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mardi 31 mars 2026

Critique : "En attendant le déluge" de Dolores Redondo | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "En attendant le déluge" de Dolores Redondo



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En attendant le déluge
            (Esperando al diluvio)

Auteur : Dolores REDONDO

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution :  en espagnol en 2022,
                   en français en
2024 et 2026 
                   (Gallimard)

Pages : 560

Accès au livre : ISBN 9782073018694  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

À l’origine de ce roman époustouflant, des faits réels : entre 1968 et 1969, celui que la presse écossaise a surnommé Bible John tua trois jeunes femmes rencontrées dans une discothèque de Glasgow et disparut.
En 1983, Noah Scott Sherrington, policier obsédé par Bible John depuis près de quinze ans, s’apprête à l’arrêter sous une pluie torrentielle quand il est foudroyé par une crise cardiaque. À peine remis, écoutant son intuition et résistant aux injonctions des médecins et de sa hiérarchie, il suit la piste du meurtrier jusqu’à Bilbao, port où s’active secrètement l’ETA. Alors que les fêtes patronales de l’Aste Nagusia battent leur plein, des jeunes femmes sont assassinées à la sortie de discothèques...
Noah, enquêteur tenace et doté d’un cœur fragile, au sens propre comme au figuré, a-t-il enfin retrouvé sa cible ? Les terribles inondations qui vont bientôt ravager la ville feront-elles obstacle à son projet ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1979 à Donostia-San Sebastian, Dolores Redondo se revendique comme une écrivaine de la tempête. Révélée par la trilogie du Baztan, traduite en trente-huit langues et adaptée pour Netlix, elle a connu un succès planétaire avec La face nord du coeur, vendu à plus de 300 000 exemplaires en Espagne et qui a remporté le Grand Prix des lectrices de elle en 2021.

 

 

Avis :

Deux drames réels durablement traumatisants nourrissent ce roman noir. Entre 1968 et 1969, un tueur en série jamais identifié, surnommé Bible John, terrorise l’Écosse et laisse derrière lui une affaire criminelle non résolue. En 1983, des jours d’intempéries ininterrompues provoquent au Pays basque une inondation sans précédent, dévastant Bilbao et marquant à jamais ses habitants. C’est dans cette année charnière que Dolores Redondo situe son récit, au moment où un enquêteur écossais poursuit jusqu’en Espagne l’ombre du meurtrier. Fidèle à son ancrage basque, elle inscrit son histoire dans un territoire qu’elle connaît intimement et fait résonner la violence du passé britannique avec la tension d’un désastre annoncé. S’éloignant de l’univers du Baztán, cette trilogie où elle mêlait enquête policière et mythologie navarraise, elle choisit un matériau plus strictement historique pour déployer une atmosphère menaçante d’une grande cohérence.

Ni la santé ni la carrière du policier écossais Noah Scott Sherrington n’ont résisté à l’obsession qui le lie à Bible John. Lucide sur ses limites mais incapable de renoncer à une traque qui le définit autant qu’elle l’épuise, ce personnage hanté arrive dans une Bilbao encore paisible, déjà battue par la pluie. S’installe alors une inquiétude croissante, ce qui ressemble à de nouveaux crimes en série se superposant à l’approche d’une catastrophe naturelle pour refléter les failles intimes d’un être au bord de la rupture. Autour de lui gravitent des figures basques finement dessinées, dont les solidarités, les doutes et les blessures composent un tableau local vivant et profondément humain, même si l’on pourra s’étonner du traitement de Rafa, dix-huit ans mais doté d’une candeur presque enfantine, une caractérisation assez maladroite. L’intrigue se construit ainsi sur la double confrontation d’un homme avec son passé et d’une ville avec un danger qui gonfle inexorablement.

Toute la narration repose sur une tension qui s’installe lentement, à l’image de la crue qui gagne chaque jour un peu plus de terrain et use les nerfs des habitants. Bilbao semble s’imbiber à la fois des eaux du ciel et des peurs individuelles, comme emportée par une seule marée irrépressible. Dans ce décor saturé d’humidité et d’anxiété, la fragilité cardiaque du fort bien dénommé Noah renforce encore le sentiment de vulnérabilité, la mise en danger que représente pour lui le moindre geste insufflant à l’enquête une urgence redoublée. Alternant investigation, introspection et descriptions d’une ville qui se délite sous la pluie, le roman dépasse la simple résolution d’un mystère pour explorer le combat d’un homme au bord de l’effondrement physique et psychique. Il s’éloigne ainsi du thriller classique pour tendre vers un ample roman noir, où climat, mémoire et corps occupent une place essentielle.

Cette dimension physique renforce l’attention portée à la vulnérabilité et à la persistance traumatique. Tandis que l’ombre de l’insaisissable Bible John fait planer le spectre d’un mal incontrôlable, l’inondation imminente rappelle la fragilité humaine face aux forces naturelles. Entre ces deux menaces, Noah avance comme un funambule, conscient que son cœur peut le trahir à tout moment. Fidèle à une symbolique de l’eau déjà centrale dans La face nord du coeur, Dolores Redondo fait de la pluie, des crues et des débordements un langage métaphorique qui fond peurs individuelles et détresses collectives. Le roman interroge ainsi la manière dont individus et communautés tentent de survivre à ce qui les hante, corps et esprits marqués par la mémoire des catastrophes. Cette profondeur thématique, alliée à une maîtrise du rythme et à une sensibilité aiguë pour les paysages basques, distingue le livre de manière originale dans le roman noir contemporain.

Dans la continuité de La face nord du coeur, Dolores Redondo signe un roman noir d’une belle intensité, conjuguant ampleur narrative et précision émotionnelle. Sa capacité à faire surgir une ambiance à la fois oppressante et profondément humaine, portée par une écriture sensible aux failles intimes comme aux secousses de l’Histoire, confirme la force d’une romancière capable de donner une véritable profondeur romanesque à un fait divers. Nourri par trente-neuf ans de maturation et une documentation irréprochable, ce polar ample et habité, solidement ancré dans le réel et doté d’une authentique puissance atmosphérique et psychologique, procure un vrai plaisir de lecture. (4/5)

 

 

Citations :

Dans les situations extrêmes, périlleuses, risquées, on suit son instinct et on adapte son comportement en fonction. Il est frappant de constater que les pressentiments surgissent spontanément, sans raisonnement préalable, ce qui nous permet de les percevoir comme une force magique, alors qu’en définitive ils sont l’interprétation d’une information que nous recevons de manière inconsciente.

L’égoïsme, c’est de ne pas laisser à autrui la possibilité de se prononcer.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 4 avril 2025

[Rodoreda, Mercè] Le jardin sur la mer

 


 

 

Coup de coeur 💓💓 

Titre : Le jardin sur la mer (Jardi vora el mar)

Auteur : Mercè RODOREDA

Traduction : Edmond RAILLARD

Parution : en catalan en 1967
                  en français (Zulma) en 2025

Pages : 256

 

  

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Il se souvient de la villa qui donnait sur la mer et de son opulent jardin : il y soignait iris, trompettes des anges, glaïeuls et pulmonaires. Témoin discret et impartial, le vieux jardinier raconte : le jeune couple, beau et fortuné, leurs amis toujours plus nombreux, les baignades et les promenades à cheval, une vie d’insouciance et d’oisiveté sous les yeux de l’indomptable cuisinière et de toute une maisonnée. Avec l’arrivée d’un nouveau voisin, fortune faite en Amérique, surgit la menace d’un passé enfoui.
Comme au ralenti, le drame se déroule, dans un luxe de détails et de non-dits, un savoureux mélange de détachement et d’émotion.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mercè Rodoreda (1908-1983) est née à Barcelone. Ses idées républicaines et son engagement la contraignent à un long exil de Paris à Genève entre 1939 et 1975. Avec La Place du diamant et Rue des Camélias (Prix Sant Jordi [à paraître aux éditions Zulma]), elle s’impose comme la grande dame des lettres catalanes. Le Jardin sur la mer est traduit pour la première fois en français.

 

 

Avis :

Mercè Rodoreda est une grande dame de la littérature catalane, l’une de ses plus belles voix d’ailleurs largement traduite à travers le monde. Resté jusqu’ici inédit en français, son très désenchanté Jardin sur la mer a sans doute, avec sa douce nostalgie crépusculaire, beaucoup à voir avec le long exil de l’auteur, alors qu’en cette année 1967 où le livre est publié pour la première fois, la Catalogne toujours sous le joug franquiste revêt plus que jamais pour elle les traits d’un paradis perdu. C’est sous le charme longtemps prégnant de cette plume qui avait en son temps fait l’admiration de Gabriel Garcia Màrquez, que l’on s’imprègne doucement de cet envoûtant roman d’atmosphère.

Le narrateur est un vieux jardinier qui, s’étant à force de deuils replié calmement sur le seul cycle des plantes et des saisons, dans un quotidien au jour le jour bercé par l’apaisante et immuable beauté des fleurs, a vu plusieurs fois changer les propriétaires du jardin dont il assure l’entretien. Témoin presque invisible observant de loin et malgré lui, souvent de manière indirecte au gré des témoignages qui lui parviennent, partiels et partiaux, des autres employés, cuisinière ou femme de chambre, il est un peu comme les arbres du parc, qui voient passer les hommes et leurs passions, mais survivent seuls au temps qui passe. Ce lieu dont il a beau soigner l’harmonie paradisiaque ne retient pas ses occupants de s’y déchirer pour leur malheur. Preuve en est l’histoire dont son monologue convoque le souvenir et qui nous renvoie aux années 1920, le temps de six étés et d’une tragédie.

En ce temps que les feuilles mortes ont depuis maintes fois balayé, un jeune couple de riches Barcelonais achète le parc et sa villa d’été surplombant la mer. Les beaux jours les voient chaque année revenir pour une saison de baignades, de promenades à cheval et de fêtes insouciantes entre amis. Mais la construction juste à côté d’une autre villa, bientôt occupée par un nouveau riche, sa fille et son mystérieux gendre, vient bientôt jeter sur la maisonnée une ombre d’autant plus trouble qu’ourlée de silence et de non-dits.

D’observations directes en chuchotements entre employés, le petit monde des invisibles gravitant autour des maîtres voit peu à peu se préciser les contours d’une histoire que n’aurait pas renié Gatsby le Magnifique. Et dans les ellipses creusant de leurs abîmes une narration distanciée aussi bien par le point de vue extérieur d’un témoin partiel que par les sinuosités de sa mémoire de vieil homme, se déploie lentement et sans éclats, sur le fond magnifiquement sensoriel des soins apportés avec dévotion au jardin, le chiffon éphémère et frivole de passions humaines aveugles à la beauté qui les entoure et qui leur survivra de toute façon.

Doucement immersif, le récit happe le lecteur sans bruit. Rien ou presque ne semble s’y passer, tant la tempête que l’on devine s’échoue ici en vaguelettes amorties par le filtre de la distance sociale, de l’indifférence du jardin, mais aussi du temps passé. L’assemblage des bribes reçues de personnes interposées crée comme un écho assourdi du tumulte du monde. Ici au jardin, l’on ressent tout cela avec d’autant plus de gravité que de vieilles souffrances assoupies demeurent tapies dans l’ombre. N’en reste qu’un sentiment prégnant de tristesse et de mélancolie, dans une sorte de résignation sage et un peu fataliste. L’on pense aux mots plus récents de Peter Heller dans son jardin à lui, la Pommeraie : « sur cette terre d’une beauté sans pareille, ce qui est certain, c’est que nous finissons par tout perdre. »

Un livre d’une rare beauté, tout en finesse et élégance, pour se convaincre de lire sans faute toute l’oeuvre de Rodoreda Mercè. Très grand coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dès que l’écurie de monsieur Bellom a été prête, les chevaux sont arrivés. Tout le monde est allé les voir. L’un était gris et l’autre blond avec des taches plus sombres. Toni a dit : Ce sont des chevaux de course. L’homme qui s’occupait des chevaux de monsieur Bellom s’appelait Guy et était moitié français, moitié américain. Avec Toni, ils n’ont pas beaucoup sympathisé. Ils se faisaient beaucoup de politesses, ça oui, mais si Guy sortait promener les chevaux le matin, Toni les sortait l’après-midi. Il était dévoré de jalousie.
— Ces chevaux, ceux de monsieur Bellom, ils pourraient danser. Regardez-moi ces jambes.
Et c’est vrai, ils avaient des jambes qui avaient l’air de marcher toutes seules, sans rien au-dessus.


Vous le savez que j’ai un beau-père, n’est-ce pas ? Eh bien mon beau-père est assis dans un de ces fauteuils en cuir de vache, d’une vache qu’il a choisie lui-même quand elle était vivante… Il l’a désignée du doigt et il a dit : celle-là. Et tandis qu’il choisissait la vache qui passait il a dit et amenez-moi un gendre pour que ma fille soit mariée au lieu d’être célibataire. On va faire un gendre exprès pour ma fille : ni trop gras ni trop maigre. S’il est trop grand, on le raccourcira. S’il est trop gras, on le sciera des deux côtés pour qu’il ait la bonne taille. S’il est trop maigre, on le remplira de fèves comme les dindons et on le gardera enfermé dans une cage jusqu’à ce qu’il soit bien gras… Et celui de cette maison, Francesc, il est étendu sous les magnolias et il fume un cigare en disant : Ma femme est ma femme et je l’ai choisie avec une peau comme il faut ; le genre de peau qu’il faut pour faire briller les diamants que je lui achète…


Mais vous savez une chose ? Si on me sort d’ici, ce sera pour m’enterrer. Peut-être que celui qui achètera la maison me gardera… Comme monsieur Francesc. Je lui dirai que je fais le travail comme un jeune… Avec plus de connaissances. Vous savez tout ce qui s’est passé et vous savez que ma Cecília est morte. Et c’est la vie. Mais tant que je resterai ici, elle ne sera pas vraiment morte… Croyez bien que c’est la vérité ; elle ne sera pas tout à fait morte… J’y suis depuis que j’ai été soldat, dans cette maison, je vous l’ai déjà raconté. Un jour après l’autre… Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c’est la meilleure heure. Regardez les tilleuls… Vous voyez comme les feuilles tremblent et nous écoutent ? Vous riez… Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu’il vous racontera, ce jardin…


 

lundi 23 décembre 2024

[Sola, Irene] Je t'ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres

 



J'ai moyennement aimé

 

Titre : Je t'ai donné des yeux et tu as
            regardé les ténèbres
            (Et vaig donar ulls i vas mirar
            les tenebres)

Auteur : Irene SOLA

Traduction : Edmond RAILLARD

Parution : en catalan en 2023,
                   en français en 2024 (Seuil)

Pages : 192

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Entre les falaises des montagnes catalanes, se cache le mas Clavell. Dans cette maison reculée, à l’aube, une femme âgée, exagérément âgée, entame son dernier jour. Et toutes les femmes nées et mortes entre ces murs sont là pour la veiller. Joyeuses, elles préparent une fête en l’honneur de celle qui au soir viendra les rejoindre. Cette seule journée contient dès lors quatre siècles de souvenirs. Ceux de Joana, qui voulait un mari. Ceux de Bernadeta, dont les yeux voient ce qu’ils ne devraient pas. Ceux d’Àngela, qui n’a jamais mal. Ceux de Margarida, qui au lieu d’un cœur entier a un cœur aux trois quarts, plein de rage. Ou ceux de Blanca, née sans langue, la bouche comme un nid vide, qui se contente d’observer. Ou d’autres encore.

Après Je chante et la montagne danse, Irene Solà signe un roman vivant et drôle, peuplé de légendes et profondément poétique. De sa prose puissante et musicale, elle célèbre la lumière et les ténèbres, la vie et la mort, la mémoire et l’oubli.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Irene Solà est une écrivaine, poétesse et artiste née en 1990 en Catalogne. Je chante et la montagne danse a obtenu quatre prix littéraires, dont le prix de Littérature de l’Union européenne en 2020, et a été traduit en vingt-sept langues. Je t’ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres a reçu le prix Finestres 2023 de littérature en catalan.

 

Avis :

Au mas Clavell cloué au plus inaccessible des sombres plis des montagnes catalanes, la vieille Bernedeta se meurt, veillée à son insu par les mortes de la famille qui, s’apprêtant à l’accueillir dans l’au-delà, lui mitonnent un banquet de bienvenue en convoquant avec entrain leurs souvenirs.

Pendant qu’en autant de chapitres, aube, matin, midi, après-midi, soir et nuit égrènent les lentes heures de son agonie, toutes ces femmes en réalité sorcières depuis qu’il y a quatre cents ans, « mont[ée] en graine comme une laitue, sans trouver d’homme qui veuille d’elle », la repoussante Margarida s’est résolue à passer un pacte avec le diable, toutes ces hideuses créatures se chicanent, éreintent les vivants sans comprendre ni même savoir nommer leurs pratiques et possessions modernes, et dévident leurs vieilles histoires qui, imprégnées du folklore catalan, de ses mythes et de ses légendes, réactivent quatre siècles d’histoire régionale.

Présent furtivement au travers des silhouettes, plus ombres que personnages, des hommes du passé – chasseurs de loups, bandits de grand chemin, soldats des guerres carlistes, déserteurs de la guerre civile, ou encore ouvriers assignés aux grands chantiers de l’époque franquiste – et de nos semblables contemporains – évoqués, avec nos voitures sans chevaux et nos petits miroirs emplis de lutins parlants, sous l’angle d’une altérité qui nous exclut de ce huis clos vernaculaire –, c’est le réel qui se fait ici fantomatique pour laisser s’incarner, au fil d’une mémoire transmise uniquement par les femmes et donc polarisée sur les thèmes de la maternité, de la filiation et de la sororité, un tissu complexe de vieilles croyances et superstitions, toute une mythologie populaire empreinte de magie et de démons et résistant encore, tout au moins jusqu’à la disparition de la dernière habitante du mas Clavell, au rationalisme moderne.

Intelligent dans sa construction, nourri jusque dans sa langue d’une longue imprégnation de la culture populaire catalane, mais labyrinthique et désarçonnant dans son exploration de ce qui semble un brouillard de mysticisme, de sataniste, et même de scatologie, le roman pourtant séduisant dans sa démarche recrache son lecteur nauséeux et confus, pressé de regagner une réalité plus éclairée et nettement moins moyenâgeuse. (2,5/5)

 

Citation :

Le ciel se couvrit. Les premières brumes claires, effilochées, apparurent. Puis ce furent les châteaux sombres et chargés, avec leur cortège de rafales et de tourbillons, d’oiseaux dévoreurs d’insectes et d’insectes sans échappatoire. Les feuilles sèches et les brindilles volaient à ras de terre comme si elles voulaient fuir. Un lourd capuchon recouvrait les pics. Et tandis que les nuages se massaient sur le mas comme un troupeau rassemblé, le soleil glissait des doigts minces et orangés dans les trous et, chaque fois que les nuages les lui coupaient, les arbres tremblaient soudainement, comme si on les avait poussés. La maison, résignée et impassible, tournait le dos à la noirceur qui se concentrait sur sa toiture, comme pour la flairer.


 

mercredi 12 avril 2023

[Roux, Laurine] L'autre moitié du monde

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'autre moitié du monde

Auteur : Laurine ROUX

Parution : 2022 (Editions du Sonneur)

Pages : 252

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Prix Orange du livre 2022, Prix des librairies Folie d’Encre 2022, Prix de la librairie Coiffard 2022.

Espagne, années 1930. Des paysans s’éreintent dans les rizières du delta de l’Èbre pour le compte de l’impitoyable Marquise. Parmi eux grandit Toya, gamine ensauvagée qui connaît les parages comme sa poche. Mais le pays gronde, partout la lutte pour l’émancipation sociale fait rage. Jusqu’à gagner ce bout de terre que la Guerre civile s’apprête à faire basculer.
De son écriture habitée par la sensualité de la nature, Laurine Roux nous conte, dans L’Autre Moitié du monde, l’épopée d’une adolescente, d’un pays, d’une époque où l’espoir fou croise les désenchantements les plus féroces. Une histoire d’amour, de haine et de mort.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes.

 

Avis :

Nés de la crise agraire dans un pays resté en marge du développement industriel de l’Europe, grèves et anarchisme secouent l’Espagne depuis longtemps déjà, lorsqu’au début des années trente, l’état d’urgence est décrété, puis le roi forcé à l’exil. Jusqu’ici demeurés à l’écart de l’agitation, les paysans du delta de l’Ebre, au Sud de la Catalogne, continuent encore de subir la férule quasi féodale des Ibáñez, propriétaires omnipotents des rizières. Mais un drame de trop, provoqué par les brutales iniquités de doña Serena, la Marquise, et de son cruel fils Carlos, met le feu aux poudres. Et pendant que la guerre civile finit par s’emparer aussi de ces paisibles lagunes où elle a grandi en sauvageonne, la jeune Toya n’a bientôt plus de cesse que de rejoindre les combattants de la liberté et de venger les siens.

Commencée dans l’innocence au simple rythme des saisons, entre les savoureux fumets dont sa mère emplit les cuisines du château et le bruissement dans la brise saline des épis de riz qui étalent de vastes aplats ocres sous la brûlure d’un soleil ardent, l’enfance de celle que l’on surnomme affectueusement la « pequeña salvaje » se déroule au plus près d’une nature qu’elle absorbe par tous ses pores et dont chaque page du roman exhale les parfums et les couleurs. Avant que l’Histoire et ses soubresauts ne viennent souffler la tempête, c’est donc toute une géographie, qu’en une vivante peinture, la narration se plaît à nous faire ressentir avec la même viscéralité que ses personnages.

Dans ce décor, le temps semble n’avoir aucune prise. Traités comme du bétail par une aristocratie propriétaire de toutes les terres, soutenue par l’Église et proche du pouvoir militaire qui commence à multiplier les tentatives de coup d’État contre la toute jeune République, les paysans vivent quasiment comme les serfs d’autrefois, misérablement exploités et maltraités, sans défense ni droits. Laurine Roux excelle à mettre en scène la morgue et la cruauté des uns, bientôt supplantées par la peur et la violence aveugle, alors qu’harassés et impuissants, les autres subissent en silence, laissant grandir la colère et la haine qu’une étincelle d’espoir, rapportée par l’instituteur et son ami avocat d’une Barcelone en plein affrontement entre nationalistes et républicains, finit par transformer en vague révolutionnaire. Alors, avant qu’une répression sanglante ne s’abatte définitivement sur les insurgés, se déploie le temps compté d’une liberté et d’un espoir de justice sociale, portés par l'anarchisme et par la collectivisation des terres.

Le désenchantement sera à la hauteur du rêve, anéanti par la dictature, les exécutions et l’emprisonnement. Toya, qui aura vu mûrir puis flétrir l’espoir en même temps que l’amour, n’oubliera rien de ses passions et de ses idéaux. Elle en portera éternellement le deuil, sous la forme de ces bouquets d’oeillets sur lesquels s’ouvrent le récit, obstinément déposés au même endroit, en bord de route, en un geste qui la fait passer pour folle.

Un récit magnifique et poignant, où les fantômes de l’Histoire espagnole s’incarnent en quelques personnages forts et inoubliables, au fil d’une narration aux phrases courtes et aiguisées, sans dialogues, dont l’aspect rétrospectif ajoute au sentiment de fatalité tragique. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Dans le coin, il est rare d’échapper à la malaria. Lorsque les accès sont trop forts, on ne songe pas au dispensaire, à plus de quarante kilomètres de là ; seuls les Ibáñez possèdent une automobile. Alors, on laisse passer les crises. Les paysans sont coriaces, ils serrent les dents. De temps en temps, la Marquise enregistre un décès. Quand il s’agit d’un homme, elle propose à un fils de prendre la relève. S’il n’y a pas de garçon, Madame prie la famille de quitter les lieux. Elle possède la quasi-totalité du delta, l’exploite en fermage. La Marquise a tous les droits.

Des lézardes fissurent le front républicain, ça inquiète le Français. José balaie ça d’un geste : les Européens vont venir à la rescousse, l’aviation française mettra tout le monde d’accord ! Laplaud est moins enthousiaste. C’est une partie de dupes entre l’Est et l’Ouest. Maintenant que l’or de la République espagnole a été transféré à Moscou, que l’Allemagne et l’Italie fascistes se sont engagées du côté de Franco, il y a fort à parier que les autres nations s’en laveront les mains. Même si ça lui crève le cœur de le dire. José ne peut pas y croire. L’Espagne plonge ses bras dans l’utopie jusqu’aux coudes, des régions entières se partagent la terre : le pays se tient au bord de la plus noble liberté. Laplaud sourit. C’est précisément pour cette raison que les États ne bougeront pas. Ce rêve-là, c’est leur cauchemar.

Au loin, l’embouchure du delta frissonne sous la lune. L’eau douce se dilue dans l’eau salée, Luz imagine qu’il en va ainsi lorsque la vie se mêle à la mort. On rejoint quelque chose de plus grand.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 19 avril 2020

[Ledesma, Jordi] Ce que la mort nous laisse





J'ai aimé

 

Titre : Ce que la mort nous laisse
          
(Lo que nos queda de la muerte)

Auteur : Jordi LEDESMA

Traductrice : Margot NGUYEN BERAUD   

Parution : en espagnol en 2016,
                en français en 2019 chez Asphalte

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans ces stations balnéaires de la Costa Dorada, sur le littoral de la Méditerranée, tous les habitants se connaissent. Le flux incessant des touristes a beau rythmer les saisons, ce sont toujours les mêmes jalousies, les mêmes rivalités, les mêmes clans. Lucía, qui a grandi ici, est belle, trop belle : elle attire tous les regards et déchaîne les commérages. Qu’il serait facile de lui imaginer une liaison avec le séduisant Ignacio Robles, fils à papa propriétaire d’une agence immobilière… Mais qui prendrait le risque de déclencher l’ire de son mari, le Crocodile, commandant local de la Guardia Civil ? Celui-ci est d’ailleurs sur une affaire délicate : un des jeunes de la ville a été retrouvé mort sur une plage, et il craint que ce cas révèle les petits trafics qu’il couvre en échange d’un pourcentage… Tous les ingrédients du drame à venir sont réunis.

Vingt ans après, le narrateur se rappelle cet été pas comme les autres. Il plonge dans ses souvenirs pour en faire revivre les acteurs et le décor. Roman de la mémoire, Ce que la mort nous laisse est également le portrait d’une ville où les antagonismes de classe sont d’une rare violence, en plein boom immobilier touristique des années 1990.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jordi Ledesma est né à Tarragone, en 1979. Ce que la mort nous laisse est son troisième roman.

 

 

Avis :

Dans les années 1990, en plein essor touristique et immobilier de la Costa Dorada, en Catalogne, un adolescent est retrouvé mort sur une plage de Tarragone : un cadavre encombrant pour le Commandant de la Garde Civile, car l’enquête pourrait révéler ses propres compromissions dans le trafic de drogue local. Mais les ennuis de l’officier ripou ne font que commencer, sa séduisante épouse, objet des fantasmes masculins et des jalousies féminines, venant d’attirer la convoitise d’un voyou du cru…

Qu’il est noir ce tableau d’une société largement gangrenée derrière les apparences de la carte postale méditerranéenne : l’essor économique et touristique ne profite qu’à une minorité, déjà installée ou nouvellement enrichie, perpétuant les impitoyables et inextricables inégalités entre les classes sociales. Entre jeunes défavorisés et sans avenir, proies toutes trouvées pour la délinquance et les trafics en tous genres, et petits bourgeois désoeuvrés en mal de sensations, ouverts à toutes les bêtises possibles, le terrain de jeu voit inévitablement les incidents se multiplier sous la coupe de bandes de malfaisants en tous genres.

Le climat s’avère mortifère, un vrai marigot dominé par le Crocodile, ce représentant de l’ordre dont l’apparente toute-puissance cache des failles de plus en plus visibles et compromettantes : lui non plus n’est pas sorti du ruisseau sans se salir les mains et l’engrenage finira par l’emmener bien plus loin qu’il n’aurait pu l’envisager, dans une tragédie aux infortunées victimes collatérales, d’ailleurs majoritairement des femmes : mères, épouses, flirts, toutes prises au piège de leurs rêves bien vite flétris.

Ce huis-clos étouffant m’a engluée dans un cauchemar si douloureusement réaliste, que l’ennui et la désespérance des personnages m’ont au final pesé jusqu’au malaise de la déprime. Vite, un peu d’air s’il vous plaît… (3/5)


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020