Affichage des articles dont le libellé est 18e siècle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 18e siècle. Afficher tous les articles

mardi 9 juin 2026

Critique : "Femmes sur fond azur" de Chantal Thomas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Femmes sur fond azur" de Chantal Thomas


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Femmes sur fond azur

Auteur : Chantal THOMAS

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782021601275  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Six vies, différentes et reliées. Six expériences de la liberté ouvertement ou secrètement revendiquées contre les impératifs de l'époque. Sophie Cruvelli vicomtesse Vigier, la reine Victoria, Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield, Colette, Jackie... Une cantatrice, une reine, une artiste, deux écrivaines, une jeune veuve et ses deux enfants, dont l'autrice. Autant de femmes dont la découverte de la Méditerranée a modifié le destin. Elles ont en commun d'avoir vécu la Côte d'Azur comme un lieu de respiration, de désir, d'échappement et d'accomplissement.

Chantal Thomas, en une suite de portraits qui saisit la singularité de chacune, nous invite à une sensuelle réflexion sur le corps féminin, sur l'effort magnifique de "ne pas se laisser voler la vie", comme disait Rimbaud. Son écriture est portée par une formidable capacité à redonner souffle, ce qu'on appelle l'enthousiasme. Avec empathie, érudition et une énergie romanesque très personnelle, elle défait le corset des interdits et nous fait partager la merveilleuse, mystérieuse et revigorante rencontre avec le bleu du ciel et de la mer. Elle nous offre la joie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chantal Thomas, romancière, essayiste, scénariste, a été révélée au grand public avec Les Adieux à la Reine (Seuil), prix Femina 2002, adapté au cinéma par Benoit Jacquot. Depuis, elle poursuit selon une double inspiration, historique : Le Testament d’Olympe, L’Échange des princesses, porté à l’écran par Marc Dugain, et autobiographique : Souvenirs de la marée basse (2017) qui a connu un grand succès, suivi de East Village Blues (2019), Café Vivre (2020), et Journal de nage (2022). Son œuvre est traduite dans de nombreux pays.
Chantal Thomas a été élue à l'Académie française le 28 janvier 2021.

 

Avis :

Avec un art du portrait alliant sensibilité historique et intuition poétique, Chantal Thomas montre, à travers les parcours de six femmes d’époques et de destins différents, comment l’azur méditerranéen a pu leur permettre de se défaire des contraintes et d'inventer une manière plus audacieuse d’habiter leur vie. La mise en regard de ces trajectoires féminines attirées par la lumière du Sud esquisse une géographie intime de l’émancipation, où le paysage infléchit l’élan intérieur de chacune.

En suivant ces femmes au moment où, avec l’apparition d’un ciel nouveau, d’autres possibles s’ouvrent dans leur existence, Chantal Thomas convoque, avec tout le relief de la vie, une série de figures trouvant une respiration nouvelle face aux normes imposées, au nom de la respectabilité, de la discrétion et de la dépendance sociale, par les XIXᵉ et début du XXᵉ siècles. Certaines, à qui le Sud offre un statut inédit, s’y réinventent, comme l’incandescente cantatrice Sophie Cruvelli, qui quitte la scène pour un mariage princier lui donnant accès à un monde où affirmer pleinement son tempérament, ou encore la très protocolaire reine Victoria, soudain confrontée à une douceur et à une légèreté insoupçonnées. D’autres y ravivent leur élan créateur : la jeune peintre Marie Bashkirtseff, tenue à distance des cercles masculins, y découvre un horizon à la mesure de son ambition, tandis que Katherine Mansfield, minée par la maladie, y retrouve l’énergie d’écrire. Colette, en quête d’un lieu où vivre à son propre rythme, y reconquiert une souveraineté sensuelle, et Jackie, la mère de l’auteur, y amorce une réinvention discrète. Toutes, à leur manière, rencontrent sur cette Riviera – lieu de villégiature, de mondanités et d’expérimentations sociales alors très couru des élites européennes – un espace où se dessine la possibilité d’une vie plus ample.

Conjuguant précision documentaire et écriture de la sensation pour faire de la Méditerranée un véritable incubateur de sens, Chantal Thomas élabore à travers ces trajectoires renaissantes une réflexion subtile sur les conditions d’apparition d’une liberté féminine encore fragile, souvent clandestine, mais en voie d’affirmation. Grâce à une attention aiguë au sensible – lumière, couleurs, souffle de l’air ou variations du ciel –, elle montre comment un lieu peut infléchir un destin et une sensation déclencher un mouvement intérieur. Sur cette Riviera où se rejouent les tensions entre assignation sociale et désir d’émancipation, ces femmes trouvent un terrain où éprouver des manières d’être à soi que leur milieu d’origine leur refusait. Leur diversité, de la souveraine à l’artiste en passant par la femme ordinaire, révèle que l’élan vers l’autonomie procède d’une constellation de gestes et de respirations plutôt que d’un mouvement linéaire. Le livre interroge ainsi, avec finesse, la manière dont chaque histoire intime contribue, à son échelle, à l’évolution de la condition féminine.

La profondeur de ce livre lumineux et apaisant tient autant à la cohérence du dispositif qu’à l’intelligence du choix des portraits. Issu des chroniques que Chantal Thomas a publiées dans Le Monde, l’ouvrage conserve la précision du format bref tout en gagnant de l'ampleur par leur rassemblement. L’élégance de l’écriture, sensible et sans emphase, confère à chaque figure une vraie présence, tandis que la réflexion sur la liberté féminine s’affirme dans la nuance plutôt que dans l’argumentation frontale. Livre‑mosaïque émouvant, où chaque tesselle trouve sa juste place dans l’harmonie de l’ensemble, il montre comment ce fond d’azur – lieu à part, presque suspendu, où les cadres se desserrent et où surgissent d’autres horizons – offre à ces femmes si différentes la possibilité de se réinventer dans une même dynamique d’affranchissement. (4/5)

 

Citations :

À l’exception de Jackie, elles ont en commun d’être nées au XIXe siècle, d’avoir eu, sauf Colette, des corps corsetés, et d’avoir grandi, quel que fût leur pays de naissance, dans des décennies où l’enseignement prévu pour les filles était fort réduit (le droit de se présenter à un baccalauréat identique pour les deux sexes date en France de 1924), et où se marier, passer de l’autorité du père à celle de l’époux, était l’unique perspective permise et, partant, l’unique issue. Il faut se rappeler que, par rapport à la famille ou à l’État, la mise en tutelle des femmes a perduré bien au-delà du XIXe siècle, puisque la loi les autorisant à voter date du 29 avril 1945, et celle leur donnant droit à ouvrir un compte bancaire et à travailler sans autorisation de leur époux du 13 juillet 1965. Hors de cette voie « normale », la femme seule était stigmatisée en « vieille fille » pathétique, ou en aventurière dangereuse, sinon prostituée. Et il m’a frappée, en réfléchissant sur elles et tentant de faire émerger leur portrait, qu’un des traits caractéristiques des femmes de ce siècle, d’une classe aristocratique ou bourgeoise, était l’écriture d’un journal intime. Elle allait avec le corset, une éducation religieuse, les règles de la pudeur, l’interdit de la franchise et de « propos déplacés ». Le journal intime empêchait les jeunes filles d’étouffer. Il leur permettait d’exprimer à tâtons des sentiments exclus et de s’approcher de leur désir. Il prenait le relais du confesseur, l’autorité religieuse en moins. Et si, pour la plupart d’entre elles, écrire ne les délivrait pas d’un sens du péché ou de la faute, elles pouvaient l’éprouver d’une manière plus souple. En général, le mariage mettait fin à leur journal. Mais pas toujours. 


Dans Une chambre à soi, Virginia Woolf trace un tableau impitoyable de l’hostilité suscitée par l’arrogance d’une femme résolue à se dédier à son art : « Même au XIXe siècle, on n’encourageait pas les femmes à devenir des artistes. Au contraire, on les humiliait, on les souffletait, les sermonnait et les exhortait. La nécessité où elles se trouvaient de s’opposer à ceci, de désapprouver cela, a dû tendre leurs nerfs à l’extrême et diminuer leur force vitale. »


Pour les grandes diaristes que furent Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield, Virginia Woolf, écrire un journal intime relevait d’un sentiment de solitude et de la nécessité de se protéger des intrusions et volontés de mainmise venues du dehors. Écrire son journal correspondait au moment privilégié d’une conversation avec soi-même, en continuité avec des pratiques d’introspection religieuse. Mais le journal était aussi dépositaire de ce qui débordait d’une oppression physique et psychique. La suppression du corset et des principes de bonne tenue qui y étaient liés permettant une souplesse, une respiration du corps féminin, elle détache le journal de sa fonction d’exutoire. Une femme tient d’autant plus à son journal et par son journal qu’elle est rigoureusement corsetée.


À la vision renvoyée par son miroir d’un « double charnu, gorgé de soleil et d’eau », Colette, âgée de cinquante-cinq ans, peut être assurée qu’elle a aidé à faire sauter les tabous qui voulaient les femmes pâles et corsetées, tôt vieillies dans le cercle d’un foyer centré sur le prestige patriarcal, des femmes qui n’existent pas au-delà de l’âge de trente ans, qui n’ont aucune notion de leurs forces physiques, et qui, si elles se devinent des capacités intellectuelles, préfèrent les dissimuler et même passer pour un peu sottes afin de préserver la supériorité masculine, afin de mieux plaire. Mais, plus intimement, Colette sait qu’elle a accompli sa propre révolution : elle a dépassé le stade des amours douloureuses, possessives, conflictuelles. Désormais, elle sait être seule sans se sentir esseulée. Elle est prête pour aimer autrement, dans la confiance et la complicité. Hors emprise.

 

dimanche 12 avril 2026

Critique : "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'extinction des vaches de mer

Auteur : Adèle ROSENFELD

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782246839026  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

La Rhytine de Steller, plus connue sous le nom de «  vache de mer  », a été découverte en 1741 par le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. C’est lors d’une expédition dans les eaux glacées du Pacifique nord qu’il rencontre ce gigantesque animal marin au destin tragique – puisqu’il s’éteindra définitivement 27 ans après son premier contact avec les hommes. À la fois roman d’aventure, épopée scientifique et plongée dans l’intimité d’un équipage échoué, L’extinction des vaches de mer nous entraîne dans la vie d'un grand explorateur lancé dans la bataille que se livrent les savants européens du XVIIIe siècle pour s’approprier de nouvelles terres et des espèces encore inconnues. Jusqu’à trouver ces vaches de mer devenues mythiques, dont la chair a le pouvoir de sauver les naufragés affamés, sa graisse de les réchauffer, et ses airs de sirène de les enivrer.

Mais si la Rhythine de Steller a envahi l’imaginaire de la narratrice, de quoi cette obsession est-elle le nom  ? Porté par une écriture poétique, sensorielle, L’extinction des vaches de mer interroge la possibilité de préserver ce qui menace de s’effacer : un animal, un grand-père, une langue, une histoire familiale. À travers la figure de Steller, scientifique hanté par la beauté et la fragilité du vivant, Adèle Rosenfeld propose une réflexion bouleversante sur la disparition, les douleurs silencieuses et le besoin de transmettre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Paris en 1986, Adèle Rosenfeld a été découverte par le grand public lors de la parution de son premier roman, Les méduses n’ont pas d’oreilles (Grasset, 2022). Finaliste du Goncourt du premier roman et lauréate du prix Fénéon, elle a ensuite conquis le monde entier avec plus de dix traductions déjà publiées. L’extinction des vaches de mer est son deuxième ouvrage.

 

Avis :

Après le succès des Méduses n'ont pas d’oreilles, un premier roman intime et délicat où elle explorait la survenue de la surdité et l’entrée dans un monde silencieux, Adèle Rosenfeld surprend en choisissant pour son second livre un tout autre territoire narratif. En apparence aux antipodes, L’extinction des vaches de mer s’empare d’un épisode oublié de l’histoire naturelle – la disparition brutale de la rhytine de Steller – pour prolonger, sous une forme différente, sa réflexion sur l’effacement. Qu’il s’agisse d’une espèce condamnée, d'un sens qui vacille ou d’une mémoire familiale qui se délite, la romancière interroge la fragilité des liens et l’urgence de transmettre avant que tout ne se perde.

Le récit fait revivre la seconde expédition qui, en 1741, conduit Vitus Béring vers les confins du Pacifique Nord avant de se solder par un naufrage et l’échouage sur l’île qui lui prendra à la fois la vie et son nom. L’équipage, ravagé par le scorbut, la faim, le froid et l’épuisement, tente d’y survivre tant bien que mal. C’est dans ce décor de fin du monde que le naturaliste Georg Wilhelm Steller observe pour la première fois une espèce encore inconnue du reste du globe : la rhytine, massive et placide « vache de mer », dont la découverte préfigure aussitôt le massacre et l’extinction un quart de siècle plus tard. À cette aventure répond une deuxième narration, contemporaine celle‑là, où la romancière‑narratrice se désespère de voir s’éteindre son grand‑père mourant et, avec lui, une mémoire fragile que des enregistrements désormais inaudibles ne parviennent plus à retenir. Le roman déploie ainsi une galerie de personnages pris entre observation et effacement, chacun confronté à ce qui menace de disparaître.

Audacieux est le premier mot qui vient à l’esprit pour qualifier le changement de registre qui coupe le livre en deux : après un début mené comme un récit d’aventure historique, presque une épopée scientifique nourrie des grands journaux d’exploration, le texte opère une bascule déconcertante vers une narration intime, fragile, où l’enjeu n’est plus la survie d’un équipage mais celle d’une mémoire familiale vacillante. Ce glissement, d’abord surprenant, exige du lecteur un véritable réajustement, tant les deux régimes narratifs semblent éloignés. Pourtant, à mesure que se tissent les échos entre l’extinction d’une espèce et l’effacement d’une voix aimée, la cohérence profonde du projet se révèle. Si cette articulation peut paraître abrupte, elle contribue aussi à la singularité d’un livre qui ose l’hybridité et l’association téméraire d’idées pour rejoindre, au final, une seule et même émotion : le sentiment de deuil et de perte. On retiendra, par‑delà ce clivage, la beauté d’une langue elle aussi parfois déroutante, mais qui déploie avec assurance des chatoiements somptueux, une grande justesse et une réelle puissance d’évocation.

En renouant ainsi les fils d’un passé lointain et d’une histoire intime, Adèle Rosenfeld signe un roman qui dépasse largement son sujet pour interroger notre rapport au vivant, à la mémoire et à la transmission. Récit passionnant d’un fait historique méconnu qui s’ouvre sur une méditation sensible autour de la vulnérabilité du monde et de la difficulté d’en préserver les traces, voici un livre singulier, parfois déroutant, mais profondément habité et magnifiquement écrit. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Les vagues, avec la complicité du linge mouillé du ciel, les avaient asséchés, la mer avait bu le liquide amniotique de leurs rêves, plus rien ne pouvait leur rappeler qu’ils avaient connu un jour la rondeur d’un ventre. Le manque de nourriture et d’eau avait transformé l’équipage en une matière battue, des échardes échappées du bateau.


Il toucha un mot sur les vingt années au service de la Marine du capitaine Béring, les dix dernières à la tête de cette « Grande Expédition du Nord », la plus ambitieuse mission d’exploration que l’histoire ait connue jusque-là, et dont ils faisaient tous partie, en rappela l’objectif : explorer toute la côte septentrionale de la Sibérie, sa nature, et élucider si la terre du Kamtchatka était reliée à l’Amérique, ou s’il existait un passage par la mer – ce détroit où, plus d’un siècle plus tard, une ligne séparerait le changement de date, où « le lendemain » ne voudrait rien dire, où un mouvement infime nous ferait gagner ou perdre un jour.


Vingt-sept ans après la première description de Steller, les vaches de mer avaient totalement disparu des îles du Commandeur, l’animal possède ainsi le plus sinistre record de l’intervalle de temps entre sa découverte et son extinction. La description complète d’une vache de mer disséquée le 12 juillet 1741 sur l’île de Béring est la seule dont on dispose aujourd’hui, deux siècles et demi après la disparition de l’espèce. Dès sa publication, De bestiis marinis connut un vif succès au sein de la communauté scientifique européenne. 
Les vaches de mer, victimes de ce qu’on a appelé la ruée vers l’or gras, et avec elles les cormorans aux ailes inutiles ainsi que les autochtones aléoutes, enrôlés de force pour la chasse à la loutre, ont été exterminés. Moins d’un an après le départ de Steller et de l’équipage, les vaches de mer furent massacrées. Pour peu qu’on fût distrait, on aurait cru l’île de Béring baignée dans le rougeoiement d’un éternel coucher de soleil, même en plein jour.


Et il fallut qu’en Californie, un certain Ben Novak tombât amoureux d’un spécimen empaillé de tourte voyageuse, espèce disparue, pour que le projet de faire revivre des espèces éteintes devînt réalité. Ainsi, en 2012, une organisation était née, Revive & Restore. Avec la tourte voyageuse, la grenouille australienne qui donnait naissance à ses petits par la bouche, l’aurochs, le grizzly de Californie, le tigre de Tasmanie, le grand pingouin, la vache de mer fait partie du projet de dé-extinction.


Tes sourcils longs comme ta moustache formaient une végétation mangeant le regard comme du lierre grimpant les ruines. J’avais observé ton œil suspendu dans cette cavité aux pierres affaissées, déjà osseuses, dépouillées de tout liant. L’œil bleu était cerclé de vide, comme la langue dans ta bouche édentée, qui avait peut-être tenté d’exprimer quelque chose de sensé : « À mon âge, que veux-tu qu’il m’arrive ? »

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
Couverture du roman "Les méduses n'ont pas d'oreilles" de Adèle Rosenfeld

 

 

dimanche 29 juin 2025

[Andric, Ivo] La Cour maudite

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : La Cour maudite (Prokleta avlija)

Auteur : Ivo ANDRIC

Traduction : Pascal DELPECH

Parution : en serbo-croate en 1954
                  en français dès 1962,
                  nouvelle traduction en 2025
                  (Noir sur Blanc)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La Cour maudite, c'est le surnom d'une prison mal famée de Constantinople. On y rencontre tous les types humains : des malfaiteurs et des innocents, des gueux et des princes. On les y enferme en nombre, car la police ottomane « s'en tient au sacro-saint principe qu'il est plus facile de relâcher de la Cour maudite un innocent que de rechercher un coupable dans tous les recoins de la ville ». Le maître des lieux, Karagöz, est un policier manipulateur, marionnettiste envoûtant, qui, en exerçant son pouvoir arbitraire et en proscrivant l'insupportable certitude, rend l'enfer tolérable. « Ils le maudissaient mais comme on maudit une vie qu'on aime ou un destin funeste. » Après l'avoir rencontré, à l'instar des habitants de la Cour maudite, les lecteurs de ce conte magistral, parabole de tous les pouvoirs dévoyés, auront du mal à « imaginer la vie sans lui ».

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ivo Andrić (Travnik,1892 - Belgrade,1975) est l'auteur de romans mondialement connus comme Le Pont sur la Drina et La chronique de Travnik. À la fois poète, nouvelliste, romancier, essayiste, son oeuvre se situe en dehors de tout courant littéraire. Diplomate, favorable à l'unité yougoslave (il se rallia au régime du maréchal Tito), il obtint en 1961 le prix Nobel de littérature.

 

 

Avis :

Une nouvelle traduction en français remet à l’honneur un court ouvrage de l’auteur et diplomate serbo-croate Ivo Andrić, prix Nobel de littérature en 1961. Ecrit en 1954, le roman ancré dans un lieu d’emprisonnement arbitraire de la Constantinople du début du XVIIIe siècle résonne d’échos fort contemporains alors qu’il y est question, dans un enchâssement de récits oraux, de la manière dont chaque époque réécrit faits et événements à l’aune de ses préoccupations et de ses peurs, sous les directives des puissants.

L’on enterre Fra Petar dans un monastère catholique de Bosnie. Un jeune moine se souvient des récits décousus du vieil homme alors qu’il ressassait ses souvenirs, en particulier de l’époque lointaine où il fut emprisonné deux mois à la Cour maudite. Commence la restitution de ce que l’homme a pu retenir du récit oral de son aîné.

La police de Constantinople y déversant ses coups de filet sans trier, selon le « principe qu’il est plus facile de relâcher (…) un innocent que de rechercher un coupable dans tous les recoins de la ville », la Cour maudite est alors une petite ville dans la ville. Y passe et s’y renouvelle perpétuellement un échantillon coloré et cosmopolite de la population, chacun pouvant un jour ou l’autre s’y retrouver « pour cause de délit ou suspicion de délit » jusqu’à ce que le maître des lieux, le tout puissant directeur Karagöz, une sorte d’ogre imprévisible et brutal n’écoutant que ses pulsions, décide de qui vivra ou mourra, sera libéré ou transféré. Peu importent l’innocence ou la culpabilité, tous se plient au fait du prince, en l’occurrence un potentat autant craint qu’admiré puisqu’au fond tous voient en lui un vague reflet d’eux-mêmes.

Dans cette chambre d’écho où le monde extérieur n’est que bruits vagues et incertains rapportés par le brassage des individus, où chacun y va de sa contribution d’autant plus subjective que le pouvoir fait feu de toute parole proférée pour frapper, sur le brouhaha général des petitesses et scélératesses ordinaires, Fra Petar va malgré tout entendre un mince filet de voix tout à fait différent. Creusant d’un étage encore la mise en abyme, un troisième récit vient s’enchâsser dans l’empilement des narrations, celui d’un certain Kamil, un lettré emprisonné, et bientôt torturé à mort, pour s’être intéressé de trop près à l’Histoire qui, trois siècles plus tôt, vit s’affronter deux frères, Bajazet l’aîné et Djem le cadet, pour la succession de leur père le Sultan Mehmet II le Conquérant en 1481. Vaincu, Djem chercha refuge auprès des Occidentaux qui, du pape aux différents souverains, s’en servirent comme otage et moyen de pression dans leur rapport de force avec l’Empire ottoman.

La nature du délit de Kamil ? S’être piqué d’étudier la vérité historique dans les livres quand l’Histoire et le droit de la réécrire appartiennent aux puissants. Un phénomène qui, à l’époque de l’auteur, s’applique sans mal aux Balkans, présentés au XIXe et XXe siècles comme une poudrière sans tenir compte de leur instrumentalisation dans les conflits géopolitiques des grandes puissances, et qui reste on ne peut plus d’actualité si l’on pense aujourd’hui à la chasse aux sorcières outre-Atlantique, à la censure woke et aux manipulations de l’information par les systèmes numériques.

Signifiante dans ses moindres détails, cette parabole construite il y a trois quarts de siècle sur la tradition du conte oral oriental n’a rien perdu de son acuité pour le lecteur de notre siècle. Une œuvre universelle, à lire autant qu’à réfléchir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

Si tu veux connaître un pays, son gouvernement et aussi son avenir, il te suffit de savoir combien de gens honnêtes et innocents s’y trouvent en prison, et combien de scélérats et de délinquants y sont en liberté. Tu auras tout compris.


 

mardi 27 mai 2025

[Shattuck, Ben] La forme et la couleur des sons

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La forme et la couleur des sons

Auteur : Ben SHATTUCK

Traduction : Héloïse ESQUIE

Parution : 2025 (Agullo)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Été 1919. Deux jeunes hommes, liés par un amour placé sous le signe de la musique, partent recueillir des chansons traditionnelles dans les campagnes du Maine, avant que l’un d’eux ne disparaisse brusquement. Des années plus tard, dans la maison où elle vient d’emménager, une femme retrouve les cylindres de cire enregistrés lors de ce fameux été… La première nouvelle de Ben Shattuck donne le ton de ce magnifique recueil qui explore le lien entre l’amour et la perte, et la manière dont celui-ci se métamorphose au gré du temps. Empruntant la forme musicale et poétique du « hook-and-chain », popularisée au XVIIIe siècle en Nouvelle-Angleterre, l’auteur relie chacune des nouvelles, tramant un récit où la mémoire d’un chaînon du passé resurgit fortuitement.

Du Nantucket du XVIIIe siècle aux forêts contemporaines du New Hampshire, La Forme et la Couleur des sons est une ode à la Nouvelle-Angleterre de David Henry Thoreau autant qu’une méditation sur la quête incessante d’un foyer.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1984, Ben Shattuck est un écrivain, peintre et conservateur américain. Il a écrit deux livres.

 

 

Avis :

Un des films les plus attendus du festival de Cannes 2025 a été The History of Sound, adapté de la nouvelle qui entame et donne le ton à ce mélancolique recueil de douze histoires entrelacées se déroulant en Nouvelle-Angleterre entre le XVIIe siècle et nos jours.

S’inspirant de la structure poétique et musicale du « hook-and-chain », en vogue il y a trois siècles dans cette partie de l’Amérique qu’il connaît bien, Ben Shattuck use de ses nouvelles comme de couplets mariés deux à deux, la première donnant sa tonalité à l’ensemble et la dernière fermant la boucle en lui répondant par-delà le temps, le tout sur la petite musique de la désillusion et de la perte.

Ainsi, le premier amour tragique d’un jeune chanteur synesthète pour un collectionneur de chansons traditionnelles au début du XXe siècle se retrouve lié, bien des années plus tard et par le biais des cylindres de gramophone qu’ils ont enregistrés, au désenchantement d’une femme ayant pour sa part vécu dans le chagrin pour avoir justement épousé son premier amour. Entre ces deux échos mélancoliques ouvrant et fermant le recueil, le son des peines et des joies ricoche d’une histoire à l’autre, dans un incessant va-et-vient dans le temps et entre différents lieux du nord-est des Etats-Unis.

Et chacune, comme les airs captés et conservés par les premiers personnages du livre, d’apporter sa ligne musicale à la polyphonie de la vie et des émotions, chaque fois une trajectoire irrémédiablement solitaire et éphémère ne laissant comme traces que les quelques objets qui lui survivent – enregistrements musicaux, tableau, vieilles photographies… –, mais traçant toutes ensemble la mémoire fantôme des âmes et des sentiments évanouis. Un peu comme si le livre captait la vibration des ondes laissées par toutes ces vies écoulées et nous la restituait en ses pages comme d’autres empêchent les vieilles chansons oubliées de mourir en les enregistrant.

Un livre à la construction subtilement ouvragée pour peindre, non sans mélancolie, la diversité et la fugacité de nos existences et de nos ressentis pourtant si pressants sur le moment, et s’en faire la chambre d’écho comme s’il s’agissait d’une musique, aux formes et aux couleurs de la vie. Splendide. (4/5)

 

 

Citations :

J’aurais voulu le son de tous les sillons manquants. Les vibrations libérées dans le monde sans jamais se concentrer dans le tube du phonographe et se transmettre au stylet, sans jamais être gravées dans la cire. J’aurais voulu un enregistrement des années passées. La première fois que David m’avait dit son nom, au pub. David m’invitant chez lui. Me demandant un soir, très tard, s’il devait partir à la guerre ou pas, et moi qui avais dit oui, car je croyais que c’était ce qu’il voulait entendre. La forme et la couleur des sons, perdues quotidiennement. J’ai commencé à voir la Terre comme un cylindre de cire et le Soleil comme une aiguille qui, posée sur notre planète, faisait résonner la musique du jour – le bruit des gens qui se disputaient, cuisinaient, riaient, chantaient, gémissaient, pleuraient, flirtaient. Et en fond, la rumeur silencieuse de millions de dormeurs se répandant sur la planète comme des parasites sonores.  


J’allais épouser Maggie Pinkham. J’allais aider Paul à repeindre le phare quand il le faudrait. La maladie de ma mère allait peut-être s’aggraver, mais peut-être pas. Mon père continuerait à ne pas revenir de l’étang. Sadie attraperait de nouveau des puces. Les moutons feraient des petits. Les phoques continueraient de nous fixer depuis les vagues. Ça pouvait durer encore quarante ans, tout ça. Les seules choses imprévisibles, dans une vie, sont celles qu’apportent la guerre et la maladie. C’est ce que j’ai constaté.  


J’entends bien que ça peut paraître égoïste, ou cruel. Mais il faut connaître un peu de souffrance, dans la vie – les humains sont faits pour souffrir un peu. Les choses qui se terminent, disons, comme les saisons, comme l’hiver. C’est là qu’on trouve le meilleur. Il faut être déchiré pour pouvoir sentir la réparation. Il n’y a pas d’équivalent. Je ne souhaiterais pas une vie sans histoire à mon pire ennemi.


 

mardi 5 novembre 2024

[Bordes, Gilbert] La Malbête

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La Malbête

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2024 (XO)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Fort d’un minutieux travail d’enquête, Gilbert Bordes, lui, nous livre sa vérité dans ce roman fascinant.

Tapie dans l’ombre, elle rôde, rugit, menace. En cet été 1764, la rumeur se répand aussi vite que les cadavres de bergères et de jeunes enfants. Dans cette rude région isolée du Gévaudan, les habitants sont démunis devant cette bête qui ne ressemble en rien à un loup ordinaire.
Est-ce un animal échappé de l’enfer, comme le prêchent les curés, venu punir la population terrifiée pour ses maigres péchés ? une bête dressée par un criminel ? La question obsède Roger Desqeyroux, malicieux colporteur qui arpente le Gévaudan avec son âne et sa carriole.
Avec son apprenti, le jeune Mathieu, à qui il apprend à lire et à écrire, ils traquent la Malbête. Mais le mystère s’épaissit quand le colporteur constate que la bête du Gévaudan épargne Mathieu à chacune de leurs rencontres…

Des chemins arides du massif central à la cour de Louis XV, Gilbert Bordes nous plonge dans l’incroyable histoire de la Malbête. En cette période prérévolutionnaire, où les idées des philosophes cheminent jusque chez les paysans écrasés d’impôts, le pouvoir doit réagir devant cette menace qui a fait plus d’une centaine de victimes et déchaîne les superstitions.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Gilbert Bordes a d’abord été instituteur puis journaliste avant de se consacrer à l’écriture. Romancier des situations contemporaines, avec notamment la Nuit des Hulottes (Prix RTL grand public 1991), il s’est aussi révélé un grand romancier de l’Histoire avec le Porteur de Destins (Prix des Maisons de la Presse 1992), les Frères du Diable et Lydia de Malemort. La Peste noire est son premier roman publié chez XO.

 

 

Avis :   

De 1764 à 1767 dans la province du Gévaudan – grosso modo la Lozère, une région alors particulièrement pauvre et enclavée en raison de son territoire accidenté et de ses rudes hivers –, une bête à l’agressivité singulière sème la terreur en attaquant et dévorant plus d’une centaine de personnes, principalement des enfants et des femmes chargés de garder les troupeaux. Son signalement n’évoque pas exactement un gros loup, ni même un chien-loup. Et comme, pourchassée, y compris par d’importantes forces militaires, elle déjoue tous les pièges, semble insensible aux balles et accompagne parfois ses méfaits d’étranges blessures difficilement imputables à un animal, les esprits encore plus épouvantés par le châtiment divin proclamé par l’Église ont tôt fait d’en faire l’objet de tous les fantasmes, créature du diable, loup-garou, ou bête sauvagement dressée et menée par l’intelligence meurtrière d’un homme. Toujours est-il qu’en Gévaudan, l’on ne vit plus, la disette qui plus est aggravée parce que l’on n’ose plus vaquer normalement aux tâches paysannes, tandis qu’à Versailles l’on s’alarme : il ne manquerait plus en ces temps déjà agités par l’esprit des Lumières qu’une nouvelle jacquerie éclate.

Suivant minutieusement le fil des événements dans une reconstitution historique fidèle et documentée qui donne un sérieux et passionnant aperçu de l’affaire, de son développement et de son retentissement, Gilbert Bordes mêle aux nombreuses figures réelles une poignée de personnages fictifs, prétexte à une seconde intrigue, beaucoup plus imaginative celle-là, qui a le mérite de nous attacher à deux observateurs privilégiés : le colporteur Desqeyroux et son aide le jeune Mathieu. L’on suit donc leur propre histoire d’un œil, avec l’idée qu’elle sert en réalité de fil rouge dans la découverte de ce qui fait le véritable intérêt du roman : la restitution des faits historiques, il faut le dire impressionnants dans leur vérité nue, et la compréhension du contexte qui a transformé un fait divers en affaire d’État, avant de nous le léguer sous forme de mythe et d’éternel mystère.

Et l’entreprise est réussie, qui passionne le lecteur au long de l’incroyable feuilleton de ces trois années sanglantes, reprenant une à une, en une liste accablante tant elle paraît ne jamais devoir prendre fin, les audacieuses attaques qui en viennent à compromettre les activités agricoles et à faire gronder les ventres vides. De toutes les hypothèses explicatives, l’auteur en choisit une qui en vaut sans doute bien d’autres, même si l’on aurait peut-être aimé que le mystère persiste au-delà du dénouement, comme dans la réalité. Après cet intéressant et soigné développement historique, dommage toutefois que le motif narratif imaginé autour de Mathieu s’achève de manière aussi improbable.

Nonobstant ce bémol final, l’un des meilleurs et plus passionnants ouvrages de l’auteur, dont il convient de saluer ici la minutieuse documentation historique. (3,5/5)

 

Citations :

Il ne se passe plus une journée sans que le sang coule. Les paysans tremblent, repliés dans leurs modestes maisons. Impossible de sortir les vaches et les moutons sur les pentes abritées où poussent les premières herbes. Il faut préparer la terre pour les semailles, mais les hommes n’osent plus s’éloigner de leur domicile, où ils retiennent leurs enfants.


La Bête est un loup par sa manière de marcher et d’approcher ses proies, poursuit Desqeyroux. C’est aussi un loup par ses oreilles pointues qu’elle rabat vers l’arrière, sa large gueule. Mais son pelage beaucoup plus fourni, sa crête de poils sombres sur le dos l’en différencient. Ce qui m’étonne surtout, c’est que les coups de fusil ne la terrassent pas. Je l’ai tirée une fois avec des balles contenant une double dose de poudre. Elle s’est ébrouée, puis elle est partie.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

mercredi 18 septembre 2024

[Collette, Sandrine] Madelaine avant l'aube

 



  

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Madelaine avant l'aube

Auteur : Sandrine COLLETTE

Parution : 2024 (JC Lattès)

Pages : 252

Accès au livre : ISBN 97827096745391  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

C’est un endroit à l’abri du temps. Ce minuscule hameau, qu’on appelle Les Montées, est un pays à lui seul pour les jumelles Ambre et Aelis, et la vieille Rose.
Ici, l’existence n’a jamais été douce. Les familles travaillent une terre avare qui appartient à d’autres, endurent en serrant les dents l’injustice. Mais c’est ainsi depuis toujours.
Jusqu’au jour où surgit Madelaine. Une fillette affamée et sauvage, sortie des forêts. Adoptée par Les Montées, Madelaine les ravit, passionnée, courageuse, si vivante. Pourtant, il reste dans ses yeux cette petite flamme pas tout à fait droite. Une petite flamme qui fera un jour brûler le monde.

Avec Madelaine avant l’aube, Sandrine Collette questionne l’ordre des choses, sonde l’instinct de révolte, et nous offre, servie par une écriture éblouissante, une ode aux liens familiaux.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l’auteure de Et toujours les Forêts, Grand prix RTL Lire, prix du Livre France Bleu – PAGE des libraires, prix de La Closerie des Lilas ainsi que de On était des loups, prix Renaudot des Lycéens et prix Giono 2022.

 

 

Avis :

Dans cette campagne française d’autrefois ravagée par les pluies et les hivers glaciaux, la famine et les épidémies, le tout sous le joug impitoyable et brutal du servage – pourquoi pas durant le Grand Hiver 1709 dans le Morvan cher à l’auteur ? –, l’ordre pyramidal du monde féodal semble immuable, les gueux écrasés par l’impôt et l’arbitraire d’un pouvoir sans limite si tant est qu’il leur arrive de survivre aux conditions extrêmes qui les réduisent à l’état d’êtres « rachitiques, minuscules et fripés », usés et sans espoir. Pourtant, si les hommes « se plient [et] s’habituent à tout [parce qu’]ils ne veulent pas mourir », la révolte finit souvent par venir des femmes, « prêtes à donner leur sang pour leurs enfants ». Ainsi adviendra-t-il dans cette histoire que son imprécision de lieu et d’époque, comme ces contes commençant par « il était une fois », pare d’une tonalité universelle et atemporelle.

Isolé sur un pan de terre ingrate par le Basilic, un fleuve au nom de reptile légendaire, démoniaque et mortel, le hameau des Montées ne compte que trois minuscules et misérables fermes, comme toutes celles de la région la propriété du seigneur d’Ambroisie, nom encore une fois mythologique évocateur d’onction divine. Menés par le goût du sang, les hommes du château, qui, lorsqu’ils ne guerroient pas, aiment à chasser aussi bien serfs que cerfs aventurés hors de leurs tanières, saignent si bien leurs paysans dans tous les sens du terme que, sur leurs terres exsangues, l’on meurt aussi bien de faim, de froid et de maladie, que de la terreur meurtrière qu’ils y font régner. Adultes et enfants y triment du lever au coucher, avec pour seul prix de leurs efforts l’épuisement qui leur permettra peut-être d’échapper encore un peu à la mort qui décime silencieusement leurs rangs. Pas « le droit d’être chagrin », juste « les coups et l’entêtement à [se] redresser pour [se] rendre forts ». « Obligés d’être invulnérables, de refouler peurs et désespoirs au fond des ventres, [ils] crèv[ent] du manque d’amour ».

C’est alors que, « fille de faim » condamnée à l’errance sauvage par les siens « crevés des famines », une enfant se laisse attraper aux Montées alors qu’elle venait y voler quelque rognure perdue. Prise sous l’aile des femmes promptes à défendre et aimer une de leurs semblables dans le monde sec et sans âme de leurs hommes et fils endurcis, la fillette grandira, pleine de courage mais aussi la rage au coeur, menant irrémédiablement les habitants des Montées au drame qui fera exploser leur vie en même temps que leur soumission ancestrale. La bascule du récit interviendra en son milieu, en une surprise narrative des plus réussies et originales.

Une fois de plus, Sandrine Collette réussit à nous tenir dans le poing d’une narration tout en force et en intensité, tendue et rythmée par l’affrontement entre humanité et sauvagerie, que ce soit celle des hommes entre eux ou des hommes face à une nature puissamment âpre et impérieuse, aux débordements dévastateurs. Ce sont encore les liens familiaux qui sous-tendent la lutte pour la survie dans l’ébranlement d’un monde condamné à terme à l’écroulement. Terriblement noir et pourtant lumineux dans son combat entre tendresse et cruauté, injustice et liberté, c’est aussi un livre poétique d’une grande beauté, sur la survenance, à force de douleur et de rage, de l’étincelle qui finira par mettre le feu aux ténèbres, annonçant l’aube d’un monde nouveau et plein d’espoir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

(...) le monde n’est pas juste, il ne l’a jamais été. Nous avons toujours été des gueux et nous avons toujours eu des maîtres. Nous ne savons pas d’où cela vient. De l’éternité, sans doute. Il n’est pas sûr que nous puissions changer de ce côté-là, non que nous n’en ayons pas la force, mais nous n’en avons pas l’idée. Les maîtres sont les maîtres.
Chaque degré du monde règne ainsi sur le degré du dessous. Entre eux également, les hommes sont impitoyables. Les gros paysans traitent leurs ouvriers comme des chiens, les artisans élèvent leurs apprentis à la trique, les parents commandent aux enfants jusqu’à leur mort. On ne s’oppose pas, les plus forts et les plus anciens ont toujours raison. La vie s’enchaîne sans que l’on se demande si c’était juste ; sans que l’on se pose la question de savoir s’il y avait mieux à faire, et pourtant oui, il y avait mieux à faire. Mais ah. Il aurait fallu réfléchir. Il aurait fallu ouvrir des possibilités et nous ne savons pas comment nous y prendre, pour peu que cela nous intéresse. Parfois il vaut mieux conserver un monde injuste dans lequel chacun connaît sa place, plutôt que de tout fiche en l’air et n’être plus sûr de rien. Ce que l’on a aujourd’hui, on l’a, même si c’est minuscule. Les hommes ont toujours quelque chose à perdre, ne serait-ce que la vie. En y pensant bien, le simple fait d’avoir un toit est déjà une chance.

 
Je le sais, ce sont les femmes qui se révoltent. Dans tous mes souvenirs depuis que je suis ici, seules les femmes ont parfois levé la voix, ont levé une fourche ou un bâton pour défendre la simple possibilité de vivre. Elles sont prêtes à donner leur sang pour leurs enfants. Les hommes, eux, se plient. Ils s’habituent à tout. Ils ne veulent pas mourir.


Nous le connaissons, ce froid, et la faim qui va avec. Tout manque, l’abondance nous fuit. Nous sommes heureux quand une saison nous permet de manger jusqu’à l’été suivant, nous sommes habitués aussi. Le cycle de la faim suit le cycle des saisons, cela nous semble normal ; mais quand l’équilibre rompt, quand les belles périodes s’amenuisent et que les temps difficiles prennent de plus en plus de place sur l’année, les hommes ont peur. Et pourtant ils ne demandent pas grand-chose, ils sont nés en se contentant de peu, ils se soumettent à cet étrange ordre du monde qui fait que la profusion et l’opulence ne vont que du côté des maîtres. À eux, il revient seulement de survivre. Lorsque les hivers commencent mal, ils se taisent. Ils attendent. Nous attendons tous.


Je l’ai dit, nous sommes restés plutôt petits. C’est ainsi que l’on survit dans les conditions extrêmes : les êtres les plus grands, qui ont des besoins en nourriture et en chaleur bien plus importants, sont les premiers à mourir. Les plus modestes, tels que nous – rachitiques, minuscules, fripés –, les plus sobres dans la place qu’ils prennent à l’univers résistent. La nature quand elle crée des situations difficiles ne sauve ni les plus beaux ni les plus imposants ; elle préserve les plus forts, et les plus forts sont ceux qui ont le moins d’exigence.


Leur monde m’est étranger ; c’est un monde de femmes où on a le droit d’être chagrin, un monde qui m’échappe, je n’ai jamais entendu pleurer Eugène ni ses fils, ni aucun des hommes de La Foye. Madelaine pleure de rage, de dépit, d’impuissance, ce sont des larmes tout de même. Dans les bras des sœurs, elle s’abandonne. On l’embrasse, on l’apaise. On la consolide. Nous, nous n’avons que les coups et l’entêtement à nous redresser pour nous rendre forts. Nous observons ce tout petit univers que forment les femmes entre elles, que nous leur envions, nous aussi nous aimerions que l’on nous console, quand la vie nous accable, nous l’espérons de toute notre âme. Mais personne ne réconforte les hommes. Ils n’en ont pas besoin. Nous sommes dévorés par ce devoir de puissance, obligés d’être invulnérables, de refouler nos peurs et nos désespoirs au fond de nos ventres. Nous crevons du manque d’amour.
 
 
Un jour tout s’écroule. Un jour de gel, un jour de guerre, un jour de mort. On ne peut pas faire confiance à la vie. Les anciens transmettent de génération en génération la mémoire de la peste qui a tué un homme sur trois lors de la grande épidémie, il a suffi d’un navire et de rats infectés, cela a commencé en été, en juillet, le mois d’avant personne ne connaissait la maladie, personne n’aurait pu prédire ce qui allait arriver. Toute leur existence se cale sur cette incertitude. Il n’y a pas de lendemains infaillibles.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 



 

jeudi 20 juin 2024

[Malye, Julia] La Louisiane

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La Louisiane

Auteur : Julia MALYE

Parution : 2024 (Stock)

Pages : 560

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pour la première fois depuis trois mois, elles discernent enfin le sable que leur cachait l’eau lors de la traversée de l’Atlantique, ce fond de l’océan qu’elles ont brièvement aperçu ce matin en débarquant de  La Baleine. Personne ne leur a expliqué où elles seraient logées ce soir, dans combien de temps elles seraient fiancées. On ne dit pas tout aux femmes.
 
Paris, 1720. Marguerite Pancatelin, la Supérieure de la Salpêtrière, est mandatée pour sélectionner une centaine de femmes « volontaires » qui seront envoyées en Louisiane afin d’y épouser les colons français. Parmi elles, trois amies improbables : une orpheline de douze ans à la langue bien pendue, une jeune aristocrate désargentée et rejetée par sa famille ainsi qu’une femme condamnée pour avortement. Comme leurs compagnes à bord de La Baleine, Charlotte, Pétronille et Geneviève ignorent tout de ce qui les attend au-delà des mers. Et n’ont pas leur mot à dire sur leur avenir. Ces étrangères réunies par le destin devront braver l’adversité – maladie, guerre, patriarcat –, traverser une vie faite de chagrins d'amour, de naissances et de deuils, de cruauté et de plaisirs inattendus. Et d’une amitié forgée dans le feu.
 
Un roman d’une profondeur et d’une émotion saisissantes, qui nous transporte au cœur d’une terre impitoyable, aux côtés d’héroïnes animées d’une extraordinaire soif d’amour et de vie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Julia Malye est née à Paris en 1994. Elle a publié son premier roman, La Fiancée de Tocqueville (éditions Balland), à l’âge de 15 ans. Diplômée de Sciences Po et de la Sorbonne en sciences sociales et lettres modernes, elle est également titulaire d’un Master of Fine Arts en creative writing de l’Université d’État de l’Oregon. Elle est traductrice de l’anglais pour Les Belles Lettres et, depuis 2018, elle enseigne l'écriture de fiction à Sciences Po.
Son quatrième roman, La Louisiane, écrit parallèlement en français et en anglais, est en cours de traduction dans plus de vingt pays et sera adapté en série.

 

Avis :

D’abord écrit en anglais puis en français par la jeune auteur partie étudier l’écriture créative dans une université américaine, succès de librairie en cours de traduction dans une vingtaine de pays et bientôt adapté en série, ce pavé historique use de sa consciencieuse documentation historique pour une projection très romanesque de l’histoire des filles de la Salpêtrière envoyées rejoindre en 1720 les colons français fraîchement installés en Louisiane.

« On ne dit pas tout aux femmes ». Encore moins à celles que la société a reléguées à la Salpêtrière, cette ancienne fabrique de poudre pour munitions reconvertie au XVIIe siècle en asile pour indigents, et bientôt devenue un véritable lieu de détention, aussi bien de condamnées pour faits de droit commun, de femmes dites de mauvaise vie, ou simplement d’orphelines et de filles rejetées par leurs familles. Comme d’autres avant elles envoyées faire souche au Québec pour contribuer au peuplement de ce territoire colonial, elles sont une centaine, désignées « volontaires » pour une déportation cette fois en Louisiane, où les colons manquent cruellement d’épouses pour assurer leur descendance. Avec pour seul bagage l’espoir d’un nouveau départ loin d’une métropole qui les rejette, elles n’ont bien sûr aucune idée du terrible voyage à fond de cale qui les attend, de la famine, des ouragans et de la guerre avec les tribus indiennes qui viendront encore réduire les rangs des survivantes, enfin des violences masculines auxquelles les condamne leur futur rôle de ventres reproducteurs auprès d’hommes le plus souvent sans foi ni loi, harassés par la misère et l’hostilité de leur terre de conquête.

Sur ce fond de vérité historique, Julia Malye a imaginé le sort de trois de ces femmes : l’une fille du peuple forte et rebelle, condamnée comme « faiseuse d’anges » ; la seconde fragile aristocrate rejetée par sa famille pour son excentricité peu commode à marier ; la dernière encore une enfant, orpheline de tout juste douze ans. Si l’on suit sans déplaisir leurs parcours aventureux, relatés d’une plume fluide et rythmée, la déception point rapidement quant à la crédibilité de ces trois fils narratifs. Improbablement liés malgré des mariages disparates et géographiquement éloignés, survivant à de multiples maris, tous mauvais mais dotés du bon goût de mourir précocement, finissant dans une tonalité plus misandre que féministe par trouver le bonheur entre femmes, ces trois personnages féminins trop caricaturalement chargés de connotations empruntées à l’air de notre temps n’apparaissent au final que fort peu subtilement brodés sur la trame historique qui concentre en conséquence le véritable intérêt du roman.

Entre influences #MeToo et LGBT trop visibles dans un récit se déroulant au début du XVIIIe siècle, soupçon de misandrie et happy end improbable – pour davantage de réalisme sur le sort des épouses de colons en Amérique du Nord, l’on pourra avantageusement se référer au terrible Homesman de Glendon Swarthout –, le lecteur devra se consoler en profitant de quelques aspects historiques intéressants et du rythme d’un récit d’aventure entièrement féminin. (3/5)

 

Citations :

En Louisiane, certains tentent d’inventer une nouvelle vie loin de chez eux ; d’autres s’efforcent de défendre ce qui leur appartient ; d’autres encore regrettent la terre à laquelle on les a arrachés.


Elle essaya d’abord de se convaincre que le pays des Illinois marquerait un nouveau départ. Mais ces huit premiers mois à Biloxi n’avaient fait que confirmer ce qu’elle soupçonnait déjà. Elle ne se réinventerait pas sur ce nouveau continent.


Elles ont mis des années à comprendre ce qui les entourait. Elles veulent épargner à leurs enfants les faux pas, les désillusions, le sentiment amer que ce continent ne veut pas d’elles, pas plus que Paris et les villages qui les ont vues naître.


 

dimanche 2 juin 2024

[Follett, Ken] Les armes de la lumière

 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les armes de la lumière
           (The Armour of Light)

Auteur : Ken FOLLETT

Traduction : Odile DEMANGE,
                      Valentine LEYS,
                      Christel GAILLARD-PARIS,
                      Renaud MORIN

Parution :  2023 en anglais
                    et en français (Robert Laffont)

Pages : 792

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

En cette fin de XVIIIe siècle, l’Angleterre est dirigée par un gouvernement conservateur qui réprime toute tentative de révolte. De l’autre côté de la Manche, Napoléon Bonaparte accroît inexorablement son pouvoir.

Alors que la guerre est aux portes de l’Europe, la vie des habitants de Kingsbridge est sur le point de basculer. Sal, fileuse téméraire, est témoin d’un accident tragique qui va bouleverser sa vie.
Le courageux Amos, drapier, qui a hérité prématurément du négoce de son père, va devoir affronter le terrible Hornbeam pour rembourser ses dettes. Il sera aidé de Spade, tisserand novateur, et encouragé par la douce Elsie qui se bat pour financer une école où les enfants pauvres pourront apprendre à lire et à écrire.

Entre destins contrariés, jalousies meurtrières, justice arbitraire, guerre sanglante et révolution industrielle, Ken Follett dépeint avec une virtuosité inégalée une génération qui incarne la lutte pour un
avenir libre de toute oppression.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ken Follett est le maître incontesté du roman historique. Ses trente-six livres se sont vendus à plus de 188 millions d’exemplaires. Il connaît son plus grand succès avec Les Piliers de la Terre, paru en
1989. C’est le début de la saga Kingsbridge, poursuivie avec Un monde sans fin, Une colonne de feu et Le Crépuscule et l’Aube, et vendue à plus de 50 millions d’exemplaires dans le monde.

 

 

Avis :

Avec ce cinquième tome, Ken Follett annonce clore la phénoménale saga historique qui, depuis Les piliers de la terre, son plus grand succès littéraire, fait vivre à travers les siècles la ville fictive de Kingsbridge, dans le Sud de l’Angleterre. Sa fresque prend cette fois pour toile de fond deux révolutions, la révolution industrielle et la Révolution française, de 1792 à la bataille de Waterloo en 1815.

En cette fin de XVIIIe siècle, un puissant vent de changement souffle sur la ville anglaise de Kingsbridge. Tandis que la mécanisation bouleverse la vie des ouvriers du textile en les rassemblant dans des fabriques où se généralisent des conditions de travail dramatiques, la Révolution française, avec ce qu’elle propage d’idées de liberté et de droits à la parole du peuple, fait trembler le gouvernement britannique qui, par peur de la contagion, multiplie les actions répressives. Syndicats et rassemblements sont interdits, grèves et émeutes sévèrement punies par une justice expéditive à la main des puissants. Le climat se tend encore lorsque éclate la guerre contre la France, prélevant son lot de conscrits de force – la moitié des effectifs de la Royal Navy – et mettant à mal l’économie. La prise de pouvoir et les conquêtes territoriales de Napoléon Bonaparte, puis le retour de l’Aigle échappé de l’île d’Elbe, font désespérer l’Angleterre, quand, venant mettre fin à plus de deux décennies de guerre, la bataille de Waterloo donne définitivement la victoire aux Anglais.

Dans ce grand tumulte, hommes et femmes tentent de tracer leur chemin : c’est au travers de leurs destins chahutés, nous permettant de nous identifier à une poignée de personnages que leurs émotions, leurs peurs et leurs aspirations nous rendent proches par-delà les siècles, que Ken Follett nous fait vivre cette période de l’intérieur, en un récit si bien incarné que, puissamment saisi par les cruelles injustices sociales qui l’émaillent, l’on s’y investit avec passion de la première à la dernière de ses près de huit cents pages.

Après la relative déception du Crépuscule et l’aube, bien moins crédible quant à ses personnages et à son intrigue pourtant insérés dans un contexte historique tout aussi magistralement rendu, cet ultime épisode en forme de fresque sociale clôt la saga Kingsbridge en beauté, nous offrant une lecture aussi captivante qu’édifiante. (4/5)

 

 

Citations :

— Cela fait à peine dix ans que les Américains ont renversé le roi pour créer une république et trois ans que la populace parisienne a donné l’assaut à la Bastille. Et que Brissot, ce démon français, a dit : “Nous ne serons pas calmés, tant que l’Europe, toute l’Europe, ne sera pas en flammes !” La Révolution se répand comme la vérole.
— Je ne crois pas qu’il y ait motif à paniquer, répondit Roger. Qu’ont réellement fait les révolutionnaires ? Accordé l’égalité civile et la liberté religieuse aux protestants, par exemple. En tant que pasteur protestant, George, tu ne peux que t’en féliciter, j’imagine. »
George était le pasteur de Badford.
« Nous verrons combien de temps ça dure, grommela-t-il. 


— Vois-tu, mon enfant, il n’est pas bon que les classes laborieuses apprennent à lire et à écrire, dit-il sur le mode paternel du vieillard prodiguant sa sagesse à la jeunesse utopiste. Les livres et les journaux leur farcissent la tête d’idées qu’ils ne comprennent qu’à demi, ce qui les incite à ne plus se satisfaire du rôle que Dieu leur a assigné dans l’existence. Ces gens-là se mettent à cultiver d’absurdes idées d’égalité et de démocratie. — Ils devraient tout de même pouvoir lire la Bible. — Tu n’y penses pas ! Ils se méprennent alors sur le sens des Écritures et accusent l’Église établie de répandre une fausse doctrine. Ils se transforment en dissidents et en non-conformistes, avant de prétendre créer leurs propres Églises, à l’image des presbytériens et des congrégationalistes. Et des méthodistes. — Les méthodistes n’ont pas d’Église à eux. — Ce n’est qu’une question de temps. »
— Ils ont aboli la féodalité, retiré au roi le droit d’embastiller les gens sans procès et instauré une monarchie constitutionnelle – le même régime que celui de la Grande-Bretagne. »
Tout ce que disait Roger était exact, ce qui n’empêchait pas Amos de penser qu’il se trompait. D’après ce que lui-même avait compris, on ne pouvait pas considérer qu’une vraie liberté régnait dans la France révolutionnaire : il n’y avait ni liberté d’expression, ni liberté de culte. En vérité, l’Angleterre était plus libérale.


Il n’avait pas oublié ce qui était arrivé à lady Worsley, affreusement humiliée. Il avait dix-huit ans à l’époque et était amoureux de Betsy, mais il avait déjà pris l’habitude de lire les journaux, généralement des numéros périmés, jetés par des riches. Lady Worsley avait eu un amant. Son mari avait intenté un procès à cet homme, lui réclamant vingt mille livres, la valeur qu’il attribuait à la chasteté de son épouse. Vingt mille livres représentaient une somme considérable, suffisante pour acheter une des plus belles maisons de Londres. L’amant, qui n’était pas un gentilhomme, avait soutenu devant le tribunal que la chasteté de lady Worsley n’avait aucune valeur, puisqu’elle avait déjà commis l’adultère avec vingt autres hommes avant lui. Le moindre détail de la vie sentimentale de lady Worsley avait été exposé au tribunal, relaté dans la presse et avait suscité l’émoi de l’opinion publique dans de nombreux pays. Prenant le parti de l’amant, le tribunal n’avait accordé à sir Richard qu’un shilling de dommages et intérêts laissant ainsi entendre que la chasteté de lady Worsley ne valait pas davantage, un verdict d’un mépris cruel.
 
 
— Vous ne comprenez décidément rien ! » Kenelm suffoquait d’indignation. « Les hommes puissants doivent être pacifiés, il ne faut jamais les provoquer. Autrement, vous en pâtirez.
— Ne soyez pas grotesque. Que voulez-vous que Hornbeam nous fasse ?
— Qui sait ? Il ne faut pas se mettre des hommes comme lui à dos. Un jour, l’archevêque de Canterbury dira peut-être : “J’envisage de nommer Kenelm Mackintosh évêque”, et quelqu’un lui répondra : “Ah, mais vous savez, sa femme est une perturbatrice.” Les hommes disent tout le temps ce genre de choses.
— Comment pouvez-vous évoquer un tel sujet alors que je vous parle d’enfants qui ne mangent pas à leur faim ? s’indigna Elsie.
— Je pense à mon avenir. Dois-je donc accepter que tous mes efforts pour accomplir l’œuvre de Dieu soient compromis par une épouse impossible ?
— Vos efforts pour accomplir l’œuvre de Dieu ? Vous voulez parler de votre carrière au sein de l’Église ?
— C’est la même chose.
— Et elle vous paraît plus importante que de donner du bouillon et du pain aux petits enfants du Seigneur ?
— Vous avez décidément la manie de tout simplifier.
— La faim est quelque chose de simple. Quand vous voyez des gens qui ont faim, vous leur donnez à manger. Si ce n’est pas la volonté de Dieu, dans ce cas, rien ne l’est.
— Vous croyez tout savoir de la volonté de Dieu.
— Et vous, vous vous croyez plus savant, sans doute.
— Oui. J’ai étudié ce sujet avec les hommes les plus sages du pays. Votre père aussi. Alors que vous n’êtes qu’une femme ignorante et sans éducation. »


Et que prévoit ce projet de loi ? (…) Il prévoit que tout ouvrier qui se réunit avec un autre ouvrier – un seul ! – pour demander une augmentation de salaire a commis un crime et sera puni d’une peine de deux mois de travaux forcés ! (…)
Ce projet de loi, mes amis, permettra à M. Hornbeam d’accuser deux de ses ouvriers, quels qu’ils soient, de former une association. Il pourra alors les juger seul, sans second juge ni jury. S’il les déclare coupables, il sera libre de les condamner aux travaux forcés – et tout cela sans consulter qui que ce soit d’autre. (…)
Les ouvriers pourront être interrogés sur leurs conversations avec leurs camarades de travail, et refuser de répondre sera un crime. Vous serez obligés de témoigner contre vous-mêmes et contre vos camarades de travail, et vous irez en prison si vous refusez de le faire. 


— Pourquoi as-tu pris ce ruban ? » demanda Elsie au garçon. Sa bravade, attisée par la brutalité de l’homme, avait disparu, et il semblait au bord des larmes.
« C’est ma mère qui m’a dit de le faire.
— Mais pourquoi ?
— Parce qu’on n’a pas de pain. Elle voulait le vendre pour acheter à manger.
— Cet enfant a besoin de nourriture, expliqua Elsie à Josiah Blackberry.
— Je ne peux rien y faire, madame Mackintosh. Le shérif…
— Vous ne pouvez rien y faire, en effet, et le shérif non plus, mais moi, en revanche, je peux l’aider. Je vais l’emmener chez moi pour le nourrir. Comment t’appelles-tu ? ajouta-t-elle en se tournant vers le garçon.
— Tommy, dit-il. Tommy Pidgeon.
— Viens avec moi, je vais te donner à manger.
— Si vous voulez, fit Blackberry, mais je dois rester avec lui. Il faut que je le remette au shérif. Ce qu’il a volé a une valeur de plus de cinq shillings, et vous savez ce que cela signifie.
— Quoi donc ? demanda Elsie.
— Qu’il peut être pendu.


À ma connaissance, cinquante mille hommes environ ont été emmenés contre leur gré, ajouta Spade. D’après le Morning Chronicle, il y a environ cent mille hommes dans la Royal Navy et près de la moitié a été enrôlée de force.

 

 

Du même auteur sur ce blog :