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dimanche 7 décembre 2025

[Nunez, Laurent] Tout ira bien

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Tout ira bien

Auteur : Laurent Nunez

Parution : 2025 (Rivages)

Pages : 256 

Accès au livre : ISBN 9782743667931  
                           en librairie

 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bienvenue dans une famille aussi attachante qu'excentrique, où chacun a son secret pour maîtriser le destin ! Un oncle obsédé par les mystères du Loto, un cousin qui traque les reliques sacrées à travers l'Europe, une tante virtuose dans l'interprétation des rêves…
Entre le Maroc, l'Espagne et la France, Laurent Nunez nous fait voyager au cœur d'un univers où chaussettes rouges, mains de Fatma, plantes magiques et philtres d'amour forment un rempart contre l'incertitude.
Mais que valent ces sortilèges du quotidien lorsque l'inévitable se profile ? Peut-on vraiment négocier avec le destin ?
Chronique familiale malicieuse et bouleversante, ce roman explore notre besoin impérieux de contrôler l'incontrôlable. Il nous rappelle que derrière chaque superstition se cache notre espoir le plus fragile, le plus humain. Car, au fond, qui n'a jamais touché du bois en murmurant : tout ira bien ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Laurent Nunez a été professeur de lettres, critique littéraire et rédacteur en chef du Magazine littéraire. Il est désormais éditeur et écrivain. Il a écrit plusieurs ouvrages sur les pouvoirs de la littérature, notamment Les Récidivistes, L'Énigme des premières phrases et Il nous faudrait des mots nouveaux, ainsi qu'un roman, Le Mode avion.

 

 

Avis :

Après les essais érudits comme Les écrivains contre la littérature, où il scrutait les tensions entre tradition et modernité, et les romans plus ludiques tels que Mode avion, centrés sur le jeu linguistique et la réflexion théorique, Laurent Nunez change de registre pour un récit plus intime et autobiographique, où s’entrelacent mémoire familiale, croyances populaires et rémanence de l’enfance. 

Ce récit se déploie comme une méditation sur la fragilité des existences et la force des gestes minuscules. Les membres de la famille de l’auteur, héritiers d’une mémoire marquée par l’exil et les traditions, vivent dans l’obsession des rituels et des superstitions censés infléchir le cours du destin. Au-delà de leur aspect folklorique, parfois dérisoire et ridicule, que l’auteur souligne avec un humour d’autant plus bienveillant qu’il a lui-même intégré ces pratiques à son corps défendant, ces gestes apparaissent comme des signes d’espérance, des talismans contre l’inéluctable. Ils révèlent en creux des blessures familiales héritées souterrainement, des traumatismes invisibles qui se transmettent silencieusement de génération en génération.

Bien plus que de simples manies, les superstitions s’avèrent des stratégies pour apprivoiser la peur et donner un sens à ce qui n’en a pas. A mesure que Laurent Nunez approfondit sa pensée – « J’y découvris l’immense fossé qui sépare la superstition et la foi. L’une rend craintif, l’autre redonne confiance. L’une freine, l’autre propulse. » Et encore : « J’avais toujours pensé que les gens devenaient plus croyants à l’approche de leur mort, mais j’avais été sot, car je manquais d’expérience. C’est quand leurs proches disparaissent que les gens se mettent à espérer et à croire, à chercher un sens à ce qui n’en a pas. Ce sont les gros coups du sort qui font croire que le sort existe. » –, son récit familial, tendre, drôle et poétique, gagne en profondeur et s’élargit en une réflexion sur la condition humaine et les diverses manières de rendre la vie supportable malgré l’inéluctable. 

À cette gravité se superpose un humour discret, presque imperceptible, qui allège le récit et lui confère une humanité supplémentaire. Laurent Nunez sourit de ces pratiques sans jamais les ridiculiser, dans une distance bienveillante et avec une ironie douce qui instaurent entre lui et le lecteur une sorte de complicité chaleureuse. S'observant lui-même conserver malgré lui l'habitude de certains rituels, son oscillation entre adhésion et recul nourrit la subtilité du livre, qui interroge avec tendresse la manière dont chacun cherche à se protéger du malheur.

L’érudition, elle aussi, affleure par touches légères. On retrouve l’auteur des essais et des romans plus théoriques, mais ici la culture se glisse dans les interstices, comme une présence discrète qui enrichit le récit sans jamais l’alourdir. Les réflexions sur la superstition et la foi, sur la croyance et le hasard, témoignent d’une pensée nourrie de lectures et de méditations philosophiques, mais elles sont offertes au lecteur avec simplicité, presque comme des confidences. Ce mélange de profondeur intellectuelle et de délicatesse autobiographique donne tout son sel au récit.

Entre retenue stylistique, rythme contemplatif, humour discret et érudition diffuse, un livre à la fois tendre et grave qui transforme les blessures silencieuses en parole universelle et fait des gestes les plus modestes des signes de dignité et d’espérance. (4/5)

 

Citations :

Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? (Paul Valéry)


Il ne faut pas qu’un clou dépasse. C’est la règle, sinon le marteau frappe sur le clou. Simple. Basique. Entre le stoïcisme et le taoïsme. Bien sûr, c’est avec ce genre de philosophie que l’on rate les grandes occasions de sa vie, ou que les dictatures s’éternisent. Disons que ça ne facilite pas les révolutions. Mais pour ma famille, c’était trop risqué : si l’on faisait signe aux dieux d’une manière trop évidente, les dieux ne semblaient avoir d’autres choix que de nous punir. Les Grecs appelaient cela l’hubris : toute prétention excessive à une supériorité parmi les hommes amenait une réponse vengeresse de la part des dieux. Je pourrais citer Prométhée, Icare, Marsyas, Midas. Ma tante Eulalie, la pianiste parano du « moi-bémol », dévorait Paris Match chaque semaine, et elle citait d’autres noms. Elle disait que c’était pour cela que Coluche avait eu un accident de moto. Elle expliquait également ainsi la mort de Balavoine, et même l’accident du fils de Romy Schneider. Entraînée dans sa pente, qui semblait convoquer le pire, elle en rajoutait devant tous ces gamins que nous étions, tous les cousins bouche bée devant elle, Aline, Christophe, Claude, Véronique, Zoé. Moi. Elle parlait du petit Grégory, de Sacha Distel, de John Lennon, des Kennedy. Je tournais la tête : personne n’osait rire. Personne ne voulait lui rétorquer qu’elle était folle. Personne n’avait envie d’être le prochain sur sa liste.


Tout de même : comment cette idée – faire un nœud pour retrouver un objet – a-t-elle bien pu se répandre dans le monde, avec un tel succès ? C’est cela qui m’épate quand j’y songe : l’absence de lien que les gens admettent fièrement entre un problème et sa solution. Être superstitieux, au bout de compte, c’est cela : établir des liens inadéquats, hautement improbables, à la fois ridicules et insensés, entre une cause et un effet. Porter un vêtement rouge pour réussir dans la vie… Verser dans le verre de quelqu’un des herbes en poudre pour qu’il nous aime. Ouvrir la main derrière son dos pour retenir la chance… Nouer un torchon pour retrouver un objet… J’en discutais il y a quelque temps avec un ami médecin ; je lui parlai de ma famille, et me moquai de nos superstitions. Thomas, c’est ainsi qu’il s’appelle, a souri (il semble toujours tout savoir, c’est à la fois pratique et agaçant), puis il m’a répondu : « Quand quelqu’un de ta famille fait koutoufatou, ou quand quelqu’un en Tunisie, en Algérie, fait un nœud pour retrouver un objet, que se passe-t-il vraiment dans son cerveau, au beau milieu de ses neurones ? Pourquoi ces invocations insensées fonctionnent-elles ? C’est très simple : on appelle cela un “processus de concentration induite”. Tu vois, au moment où nous nous rendons compte que nous avons perdu quelque chose, la compulsion prend toujours le dessus : nous bousculons tout, nous cherchons sans système, sous la pression des conséquences de cette perte… Bref, nous nous éparpillons. De sorte que très souvent il n’y a pas d’objets vraiment perdus : juste des gens qui s’affolent. Mais ouvrir un tiroir, trouver un torchon, y faire un nœud, demander d’une manière rituelle à ce nœud, à ce torchon, de retrouver l’objet à notre place : tout cela prend du temps, et permet de rétablir en nous l’attente et le calme. Quel trésor fabuleux ! De la détente et un système : c’est ce que koutoufatou apporte à ta famille. Cette détente passagère, et le fait de puiser dans sa mémoire pour suivre correctement le rituel réactivent les connexions neuronales, et facilitent le retour des souvenirs. De tous les souvenirs… Dont celui-ci, évidemment, de la place de l’objet perdu. » (…)
Parfois, je m’interrogeai plus encore : qu’avaient-ils donc perdu de si rare, de si important, et quand, pour faire de ce mot qui n’existait même pas le mantra de notre famille ? Quelle perte les avait épuisés pour qu’ils en arrivent à forger un tel stratagème, pour qu’ils fassent en sorte de toujours tout retrouver ? Qu’est-ce que je ne voyais pas, qui était absent mais qu’eux hallucinaient ?
 
 
C’est ainsi que mon oncle Paco, qui n’avait jamais travaillé de sa vie, et dont tout le monde moquait les théories et les rituels, empocha soudainement 14 millions de francs – un peu moins de 4 millions d’euros. Et c’est ainsi que j’eus dans mon enfance, grâce à la Française des jeux, un oncle millionnaire. Oh ! Ma vie ne fut en rien bouleversée. Certes il y eut un grand dîner parisien, mais les enfants ne furent pas invités. Paco et Rosario, qui avaient vécu si chichement pendant si longtemps, et qui craignaient de retourner dans la pauvreté, ne changèrent absolument rien à leur train de vie. Rosario continua pendant dix ans à travailler comme femme de ménage pour diverses familles assurément moins riches qu’elles. Paco continua à jouer au PMU et au Loto. Nous avons continué à les voir parfois – de plus en plus rarement. Puis, un jour, sans prévenir personne ni même leurs voisins, les deux tourtereaux bagués d’or s’envolèrent pour l’Espagne, afin de profiter d’une villa qu’ils avaient fait construire secrètement, vers Alicante. Comme il avait fui le Maroc à cause de sa pauvreté, mon oncle fuit la France à cause de sa richesse. « Il avait très peur qu’on lui demande quelque chose », expliquait ma mère. Mon père s’agaçait : « Je ne lui ai jamais rien demandé ! » Le pauvre en était fier. Moi non : j’imagine encore ce que j’aurais pu obtenir, si j’avais eu l’audace de supplier.


Une anecdote de Lacan me revint en mémoire. Un patient allongé sur son divan s’était un jour exclamé : « Oh là là, ce que je suis bête ! » Ce à quoi le psychanalyste avait répliqué, avec son à-propos légendaire : « Ce n’est pas parce que vous le dites que ça n’est pas vrai. »


Tu te mens quand tu prétends que tu ne possèdes pas vraiment ces reliques, que tu les conserves juste… T’en débarrasser ? Tu en serais bien incapable. L’éléphant, le bouddha, le trèfle, la coccinelle : tout cela est une manifestation tangible de l’héritage culturel, cultuel, que tu as reçu pendant des années. Tous ces bibelots officient à l’instar d’objets transitionnels : ils sont très exactement où tes parents ne sont pas. Les jeter signifierait rejeter une partie du patrimoine immatériel transmis par ta famille, et donc une part de ton identité… Admets-le : si adulte qu’on soit, ou qu’on s’espère, on échappe peu à son enfance, aux étranges remèdes qu’on nous a appris, aux grands pouvoirs qu’on nous a fait espérer, aux sévères châtiments qu’on nous aura fait attendre très longtemps – et même toute la vie. »


« Tu résides à Paris, sans progéniture, avec un revenu suffisant pour te permettre une certaine indifférence dans tes dépenses. Tu es le seul membre de ta famille à détenir un diplôme universitaire, le seul à posséder une véritable bibliothèque, le seul à avoir entrepris une psychanalyse – triple exploit qu’explique une longue quête de distinction. Ta construction identitaire s’opère en opposition constante à tes parents, comme si le fossé entre vous ne cessait de se creuser. Et c’est normal, puisque c’est toi qui creuses. Les objets que tu as hérités de tes proches sont comme des totems symboliques de ta classe d’origine et de ton appartenance familiale. En conservant ces bibelots, tu maintiens un lien avec ton origine, avec ton passé, même si ta vie actuelle en tant qu’éditeur à Paris contraste avec celle de tes parents, ouvriers à Orléans. Tu as longtemps essayé de jouer une autre pièce, à défaut d’en être l’auteur : c’est ce qu’Erving Goffman aurait appelé “une représentation de soi complexe”, ou complexée… Rien que de très banal, venant d’un transfuge. Retrouver près de toi, dans cette demeure qui est la tienne, ces divers porte-bonheur, c’est murmurer un secret que tout le monde pourtant peut déchiffrer : ta jeunesse est révolue. Le quadragénaire que tu es n’oublie pas ses origines (il n’a plus besoin de cet oubli pour se construire) : tu redeviens lentement le fils de tes parents. »


C’est dans son bureau que j’appris à moins trembler en regardant le monde. J’y découvris l’immense fossé qui sépare la superstition et la foi. L’une rend craintif, l’autre redonne confiance. L’une freine, l’autre propulse.


Dans la cuisine, mes parents buvaient un café en compagnie de ma tante Eulalie. En voyant le chiot dans mes bras, cette dernière fit la moue et ne put réprimer une remarque : « Sais-tu combien de temps ça vit, cette race de chien ? » Comme je lui répondais : « Une bonne dizaine d’années », elle se tourna vers ma mère pour ajouter, l’air immensément soucieux : « Il ne faudrait pas que ce gosse s’attache trop… » Je repense souvent à cette phrase si triste de ma tante, que j’associe désormais à cette remarque si drôle de Cioran : « Dans cinq cent mille ans, l’Angleterre sera, paraît-il, entièrement recouverte d’eau. Si j’étais anglais, je déposerais les armes toute affaire cessante. » 
 
 
[A l’enterrement] Croyaient-ils encore, tous autant qu’ils étaient, à ces forces supérieures auxquelles ils vouaient un culte fervent ? À les voir ainsi prostrés, ravagés par la douleur, il était évident qu’ils nourrissaient plutôt les mêmes doutes que moi sur la vie, sur le destin, et sur l’au-delà. Au fond d’eux-mêmes, ils savaient que l’existence était sans règles, hasardeuse, et que la mort n’offrait aucune échappatoire ; qu’elle était juste la fin, irrémédiable, définitive. Plante magique, médaille porte-bonheur, chaussettes rouges, plat de lentilles : on avait inventé toutes ces choses parce qu’on ne pouvait justement rien changer à rien. On naissait un jour ; on vivait un peu, sans rien contrôler ; un autre jour on mourait ; et voilà : coincé entre deux dates sur une pierre tombale, on n’était plus que quelqu’un qui n’était plus. Tous ici le comprenaient enfin, semble-t-il.


J’avais toujours pensé que les gens devenaient plus croyants à l’approche de leur mort, mais j’avais été sot, car je manquais d’expérience. C’est quand leurs proches disparaissent que les gens se mettent à espérer et à croire, à chercher un sens à ce qui n’en a pas. Ce sont les gros coups du sort qui font croire que le sort existe.


Les psychologues nomment « déréalisation traumatique » le phénomène par lequel, à la suite d’un bouleversement affectif, s’installe une sorte de distorsion entre le monde réel et la perception qu’un être humain en a. Notre esprit, dans un souci de protection, envelopperait notre souffrance d’un voile d’irréalité, donnant à tout ce qui nous entoure une apparence légèrement absurde. Ce décalage entraîne un certain humour qui surgit toujours mal, au grand dam de l’entourage déconcerté par tant d’inconvenance. (…)
La déréalisation traumatique… C’est incontestablement ce mécanisme de défense qui est à l’origine de ce récit tout entier, qui en constitue en quelque sorte la trame invisible. Si j’insiste sur ce point, c’est afin que le lecteur me pardonne le ton adopté dans certains passages de mon livre. Oui, j’ai ri de ce qui n’avait sans doute rien de risible. J’ai plaisanté quand la décence aurait voulu que je me taise. J’ai commis des traits d’esprit sur ce qui me brisait le cœur. Mais je demande qu’on ne me juge pas trop sévèrement. Qu’on veuille bien plutôt me considérer comme un homme acculé à une situation sans issue, contraint de sourire et d’ironiser sur sa propre famille, sur sa propre vie, condamné à chercher le rire des autres, pour espérer réentendre un jour le sien. 
Après tout, qu’est-ce que ce livre qui s’achève, sinon pas mal de chagrin, structuré par un peu de grammaire ? 


 

samedi 3 février 2024

[Vargas, Fred] Sur la dalle

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Sur la dalle

Auteur : Fred VARGAS

Parution :  2023 (Flammarion)

Pages : 512

Accès au livre : ISBN 9782080420503  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :

— Le dolmen dont tu m’as parlé, Johan, il est bien sur la route du petit pont ?
— À deux kilomètres après le petit pont, ne te trompe pas. Sur ta gauche, tu ne peux pas le manquer. Il est splendide, toutes ses pierres sont encore debout.
— Ça date de quand, un dolmen ?
— Environ quatre mille ans.
— Donc des pierres pénétrées par les siècles. C’est parfait pour moi.
— Mais parfait pour quoi ?
— Et cela servait à quoi, ces dolmens ? demanda Adamsberg sans répondre.
— Ce sont des monuments funéraires. Des tombes, si tu préfères, faites de pierres dressées recouvertes par de grandes dalles. J’espère que cela ne te gêne pas.
— En rien. C’est là que je vais aller m’allonger, en hauteur sur la dalle, sous le soleil.
— Et qu’est-ce que tu vas foutre là-dessus ?
— Je ne sais pas, Johan.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Médiéviste et titulaire d'un doctorat d'histoire, Fred Vargas est chercheuse en Histoire et Archéozoologie au CNRS.
Elle met en scène son personnage Jean-Baptiste Adamsberg, commissaire de profession, qui apparaît pour la première fois dans L'Homme aux cercles bleus, paru en 2005. Le héros est directement inspiré du dessinateur de bandes dessinées Edmond Baudoin. Avec Les Jeux de l'Amour et de la Mort, l'auteure reçoit son premier prix lors du Festival de Cognac en 1986, signant son entrée dans la littérature française. Fred Vargas remporte ensuite et à 5 reprises le Trophée 813, récompensant le Meilleur Roman francophone.
Primés à plusieurs reprises, adaptés au cinéma (Pars vite et reviens tard) et à la télévision, traduits dans plus de quarante langues, ses romans policiers sont des best-sellers en France comme en Allemagne et en Italie. Ses ouvrages les plus récents sont des essais écologiques, L'humanité en péril (Flammarion, 2019 - J'ai lu, 2020) et Quelle chaleur allons-nous connaître ? Quelles solutions pour nous nourrir ? (Flammarion 2022).

 

 

Avis :

Après six ans d’une interruption entrecoupée de deux essais sur le changement climatique, Fred Vargas revient au polar avec un très attendu dixième volet des enquêtes de l’inimitable commissaire Adamsberg. Ni l’homme ni la romancière n’ont perdu la main !

Un précédent opus avait confronté Adamsberg et sa brigade aux vieilles superstitions et à la méfiance traditionnelle que les horsains rencontrent encore parfois au coeur de la Normandie profonde. Cette fois, c’est la Bretagne, plus précisément le pays de Combourg en Ille-et-Vilaine, qui nous réserve les mystères de lieux chargés d’un long passé, médiéval au travers du fantôme qui fit tant trembler le jeune Chateaubriand, seul la nuit dans sa tourelle du château de Combourg, mais aussi néolithique avec l’aura ésotérique d’un grand dolmen sur la dalle duquel Adamsberg prend l’habitude de venir laisser décanter ses intuitions.

Une atmosphère un rien chargée de forces occultes accompagne donc l’arrivée en Bretagne du commissaire parisien, appelé en renfort de son homoloque local débordé. En effet, alors que dans la nuit, semblant annoncer quelque malheur prochain, le claudicant fantôme du château de Combourg est revenu frapper de sa jambe de bois le pavé du village fictif de Louviec, Gaël Leven est retrouvé mortellement poignardé. Peu compréhensibles, ses derniers mots semblent incriminer l'homme avec qui il s'est querellé la veille, un certain Josselin de Chateaubriand, bien connu ici pour cultiver sa d’autant plus curieuse ressemblance avec l’auguste François-René qu’il ne descend aucunement de sa famille. Pas convaincu par ce coupable trop évident, Adamsberg se garde de l’arrêter. Commence alors une série de meurtres similaires qui orientent la recherche des enquêteurs vers un faux gaucher signant ses crimes d’un œuf de poule et refilant à son insu des puces à ses victimes… Soulignons à ce propos que les fidèles de Fred Vargas reconnaîtront bien d’autres clins d’oeil encore que ce rappel à la première enquête d’Adamsberg, et en l’occurrence pour ce cas précis, à la thèse d’archéozoologie de l’auteur sur le rôle de la puce de rat dans la transmission de la peste au Moyen Age !

L’on retrouve avec plaisir la poésie et l’humour perchés qui, plus encore que le mystère et le suspense d’enquêtes d’évidence fantaisistes, font tout le charme, autour de personnages aussi décalés qu’attachants, de dialogues souvent lunaires et d’une atmosphère baroque à souhait, des polars vargasiens. (4/5)

 

 

Citation :

Ne sous-estimez pas le pouvoir de la parole écrite, lorsqu'un homme meurt, si sa vie n'est point consignée, il est vite oublié.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

jeudi 23 mars 2023

[Quay Tyson, Tiffany] Un profond sommeil

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un profond sommeil
            (The Past is Never)

Auteur : Tiffany QUAY TYSON

Traduction : Héloïse ESQUIE

Parution : 2018 en anglais (Etats-Unis)
                  2022 en français (Sonatine)

 Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

White Forest, Mississippi. Cachée au milieu de la forêt, la carrière fascine autant qu’elle inquiète. On murmure que des esprits malveillants se dissimulent dans ses eaux profondes. Par une chaude journée d’été, Roberta et Willet bravent toutes les superstitions pour aller s’y baigner avec leur petite soeur, Pansy. En quête de baies, ils s’éloignent de la carrière. Quand ils reviennent, Pansy a disparu.
Quelques années plus tard, Roberta et Willet, qui n’ont jamais renoncé à retrouver leur soeur, suivent un indice qui les mène dans le sud de la Floride. C’est là, dans les troubles profondeurs des Everglades, qu’ils espèrent trouver la réponse à toutes leurs questions.

Tiffany Quay Tyson nous entraîne dans un voyage hanté au coeur des terres américaines. Du delta du Mississippi aux mangroves des Everglades, l’histoire tourmentée d’une famille fait écho à celle de toute une région, le sud des États-Unis, peuplé d’esclaves, de prêcheurs, d’assassins, de laissés-pour-compte, de monstres et de saints.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tiffany Quay Tyson est née et a grandi à Jackson, dans le Mississipi. Elle a été reporter pour le Mississipi Delta et a reçu, à cette occasion, le prix Frank Allen. 
Son premier livre, Three Rivers, a été publié en 2015 et rapidement repéré par différents magazines littéraires. Son deuxième roman, Un profond sommeil (2018), a été récompensé de nombreux prix, dont le Willie Morris Award for Southern Fiction, le prix Janet Heidinger Kafka, le Mississippi Institute of Arts and Letters Award for Fiction, et le Mississippi Author Award. Il a également valu à son auteure d'être comparée à William Faulkner par le Deep South Magazine pour son style gothique, sombre et atmosphérique.
Tiffany Quay Tyson vit aujourd'hui à Denver, dans le Colorado, et travaille comme enseignante à la Lighthouse Writers Workshop, un centre artistique de découverte et d'apprentissage de la littérature. Elle continue d'écrire, et cite Margaret Atwood parmi ses influences littéraires.

 

Avis :

En 1976, la narratrice Roberta a quatorze ans et vit dans le delta du Mississipi avec son frère aîné Willet et sa petite sœur Pansy. Un jour d’été, alors qu'en dépit des mises en garde, le trio est parti se baigner dans les eaux profondes d’une ancienne carrière, lieu réputé maudit au plus épais de la forêt, l’irréparable se produit : Pansy disparaît, et, malgré les battues, demeure introuvable. Face au drame qui anéantit leur mère et provoque le départ définitif de leur père, seuls Roberta et Willet refusent de baisser les bras. Quatre ans plus tard, plus que jamais persuadés que cela les mènera d’une façon ou d’une autre à Pansy, les deux jeunes gens se lancent sur les traces paternelles et débarquent dans les marais des Everglades, dans le sud de la Floride, là où, il y a bien longtemps, une partie de leur histoire familiale a commencé…

Tandis qu’en une sourde mélopée, comme en autant de haillons de brume surgis du passé, flottant indistincts dans l’inconscient des vivants et attachant craintes vagues et vieilles superstitions à certains lieux de mauvaise mémoire, un récit anonyme vient entrelacer ses réminiscences de la souffrance noire dans les plantations, de la guerre de Sécession et de la ségrégation, à la narration vivante et sensible de la jeune Bert, c’est un bien sombre marécage qui, au propre comme au figuré, happe bientôt le lecteur, ensorcelé par ses vapeurs fétides.

Car, lancée sur des traces familiales indissociables de la trouble histoire du sud des Etats-Unis, venue en l’occurrence enterrer ses morts et sa sinistre mémoire dans une vieille carrière creusée au XIXe siècle par des esclaves, Bert ne va pas seulement troquer la touffeur et les orages violents du Mississipi, ses superstitions et son racisme encore bien présent, pour la grouillante et pourrissante mangrove de la Floride, ses marais et son golfe où il est si facile de disparaître en toute discrétion. Dans ces atmosphères que Tiffany Quay Tyson excelle à peindre aussi grandioses que menaçantes, dans ces décors sauvages et fantasmagoriques où fleurissent aventures bien réelles, mais aussi légendes peuplées de monstres, de diables et de fantômes, c’est autant du dédale naturel de canaux et de chenaux dangereusement inextricables que des tortueux méandres humains d’une histoire courant sur plusieurs générations que la jeune fille va faire l’éprouvant apprentissage.

Sur le fond fantastiquement vibrant des décors naturels et de l’histoire du sud américain, se déploie ainsi un récit habité, haletant et profondément crédible, où, encore et toujours, la moindre goutte de sang noir ou indien, mais aussi le fait d’être femme, se payent au prix fort. Comme le rappelle l’épigraphe du roman empruntée à William Faulkner, « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. » (4/5)

 

 

Citations :   

– Ça n’existe pas, les malédictions, Bert. Le truc, c’est que quand il arrive un malheur, les gens veulent pouvoir accuser autre chose qu’eux-mêmes. »             
Je ne savais trop que croire. Toutes ces histoires que nous avaient racontées papa et mamie Clem sur le mal qui émanait de la carrière, nous nous en étions toujours moqués, les prenant pour des rumeurs absurdes, pas plus réelles que les contes de fées qu’on trouvait dans les livres. Mais si nous avions eu tort ? Alors quoi ?
 

Toutes sortes de femmes venaient voir Clementine et Ora : des riches, des pauvres, des Noires, des Blanches, des jeunes, des vieilles. Elles avaient toutes des histoires à raconter. Clementine et Ora ne posaient jamais de questions, mais les femmes se sentaient comme obligées de révéler leurs secrets. Il écoutait les histoires et les recueillait. Il entendait des récits sur des hommes cruels, sur le désir et la trahison. Le monde n’était pas un lieu sûr pour les femmes, apprit-il. Le monde n’était tendre envers personne, mais visiblement, les femmes souffraient davantage que les hommes.
 

Sur l’île, les pélicans blancs abandonnaient leurs petits avant leur premier vol. Ce n’était que lorsqu’ils crevaient de faim, lorsqu’ils n’avaient plus le choix, que les oisillons se décidaient à quitter le nid. Penser à ces oiseaux déclenchait chez Junior une nostalgie terrible. Leur mère les mettait au monde, puis elle les nourrissait pendant près de trois mois. Elle quittait le nid chaque jour, et revenait avec des vairons, des crevettes, ou des petits poissons. Puis un jour, elle disparaissait. Les oiseaux, encore petits, encore bien au chaud, en sécurité dans leur nid, attendaient, et attendaient, plus affamés de minute en minute. Avaient-ils peur ? Étaient-ils tristes ? Étaient-ils en colère ? Sans doute, se disait-il. Finalement, ils s’élançaient hors du nid. C’est poussés par le désespoir et la famine qu’ils volaient pour la première fois. Pourquoi leur mère ne pouvait-elle pas rester assez longtemps pour leur apprendre à voler ? Pourquoi ne pouvait-elle pas les aider encore un petit moment ? Il le savait, pourquoi. Les oiseaux ne voleront pas s’ils n’y sont pas obligés. Les oiseaux, comme les enfants, ne quitteront leur nid douillet qu’en tout dernier recours.
 

En grandissant, j’avais commencé à me demander ce qui pouvait pousser un homme sur la voie de la malhonnêteté. Était-ce une tragédie unique, ou une série de petites injustices ?
 
 
Suivant le conseil d’Iggy, nous nous sommes servis de nos pattes de singes pour tirer le bateau sous la canopée de branches basses. Les palétuviers poussaient de travers malgré leur hauteur et, dans les zones où l’eau était le moins profonde, je voyais que les racines formaient une masse enchevêtrée, comme des lianes. Nous avons flotté pendant un moment dans une mare stagnante bordée d’herbe. Il faisait chaud pour une mi-janvier. Les moustiques sifflaient constamment. Un poisson a fait un bond en l’air. Un oiseau a lancé un appel dans les arbres. Une araignée tissait sa toile dorée sur une souche. Partout où je regardais, l’atmosphère était dense, lourde et grouillante de vie. Nous avons traversé une nuée de moucherons et j’ai manqué laisser échapper ma pagaie en tentant de les écarter. Les feuilles, les branches et les fragments de mousse qui pendouillaient semblaient s’avancer pour nous caresser au passage. Les troncs d’arbres étaient recouverts de plaques de mousse vert fluorescent. Nous étions à quelques coups de rame du golfe du Mexique, dont les eaux saumâtres étaient peuplées de requins bordés, de raies, de barracudas et de pieuvres. Il y avait des alligators dans la rivière et des serpents le long des rives. L’eau sentait le pourri et le vivant. Le paysage qui s’ouvrait devant et celui que nous laissions semblaient à la fois familiers et tout neufs. Il suffisait d’une variation minime de la lumière et de l’ombre pour que tout se transforme. Était-ce la même rangée de cèdres que nous avions dépassée à l’aller, ou les arbres étaient-ils sortis de terre pour exaucer quelque prière inconnue ? J’ai tendu la main pour toucher un genou de cyprès saillant et, quand j’ai replié le bras, une perle de sang grossissait au bout de mon doigt. Je ne savais pas si je m’étais éraflée contre une épine ou si j’avais été piquée par un des milliers d’insectes qui bourdonnaient autour de nous. Iggy avait raison. Il serait facile de disparaître dans les marais ou le golfe. Qui viendrait vous chercher ici, où tout était beau, dangereux et bizarre ?


Papa disait toujours que la carrière était maudite, mais il se passait des choses atroces partout. Peut-être que Willet avait raison, que les malédictions n’existaient pas, qu’il y avait seulement de mauvaises gens qui commettaient des actes mauvais, ou des imbéciles qui faisaient des imbécillités. J’ai touché le galet de la carrière dans ma poche. Je l’avais apporté parce qu’il me faisait l’effet d’un lien avec l’endroit où tous nos ennuis avaient commencé, un rappel de ce que nous cherchions, un talisman ou une clé. C’était peut-être naïf de présupposer qu’un lieu spécifique était plus maléfique qu’un autre en ce monde. C’était peut-être le monde entier qui était dangereux.


Côté sud du magasin, une demi-douzaine d’hommes bavardaient assis sous un porche en bois gris. Ils contemplaient l’horizon en inventant des histoires pour Dieu et pour eux-mêmes. Je suis persuadée que si les hommes s’assoient côte à côte sur les tabourets de bar, s’ils se tiennent au coude à coude quand ils pêchent, c’est parce que les mensonges coulent plus facilement dans cette configuration. Les femmes sont différentes, je l’avais appris en travaillant avec mamie Clem. Les femmes préfèrent vous regarder dans les yeux quand elles vous mentent.


On ne peut jamais sauver une autre personne de son deuil. Je n’aurais pas dû essayer. Le temps est la seule chose qui rende le deuil supportable, non parce qu’il vous fait oublier, mais parce qu’on apprend à vivre avec l’absence. Elle devient une partie de nous.


 

lundi 10 octobre 2022

[McDaniel, Tiffany] L'été où tout a fondu

 



 Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'été où tout a fondu
            (The Summer That Melted
            Everything)

Auteur : Tiffany McDANIEL

Traduction : François HAPPE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2016
                  en français (Gallmeister) en 2022

Pages : 480

 

 


 

 

Présentation de l'éditeur :  

Été 1984 à Breathed, Ohio. Hanté par la lutte entre le bien et le mal, le procureur Autopsy Bliss publie une annonce dans le journal local : il invite le diable à venir lui rendre visite. Le lendemain, son fils Fielding découvre un jeune garçon à la peau noire et aux yeux d’un vert intense planté devant le tribunal, qui se présente comme le diable en personne. Cet enfant à l’âme meurtrie, heureux d’être enfin le bienvenu quelque part, serait-il vraiment l’incarnation du mal ? Dubitatifs, les adultes le croient en fugue d’une des fermes voisines, et le shérif lance son enquête. Se produisent alors d'étranges événements qui affectent tous les habitants de Breathed, tandis qu’une vague de chaleur infernale frappe la petite ville.

Porté par une écriture incandescente, L’été où tout a fondu raconte la quête d’une innocence perdue et vient confirmer le talent exceptionnel d’une romancière à l’imaginaire flamboyant.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tiffany McDaniel vit dans l’Ohio, où elle est née. Son écriture se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne.
En 2002, elle a dix-sept ans et la découverte de secrets de famille déclenche son envie d’écrire. En 2003, elle achève une première version de Betty, qu’elle envoie à des agents littéraires. Mais c’est seulement en 2017 que le prestigieux éditeur américain Knopf, maison littéraire du groupe Penguin, s’intéresse au roman. Les droits de publication à l’étranger sont cédés dans plusieurs pays, dont la France et l’Angleterre. Betty paraît en 2020. Le livre est un immense succès et remporte de nombreux prix littéraires : Prix du Roman Fnac 2020, Prix America du meilleur roman étranger 2020, Roman étranger préféré des libraires du Palmarès Livres Hebdo 2020, Prix des libraires du Québec 2021, Prix Libr’à Nous 2021 du meilleur roman étranger, Prix 2022 du club des irrésistibles des bibliothèques de Montréal.

L'été où tout a fondu, écrit quelques années après Betty, trouvera un éditeur en moins d’un mois : il s’agit donc du premier roman publié de Tiffany McDaniel, même si c’est le 5e ou 6e dans l’ordre d’écriture.
Tiffany McDaniel a obtenu le titre de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en juillet 2021.

 

Avis : 

Ebranlé dans sa vision manichéenne du monde depuis qu’il a contribué à une terrible erreur judiciaire, le procureur Autopsy Bliss espère s’éclaircir les idées sur les notions du Bien et du Mal en s’y confrontant personnellement. Alors qu’il vient de publier une annonce invitant le diable à venir le rencontrer, se présente un jeune garçon noir aux yeux verts qui prétend incarner le Mal. Pensant plutôt avoir affaire à un banal fugueur, Bliss l’accueille comme un fils en attendant les résultats de l’enquête lancée par le shérif : une hospitalité que ses voisins ne voient pas tous d’un bon œil, surtout lorsque, concomitamment, leur petite ville de l’Ohio se retrouve affectée, à la fois par une vague de chaleur exceptionnelle, et par une série de faits étranges, propres à échauffer davantage encore les esprits...

C’est le fils cadet de Bliss, Fielding, aujourd’hui un vieil homme marginal et insociable, qui raconte tristement cette année 1984, qui, comme celle de George Orwell, devait aliéner les habitants de Breathed jusqu’à leur faire perdre tout bon sens et les placer, marionnettes manipulées par les ficelles de la peur, sous l’emprise d’un Mal d’autant plus pernicieux qu’il se cachait, sans cornes ni pieds fourchus, sous les apparences de la morale. Cet été-là, celui de ses treize ans, scinde à jamais la vie de Fielding entre un avant plein d’insouciance et un après brisé par la violence des hommes. Alors que peu à peu le drame se noue, menant l’univers familial des Bliss à la désintégration, le garçon prend brutalement la mesure de l’intolérance, du racisme et de l’homophobie, qui, sous couvert d’une foi bigote et de principes étroits, empoisonnent une certaine Amérique attachée à ses convictions bien-pensantes.

Premier roman publié de l’auteur, L’été où tout a fondu a pourtant été écrit plusieurs années après Betty, le livre multi-récompensé qui a fait connaître Tiffany McDaniel. Les deux récits se déroulent dans son Ohio natal, au coeur de la « Bible Belt », ce quart sud-est américain caractérisé par la prédominance d’un protestantisme rigoriste et fondamentaliste. Tandis que Betty y dénonce les conséquences du racisme et du sexisme sur l’existence d’une jeune métisse, cette fois l’auteur en met en évidence les racines profondes. Ici le diable se cache au plus secret des convictions religieuses, sous les traits d’un prédicateur vengeur, Elohim – Dieu dans l’Ancien Testament –, qui, au nom d’une morale chrétienne archi-conservatrice et arriérée, fournit aux peurs de ses concitoyens l’éternel bouc émissaire de la différence.
 
Ce récit initiatique, éblouissant de clairvoyance et d’empathie, qui nous parle avec tant de poésie de tolérance, d’indulgence et de compassion au fil d’une tragédie construite sur un très ancien héritage ancré au plus profond de la culture américaine, révèle, bien plus encore que Betty, une grande voix de la littérature états-unienne. Très grand coup de coeur. (5/5) 

Merci à lecteurs.com et aux éditions Gallmeister pour cette superbe découverte.
 

 

Citations : 

(...) c’était une femme des plus étranges dans sa religiosité, une femme qui utilisait la Bible comme un stéthoscope avec lequel elle écoutait battre le pouls du diable dans le monde qui l’entourait.


C’était ainsi que je le voyais. Une vision d’horreur. Je me trompais. J’avais commis une erreur en imaginant des cornes dès que j’avais entendu le mot diable. Savez-vous qu’il y a, dans le Wisconsin, un lac superbe qui s’appelle le Diable ? Dans le Wyoming, une magnifique intrusion rocheuse porte le même nom. De même, il existe une sorte de mante religieuse absolument prodigieuse connue sous le nom de Fleur du Diable. Il y a aussi une fleur, du genre crocosmia, qu’on appelle communément Lucifer.  
Pourquoi, entendant le mot diable, n’avais-je pensé à rien d’autre qu’à un monstre hideux ? Pourquoi n’avais-je pas vu un lac ? Une fleur poussant au bord de ce lac ? Une mante religieuse en haut d’un rocher ?  
Quelle erreur stupide que de s’attendre uniquement à la Bête immonde, parce que parfois, oui, parfois, c’est au tour de la fleur de porter ce nom.


Quand vous n’avez personne de qui vous soucier, ni personne qui se soucie de vous, essayer d’améliorer vos conditions de vie est une perte de temps.


Quand j’y pense aujourd’hui, ce qui s’impose à mon esprit, c’est tout ce qui faisait qu’il n’était pas le diable à cet instant. Le diable aurait brisé le cou d’un chien, il ne l’aurait pas niché au creux du sien. Le diable aurait eu une bouche comme un coffret plein de couteaux, pas une bouche capable de tenir des marshmallows entre ses dents sans les déformer. Je pense à tous les diables que j’ai connus au cours de ma longue existence. Je sais maintenant que les innocents ont une vie plutôt brève et que les méchants perdurent.


— Tu sais d’où vient le mot enfer ? (Il a croisé les mains sur ses genoux.) Après ma chute, j’ai pas arrêté de me répéter, Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. Après des siècles passés à répéter ça, j’ai commencé à raccourcir ce refrain. Il ne me laissera pas enfermé. Et peu à peu, ça a fini par donner, pas enfermé. Pas enfermé.  
“Quelque part en route, j’ai perdu le pas et la dernière syllabe, et c’est devenu enfer. Mais, cachée dans ce seul mot, il y a encore toute la phrase, Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. C’est ça, qui est derrière ma porte, vous comprenez ? Un monde sans pardon, et donc sans espoir.


J’avais vu des photographies de Fedelia prises longtemps avant l’infidélité de Scranton. Toute cette beauté et toute cette vie. Quel dommage qu’elle ne se soit pas vaccinée contre la maladie qu’était Scranton. À cause de lui et de la colère à laquelle elle s’accrochait, ses traits s’étaient affaissés jusqu’à l’os, créant des cavités et des ombres. Lui donnant un visage plus fin que son corps où le poids s’était accumulé dans l’abdomen, les hanches et les cuisses. Elle mangeait le réconfort qu’elle ne pouvait trouver ailleurs. Le capitonnage s’empilait sur elle comme une protection contre les rugosités de la vie. Et dans la mesure où elle portait des vêtements trop grands pour elle, elle paraissait encore plus grosse. Cette femme vêtue de sacs informes se maquillait outrageusement, comme pour se déguiser, parce qu’elle refusait de sortir dans le monde le visage à découvert, de peur d’être vue. De peur de se voir elle-même.


Il a montré le revolver.  
— Qu’est-ce que tu veux faire avec ça ? Sal ?  
— Elle est mourante, alors c’est pas comme si on la tuait. C’est ce qu’il faut faire.  
— Non, ai-je crié en me jetant sur le corps agité de soubresauts. Ça va aller. Il faut juste qu’elle vomisse. Ouais, c’est ça, faut qu’elle vomisse le poison.  
Je ne savais pas trop comment faire vomir un chien, alors j’ai commencé à lui pincer la gorge. J’avais la main couverte de salive gluante. Plus bas, je lui ai massé le ventre, la suppliant de vomir.  
— Je t’en prie, Granny. Allez, vomis. S’il te plaît.  
Tout ce qu’elle a fait, c’est lever les yeux vers moi, les mêmes yeux qu’elle avait quand elle mendiait des restes, à table. À cet instant, elle mendiait autre chose.  
— Pourquoi la forcer à souffrir alors que tu peux y mettre fin ?  
Il m’a tendu le revolver.  
— Je ne peux pas la tuer, Sal. C’est Granny. C’est comme une vraie grand-mère.  
— Tu ne vas pas la tuer. La mort est déjà en elle. Tu ne vas pas déclencher quelque chose qui n’a pas encore commencé. Si tu attends que Dieu s’en occupe, Il ne le fera pas. Lui, Il ne fait pas ce genre de truc. En la laissant souffrir, tu prends le risque d’être Dieu.  
“Les gens demandent souvent, pourquoi Dieu permet-Il que la souffrance existe ? Pourquoi permet-Il qu’un enfant soit battu ? Qu’une femme pleure ? Qu’un holocauste soit commis ? Qu’un brave chien meure dans de telles souffrances ? La vérité est toute simple : Il veut voir par Lui-même ce que nous allons faire. Il a planté la chandelle, Il a posté le diable à la mèche et maintenant, Il veut voir si nous l’éteignons en soufflant dessus ou bien si nous la laissons brûler jusqu’au bout. Dieu est le plus grand spectateur de la souffrance qui puisse exister.  
“Tu vas attendre, Fielding ? Tu vas attendre pour voir par toi-même ce qui se passe ? Si tu es assez fort pour contempler la souffrance sans mettre fin à la douleur, alors tu n’as pas ta place parmi les hommes, Fielding. Tu entames une carrière de spectateur. Tu es un dieu en formation.


J’aurais voulu qu’il soit avec une fille. Grand avec une fille ne m’aurait pas fait peur. Nous avions été élevés, non pas religieusement, mais dans la connaissance de la Bible. Je savais que la Bible dit tu ne coucheras pas avec un homme si tu en es un toi-même. Je n’avais pas la sagesse suffisante pour savoir que Dieu est plus grand que la Bible. À treize ans, il me restait encore à comprendre cela, non seulement pour le bien de Grand, mais aussi pour mon propre bien.


Je n’étais pas prêt à perdre l’image rêvée que je me faisais de mon frère, parce que, comme le disait son nom, il était grand. Il était ce que j’avais connu de plus grand. Et pourtant, je ne le connaissais pas du tout. J’avais toujours cru qu’il était le mâle américain type, et là, je découvrais qu’il m’était complètement étranger. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il nous disait sans cesse qu’il était gay, chaque fois qu’il parlait russe. Pas à cause de la langue russe elle-même. Cela aurait pu être n’importe quelle langue, parce que être gay, c’est être ce qui est étranger. Il avait l’impression qu’être gay était quelque chose qui ne parlait pas anglais, et il ne comprenait pas cette langue étrangère. Personne de sa connaissance ne parlait cette langue couramment. Il essayait de la parler, de l’apprendre, de la comprendre, mais être gay, c’était avoir le sentiment de ne pas être chez soi, où tous les garçons enlaçaient des filles, les embrassaient et faisaient l’amour avec elles parce qu’ils en avaient envie.


Vieillir n’a pas été un cadeau. Mes membres et mes articulations, si souples et flexibles autrefois, sont désormais aussi raides que des épaisseurs de carton agrafées ensemble. Avant, j’étais grand, comme tout le monde dans la famille, mais l’arthrose est un démon qui vous courbe en deux, et par là même, vous raccourcit. Le plus terrible, toutefois, c’est la douleur qui vous pénètre et qui colle comme une pâte liquide empoisonnée que l’on verserait sous la peau, où elle s’accumule en formant des ganglions et des nodules qui vous élancent comme le battement de cœur du tonnerre.
Ce sont mes mains qui me font le plus souffrir. Vous voulez savoir de quelle douleur il s’agit ? Suspendez un morceau de bois et donnez des coups de poings dedans du matin au soir. Voyez les tuméfactions sur vos phalanges, comme des pelotes de fil de fer bien serrées. La douleur est la plus intime de nos rencontres. Elle vit à l’intérieur de nous et touche tout ce qui fait ce que nous sommes. Elle s’attaque à vos os, elle règne sur vos muscles, elle capte toutes vos forces et vous ne les revoyez plus jamais. Le grand talent de la douleur réside dans la façon qu’elle a de vous toucher. C’est aussi en cela que consiste sa grande cruauté.


Tout amour conduit au cannibalisme. Je le sais à présent. Tôt ou tard, notre cœur finit, sinon par dévorer l’objet de notre affection, tout au moins par nous dévorer nous-mêmes. Les dents sont le miracle du cœur. Qu’une bouche puisse surgir de cet organe sans gorge et avoir faim de la chair de quelqu’un d’autre, du cœur de quelqu’un d’autre, n’est rien de moins qu’un miracle.  
Tomber amoureux est la plus belle aventure de notre espèce, et lorsque l’amour, commençant à bourgeonner, s’enroule délicieusement autour de notre âme, nous cédons aux crocs du cœur et prions – oui, nous prions – devant l’infini pour que tout amour puisse avoir sa chance, sa propre part de miracle. Pourtant, les miracles semblent ne pas être de mise lorsque les amants sont jeunes, comme s’il y avait, dans leur jeunesse même, une prophétie presque inéluctable.  
Peut-être le malheur des jeunes gens amoureux n’est-il dû qu’à certains fragments de Roméo et Juliette que nous a laissés Shakespeare, à moins que ce ne soit en fait une volonté du destin que jeunesse et amour se consument au contact l’un de l’autre. Que chante le chœur grec, déjà ? Quelque chose comme « Les jeunes amants sont prétextes à tragédie. »


C’était un garçon qu’il y avait chez nous. Simplement, il n’était pas encore prêt à le dire. Et peut-être qu’il avait peur. Je veux dire, c’était le diable qui avait été invité, au début. Alors, peut-être qu’il craignait qu’être le diable ne soit la seule façon pour lui de rester.
Être le diable faisait de lui une cible, mais cela lui donnait aussi un pouvoir qu’il n’avait pas en tant que simple garçon. Les gens le regardaient, ils écoutaient ce qu’il disait. Être le diable faisait de lui quelqu’un d’important. Le rendait visible. Et n’y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement tragique ? Qu’un garçon doive être le diable pour prendre de l’importance ?


La folie. Un violon qui nous accompagne partout lorsqu’elle est dans notre tête, un chaos absurde lorsqu’elle est à l’extérieur de nous. En fin de compte, n’est-ce pas cela, la folie ? La clarté pour celui qui voit à travers elle, l’aberration pour le monde qui en est témoin.


“C’est de 1984 qu’il est question. L’année où, selon George Orwell, on parviendrait à nous convaincre que deux et deux font cinq. Dans son roman, il a démontré que l’esprit humain peut être contrôlé. Dans la réalité, ces gens ont démontré exactement la même chose.  
“Ce que ces malheureux recherchaient désespérément, c’était une lumière. Mais le problème avec la lumière, c’est qu’elle a toujours la même apparence quand on est dans le noir, et on est incapable de dire si l’énergie qui la fait briller est bonne ou mauvaise, parce que cette lumière vous aveugle et vous empêche de voir sa source. Tout ce que vous savez, c’est qu’elle vous sauve des ténèbres. C’est tout ce que savaient les adeptes d’Elohim. Ils étaient plongés dans les ténèbres de leur douleur personnelle, et voilà qu’apparaît cet Elohim, qui brille d’une lumière si vive.  
“Ils ont tendu la main vers cette lumière, et pendant qu’elle détournait leur attention, pendant qu’elle leur procurait un faux réconfort, la sinistre puissance qui l’alimentait accomplissait son œuvre, et avant que l’un ou l’autre d’entre eux ait pu s’en apercevoir, cette lumière ne s’employait plus à les sauver, elle s’employait à les changer. À les contrôler. Cette lumière qui les contrôlait, c’était Grayson Elohim.


Pourquoi as-tu fait ça, Papa ? Pourquoi as-tu invité le diable ?   
Il m’a regardé comme s’il avait oublié qui j’étais. Et de ce fait, je n’ai pas su non plus si c’était bien moi. S’il restait suffisamment de moi pour faire un fils. S’il restait suffisamment de lui pour faire un père. Ou si nous n’étions plus que deux flammes qui n’avaient plus suffisamment d’amour pour être autre chose que de simples souvenirs de la brûlure.


“C’est ça que je voulais faire. Je voulais tester la validité de certaines choses que l’on affirme. Je voulais faire la connaissance du diable et grâce à cette rencontre, je pourrais savoir avec certitude si je l’avais déjà eu en face de moi au tribunal, parmi ces hommes et ces femmes que j’avais fait envoyer en prison. Et si c’était le cas, alors j’aurais fait un peu de bien dans ce monde, finalement. J’aurais eu raison, et peut-être qu’avec toutes les fois où j’aurais eu raison, j’aurais pu compenser cette injustice que j’ai commise en envoyant un homme innocent en prison, et par là même, à la mort.  
“J’avais totalement foi en ce que je faisais. J’étais tellement sûr de ce qui était mal et de ce qui était bien. Mais Sal est arrivé, et la panthère ne mangeait que de la salade, et le diable…, eh bien, il s’est avéré que c’était le seul ange parmi nous. Et je suis perdu. À présent, je suis perdu, Fielding. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal ? (D’un geste las, il a levé les bras au ciel.) Je ne sais pas. Je ne sais plus. J’ai perdu toute ma foi.


(…) défendre le diable, ça veut dire défendre ce qu’il peut y avoir de bien dans le mal.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 


 

mardi 23 novembre 2021

[Barbey d'Aurevilly, Jules] L'ensorcelée

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'ensorcelée

Auteur : Jules BARBEY D'AUREVILLY

Parution : Originale en 1852,
                  Gallimard (Folio classique) en 1977

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Les lendemains de la Chouannerie. Dans une atmosphère de campagne barbare où interviennent des pâtres jeteurs de sorts et des vieilles femmes hantées par le souvenir de leurs débauches, Jeanne Le Hardouey, une aristocrate claudélienne mésalliée d'âme et de corps à un acquéreur de biens nationaux, est «ensorcelée» par un prêtre, l'abbé de La Croix-Jugan qui a tenté de se suicider par désespoir de la cause perdue et dont le visage monstrueux porte la trace des tortures que lui ont fait subir les Bleus.

«J'ai tâché, disait Barbey, de faire du Shakespeare dans un fossé du Contentin.»
On trouvera Jeanne noyée dans un lavoir et Jéhoël de La Croix-Jugan sera tué d'une balle inconnue au moment où, relevé d'interdit, il célèbre sa première messe dans l'église de Blanchelande. Au lecteur de découvrir le meurtrier.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Jules Amédée Barbey d'Aurevilly (1808-1889) est originaire du Cotentin. Romancier, nouvelliste, essayiste, poète, critique littéraire, journaliste, dandy et polémiste, il fut surnommé "Le Connétable des lettres". Son oeuvre la plus célèbre aujourd'hui est son recueil de nouvelles Les Diaboliques, où l'insolite et la transgression lui valurent d'être taxé d'immoralisme.

 

 

Avis :

Tandis qu’il chevauche de nuit à travers la lande de Lessay, alors de sinistre réputation dans le Cotentin, le narrateur entend de lointaines cloches. Son compagnon de route, Maître Tainnebouy, lui indique en frissonnant que, depuis un terrible drame survenu quelques décennies plus tôt, elles sonnent la messe de l’abbé de la Croix-Jugan, à l’abbaye de Blanchelande. Aussitôt, dans l’oppressante obscurité de ce désert humain réputé le théâtre d’étranges apparitions, il entreprend de raconter l’histoire maudite, devenue légende, de ce prêtre, ancien chouan, et de Jeanne-Madeleine de Feuardent.

Barbey d’Aurevilly est un maître conteur. Tout autant que la tension dramatique au coeur du récit, c’est la restitution soigneusement travaillée de l’atmosphère particulière de ce coin désolé du Cotentin qui donne toute sa saveur à son histoire, dans une mise en abyme propre à suggérer son authenticité. Ainsi, après une longue mise en bouche destinée à nous faire prendre la mesure de lieux en tous temps propices à la crainte et aux superstitions, il parvient à se poser en une sorte d’anthropologue familier de la campagne normande entre les 18e et 19e siècles, recueillant dans leur jus des propos révélateurs de l’âme du pays. Véridique ou pas, peu importe, la narration est convaincante. Tandis que sa verve élégante et poétique rivalise avec la savoureuse langue paysanne de ses personnages, se met en place un climat angoissant, baigné de fantastique, que l’on n’a aucune peine à penser représentatif des croyances qui pouvaient courir les campagnes à l’époque, dans une conception religieuse du monde.

Noir et mélancolique, peuplé de caractères déchus, stigmatisés par les épreuves et étreints par un indissoluble mal-être en cette période post-révolutionnaire, le roman prend forcément une dimension allégorique quand on connaît les positions monarchistes de Barbey d’Aurevilly. Construit autour d’un personnage monolithique et inaccessible, qui, atrocement puni pour sa fidélité à des idéaux d’un autre temps, entraîne malgré lui aux enfers un entourage qu’il fascine jusqu’au maléfice, ce livre désenchanté reflète le drame d'un auteur qui ne se reconnaît pas dans son époque et ne peut se départir de la nostalgie d’un passé irrémédiablement révolu. Un passé qui ressemblerait à la fois à ce fascinant prêtre maudit, et à une lande désolée, hantée par les seules âmes aussi perdues que la sienne…

De digressions en références historiques et en réflexions philosophiques, la plume enfiévrée de Barbey d’Aurevilly nous livre un récit addictif, impressionnant de verve et de puissance d’évocation, à la frontière du fantastique, et un frappant tableau de la campagne et des mentalités du Cotentin au début du 19e siècle. (4/5)

 

 

Citations :

La lande de Lessay est une des plus considérables de cette portion de Normandie qu'on appelle la presqu'île du Cotentin. (...) Placé entre La Haye-du-Puits et Coutances, ce désert normand, où l'on ne rencontrait ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces d'hommes ou de bêtes que celles du passant ou du troupeau du matin dans la poussière, s'il faisait sec, ou dans l'argile détrempée, s'il avait plu, déployait une grandeur de solitude et de tristesse désolée qu'il n'était pas facile d'oublier. (…) Dans l'opinion de tout le pays, c'était un passage redoutable...

 Si l'on en croyait les récits des charretiers qui s'y arrêtaient, la lande de Lessay était le théâtre des plus singulières apparitions. Dans le langage du pays, "il y revenait". Pour ces populations... braves et prudentes, qui s'arment de précautions et de courage contre un danger tangible et certain, c'était là le côté sinistre et menaçant de la lande, car l'imagination continuera... la puissante réalité.
 
Il ne voulait pas, il n’a jamais voulu inspirer à Jeanne de la haine ou de l’amour. La comtesse de Montsurvent m’a juré ses grands dieux que, malgré les bruits qui coururent, et dont maître Louis Tainnebouy avait été pour moi l’écho, elle le croyait parfaitement innocent du malheur de Jeanne. Seulement ce que la vieille comtesse croyait savoir, parce qu’elle avait connu l’ancien moine, les gens de Blanchelande l’ignoraient, et c’est surtout ce qu’on ne comprend pas qu’on explique. L’esprit humain se venge de ses ignorances par ses erreurs.

C’étaient toutes les deux ce qu’on appelle de ces langues bien pendues qui lapent avidement toutes les nouvelles et tous les propos d’une contrée et les rejettent tellement mêlés à leurs inventions de bavardes que le Diable, avec toute sa chimie, ne saurait comment s’y prendre pour les filtrer.

C’était une de ces âmes tout en esprit et en volonté, composées avec un éther implacable, dont la pureté tue, et qui n’étreignent, dans leurs ardeurs de feu blanc comme le feu mystique, que des choses invisibles, une cause, une idée, un pouvoir, une patrie ! Les femmes, leurs affections, leur destinée, ne pèsent rien dans les vastes mains de ces hommes, vides ou pleines des mondes qui les doivent remplir.

Quoiqu’il eût fait avec ses associés ce qu’on appelle de bonnes affaires, et qu’il eût lieu de se féliciter, maître Thomas Le Hardouey n’avait pas cependant, ce jour-là, dans son air et sur son visage, le je ne sais quoi d’inexprimable qui fait dire en toute sûreté de conscience et de coup d’œil : « Voilà un heureux coquin qui passe ! » Il est vrai qu’il n’avait jamais eu, ainsi que maître Louis Tainnebouy, une de ces physionomies gaies et franches qui sont comme la grande porte ouverte d’une âme où chacun peut entrer.

Il tenait assez bien le milieu de la lande, et son cheval marchait d’un bon pas. Il ne voulait pas que la nuit le prît dans ces parages, alors au plus fort de leur mauvaise renommée, et dont l’aspect trouble encore aujourd’hui les cœurs les plus intrépides. Fort avancé du côté de Blanchelande, il calculait, en éperonnant sa monture, ce qui lui restait de jour pour sortir de cette étendue, après que le soleil, qui n’était plus qu’un point d’or tremblant à cette place de l’horizon où la terre et le ciel, a dit un grand paysagiste, s’entrebaisent quand le temps est clair, aurait entièrement disparu. La journée, qui avait été magnifique et torride, finissait sur l’Océan grisâtre, sans transparence et sans mobilité, de cette lande déserte, avec la langoureuse majesté de mélancolie qu’a la fin du jour sur la pleine mer. Aucun être vivant, homme ou bête, n’animait ce plan morne, semblable à l’épaisse superficie d’une cuve qui aurait jeté les écumes d’une liqueur vermeille par-dessus ses bords, aux horizons. Un silence profond régnait sur ces espaces que le pas de la jument d’allure et le bourdonnement monotone de quelque taon, qui la mordait à la crinière, troublaient seuls.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

jeudi 16 septembre 2021

[Ramuz, Charles-Ferdinand] La grande peur dans la montagne

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La grande peur dans la montagne

Auteur : Charles-Ferdinand RAMUZ

Parution : 1925
                   Le Livre de Poche (1975)

Pages : 192

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sasseneire est un pâturage de haute montagne que les gens du village délaissent depuis vingt ans à cause d’une histoire pas très claire qui fait encore trembler les vieux. Mais faut-il perdre tant de bonne herbe par crainte d’un prétendu mauvais sort, alors que la commune est pauvre ? Le clan des jeunes finit par l’emporter : en été, le troupeau monte à l’alpage, à 2 300 mètres d’altitude, sous la garde du maître fromager, son neveu, quatre hommes et un jeune garçon. Très vite le site et les propos du vieux Barthélemy créent un climat de crainte et de superstition. Puis la « maladie » ravage le bétail. Mis en quarantaine, les hommes de l’alpage sont prisonniers au pied du glacier menaçant. Tout alors bascule. C’est la grande peur dont Ramuz fait le récit dans cette forte et célèbre chronique montagnarde.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) est un écrivain et poète suisse romand. Il fait ses débuts littéraires à Paris, avant de revenir définitivement en Suisse. La reconnaissance littéraire lui vient à partir de 1925, lorsque Grasset le publie. Son oeuvre, maintes fois rééditée, comprend notamment vingt-deux romans, plusieurs recueils de proses brèves, des essais, de la poésie et des textes autobiographiques, désormais rangés au rang des classiques de la littérature.

 

 

Avis :

Cela fait vingt ans, depuis une sombre et mystérieuse histoire dont les témoins refusent de parler, que plus personne ne monte à l’alpage maudit de Sasseneire, à 2300 mètres d’altitude et quatre heures de marche au-dessus du village. Pourtant, l’on manque de pâturages pour vivre convenablement. Alors, malgré les peurs et les avertissements des anciens, le maire réussit à rallier les plus jeunes à son projet d’emmener quelques vaches là-haut, à la prochaine estive. En juin, ils sont sept, six hommes et un jeune garçon, à s’installer pour l’été dans le chalet de Sasseneire, pour s’occuper du troupeau. Le climat, pollué par les superstitions, est déjà à l’inquiétude. Il vire à une franche peur, lorsque la maladie se met à ravager le troupeau, semblant prouver la vieille malédiction, et coinçant le petit groupe en quarantaine, à la merci des diableries qu’abritent ce coin de montagne.

L’histoire est admirablement contée. Et c’est suspendu à ses mots que le lecteur se retrouve immergé dans le monde paysan et les montagnes du canton de Vaud, en Suisse, au début du siècle dernier. L’atmosphère restituée avec soin est prégnante, les personnages finement observés et criants de vérité, tandis que le style narratif, emprunté avec naturel aux protagonistes, restitue au plus près mentalités et réactions, dans une évocation des plus vivantes. Le sentiment d’une menace, d’autant plus troublante qu’impalpable, imprègne le texte dès son incipit, et c’est avec la certitude d’un drame à venir que l’on avance avec angoisse dans ce récit habilement tendu jusqu’à son dénouement.

Au travers de cette narration, que l’on imagine sans peine faire trembler son auditoire dans la lumière dansante du feu à la veillée, Ramuz nous conte les peurs anciennes des hommes dans une nature aussi grandiose qu’écrasante, les croyances et les superstitions nées de l’ignorance et de l’impuissance, l’irrationalité des comportements face à la mort, au danger et à l’inconnu. La montagne, avec ses beautés et ses traîtrises, est la grande prêtresse de cette histoire dont elle a le dernier mot, semblant se gausser des petitesses humaines et jouer à plaisir avec les nerfs de ses habitants.

La puissance d’évocation de la nature, la justesse d’observation des personnages du cru, et la singularité de la langue, travaillée pour restituer l’essence du pays vaudois, font de ce roman un des plus grands classiques de Ramuz, sans doute pour ce canton suisse ce que Pagnol est à la Provence. (4/5)

 

Citations :

Ils se sont assis dans la fumée à laquelle ils ajoutaient toujours un peu plus avec leurs pipes ; de sorte qu’elle leur pendait après le bras, quand ils levaient le bras ; ils devaient la déchirer avec leur tête quand ils avançaient la tête. On discutait plus qu’on ne buvait.

A l’extrême pointe de ces aiguilles et de ces dents, l’aurore est comme un oiseau qui se pose, commençant par le haut de l’arbre, puis se mettant à le descendre, en même temps qu’elle multipliait ses perchoirs, elle sautait de branche en branche.