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mercredi 30 octobre 2024

[Bonnefoy, Miguel] Le rêve du jaguar

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le rêve du jaguar

Auteur : Miguel BONNEFOY

Parution : 2024 (Rivages)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Quand une mendiante muette de Maracaibo, au Venezuela, recueille un nouveau-né sur les marches d’une église, elle ne se doute pas du destin hors du commun qui attend l’orphelin. Élevé dans la misère, Antonio sera tour à tour vendeur de cigarettes, porteur sur les quais, domestique dans une maison close avant de devenir, grâce à son énergie bouillonnante, un des plus illustres chirurgiens de son pays.
Une compagne d’exception l’inspirera. Ana Maria se distinguera comme la première femme médecin de la région. Ils donneront naissance à une fille qu’ils baptiseront du nom de leur propre nation : Venezuela. Liée par son prénom autant que par ses origines à l’Amérique du Sud, elle n’a d’yeux que pour Paris. Mais on ne quitte jamais vraiment les siens.
C’est dans le carnet de Cristobal, dernier maillon de la descendance, que les mille histoires de cette étonnante lignée pourront, enfin, s’ancrer.
Dans cette saga vibrante aux personnages inoubliables, Miguel Bonnefoy campe dans un style flamboyant le tableau, inspiré de ses ancêtres, d’une extraordinaire famille dont la destinée s’entrelace à celle du Venezuela.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Miguel Bonnefoy, auteur franco-vénézuélien, a écrit plusieurs romans très remarqués et récompensés, tous parus aux éditions Rivages, dont Les voyages d’Octavio (2015, Prix de la Vocation 2016) et Héritage (2020, Prix des Libraires 2021). Il est traduit dans plus de vingt langues.

 

 

Avis:   

L’écrivain franco-vénézuélien Miguel Bonnefoy poursuit l’exploration fantasmagorique de sa mémoire familiale pour une nouvelle saga que la flamboyance de sa plume métamorphose en odyssée fabuleuse et baroque.

Tout commence sur les marches d’une église, quand, loin de se douter de l’épopée qui s’enclenche, une mendiante recueille et décide d’élever un nourrisson abandonné. Prénommé Antonio, l’enfant grandit « sur les berges du lac de Maracaibo, dans un endroit du monde si dangereux qu’on l’appelait Pela el Ojo, ‘’Ouvre l’œil’’. » Vendeur de cigarettes à l’unité, piroguier, puis à l’adolescence employé dans l’industrie du pétrole ou encore dans un bordel, sa vie change lorsqu’il apprend à lire et à écrire, rencontre sa future femme Ana Maria et répond à son défi - « je ne me marierai qu’avec l’homme qui me racontera la plus belle histoire d’amour » - en lui offrant un délirant florilège de récits recueillis dans la rue. 
 
Ils formeront tous deux un couple de médecins, elle la première de l’État de Zulia, lui bientôt recteur d’une université, et prénommeront leur fille unique Venezuela, si bien attirée par la découverte de nouveaux horizons qu’elle s’établira à Paris où elle épousera un exilé chilien et donnera naissance à Cristobal, avatar de l’auteur. Nourri des cosmogonies familiales, celui-ci prendra la plume, non pas comme son grand-père pour une histoire d’amour entre un homme et une femme, mais pour l’histoire d’amour « d’un homme pour un pays ». Pour « parler du monde qu’il avait entendu. Raconter ce qu’il avait vu dans la nuit des oiseaux de Maracaibo. Garder l’empreinte de l’air. Il fallait qu’il reste de ces récits autre chose que des paroles, des mots fugaces qui se passaient de génération en génération, de bouche en bouche, autre chose que des broches en or et des souvenirs ébréchés. » « Gravir le talus des songes. Boire à la racine. »
 
C’est ainsi qu’inséparable de celle, mouvementée, du Venezuela, cette histoire familiale étirée sur trois générations bouillonne si bien entre fantasmes et réalités, dans une fièvre hallucinée renvoyant aux codes du réalisme magique, qu’elle déploie de part et d’autre de l’Atlantique une authentique mythologie, un chant homérique qui chatoie des mille broderies venues colorer la mémoire à mesure de sa transmission. De ce foisonnement fantaisiste émerge une sorte de réalité augmentée, hologramme d’un autrefois passé au filtre de la légende et du songe, où il arrive que l’on croise les silhouettes, devenues familières aux lecteurs fidèles de l’auteur, de personnages apparus dans ses romans précédents.

Tout juste couronné du Grand prix du roman de l’Académie française, un ouvrage singulièrement enchanteur et poétique, reflet d’une mémoire familiale sans doute d’autant plus élevée à l’état de légende qu’elle s’est retrouvée confrontée à l’hydre de la dictature vénézuélienne et à l’exil. (4/5)

 

 

Citations :

Pedro Clavel passa ainsi son enfance dans les robes d’Eva Rosa qui prit soin de lui comme s’il fût sorti de son propre ventre. Cette très vieille femme, fatiguée et presque sourde, gardait cette serviabilité innocente qui l’avait accompagnée toute sa vie, convaincue de cette idée selon laquelle on n’a que ce qu’on donne.


D’accord. Tu partiras. Mais rappelle-toi une chose : on est esclave de ce qu’on dit et maître de ce qu’on tait.


Venezuela lui avait dit : – Lire, c’est voyager. Or, pour Cristóbal, dont l’enfance n’avait été que voyages, lire c’était rester. Les villes changeaient, les langues se multipliaient, les cultures défilaient sous ses yeux, or les livres, eux, ne changeaient pas. Qu’ils aient été à Lisbonne, à Rome, à Caracas, à Buenos Aires, les romans de sa jeunesse ne changeaient pas. Il demeurait ainsi auprès de ses livres comme on serait resté auprès de bêtes dont il aimait caresser les crinières lourdes. Leurs dos aux couvertures soyeuses comme des pelages et les caractères familiers de leurs titres lui apportaient un apaisement plus rassurant que celui des noms des pays. Lire, ce n’est pas voyager. Les pages ont l’immobilité du métal et de l’agate. Cristóbal s’attelait à ces royaumes pétrifiés, plongé dans leurs géométries d’encre et de grain, se perdant dans ses labyrinthes pour mieux se retrouver, se heurtant chaque fois aux mêmes mâts de leur beauté. C’est là que réside la fondation invariable des hommes, la part de refuge où se reposer du chaos, un havre sans départ ni exil. Les romans sont une île entourée de terre.


À Caracas, des militaires révolutionnaires avaient décidé de s’emparer du pouvoir et livraient, dans les rues de la capitale, une bataille acharnée. Ce séisme dura vingt-quatre heures, un déchaînement qui créa un mouvement de foule furieux et un désordre dantesque. Mais, bien que ce jour fût comme un cataclysme, ce n’était pas la première fois que de tels événements secouaient le pays. Il y avait déjà eu au Venezuela autant de révolutions que de guerres. En deux siècles, il y avait déjà eu une centaine d’insurrections d’esclaves et de révoltes populaires, de José Leonardo Chirino jusqu’au Caracazo, une cinquantaine de soulèvements pour l’indépendance avant Bolívar, dont ceux de Manuel Gual et José María España. La révolution Bleue avait renversé la révolution d’Avril qui elle-même s’était vue supplantée par la révolution de Coro. En deux siècles, il y avait déjà eu des milliers de groupes paysans armés sous Ezequiel Zamora, d’infanteries sortant des fermes, de réformes agraires et de luttes contre le latifundiste. En deux siècles, entre décrets et actualisations, il y avait déjà eu presque trente constitutions écrites, d’armées de guérilleros sous la bannière de Fabricio Ojeda, des centaines de mouvements syndicaux aboutissant à des grèves nationales, une dizaine de coups d’État, civils et militaires. En deux siècles, le peuple vénézuélien avait tant aimé la liberté qu’il en était devenu son esclave.


Pendant plusieurs jours, il fut impossible de le sortir de la maison, tant il était convaincu de trouver l’inspiration uniquement dans les pages. Personne, pas même ceux qui n’avaient jamais écrit une seule ligne, ne comprenait comment on pouvait aspirer à accoucher d’un roman sans se mêler à la communauté bruyante des hommes et des femmes, s’embourber dans la même glaise qu’eux, comprendre leurs histoires, manger leurs repas, s’asseoir à leur table, jusqu’à ce jour où Ana Maria fit appeler Cristóbal dans sa chambre et lui dit ces mots : – Si tu veux devenir écrivain, parle avec ceux qui ne le sont pas.
 
 
À son retour, cette fois, Cristóbal ne put en croire ses yeux. Des années après, il serait encore incapable de se rappeler cette scène sans être ébahi, sidéré. En arrivant sur les terrains de magnolias, il découvrit les tracteurs en fonctionnement, les fleurs ouvertes et épanouies, mais il ne lui fallut que quelques minutes pour se rendre compte qu’une des familles, plus importante que les autres, avait pris possession de la bâtisse des Pistoletto et versait aux trois autres un salaire pour s’occuper des plantations de magnolias. Les paysans avaient reproduit exactement ce qu’ils voulaient combattre.


Pour son esprit idéaliste, la corruption était un fantôme anonyme et sans visage, une pomme pourrie qui ne poussait que dans l’arbre du capitalisme, et qui ne rongeait que les peuples ayant vendu leur âme au diable, comme s’il s’agissait d’une punition pour leur gourmandise. Jamais la pensée ne lui avait traversé l’esprit que la corruption puisse croître à ses côtés, fille de l’excès, dans le terreau humide des révolutions, nourrie par ceux qui la combattaient, dans les bureaux même où l’on clamait sa destruction, dans la bouche des dirigeants les plus progressistes. Il n’avait jamais imaginé qu’elle puisse faire la queue au supermarché, boire une bière en terrasse, aller à la piscine, faire du sport, emmener les enfants à la crèche, faire l’amour, il n’imaginait pas que la corruption n’était pas l’apanage des régimes impérialistes, mais qu’elle était partout. Les révolutions s’y abreuvaient aussi. Elles échouaient parce qu’on oubliait de faire, pour les stimuler, ce qu’on avait fait pour les susciter.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 


 

mardi 18 avril 2023

[Bonnefoy, Miguel] Sucre noir

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Sucre noir

Auteur : Miguel BONNEFOY

Parution :  2017 (Rivages)

Pages : 200

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dans un village des Caraïbes, la légende d’un trésor disparu vient bouleverser l’existence de la famille Otero. À la recherche du butin du capitaine Henry Morgan, dont le navire aurait échoué dans les environs trois cents ans plus tôt, les explorateurs se succèdent. Tous, dont l’ambitieux Severo Bracamonte, vont croiser le chemin de Serena Otero, l’héritière de la plantation de cannes à sucre qui rêve d’autres horizons.
Au fil des ans, tandis que la propriété familiale prospère, et qu’elle distille alors à profusion le meilleur rhum de la région, chacun cherche le trésor qui donnera un sens à sa vie. Mais, sur cette terre sauvage, étouffante, la fatalité aux couleurs tropicales se plaît à détourner les ambitions et les désirs qui les consument.
Dans ce roman aux allures de conte philosophique, Miguel Bonnefoy réinvente la légende de l’un des plus célèbres corsaires pour nous raconter le destin d'hommes et de femmes guidés par la quête de l'amour et contrariés par les caprices de la fortune. Il nous livre aussi, dans une prose somptueuse inspirée du réalisme magique des écrivains sud-américains, le tableau émouvant et enchanteur d'un pays dont les richesses sont autant de mirages et de maléfices.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Miguel Bonnefoy est l'auteur de plusieurs romans très remarqués, dont Le voyage d'Octavio (prix de la Vocation), Sucre noir et Héritage (prix des Libraires 2021). Son œuvre est traduite dans une quinzaine de pays.

 

 

Avis :

Le livre s’ouvre sur un mirage fabuleux : drossé sur la canopée d’une forêt bordant la mer des Caraïbes, un trois-mâts sombre lentement sous les vagues vertes d’une vorace végétation tropicale, emportant dans une éternité de fantasmes sa cargaison d’or et de pirates, parmi lesquels le légendaire et cruel capitaine de flibuste Henry Morgan. Trois siècles plus tard, les pauvres paysans du coin, venus s’échiner à rendre cette terre cultivable pour la canne à sucre, observent avec curiosité le va-et-vient des chasseurs de trésors, attirés par les rumeurs parvenues jusqu’en ces années 1900.

C’est ainsi que, pour le plus grand bonheur de leur fille Serena, désespérée de sa solitude sur cette terre qui manque d’hommes à marier, les Otero se retrouvent à héberger sur leur petite plantation le jeune aventurier Severo Bracamonte, bien décidé à mettre la main sur le fameux trésor perdu. Faute d’or sonnant et trébuchant, le nouveau couple se verra comblé par l’adoption d’un bébé sauvé des flammes qu’ils baptiseront Eva Fuego, sans savoir à quel point ce prénom s’avérera prédestiné. Sous la férule de fer d’Eva devenue femme, la plantation, assortie d’une rhumerie réputée, entraînera dans son développement toute l’économie de la région, jusqu’à ce que, par un terrible retour de bâton, toute cette richesse née d’une monoculture implose littéralement, ramenant le village devenu ville à sa pauvreté initiale.

Multipliant les clins d’oeil au grand Gabriel Garcia Marquez, son réalisme magique et son célèbre Cent ans de solitude, la plume elliptique et poétique du franco-vénézuelien Miguel Bonnefoy nous emporte dans un récit flamboyant, richement métaphorique. Dans ce village, brutalement ramené à sa misère originelle après un enrichissement fulgurant venu d’une manne miraculeuse, se reflète l’histoire du Venezuela et de son, non pas sucre, mais or noir, tandis que la chasse à de multiples trésors, menée chacun à sa façon par les différents personnages, illustre ironiquement combien, souvent, l’on court vainement chercher au loin le bonheur qui s’offrait à portée de main.

Miguel Bonnefoy excelle à faire tenir dans ses formats courts des récits colorés, à la fois fables et sagas historiques, offrant plusieurs niveaux de lecture et l’accès à ce qui, au fil de son œuvre, construit peu à peu un univers particulier. (4/5)

 

 

Citations :

Si les étoiles étaient en or, je creuserais le ciel.

Les plus petits écueils font couler les plus grands galions.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

 

 


 

vendredi 3 février 2023

[Bonnefoy, Miguel] L'inventeur

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'inventeur

Auteur : Miguel BONNEFOY

Parution : 2022 (Rivages)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Voici l'extraordinaire destin d’Augustin Mouchot, fils de serrurier, professeur de mathématiques, qui, au milieu du XIXe siècle, découvre l'énergie solaire. La machine qu’il construit, surnommée Octave, finit par séduire Napoléon III. Présentée plus tard à l’Exposition universelle de Paris en 1878, elle parviendra pour la première fois, entre autres prodiges, à fabriquer un bloc de glace par la seule force du soleil. Mais l’avènement de l’ère du charbon ruine le projet de Mouchot que l’on juge trop coûteux. Dans un ultime élan, il tentera de faire revivre le feu de son invention en faisant "fleurir le désert" sous le soleil d’Algérie. Avec la verve savoureuse qu'on lui connaît, Miguel Bonnefoy livre dans ce roman l'éblouissant portrait d’un génie oublié.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Miguel Bonnefoy est l'auteur de plusieurs romans très remarqués, dont Le voyage d'Octavio (prix de la Vocation), Sucre noir et Héritage (prix des Libraires 2021). Son œuvre est traduite dans une quinzaine de pays.

 

Avis :

Antoine Mouchot (1825 – 1912) est le dernier fils d’un serrurier bourguignon. De trop faible constitution pour envisager un métier manuel, il se résigne à enseigner et, devenu professeur de mathématiques à Alençon, découvre par hasard, dans la bibliothèque de la pension qui l’héberge, le livre qui va bouleverser sa vie. Fasciné par le principe de la marmite solaire qu’y décrit un physicien genevois, il se prend à rêver de maîtriser l’énergie du soleil, se lance dans ses propres expériences et invente le premier moteur solaire : une petite machine à vapeur alimentée par une chaudière en verre reliée à un réflecteur parabolique.

Mais, aussi géniale soit-elle et même si elle lui vaut son heure de gloire – l’attention de Napoléon III, la reconnaissance de ses pairs et l’émerveillement du public quand, à l’Exposition Universelle de Paris en 1878, il produit un bloc de glace à partir de la chaleur solaire –, son invention n’intéresse pas les industriels de l'époque. Le charbon est alors abondant et peu coûteux, le soleil incertain et l’exploitation de son énergie pas assez rentable. Notre homme aura beau persister dans son obsession, se brûler les rétines en Algérie où il a choisi de développer ses expérimentations, il finira misérable et oublié, volé par son ancien associé, grabataire séquestré dans un taudis par une épouse aux allures de Thénardière.

Le paradoxe est cruel et nourrit le roman de Miguel Bonnefoy : l’invention brillante a laissé dans l’ombre le peu charismatique Antoine Mouchot. L’homme terne et maladif, habité par l’idée fixe de dompter le soleil, s’y est brûlé les ailes et jusqu’à sa postérité. De sa personnalité l’on ne connaît plus rien et, aucun livre ne lui ayant jamais été jusqu’ici consacré, ce sont les indices glanés en fouillant l’océan documentaire de diverses archives qui ont permis à l’écrivain de ressusciter par la fiction la réalité du personnage.

Romanesque à souhait, la narration chamarre sa trame biographique des chaudes couleurs et de la lumière éclatante qui éclaboussent un temps la timide silhouette étonnée de l’inventeur, avant de la rendre, plus grise, plus solitaire et plus délabrée que jamais, à l’ombre froide de l’oubli et de la misère. Et tandis que la verve de l’auteur nimbe chacun de ses tableaux, tantôt d’une once de réalisme magique, tantôt d’un lyrisme flamboyant, multipliant les hommages à la littérature du XIXe siècle au travers de scènes que n’auraient pas désavouées Jules Verne, Victor Hugo ou Emile Zola et jouant de connivence avec le lecteur qui saura repérer les facétieuses connections que quelques savoureux personnages secondaires établissent avec ses romans précédents, c’est une sorte de conte historique merveilleusement fantasque, aux consonances quasi mythologiques - prométhéennes ou icariennes -, que nous livre ce magnifique portrait d’un si peu solaire conquérant du roi des astres.

L’on referme ce livre enchanté et troublé d’y avoir côtoyé, d’une aussi belle manière, un génie resté dans l’ombre pour s’être trouvé trop en avance sur son temps. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Un Bonaparte, dans son palais, parlait de lui. Un président, un chef de gouvernement, un empereur, un être qui, dès sa naissance, avait son nom dans l’histoire, tournait sa curiosité vers son humble travail, lui, le fils d’un serrurier, le professeur de mathématiques, l’homme du peuple. Il mesura alors brusquement, avec une naïveté étonnée, cette ironie du sort qui l’avait fait passer d’une démonstration désastreuse dans une cour d’école à la rencontre avec un empereur.


Ses épaules étaient couvertes d’un habit matelassé à la poitrine, à basques brodées de feuilles d’aubépine. Il était vêtu d’un pantalon garance dont le pli cachait la botte et tenait un bicorne à la main. Mais à la place d’un empereur majestueux, portant la moustache la plus célèbre d’Europe, il vit paraître un vieillard mafflu, fatigué par le pouvoir, miné par les malheurs, une canne à la main, accompagné d’un chien saturnien offert par l’un de ses chambellans. Les jambes molles, comme anéanti, le front bas, il contemplait de ses yeux pâles quarante ans de gloires et de désastres. Il ne ressemblait en rien à un Bonaparte, mais plutôt à un vieux loup essoufflé, à la santé écorchée, qui avait douloureusement survécu aux crises de rhumatismes et aux coliques néphrétiques, et qui ne revenait pas de l’ermitage de Villeneuve-l’Étang, mais d’une cure à Vichy où les eaux minéralisées et alcalines lui avaient enflé un calcul dans la vessie gros comme un brugnon.


Bien qu’il ait été souffrant, à l’adresse de chacun il avait un mot, un souvenir, une question pertinente, et lorsqu’il se tint devant Mouchot, sa poignée de main fut celle d’un homme décidé. Le commandant Verchère de Reffye le présenta comme « savant », et Mouchot se rendit compte que c’était la première fois que quelqu’un s’adressait à lui de cette façon. L’empereur plongea ses yeux dans les siens et Mouchot crut apercevoir dans son regard cette admiration respectueuse que partagent entre eux les malades.


Les gens se redressèrent d’un bond comme s’ils venaient d’apercevoir un mort se réveiller. Tout s’était éclairci en une seule minute : cet homme venait de mettre en marche un moteur uniquement avec la force du soleil. Il n’y avait plus de doute sur l’utilité de cet étrange abat-jour, fait de bouts de verre et de métal. Mouchot entendit un éclat de célébration, des exclamations enflammées. Il se tourna vers l’empereur, comme emporté par la fièvre collective et, au bruit des ovations, les membres de l’Académie et les industriels se levèrent. Au bout de dix minutes, toute la côte était debout, applaudissant, en regardant Mouchot, et l’empereur tendit sa canne vers le ciel : « Vive le soleil, vive Mouchot. »


Mouchot vécut là son jour de triomphe. Il descendit de l’estrade comme s’il quittait le monde d’hier pour entrer dans celui de demain. L’empereur lui posa la main sur l’épaule, les enfants voulurent le toucher, l’impératrice lui donna son bras, Verchère de Reffye ne le lâcha pas une seconde et le présenta à tout le monde.


À Biskra, un jeudi, au milieu de l’après-midi, quand les guides voulurent abattre un olivier qui poussait entre deux rochers pour cuire un mouton, Mouchot fit une démonstration étonnante et, actionnant sa machine transformée en cocotte solaire, obtint une cuisson si rapide de la viande que les guides en parlèrent pendant toute la traversée. L’un d’eux s’exclama même :          
– Je ne savais pas qu’on pouvait manger de la lumière.
 
 
L’Exposition universelle de Paris s’ouvrit le 1er mai 1878. (…) Lorsqu’on ouvrit les portes de la grande halle, le siècle semblait être à son sommet. Des millions de spectateurs découvrirent avec hébétude la tête de la statue de la Liberté, qui huit ans plus tard serait offerte aux États-Unis pour contempler éternellement la baie de New York, où l’on pouvait pénétrer pour quarante centimes, ce qui faisait dire aux visiteurs : « La liberté a la tête creuse. »


Le premier jour, Mouchot fit bouillir de l’eau presque instantanément, devant un cercle restreint qui s’était rassemblé autour de lui, et réalisa une distillation. Mais cela n’attira personne. Le lendemain, il essaya de reprendre ses idées de cocotte solaire et fit cuire un gigot en un quart d’heure au soleil. Mais la presse n’en fit aucun cas, n’y voyant qu’une expérience inutile, sans valeur pratique. Cette promesse d’un avenir industriel était utopique, car l’énergie du soleil ne pourrait jamais rivaliser avec la combustion du charbon.


Or, un homme caché dans la foule, un certain Crova, un universitaire de Montpellier, questionna dans la presse la valeur économique de ce réflecteur solaire, son utilité, la quantité exacte de chaleur qu’il pouvait produire. Il fit réunir deux commissions, attachées au ministère des Travaux publics, l’une à Montpellier, l’autre à Constantine, pour examiner son rendement, qu’on calcula en plaçant deux miroirs de cinq mètres carrés de section normale exposés aux rayons. Quelques mois plus tard, les résultats des expériences des commissions de Montpellier, envoyés au ministère et résumés par Crova, conclurent à l’absence de potentiel industriel avec ces mots : « Dans nos climats tempérés, le soleil ne brille pas d’une manière assez continue pour que l’on puisse utiliser pratiquement ces appareils. »          
Le coup fut dur. Malgré la publication des études de M. Crova, malgré le fait que, dans la presse, on se moqua de Mouchot en lui reprochant d’aller chercher l’énergie à des millions de kilomètres de distance quand on pouvait la trouver à dix pieds sous terre, cela n’empêcha pas ses opposants les plus tenaces, ses persifleurs les plus entêtés, de reconnaître l’importance de cette invention majeure. 


Comme un malheur ne vient jamais seul, ce fut plus ou moins à cette époque qu’on découvrit de nouveaux gisements de charbon dans l’est de la France. L’amélioration du réseau ferré facilita son approvisionnement et conduisit le gouvernement à estimer que l’énergie solaire n’était pas rentable.

 

 

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samedi 12 décembre 2020

[Bonnefoy, Miguel] Héritage

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Héritage

Auteur : Miguel BONNEFOY

Parution : 2020 chez Rivages

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La maison de la rue Santo Domingo à Santiago du Chili, cachée derrière ses trois citronniers, a accueilli plusieurs générations de la famille des Lonsonier. Arrivé des coteaux du Jura avec un pied de vigne dans une poche et quelques francs dans l’autre, le patriarche y a pris racine à la fin du XIXe siècle. Son fils Lazare, de retour de l’enfer des tranchées, l’habitera avec son épouse Thérèse, et construira dans leur jardin la plus belle des volières andines. C’est là que naîtront les rêves d’envol de leur fille Margot, pionnière de l’aviation, et qu’elle s’unira à un étrange soldat surgi du passé pour donner naissance à Ilario Da, le révolutionnaire.
Bien des années plus tard, un drame sanglant frappera les Lonsonier. Emportés dans l’oeil du cyclone, ils voleront ensemble vers leur destin avec, pour seul héritage, la légende mystérieuse d’un oncle disparu.
Dans cette fresque éblouissante qui se déploie des deux côtés de l’Atlantique, Miguel Bonnefoy brosse le portrait d’une lignée de déracinés, dont les terribles dilemmes, habités par les blessures de la grande Histoire, révèlent la profonde humanité.
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Miguel Bonnefoy est l’auteur de deux romans très remarqués, Le Voyage d’Octavio (Rivages poche, 2016) et Sucre noir (Rivages poche, 2019). Ils ont tous deux reçu de nombreux prix et été traduits dans plusieurs langues.

 

 

Avis :

Chassé du Jura par le phylloxera, Lonsonier s’embarque pour la Californie avec son dernier cep de vigne. C’est finalement au Chili qu’il trouve à replanter ses racines. Lui succèderont trois générations d’une famille qui restera toujours profondément attachée à ses origines françaises, devenues au fil du temps quasi mythiques. Au travers de chacune des deux guerres mondiales puis depuis les geôles de Pinochet, fils, petite-fille et arrière petit-fils vivront chacun dans leur chair cet indéfectible attachement qui, inexorablement, modèlera leur destinée, pour le meilleur comme pour le pire.

Sa brochette de personnages, au pittoresque quasi surréaliste, donne à cette histoire une coloration originale et inoubliable. C’est dans un émerveillement tendre et amusé que le lecteur s’attache tour à tour au Maestro qui débarque de France avec les instruments d’une fanfare entière et initie tout un village à la musique, à Lazare le Poilu revenu des tranchées avec un fantôme, à Thérèse l’ornithophile qui vit pour sa fantastique volière, à Margot l’intrépide aviatrice prête à tout pour voler, à Ilario Da le révolté pro-Allende, sans oublier le mystérieux chaman mapuche Aukan qui traverse le récit comme pour souligner la magique fatalité qui semble gouverner leur existence à tous.

Le fil rouge qui lie ces personnages est leur dualité d’exilés et les dilemmes qu’elle engendre, au travers d’un héritage au contour flou et fantasmatique mais qui ne cesse d’infléchir leurs destins individuels : les racines qui les attachent à la France, comme un atavisme contre lequel il est vain de lutter, une attraction magnétique et magique à laquelle obéissent d’ailleurs jusqu’aux concours de circonstances, tels les involontaires changements de patronymes qui encadrent comme deux coups de clap le départ de Lonsonier et le retour d’Ilario Da.

Le terrible séjour de ce dernier dans les geôles de Pinochet, rédigé d’après le récit des tortures subies par le père de l’auteur avant sa fuite pour la France, constitue sans doute le point culminant du roman, en tout cas l’ultime point de rupture qui fera se refermer la boucle du curieux destin de cette famille.  

Cette saga qui, par un vrai tour de force, ne tient qu’en deux cents pages, est une petite merveille savamment ciselée, qui, de rêves enthousiastes en confrontations traumatisantes aux grands drames du siècle dernier, nous conte l’exil, le déracinement, et l’indéfectible lien aux racines. (4/5)

 

 

Citations : 

Il le dit comme on donne de l’eau à un autre homme, non pas parce qu’on en a, mais parce qu’on connaît la soif.

Ils voulaient construire un moulin alors qu’ils interdisaient le vent.

 

 

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