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mardi 7 juillet 2026

Critique : "Bocuse" de Gautier Battistella | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Bocuse" de Gautier Battistella



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Bocuse

Auteur : Gautier BATTISTELLA

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 320

Accès au livre : ISBN 9782246832966  
                           en librairie


 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Gautier Battistella nous plonge dans la fascinante histoire de Paul Bocuse, figure emblématique de la gastronomie française du xxe siècle. De ses racines familiales sur les rives de la Saône aux trois étoiles Michelin tant convoitées (il les conservera 53 ans, de 1965 à sa mort en 2018), ce roman biographique retrace le parcours d’un génie de la cuisine – et des affaires.

Le livre s’ouvre sur les années de formation de « Paulo » dans le village de Collonges-au-Mont-d'Or, où la nature et les traditions d’une dynastie d’aubergistes ont façonné ses premiers souvenirs. S’ensuit son apprentissage dans les cuisines de la grande Eugénie Brazier puis du célèbre Fernand Point, dont la philosophie et la rigueur vont laisser sur lui une empreinte indélébile. Après la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle le soldat Bocuse est grièvement blessé, l’esprit frondeur du jeune chef accompagne le réveil de la société française. De la Libération à la naissance du Concorde, c’est tout un siècle qui défile sous ses yeux et les nôtres. Création de ses plats signatures, amitiés indéfectibles avec Michel Guérard et les frères Troisgros, rivalités avec Gault et Millau, aventures féminines, rencontres avec Romain Gary ou encore Charles de Gaulle, ces décennies vont forger le mythe Bocuse. Paul comprend très tôt les ficelles de la communication et du capitalisme : il ne lui reste plus qu’à partir à la conquête du monde…

Avec humour, tendresse et un sens aigu du détail, Bocuse révèle la complexité d’un homme traditionnel et révolutionnaire, bon vivant et perfectionniste, délicat et ogre à la fois. On y découvre les coulisses de la « Nouvelle Cuisine », l’invention du chef médiatique, les aventures de Paul Bocuse en Amérique et au Japon, ainsi que ses doutes et la difficile question de son héritage. L’histoire d’un chef légendaire qui a transformé un métier en art national.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancier, journaliste gastronomique au guide Michelin pendant quinze ans, familier des plus célèbres chefs français, Gautier Battistella est un expert incontestable du monde de la grande cuisine, de leurs coulisses et de leurs secrets. Il est l’auteur d’Un jeune homme prometteur (Grasset, 2014 ; prix Québec-France et prix Jean-Claude Brialy), Ce que l’homme a cru voir (Grasset, 2018) et Chef (Grasset, 2022 ; Prix Lipp Cazes, Prix du Livre de Plage, Prix Jean Carmet, et en cours de traduction dans plusieurs pays).

 

 

Avis :

Romancier et ancien journaliste du Guide Michelin, Gautier Battistella dresse un portrait documenté et nuancé de Paul Bocuse, géant de la gastronomie française. Soucieux de restituer l’homme derrière l’icône, il retrace les étapes d’une trajectoire qui a profondément marqué la cuisine moderne, de l’apprentissage auprès des maîtres lyonnais à l’émergence du chef médiatique. Alliant précision historique et sens du récit, il pose un regard informé sur l’héritage d’un cuisinier dont l’influence dépasse largement les frontières de Collonges‑au‑Mont‑d’Or.

A parcours exceptionnel, tempérament hors du commun. Formé à la dure par les maîtres les plus exigeants, Paul Bocuse a bâti sa carrière sur une fidélité absolue aux fondements de la cuisine française, mais aussi sur une flamboyance devenue légendaire. Ce monstre sacré ne s’embarrassait pas de demi‑mesures : chef d’une rigueur implacable, aux sautes d’humeur et à l’autorité redoutées, il imposait un rythme militaire dans ses brigades, où l’erreur se payait comptant et où l’excellence ne se négociait jamais. Mais, tyrannique derrière ses fourneaux, l’homme se muait dès qu’il quittait sa cuisine en astre magnétique. Conteur irrésistible, ambassadeur infatigable, il savait captiver journalistes, politiques et gastronomes du monde entier, son humour bravache et son panache relevant d’un sens inné de la mise en scène. Janus jonglant entre austérité professionnelle et joie de vivre, entre tradition farouche et instinct de modernité, entre autorité tranchante et chaleur communicative, il s'est érigé en phénomène, présence souveraine et légende culinaire, dont l'influence continue d'imprégner l'imaginaire gastronomique contemporain. 

Déroulé de la trajectoire d’un chef devenu référence absolue, cette biographie littéraire décortique la mécanique même de la légende. Son écriture, précise et volontiers panoramique, met en tension l’homme et le personnage, révélant comment Bocuse a érigé sa propre mythologie autant qu’il l’a subie. Loin de l’hagiographie, l’auteur s’attache à défaire les évidences, à montrer que derrière la silhouette du patriarche en veste blanche se joue une dramaturgie faite de conquêtes, de stratégies et de contradictions. Sous le despotisme et le travail acharné se construit une image publique, qui doit beaucoup à la manière dont Bocuse a su capter l’air du temps pour devenir l’incarnation d’une cuisine nationale. Le regard de l’écrivain, fort d’une connaissance intime du milieu gastronomique, replace cette histoire dans un contexte plus large : celui d’une France qui, au XXᵉ siècle, invente la figure du cuisinier‑star. Au‑delà du destin hors norme, le livre analyse ainsi la fabrique d’un mythe, montrant comment, avec ses grandeurs et ses excès, Bocuse a contribué à redéfinir le rôle du chef dans l’imaginaire collectif. 

Combinant enquête rigoureuse et écriture ample, Gautier Battistella parvient à restituer la complexité d’un parcours qui a profondément marqué l’histoire gastronomique française. À mesure qu’il articule les ressorts intimes d’une personnalité phénoménale avec les mutations d’un milieu ultra codifié, il offre un roman biographique qui interroge la construction d’une figure emblématique et éclaire autant l’homme que le système qui l’a porté. Car, produit d’une époque où l’autorité du chef relevait d’un véritable pouvoir dictatorial, Bocuse incarne un modèle difficile à transposer dans la société actuelle. De facture sérieuse et classique, l’ouvrage se révèle efficace, solidement construit et riche d’observations qui donnent une véritable épaisseur sensible à ce roman documentaire. (4/5)

 

 

Citations :

On dit de lui que c’est un bon à rien ; c’est toujours mieux que d’être mauvais à tout.


Bocuse, toute sa vie, aura eu la chance de côtoyer des monstres. Sa propre monstruosité lui apparaîtra non seulement naturelle, mais légitime. 


À la campagne, les portes claquent, on gronde plus qu’on ne parle. Un coup de torchon chasse les poules, un coup de taloche le chien trop collant. Dans la cour encombrée de purin, les gosses miment les aînés et leur rudesse, mains enfoncées dans les poches, le croche-patte facile – quand on se blesse, on se mord les lèvres, si on se brûle, on pisse sur la plaie. À table, les corps vivent sans surveillance, on étale la terrine en tenant la tranche de pain noir calée au creux de la main, comme aujourd’hui les téléphones, et quand on a fini, on s’essuie les lèvres d’un revers de manche, en s’étirant bruyamment ou en se curant les dents à l’aide de la pointe du couteau. Lorsque la vie est rude, les vivants lui répondent avec brusquerie. Une façon de lui rendre la politesse.


Dès lors, le phénix se mitonne sa petite philosophie : travailler comme si on devait vivre cent ans, et vivre comme si on devait mourir demain.


Oui, tout cela en vaut la peine, se répète Bocuse. Quand on aspire à devenir Hugo, il faut accepter de commencer misérable.


Il est toujours saisissant de constater combien les périodes âpres participent à l’éclosion de personnalités singulières quand les temps prospères accouchent de générations égoïstes et sans imagination.


La vie n’est guère plus compliquée qu’une recette de cuisine, tout est question de proportions. Et de patience.


Alourdie d’odeurs de graisse et de graillon, la cuisine suffoque au sous-sol dans le fracas des batteries et des ordres aboyés. Des gamins de seize ans s’agitent sous d’encombrantes toques en tissu amidonné, les yeux rouges et les mains abîmées. Jamais lumière ne pénètre en ce lieu, les températures voisinent les 50 degrés. Pour tenir la cadence, on écluse les vins de sauce. La gnôle tatoue la violence et la frustration au fond de la chair. Des camarades du Lucas, Paul en croisera peu au cours de sa longue carrière, la plupart ont fini en dépression, en cirrhose ou en prison. L’alcool a bu nombre de cuisiniers, son père en premier. Paul devenu Bocuse se montrera particulièrement tatillon sur la question : celui qui sera surpris à lever le coude pendant le service prendra aussitôt la porte.


Aux côtés du Lucas, cinq établissements se partagent le prestige gastronomique parisien : Maxim’s, Lasserre, La Tour d’Argent, Ledoyen et Taillevent. Les patrons restaurateurs s’appellent Monsieur Georges, Monsieur René-de-chez-Maxim’s, Monsieur François, etc. Paul se forge une conviction : le restaurant doit revenir à ceux qui le font vivre, les cuisiniers. Pour l’heure, les maîtres d’hôtel traitent avec mépris les forçats de la cale, anonymes et mal payés. En retour, ceux d’en bas vouent une haine de sans-culotte aux « queues de pie » qui font la roue sur le pont. Pierre Troisgros se verra bientôt réprimandé par Paul Mercier, le chef de La Pyramide, pour avoir été « aperçu, en ville, avec des gars du service ». C’est dire l’impossible réconciliation.


De tout temps, il fallait être fou pour ouvrir un lieu de bouche. Quand les maîtres queux des grandes maisons nobiliaires sont mis au chômage par la guillotine, ils s’installent à leur compte. Dans l’imaginaire collectif, le cuisinier ne mourra jamais de faim. La nouveauté, c’est qu’il peut crever de son métier.
 
 
Tous les matins, le patron passe ses troupes en revue. Les apprentis attendent, raides comme des piquets, l’état d’esprit de la matinée. Certains jours, Monsieur est d’humeur badine, d’autres criminelle ; la météo de ses sentiments est plus imprévisible qu’un ciel breton. Bocuse réussit à être tout à la fois craint et aimé. Voilà son génie. La peur tient la brigade, l’amour la rend meilleure.


Georges Bocuse s’est endormi une dernière fois dans la nuit du 2 au 3 juin 1959. Il est tombé dans un rêve. Il n’aura profité de l’étoile qu’une toute petite année. Georges disparaît à cinquante-huit ans, au même âge que Fernand Point ; dans les années 1950, l’espérance de vie d’un cuistot excède rarement la soixantaine. Nourrir à en mourir, tel est le destin des maîtres coqs, de Vatel à papi Georges. 


 Il parle de lui à la première personne du singulier, mais il pense à la troisième. Bocuse dit, Bocuse désire (et surtout), Bocuse décide.


Chaque jour dans le monde, dix mille personnes mangent du Bocuse, soit plus de trois millions et demi de personnes par an. Au soir de sa vie, Paul peut se vanter d’avoir colonisé plus de ventres que n’importe qui avant lui.


La vie de famille l’emmerdait. Quand Bocuse accueillait ses amis, il disait : « Voilà mes chefs, voilà mes chiens, voilà ma fille. » Sa vie amicale était un chapiteau de cirque, sa vie affective un cimetière. 

 

jeudi 5 mars 2026

Critique de "Alma Karlin. Voyageuse de l'extrême 1889-1950" de Caroline Fabre-Rousseau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Alma Karlin. Voyageuse de l'extrême 1889-1950" de Caroline Fabre-Rousseau


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Alma Karlin. 
            Voyageuse de l'extrême 1889-1950

Auteur : Caroline FABRE-ROUSSEAU

Parution : 2026 (Chèvre-feuille étoilée)

Pages : 232

Accès au livre : ISBN 9782367951706  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Découvrez Alma Karlin, écrivaine et exploratrice, et son voyage inspirant autour du monde.
Caroline Fabre-Rousseau campe ici une femme furieusement libre, écrivaine, journaliste, exploratrice, botaniste, théosophe : une invisibilisée qui ne le restera pas longtemps. Son tour du monde en huit ans, sans protecteur et sans argent a défrayé la chronique et continue d’inspirer les voyageuses d’aujourd’hui.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

La romancière Caroline Fabre-Rousseau a un penchant certain pour les oubliés de l'histoire. Mêlant recherches et fiction, elle exhume des époques et des personnages, réels ou imaginaires, pour mieux les arracher à l'oubli. Sa précédente biographie faisait revivre Julie Duvidal, artiste peintre reconnue en son temps, écrasée par l'ombre de son beau-frère Victor Hugo. Biographie croisée, Elles venaient d'Orenbourg racontait avec sensibilité et érudition deux parcours contrastés et révélateurs de la condition féminine au tournant du 19e siècle.

 

Avis :

Les ouvrages de Caroline Fabre‑Rousseau constituent autant de gestes de réparation littéraire, chacun s’attachant à rendre leur place à des femmes que l’Histoire a reléguées dans ses marges. Avec Alma Karlin, elle exhume la trajectoire fascinante d’une exploratrice slovène du début du XXᵉ siècle, dont les récits et articles, après avoir captivé le public européen, sombrèrent dans un oubli presque total. En retraçant le parcours de cette femme cosmopolite, polyglotte et intrépide, la romancière prolonge la galerie de portraits qu’elle consacre aux existences effacées, tout en élargissant son horizon vers une héroïne dont les voyages, la solitude assumée et la quête d’émancipation résonnent puissamment avec nos interrogations contemporaines sur l’identité, l’exil et la liberté.

Alma Karlin apparaît, dans le récit, comme une figure de caractère : une femme qui refuse les assignations et avance hors des sentiers balisés, portée par une curiosité presque indomptable. Le livre la montre telle qu’elle fut : une voyageuse solitaire, déterminée à parcourir le monde avec pour seuls bagages sa machine à écrire, son sens aigu de l’observation et une volonté farouche d’indépendance. Sa maîtrise exceptionnelle des langues – elle en parlait dix – influe profondément sur son rapport au monde, chaque rencontre ouvrant pour elle un espace de compréhension, d’échange et parfois de désillusion. Érudite, sensible, vulnérable à certains égards mais jamais docile, Alma Karlin se tient à contre‑courant des normes de son époque. Sans appui ni argent, elle sillonne la planète dans des conditions souvent extrêmes, revendiquant une liberté qui lui coûte cher : constamment harcelée, fréquemment agressée et jugée scandaleuse pour son émancipation, elle affronte des obstacles que ses homologues masculins n’auraient jamais connus et ne reçoit qu’une reconnaissance dérisoire en comparaison. Caroline Fabre‑Rousseau met en lumière ses paradoxes : son besoin d’indépendance autant que son désir de reconnaissance, sa lucidité douloureuse, son ouverture à l’altérité. Il en résulte le portrait d’une pionnière de l’émancipation des femmes, dont le parcours rappelle combien la conquête de liberté fut – et demeure – un chemin semé d’inégalités.

Caroline Fabre‑Rousseau construit ce portrait d’Alma Karlin avec une rigueur documentaire qui n’exclut jamais la sensibilité littéraire. Son écriture, précise et sans emphase, s’attache moins à magnifier l’héroïne qu’à restituer la complexité d’une femme en lutte avec son époque. Le récit mêle citations, archives et reconstitution narrative, ce qui permet de faire sentir à la fois la matérialité du voyage et l’épaisseur psychologique d’Alma. Son parcours sert à merveille de révélateur aux structures sociales : la condition féminine, les hiérarchies coloniales et les contraintes imposées aux voyageuses. En refusant l’hagiographie, la narration laisse affleurer contradictions et zones d’ombre, et c’est précisément cette honnêteté qui donne vie au portrait. Loin d’un simple hommage, le livre apparaît ainsi comme une réflexion sur la place des femmes dans l’exploration du monde et sur la difficulté, pour celles qui s’émancipent, de trouver une reconnaissance à la hauteur de leur audace.

Ce récit captivant et solidement documenté rend justice à une figure d’exception, brillante et courageuse, qui dut affronter toute sa vie les préjugés sexistes et, plus encore, l’agressivité qu’attisait partout la présence d’une voyageuse seule et indépendante, aussitôt perçue comme une proie. Cette violence masculine, répétée et banalisée, traverse le parcours d’Alma Karlin et donne au livre un vrai impact politique. On pense volontiers à Alexandra Lapierre, qui s’attache elle aussi à restituer leur place à des femmes remarquables que les préjugés des hommes ont reléguées dans l’ombre. Parmi elles, Miles Franklin offre un parallèle frappant : même errance à travers le monde, même expérience de la misère, même lutte pour être reconnue comme auteur, même solitude farouche. Le destin d’Alma Karlin s’inscrit ainsi dans cette constellation de vies féminines indomptables que la littérature contemporaine entreprend enfin de remettre en lumière. Une lecture forte, passionnante et salutaire. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

« Pourquoi ne vous maquillez-vous pas ? Pourquoi ne portez-vous pas des bas en soie ? Pourquoi vous habillez-vous aussi mal ? Je vous aurais bien embauchée si vous aviez été mieux fagotée. Je vous embauche, si vous passez les week-ends avec moi. Vous verrez, on aura du bon temps tous les deux. »


Elle subsiste en peignant et vendant des cartes de vœux à Noël, en faisant des traductions pour la raffinerie. Elle n’a pas d’élèves, hormis la connaissance panaméenne à qui elle donne des cours de français et qui la paie en tartes aux pommes, bourratives à souhait. Son régime se compose de pain et de thé le matin et de thé et de pain le soir, agrémenté parfois d’une pomme ou d’une banane. De temps à autre, elle s’offre un peu de porc aux haricots chinois pour avoir quelques protéines. Elle économise sur tout, garde son argent et ses papiers dans son sac, trop pauvre pour avoir un compte en banque. La maison en bois où elle loue une chambre ne ferme pas de l’extérieur et elle fait peu confiance aux autres locataires qui n’aiment pas les blancs.


Elle admire la demeure d’un noble coréen, l’enfilade de cours et de pièces, le sol noir brillant, les armoires anciennes serties de pierres précieuses et de perles, les chaises en porcelaine, les tortues et les grues peintes sur les kakemonos. Il ne montre pas le quartier des femmes, occupées aux tâches domestiques et qui autrefois avaient le droit de se rendre mutuellement visite de neuf heures du soir à minuit, dans les rues interdites aux hommes, tant que sonne le gong. La tortue, que l’on dit obéissante, est leur symbole : de même qu’elle rentre tête et pattes quand on la touche, une femme baisse tête et jambes quand son mari l’effleure.


Les rites mortuaires la fascinent. Elle assiste aux obsèques d’un vieux Chinois, qui, ayant entendu un appel intérieur, demande à son fils de venir avant de mourir. Le fils trouve son père en pleine forme et se moque de lui. Deux heures plus tard, il meurt subitement. La tradition veut que l’on brûle de l’argent et des possessions en papier de riz pour accompagner le défunt, qui répandra ses bénédictions sur ses descendants. Le cortège des porteurs de lampions et de fanions, la musique stridente, le cata- falque rouge et doré, le riche cercueil aux dix couches de soie font des souvenirs inoubliables. Le spectacle lui plaît davantage que le mariage fastueux auquel elle assiste depuis sa terrasse. Elle sait que la jeune fille va devenir l’esclave de sa belle-mère, sera trompée par son mari, devra mettre au monde un fils, sous peine de disgrâce. Elle met en garde les Européennes tentées, comme elle à Londres, par une union exotique. Elle connaît une douzaine de couples mixtes à Pékin, tous malheureux. Où qu’elle aille, la condition de la femme lui paraît bien triste, mais partout, elle loue la générosité et l’entraide des femmes, surtout les plus pauvres, qui l’ont souvent réconciliée avec le genre humain.

 

 

Lisez ici mon interview de Caroline Fabre-Rousseau.

 

 

Vous aimerez aussi Alexandra Lapierre : 

 
 

 

 

samedi 13 décembre 2025

[Delerm, Philippe] Le suicide exalté de Dickens

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le suicide exalté de Dickens

Auteur : Philippe DELERM

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 132 

Accès au livre : ISBN 9782021468328  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une flambée d’humanité. Voici ce qu’aura été la vie de Charles Dickens, avant qu’il ne meure d’épuisement, à cinquante-huit ans. C’est un pan peu connu de la vie d’un des plus grands écrivains que Philippe Delerm nous donne à découvrir dans ce récit court et captivant. Dickens a consumé les dix dernières années de sa vie dans des tournées de lectures publiques, à la façon d’une rock star littéraire du XIXe siècle. Écosse, Angleterre, États-Unis : il se donnait corps, voix et âme pour incarner les personnages de ses plus grands romans (Olivier Twist, De grandes espérances, Pickwick…). Personnages qu’il disait préférer à ses propres enfants… Il aura fait de la littérature une œuvre vivante. Sitôt refermé ce livre, on ne rêve plus que de replonger dans l’œuvre de celui qui a inventé le roman moderne, le grand Charles Dickens.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1950, Philippe Delerm a consacré sa vie à la littérature. Professeur de français de nombreuses années, auteur de plus de cinquante livres salués par la critique et le prix des libraires en 1997, il est aussi un lecteur intime de nombreux écrivains, dont Marcel Proust ou Charles Dickens.

 

 

Avis :

Philippe Delerm dévoile une facette méconnue de Charles Dickens dans ce court roman qui voit l’écrivain, exalté jusqu’à la démesure, consumer ses dernières années en tournées de lectures publiques. Acteur de ses propres textes, il incarne ses personnages avec une énergie théâtrale qui fascine les foules, mais dans une dépense de soi si absolue qu'elle le mène à l’épuisement fatal. 

On connaissait Philippe Delerm pour sa célébration des plaisirs minuscules, un thème prolongé en réflexion sur le bonheur dans Sundborn, consacré au peintre impressionniste Carl Larsson et à sa sublimation artistique des instants fugaces. Cette fois, en lieu et place de la légèreté de l’éphémère, l'auteur déploie une dramaturgie de l’excès. Il explore la face sombre de la création, où l’art se fait sacrifice, et choisit chez Dickens le contrepoint à ses œuvres précédentes : l’ivresse tragique de l’absolu, révélant une continuité secrète entre émerveillement et démesure. Il interroge ainsi la condition de l’artiste, partagé entre la célébration de la vie et le vertige de l’anéantissement. 

Le récit se lit comme une mise en abyme de la création littéraire : Dickens, en se donnant tout entier à ses personnages, devient lui-même figure romanesque, emportée par la force de son propre imaginaire. Au-delà de l'anecdote biographique, Philippe Delerm capte l’intensité d’un moment et restitue la vibration d’une existence qui s'épuise dans l’acte artistique. Limpide et musicale, l’écriture oscille entre ferveur et fragilité.

Dans cette image de l’art poussé à son point de rupture, Dickens se fait miroir d’une condition plus vaste : celle de tout créateur qui, en donnant sa voix et son corps à son œuvre, risque de s’y perdre. En refermant cette parabole sur la fragilité et la grandeur de l’acte créateur, l’on garde l’impression d’avoir approché l’art dans sa forme la plus ardente, au seuil de la folie. Philippe Delerm offre un texte grave et lumineux, qui interroge la place de l’artiste dans le monde et rappelle que la création, dans son excès comme dans sa délicatesse, est toujours une manière de vivre au bord de l’absolu.

S’il séduit par la force de son intuition poétique et par sa manière de transformer une anecdote biographique en réflexion sur la condition de l’artiste, c’est néanmoins sur une impression prégnante de frustration que s’achève cette lecture ramassée, guidée par un regard volontairement partiel qui choisit – de façon un peu forcée, comme l’illustre son titre à l’accroche excessive ? – ce qui sert son propos. Aimant décidément à saisir au vol les éclats de vie comme des taches de lumière réfractées au travers d’un vitrail coloré, Philippe Delerm magnifie l'instantané, mais au prix d’une certaine légèreté. Entre sobriété formelle et intensité poétique, un livre que l’on aurait aimé oser l’épaisseur sans renoncer à la grâce. (3,5/5)

 

Citations :

Dans les salles où se font ses lectures, on rit à en perdre le souffle, on sanglote, toute pudeur abolie. C’est beaucoup plus que de la sympathie. On enlève toutes les bornes. On aime d’amour le Dickens qui se donne. Il a déjà tout livré de lui en écrivant ses livres. Mais sur scène, il devient ses propres personnages, et le public les devient à son tour. Cela ressemble à de l’idolâtrie, et c’est bien davantage : la légende se répand du nord de l’Écosse à toute l’Angleterre. Les spectateurs savent ce qu’ils viennent chercher, mais à chaque fois semblent stupéfaits de ce qu’ils trouvent. Une flambée d’humanité. Et Dickens est heureux. Et Dickens se consume.


En 1861, il écrira à Forster : « Les grandes foules que je vois chaque jour paraissent m’aimer comme on aime un ami personnel ! » 


Toutes ces foules frémissant dans les spectacles. Tous ces banquets où l’auteur Charles Dickens fut célébré. Et en regard, cette mélancolie persistante : par ses parents, sa femme, ses enfants, et même sa maîtresse, Dickens n’a pas su se faire aimer comme il s’est fait aimer par ses romans.

 

lundi 17 novembre 2025

[Clermont-Tonnerre, Adélaïde (de)] Je voulais vivre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je voulais vivre

Auteur : Adélaïde de CLERMONT-TONNERRE

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782246831662  
                           en librairie

 

  

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Par une nuit glaciale, le père Lamandre recueille une fillette de six ans venue frapper avec insistance à sa porte. L’enfant aux yeux admirables tremble de froid et de faim. Elle a les pieds en sang dans ses souliers à boucles d’argent, mais refuse de répondre aux questions qui lui sont posées. Le vieux prêtre ne saura que son prénom  : Anne. Vingt ans plus tard, Anne est devenue Lady Clarick. Richissime, courtisée, elle a l’oreille des grands et le cardinal de Richelieu ne jure que par elle. Pourtant, dans l’ombre, quatre hommes connaissent son vrai visage et sont prêts à tout pour la punir de ses forfaits. Manipulatrice sans foi ni loi, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, cette criminelle au visage angélique a traversé les siècles et la littérature  : elle se nomme Milady.
Voici venu le temps d’écarter la légende pour rencontrer la femme. Même un personnage de fiction peut réclamer justice. Ce roman inoubliable, écrit d’une voix puissamment contemporaine, rend vie à Milady et nous offre son histoire dont Dumas a semé les indices dans Les Trois Mousquetaires.
Magnifique portrait d’une femme libre menant, pour sa survie, un jeu dangereux. Dans une époque où trop d’hommes voudraient la contraindre et la posséder, elle se bat – jusqu’à la transgression ultime – pour son pays, pour son idéal et pour sa liberté. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Adélaïde de Clermont-Tonnerre, ancienne élève de l’École normale supérieure, est journaliste et romancière. Fourrure (Stock) a été récompensé par cinq prix littéraires, dont le prix des Maisons de la Presse et le prix Sagan, suivi par Le Dernier des nôtres (Grasset), Grand Prix du roman de l’Académie française 2016, traduit en dix langues. Et enfin, Les Jours heureux (Grasset, 2021), prix Cabourg du roman.

 

 

Avis :

Espionne au service du cardinal de Richelieu, manipulatrice, séductrice et meurtrière, Alexandre Dumas avait fait de Milady l’ennemie des mousquetaires, une femme fatale fascinante mais vouée à la condamnation, dont le destin dramatique résonne comme une sanction morale. Son passé reste volontairement opaque, renforçant son aura de mystère et de menace.

Prenant le risque de désamorcer la part d’ombre qui faisait la force du personnage, Adélaïde de Clermont-Tonnerre choisit de l’éclairer autrement en la dotant d’une profondeur psychologique. Commençant par une enfance abandonnée et meurtrie, elle lui donne une biographie détaillée, une intériorité et une parole qui raconte ses blessures et ses désirs. La même protagoniste se révèle une héroïne tragique, animée par une soif de liberté et une rage de survivre. Insistant sur son humanité et sa vulnérabilité, le décalage de point de vue transforme le monstre en femme écrasée par les contraintes de son siècle, qui ose revendiquer son droit à l’existence. 

Cette réinvention se lit comme une interrogation sur la manière dont les récits fondateurs ont façonné notre imaginaire collectif, souvent au détriment des personnages féminins. Mettant en lumière les biais du passé, elle propose une lecture plus empathique et nuancée, inscrite dans un mouvement plus vaste où la fiction contemporaine relit les classiques pour interroger la mémoire culturelle et restituer la parole aux figures longtemps marginalisées. L’on pense ainsi à Jean Rhys redonnant une identité à la « folle du grenier » de Jane Eyre dans Wide Sargasso Sea, ou à Margaret Atwood qui revisite l’histoire de Grace Marks dans Alias Grace. Plutôt que de prétendre corriger les classiques de manière anachronique, ces œuvres les illuminent autrement. Elles rappellent que les récits naissent d’un temps donné, et qu’il nous appartient de les relire en gardant à l’esprit leurs zones d’ombre et leurs oublis. 

Ainsi, la Milady revisitée par Adélaïde de Clermont-Tonnerre apparaît comme le contrepoint d’un destin littéraire façonné par les valeurs du XIXᵉ siècle. Chez Dumas, elle incarne la femme jugée dangereuse parce que, séductrice, indépendante et insoumise, elle échappe aux rôles assignés. Dans l’univers du roman, cette transgression des normes sociales et morales ne pouvait qu’appeler la punition, et sa mort devient la sentence exemplaire infligée à celle qui avait osé défier l’ordre masculin. En lui offrant une histoire et une parole, Je voulais vivre déplace ce jugement : sans nier sa noirceur, le roman en révèle les causes et met en lumière une femme broyée par les carcans sociaux de son temps. 
 
Palpitant et audacieux, ce récit élégant et lucide réussit l’exercice périlleux d’éviter l’anachronisme, tout en invitant à relire les classiques avec la conscience qu’ils reflètent, parfois de manière insidieuse, les représentations sociales de leur siècle. Loin de trahir l’œuvre originelle, il en approfondit la lecture en lui donnant une portée presque sociologique, révélant combien la fiction éclaire autant les imaginaires que les structures d’une époque. (4/5)

 

Citations :

Partout en Europe, un mot glorieux le précède désormais : « Toute ville assiégée par Vauban, ville prise, toute ville défendue par Vauban, ville imprenable. »


« Un monastère sans bibliothèque, c’est comme une citadelle sans munitions. » (Saint Benoît)


Vous avez reçu à la naissance le don de la beauté, c’est une chose merveilleuse si vous la confiez à Dieu ou à un être digne de vous, mais elle peut devenir votre malédiction. Je sais que l’idée du mariage vous révolte. J’espère que vous reviendrez sur votre décision. Je doute que vous puissiez vous satisfaire d’une vie de prière et, pour nous autres femmes, il n’est de liberté sans dommages. Si malgré les conseils dont je vous presse, vous deviez persister dans l’idée de suivre un autre chemin, il vous faudra du courage et des appuis…


Je fus frappée par cette liberté de mœurs. Au couvent de Templemars, puis dans le Berry, l’existence de ce type de relation n’avait jamais été évoquée. Même sœur Mary, qui parlait sans détour et m’avait décrit avec force détails les intrigues de la cour au temps de sa jeunesse, ne m’avait pas présenté clairement ces jeux d’amour. Venue de ma province, détournée du droit chemin par un prêtre, mariée à Olivier dont l’intransigeance m’avait coûté si cher, je me rendais compte que j’avais été violemment punie, que j’avais manqué de mourir pour une faute qui n’aurait pas incommodé grand monde ici. À condition d’être bien nés, et d’avoir des protecteurs puissants, les prêtres, les hommes, les femmes, les jeunes filles et les jeunes garçons y suivaient leur plaisir, ce qui n’empêchait ni les mariages ni la vie commune. Les principes de la religion ne semblaient s’appliquer qu’aux bourgeois et aux humbles, ou servaient à faire tomber en disgrâce ceux qui avaient cessé de plaire. Les puritains s’en offusquaient, promettant le royaume à une damnation certaine, quand cette canaillerie enchantait l’héritier du trône. 


 

mardi 11 novembre 2025

[Millet, Catherine] Simone Emonet

 




J'ai aimé

 

Titre : Simone Emonet

Auteur : Catherine MILLET

Parution : 2025 (Flammarion)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782080450425  
                           en librairie

 

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Elle était née en 1918 à la veille d’une mauvaise victoire et elle s’était mariée en 1939, quelques mois avant que son mari ne parte à la guerre pour être retenu prisonnier pendant cinq ans. Elle était jolie, élégante, et intelligente. Elle était appréciée, mais, comme on disait, elle avait eu des malheurs. Un matin splendide du printemps 1982, elle décida d’en finir avec ce corps dont elle n’avait plus d’image. Je suis sa fille, et à moi il reste quantité d’images, et je fais avec.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Catherine Millet est, entre autres, l’auteur de La Vie sexuelle de Catherine M. (2001), Jour de souffrance (2008), Une enfance de rêve (2014) et Commencements (2022). Elle est aussi critique d’art, directrice de la rédaction d’Artpress, revue qu’elle a cofondée en 1972.

 

 

Avis :

Photographies, lettres, souvenirs et silences : autant de fragments épars que Catherine Millet assemble pour recomposer la figure de sa mère, dans une exploration intime longtemps différée, depuis le suicide de Simone, survenu en avril 1982 dans l’appartement familial de Bois-Colombes. Ce geste, radical et mutique, installe une absence autour de laquelle le récit se construit en creux.

Les traces ténues suggèrent une vie en retrait, marquée par les épreuves – guerre, ruptures, renoncements – et traversée par une élégance discrète, moins choisie que subie. Aucun langage ne semblait possible, sinon celui du silence. L’écriture avance sans pathos, dans une économie de mots et une rigueur presque sèche à la mesure de cet effacement. Avec ses phrases nettes, son regard sans complaisance et son émotion contenue, elle adopte une froideur maîtrisée, loin de toute effusion. 

Cette retenue formelle trouve son prolongement dans la structure du livre, qui progresse selon une logique fragmentaire, au gré des détours de la mémoire. Parfois déroutante, cette construction reflète la nature même de la quête : faire parler les non-dits, exhumer ce qui n’a pas été transmis et enfin donner une forme à l’inexprimé. Le lecteur avance parmi ces poussières de vie, dans une chambre d’échos où se devine, sans bruit, une mémoire invisible. Par-delà le retrait, Catherine Millet fait émerger une voix et une intimité longtemps empêchées. Élégie murmurée sans plainte ni jugement, le texte semble s’adresser à celle qui n’a jamais parlé, laissant affleurer, dans le vide, ce qui n’avait pu être dit. 

Si, malgré sa cohérence esthétique et sa maîtrise formelle, le livre déconcerte, c’est peut-être qu’il rejoue – héritage ou mimétisme inconscient – la réserve et l’impossibilité du lien qui caractérisaient Simone. Plus que combler l’absence, Catherine Millet semble prolonger cette distance, maintenant dans l’écriture une posture de retrait. L’émotion reste en sourdine, la parole contenue, comme si le texte ne pouvait que reconduire le silence qu’il interroge.

C’est donc avec l’impression troublante d’une dérive parallèle – celle de deux icebergs, distants et muets – que se traverse ce livre. L’un tente, par l’écriture, de jeter un pont posthume vers l’autre, dans une démarche plus conceptuelle qu’émotionnelle. Mais ce lien demeure suspendu, fragile, jamais pleinement accompli. Le lecteur, face à cette constellation de fragments, doit relier les îlots du récit pour en reconstituer la trame intime. On referme le livre dans une forme de vertige : celui d’un legs en creux, fait de béances longtemps creusées par le non-dit et la distance affective, puis scellées par le suicide. Une lecture qui glace presque davantage qu’elle ne bouleverse. (3,5/5)

 

 

Citations :

Certes, j’étais sortie du huis clos de la rue Philippe-de-Metz depuis quinze ans déjà, et je voyageais, je rencontrais du monde, j’avais appris, lu des livres d’art et des ouvrages de psychanalyse, et même, quatre ans durant, deux fois par semaine, j’avais remonté le boulevard Saint-Michel, grimpé la rue Soufflot, pour aller exhumer quelques paroles précieuses, en recueillir quelques autres plus précieuses encore, plus rares, dans le cabinet d’un analyste. Malgré tout cela, je continuais de porter le fardeau familial, c’est-à-dire le sort qui pèse plus lourd sur les classes populaires que sur celles où l’on apprend tôt à ne pas s’en laisser conter, où l’on ne se laisse pas faire par la fatalité. Partie, oui, mais toujours en fuite. Capable de critiquer les conventions esthétiques ou morales de la société, mais pas encore émancipée des schémas qui structuraient depuis toujours la vie d’une famille rompue, résignée aux déboires, aux catastrophes, aux maladies. Toute une malédiction que l’on ne s’explique jamais vraiment parce que l’enchaînement des effets lui tient lieu de cause. Il n’y avait pas à aller chercher pour comprendre la difficulté à vivre de ma mère. C’était un fait qu’il était inutile de questionner, parce que tant de malchances et de malheurs dont on ne faisait pas mystère s’étaient abattus sur elle (…)


Pendant longtemps, quand j’étais moi-même fatiguée ou déprimée, cette vision de ma mère, figure mal dessinée dans son désordre de linge, organisme inerte et relégué, relié à un tube en plastique, me revenait en tête et je me disais très clairement que c’était elle qui avait raison contre ceux qui s’évertuaient à essayer de la ramener dans ce qu’ils appelaient une vie normale, alors qu’ils connaissaient bien toutes les difficultés et les peines de cette vie, et qu’il y avait de l’hypocrisie dans l’encouragement que nous lui prodiguions, moi aussi bien que les autres. Je comprenais, informée par les petites bulles de vide qui éclatent quelquefois au creux du plexus solaire, que l’on pouvait renoncer à tenir son corps debout dans le monde parce que la bousculade qui s’y produit perpétuellement ne mérite pas qu’on y prenne part. Je le savais, j’étais en plein dedans, ou plutôt je le savais parce que je me voyais y batailler.


Ce pêle-mêle de reliques intimes et des multiples photocopies des mêmes papiers administratifs dont je n’ai sur le moment rien regardé ni rien jeté, et qu’aujourd’hui je nomme pompeusement « archives », avait valeur de synecdoque. Étaient résumées là des décennies de vie d’une famille déchirée, se trouvait condensée une histoire à la fois commune et criblée des secrets de chacun : le père qui disparaissait périodiquement pour une destination inconnue, l’amant de la mère caché dans le silence des enfants, le caractère ombrageux du fils qui s’évadait, sac au dos, jusqu’à l’autre bout du monde, les rêveries de la fille et ses premières incursions sur des chemins de traverse sexuels, et jusqu’au corps rhumatisant, replié sur lui-même, de la grand-mère, cherchant à faire oublier sa présence en trop. Et désormais, la mort y creusait ses gouffres. Cependant, ces boîtes devinrent mon substitut de famille, de ce genre de famille à laquelle on ne prend pas la peine de rendre visite, mais qui est là, serait-ce au loin, et qui sert d’abscisse et d’ordonnée pour se situer dans l’espace et le temps de l’humanité, bref, elles étaient mon port d’attache inconscient.


On garde des petites choses en souvenir, mais c’est incroyable comment simultanément on s’empresse de se débarrasser de ce que le mort abandonne, de nettoyer, éliminer tout le reste d’où son fantôme resté tapi pourrait surgir.


 

dimanche 14 septembre 2025

[Gasnier, Paul] La collision

 

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : La collision

Auteur : Paul GASNIER

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782073101228  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur : 

En 2012, en plein centre-ville de Lyon, une femme décède brutalement, percutée par un jeune garçon en moto cross qui fait du rodéo urbain à 80 km/h.
Dix ans plus tard, son fils, qui n’a cessé d’être hanté par le drame, est devenu journaliste. Il observe la façon dont ce genre de catastrophe est utilisé quotidiennement pour fracturer la société et dresser une partie de l’opinion contre l’autre. Il décide de se replonger dans la complexité de cet accident, et de se lancer sur les traces du motard pour comprendre d’où il vient, quel a été son parcours et comment un tel événement a été rendu possible.
En décortiquant ce drame familial, Paul Gasnier révèle deux destins qui s’écrivent en parallèle, dans la même ville, et qui s’ignorent jusqu’au jour où ils entrent violemment en collision. C’est aussi l’histoire de deux familles qui racontent chacune l’évolution du pays. Un récit en forme d’enquête littéraire qui explore la force de nos convictions quand le réel les met à mal, et les manquements collectifs qui créent l’irrémédiable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1990, Paul Gasnier est journaliste. La collision est son premier récit.

 

 

Avis :

Avec La Collision, Paul Gasnier signe un premier livre à la fois intime et politique, un récit percutant qui interroge les fractures de notre société à partir d’un drame personnel : la mort de sa mère, fauchée en 2012 par un jeune motard lors d’un rodéo urbain à Lyon. Ce fils devenu journaliste y mène une enquête sensible qui cherche à comprendre, à relier, à nommer ce qui dépasse l’accident.

Le titre ne désigne pas seulement le choc physique entre deux corps, mais surtout la collision symbolique entre deux mondes : celui d’une femme ancrée dans une vie stable et celui d’un jeune homme pris dans un engrenage de précarité, d’errance et de déterminismes sociaux. Plus ce face-à-face brutal révèle dans son récit les lignes de fracture d’une société où certaines trajectoires ne se croisent que dans la violence, moins l’auteur cherche à opposer, mais à mettre en tension, à explorer ce que cette rencontre dit de nous et de nos institutions.

L’une des grandes qualités du livre réside dans la justesse des réflexions, patiemment élaborées au fil de rencontres avec la sœur du conducteur, les avocats, le juge, un policier, des éducateurs sociaux, autant de voix qui, venant nuancer, éclairer, parfois bousculer les certitudes de l’auteur, nourrissent une pensée en mouvement, magnifiquement exprimée, toujours en quête de sens plutôt que de verdict.

Sobre et pudique, l’écriture évite le pathos tout en exhalant une émotion palpable. La narration avance avec précaution, comme dans la crainte de trahir la mémoire maternelle ou de céder à une colère trop facile. Cette retenue participe à la dignité d’un texte dont chaque mot semble pesé, chaque question posée avec humilité, le transformant au final en espace de réflexion sur la responsabilité, la justice et la mémoire, mais aussi sur le rôle du langage face à la violence et à l’irréparable.

Refusant toute instrumentalisation politique du drame, l’auteur s’inscrit vigoureusement en faux contre la récupération idéologique qui transforme les faits divers en carburant pour discours sécuritaires. Dans son questionnement des trajectoires sociales, des mécanismes judiciaires et des récits médiatiques, il prend garde à ne jamais céder à la simplification et, loin de chercher à imposer une vérité, s’attache à ouvrir des pistes, à faire entendre des voix peu entendues du grand public et à rendre visibles des réalités reléguées hors champ.

Bien plus qu’un témoignage, ce livre qui transforme la douleur en parole s’affirme comme un texte fort, porté par de vraies qualités d’écriture, une réflexion ample et nuancée, ainsi qu’une posture éthique irréprochable. En somme, une bien belle et prometteuse entrée en littérature. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il est coutume d’entendre que ce genre de drame endurcit, rend plus fort face à l’adversité. En réalité, c’est presque l’inverse qui se produit : si l’épreuve crée une armure, c’est une armure qui engourdit les mouvements davantage qu’elle ne les renforce. On est pris dans un formol qui entrave la marche de l’existence et qui ramène toujours au même endroit, à cette petite rue où tout a pris fin, et l’on se retrouve à se poser les mêmes questions pendant dix ans, à imaginer les mêmes scénarios de « si seulement », l’esprit sclérosé par un ressentiment qui se manifeste en rechutes, exactement comme une crise de paludisme peut survenir des années après que l’on a été piqué par le mauvais moustique.


Une citation me revient souvent, que j’ai toujours attribuée à Michel Foucault sans jamais en retrouver la source : « Le fait divers est une sécrétion du temps. »


Contrairement à une image répandue, la colère n’est pas un feu qui consume ; c’est un liquide, qui s’infiltre insidieusement dans nos interstices psychiques, pour emplir notre cave, y moisir les fondations, et corrompre notre édifice entier, en chamboulant tout ce qu’on y avait soigneusement déposé : nos repères, nos bornes idéologiques, les quelques idées directrices que l’on se fait sur la vie.


L’année suivante, en juillet 2023, le gouvernement suivait ses recommandations et proposait la création d’un délit d’« homicide routier » pour remplacer celui d’« homicide involontaire avec circonstance aggravante ». C’est une modification sémantique qui ne change rien aux sanctions pénales, et qui vise surtout à rendre plus supportable aux familles la qualification de l’accident. Je manque d’impartialité pour juger s’il s’agit d’un progrès ou non ; c’est en tout cas une évolution de la perception de la responsabilité que l’on peut élargir à tout acte involontaire. Est-il suffisant de ne pas avoir souhaité une conséquence pour la qualifier d’involontaire ? Quel poids pèse l’intention initiale lorsque l’on prend la décision de réunir toutes les conditions qui risquent de tuer ? Suffit-il de ne pas avoir voulu tuer pour atténuer sa responsabilité ?


Le parcours de Hamza, vingt-six ans au moment du procès, était similaire à celui qu’allait suivre Saïd, emblématique des vies brisées des gamins de la Croix-Rousse, où souvent l’échec scolaire, les mauvaises fréquentations et l’addiction au cannabis déterminent le reste.


Il y avait quelque chose d’exaspérant et de pathétique à voir la fausse nonchalance de ces hommes dont les visages mimaient l’ahurissement leurs mains levées en l’air. À les entendre au tribunal et à les observer dans leur environnement au bas des Pentes, il semblait en aller pour eux de la moto comme de la barre de shit : il fallait impérativement échapper au réel et à son gris. Pour ça n’importe quel opium faisait l’affaire, parce qu’on savait bien qu’on n’aurait jamais la vie dont on rêvait ; et quand cette lucidité fulgure, elle est tellement odieuse qu’il faut absolument la fuir par le moindre sédatif ou comportement ordalique qui nous passe sous la main. La déclinaison la plus inoffensive est la vitrine que permettent les réseaux sociaux, où l’on peut se rêver à la tête d’une fortune, en prenant la pose devant une Audi RS5 dont on s’imagine propriétaire, où l’on fait des têtes de durs, en sachant pertinemment que tout ça ne dupe personne. Et l’on retombe souvent dans une salle de correctionnelle, à jurer que c’est la dernière fois, et que désormais on fera attention.


« C’est royal ! mime Mounir, les bras en croix. Imagine : t’es en bas de chez toi, les gens viennent à toi, prennent leur machin, t’as rien sur toi quand tu te fais contrôler, ça va d’une cave à l’autre, et quand on te chope avec quatre kilos de shit, tu fais que trois mois de prison. Pourquoi s’emmerder à rentrer dans les clous ? Y a pas photo… »
 
 
Mounir voit pourtant le garçon espiègle, choyé par sa famille et apprécié des éducateurs montrer les premiers signaux inquiétants : les après-midi passées à descendre des cannettes de bière et à fumer des joints sur les murets du parc de la place Colbert, et l’indolence qui transforme l’enfant en jeune de plus en plus insaisissable. Saïd va moins souvent en cours, il se met à traîner devant des halls d’immeuble, puis ne se cache plus d’être l’un des nombreux revendeurs de shit des pentes de la Croix-Rousse.            
« Il y a tellement de fric… Tellement de fric… C’est pour ça que c’est difficile de les aider. »


Mais l’analyse du parcours de Saïd raconte aussi les manquements de services publics qui se sont retrouvés désarmés face à la délinquance du quotidien aggravée par le trafic. L’accident n’est pas qu’une imprudence individuelle, il est le résultat d’un lent ravinement collectif qui s’est accompli par étapes, par érosions budgétaires successives, et a permis la dérive toujours plus lointaine d’hommes privés peu à peu de perches solides à saisir.


Alain parle aussi d’une génération qui aurait plus d’aplomb que la précédente, qui choisirait la violence plus facilement que ses aînés, sans qu’il soit capable de l’expliquer, encore moins de le chiffrer. « Les rapports avec les gens sont plus difficiles, plus tendus qu’avant. Il y a vingt ans, on pouvait arriver dans un appartement à deux pour interpeller quelqu’un. On se faisait insulter par les grands frères, mais on n’était pas agressés. Alors que là… »
Il avale son café d’une traite, et termine par une révélation soudaine, qui semble le surprendre au moment même où il la formule : « Pour être complètement honnête, les comportements des flics ont changé aussi. Aujourd’hui, on a des golgoths rasés et harnachés comme des porte-avions… En fait, tout le monde est devenu plus violent. »


Je suis là face à un garçon traversé par un faisceau de causes qui l’ont fait obéir à des nécessités contraintes, plutôt qu’à sa raison. Cela ne signifie pas qu’il n’est pas responsable de son acte, mais qu’à chaque étape de sa vie sa liberté d’agir a été orientée, doucement, subrepticement, dans un sens plutôt que dans un autre, sans qu’il s’en rende vraiment compte.


Ce jour-là, une dizaine d’affaires seront jugées à la chaîne. Une journée qui évoque l’image d’une carotte glaciaire qu’on aurait retirée de la banquise humaine pour offrir aux chercheurs du futur un concentré de la violence ordinaire qui se déchaîne derrière nos portes closes. (…)
Des histoires de coups de sang, d’hommes humiliés par des métiers subalternes, des CDD de commis plongeurs payés six cent cinquante euros par mois, des sursauts de virilité et de fierté qu’on trouve là où il ne faut pas, et qui amènent ces hommes à jurer qu’ils ne recommenceront pas. Ces saynètes mises bout à bout révèlent les ratés collectifs et individuels, les lacunes politiques et les trajectoires déviées par les fatalités et les circonstances.


Sa vie continue donc sa scansion judiciaire, comme s’il n’avait jamais quitté ce palais de Justice, un parcours qui décidément relève d’une lente mise en bière, sous forme de sursis distribués par salves depuis plus de dix ans. Tous les questionnements sur le pardon, sur la difficulté et la pertinence de l’accorder, trouvent là leur dénouement, leur examen de passage dans les conditions du réel, sur cet inconfortable banc en bois. 


À la fin de ce premier quart de siècle, la pensée se trouve de plus en plus empêchée par la saturation de « faits divers », et végète sous la tyrannie de l’émotion immédiate que ces derniers exigent. Ces événements, quand on les prend un à un et qu’on les décortique, peuvent raconter leur époque et l’absurdité tragique qui pend au nez de chacun, mais leur prolifération, accompagnée à chaque fois de conclusions et de solutions clé en main, est devenue si abondante qu’elle a presque l’effet inverse, celui d’annihiler leur possible signification. Les esprits qui croient que l’anagramme d’un mot lui donne son sens caché ne verront aucun hasard à ce que l’anagramme de « fait divers » soit le mot « dérivatifs » : ce qui permet de détourner l’esprit de ses préoccupations. De la même manière que la roue-arrière sert d’échappatoire à la monotonie du réel, le temps d’une envolée à 80 km/h, la passion du fait divers permet à l’opinion de trouver dans l’indignation sporadique une forme de divertissement infini, et une inépuisable source d’ostentatoire vertu.
 
 
C’est aussi une des dernières questions que m’avait posées Hafsia, lorsque nous nous étions quittés place Bellecour. Elle s’était presque excusée de la poser, mais elle y tenait absolument : « Est-ce que… après tout ça… vous n’avez pas un dégoût de la communauté maghrébine ? » Je lui avais répondu que l’écriture permettait précisément de réinjecter de l’humain dans des histoires manichéennes, non pas pour diluer les responsabilités mais pour apaiser la colère et sortir du piège des sommations qu’exigeait l’époque. Et qu’il y avait urgence à faire cela au moment où des présentateurs tirés à quatre épingles se repaissaient du moindre fait divers dans lequel de jeunes descendants d’immigrés étaient impliqués. Ce n’est sans doute pas un hasard si je travaille souvent sur l’extrême droite. Non que cette expérience m’ait donné une légitimité particulière, mais peut-être parle-t-on du rejet de l’autre avec un regard plus sensible quand on l’a soi-même touché du doigt, en refusant de s’y laisser glisser.


Philippe Moreau ne croit pas au libre arbitre. Ce serait trop simple de juger un homme en pensant qu’il a l’entier contrôle de ses choix. Ce qu’il juge, c’est plutôt la capacité à s’extraire des déterminismes, cette extraction qui donne une plus-value à nos existences. C’est toute l’impossibilité de sa fonction : administrer la brutalité d’une règle, tout en adoucissant la dose afin de limiter les dégâts.


Cette fatalité, le magistrat l’impute à tous : aux propres manquements individuels de Saïd, bien sûr, à son inconséquence, mais aussi à l’école, à la famille, aux facteurs sociaux, au mimétisme maladroit des choses vues ; faisant de cet accident une faillite collective. La question n’est pas de savoir si Saïd a agi selon ses désirs, mais s’il avait choisi les désirs qui le déterminaient, s’il était capable d’un tel choix. Comme si Saïd nuisait malgré lui. Philippe Moreau le dit ainsi : « Le décor des pentes de la Croix-Rousse renseigne plus sur la collision que la roue-arrière en elle-même. »


Certains risquent d’entendre dans cette lecture de la Justice une approche de juge rouge, le summum du relativisme et de la culture de l’excuse dont la déploration est devenue rengaine. Si Philippe Moreau n’est pas sourd au vacarme de l’époque, son expérience l’a rendu hermétique à ces accusations et aux appels à la fermeté, qu’il balaie d’un rire sardonique et philosophe : « La Justice n’a jamais fait peur », et il insiste sur le « jamais ».


La malédiction de la Justice est de ne faire que des mécontents. Son rôle est simplement de dire « Non », non aux pentes naturelles des hommes. Et l’absorption de soi dans la vitesse en est une, au même titre que les pulsions de lynchage et la gourmandise de mettre tout le monde en taule. « Si notre office est de dire non, ça implique de servir de punching-ball. C’est le cas et on l’assume, sans en tirer fierté. » À l’entendre parler de fatalité, je me dis que ce n’est pas une mince affaire d’essayer de faire son métier humainement et de tenir cette ligne de crête en entendant des politiques et des éditorialistes vous dénigrer à longueur de matinales. À ceux qui réclament à chaque lendemain de fait divers une simplification de la procédure pénale, Philippe Moreau oppose le ricanement de celui qui entend ça depuis quarante ans. « Simplifier la procédure pénale ? J’adorerais. Mais il n’y a rien qu’on pourrait en retirer sans que ce soit intolérable. Vous savez, j’ai été rédacteur du texte qui a introduit l’avocat dans la garde à vue, au début des années 1990. À l’époque, ça faisait scandale et on criait déjà à la culture de l’excuse. Aujourd’hui, qui en parle encore ? » En homme de scène, Philippe Moreau a le don de ramasser sa pensée en formule : « Mon professeur disait : “La procédure pénale, c’est les mains que la société s’attache dans le dos pour ne pas écraser l’individu.” Quand je juge, je n’oublie jamais cette phrase. » Une phrase qu’il a toujours en tête quand il se retrouve face à des gens écrabouillés par la vie et les mauvais choix, ceux qui font le coq et qui narguent son institution comme ceux qui, les mains tremblantes, sont terrifiés de se retrouver face à lui. D’où la nécessité de juger « à hauteur d’homme », c’est-à-dire de ne pas seulement juger un acte, mais son auteur.


Davantage qu’une sentinelle, c’est peut-être cette image qu’il faut conserver de Philippe Moreau, celle d’un homme qui depuis son bureau prend la loi comme un patron, dont il ajuste en permanence les finitions et les coutures pour ne pas étouffer l’homme qu’il s’apprête à condamner. 

 


 

samedi 6 septembre 2025

[Saviano, Roberto] Giovanni Falcone

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Giovanni Falcone (Solo è il coraggio)

Auteur : Roberto SAVIANO

Traduction : Laura BRIGNON

Parution : en italien en 2022,
                  en français (Gallimard) en 2025

Pages : 608

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le 23 mai 1992, aux abords de Palerme, plusieurs centaines de kilos d’explosifs faisaient sauter la voiture du célèbre juge Falcone, l’ennemi numéro 1 de la mafia sicilienne. Le nouveau roman-enquête de Roberto Saviano reconstitue les étapes qui ont mené à cet assassinat.
Tout commence vingt ans plus tôt, lorsqu’un magistrat inconnu rouvre le dossier antimafia. Sous la surveillance d’une escorte grandissante, Giovanni Falcone accumule une infinité de preuves, pleure la mort de collègues tombés avant lui et connaît quelques brèches de bonheur en tant que mari, frère et ami. À chaque instant, il sait ses jours comptés.
En plusieurs chapitres haletants qui composent une mosaïque contrastée, Roberto Saviano décrit les multiples tentacules de la pieuvre mafieuse. Il rend aussi un hommage bouleversant à son antidote le plus pur : le courage d’avancer, malgré la peur, jusqu’à obtenir justice.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Roberto Saviano, né à Naples en 1979, est notamment l’auteur du best-seller international Gomorra (2007), d’Extra pure : Voyage dans l’économie de la cocaïne (2014), de Crie-le ! (2023) et des romans Piranhas (2018) et Baiser féroce (2019), tous parus aux Éditions Gallimard. Depuis 2006, il vit sous protection policière en raison des menaces que lui valent ses enquêtes.

 

 

Avis :

Le 23 mai 1992, les sismographes de la région de Palerme enregistraient une secousse évocatrice d’un tremblement de terre. Il s’agissait en fait de l’explosion de plusieurs centaines de kilogrammes de TNT placés dans un tunnel d’évacuation des eaux sous l’autoroute proche de la ville. Cosa Nostra venait d’éliminer le juge Falcone, tuant en même temps son épouse et trois gardes du corps, parmi les rares à encore oser demeurer aux côtés du magistrat qui, ayant vu tomber un à un ses compagnons de lutte contre la mafia, magistrats, procureurs et enquêteurs, se savait depuis longtemps « cadavre ambulant », « étoile morte », sa vie sous protection réduite à l’absence, « absence à lui-même » et « absence à la joie », et le condamnant à « souffrir par contumace, souffrir à moitié. Souffrir pour toujours. » 

Cette existence en dehors de l’existence, l’écrivain et journaliste italien Roberto Saviano la connaît bien depuis que ses publications dénonçant les milieux mafieux lui valent de vivre lui aussi sous protection policière permanente. Réflexion sur le courage comme l’indique plus expressément le titre en italien, hommage appuyé à un devancier aux allures de frère d’armes et méditation sur l’engagement tragique de ceux qui s’investissent, par devoir et jusqu’au bout, dans cette « longue course de relais où, au moment de passer le témoin, chaque participant s’écroule par terre » mais qui constitue le seul rempart contre des organisations criminelles sapant les fondements-mêmes de la société, ce vaste ouvrage minutieusement documenté dont il est précisé en introduction que tous les faits et personnages ont véritablement existé est avant tout un document monumental rédigé par un vrai spécialiste du crime organisé en Italie, l’oeuvre colossale d’un journaliste qui, fort d’avoir méticuleusement reconstitué l’ossature de la vie et de l’environnement de Falcone telle qu’elle ressort des diverses sources historiques, s’est attaché avec toujours autant de réalisme et de rigueur à l’habiller de chair au moyen d’une mince couche romanesque comblant les trous et reconstituant les dialogues.

Avec la foule d’événements et de figures judiciaires, politiques et mafieuses qui s’égrènent au long de ses six cents pages couvrant une décennie de lutte contre la mafia, ses incessants allers-retours temporels remontant jusqu’en 1943 pour contextualiser le récit, enfin ses multiples chapitres brefs et hachés exigeant dans leur précision analytique une attention de tous les instants, ce pavé dense et ardu réserve au lecteur curieux, patient et concentré, le développement d’une narration en forme de tragédie grecque convergeant de signes en présages vers le destin funeste d’un héros véritable, quasiment auréolé d’un halo mythologique ou religieux dans son abnégation, sa détermination solitaire face au mal et sa situation de presque martyr lâché par tous quand la terreur l’encercle.

Très contenue, l’émotion n‘irrigue que très discrètement ce texte résolument rigoureux qui, au-delà de l’impressionnante et glaçante page d’histoire, se retrouve l’occasion d’une réflexion sur le courage, la solitude et la justice. Résolus à se battre jusqu’à la mort pour le droit et la défense de la société, Falcone et ses semblables furent une poignée de desperados de la justice à inventer une lutte collective où chacun savait qu’il ne ferait qu’un bout du chemin et devait se tenir prêt à passer ses dossiers au suivant quand il tomberait à son tour. Le combat n’est d’ailleurs pas terminé puisque l’auteur y joue lui aussi sa vie aujourd’hui.

Documentaire engagé d’une grande rigueur et précision analytique, cet ouvrage est un rare livre-monument, une stèle devant laquelle s’incliner dans un mélange d’effroi et de respect, mais aussi, par sa dénonciation des silences et complicités politiques et institutionnelles face au crime organisé, un puissant appel à la conscience collective. (4/5)

 

 

Citations :

Au moment d’accepter un poste, certains comptent les kilomètres entre leur domicile et leur bureau, d’autres les morts qui les ont précédés. Pour pouvoir s’asseoir dans certains fauteuils, il faut d’abord pousser les corps de tous ceux qui, avant soi, ont payé cette place de leur vie.


« Sa mort était la seule chose qu’on pouvait acheter », a écrit un de ses substituts à son sujet. Tout le monde savait qu’il était incorruptible, mais c’est pour une autre raison que beaucoup de gens affirment qu’il l’a cherché : estimant qu’être entouré d’un groupe d’hommes armés pouvait mettre en danger les personnes à proximité, Costa refusait l’escorte à laquelle il avait droit. Il a été abattu après avoir signé une poignée de mandats d’arrêt contre Rosario Spatola et ses acolytes, tels que Gambino et Inzerillo. Des mandats d’arrêt que, sous divers prétextes, ses substituts avaient quant à eux refusé de signer.


Le rapport « Greco Michele + 161 » est une encyclopédie de la mafia sicilienne, et pas seulement. Dedans, il y a tout : l’organigramme des familles palermitaines, l’ascension des Corléonais pendant la guerre mafieuse commencée il y a deux ans, les meurtres, les alliances. Dans le dossier – dont les mafieux connaissent déjà l’existence à cause de fuites provenant du tribunal –, la figure de Michele Greco, le Pape, apparaît pour la première fois comme élément pivot autour duquel tournent les clans. Il y a les noms de Liggio, Riina et Provenzano. Surtout, le rapport de Cassarà et Zucchetto, sur lequel travaillait Rocco Chinnici avant d’être assassiné, met en lumière un cadre mafieux complètement inédit, qui est la preuve ultime de ce que Chinnici soutenait fermement : la mafia n’est pas un ramassis de cellules sans liens entre elles. Sa composition n’est pas fragmentaire. Les faits et les dynamiques qui conditionnent son évolution ne sont pas aléatoires. Il existe un schéma, il y a une régie. Et il existe des objectifs bien précis.


« Giovà, on est dans une course de relais. Chacun fait un bout du parcours, il passe les dossiers au suivant, puis il va rejoindre le Créateur. C’est complètement dingue, non ? »


(…) Giordano, le président de la cour, et Pietro Grasso, l’assesseur, sont attendus pour la lecture de la sentence en première instance de ce procès, qui est officiellement le procès contre la mafia le plus important de l’histoire. Plus de vingt et un mois de débats, 349 audiences pour un total de 1 829 heures, 475 accusés, dont 208 à la barre, 102 personnes sous contrôle judiciaire, 44 assignés à domicile et 121 accusés en fuite, plus de 900 témoins et parties civiles auditionnés. 1 314 interrogatoires, 635 plaidoiries de la défense, 1 265 tomes de procédure. Le réquisitoire des avocats généraux Giuseppe Ayala et Domenico Signorino pour demander la condamnation de tous les dirigeants de Cosa nostra, désignée comme responsable directe des crimes les plus atroces commis entre 1977 et 1984, a duré douze jours. La cour va rendre sa sentence après s’être retirée plus d’un mois dans la salle des délibérés. Et aujourd’hui, le 16 décembre 1987, elle sera lue au tribunal. Où plane un silence de mort.


Au total, le Maxi débouche sur 2 665 années de prison, 114 acquittements et 19 condamnations à perpétuité. 346 accusés sont reconnus coupables.


Ça fait presque une heure que Giovanni se répète cette phrase comme un mantra. Penché sur ses papiers, accompagné de son cendrier éternellement débordant et de sa collection de canards, témoins muets de son abattement, il se répète ce que son père lui disait jusqu’à la nausée : qu’il faut être assez bon dans son travail pour pouvoir le faire même dans les pires conditions. Que dans le travail comme dans la vie, il ne faut jamais perdre le cap : être doué, expert, toujours faire ce que l’on attend de soi, même sur une barque en train de couler dans une tempête. Ou, au moins, faire de son mieux. Alors, Giovanni essaie de travailler, même si sous ses pieds le sol s’éboule, même si au-dessus de sa tête le toit part en morceaux, exactement comme les enquêtes dont il s’est occupé ces dernières années. Francesca avait raison, ils ont été de vrais visionnaires – pour ne pas dire de gros crétins – avec Peppino, quand ils ont cru que ça pouvait marcher. 


Sisyphe n’arrivera jamais au sommet de la montagne. Il le sait pertinemment. Et malgré cela, il marche, il marche, il se lance dans l’ascension, le dos ployé, écrasé par le poids de ce rocher.  Cela ne fait pas de lui un dieu, oh non. Cela fait de lui un grand homme.
 
 
Paolo boit son whisky. Il voudrait dire à Giovanni qu’ils trouveront un moyen de le torpiller où qu’il soit, que, comme dit le proverbe, le poisson pourrit toujours par la tête, qu’il ne se serait jamais passé ce qui s’est passé à Palerme si les éléments vérolés n’étaient pas dans les hautes sphères, si quelqu’un d’important ne l’avait pas à tout le moins permis. Il voudrait lui dire que dans son cas, il y a deux gros problèmes : sa médiatisation et son indépendance, que ces deux problèmes font de lui quelqu’un d’indésirable pour les institutions, quelqu’un qui dérange. On ne peut ni le maîtriser ni le museler. C’est le parfait guerrier. Comme lui-même, d’ailleurs. Mais quelle peut être la destinée d’un soldat, si pendant qu’il se lance à l’assaut fusil en joue, ses généraux signent des armistices et partagent leurs royaumes entre les deux camps ?


Il ne s’agit plus d’aller au combat dans l’indifférence de leurs généraux ou sous les railleries des autres soldats. Maintenant, il s’agit pour eux de descendre dans la tranchée avec leurs propres supérieurs qui leur tirent dessus. Évidemment, le feu ami n’est pas toujours intentionnel. Mais ses dégâts sont les mêmes.


De fait, il semblerait qu’aux pieds de la Madonnina se soit développé ce mélange bien connu en Sicile entre criminalité organisée, entrepreneuriat et politique. Ça fait longtemps que les clans mafieux ont mis sur pied un trafic d’héroïne et de cocaïne à Milan, et ils ont besoin de blanchir l’argent dans des entreprises légales, c’est pourquoi ils s’appuient sur quelques entrepreneurs locaux très actifs dans le secteur du bâtiment, qui, à leur tour, se servent de leurs relations dans les hautes sphères politiques locales. C’est un modèle efficace, reproductible n’importe où.


Oui, certes, il y a encore la cassation, à l’avenir. Cependant, Falcone est en train d’apprendre à ne pas placer trop d’espoirs dans l’avenir. Des espoirs tenaces, mais de plus en plus rares. Et c’est un problème. Parce qu’un homme doit pouvoir vivre dans au moins une des trois dimensions temporelles. Le présent, c’est une guerre perdue. Le futur, il n’y voit que des murs et des portes verrouillées. Le passé est en train de s’écrouler avec tout le reste. Alors, dans quel tiroir ranger ses espoirs ? En existe-t-il encore un qui n’ait pas été occupé, détruit ou vendu au rabais ?