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vendredi 4 septembre 2026

Critique : "Jaune soleil" de Eric Chevillard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jaune soleil " de Eric Chevillard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jaune soleil

Auteur : Eric CHEVILLARD

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782707357663  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964.

 

Avis :

Connu pour son humour absurde, son style décalé et sa manière de dynamiter les conventions littéraires, Éric Chevillard poursuit son entreprise de dérèglement joyeux du réel. Il déploie une écriture joueuse et piquante, qui fait dérailler les évidences et brouille les repères. 

Dédoublé en deux fils narratifs dont le lien est laissé à l’imagination du lecteur, le récit entrecroise, d’un côté, les aventures bravement maladroites de Philéon et Clodomir, garçons aux prénoms d’un autre âge, tous deux épris de Godelive, fillette aux cheveux « jaune soleil » dont l’éclat gouverne leurs jeux et leurs cruautés enfantines ; de l’autre, les réminiscences de Monsieur Ristretto, vieil homme reclus dans une mémoire capricieuse où le présent fait irruption par bribes désordonnées. Entre ces figures se tisse un jeu de correspondances où l’intensité brute et naïve de l’enfance répond à la fragilité vacillante du grand âge, le tout traversé par ce « jaune soleil » auquel, tel un fanal dans la nuit, semblent se raccrocher les ultimes souvenirs du vieillard.

Dans la continuité d’une oeuvre qui n’a de cesse de déjouer les attentes, Éric Chevillard ne raconte pas « une histoire », mais construit une forme narrative où le sens se dérobe, se reforme et se contredit pour mieux refléter le désarroi mémoriel de son protagoniste, à charge pour le lecteur de reconstituer la cohérence d’un récit volontairement dispersé.

Fidèle à elle-même, l’écriture oscille entre fantaisie et mordant. Les scènes d’enfance, renvoyées à des temps immémoriaux par les prénoms médiévaux, mêlent naïveté et rivalité, donnant au récit une tonalité à la fois drôle et féroce tant les garçonnets s’abandonnent à leurs élans chevaleresques absurdement gonflés. À l’inverse, les passages consacrés à Monsieur Ristretto plongent dans un égarement mélancolique, mémoire et repères s’effilochant en une traînée confuse où le présent apparaît comme un bruit parasite dans un système déjà fragile. Cette friction entre les temps fait ricocher le récit, les contingences du réel – parfois sous forme d’observations totalement décalées – éclatant en projections presque sans queue ni tête qui accentuent le sentiment de dérèglement.

Le motif du « jaune soleil » joue alors un rôle central. Éclat de l’enfance, foyer rayonnant autour duquel se cristallisent les restes de mémoire, cette clarté, à la fois vive et vacillante, s’érige en point fixe d’un monde en désordre, dernier repère symbolique dans la dérive du temps. Sous ses airs de fantaisie débridée, le roman explore avec finesse la mémoire, le vieillissement et la manière dont une vie se défait. En multipliant les déraillements et les brèches, le récit prolonge chez le lecteur la solitude cognitive du personnage et, sous l’ironie d’un réel qui se désagrège, fait surgir la cruauté de la décrépitude autant que l’absurdité de l’existence.

Rien ne se livre d’emblée dans ce roman qui refuse toute progression attendue. Il faut y consentir à l’égarement, laisser les fragments dialoguer et accueillir les ruptures comme autant de signaux. Peu à peu, sous le désordre apparent, se dessine une architecture souterraine, portée par un humour constant qui déjoue la gravité du sujet et écarte toute tentation de sérieux. Ouvrage déroutant et exigeant, il n’en déploie pas moins une éclatante maîtrise, où le sens naît précisément du déséquilibre savamment orchestré. Bluffant. (4/5)

 

Citations :

Comme on s’ennuierait dans les églises si ne s’y trouvait Godelive ! Le prêtre profère d’incompréhensibles paroles fort peu fidèles à la réalité des faits désolants auxquels on assiste. Il lit des textes sans rapport avec ce qui fermente et se décompose au fond des cœurs. L’assemblée ne se lève que pour se rasseoir, le prie-Dieu est un tape-cul. Un orgue plombe méthodiquement l’ambiance. La vieille qui chante le plus faux chante aussi le plus fort. On a cloué les mains du Christ pour l’empêcher de se boucher les oreilles. C’est un bien cruel supplice qu’il endure. Ces vils Romains voyaient loin. 


Son caveau de famille est mal entretenu. Et encore, vous n’avez pas vu l’intérieur… Alors on déblaye, on rassemble les planches pourries pour les brûler. Le contenu des trois boîtes éventrées devrait tenir dans une seule, plus petite. C’est au-dehors qu’on va être content. Joie et allégresse ! Réduction de corps. Deux compartiments sont à nouveau disponibles. Il y aurait donc une place encore pour une compagne dans la vie de monsieur Ristretto. Cependant, il semble plutôt envisager la perspective voluptueuse de se coucher là en diagonale comme dans son lit.


Ce fut un colosse, il a maintenant plus de soixante-dix ans. Or ses muscles sont toujours là mais à présent comme des objets tombés dans la doublure d’un manteau, sous la peau devenue trop lâche que distendent et déforment ces masses mouvantes, inégalement réparties. On dirait qu’il porte sur son épaule ou contre son torse, et parfois même traîne derrière lui, un sac de cailloux. Et ce qui est terrible, ce qui est injuste, c’est que cet exercice, ce constant effort, ne raffermit pas sa musculature ancienne, mais emplit son sac de nouveaux cailloux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

vendredi 17 juillet 2026

Critique : "Adolphe" de Benjamin Constant | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Adolphe" de Benjamin Constant




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Adolphe

Auteur : Benjamin CONSTANT

Parution : 1816

Pages : 96 chez Librio (2026)

Accès au livre : ISBN 9782290434000  
                           en librairie


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Est-on responsable de la douleur que nous infligeons à l’être aimé ? Telle est la question qui tourmente Adolphe et le pousse à relater son histoire. C’est en Allemagne, chez le comte de P***, qu’il fait la connaissance de la belle Ellénore. De famille noble, elle est prête à tout abandonner pour suivre son jeune amant. Mais leur idylle se transforme vite en enfer…
Entre le journal intime et le roman psychologique, Adolphe, chef-d’œuvre du mal du siècle, est une peinture à la fois âpre et lucide de la passion amoureuse.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Benjamin Constant de Rebecque, né en 1767 à Lausanne, grandit dans un milieu protestant cosmopolite qui le sensibilise tôt aux idées nouvelles. Installé à Paris, il se rapproche en 1794 de Germaine de Staël et du cercle de Coppet, foyer du libéralisme naissant. Ses premiers écrits en faveur du Directoire lui valent d'être nommé au Tribunat après le 18 Brumaire, avant que l'autoritarisme de Bonaparte l'oblige à l'exil.

Il consacre alors plusieurs années à son vaste traité De la religion, publié entre 1824 et 1831, et rédige en 1806 le roman Adolphe, qui ne paraîtra qu'une décennie plus tard et fera de lui une figure majeure du roman psychologique. Rappelé brièvement par Napoléon durant les Cent‑Jours, il reprend ensuite sa place dans l’opposition libérale sous la Restauration et est élu député en 1819.

Constant meurt à Paris en 1830, peu après les Trois Glorieuses, laissant une œuvre politique et littéraire qui marque durablement le libéralisme du XIXᵉ siècle.

 

 

Avis :

Benjamin Constant, écrivain et penseur libéral franco‑suisse, fut, au tournant des Lumières et du romantisme, l’un des premiers analystes lucides des mécanismes affectifs. Paru en 1816, son roman Adolphe a pour narrateur un jeune homme incapable de concilier désir d’aimer et refus de l’engagement. La relation qu’il noue avec Ellénore, femme plus âgée qui se dévoue jusqu’au sacrifice, tourne au drame, à mesure que l’élan amoureux s'y mue en dépendance et culpabilité, la quête de liberté du protagoniste entravée par les liens qu’il a lui‑même contribué à resserrer.

L’intrigue repose sur une liaison déséquilibrée. Par curiosité, défi et besoin d'affirmation, Adolphe, jeune homme encore en quête de repères, séduit Ellénore, femme plus mûre que son statut de compagne officielle, mais jamais épousée, d'un homme de rang supérieur, maintient sur la fragile ligne de crête du discrédit et contraint à une irréprochabilité absolue. Bientôt aussi éperdument engagée que socialement perdue, elle se retrouve sous la dépendance, vite désespérée, d'un nouvel amant qui, l’amour obtenu s'avérant un poids qu'il ne sait ni porter ni déposer, s’enferme toujours davantage dans la temporisation et l’esquive, incapable d’assumer une rupture qu’il désire autant qu’il redoute. Leur histoire s'achemine alors vers une issue tragique qu'aucun des deux ne saura conjurer.

L’implacable rigueur d’observation de l’auteur fait tout le prix de cette mise en scène d’un sentiment qui, né d’un mélange d’orgueil, de curiosité et de désir de plaire, se transforme en engagement involontaire, puis en contrainte morale, révélant la logique intime qui fait d’un attachement d’abord léger une force capable de submerger celui qui l’a suscité. Se regardant trop pour agir, Adolphe se découvre prisonnier de ses propres gestes, incapable de rompre sans se sentir coupable, incapable de rester sans se sentir entravé. Son indécision le noie dans un océan d’atermoiements, où la souffrance d’Ellénore se fait le miroir de sa faiblesse. Victime d’un système social qui la rend vulnérable, puis d’un homme qui, sans intention de nuire, la condamne de fait par son impuissance à choisir, elle s’accroche à ce qu’elle sait déjà perdu. 

Le roman montre comment la dépendance affective se nourrit de la dépendance sociale, l’une renforçant l’autre jusqu’à l’étouffement. Plus que d'une passion dévorante, la tragédie naît d'un déséquilibre structurel : elle s’abandonne parce qu’elle n’a plus rien, lui se retient de peur de se sentir lié pour toujours. Dans cette perspective, le livre apparaît comme une exploration précoce de ce que l’on nommerait aujourd’hui la dynamique toxique d’un couple : un attachement qui se nourrit de la culpabilité, une relation où l’amour devient dette, et où la liberté de l’un se paie de l’anéantissement de l’autre. Exposant sans juger, la prose, froide et méthodique, décrit l'enchaînement de chaque rouage jusqu'à l'issue inévitable. Cette relation se consumant dans l’attente, les malentendus et les promesses impossibles à tenir, rien ne se résout et, dans une douleur et une fatigue morale décrites sans emphase, les sentiments se délitent dans une narration qui annonce tout un pan de la littérature introspective du XIXᵉ siècle.

D’une sobriété et d’une précision presque cruelles d’entomologiste, le récit observe les ressorts intimes d’une relation vouée à l’échec avec une acuité indifférente à tout jugement moral, inédite pour l’époque. Élément structurant du roman, l’analyse psychologique expose méthodiquement les lâches contradictions d’un homme pris entre ses désirs et leurs conséquences, et donne, pour pendant à sa légèreté, la vulnérabilité d’une femme sur qui les normes sociales font peser tout le poids des engagements mal assumés. La narration, d’une rigueur impitoyable, s’achemine vers une vérité sans artifice, défaisant les illusions de la passion et laissant entrevoir, en creux, une intuition précoce de l’inégalité qui, en ce domaine, contraint les destins féminins. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu’il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d’amour : il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu’on nomme une folie, c’est-à-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu’il ne s’agissait pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis être quittées ; et je l’avais vu sourire avec une sorte d’approbation à cette parodie d’un mot connu : « Cela leur fait si peu de mal, et à nous tant de plaisir ! »


Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves ; car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. 


Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond ! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de notre existence ! Nous formons de loin, avec calme, la résolution de les rompre ; nous croyons attendre avec impatience l’époque de l’exécuter : mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur ; et telle est la bizarrerie de notre cœur misérable que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir.


C’est un grand pas, c’est un pas irréparable, lorsqu’on dévoile tout à coup aux yeux d’un tiers les replis cachés d’une relation intime ; le jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait de ses ombres : ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première forme, jusqu’à ce que l’air extérieur vienne les frapper et les réduire en poudre.


Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs ; on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l’on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.

 

mercredi 15 juillet 2026

Critique : "Moon Tiger" de Penelope Lively | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Moon Tiger" de Penelope Lively



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Moon Tiger

Auteur : Penelope LIVELY

Traduction : Paule GUIVARCH

Parution : en anglais en 1987,
                  en français en 1989 sous le titre 
                  Serpent de lune,
                  nouvelle traduction en 2026 
                  (L'Olivier) 

Pages : 312

Accès au livre : ISBN 9782823622058  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Une histoire du monde, oui. Et, dans la foulée, la mienne. La Vie et le Temps de Claudia H. Le morceau de vingtième siècle auquel j’ai été enchaînée bon gré mal gré, que ça me plaise ou non. »
Claudia Hampton a toujours été ambitieuse. Allongée sur un lit d’hôpital, ses forces quittent son corps mais pas son esprit qui vagabonde et mène la danse avec puissance. Elle se lance un ultime défi : raconter le monde à sa manière, mais surtout se raconter, elle. On traverse à ses côtés la jeunesse, l’inceste, la Seconde Guerre mondiale, les amours et les combats d’une femme avec ses failles et ses forces.
L’écriture merveilleuse et précise de Penelope Lively donne vie à un personnage inoubliable, déterminé à suivre ses désirs, à s’émanciper de tout ce qui menace sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1933 en Égypte, Dame Penelope Lively (anoblie par la reine Elizabeth II), a composé l’une des œuvres les plus remarquables de la littérature anglaise. Elle a écrit des dizaines de romans – pour la jeunesse et pour les adultes – ainsi que des essais autobiographiques. Moon Tiger, son plus grand succès, est aujourd’hui un classique étudié dans les universités. Déjà publié en France il y a plus de trente ans, ce roman était tombé dans l’oubli, les Éditions de l’Olivier en proposent une nouvelle traduction.

 

 

Avis :

Romancière britannique née au Caire en 1933, Penelope Lively a bâti une oeuvre hantée par l'omniprésence du passé dans nos vies. Cette thématique prend toute son ampleur dans Moon Tiger, couronné par le Booker Prize en 1987. Le titre, emprunté à un serpentin anti‑moustiques utilisé en Égypte, évoque la combustion lente d'une braise, métaphore de ces rémanences du vécu qui ne cessent d'irradier la conscience.

Claudia Hampton, historienne renommée, entreprend depuis son lit de mourante une reconstitution de sa vie qui se confond avec une tentative d’écrire « une histoire du monde ». Au fil de ses réminiscences, aimantées par son expérience de reporter en Égypte pendant la Seconde Guerre mondiale et par l’amour que le conflit lui a arraché, se dessine le portrait d’une femme brillante, indépendante et souvent abrasive, gainée d’une carapace intérieure qui, depuis cette perte irréparable, rigidifie son rapport aux autres et à elle‑même. Cette dureté a construit autour d’elle une sorte de mur, maçonné d’incompréhension et de crainte, ses proches percevant son intransigeance sans jamais deviner cette blessure originelle et son refus d’être atteinte. Sa fille Lisa n’a jamais su comment approcher cette mère imprévisible et distante, qui semble réserver à un jeune réfugié hongrois, à la longue presque fils adoptif, une attention qu’elle‑même n’a jamais reçue. Quant à son frère Gordon, d’autant plus sur la défensive qu’admiratif et subjugué malgré lui, leur relation complexe s’établit entre fusion exclusive et rivalité sourde, dans une tension incessante qui entretient entre eux une proximité âpre, faite de loyauté et de heurts, traversée de sentiments incestueux.

Basée sur la discontinuité et la multiplicité de points de vue, la composition du roman montre comment subjectivités et affects produisent, à partir d’une même réalité, des versions divergentes qui se répondent et se déforment mutuellement. Loin d’une vérité unifiée, Moon Tiger expose une mémoire entrelacée de récits concurrents, chacun en infléchissant le sens selon ce qu’il retient, transforme ou occulte. L’ambition de Claudia d’écrire « une histoire du monde » se heurte ainsi à la résistance du vécu, l’histoire n’étant jamais qu’une construction partielle, tissée d’oublis, de choix et d’incertitudes. Sa vie, telle qu’elle se raconte ou perçue par les autres, révèle l’écart entre ce que l’on voudrait saisir du passé et ce que le passé consent à laisser émerger. De blessures en fidélités et regrets, nos perceptions se reconfigurent en autant de récits intérieurs, dessinant, dans le cas de Claudia, une figure sans cesse redéfinie par ce qu’elle dit, tait, et par ce que les autres projettent sur elle. 

S’il fragmente les points de vue, le récit désarticule aussi le temps, progressant par retours, surgissements et réminiscences, à mesure que la mémoire, fouissant dans les galeries à demi effondrées du passé, exhume les épisodes selon leur acuité affective plutôt que par ordre chronologique. Sortant des cadres de l’histoire officielle, cette temporalité subjective se contracte autour d’un instant décisif, se dilate dans l’attente, ou se dérobe dans les silences, présentant la durée non comme un écoulement, mais une constellation de moments qui s’éclairent ou s’obscurcissent les uns les autres. Ainsi se livre, non pas la continuité d’une vie, mais la manière dont, emportée par ses élans et freinée par ses failles, une conscience réorganise le passé en fonction de son intensité. 

Inscrit dans le contexte précis de la Seconde Guerre mondiale en Égypte vue par une correspondante de guerre, le livre fait de son décor un champ de tensions, où s’affrontent discours, interprétations et prises de position. Avec en tête son « histoire du monde », Claudia adopte un point de vue qui se veut englobant, mais qui reste marqué par sa position d’Occidentale, d’intellectuelle et de témoin privilégiée. L’Histoire y est une perspective, avec ses biais, ses partis pris et ses zones aveugles, et la géographie un huis au‑delà duquel le regard européen trouve ses limites, la guerre révèle son vrai visage, et l’amour vécu par Claudia prend une dimension politique autant qu’intime. Ainsi, raconter le monde, c’est d’abord mesurer la portée et les limites d’une situation, comprendre que toute vision d’ensemble comporte ses déformations, et que tout récit ne saurait que demeurer partiel et partial. 

D'emblée, le roman montre Claudia mourante. Écrire sa vie sur ce qui ne va pas tarder à devenir son lit de mort, c’est écrire dans l’urgence et la conscience aiguë de la fin, dans un rapport au temps où le moindre souvenir fait figure de dernier geste de pensée. La mort imminente transforme la remémoration en ultime tentative de se saisir soi‑même, non pour transmettre une vérité, mais pour affronter l’irrésolu. Juste avant l’effacement final, ce qui subsiste n’est pas une synthèse, mais un kaléidoscope de sensations et d’images réfléchissant la fragilité du savoir. Roman sur la mémoire, Moon Tiger raconte ce que la conscience retient avant de s’éteindre, ces instants essentiels qui surnagent et composent, dans leur dispersion même, la forme définitive d’un récit intérieur.
 
Cette nouvelle traduction permet de redécouvrir un roman majeur du XXᵉ siècle, dont la puissance tient à la maîtrise de sa construction et à la finesse de son regard sur la mémoire et l’Histoire. Par sa forme kaléidoscopique, ses changements de voix et son art d’exposer les distorsions perceptives, Moon Tiger explore avec intelligence la subjectivité du récit historique, montrant comment toute tentative d’embrasser le monde se heurte à la réfraction du vécu. Claudia Hampton irradie une présence d’autant plus crédible qu’elle apparaît dans toute sa complexité, y compris dans ses aspects les moins conciliants. Elle laisse percevoir une conscience que les autres ne parviennent jamais à lire entièrement. Cette tension entre ce qu’elle est, ce qu’elle montre et ce que les autres perçoivent souligne la nature tragique de son destin, mais aussi, en ricochet, de ceux qui l’entourent – notamment sa fille – et, plus largement, de la condition humaine, rendant le roman profondément bouleversant. Porté par une écriture d’une grande beauté et d’une remarquable acuité, Moon Tiger apparaît ainsi comme un très grand livre et un immense coup de coeur. (5/5) 

 

 

Citations :

J’ai une reproduction – on peut les acheter au Victoria and Albert Museum – d’une photographie de la rue principale du village de Thetford, prise en 1868, sur laquelle ne figure pas William Smith. La rue est déserte. Il y a une épicerie, une forge, une charrette à l’arrêt et un grand arbre aux longues branches, mais pas une seule silhouette humaine. En fait, William Smith – ou quelqu’un d’autre, ou plusieurs personnes, des chiens aussi, des oies, un homme à cheval – est passé sous l’arbre, est entré dans l’épicerie où il s’est attardé un moment à parler avec un ami pendant que quelqu’un prenait la photographie, mais celui-ci est invisible, tout est invisible. Le temps de pose de la photographie – soixante minutes – a été si long que William Smith et tous les autres sont passés sans laisser de trace. Même pas ce qui s’apparenterait à la marque des vers primitifs qui traversèrent la boue cambrienne de l’Écosse du Nord en laissant le tuyau vide de leur passage dans le rocher. J’aime ça. 
J’aime beaucoup ça. Belle image de la relation de l’homme au monde physique. Il est parti, il est passé puis a disparu. Mais supposons que William Smith ou celui qui descendit la rue ce matin-là avait, en chemin, déplacé la charrette du point A au point B. Que verrions-nous alors ? Une tache ? Deux charrettes ? Ou supposons qu’il ait coupé l’arbre. Altérer le monde physique est notre talent suprême – peut-être y parviendrons-nous complètement un jour. Finis. Et l’histoire touchera effectivement à sa fin.


Je déplaisais à tous les professeurs. « Je crains, a écrit l’un d’eux sur un bulletin scolaire, que l’intelligence de Claudia ne s’avère être une pierre d’achoppement si elle n’apprend pas à contrôler ses enthousiasmes et à canaliser ses talents. » Évidemment, l’intelligence est toujours un désavantage. Les parents devraient être démoralisés dès son apparition. J’ai été incroyablement soulagée de découvrir que celle de Lisa était tout juste moyenne. Sa vie n’en a été que plus confortable. Ni son père ni moi n’avons mené une vie confortable, mais savoir si nous aurions aimé qu’elle soit différente est une autre affaire. La vie de Gordon, aussi, a été inconfortable par intermittence, mais, quand on y songe, celle de Sylvia n’était guère plus douce, ce qui semblerait mettre à mal ma théorie sur l’intelligence et le bonheur. Sylvia est totalement stupide.


Nous ouvrons la bouche et s’en écoulent des mots dont nous ne connaissons même pas les ancêtres. Nous sommes des lexiques sur pattes. Dans une seule phrase d’une conversation futile nous préservons le latin, l’anglo-saxon, le vieux norrois. Nous transportons un musée dans notre tête, chaque jour nous commémorons des êtres dont nous ne savons rien. Qui plus est, nous parlons énormément, notre langage est le langage de tout ce que nous n’avons pas lu. Shakespeare et la Bible du roi Jacques émergent dans les supermarchés, sur les bus, bavardent à la radio et à la télévision. Je trouve ça miraculeux. Je m’en émerveille toujours. Que les mots soient plus durables que tout le reste, qu’ils voyagent au gré du vent, hibernent et se réveillent, s’abritent en parasites sur les hôtes les plus improbables et survivent, encore et toujours.


Les enfants ne nous ressemblent pas. Ce sont des êtres à part : impénétrables, inabordables. Ils habitent non pas notre monde mais un monde que nous avons perdu et ne récupérerons jamais. Nous ne nous rappelons pas notre enfance, nous l’imaginons. Nous la recherchons, en vain, à travers des voiles de poussière aveuglante et opaque, et récupérons quelques lambeaux emmêlés de ce qu’elle était selon nous. Et pendant ce temps-là, les habitants de ce monde sont parmi nous, tels des aborigènes, des minoens, des gens d’ailleurs bien au chaud dans leur capsule témoin.


Dieu aura l’un des premiers rôles dans mon histoire du monde. Comment pourrait-il en être autrement ? S’Il existe, alors Il est responsable de l’effroyable et merveilleux récit. S’Il n’existe pas, l’idée que ce soit une possibilité a tué davantage de gens et préoccupé davantage d’esprits que n’importe quoi d’autre. Il domine la scène. En Son nom ont été inventés le chevalet, la poucette, la vierge de fer, le bûcher. En Son nom des gens ont été crucifiés, fouettés, brûlés, bouillis, écrasés. Il est à l’origine des Croisades, des pogroms, de l’Inquisition et de plus de guerres que je ne peux en nommer. Mais sans Lui il n’y aurait ni La Passion selon saint Matthieu, ni les œuvres de Michel-Ange, ni la cathédrale de Chartres.
 
 
Cette ville ne ressemblait pas à l’ancienne mais son impression sur moi était la même ; les sensations se cramponnaient à moi et me transformaient. Debout devant une tour de verre et de béton, j’ai arraché une poignée de feuilles d’eucalyptus de leur branche, les ai écrasées dans mes mains, les ai reniflées et les larmes me sont montées aux yeux. Claudia, soixante-sept ans, debout sur un trottoir inondé de matrones américaines aux bras chargés de paquets, pleurant non pas de chagrin mais d’étonnement à l’idée que rien n’est jamais perdu, que tout peut être récupéré, qu’une vie n’est pas linéaire mais instantanée. Que dans la tête tout arrive en même temps. 

 

 

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vendredi 19 juin 2026

Critique : "Les coeurs sont faits pour être brisés" de Tatiana de Rosnay | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les coeurs sont faits pour être brisés" de Tatiana de Rosnay


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les coeurs sont faits pour être brisés

Auteur : Tatiana de ROSNAY

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782226504555  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Prix Lübeck 2026.
Un matin, l’annonce de la mort prématurée de Marlo von Graf fait le tour du monde. La célèbre romancière lègue son dernier manuscrit à Audrey, une ancienne rivale, aujourd’hui libraire. Ce texte, qui retrace l’histoire d’un triangle amoureux, confronte soudain Audrey à son premier amour. C’était il y a trente ans…
De Londres aux rives du lac d’Annecy en passant par le Paris d’Oscar Wilde, autour de ces deux femmes aussi opposées que la lune et le soleil, Tatiana de Rosnay tisse un suspense amoureux envoûtant sur la jalousie, la rédemption et la frontière trouble entre réalité et fiction.
Faut-il toujours croire ce que racontent les écrivains ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tatiana de Rosnay est l’auteure d’une vingtaine de livres dont Elle s’appelait Sarah, Manderley forever, Poussière blonde, traduits en trente langues et à l’origine de nombreuses adaptations cinématographiques.

 

Avis :

Avec pour titre un emprunt à Oscar Wilde, ce roman s’inscrit d’emblée dans une filiation que Tatiana de Rosnay revendique ouvertement. Véritable clé de lecture, cette référence éclaire un récit où, à mesure que vulnérabilité affective et failles intérieures s’entrelacent, la frontière entre réalité et fiction dans l’acte même de créer se brouille toujours davantage. Avec un art consommé de l’intrigue, l’auteur explore comment les blessures personnelles nourrissent l’imaginaire romanesque et alimentent une narration qui, entre sincérité émotionnelle et construction littéraire, joue subtilement de l’ambiguïté.

Cette trame où la vie privée se mêle à l’écriture met en scène deux femmes à l'opposé l'une de l'autre : Audrey, libraire discrète établie à Londres, hantée par un premier amour jamais vraiment refermé ; et Marlo von Graf, romancière à succès dont la noyade soudaine dans le lac d'Annecy agit comme un détonateur narratif. Le legs inattendu du dernier manuscrit de Marlo – un texte ravivant un triangle amoureux vieux de trente ans – oblige Audrey à affronter un passé qu’elle croyait enfoui et qui la ramène, entre fiction et réalité historique, dans le Paris d’Oscar Wilde. À travers ce jeu de pistes affectives et littéraires se tisse un lacis de lieux, d’époques et de voix qui donne au récit la profondeur vertigineuse d’un miroir infini,  multipliant les reflets en enfilade dans une véritable mise en abyme narrative.

La romance pourrait sembler convenue si son architecture savamment intriquée, en plus de maintenir un certain suspense, ne dessinait en filigrane une réflexion plus large sur le pouvoir des histoires et la manière dont elles imprègnent ceux qui les écrivent autant que ceux qui les lisent. Tatiana de Rosnay interroge ainsi la part de projection et de réinvention inhérente à tout geste créatif, montrant comment la fiction devient à la fois refuge, révélateur et instrument de reprise de soi. La tension amoureuse sert de levier pour explorer les fragilités des personnages et la façon dont leurs récits intimes se superposent, se contredisent ou s’éclairent mutuellement, dans une atmosphère de clair‑obscur qui n’est pas sans rappeler l’univers de Daphne du Maurier. Jouant sur les échos entre passé et présent, vérité vécue et vérité écrite, l’ouvrage interroge subtilement la fiabilité des voix narratives et la tentation, toujours renouvelée, de remodeler sa propre histoire.

Porté par une intrigue solide et élégante, le roman orchestré autour d’un suspense maîtrisé fait émerger une réflexion plus profonde sur l’écriture, la mémoire et les secrets qui infléchissent les existences. Habilement construit sur un jeu de résonances démultiplié par les hommages littéraires, notamment à Oscar Wilde et à Daphne du Maurier, le récit gagne en densité et en nuances, tissant un dialogue subtil entre héritages littéraires et trajectoires intimes. Il en résulte une oeuvre émouvante sans pathos, où la sensibilité s’exprime avec justesse et où l’art du récit s’allie à la profondeur introspective. (4/5)

 

 

Citations : 

Oscar Wilde. Le professeur nous avait demandé d’écrire sur lui, et il avait été clair lors de ses premiers cours. Il ne nous demandait pas de rédiger un mémoire scolaire et assommant, il insistait là-dessus : c’étaient nos univers, nos imaginaires qui l’intéressaient, pas ce qui s’était réellement passé, pas les faits. Il fallait avant tout nous souvenir que la magie de l’écriture, c’était de se servir de la vérité pour tisser du faux, qui serait le portrait craché du vrai.

La vie n’est qu’un mauvais quart d’heure composé de moments exquis. (Oscar Wilde)

 

jeudi 11 juin 2026

Critique : "Avril enchanté" de Elizabeth von Arnim | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Avril enchanté" de Elizabeth von Arnim


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Avril enchanté (The Enchanted April)

Auteur : Elizabeth von ARNIM

Traduction : François DUPUIGRENET-
                      DESROUSSILLES

Parution : en anglais en 1922,
                  en français depuis 1990 (10/18 en 2011)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782290392881  
                           en librairie

 


  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Deux jeunes Londoniennes, Mrs. Wilkins et Mrs. Arbuthnot, décident, un jour de pluie trop sale et d'autobus trop bondés, de répondre à une petite annonce du Times proposant un château à louer pour le mois d'avril sur la Riviera. En cachette de leurs maris, elles cassent leurs tirelires et trouvent deux autres partenaires pour partager les frais du séjour : l'aristocratique et très belle Lady Caroline Dester, qui veut fuir ses trop nombreux soupirants, et la vieille Mrs. Fisher, à la recherche d'un lieu paisible.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Cousine de Katherine Mansfield, Elizabeth von Arnim est née Mary Beauchamp en 1866, en Australie. Elle reçoit une éducation européenne avant d'entamer un "grand tour" au cours duquel elle rencontre le comte Henning von Arnim-Schlagenthin. Après quelques années passées à Berlin, elle découvre le domaine familial de Nassenheide et décide de s'y installer. Véritable événement littéraire de la fin du siècle, Elizabeth et son jardin allemand sera suivi de vingt et un romans. Encore connue sous son seul prénom, Elizabeth von Arnim devient, après la mort de son mari en 1910, le centre d'une vie mondaine au cours de laquelle elle rencontre H. G. Wells avec qui elle aura une liaison tapageuse, avant un remariage malheureux avec le comte Francis Russell, fils d'un Premier ministre de la reine Victoria et frère du philosophe Bertrand Russell. Puis elle réside successivement en Suisse, à Mougins et aux États-Unis où elle meurt en 1941. 
 
 

Avis :

Bien avant Chantal Thomas et ses Femmes sur fond d’azur, la romancière anglo‑australienne du début du XXᵉ siècle Elizabeth von Arnim avait exploré elle aussi la manière dont les alors très prisés séjours en Méditerranée pouvaient offrir une échappée aux femmes enfermées dans les conventions sociales. Paru en 1922, son Avril enchanté propose une satire douce de cette époque où quatre Londoniennes, décidées à desserrer l’étau de leurs rôles imposés, s’accordent des vacances en Italie et, laissant s’exprimer des aspirations jusqu’ici refoulées, y repoussent les limites de leur existence ordinaire.

Sans vraiment se connaître, quatre Anglaises décident de louer ensemble un petit château ligure après avoir découvert une annonce promettant « un printemps en Italie ». Ce choix impulsif, né chez la rêveuse Lotty Wilkins et la pieuse Rose Arbuthnot d’un même besoin d’échapper à un quotidien étouffant, entraîne avec elles Lady Caroline Dester, mondaine lassée de ses obligations, et Mrs Fisher, veuve rigide attachée au passé. Réunies dans ce lieu isolé, elles s’engagent dans une expérience de cohabitation inattendue où le dépaysement, la douceur du paysage et la proximité forcée transforment peu à peu leur séjour en véritable parenthèse, révélant leurs fragilités, leurs contradictions et les possibles qui s’ouvrent à elles.

L’intérêt du récit tient autant à son charme narratif qu’à la finesse avec laquelle Elizabeth von Arnim observe les tensions sociales et intimes de son époque. Sous l’apparence faussement légère d’un roman d’évasion, elle met en scène la manière dont des femmes jusque‑là définies par leur utilité domestique, morale ou mondaine découvrent la possibilité d’exister pour elles‑mêmes. Le huis clos réunissant quatre inconnues dans un décor idyllique lui permet de pointer, par petites touches ironiques, les contradictions d’une société qui exige d’elles qu’elles soient invisibles et irréprochables. Sorties de leur cadre habituel, ces Anglaises réagissent à ce lieu comme si leur regard sur leur propre personne s’y réaccordait : la lumière italienne, la lenteur retrouvée et l’éloignement des attentes masculines modifient non seulement leur humeur, mais aussi la manière dont elles se perçoivent. Ainsi, en un glissement insensible dénué de toute préméditation, se dessine tout naturellement une émancipation sans nom, vécue presque malgré soi, dans une discrétion qui fait de la liberté une expérience sensible et rappelle combien il suffit parfois d’un pas de côté pour que des vies longtemps contenues s’autorisent enfin à changer d’orientation.

Ce livre « so british » séduit autant par la délicatesse de son écriture que par la précision avec laquelle il capte les déplacements intérieurs de ses héroïnes. Derrière la douceur de l'ensemble et l’intrigue volontairement apaisée se déploie une critique subtile des rôles assignés, portée par un humour feutré et une modernité discrète, féministe avant l’heure. Si l’ouvrage conserve un charme suranné et s’achemine vers un dénouement résolument optimiste, cette tonalité d’époque en aiguise la portée, montrant comment un léger changement de référentiel suffit à ouvrir, même brièvement, la possibilité d’un autre horizon. (4/5)

 

Citations :

Pendant des années elle n’était arrivée à être heureuse qu’en oubliant le bonheur. Elle voulait rester comme ça. Elle voulait exclure tout ce qui risquait de lui rappeler la beauté des choses, de déclencher de nouveau ses aspirations, ses désirs…


Elle savait d’expérience que les beaux vêtements prenaient le contrôle de celle qui les portait et ne lui laissaient aucune paix tant qu’ils n’avaient pas été montrés partout et admirés par chacun. Ce n’était pas vous qui emportiez vos vêtements dans les soirées, c’étaient eux qui vous y conduisaient. Penser qu’une femme, une femme vraiment bien habillée, usait ses vêtements était une grave erreur : c’étaient plutôt eux qui usaient la femme en la traînant en tout lieu à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. 

 

mardi 26 mai 2026

Critique : "Comme en amour" de Alice Ferney | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Comme en amour" de Alice Ferney



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Comme en amour

Auteur : Alice FERNEY

Parution : 2025 (Actes Sud)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782330209254  
                           en librairie

 

   

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Comment naît l’amitié ? Par quelles étapes passe-t-elle pour croître et s’affermir ? Qu’est-ce qui peut la détruire ? Que tolère-t-on de ses amis ? Peut-on rester indifférent à leurs goûts, à leurs idées politiques, à la manière dont ils traitent les autres ? Comment l’amitié s’accommode-t-elle des élans amoureux ? Et une femme peut-elle être l’amie d’un séducteur ?

Pour le savoir, Alice Ferney livre un homme et une femme à une rencontre. Marianne, vive et franche, styliste renommée, ancrée dans sa famille. Cyril, secret, caustique, célibataire et séduisant, chroniqueur de la vie artistique. À la faveur d’une interview, leur complicité est immédiate. Bientôt ils se parlent tous les jours. Leur conversation devient libre et intime. Dans le “tourbillon de la vie”, chacun tour à tour écoute, réconforte, propose son aide, mais quand viennent les grandes décisions, chacun n’a-t-il pas aussi son domaine réservé ?

En quarante chapitres enlevés, aussi dialogués que le lien qu’ils explorent, Alice Ferney souligne les formes, la valeur et la fragilité de l’amitié entre homme et femme. Vingt-cinq ans après La Conversation amoureuse, elle écrit une conversation amicale, comme le second volet d’un diptyque dans lequel la parole crée la relation. Parce qu’en amitié comme en amour, on se parle, d’abord et toujours.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alice Ferney est née en 1961 à Paris, où elle réside aujourd’hui. Elle a publié treize romans, tous aux éditions Actes Sud, dont Grâce et dénuement, L’Élégance des veuves (adapté au cinéma sous le titre Éternité par Tran Anh Hung), La Conversation amoureuse, immense succès de librairie et traduit dans une dizaine de langues, ou Les Bourgeois, prix Historia du roman historique.

 

 

Avis :

Vingt-cinq ans après La Conversation amoureuse, ce roman se présente comme son contrepoint : une histoire qui met cette fois l’amitié au coeur du récit, et non le désir. Alice Ferney reprend la dynamique de l’échange intime, mais elle la transpose dans un registre tout aussi riche et nuancé, là où l’attachement se tisse dans la parole, la complicité et la confiance plutôt que dans le corps. À travers une relation qui, nourrie de confidences et de silences, gagne peu à peu en intensité jusqu’à se transformer en dilemme, le texte explore la frontière mouvante entre fidélité et exigences morales, entre élan de loyauté et nécessité de ne pas se perdre soi-même dans l’acceptation des failles de l’autre.

Le récit, qui commence dans l'apparente banalité d'une romance amicale presque convenue, gagne très vite en profondeur, à mesure qu’il multiplie les thèmes de réflexion et progresse vers un véritable cas de conscience. Passion discrète mais exigeante, l’amitié est ici mise face à ses limites, ses fragilités et ses contradictions intimes. Jusqu’où peut-on accompagner un ami dans ses dérives ? La loyauté doit-elle l’emporter sur les scrupules moraux ? Comme en amour, le lien amical, si sincère soit-il, ne suffit pas toujours à sauver la relation, et l’histoire prend une dimension dramatique qui surprend par sa gravité. 

Ce tragique, peut-être un peu outré au regard de son objet, soutient la démonstration avec autant de finesse psychologique que d’intensité émotionnelle, insufflant à la narration une tension qui érige l’amitié en véritable enjeu existentiel. L’écriture, épurée, précise dans les dialogues et sensible aux non-dits, refuse l’emphase pour mieux révéler la complexité des sentiments dans une langue qui tire une grande clarté de sa retenue assumée.

En plaçant l’amitié au centre de son récit, Alice Ferney en révèle toute la puissance romanesque et la charge dramatique. Coup de coeur pour ce roman subtil et attachant qui hisse ce lien au rang des plus grandes passions littéraires. (5/5)

 

Citations :

J’ai été élevée à être obéissante plutôt qu’intelligente. Quand on y réfléchit, c’est une manière de vous rendre impuissant. À seize ans, je me suis mise à lire avec rage. Lire, c’est vraiment devenir en secret moins ignorant et bêta. J’y vois le remède contre tous les déterminismes.


Lire est une source d’estime de soi. Imprégné du talent des autres, on se déteste un peu moins. Par la lecture, je me suis délivrée non seulement des limitations de mon éducation et de mon milieu mais de mes complexes. Et au moins j’ai réussi mes études.


— L’émotion que cause la perte d’un écrivain à celui qui aimait le lire est un sentiment très délicat, dit Cyril. 
— Un sentiment étrange, dit Marianne. Comme si la terre s’était dépeuplée d’un esprit dont la fécondité nous manquera.


L’amitié n’est pas transitive, dérange parfois l’amour et s’en accommode. L’amitié, pensait Marianne, est une résistance, une relation qui s’affirme contre les exclusivités amoureuses et les clichés sur la séduction entre hommes et femmes. L’amitié fait moins de concessions que l’amour, elle n’a pas à accepter la trahison, la manipulation, elle est plus libre.


Pour des raisons multiples, peut-être symétriques, et qui ne sont pas toutes à l’honneur de l’esprit humain, le chagrin et l’échec se partagent mieux que la joie et la réussite : le besoin de parler est plus fort et la curiosité éveillée, l’indignation est partagée, la compassion soutient l’écoute, la jalousie n’a pas lieu d’être puisque la vantardise n’a pas sa place. Les ennuis, les déboires, les malheurs suscitent les plus longues confidences, que l’amitié lorsqu’elle est véritable reçoit avec une patience parfois comptée parfois illimitée. 


Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, confia Marianne au téléphone. Ce matin, en prenant ma tasse de petit-déjeuner, je voyais dans le placard celle de Serge, j’ai eu le cœur brisé. À celui qu’on aime, on donne le pouvoir de vous anéantir.


Tous deux se sentaient des pessimistes joyeux : l’existence était une succession d’épreuves qui gardait le pire pour la fin.


L’amie manqua de clairvoyance et de compassion, l’amie jugea, s’agaça, garda pour elle sa réprobation, la laissa croître. Et le dommage fut grand : l’amitié était écornée, l’estime entamée. Marianne se rappela l’épisode Ania. Les jeux et les fautes se répètent, pensa-t-elle. Ania, Julia, deux femmes en quête d’un père pour leur enfant, leurs causes se rejoignaient. Cyril incarna l’amant qui fait défection, qui veut la femme sans la mère. Il était décidément pour toujours l’homme qui refuse d’être un mari ou un père. Et c’était son droit après tout. Mais il faisait souffrir celles qui avaient le malheur de l’aimer. Séducteur toxique. Égoïste en amour, pensait Marianne, troublée. Que tolère-t-on de ses amis ? Jusqu’à quel point peut-on les défendre malgré leurs torts ?

 

mercredi 20 mai 2026

Critique : "Je suis Romane Monnier" de Delphine de Vigan | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Je suis Romane Monnier" de Delphine de Vigan





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je suis Romane Monnier

Auteur : Delphine de VIGAN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782073113252  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que j’exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose de pur, de limpide… qui n’existe plus. »
Qui est Romane Monnier ? D’elle, il ne reste qu’un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière, Delphine de Vigan a notamment publié Rien ne s’oppose à la nuit, D’après une histoire vraie (Prix Renaudot et Prix Goncourt des lycéens), Les gratitudes et Les enfants sont rois. Ses romans sont traduits dans le monde entier.

 

 

Avis :

Poursuivant son exploration des fragilités contemporaines, Delphine de Vigan s’attaque cette fois à l’illusion de présence fabriquée par nos traces numériques. À travers la disparition volontaire d’une jeune femme qui ne laisse derrière elle que les fragments de vie contenus dans son téléphone, elle s’intéresse à la manière dont, déléguées aux écrans, nos identités se dispersent dans un flux d’informations qui nous échappe. L’intime, reconstitué à partir de données éparses, sert alors de socle à un récit qui se construit moins sur un mystère policier que sur un vertige existentiel : que reste‑t‑il de nous lorsque nos objets parlent à notre place et que d’autres tentent de déchiffrer le récit même de notre absence ?

Le roman déroule deux trajectoires qui se croisent sans jamais vraiment se rencontrer : d’un côté Romane, jeune femme discrète dont la disparition ouvre l’intrigue ; de l’autre Thomas, cadre quadragénaire qui découvre par hasard le téléphone qu’elle a abandonné. Tandis que l'une s’efface volontairement du monde, l'autre se retrouve entraîné malgré lui dans les méandres de son existence numérique, lisant ses messages, écoutant ses notes vocales, reconstituant peu à peu le portrait d’une inconnue dont les silences résonnent étrangement avec les siens. Entre enquête intime et introspection, la narration se tend autour d’une quête de l’autre qui, en creux, s'avère aussi une confrontation à soi.

Bâtie sur une idée originale qui fait d'un téléphone portable à la fois le pivot du récit et le seul réceptacle des traces laissées par une personne, la narration s'avère d’une redoutable efficacité critique. Miroir d’une époque où l’intime s'expose et s'entrepose sur des supports techniques qui enregistrent, trient et diffusent nos données à notre insu, le roman met en lumière la porosité croissante entre sphère privée et univers connecté. Montre‑moi le contenu de ton téléphone et je te dirai qui tu es : telle semble la maxime implicite d’un monde où nos identités se lisent désormais dans l’accumulation d’informations plutôt que dans nos gestes ou dans nos paroles. Cette confrontation d'un homme à l’existence d’une inconnue à travers ces micro‑archives souligne la réduction qu’opère cette nouvelle manière d’appréhender l’humain, tout en révélant la vulnérabilité d’individus qui cherchent dans les écrans une cohérence que le réel leur refuse. Jouant de la tension entre exposition et effacement, le roman pointe nos aveuglements contemporains face à une dépendance technologique devenue presque invisible tant elle structure notre quotidien, et laisse surgir l’inquiétude d’un présent qui se laisse peu à peu filtrer par les machines, jusqu’à ne plus renvoyer de nous qu’une image lissée et étrangement factice.

Roman sensible et habile, Je suis Romane Monnier témoigne d’un regard aigu sur les transformations du rapport à l’intime et sur l’emprise croissante du numérique sur nos existences. Delphine de Vigan y déploie une réflexion pertinente sur la manière dont nos usages des technologies connectées 
modifient désormais notre rapport au réel. L’on pourra certes regretter une forme parfois trop sage et une intrigue sans véritable surprise au final. Mais, si l’impact dramatique demeure en deçà de ce que le dispositif laissait espérer, l’ensemble n’en reste pas moins une oeuvre lucide et solidement construite, suffisamment inventive pour porter son questionnement avec conviction. (4/5)

 

 

Citations :

Voilà à quoi songe Thomas, le smartphone calé dans sa paume : aujourd’hui le téléphone d’une jeune femme de trente ans contient bien plus que tous ses placards et tiroirs réunis. Aujourd’hui, son téléphone en dit plus sur elle que les dix cartons d’archives qu’elle n’entreposera jamais dans une cave ou un grenier.


Un peu moins de deux mille personnes meurent chaque jour en France, que fait-on de leur téléphone portable ? Il ne s’était jamais posé cette question mais elle lui paraît soudain essentielle. Est-ce l’occasion pour leurs proches de percer enfin leur mystère, d’entrer par effraction dans leur univers, de pénétrer leur intimité ? Ou bien les proches respectent-ils la mémoire des défunts, leurs secrets, et effacent-ils ces traces sans s’y aventurer ? Bien sûr, il y a les codes secrets. Mais souvent, les conjoints les connaissent. Et dans le cas contraire, il est très facile de trouver quelqu’un pour les contourner.


Je ne suis pas aussi forte que ce qu’ils imaginent. Les gens n’ont pas la moindre idée de ce que ça me coûte, d’être au milieu d’eux, d’entrer en contact avec eux. Je parle de mes amis, de mes collègues, des gens que j’aime, que je côtoie. Oui, ça me coûte. Ça me coûte en énergie, en tension, en émotion. Ils ont l’impression que c’est très simple, que tout est simple. Peut-être que ça l’est pour eux, mais pour moi, cela ne l’est pas… En réalité, cela m’épuise.


Les gens qui partent ne prennent pas le risque de prévenir ou de se retourner parce qu’ils ont peur d’être empêchés. Parce que pour eux, c’est une question de survie.


Je n’ai pas envie d’ajouter des mots aux images, ni des images aux mots. Je n’ai pas envie d’être noyée dans le flot. Je n’en peux plus de ces flux continus, sur X, sur Insta, sur TikTok, ces fils que l’on déroule sans fin, dont on ne verra jamais le bout. Ça me donne la nausée. Voilà ce que nous avons perdu : la satisfaction d’avoir terminé, la certitude que cela s’arrête quelque part. Et puis je n’en peux plus de ce mensonge du partage. Je ne veux plus partager avec qui que ce soit. Il nous faudra bien apprendre à nous taire et à observer. Renoncer au commentaire ininterrompu et conditionné auquel nous sommes tenus de nous adonner. Car à force de nous exposer, ne risquons-nous pas de disparaître ? Et à force de laisser nos traces, partout, tout le temps, de n’en laisser aucune ? Dans trente ans, que restera-t-il de nos likes, de nos avis, de nos indignations fugaces, de nos révoltes virtuelles, noyés dans la masse infinie des données numériques ? Que restera-t-il de nous ?


La nuit, quand je me réveille, je me demande dans quel monde nous allons devoir apprendre à vivre.   
Nos smartphones s’enrouleront autour de nos poignets, s’accrocheront comme des pin’s à nos vêtements ou seront implantés dans notre corps. Nous serons en lien avec la terre entière mais nous aurons perdu la capacité de nous parler et de nous écouter. Nous ne serons plus capables de nous accorder sur des connaissances communes, des informations communes, ni même sur des faits simples, minimaux. Nous n’aurons plus aucune certitude, nous ne saurons plus où poser notre regard, ni à qui accorder notre confiance. Nous choisirons nos dieux, nos idoles, nos chapelles et devrons les suivre, aveuglément. Nous ne pourrons plus dire « il faut le voir pour le croire » et nous serons nostalgiques du temps où cette expression signifiait quelque chose. Nous devrons apprendre à vivre dans un monde privé de vérité.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 
 

samedi 4 avril 2026

Critique : "On l'appelait Bennie Diamond" de Michaël Dichter | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "On l'appelait Bennie Diamond" de Michaël Dichter

 

 

J'ai aimé

 

Titre : On l'appelait Bennie Diamond

Auteur : Michaël DICHTER

Parution : 2026 (Les Léonides)

Pages : 300

Accès au livre : ISBN 9782488335300  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu’à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c’est plus fort que lui : la prière l’ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c’est dans ce secteur que son grand-père Yéhuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination.
Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n’est pas vue d’un bon œil par les puissants de la ville – pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ?
Michaël Dichter signe un ambitieux roman d’apprentissage au cœur de la communauté des diamantaires, porté par le plus flamboyant des héros.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Michaël Dichter est scénariste et réalisateur. On l’appelait Bennie Diamond est son premier roman.

 

Avis :

Cinéaste français et maintenant jeune auteur récompensé, Michaël Dichter signe pour premier roman un récit d’apprentissage ancré dans le quartier juif d’Anvers, au coeur des années 1960. Le surnom adopté par son héros concentre l’enjeu du livre : l’ambition d’un garçon qui, pris en tenaille entre soif de réussite et traditions familiales, rêve de trouver sa place dans le milieu très fermé des diamantaires et d’échapper à l’avenir tout tracé que les siens lui destinent.

Nous voici donc dans les pas de Bennie, un jeune juif d’Anvers écartelé entre la fidélité à un père attaché à l’étude religieuse et son propre désir de devenir un « mensch ». Refusant la modestie résignée qu’on attend de lui, il se tourne vers l’univers codifié et exclusif du diamant, un choix qui le rapproche de la figure de son grand‑père – honni dans la famille depuis que l’intransigeance extrême de cet autodidacte, devenu l’un des dix hommes gouvernant ce milieu, l’a conduit à rejeter son fils dont il méprisait les choix. Passant outre cette fracture familiale, Bennie s’élance dans une ascension semée d’obstacles, naviguant entre alliés incertains et rivaux déclarés, dans un jeu où chacun peut, d’un instant à l’autre, basculer du soutien à la trahison.

Avec l’ascension de Bennie, ponctuée de succès fulgurants et de revers cinglants, le récit plonge le lecteur au plus secret d’un monde fascinant, dissimulé derrière les façades banales d’un court pâté d’immeubles. Des ateliers de taille où s’activent des mains expertes au calme feutré d’une Bourse où des fortunes changent de propriétaire en quelques regards et un « Mazal ! », se déploie un univers méconnu, gouverné par l’instinct, le sens de l’opportunité et la loi du plus fort, où ruse, coups bas et trahisons sont monnaie courante. Dans ce décor implacable où une chausse‑trappe paraît prête à s’ouvrir sous chaque pas, la narration installe une tension continue et une dynamique presque feuilletonesque qui n’est pas sans rappeler l’élan d’un Rastignac moderne affrontant l’âpreté d’un monde sans autre principe que celui du pouvoir. Cette brutalité s’enracine aussi dans les ombres plus profondes d’une communauté qui, marquée par la Shoah, a développé comme elle a pu ses stratégies de survie. Entre les doux, attachés à la foi et à l’étude comme le père de Bennie, et les endurcis que la persécution a rendus impitoyables – figures intraitables comme le grand‑père ou membres d’une pègre née de la nécessité de se défendre – se creuse un fossé moral et existentiel qui traverse tout le roman et éclaire les tensions auxquelles Bennie se heurte. Au cœur de ce maelström se précisent alors les questions de la liberté et de l’accomplissement de soi, face aux attentes, aux héritages et aux déterminismes. 

Porté par un souffle romanesque qui fait aisément oublier quelques inexactitudes topographiques, ce solide roman d’apprentissage parvient à rendre palpable un milieu fermé avec une vraie puissance d’immersion. Figure vive, tenace et immédiatement attachante, Bennie porte en lui assez de zones d’ombre pour écarter toute morale simplificatrice, et insuffle au récit une énergie constante, même lorsque l’intrigue se permet certaines facilités ou accumule les péripéties au risque d’une certaine surcharge. Entre héritage, ambition et exclusion sur fond de traditions juives hassidiques, se déploie un ensemble à la fois classique dans sa construction, incarné dans ses personnages et résolument cinématographique dans son rythme, qui confirme la capacité de Michaël Dichter à faire vibrer la fiction au‑delà du simple réalisme. Loin du roman documentaire, l’auteur s’appuie sur un milieu réel qu’il restitue avec suffisamment de justesse pour nourrir librement la fiction. Un roman populaire de qualité, plus narratif que littéraire, plus efficace que profond, plus immersif que novateur. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Le rabbin l’observe, empreint d’une douceur prudente. 
– « Le Saint béni soit-Il ne met pas Ses créatures à l’épreuve au-delà de leurs capacités. » 
Bennie reste silencieux, le regard rivé sur un point invisible, quelque part entre le sol et l’obscurité de ses pensées. Il voudrait croire à ces mots, comme tout le monde ici semble y croire. Mais une colère sourde monte en lui. Il serre les poings sur ses genoux. 
— Alors Dieu a choisi de tuer maman ? 
Le rabbin tressaille légèrement. Bennie lève enfin les yeux vers lui. Il y a autre chose que de la douleur dans son regard. Une accusation. 
— Il a aussi pensé que mon père pouvait surmonter ça ? 
Le rabbin ouvre la bouche, prêt à répondre, mais Bennie ne lui en laisse pas le temps et se lève brusquement. 
Il n’attend pas d’explication. Il ne veut pas entendre de justification. 
Sans un regard en arrière, il quitte la pièce, bousculant au passage quelques invités dont les murmures et les prières lui semblent plus vides que jamais.


— Avant la guerre, beaucoup de Juifs comme nos parents ou tes grands-parents venaient de l’Est. Si la plupart sont morts dans les camps ou ont fui vers l’Amérique du Nord, du Sud ou la Palestine, d’autres ont pris un tout autre chemin. Ils ont cru pouvoir échapper aux nazis en fuyant encore plus à l’est, jusqu’en Union soviétique. 
Elle s’interrompt, tirant sur sa cigarette avant de reprendre : 
— Certains se sont retrouvés en Géorgie, où vivaient déjà d’autres Juifs, pensant y être en sécurité. Mais la Russie soviétique, c’était pas mieux. À la fin de la guerre, quand le monde entier célébrait la victoire, ces Juifs-là, ceux qui avaient fui en URSS, étaient toujours pris au piège. Pas de camps d’extermination, non… mais des purges, des déportations, des accusations absurdes. On les envoyait dans des camps de travail, on les empêchait de pratiquer leur religion, de parler le yiddish, l’hébreu, de se regrouper. Beaucoup ont fini au goulag. 
Elle dévisage Bennie de ses yeux fatigués : 
— Et aucun Juif dans le monde n’a pu les aider. Les rares survivants, ceux qui avaient déjà échappé aux nazis, ont dû encaisser une autre persécution. Alors ils ont fait ce qu’ils pouvaient pour survivre. Et quand on ne te laisse que la loi de la rue pour t’en tirer, t’apprends vite à être plus dur que les autres. Et ceux qui ont fini par s’en sortir, tu crois qu’ils sont devenus quoi ? Des enfants de chœur ? 
Elle écrase sa cigarette d’un geste sec. 
— Certains ont dû survivre grâce à la betsa18. Et quand ils ont enfin réussi à fuir, comme ceux qui débarquent ici, à Anvers, ils ont apporté ces méthodes avec eux. Là-bas, c’était une question de vie ou de mort. Ici, c’est devenu une manière de régner : imposer la peur avant d’être écrasé soi-même.


Elle explique que seules dix familles à Anvers ont une « vue » sur les diamants, grâce à leurs accords avec De Beers, le syndicat contrôlant les mines. Ces familles reçoivent chaque mois une quantité de cailloux bruts, pour des sommes astronomiques : « Dix, vingt, trente millions… et en dollars, pas en francs belges, mon ami. »


Ici rien n’est laissé au hasard. Chaque brute livrée a déjà un avenir tracé. Il ne s’agit pas seulement de découper un caillou précieux : chaque taille est un pari. Trop taillé, le diamant perd du poids. Mal taillé, il perd de la valeur. La moindre erreur coûte des milliers de francs.


Un diamant a soixante-quatre faces. Et pour chaque face, tu tailles, tu regardes, tu tailles, tu regardes… Des milliers de va-et-vient entre l’œil et le moulin. Le but, c’est de révéler la pureté sans perdre trop de matière. Chaque grain compte.
 
 
— Les prix ne sont jamais affichés ici. C’est une question de stratégie. Tout est négociation, tout est mouvant. Le marché du diamant, ce n’est pas comme vendre du blé ou du pétrole. Ici, chaque pierre est unique, donc chaque prix l’est aussi. 
Bennie fronce les sourcils. 
— Mais comment vous les fixez, alors ? Joshua pointe son index vers sa tempe. 
— L’expérience, mon ami. Il faut connaître le marché sur le bout des doigts. Savoir combien la concurrence vend, comprendre la rareté d’une pierre, évaluer la demande des clients… Un diamant n’a pas de prix fixe, il a la valeur que l’acheteur est prêt à payer. Il se redresse et poursuit d’un ton plus bas, presque confidentiel : — Et surtout, ici, c’est un jeu de pouvoir. Si tu mets un prix sur une pierre, tu perds le contrôle. Alors que si tu laisses l’acheteur proposer, c’est toi qui mènes la danse.
Bennie commence à comprendre. Dans ce monde, on ne vend pas un diamant, on vend une opportunité.


Quand on laisse un homme trop longtemps dans l’ombre, il finit par vouloir détruire tout ce qui brille autour de lui.