dans les forêts québecoises, des entrailles d’un immeuble cossu à celles d’une prison où l’humanité réussit à refleurir sous les cendres de vies saccagées, chaque ambiance est sans pareille et vous transporte d’étonnements en dépaysements, dans une succession d’univers restitués avec une singulière puissance d’évocation.

Une profonde humanité et une vraie tendresse pour les personnages imprègnent les pages : campés avec la plus grande justesse, ils prennent corps au point de paraître parfaitement réels. Ils nous distillent des dialogues savoureux aux sonorités étonnamment authentiques, en particulier Horton, dont les reparties brutes de décoffrage révèlent une désarmante fragilité et une sincérité naïve pleine de bon sens qui fait souvent mouche. Curieusement, alors que les hommes sont tous les jouets malheureux de sorts souvent contraires, les femmes de ce roman savent imperturbablement tenir leur cap.

Ajoutons à tout cela le délicieux plaisir des mots et des tournures merveilleusement choisies, un humour irrésistible qui ne vous empêchera pas de verser quelques larmes, et vous regretterez d’être déjà parvenu à la dernière page de cet envoûtant livre coup de coeur. (5/5)



Citations :

Il suffit de prêter son attention et son regard pour comprendre que nous faisons tous partie d’une gigantesque symphonie qui, chaque matin, dans une étincelante cacophonie, improvise sa survie. 

Ce  minuscule  volatile  (l’oiseau-mouche) est  de  toute  façon  une  énigme  de  la  nature,  une machine infernale conçue par un aérodynamicien farceur doublé d’un anatomiste malicieux. Cet animal de 5 ou 6 centimètres possède un cœur qui bat 1 260 fois en  une  minute  et  des  poumons  qui  respirent  500  fois  durant  le  même  laps  de temps. Ses ailes peuvent pivoter dans tous les sens, lui permettant de voler aussi vite en avant qu’en arrière, en haut qu’en bas, et d’atteindre les 100 kilomètres à l’heure dans d’invraisemblables positions. Ses ailes battent 200 fois par seconde et  emprisonnent  en  permanence  des  bulles  d’air,  fabriquant  des  vortex  à  la demande. En outre, cet oiseau demeure le grand spécialiste du vol statique, de la cabriole, et possède 6 590 000 globules rouges unité par millimètre cube. Il peut également déplacer ses quelques grammes sur 800 kilomètres, doit manger huit fois par jour, et, avant de s’endormir, descendre sa température de 10 degrés tout en  réduisant  la  violence  de  son  rythme  cardiaque  à  50  pulsations  par  minute.



Du même auteur sur ce blog :

 

 




mardi 14 janvier 2020

[Pauly, Anne] Avant que j'oublie






J'ai beaucoup aimé

Titre : Avant que j'oublie

Auteur : Anne PAULY

Année de parution : 2019

Editeur : Verdier

Pages : 144






 

 

Présentation de l'éditeur :

Il y a d’un côté le colosse unijambiste et alcoolique, et tout ce qui va avec : violence conjugale, comportement irrationnel, tragi-comédie du quotidien, un « gros déglingo », dit sa fille, un vrai punk avant l’heure. Il y a de l’autre le lecteur autodidacte de spiritualité orientale, à la sensibilité artistique empêchée, déposant chaque soir un tendre baiser sur le portrait pixelisé de feue son épouse ; mon père, dit sa fille, qu’elle seule semble voir sous les apparences du premier. Il y a enfin une maison, à Carrières-sous-Poissy et un monde anciennement rural et ouvrier.

De cette maison, il va bien falloir faire quelque chose à la mort de ce père Janus, colosse fragile à double face. Capharnaüm invraisemblable, caverne d’Ali-Baba, la maison délabrée devient un réseau infini de signes et de souvenirs pour sa fille qui décide de trier méthodiquement ses affaires. Que disent d’un père ces recueils de haïkus, auxquels des feuilles d’érable ou de papier hygiénique font office de marque-page ? Même elle, sa fille, la narratrice, peine à déceler une cohérence dans ce chaos. Et puis, un jour, comme venue du passé, et parlant d’outre-tombe, une lettre arrive, qui dit toute la vérité sur ce père aimé auquel, malgré la distance sociale, sa fille ressemble tant.
Cet ouvrage a reçu le Prix Envoyé par la Poste 2019.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1974 en banlieue parisienne, Anne Pauly vit et travaille à Paris.


Avis :

La narratrice vient de perdre son père, décédé d’un cancer. Alors qu’elle range la maison désormais déserte mais encore imprégnée de la présence du vieil homme, elle se remémore sa personnalité atypique et complexe, qui fut si difficile à vivre pour ses proches. Alcoolique et violent, provocateur et insupportable, cet ours unijambiste cachait pourtant pudiquement une tendresse maladroite et une sensibilité artistique empêchée, que sa fille va s’attacher à retracer au travers des mille objets et souvenirs entassés dans sa tanière : une manière pour elle de faire petit à petit son deuil, en se réconciliant avec ce qu’il fut et ce qu’il lui a laissé.

Ce roman aux sonorités autobiographiques est émouvant à plusieurs titres : c’est bien sûr le récit d’un deuil, d’une amputation affective avec laquelle il faut apprendre à vivre, mais c’est aussi la réhabilitation d’un père que l’auteur s’applique à révéler pour ce qu’il était vraiment, un long travail nécessaire à son apaisement, pour qu’enfin la réconciliation ait lieu et l’amour puisse retrouver sa place.

Le langage employé évoque la vie de tous les jours, les mille détails absurdes, drôles ou tragiques, qui, bien au-delà du raccourci des apparences, nous font deviner les secrets parfois touchants d’un homme devenu hérisson, et que seule la fin de vie a rapproché de sa fille. La maladie, l’hôpital, la morgue, les pompes funèbres, l’office religieux et l’enterrement, puis le vide et les souvenirs, sont évoqués sur un ton doux-amer, qui oscille constamment entre le rire et les larmes, narrant avec justesse et sensibilité un cheminement douloureux et nécessaire pour le retour à la vie des survivants.

Chacun pourra trouver une émotion à sa mesure dans ce récit intimiste à la portée pourtant universelle, où l’amour, trop pudique ou masqué par le quotidien, ne trouve à s’épanouir (ou pas) que lorsqu’il est bien (trop) tard. (4/5)


Citations : 

Bon, t’as un crayon et un papier ? Je voudrais te montrer un truc que j’ai appris à mon cours de chinois. J’ai fouillé mollement dans les tiroirs de la table basse devant nous pour en extraire un crayon de couleur violet tout mâché et une vieille enveloppe décachetée. Il a commencé par dessiner ce qui ressemblait à un peigne à trois griffes, puis en dessous, une agrafe au bout gauche distendu, puis encore en dessous, deux tirets verticaux soulignés d’un sourire pris dans une parenthèse puis, finalement, le chiffre 17, tordu comme si on l’avait cogné. Tu vois, cet idéogramme, ça veut dire l’amour. Ok, j’ai dit, soulagée d’avoir à me concentrer sur autre chose que la maladie, la mort et leur sinistre cohorte de significations. Regarde, le râteau, à trois dents là, en fait c’est une main, ok ? Ok. Le truc allongé en dessous, c’est un toit, le visage en dessous, c’est le symbole du cœur, et le 17 de travers, ça signifie la personne que l’on respecte ou l’ami, ok ? Ok. Je comprenais pas grand-chose mais je hochais la tête. Donc, si on reprend, globalement, l’amour, c’est de protéger avec ta main le cœur d’une personne que tu respectes, ok ? Ok, j’ai encore répondu alors que le joli message qu’il m’adressait l’air de rien se frayait peu à peu un chemin jusqu’à mon cerveau. Et tu sais le moyen mnémotechnique que les professeurs donnent pour se souvenir de la manière dont il faut composer ce caractère ? Eh ben, c’est simple. Plus loin sur la feuille, il a redessiné le peigne à trois griffes. Ça c’est la pluie qui tombe du ciel, juste au-dessous, le toit, c’est un parapluie, et encore dessous, c’est le cœur de ton ami. Alors, l’amitié, tu vois, c’est ça. C’est protéger le cœur de ton ami de la pluie et des intempéries.

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Hiver 2020


vendredi 1 novembre 2019

[Da Costa, Mélissa] Tout le bleu du ciel






J'ai aimé

Titre : Tout le bleu du ciel

Auteur : Mélissa DA COSTA

Année de parution : 2019

Editeur : Carnets Nord

Pages : 654






 

 

Présentation de l'éditeur :

Petiteannonce.fr : Émile, 26 ans, condamné à une espérance de vie de deux ans par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) pour partager avec moi ce dernier périple.

Émile a décidé de fuir l’hôpital, la compassion de sa famille et de ses amis. À son propre étonnement, il reçoit une réponse à cette annonce. Trois jours plus tard, avec le camping-car acheté secrètement, il retrouve Joanne, une jeune femme, qui a pour seul bagage un sac à dos, un grand chapeau noir, et aucune explication sur sa présence. Ainsi commence un voyage stupéfiant de beauté. À chaque détour de ce périple naît, à travers la rencontre avec les autres et la découverte de soi, la joie, la peur, l’amitié, l’amour qui peu à peu percent la carapace de douleurs d’Émile. Une écriture vive et alerte, des dialogues impeccables, des personnages justes et attachants qui nous emportent jusqu’à un dénouement inattendu, chargé d’émotions.

On ne sort pas intact de ce récit, mené de main de maître par Mélissa Da Costa, une jeune auteure de 28 ans, qui a toujours écrit et publie là son premier roman.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mélissa Da Costa a vingt-huit ans. Après des études d’économie et de gestion, elle est chargée de communication dans le domaine de l’énergie et du climat. Elle suit également des formations en aromathérapie, naturopathie et sophrologie.


Avis : 

Emile n’est pas encore trentenaire, mais, atteint d’un Alzheimer précoce, il n’a plus que deux ans à vivre. Préférant fuir l’hôpital et l’étouffante sollicitude des siens, il décide de partir à l’aventure en camping-car, en compagnie d’une jeune fille, Joanna, recrutée par petite annonce.

Si vous entamez ces 650 pages, assurez-vous de votre provision de mouchoirs, car ce concentré d’émotions ne vous laissera pas de marbre.

Certes, ce premier roman n’est pas exempt de points faibles : même si les dialogues sonnent souvent juste, les traits de certains personnages sont parfois un peu outrés, les poncifs abondent, les bons sentiments prolifèrent, et l’on s‘agace des références trop appuyées à L’alchimiste de Paulo Coelho qui semble être LA bible de l’auteur, par ailleurs très marquée semble-t-il par les pratiques de développement personnel. Le style est fluide mais ne réussit pas vraiment à s’élever lorsqu’il évoque la beauté sauvage des lieux évoqués, et, au final, le tout présente quelques longueurs.

Pourtant, le charme opère et cette jolie histoire bien construite aux protagonistes attachants a tôt fait de vous faire oublier vos réticences pour vous emmener dans un moment de lecture fort agréable et plutôt addictif. Tendresse et bienveillance font de ce livre un petit bonheur, où l’irrémédiable issue se vit dans une tristesse pleine d’apaisement et de sérénité. Sans doute utopique et un brin naïf, ce récit donne envie d’y croire, de visiter les sites décrits et de rencontrer ses personnages, à la lumineuse humanité, qui vous laisseront un sentiment de manque une fois la dernière page tournée. (3/5)
.
La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Automne 2019

samedi 12 octobre 2019

[Andrea, Jean-Baptiste] Cent millions d'années et un jour





 

Au-delà du coup de coeur 
💓💓💓

Titre : Cent millions d'années et un jour

Auteur : Jean-Baptiste ANDREA

Année de parution : 2019

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 308






 

 

Présentation de l'éditeur :

1954. C’est dans un village perdu entre la France et l’Italie que Stan, paléontologue en fin de carrière, convoque Umberto et Peter, deux autres scientifiques. Car Stan a un projet. Ou plutôt un rêve. De ceux, obsédants, qu’on ne peut ignorer. Il prend la forme, improbable, d’un squelette. Apatosaure ? Brontosaure ? Il ne sait pas vraiment. Mais le monstre dort forcément quelque part là-haut, dans la glace. S’il le découvre, ce sera enfin la gloire, il en est convaincu. Alors l’ascension commence. Mais le froid, l’altitude, la solitude, se resserrent comme un étau. Et entraînent l’équipée là où nul n’aurait pensé aller.

De sa plume cinématographique et poétique, Jean-Baptiste Andrea signe un roman à couper le souffle, porté par ces folies qui nous hantent.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Il est réalisateur et scénariste. 
Ma reine est son premier roman.


Avis :

Juillet 1954. Les récits d’un vieil homme aujourd’hui décédé ont convaincu Stan, paléontologue français d’une cinquantaine d’années, qu’un exceptionnel spécimen de squelette de dinosaure est caché dans une grotte, à proximité d’un glacier du massif des Dolomites, entre France et Italie. Se basant sur les maigres indices en sa possession, il entraîne trois hommes : son meilleur ami et scientifique Umberto, l’assistant de ce dernier, Peter, et un guide de haute montagne, Gio, dans une expédition de plusieurs semaines dont il espère enfin le couronnement de sa carrière.

Quel enchantement que ce livre ! C’est d’abord la beauté de l’écriture, le juste choix des mots, la poésie et l’humour des tournures, qui sautent aux yeux dès les premières pages. Puis, très vite, on se retrouve en apnée, embarqué dans une aventure dont l’issue dépendra autant des lois de la haute montagne, que des personnages venus dans cet implacable et dangereux huis-clos chargés des fantômes de leur passé.

Le récit, court et intense, est mené avec une efficace sobriété, dans un impitoyable enchaînement dont la fatalité et l’ironie se retrouvent jusque dans le titre, et où l’émotion, embusquée au plus profond des protagonistes, finira par prendre le lecteur à la gorge.

Récit d’aventure faisant la part belle à la montagne, cette histoire est aussi celle de la poursuite d’un rêve, le rêve de l’enfant blessé par la vie que fut Stan, et que l’adulte qu’il est devenu tentera finalement de réaliser à tout prix. Car quelle est la plus grande folie : perdre le sens de son existence en renonçant à ses rêves, ou risquer sa vie pour les réaliser ? Un livre coup de foudre, bien au-delà du coup de coeur. (6/5)


Citations :

Si tout commence souvent par une route, j’aimerais savoir qui a fait la mienne si tortueuse.

C’est un pays où les querelles durent mille ans. La vallée s’y enfonce, s’égare comme un sourire de vieillard. Tout au fond, pas loin de l’Italie, un cyprès immense cloue le hameau à la montagne. Les maisons font cercle, se bousculent et tendent leurs tuiles brûlantes pour le toucher. Les ruelles sont si étroites qu’on s’écorche les épaules à les parcourir. Ici, la place est rare et la pierre la convoite. À l’homme, elle ne laisse que des miettes.

Les seuls monstres là haut, sont ceux que tu emmènes avec toi.  

Le sentier s’est tari. Il ne coule maintenant plus qu’un filet de cailloux sous nos pieds, parfois entrecoupé d’une orgie de racines. La vallée se resserre, sa verticalité s’aggrave. On n’entend presque plus la rivière. Au-dessus de nos têtes, les épicéas disputent une course au ciel contre les falaises de granit. Leur arrogance dans la défaite, voilà ce qui fait la noblesse de ces arbres. La chaleur est revenue, plus intense encore, elle bourre le défilé d’une étoupe incandescente.

Le feu s’est endormi, bercé par ses craquements. Gio le ranime d’un coup de pied, l’éperonne d’une demi-bûche. Le feu sursaute, ça va, ça va, il est réveillé, danse la tarentelle d’un bois à l’autre.


Un glacier, de près. C'est un spectacle qu'il faut avoir vu une fois dans sa vie : la Terre bâille une langue énorme, crevassée, se lèche avec curiosité et attrape au passage, si elle y parvient, les alpinistes qui osent s'y risquer. Plus d'une histoire s'est effondrée là, dans un grand craquement bleu, dans le silence dur de cette mer sans poissons. 

J’ai la gentillesse ébouriffée des abeilles, je pique parfois sans m’en rendre compte la main qui approche, parce que je crois par habitude qu’elle va m’écraser. 

Je suis à cet instant charnière de la vie d’un homme, le point du fou, celui où plus personne ne croit en lui. Il peut reculer, une décision dont tout le monde, sans exception, louera la sagesse. Ou aller de l’avant, au nom de ses convictions. S’il a tort, il deviendra synonyme d’arrogance et d’aveuglement. Il sera à jamais celui qui n’a pas su s’arrêter. S’il a raison, on chantera son génie et son entêtement face à l’adversité. C’est l’heure grave de ne plus croire en rien, ou de croire en tout.

La troisième étape de l’hypothermie, la voilà. (...). Déshabillage paradoxal. Les muscles se relâchent, le sang revient d’un coup à la périphérie du corps. Sensation de chaleur intense. Sa température vient de tomber à vingt-huit degrés et la victime se dénude. Elle meurt de chaud alors qu’elle meurt de froid. C’est le royaume des hallucinations, les grands rêves d’opium du coma. À ce stade, il est déjà trop tard, l’esprit trop loin de lui-même pour espérer revenir.


J’en veux à tout ce blanc, ce blanc de neige qui nous rend fous et égare tout, hommes et bêtes. J’ai beau savoir qu’un prisme révélerait les couleurs qui s’y terrent, j’ai beau me répéter que ce blanc est une larve d’arc-en-ciel, décidément, je ne peux pas lui pardonner. Je suis coupable, oui, coupable de nous être crus capables de lui tenir tête.  

Hier soir, la solitude m’a rattrapé (…) Devant mon feu, j’ai pris conscience de ce que c’était que d’être seul. C’est une pression physique. L’air qui pousse pour m’écraser, l’univers tout entier qui me fait sentir à quel point je suis mesquin, inutile, une main sur mon visage qui m’impose le silence et m’empêche de respirer. On me répliquera qu’on peut être seul au milieu d’une foule. Foutaises. Je rêve de foule.  

Maintenant je sais. Je sais à quoi ressemble l'hiver dans ces montagnes. C'est une locomotive. Une machine furieuse, un délire d'étincelles qui danse sur ses rails, un rire d'acier à l'horizon. Elle hurle, elle se cabre, elle tire en bondissant son cargo de fonte. Je parle bien sûr de l'hiver pur, pas de la saison câline qui effleure chaque année nos existences de plaines et de villes. Je parle d'un dieu vorace dont la colère rabote les cimes et ponce les crêtes. Il donne de l'audace aux glaciers et souffle, perché sur ses montagnes, son mépris pour la vie. Il est destruction. Il est beauté à couper le souffle. 

Je déploie mes doigts devant mes yeux. La crasse, les cals, les rides et les blessures. Laquelle de ces lignes est ma ligne de vie ? On m’a parlé autrefois d’un aventurier qui, trouvant la sienne trop courte, l’avait prolongée d’un coup de couteau. Pour gagner quoi ? Couteau ou pas, on arrive vite à court de paume. Rallonger sa ligne de vie, quelle idée. Nos mains sont trop petites pour retenir quoi que ce soit d’important.


Il faut peu de chose pour tuer une étoile. Il suffit d’un réverbère.


Du même auteur sur ce blog :

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lundi 22 juillet 2019

[Bourdeaut, Olivier] En attendant Bojangles





Au-delà du coup de coeur 

💓💓💓

Titre : En attendant Bojangles

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Année de parution : 2016

Editeur : Finitude

Pages : 160






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Sous le regard émerveillé de leur fils, ils dansent sur «Mr. Bojangles» de Nina Simone. Leur amour est magique, vertigineux, une fête perpétuelle. Chez eux, il n'y a de place que pour le plaisir, la fantaisie et les amis.
Celle qui mène le bal, c'est la mère, imprévisible et extravagante. Elle n'a de cesse de les entraîner dans un tourbillon de poésie et de chimères.
Un jour, pourtant, elle va trop loin. Et père et fils feront tout pour éviter l'inéluctable, pour que la fête continue, coûte que coûte.
L'amour fou n'a jamais si bien porté son nom.

L’optimisme des comédies de Capra, allié à la fantaisie de L’Écume des jours.
Cet ouvrage a obtenu le Grand Prix RTL - Lire 2016, Le Roman des étudiants 2016 France Culture - Télérama ainsi que le Prix France Télévision 2016.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. 
L’Education Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.
Durant dix ans il  travailla dans l’immobilier allant de fiascos en échecs avec un enthousiasme constant.  Puis, pendant deux ans, il devint responsable d’une agence d’experts en plomb, responsable d’une assistante plus diplômée que lui et responsable de chasseurs de termites, mais les insectes achevèrent de ronger sa responsabilité. Il fut aussi ouvreur de robinets dans un hôpital, factotum dans une maison d’édition de livres scolaires – un comble – et cueilleur de fleur de sel de Guérande au Croisic, entre autres.
Il a toujours voulu écrire, En attendant Bojangles en est la première preuve disponible.



Avis :

Le narrateur est un jeune garçon, qui ne comprend pas tout de la vie de ses parents, mais ce qui est sûr, c’est qu’un amour profond les lie, illuminant leur existence fantaisiste et échevelée qui n’a qu’un seul mot d’ordre : s’amuser. Pourtant, derrière les rires, les larmes ne sont pas loin, et une dure réalité va bientôt s’imposer avec brutalité, lorsque l’extravagance ira un cran trop loin.

Voici un petit livre absolument délicieux.
On le commence le sourire aux lèvres, charmé par l’irrésistible humour de ce rafraîchissant tourbillon de bonheur. Puis la lecture prend une tonalité douce-amère lorsqu’on comprend le désespoir et l’incommensurable amour qui sous-tendent cette folie de plus en plus incontrôlable. Et c’est les larmes aux yeux que l’on quitte les personnages et leur drame.

En fait, la perception du lecteur est d’abord celle du fils, longtemps protégé par le courage paternel qui lui permet de vivre une enfance émerveillée sans se douter du drame qui couve. Le regard change complètement lorsqu’on découvre les carnets intimes du père et qu’on réalise à quel point rien n’aurait pu être drôle du tout.

A la fois tragique et léger, drôle et triste, tendre et cruel, ce pétillant et savoureux roman se lit comme une parenthèse enchantée qui vous fait passer du rire aux larmes et vous laisse impressionné, ému par cet extraordinaire numéro de clown triste et cette magnifique démonstration d’amour. Au-delà du coup de coeur. (6/5)


Citations :

À cette époque, je l’ai toujours vu heureux, d’ailleurs il répétait souvent :
— Je suis un imbécile heureux !
Ce à quoi ma mère lui répondait :
 — Nous vous croyons sur parole Georges, nous vous croyons sur parole !

Il racontait de belles histoires et, les rares fois où il n’y avait pas d’invités, il venait plier son grand corps sec sur mon lit pour m’endormir. D’un roulement d’œil, d’une forêt, d’un chevreuil, d’un farfadet, d’un cercueil, il chassait tout mon sommeil. Le plus souvent, je finissais hilare en sautant sur mon lit ou caché pétrifié derrière les rideaux.
— Ce sont des histoires à dormir debout, disait-il avant de quitter ma chambre.

Dans ma chambre, il y avait trois lits, un petit, un moyen, un grand, j’avais choisi de garder mes lits d’avant dans lesquels j’avais passé de bons moments, comme ça j’avais l’embarras du choix, même si Papa trouvait que mon choix ressemblait à un débarras.

Pendant les grandes danses nocturnes, il essayait d’embrasser toutes les amies de ma mère. Mon père disait qu’il sautait sur toutes les occasions. Parfois ça marchait, donc il partait sauter les occasions dans sa chambre.



Du même auteur sur ce blog :

 
 


samedi 25 mai 2019

[Brasseur, Diane] La partition





 

Au-delà du coup de coeur 
💓💓💓


Titre : La partition

Auteur : Diane BRASSEUR

Parution : 2019 (Allary Editions)

Pages : 448








 

Présentation de l'éditeur :   

Un matin d’hiver 1977, Bruno K, professeur de littérature admiré par ses étudiants, se promène dans les rues de Genève. Alors qu’il devise silencieusement sur les jambes d’une jolie brune qui le précède, il s’écroule, mort.

Quand ses deux frères Georgely et Alexakis apprennent la nouvelle, un espoir fou s’évanouit. Le soir même, ils auraient dû se retrouver au Victoria Hall à l’occasion d’un récital de violon d’Alexakis. Pour la première fois, la musique allait les réunir.
La Partition nous plonge dans l’histoire de cette fratrie éclatée en suivant les traces de leur mère, Koula, une grecque au tempérament de feu.

Elle découvre l’amour à 16 ans, quitte son pays natal pour la Suisse dans les années 20 et refera sa vie avec un homme de 30 ans son aîné. Une femme intense, solaire, possessive, déchirée entre ses pays, ses fils et ses rêves. Une épouse et une mère pour qui l’amour est synonyme d’excès.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diane Brasseur est romancière et scripte pour le cinéma. Elle est l’auteure de Les Fidélités et Je ne veux pas d’une passion, publiés chez Allary Éditions et traduits dans huit pays.



Avis :

Je remercie NetGalley et Allary Editions pour cette lecture qui s’est avérée un immense coup de coeur.

Le roman s’ouvre sur l’imminente réunion tant attendue de trois frères séparés par la vie, et qui pourtant ne pourra avoir lieu. La mort vient en effet de cueillir Bruno K, l’aîné cinquantenaire, sur le trottoir qui le menait au concert de son frère Alexakis. C’était le soir où, enfin, la fratrie devait se retrouver.

Ils sont trois, nés de 1922 à 1931, de mère grecque et de père suisse pour les deux premiers, belge pour le benjamin. C’est toute leur vie que nous allons découvrir dans ce récit à rebours, celui de trois enfants d’abord, séparés et ballottés entre trois pays, au rythme de la vie tumultueuse de leur mère Koula et des évènements de leur siècle. Et on peut dire que rien ne fut ordinaire dans leur existence, que ce soit celle de Bruno, contaminé in utero par la syphilis paternelle, de Georgely, abandonné en Suisse par sa mère contrainte de choisir entre ses fils lors de sa fuite loin de son mari, ou d’Alexakis, né deux fois : en 1931 en Egypte, mais officiellement en 1932 en Grèce après le divorce et le remariage maternels, et qui porta, tant pis, les robes roses prévues pour la fille tant désirée.

Si le récit se déroule du point de vue de l’aîné Bruno, le personnage central est véritablement Koula, mère possessive et dévorante, femme solaire au tempérament entier et volcanique qui la porte à tous les excès. Elle qui rêvait des stars et de la célébrité, mena sa vie avec la passion tragique d’une véritable diva, éclipsant son entourage dans l’ombre de son aura, car comment trouver sa place auprès d’un tel astre sans s’y brûler ?

Le récit a de tels accents d’authenticité et est émaillé de tant de détails qui ne s’inventent pas, qu’il paraît la remembrance d’une saga familiale véritable : ce qu’il est sans doute d’ailleurs, à lire, à la fin du livre, les remerciements de l’auteur à son père pour les courriers conservés, alors que chaque chapitre s’ouvre sur des extraits de lettres. On a dès lors l’intuition, peut-être fausse, que l’auteur, franco-suisse, pourrait être une descendante de Georgely ou de Bruno.

Quoi qu’il en soit, la narration, habilement construite, est captivante : en nous faisant entrer dans cette histoire par la fin, l’auteur installe d’emblée le lecteur dans une tension tragique qui ne se relâchera pas, contrebalancée par une légèreté de ton teintée d’humour qui donne au récit une tonalité douce-amère : celle du souvenir, du temps passé, de l’inéluctabilité du destin et de la mort qui vient sceller à jamais les séparations et les regrets.

L’écriture est délicieuse, les mots admirablement choisis, le ton toujours parfaitement juste dans cette évocation si profondément empathique. C’est avec une infinie tendresse que s’y mêlent constamment rire et larmes, dans une simplicité et une économie de style qui exaltent l’émotion. La partition est une pépite, une lecture d’autant plus marquante qu’elle vous va droit au coeur. (6/5)




Citations :

« Tu voudrais tellement que je devienne célèbre, que tous les yeux soient braqués sur ton enfant, que toutes les bouches ne prononcent que son nom. Mon avenir, maman, veux-tu que je te dise en quoi il consiste ? Et oui maman, je n’ai plus les ambitions que tu m’attribues. Il m’a semblé que l’essentiel n’était pas de devenir un « grand homme », un homme célèbre, tout cela est si relatif. J’ai préféré essayer de devenir un homme complet. Un homme simplement. »

Alors que les joueurs entraient sur le terrain, à moins de deux kilomètres à vol d’oiseau, à table et en famille, dans sa cuisine, Paul Peter K se régalait d’un potage de légumes. « Navet, poirreau, patate, courrrge… », avec lenteur et en détachant chaque syllabe Koula énumérait les ingrédients. Elle regardait son mari droit dans les yeux. En soufflant sur le liquide brûlant, Paul ne se doutait pas que sa femme lui servait pour dernier repas, une soupe d’insultes.

Chez un grand musicien, le jeu est devenu si transparent, si rempli de ce qu’il interprète, que lui-même on ne le voit plus, et qu’il n’est plus qu’une fenêtre qui donne sur un chef-d’œuvre.

Bruno K se bouchait les oreilles avec les mains parce que les hurlements de son frère lui faisaient mal aux tympans et au cœur. Comment calmer un enfant de 7 ans qui n’a pas vu sa mère depuis quatre ans ? On lui avait promis, elle serait là, dans le train. Depuis une semaine on lui répète : « Mama sera là pour fêter Pâques. » « Dans trois jours Mama arrive. » « Demain. » Que faut-il lui dire maintenant ? « Ta Mama n’est pas venue parce qu’elle garde ton petit frère, l’autre, celui que tu ne connais pas, à Liège. » « Ta Mama n’est pas venue parce qu’elle n’en avait pas le courage. » Cyntho a bien essayé de lui donner « une demi-douzaine de baisers de la part de ta petite maman » mais qu’est-ce qu’il en a à fiche Georgely des baisers de la bouche de ce vieux monsieur qui parle l’allemand avec l’accent français. « Une demi-douzaine » comme si c’étaient des œufs.
 
 
 

Lisez ici mon interview de Diane Brasseur.  




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