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mercredi 4 février 2026

Entretien avec Nicolas Gaudemet à propos de son roman Nous n'avons rien à envier au reste du monde le 2 février 2026

  

  

 

Nicolas Gaudemet, révélé avec La Fin des idoles — une satire acérée du monde médiatique récompensée par le prix Jules‑Renard du premier roman — poursuit son exploration des illusions contemporaines avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, un récit paru en août 2025 qui plonge cette fois au cœur de la dictature nord‑coréenne et interroge, en filigrane, ce que signifie rester vivant — intérieurement, moralement — lorsque tout concourt à éteindre l’individu. 


Bonjour Nicolas Gaudemet. 


Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce roman à ce moment précis de votre parcours ?


Après La Fin des idoles, j’avais envie d'écrire une histoire d'amour. Et pour qu'elle soit originale, de la jouer dans un théâtre singulier. En parallèle, je voulais écrire sur la Corée. J’ai voyagé au Sud comme au Nord, et la Corée du Nord est devenue ces dernières années de plus en plus intrigante : mystérieuse, dangereuse, fermée, et pourtant dont on parle de plus en plus. 


Comment est née l’idée de Nous n’avons rien à envier au reste du monde ? Y a-t-il eu un déclic particulier ?

Le déclic, c’est la rencontre entre cette idée d'histoire d'amour et le fait de la situer en Corée du Nord. Raconter un régime totalitaire en faisant entendre la voix de deux adolescents amoureux. 
 

Comment avez-vous construit vos personnages ? L’un d’eux vous a-t-il particulièrement surpris ?

Je suis parti d’une décision très simple : choisir deux lycéens, puisque Roméo et Juliette sont deux jeunes gens. Et parce qu'on a tous été lycéens. Ce qui m’intéressait, c’était de les rendre proches, et de donner une voix à ceux que l'on entend jamais — puisque la parole officielle en Corée du Nord ne met en avant que les dirigeants et les proches du Parti.
J'ai ensuite construit autour de mes deux lycéens leurs camarades et leurs familles.
Aucun personnage ne m'a vraiment surpris, vu la minutie avec laquelle je leur ai donné chair, je suis entré dans leur esprit. Pour le lecteur, bien sûr, ces personnages et le pays lui-même seront plus surprenants.


Parmi les thèmes, lequel vous tenait le plus à cœur ?

La liberté, la lumière intérieure qui existe en chaque être, même dans un monde totalitaire — pas comme un slogan, plutôt comme une pratique minuscule : préserver un espace inviolable en soi, quand tout est fait pour vous modeler. Je voulais faire naître une lueur dans un monde de ténèbres — une lueur d’amour.
 

Quel regard souhaitiez-vous porter sur notre époque ? Voyez-vous des échos avec nos démocraties ?

Je ne voulais pas écrire un roman “à thèse”, mais il y a forcément un miroir : la façon dont le langage peut travestir le réel, la manière dont les systèmes façonnent nos gestes, nos peurs, nos désirs.
Et je tenais aussi à rappeler quelque chose de très concret : en Occident, certains emploient le mot “dictature” à tort et à travers pour se plaindre de tout et de rien. Dans une vraie dictature comme la Corée du Nord, se plaindre des dirigeants, du Parti ou de n'importe quel collectif officiel est impensable, a fortiori en employant ce terme : c'est un motif d'envoi direct en camp de rééducation.
 

Comment avez-vous travaillé la voix narrative et la construction du récit ?

J’ai voulu que la forme porte l’expérience : une sensation d’étau, mais aussi une progression dramatique lisible et “scénique”. Le découpage en cinq actes s’est imposé assez tôt, car il n'y a pas meilleure manière d'adapter la pièce de Shakespeare. 
Et il y a un choix auquel je tiens beaucoup : le “nous”. Ce "nous" est la transposition du chœur de la pièce. C'est aussi le collectif imposé, le “nous” des camarades. Et enfin, ce "nous" englobe le lecteur dès le titre, dès les premières pages : il ou elle devient partie prenante, camarade témoin de mes amoureux.
 

Quels retours de lecteurs vous ont le plus marqué ?

Ce qui me touche, ce ne sont pas seulement les compliments, c’est quand on me dit : “j’ai ressenti”. Des lecteurs m’écrivent qu’ils ont été happés, qu’ils ont lu “sous tension”, qu’ils ont terminé révoltés et émus — et ça, pour moi, c’est la littérature qui fait son travail : déplacer, fissurer, rendre plus attentif, faire réfléchir en profondeur et changer de point de vue. J’ai aussi été marqué par des retours qui insistent sur la lumière, le beau dans ce monde glaçant.
 

Qu’est-ce que l’écriture de ce livre a changé dans votre manière de regarder le monde ?

Elle m'a permis de me décentrer, d'avoir une compréhension beaucoup plus profonde de l'humain dans cette partie du monde.
 

Quel rôle la littérature peut-elle encore jouer pour préserver lucidité et liberté intérieure ? 

La littérature peut ouvrir une fenêtre là où tout est mur. Elle peut faire entendre des voix singulières qu’on n’entend jamais, et déplacer notre regard au-delà des caricatures. Elle ne “sauve” pas à elle seule, mais elle peut réveiller, décentrer, faire ressentir en profondeur ce qui nous échapperait sans cela.
 

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs emportent en refermant le roman ? 

Qu'ils fassent revivre dans leurs cœurs les jeux de mes deux amoureux. Et avec eux, une part de chaque adolescent nord-coréen. 


Merci, Nicolas Gaudemet, d’avoir partagé les coulisses de ce roman et les réflexions qui l’animent. 
 
 

De l'auteur sur ce blog :

 
 

 

mardi 6 janvier 2026

[Gaudemet, Nicolas] Nous n'avons rien à envier au reste du monde

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous n'avons rien à envier 
            au reste du monde

Auteur : Nicolas GAUDEMET

Parution : 2025 (L'Observatoire)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9791032936863  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

En Corée du Nord où chaque geste est surveillé, deux adolescents découvrent l’amour. Yoon Gi est d’une classe inférieure tandis que les parents de Mi Ran, membres de l’élite du Parti, l’ont déjà promise à un étudiant de la capitale. Pourtant, un regard échangé lors d’une exécution publique va bouleverser leur vie. Sous l’œil omniprésent des brigades de quartier et de la Sécurité d’État, leur passion clandestine devient une résistance silencieuse. Comment s’aimer dans une dictature où le moindre écart peut conduire en colonie de rééducation  ? Comment rêver de liberté quand tout invite à la soumission ? 
Avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, Nicolas Gaudemet livre un roman bouleversant, à la fois récit intime et fresque politique, où la passion lutte pour exister dans l’horreur ordinaire d’un régime totalitaire.
Un Roméo et Juliette nord-coréen, qui interroge en nous les limites du courage, de la révolte et de l’espoir.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Prix Jules-Renard du premier roman pour La Fin des idoles, prix coup de cœur du Festival du livre audio et du podcast pour son adaptation en série audio, Nicolas Gaidemet a créé et co-dirige la collection Fidelio chez Plon.

 

 

Avis :

Par les rues silencieuses, de rares visages fermés se hâtent, chassés par le courant d'air froid de la peur. Une chape de plomb pèse sur toute la Corée du Nord, infiltrée par la propagande jusqu'au coeur des foyers et des conversations. Sous l'oeil invisible mais omniprésent du régime, le pays est un immense théâtre où chacun joue un rôle imposé dans la crainte permanente de la délation, ce réflexe inculqué dès l'enfance. 

Dans ce monde verrouillé, aimer est un acte insensé qui contrevient aux règles. C’est pourtant ce qui s’abat sans prévenir sur deux adolescents que tout sépare : Mi Ran, fille d’un cadre du Parti, élevée dans le confort relatif de la classe privilégiée, et Yoon Gi, jeune homme issu d’un milieu modeste, pour qui chaque faux pas pourrait signifier la disparition dans un camp. Leur rencontre lors d’une exécution publique – rituel macabre auquel la population est contrainte d’assister en rangs impassibles – n’a rien de romantique. Pourtant, au cœur même de cette mise en scène de la terreur, un simple échange de regard suffit à fissurer le carcan de l’obéissance.

Pour ces Roméo et Juliette privés de toute intimité, braver l’interdit marque le début d’une sortie du cadre qui fait s’écrouler le fragile agencement de leur existence et de celle de leurs proches. Passés du côté des réprouvés, les deux jeunes gens sont entraînés malgré eux dans une cascade de catastrophes inexorables et, éjectés du théâtre de la société nord-coréenne, en découvrent, dans une sidération qui n’a d’égale que leur terreur éperdue, l’inconcevable envers. On ne réalise pas impunément que les lumières chinoises scintillant sur l’autre rive du fleuve, face à votre propre nuit, n’ont en réalité rien du leurre auquel on vous a fait croire, et que mensonges et carton‑pâte appartenaient bien, en revanche, à votre quotidien pétri de privations.

À mesure que leur monde se délite, multipliant les obstacles et refermant les issues dans une tension croissante, le récit prend une tournure tragique de plus en plus implacable. Pourtant, dans cette tourmente où doutes et peurs s’affolent, une clarté nouvelle, douloureuse mais tenace, se fait jour. Comme une pousse improbable surgissant entre deux pierres, c’est une part d’humanité qui, aussi bafouée soit‑elle par la barbarie, la violence et le mensonge, n’en finit pas moins par défier l’écrasement et, parce qu’elle n’a de toute façon plus rien à perdre, par surgir là où on ne l’attendait plus.

Échappant au piège du sentimentalisme convenu que pourrait faussement laisser présager la tonalité romantique de sa couverture, le livre séduit par la fluidité de son récit et par son pouvoir d’addiction, mais surtout, par la vérité – aussi vivante que glaçante – de sa peinture du laminoir de l'oppression dictatoriale. Donnant à ressentir la claustration qui étouffe jusqu'aux pensées et sentiments intimes, le texte saisit la manière presque fortuite, l'infime déplacement qui, soudain, installe la possibilité d'une rébellion. Les deux adolescents au cœur du roman, vite broyés par la machine, ne sont plus seulement des individus pris dans la tourmente, mais les figures d’une humanité malgré tout irréductible – symbole fragile mais puissant du courage, de la dignité et de cette résilience qui, même sous le joug le plus implacable, refuse de s’éteindre. 

Lumineusement tragique dans la sobriété de son empathie, ce roman est le récit d'une éclosion : celle de la force inattendue qui finit un jour ou l'autre, inéluctablement, par surgir du plus profond de la vulnérabilité face à l'oppression. Une fort jolie réflexion sur ce que signifie résister, aimer, ou simplement persister à exister lorsque tout semble conspirer à vous écraser. (4/5)

 

 

Citation :

Dans notre pays, avoir un amoureux est proscrit hors mariage : cela peut nous distraire de l’idéal révolutionnaire. Flirter, même à l’université, ça vaut un renvoi. Alors au lycée, avec un jeune homme de classe inférieure… ce serait trahir sa famille et le Parti tout à la fois.
 
 
 

Lisez ici mon interview de Nicolas Gaudemet.