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lundi 18 mai 2026

Critique : "Le prix" de Arthur Miller | Lectures de Cannetille

 

Couverture de la pièce "Le prix" de Arthur Miller


J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Le prix (The Price)

Auteur : Arthur MILLER

Traduction : Henri ROBILLOT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1968,
                  en français en 1976,
                  nouvelle traduction (Robert Laffont) 
                  en 2026

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782221285602  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Après le décès de son père, Victor est confronté aux vestiges d'une autre vie : des meubles et vêtements démodés, une harpe dont il peut presque encore entendre la mélodie, et de nombreux autres objets dont il a hâte de se débarrasser. Gregory Salomon pourrait les lui racheter, mais comment fixer le bon prix ? Car ces objets n'ont pas seulement une valeur monétaire, ils sont porteurs de souvenirs, heureux comme douloureux, témoins de choix et de sacrifices que Victor aurait préféré oublier. Mais son frère Walter est bien décidé à les lui rappeler.
Oscillant entre tension et émotion, Le Prix est un drame du quotidien qui questionne ce que valent vraiment les choses –; et les vies.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Barcelone, Mercè Rodoreda (1908-1983) s’y fait remarquer très tôt, mais ses idées républicaines et son engagement la contraignent à un long exil qui la conduira à Paris et à Genève de 1939 à 1975. Malgré l’éloignement, elle s’impose dans la littérature catalane avec deux titres phares, La Place du diamant (1962) et Rue des Camélias (1966) pour lequel elle reçoit la plus haute distinction littéraire, le Prix Sant Jordi. À redécouvrir dans une nouvelle traduction, après le succès du Jardin sur la mer (Zulma, 2025).

 

Avis :

Grand observateur des tensions morales et sociales de l’Amérique du XXᵉ siècle, Arthur Miller, déjà consacré par Mort d’un commis voyageur et Les Sorcières de Salem, publiait en 1968 une œuvre de maturité aujourd’hui rééditée en français. Avec Le Prix, il examine le poids des choix individuels : sous le prétexte d’une réunion familiale autour de meubles à vendre, la pièce explore le coût intime d’une vie, entre renoncements, fidélités blessées et récits que chacun construit pour affronter le passé.

Depuis longtemps éloignés l’un de l’autre, deux frères se retrouvent réunis par la nécessité de vider l’appartement familial après la mort de leur père. Ils sont rejoints par Esther, l’épouse du cadet, partagée entre lucidité et inquiétude, et par Gregory Solomon, un brocanteur vieillissant dont l’ironie distanciée agit comme du sel sur leurs contradictions. Dans ce huis clos où les objets réveillent les souvenirs enfouis, Victor et Walter voient resurgir leurs divergences et des vérités rances qui viennent lézarder les certitudes sur lesquelles ils ont bâti leur existence.

Bien plus que l’action, quasi inexistante, ce sont les échanges verbaux qui constituent le nerf de la pièce, instaurant un véritable champ de bataille moral où chaque réplique, à couteau tiré, met à nu les mécanismes de défense et de justification intime qui structurent les personnages. À mesure que leurs antagonismes se dévoilent, le drame révèle la difficulté de regarder son propre parcours en face et d’y démêler ce qui relève du choix, de la contrainte ou de l’aveuglement. Le brocanteur Solomon, figure à la fois comique et clairvoyante, agit comme un contrepoint qui dégonfle les illusions et rappelle que la valeur des choses – mais aussi d’une vie – n’est jamais celle que l’on croit. Ainsi, les deux actes progressent, non vers une résolution, mais vers un dessillement progressif, où chacun doit affronter la part de vérité dont le déni l'avait jusqu'ici protégé. 

Combinant dialogues au scalpel, profondeur psychologique et lucidité morale, Le Prix expose brillamment ce qui travaille ses personnages : les choix que l’on croit faire, les concessions auxquelles on se plie et les récits que l’on construit pour donner sens à son cheminement. La pièce démonte ces fictions personnelles une à une, jusqu’à laisser apparaître ce qui, derrière les justifications et les silences, a réellement motivé une existence. Ce qui reste alors n’a rien d’un verdict : seulement la matière brute d’une vie, débarrassée des leurres que l’on s’invente. (4/5) 

jeudi 29 août 2024

[La Rochefoucault, Louis-Henri (de)] Les petits farceurs

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les petits farceurs

Auteur : Louis-Henri de LA ROCHEFOUCAULT

Parution : 2023 (Robert Laffont)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsque Paul le provincial rencontre Henri le Parisien, c'est l'amitié immédiate. Ils sont étudiants et s'imaginent des destins flamboyants. Devenu un journaliste dilettante, Henri découvre les arrière-cuisines de la presse et de l’édition. Paul publie un premier roman ambitieux – que personne ne lit. Malgré cet échec, un éditeur rompu à tous les coups lui propose d'écrire dans l'ombre les best-sellers des autres. Mais peut-on prêter sa plume sans vendre son âme ? 
Dans un Paris dont la cruauté pousse à la mélancolie ou au détachement, même l'amitié est mise à l'épreuve ; tout autant que l'amour, dernier carrefour des illusions. Paul et Henri s'étaient rêvés grands écrivains, ils ne seront jamais que de petits farceurs...

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Louis-Henri de La Rochefoucauld est journaliste et écrivain. Il a publié Mémoires d'un avare, La Prophétie de John Lennon, Le Club des vieux Garçons, La Révolution française et Châteaux de sable.

 

Avis :  

Les temps changent mais la comédie humaine demeure. Déclinaison contemporaine des Illusions perdues de Balzac, cette comédie enjouée et désenchantée dresse une satire féroce du monde de l’édition et de la presse.

A la mort de son ami Paul Beuvron, Henri d’Estissac, journaliste d’un magazine branché, se retrouve le légataire de ses documents personnels. Ramené à ses souvenirs de leur rencontre en classe préparatoire littéraire, alors qu’ils débordaient encore d’ambitions quand à leur avenir, il se met à retracer leurs parcours respectifs, lui d’abord pigiste puis précaire plumitif pour une revue culturelle provocatrice et décalée – le double aisément reconnaissable de Technikart où collabore l’auteur –, Paul, écrivain génial d’un roman monumental resté confidentiel, bientôt réduit à produire à la chaîne les best-sellers signés par d’autres et à servir de prête-plume à un ministre dépravé.

N’en déplaise à leurs nobles idéaux littéraires, Paul et Henri se heurtent bien vite à une réalité : « Le monde des lettres ne jure plus que par les chiffres. » Industrie soumise comme une autre aux diktats de la rentabilité commerciale, l’univers feutré de l’édition gère la littérature en marchandise et les auteurs comme des marques. Tant pis pour le génie littéraire trop souvent invendable, ce qu’il faut, ce sont des « moyens de palper », de « l’artillerie lourde », « des blockbusters littéraires » capables de « bombarder les librairies » en fin d’année et de « bousiller la concurrence en mode bulldozer ». Pour ces grandes manœuvres, bien des coups sont permis et, avec le piquant sans méchanceté d’une lucidité pleine d’humour, la satire s’en donne à coeur joie, décrivant savoureusement cuisines et arrière-cuisines, de l’édition mais aussi de la presse, des prix et de la critique littéraires.

En familier de ces milieux, l’auteur ne se dépare jamais du plus parfait réalisme et, captivé autant qu’amusé par le sens de la formule qui égaye chaque page de la succulence et de la justesse de ses trouvailles, l’on se régale de ce roman drôle et cruel qui pousse la facétie jusqu’à paraître en pleine rentrée littéraire. Entamé sur cet exergue emprunté à Balzac : « tu pourras être un grand écrivain, mais tu ne seras jamais qu’un petit farceur », cette tragi-comédie est aussi un requiem pour les illusions perdues d’un écrivain maudit. « Les maudits ne mènent pas la grande vie. On ne peut pas avoir le spleen et l'argent du spleen. » (4/5)

 

Citations : 

Nous nous étions rencontrés en 2003 en classe préparatoire, où notre entente avait été immédiate. À certains égards, je le voyais comme un frère, voire un double – à ce détail près qu’il était moins désinvolte et plus désenchanté que moi, et surtout infiniment plus doué. Mais la vraie différence entre nous, la voici : en provincial motivé, Paul tenait à tout prix à réussir alors que, en Parisien blasé, il ne me déplaisait pas d’échouer pourvu qu’il y ait eu du bon temps. L’expérience intérieure et l’émotion vécue m’importaient plus que le résultat des courses. Nous voulions découvrir un jour ce qu’il y a derrière le rideau de la vie courante, aller de l’autre côté – mais où, ça, nous ne le savions pas. Nous n’étions pas des mystiques, aussi la foi ne nous a-t-elle pas permis de passer du monde visible au monde invisible. Jeune homme, Paul parlait de montagnes poétiques, d’un Everest accessible par la face nord de la littérature. Je ne comprenais pas tout à son charabia. À l’arrivée, il n’a pas atteint les paradis perdus aux neiges éternelles : il s’est faufilé par l’entrée des artistes et n’a exploré que les coulisses de l’industrie culturelle, puis celles du pouvoir. Il a beaucoup travaillé, en a été déçu.
 

« J’ai un article qui saute dans notre numéro à paraître fin août. Ça libère une page. Ton ami, là, Beuvron, tu ne veux pas l’écarteler ?
— Ce ne serait pas très sympa…
— C’est vieillot, son truc, un exercice de style prétentieux, on dirait le livre d’un centenaire. Tu ne trouves pas ?
— Ne fais pas de jeunisme : ils ont leurs qualités, les livres de centenaire.
— Avant-garde ne peut pas défendre ça. Pense un peu à toi : l’éreintement est une gymnastique de l’esprit. Si tu veux progresser, tu dois en commettre de temps en temps. Et puis tu lis Le Figaro, je crois ?
— Quel est le rapport ?
— Je ne t’apprendrai pas la phrase de Beaumarchais qui sert de devise au journal : “Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur.” Si tu ne t’octroies pas toi-même régulièrement le droit de flinguer, tes compliments ne vaudront plus un clou. On ne te prendra pas au sérieux. On dira de toi que tu n’es qu’un robinet d’eau tiède. C’est ça que tu veux être dans la vie ? Tu veux qu’on écrive ça sur ta pierre tombale : “Henri d’Estissac, 1985-…, profession robinet d’eau tiède” ?
— Mon ami Beuvron ne va pas comprendre, il trouvera ça dégueulasse…
— Oh, c’est mon quotidien… Me faire enguirlander par les éditeurs et les labels… Rien de grave en vérité : tant qu’ils ont besoin de nous, ils finissent toujours par revenir. C’est du catch, la critique : tout est faux. Quant à ton Paul, tu lui expliqueras que c’est pour son bien, qui aime bien châtie bien, etc. Et surtout tu lui préciseras que c’est excellent pour sa promo.
— Comment ça ?
— Regarde toutes ces piles sous lesquelles on croule… Comment tirer son épingle du jeu ? Comment survivre ? Comment exister ne serait-ce qu’une seconde ? Si tu assassines proprement ce Beuvron, ça fera parler. Par esprit de contradiction, d’autres voudront le soutenir. Nos ennemis seront ses amis. 
 

En plus d’être d’une susceptibilité et d’une fierté de coqs, les écrivains sont d’une confondante naïveté. Si ces dindons connaissaient l’envers du décor, les éditeurs qui jouent avec eux comme avec des pions jetables, les critiques qui ne liront jamais leurs livres et se moquent d’eux dans leur dos, leurs amis proches qui déblatèrent au cours de dîners auxquels eux ne sont plus conviés… Il me semble que ça leur ferait du bien d’ouvrir les yeux – mais peut-être que ça les anéantirait.
 
 
« J’aime beaucoup ce que vous faites, cette littérature expérimentale incompréhensible pour les non-initiés, mais vous devez comprendre que ça ne nous nourrit pas. Dans l’édition, on ne vit pas d’amour et d’eau fraîche. Il faut inventer des moyens de palper.
— Et ?
— Et avec vous, par exemple, je ne palpe pas du tout.
— Avec qui palpez-vous ?
— C’est tout le problème, justement… Des auteurs avec lesquels on perd un tas d’oseille, on en trouve partout, ce n’est pas ça qui manque ; mais des auteurs avec lesquels on palpe, ça on en cherche désespérément. Et là, j’en ai signé un.
— C’est secret ?
— Plus ou moins… Je vais vous le confier car je veux vous mettre dans la boucle : il s’agit de Patrick Rossi.
— Vous rigolez ? Rossi chez Marcillac ?
— Ça vient du groupe… Ils m’ont aidé à avoir le Goncourt ; en échange, je dois m’occuper du dossier Rossi. Rossi a des tirages mirifiques mais souffre d’un vrai déficit d’image – tout le monde le prend pour un péquenaud, pour dire les choses franchement. Il est en quête de crédibilité littéraire, onction divine que nous pouvons lui apporter.
— Ne risquez-vous pas de vous décrédibiliser par la même occasion ?
— Oh, Marcillac est une maison bien assez ancienne pour encaisser le choc… »
Le pacha pachyderme a tiré sur son cigare avec la sérénité de celui qui en a vu d’autres. La décoration de son bureau n’était pas constituée de bibelots achetés la veille dans une boutique à la mode. Il avait sur sa table d’épais livres de comptes des années 1850. Et derrière lui, sur une étagère, on voyait quatre bustes en bronze : ceux de Liancourt, Guyon, Combreux et Blanzac – le mont Rushmore des éditions Marcillac, à défaut d’être celui de la littérature française du xixe siècle.
« Vous, à titre personnel, vous aimez les livres de Rossi ?
— Si je devais ne serait-ce qu’apprécier ce que je publie, cela ferait longtemps que j’aurais fait faillite… Tout éditeur qui se respecte juge épouvantable la majorité de sa production ! Rossi, c’est du petit polar sentimental à la mords-moi-le-nœud – aucun intérêt, mais ça marche.
— Et en quoi puis-je vous aider ?
— Vous ne devez pas vous en souvenir, mais l’an dernier il y a eu un canular autour d’une vraie-fausse candidature de Rossi à l’Académie française.
— J’avais suivi ça, en effet.
— Rossi, qui est un peu parano, a cru que ça venait de chez son éditeur, que quelqu’un s’y foutait de lui. Il a demandé la tête de plusieurs personnes, ça s’est envenimé, la situation n’était plus tenable. Le problème, c’est qu’il s’est brouillé à mort avec son éditeur, qui était, comment dire, très… interventionniste.
— Vous insinuez que Rossi n’écrit pas ses livres ?
— Moins fort ! Pourquoi tout le monde parle si fort dans cette maison ? Et ne commencez pas à casser du sucre sur le dos de notre prochaine poule aux œufs d’or. Les bonnes idées sont de Patrick, bien sûr, les meilleures phrases aussi. Et ses scènes, toutes ses si belles scènes… Patrick a une façon inégalable de camper ses personnages, de créer des ambiances. Il a par ailleurs un grand art de la construction et des dialogues qui font mouche. Cependant, oui, il a besoin d’un partenaire de jeu…
— Dois-je comprendre que vous me demandez d’être son nègre ?
— Son partenaire de jeu, je vous dis. Patrick a perdu toute confiance en lui, il faut l’épauler et le motiver. Qui peut le plus peut le moins : vous avez su pasticher Chateaubriand, vous saurez pasticher Rossi. Attention, toutefois : il faudra singer Rossi, mais en le tirant vers le haut.
 
 
On était au printemps et Emma Roche n’avait aucune cartouche pour la fin de l’année, pas le moindre best-seller potentiel, or on sait que le dernier trimestre est porteur pour les éditeurs, avec Noël en ligne de mire. Il fallait qu’elle trouve d’urgence deux ou trois « blockbusters littéraires », de l’artillerie lourde pour « bombarder les librairies d’ici décembre » et « bousiller la concurrence en mode bulldozer ». Mais c’était devenu si difficile, selon elle, les livres ayant de moins en moins le temps de s’installer…
Pompette, Paul lui a rétorqué que c’était une idée reçue. Dans la préface de la deuxième partie des Illusions perdues, Balzac écrivait que « par le temps actuel, un livre n’a pas six semaines à vivre » – des propos qui dataient de 1839 !
« Balzac ou pas, il n’empêche que les gens ont de moins en moins le temps de lire.
— Vraiment ?
— Les écrans ont remplacé l’écrit. »
Un autre lieu commun… En khâgne à Daniélou, nous avions été fascinés, Paul et moi, par une phrase de Diderot dans son Éloge de Richardson, ce texte sur le romancier anglais qu’il vénérait : « Chez un peuple entraîné par mille distractions, où le jour n’a pas assez de ses vingt-quatre heures pour les amusements dont il s’est accoutumé de les remplir, les livres de Richardson doivent paraître longs. » On était en 1761 ! « Il n’y avait pas alors autant de divertissements…
— Je suis sûr que, dès les années 1450, Gutenberg jugeait qu’on imprimait trop de livres.
— Le marché se rétracte et les leviers de croissance ne sont pas infinis… Avec en plus l’éclatement de la prescription, les libraires qui rament et la presse qui n’existe plus que pour trois ou quatre grand-mères… À l’heure actuelle, nous devons produire moins mais produire mieux. En étant omniprésents sur les derniers secteurs qui fonctionnent. Et en dénichant les nouveaux talents qu’on pourra pousser au firmament des ventes.
— Oh, ce n’est pas nouveau, Martin Marcillac voulait déjà faire du commerce en 1835, les éditeurs n’ont jamais été des enfants de chœur… »
 
 
« Le gang des pastiches » : l’expression était d’Emma Roche, ravie d’avoir trouvé en Paul l’alter ego parfait pour exécuter ses vils coups marketing. Malgré sa jambe raide, il faisait preuve d’une assurance surprenante. Dans son bel appartement de la cité de Varenne, une bibliothèque à échelle ornait le salon. Paul y avait aligné une intégrale reliée de La Comédie humaine, les numéros du magazine Punch contenant La Foire aux vanités de Thackeray, la première édition des Caractères de La Bruyère et d’autres livres de collection. Une étagère entière était réservée à ses productions pour les autres. En démiurge au petit pied, il lui semblait fascinant de voir que tous les best-sellers de notre époque étaient signés par un seul homme : lui !
En vérité, qu’était-il ? Un ventriloque ? Un illusionniste ? Dans ce western que devenait l’édition, Paul se définissait en riant comme « un chasseur de primes », « un desperado littéraire », « un pistolero du traitement de texte ». Personne n’aurait osé le provoquer en duel dans quelque saloon. Qu’attendait le shérif ? Quand sortirait-on le goudron et les plumes pour cette fine gâchette qui tirait plus vite que son ombre, mais finirait par retourner son arme contre lui à force d’accepter tout et n’importe quoi ? Je n’osais lui dire ce que je pensais de lui : qu’il n’était qu’un larbin assurant des ménages.


 

mercredi 20 mars 2024

[Scott, Ann] Les insolents

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Les insolents

Auteur : Ann SCOTT

Parution : 2023 (Calmann Lévy)

Pages : 280

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

"À la sortie de la petite gare, en sentant la moiteur dans l’air et en voyant les palmiers sur le parking, elle a eu l’impression de débarquer dans un autre coin que le Finistère, quelque chose d’étrangement chaud, humide, enveloppant, et elle a su qu’elle allait être bien ici."

Alex, Margot et Jacques sont inséparables. Pourtant, Alex, compositrice de  musique de films, a décidé de quitter Paris. À quarante-cinq ans, installée au milieu de nulle part, elle va devoir se réinventer. Qu’importe, elle réalise enfin son rêve de vivre ailleurs et seule.
Après La Grâce et les Ténèbres, Ann Scott livre un roman très intime. Son écriture précise et ses personnages d’une étonnante acuité nous entraînent dans une  subtile réflexion sur nos rêves déçus, la solitude et l’absurdité de notre société contemporaine.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ann Scott est l’auteure, entre autres, de Superstars (Flammarion, 2000), Cortex (Stock, 2017) et La Grâce et les Ténèbres (Calmann-Lévy, 2020). Avec Les Insolents, son dixième roman, elle remporte le prestigieux Prix Renaudot en 2023.

 

Avis :  

Un temps colocataire de Virginie Despentes et longtemps figure des nuits techno-queer parisiennes, l’ex-mannequin et batteuse punk Ann Scott que son roman culte Superstars avait propulsée en 2000 porte-étendard de la Génération X et de la pop culture française, a tout quitté il y a une poignée d’années pour la solitude au plus secret d’un bout de côte bretonne. Dans ce dernier roman couronné du prix Renaudot 2023, elle met en scène son double littéraire, en quête de réinvention.

A quarante ans passés, Alex ne supporte plus sa vie parisienne : son logement étroit en plein coeur du Marais ; le tapage de son milieu branché où, compositrice de musique de film et ex-guitariste fan de Velvet Underground, elle ne s’entend plus créer ; ses amours compliquées, masculines et féminines, désespérément condamnées à l’impasse. Sans même prendre le temps de la visiter, la voilà qui loue une maison en Bretagne, prend le train en attendant que ses cartons la suivent, et entame une nouvelle et spartiate existence, seule à proximité d’un maigre hameau désert, à plusieurs kilomètres du moindre commerce alors qu’elle n’est pas motorisée, sans chauffage ou presque, mais au calme avec son jardin et le voisinage vivifiant de la mer.

Elle abandonne ses rares amis proches, tout aussi minés par le mal-être et pourtant à mille lieues de s’imaginer quitter le bitume parisien, mais, à l’heure où, jeunesse enfuie, s’impose le premier bilan d’une vie qu’elle aura voulu brûler par les deux bouts, à grands coups de déglingues, de passions et de défonces en tout genre, la solitude restant son bien le plus évident, autant qu’elle lui serve à renouer avec ses voix intérieures, pour son propre équilibre et pour sa création musicale. Si le ton est mélancolique, Alex fait preuve d’une résilience obstinée, contrairement à son amie Margot et à son nouveau voisin Léo à jamais la proie d’insurmontables démons intérieurs. « Les illusions sont faites pour être perdues », admet-elle. Alors, elle fait face à ses mille nouvelles servitudes quotidiennes, apprend à se contenter des petites choses : « La beauté est faite pour les gens qui ont le temps de l’absorber » et à se recentrer sur l’essentiel : « Il n’y a rien ici, rien d’autre que ce qui se passe en dedans ». Dans sa solitude bretonne, elle finit par se sentir moins seule que dans la foule parisienne. « Elle est entourée de tous les génies imaginables à chaque seconde. Il lui suffit de mettre n’importe quel disque, de plonger dans n’importe quel film, d’ouvrir n’importe quel livre. Elle parle à ses fantômes en permanence. »

L’autodérision se mêle à la mélancolie dans cette évocation très autobiographique des désillusions qui ont fait place aux rêves des « insolents », cette jeunesse festive éprise de liberté maximale qui, de punk attitude en révolution sonique, a fait la vitalité de l’underground culturel parisien des années 1980 et 1990. L’avant-garde a pris de l’âge et ne se reconnaît plus dans le Paris d’aujourd’hui. Non seulement les artistes d’alors, en tête desquels Ann Scott aime citer Lou Reed et Bowie, ont disparu, mais personne ne les remplace. « YouTube est rempli de centaines de milliers de guitaristes et de bassistes et de batteurs qui font des reprises et qui sont super doués, mais sans le truc avant-garde qui sidère ou l’émotion qui va scotcher toute une génération. Ils ont la technique mais rien de plus, et quand bien même ce serait le cas, pendant combien de jours ou d’heures une découverte nourrit avant qu’on passe à la suivante ? » « Il n’y a plus que la frustration d’essayer de faire de l’art dans une époque qui s’en fout », le pire restant sans doute à venir avec l’intelligence artificielle pour, sans génie, refondre l’existant à l’infini.

Roman intime des désillusions de l’auteur âgée de cinquante-sept ans, ce récit d’un exil volontaire loin de la scène parisienne est l’ultime révolte d’une artiste éprise de liberté, désespérée de voir les techniques numériques et les réseaux sociaux ronger peu à peu la création. Beaux objets techniques créés à la chaîne et sans âme par des machines – photographies, musiques et bientôt livres –, produits sitôt consommés, sitôt jetés et oubliés, qu’auront-ils encore d’artistique ? Alors, mieux vaut claquer la porte avant qu’elle ne se claque toute seule. « Elle ne reviendra que si l’art sauve de nouveau. Peut-être un jour, peut-être jamais. » (3,5/5)

 

Citations : 

Il n’y a que les jeunes artistes qui démarrent qui sont motivés pour mettre en ligne un tas de choses, saisir tout ce qui peut ressembler à une opportunité. Les autres sont perdus, ou sur pause, ou se sentent comme des reliques. Avoir un compte sur un réseau social sans être beaucoup liké, c’est comme la cage de l’animal au fond du zoo devant laquelle personne ne s’arrête. C’est la même violence que de jouer devant une salle vide, excepté que ce n’est pas uniquement en tournée, c’est tous les jours à chaque seconde. Les artistes ne sont pas uniquement suivis par des gens qui s’intéressent à ce qu’ils font, la majorité des followers est là par mode ou voyeurisme. Si ce qu’on poste ne les touche pas, ils zappent ou se désabonnent, pas intéressés de voir ce qu’on aime ou ce qui nous influence et pourquoi. C’est pour ça qu’elle a arrêté de poster, aussi bien sur Instagram que sur Twitter. L’internet a tout détruit. La haine, la jalousie, le mépris, la mauvaise foi, les critiques d’amateurs qui se transforment en procès, tout ça a bousillé le moral d’absolument tous les artistes qu’elle connaît qui à un moment ou à un autre ont eu un compte ici ou là. Et plus il y a de gens sans talent ou d’influenceurs qui deviennent des stars, plus l’aura des stars véritables décline, et même si les mômes de maintenant sont aussi excités d’aller voir Rihanna ou Beyonce qu’elle a pu l’être à n’importe quel concert dans les années quatre-vingt-dix, qu’il n’y ait plus d’estime pour les artistes est un désastre.
 

Elle sait que sa profession va disparaître. La vidéo va remplacer le vrai cinéma et ce ne sera plus de l’art, donc on n’aura plus recours à des artistes pour en composer les BO. Plus personne ne payera plus pour de l’art, il sera gratuit ou on s’en passera. Ce sera un hobby, rien de plus et les BO ne seront plus qu’un fond sonore exécuté à la chaîne. C’est déjà le cas sur Netflix, aucun des films ou des séries n’a jamais de morceaux renversants, tout au plus un générique d’intro qu’on finit par reconnaître quand on l’entend. Des réals qui savent faire du boulot bien fait, il y en a des tas, mais des types qui ont un univers et un style à part, il n’y en a pas des masses, et tout le monde veut travailler avec ces quelques-là, et les places sont trop rares pour que la totalité de ceux qui sont vraiment doués puissent le faire.
 

Il n’y a plus que la frustration d’essayer de faire de l’art dans une époque qui s’en fout. 
 
 
Il marchait le long de l’écume et il en arrivait à la conclusion que tout manque de spiritualité, de dimension, d’humanité plus profonde, et sans doute que tout le monde le ressent, ce manque, quand on n’est pas distrait par les écrans. C’est pour ça qu’il relit Victor Hugo en ce moment, par besoin de héros qui inspirent, des héros symboliques avec des valeurs. Enfant, il entendait dire que la société progressait, mais c’est faux. C’est toujours la même soif de violence avec le même besoin de trouver quelqu’un à blâmer. Le quotidien devient plus luxueux ou plus confortable et on n’a plus les pieds dans la boue mais on est toujours des bêtes qui exploitent la faiblesse. Peut-être que finalement il n’y a ni bien ni mal ni paradis ni enfer ni karma, et que les raisons de ne pas faire de mal aux autres sont minces. La recherche d’harmonie, de noblesse d’âme, d’esthétique, tout ça est parti à la poubelle. Quiconque ne trouve pas le monde ou l’existence atroces vit dans une grotte. Il sait que s’il disparaît, faute d’avoir une femme et des enfants, l’argent qu’il a de côté ira forcément à sa mère. L’ironie. Elle qui a cessé de se comporter comme une mère le jour où elle a compris qu’il allait grave bien gagner sa vie. Mais peut-être que les petites communautés vont s’en sortir. Dans une communauté, chacun a un rôle, chaque chose a un sens et on a envie de faire des efforts pour que les gens qu’on connaît vivent le mieux possible. Mais quand on n’a pas le sentiment d’appartenir à quelque chose, il y a peu de chance qu’on se batte pour une cause. Si on ne se sent pas considéré par l’humanité en général, si on est tous insignifiants et interchangeables, pourquoi on s’emmerderait à avoir de la considération pour son prochain et son bien-être. La globalité est bien trop vaste. Notre prochain, tant qu’on ne le voit pas, il peut crever à boire de l’eau polluée, rien à foutre. C’est comme la viande. Tant qu’on ne voit pas l’animal mort, pas de problème. On achète des steaks hachés sous vide pour que l’inconscient ne fasse pas de lien. Comme à Auschwitz, pas de lien, toutes les choses qui conduisaient à la mort étaient séparées. Pas la même personne qui faisait descendre les gens des trains, qui les menait aux fours, qui appuyait sur les boutons, qui récupérait les chaussures et les lunettes. Successions de mini tâches d’une énorme machination qui conduit à l’annihilation, et tout le monde planqué derrière la responsabilité collective alors qu’elle était aussi individuelle. Quand tout est compartimenté, on ne fait que tondre des cheveux ou sortir sa carte bleue pour payer le steak.


Tout a un sens et une fonction sauf l’être humain. Tout était déjà là avant nous. Les animaux et la nature ont besoin les uns des autres mais l’humain ne sert qu’à lui-même. Donc il peut disparaître. C’est ce que les mecs de la tech montrent tous les jours à force de construire un monde numérique. Si on est une espèce qui détruit la planète, peut-être qu’on est un accident et qu’on n’aurait jamais dû voir le jour.


 

dimanche 16 octobre 2022

[Page, Alexandre] Une vie d'artistes

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Une vie d'artistes

Auteur : Alexandre Page

Parution : 2022 (Auto-édition)

Pages : 350

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

« Les lauriers de la gloire se fanent vite. » Philéas Chasselat, peintre au succès déclinant en fait l’amer constat lorsque l’inspiration le fuit et que sa bourse se vide. Clémence Soyer, jeune artiste ambitieuse, est encore inconnue mais aspire à la renommée dans le Paris bouillonnant de la Belle Époque. Mis sur le chemin l’un de l’autre, ils vont affronter l’hypocrisie de la société, les déconvenues si nombreuses de la vie d’artiste et tenter, malgré les revers, de triompher ensemble.

A la fois roman sentimental et historique, réflexion sur les aspirations individuelles et les exigences d’un monde étriqué,
Une vie d’artistes interroge sur les libertés et la dépendance du créateur, sur ses rêves de gloire et ses désillusions, sur les fragilités du couple et sur "l’amour médecin". 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Alexandre Page est né en 1989 à Clermont-Ferrand. Docteur en histoire de l’art, auteur d’une thèse sur le graveur-illustrateur Léopold Flameng (1831-1911), il poursuit aujourd’hui ses recherches sur l’estampe et la peinture du XIXe siècle.

Passionné par l’écriture, il décide après sa thèse de se consacrer à la rédaction de Partir, c’est mourir un peu, roman narrant les dernières années de l'Empire russe et finaliste du prix du Jury des Plumes francophones 2019 présidé par Aurélie Valognes. En 2020 il publie son 2e roman, Abyssinia, diptyque d'aventure historique en Afrique de l'Est.

Lecteur assidu, il puise notamment son inspiration parmi les grands et petits maîtres de la littérature du XIXe s. Pour lui, un bon roman échappe à l’immédiateté de la mode. Il doit pouvoir se lire à n’importe quelle époque avec le même plaisir et réunir trois qualités primordiales : divertir, émouvoir et enrichir le lecteur.  

 

Avis :

En plein dégrisement après un succès qui lui avait tourné la tête au point de lui faire délaisser ses pinceaux pour mieux courir les salons, le peintre Philéas Chasselat en est à pleurer les caprices d’une gloire éphémère quand il rencontre la toute jeune Clémence Soyer, impatiente de faire valoir son talent dans le monde artistique du Paris de la Belle Epoque. Séduits l’un par l’autre, ils vont se retrouver liés aussi bien sentimentalement que professionnellement, jusqu’à tenter une bien audacieuse association pour faire triompher leur art...

C’est Philéas qui nous relate au passé, dans une langue délicieusement ressuscitée de la fin du XIXe siècle, les affres de la création artistique, entre délicate éclosion du talent et de l’inspiration, et impitoyables lois du marché de l’art. Quand la critique juge davantage l’artiste que son œuvre, se fiant d‘abord au plumage plutôt qu’au ramage et n’élisant qu’un entre-soi sacrifiant aux codes de son temps, la valeur artistique se retrouve battue en brèche par des critères de conformisme, de mode et de politiquement correct, pesant sur la liberté et l’indépendance de création au profit d’un mercantilisme sclérosant. Alors sans la reconnaissance de ses pairs, aujourd’hui sans appui marketing, il est bien difficile, si ce n’est impossible, de percer. Et lorsque le succès est au rendez-vous, l’artiste se retrouve emporté dans un tourbillon d’obligations représentatives à des années-lumière de l’ascèse créative.

En cette fin du XIXe siècle, les femmes-peintres font particulièrement les frais des préjugés. Alors qu’exclues de l’Ecole des Beaux-Arts, elles peinent à se former dans des cercles privés, on les renvoie aux genres considérés mineurs – comme l’aquarelle, « art frivole et superficiel » adapté à leur nature –, attendant qu’elles se cantonnent aux quelques sujets jugés à leur portée :  « bouffées florales » ou « merveilles de nos provinces rurales ». En gros, les femmes peuvent peindre les vaches ; les hommes, eux, se doivent de choisir des sujets sérieux, le hussard en étant l’archétype puisque la peinture militaire, extrêmement codifiée bien sûr, reçoit alors tous les honneurs.

Jouant des heurs et des malheurs de ses deux personnages dans une intrigue, qui, pour être prévisible, n’en tient pas moins agréablement le lecteur en haleine et pourra, d’une certaine façon, trouver un prolongement dans le domaine de la création littéraire avec Quelque chose à te dire de Carole Fives, Alexandre Page suscite une réflexion aux extensions très actuelles sur la primauté de l’oeuvre sur l’artiste, trop souvent mise à mal par le goût du lucre et par le culte de la célébrité, le souci de plaire laissant alors libre champ à la médiocrité normative. Dommage toutefois que ce livre aussi intéressant que plaisant n’ait pas bénéficié de la relecture de correcteurs plus attentifs : ses coquilles par dizaines finissent par discréditer une écriture par ailleurs d’une qualité indéniable. (3,5/5)

 

 

Citations :

Si Clémence envisageait d’exposer dans la section paysage, nature morte, animaux et fleurs, je ne douterais pas un instant de son succès, à la condition qu’elle fasse les vaches aussi bien que les hussards. Ce serait un portrait, pourquoi pas, mais la peinture d’histoire, c’est autre chose. À la rigueur, nous parlerions de sujets religieux, les femmes y ont une expertise reconnue, nous parlerions de sujets féminins, mais la peinture de guerre… Dans cette section, on ne refuse pas seulement les œuvres manquées, les croûtes médiocres, d’ailleurs, on les accepte trop souvent. Non, il faut conserver la noblesse de cette section, conserver son héritage, sa prééminence dans la hiérarchie picturale, et tu sais à quel point les temps actuels sont troubles. Alors, quand bien même le jury comprendrait des professeurs de l’Académie Julian, je doute que ces professeurs, dans leur rôle de jurés, aient pour autre but que de préserver cette prééminence et de refuser, en conséquence, l’envoi d’une femme. Imagine donc les titres de presse, tous se focaliseront sur cette excentricité. Ça fera ombrage aux artistes récompensés, et la presse conservatrice, celle qui défend ordinairement le Salon, fera de gros titres moqueurs. L’armée elle-même pourrait gloser ! Non, le jury ne voudra pas de ce brouhaha autour d’une artiste en jupon, car c’est ainsi qu’on l’appellera. Certains se demanderont si à force de peindre des femmes, nos Bouguereau, nos Bonnat et nos Baudry ne sont pas tombés dans les reîtres du beau sexe. Retenir une femme dans la section noble du Salon serait perçu comme l’avènement de ce règne du médiocre que certains esprits voient instaurer à courte échéance. Ce n’est pas ma manière de voir, et je dois dire que si je doutais jusqu’alors des capacités d’une femme à se saisir de la chose militaire, je ne suis maintenant plus aussi sceptique. Néanmoins, l’espoir que sa bataille soit admise au Salon est mince. Je serais moins pessimiste s’il s’était agi d’une Jeanne d’Arc à Compiègne ou d’une Sainte Geneviève défendant Paris, mais là, je crois que c’est demander trop de progressisme à notre élite artistique ! 
 

Un jour, une précieuse a dit que le flirt est l’aquarelle de l’amour, un art frivole et superficiel, quand le véritable amour est une chose sérieuse et profonde.
 

Mais ce fut alors que la gloire m’étouffa sous tout ce qu’elle apporte avec elle. On la cherche, mais on ignore souvent le cortège qui l’accompagne inévitablement, cortège auquel on ne peut se soustraire comme on le voudrait, surtout lorsqu’on est grisé par l’ivresse procurée. Je rencontrais les dames galantes, je pouvais jouer à la table du Paris mondain qui m’invitait sous des ors nouveaux, qui me faisait asseoir sur des fauteuils de soie, qui jetait des dés d’ivoire incrustés d’ébène. On me voulait, on me réclamait, on me désirait, et ce fut ainsi que ma vie devint mondaine, lascive, oisive, et qu’il m’était de plus en plus pénible d’apprécier le silence de mon atelier, la solitude, le décorum de « foire à tout » qui constituait cette pièce où j’entassais les moulages, la militaria, les pinceaux et les toiles. L’année suivante, je n’exposai pas, ni celle qui suivit, à celle d’après encore j’exposai parce qu’il le fallait bien. On m’avait presque oublié déjà mais pas complètement, et j’aurais pourtant préféré être un anonyme, car la presse massacra mon vilain tableau. J’en aurais pris ombrage si je n’avais su au fond de moi qu’elle avait raison de l’éreinter. La composition n’était qu’un vaste désordre, mes couleurs verdâtres, le réalisme fantasque. Je pris un soufflet, mais il était mérité et il me soufflait d’autant plus que j’avais été porté aux nues. Invité partout, je le fus moins après cela, et j’avais oublié à force de fréquenter un monde de fortunes héréditaires et de rentiers que je n’appartenais pas vraiment à ce monde. L’argent ne tombait pas du ciel, il me fallait travailler pour le gagner, et les fortes sommes qui m’étaient échues soudainement finirent par se volatiliser.
 
 
Comme je la regardais faire et qu’elle avait mis à profit mes conseils, je me sentis pris dans un paradoxe. J’étais capable de donner des conseils habiles que je n’appliquais plus moi-même. Mais après tout, derrière chaque grand écrivain, il y a un professeur de lettres qui bien souvent n’a jamais écrit de chef-d’œuvre.


Elle me parla avec entrain d’une école de sculpture qu’une de ses consœurs qui passait pour une « féministe » dans le milieu artistique voulait ouvrir dans son propre appartement, avenue de Villiers. Il s’agissait d’Hélène Bertaux dont je devais entendre régulièrement le nom par la suite, et que je découvris presque ce jour où Clémence m’en parla. Cela lui procurait beaucoup de satisfaction, car elle sentait un mouvement général qui, selon elle, serait profitable aux femmes artistes :
— Voyez-vous, on dit les femmes moins inspirées et compétentes que les hommes, mais Montesquieu a bien décrit le problème, entre hommes et femmes, si l’éducation était égale, alors les forces le seraient aussi ! C’est avec de telles écoles qu’on verra bien que le talent n’a pas de sexe.
Je ne la contredis pas. Pour ainsi dire, elle prêchait un convaincu. Même si je ne m’étais jamais profondément penché sur la question, j’avais assez de logique pour savoir qu’en interdisant aux femmes le conservatoire ou l’École des beaux-arts, le combat était inégal.


(…) nous allions parfois au Louvre, visiter les chefs-d’œuvre et contempler, devant les Murillo et les Vélasquez, les légions de copistes qui rappelaient des souvenirs à Clémence. Elle n’avait pas été copiste au Louvre, mais copiste à Lyon, copiant tout ce qu’elle pouvait jusqu’à ce qu’elle fût capable de s’émanciper et de se satisfaire de ses propres compositions. Elle me confia que si elle avait été copiste au Louvre, elle y aurait sûrement habité, ce qui était presque le cas des copistes qui nous environnaient. Il faisait froid, alors ils plantaient leur chevalet près des bouches de chaleur, et comme il y avait des banquettes rouges moelleuses, ils s’y allongeaient pour se reposer, et comme il y avait beaucoup de jeunes femmes parmi ces copistes, leurs mères n’étaient jamais loin et tricotaient en gardant un œil sur leur progéniture. Il y avait beaucoup de filles d’officiers parmi elles, orphelines de père et filles de veuve, qui pour avoir reçu une sommaire formation artistique utilisaient leur « art » pour réaliser des copies qu’elles proposaient aux visiteurs. La médiocrité dominait plus que l’art, et le spectacle de ces femmes aux mains sales, s’usant les yeux tout le jour pour produire de malheureuses croûtes qui devaient les aider à arrondir la maigre pension de leur veuve de mère contrastait fort avec l’opulence des chefs-d’œuvre qui pendaient aux cimaises. Ce spectacle pathétique ne laissait pas Clémence si sereine qu’elle aurait pu l’être lors de nos visites, et au salon hollandais, comme les tableaux étaient plus petits, les copistes étaient presque totalement absents, ce qui la déridait un peu. Je lui dis un jour, pour la réconforter sur le sort de ces malheureuses, que l’État leur commandait beaucoup de copies pour décorer les institutions provinciales à bon compte et répandre les « chefs-d’œuvre » auprès des populations les plus lointaines, jusque dans les colonies, ce à quoi elle me répondit :
— Philéas, si l’État permettait à ces femmes de perfectionner leur art à l’École des beaux-arts plutôt que de les laisser à faire des copies médiocres contre quelques francs, il se montrerait réellement généreux à leur égard. 


Bien sûr, figurer au livret du Salon était, surtout à cette époque, le début de la gloire, le premier pas du cursus honorum qui conduisait tantôt à la Légion d’honneur, tantôt à l’Institut, et si seuls les meilleurs parvenaient jusqu’à ces hauteurs, apparaître dans le livret du Salon suffisait à ne plus être rien ; à ne plus être un peintre du dimanche. Mais elle était jeune, très jeune, trop peut-être, les opportunités ne lui manqueraient pas si celle-ci lui échappait. Puis elle n’était pas comme d’autres, toute sa vie n’était pas suspendue à sa carrière d’artiste. Au moment où je réconfortais ma femme assise sur un sofa de velours, je savais que d’autres peintres lisaient avec la même fébrilité la composition du jury du Salon depuis leur mansarde ou un cabaret borgne, assis sur des chaises à trois pieds, espérant être exposés au Salon et ne plus avoir à manger de la vache enragée. Je n’avais pas connu ces extrêmes, mais j’avais connu des artistes qui les avaient vécus, et certains qui ne s’étaient jamais remis d’un refus.


Bien sûr, ce n’était que le début de nouvelles longues semaines d’angoisse à attendre de savoir si l’œuvre allait susciter l’intérêt, la curiosité, l’indifférence ou le rejet du public et de la critique, si elle finirait récompensée ou dans un placard, mais lorsqu’on apprend que l’on figure au Salon, on apprend en même temps que l’on sera exposé avec les maîtres qui ont fait notre admiration, sur des cimaises prestigieuses, sous des regards qui, intéressés ou dédaigneux, seront ceux du Tout-Paris, à commencer par celui du président de la République. C’est une gloire qui consacre chaque année plusieurs milliers d’artistes dont l’essentiel n’en connaîtra pas d’autres, mais dans un monde aussi difficile et ardu que l’art, où les efforts sont aussi grands que la reconnaissance est rare, elle apparaît grandiose au jeune artiste, et plus encore lorsqu’à la manière de Clémence, elle n’arrive pas comme une évidence.


Ce n’est pas la première fois qu’une représentante du beau sexe ose la peinture d’histoire, et celles qui s’y essayent le font par vocation à n’en pas douter, mais pourquoi diable leur donner la vocation alors qu’elles n’ont ni l’expérience ni le tempérament, et pourquoi diable le jury persiste-t-il à les exposer aux regards ? Une femme donne la vie, elle ne sait peindre la mort. Une femme ne connaît de la guerre que ce qu’elle voit au théâtre et lit dans les livres, peut-on l’imaginer peindre une bataille, et pourtant, c’est là le sujet qu’a choisi Mme Clémence Chasselat pour sa grande machine qui, pour être sa première, sera, souhaitons-le, sa dernière ! (…)
Je n’en dirai pas davantage, il ne revient point à un homme de salir une femme qui a la vocation, mais pourquoi donc ne pas prendre exemple sur Mme Madeleine Lemaire qui nous gratifie chaque année de bouffées florales avec le talent qu’on lui connaît, ou sur Mme Rosa Bonheur qui, absente cette année, nous entraîne à sa suite dans les merveilles de nos provinces rurales ? Que Mme Clémence Chasselat peigne ce qu’il est dans sa nature de peindre et elle pourrait bien être la gloire de son époux, époux qui à cette heure, osons le dire, serait futé de lui confisquer son pinceau pour l’honneur de son nom.


La presse ne disait presque rien du tableau, et lorsqu’elle disait, elle médisait, et dans ce cas, il était aisé de deviner que l’on parlait moins de l’œuvre que de son exécutante. La médiocrité du tableau tenait dans la prétendue impossibilité de l’artiste à comprendre son sujet. C’était là ce que je redoutais et que Clémence avait imaginé pouvoir surmonter avec son talent seul, or, si le jury avait accepté l’œuvre, la presse se permettait de gloser allégrement sur l’hybris de mon épouse qui s’essayait à des sujets trop élevés pour son sexe.


(…) je conçus l’idée d’exposer directement dans mon atelier. Plus exactement, d’exposer dans le salon de réception et de répandre la nouvelle dans la presse. L’exercice était déjà commun à cette époque, la visite aux ateliers d’artistes était devenue une mode et un type de sortie fort apprécié. Les amateurs d’art aiment voir les coulisses de la création, et quelle plus belle manière de les découvrir qu’en visitant l’atelier du créateur ? Les artistes installés avaient assez de notoriété pour faire de leurs ateliers des galeries d’art courues, et même des salles de spectacles, de concerts, de théâtre, car rien n’est trop beau pour donner à des clients ordinaires le sentiment de privilèges extraordinaires. Je commençais seulement dans l’exercice et je prévoyais une petite réception musicale et dansante, assez légère et divertissante pour susciter chez le visiteur l’envie d’acheter, mais sans trop d’artifices qui les auraient détournés de l’objet de leur visite.


— Oh, ils ont acheté, c’est vrai, lui dis-je, et j’en suis ravi, mais aucun d’eux n’imagine que cet art est digne de moi. Ils ont acheté parce que c’est joli, mignon, mignard aurait dit les plus précieux, mais ils pensent que c’est un art paresseux, un art d’artiste dilettante qui s’amuse, l’art d’un peintre qui procrastine en se livrant à des travaux de seconde main. Pour l’heure, ils ne me jugent pas durement, car après tout, même Édouard Detaille fait de l’aquarelle, même le grand Meissonier pour se détendre, seulement, eux reviennent à la grande peinture d’histoire le lendemain et on leur pardonne leurs « vacances ». Moi, c’est cela que j’aime peindre à présent, c’est cela que je veux peindre. Je ne veux plus peindre de batailles, de soldats. Mais je crains que l’on me reproche toujours de faire moins lorsque jadis j’ai pu faire plus, comme on te reprochera toujours de vouloir faire plus lorsqu’une femme ne peut que faire moins.


Je crois qu’ils la firent réfléchir sur ce que nous avions à espérer l’un et l’autre de cette société injuste qui décidait pour l’artiste de la place qui devait être la sienne, et sur les solutions possibles pour échapper au destin qu’elle voulait tracer pour nous. Je voulais peindre des arbres et des ruisseaux, on réclamait de moi des batailles et des soldats. Elle voulait peindre des batailles et des soldats, et on réclamait d’elle des arbres et des ruisseaux. Moi, car j’étais un artiste médaillé, un espoir de la grande peinture d’histoire qui avait trop promis, elle, car elle était condamnée à ne jamais être assez virile pour peindre convenablement les combats des hommes. Nous n’étions pas des artistes à notre place (…)


Elle avançait peu et elle sortait plus souvent insatisfaite qu’heureuse des longues heures laborieuses passées devant sa toile monumentale. Elle vivait ce que vivent tous les artistes qui font ce qu’ils n’aiment pas faire, mais le font car le public l’exige d’eux.


La gloire est une chose étonnante. Elle peut traverser les siècles, les millénaires parfois, et pourtant, elle peut s’enfuir et revenir en un instant aussi volatile que la constance des hommes. Il ne m’avait pas fallu une vie pour la perdre, et il me suffisait d’une œuvre pour la retrouver en des proportions plus grandes encore que jadis. 


Durant ses voyages en Afrique, il avait vu un animal que l’on nomme caméléon, et il comparait l’artiste moderne à cette créature capable de s’adapter à son environnement :      
— Quand l’artiste tient un sujet, me dit-il, il doit d’abord savoir pour qui il travaille. L’État, l’Église, un citoyen, mais encore un citoyen français, un américain, un russe, un anglais, mais encore un bourgeois ou un aristocrate descendu en ligne directe de Clovis ou de Guillaume le Conquérant. Est-il catholique, protestant ou juif ? Tout cela importe, car sans cela, votre œuvre peut déplaire à un point que vous n’imaginez même pas, et cela, parfois pour un centimètre carré de peinture dans une toile monumentale. Croyez-en mon expérience, le succès ou l’échec d’une toile tient toujours à un détail que l’on pense anodin. On m’a dit un jour qu’un jeune artiste sans le sou était devenu richissime parce que le visage d’un de ses personnages dans une scène de bal avait rappelé à un grand-duc les traits d’un amour de jeunesse ! C’est à cela que tiennent nos vies ! 


Il fallait serpenter, ruser, roublardiser pour s’élever dans le monde de l’art, contraindre sa nature aux exigences des autres (…)


 

mercredi 4 mars 2020

[Chavassieux, Christian] Noir canicule






 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Noir canicule

Auteur : Christian CHAVASSIEUX

Editeur : Phébus

Année de parution : 2020

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Nous sommes en 2003. Lily est taxi. Elle accompagne un couple de vieux agriculteurs sur la route de Cannes, en pleine fournaise. Et si la canicule se prolongeait indéfiniment ?
Sur l’autoroute, les bolides klaxonnent de loin, fusillent le rétroviseur d’appels de phare et passent en trombe. À mesure que la température monte, les personnages se dévoilent, entre amour et violence. Lily songe à sa plus grande fille, Jessica, que l’adolescence expose aux premières déconvenues sentimentales. À son ex-mari, qui l’a quittée pour une femme plus jeune. À leurs anciens jeux érotiques...
Il y a quelque chose de pourri dans l’atmosphère. La vie semble se résumer à une peur de souffrir. Et le lecteur est loin d’imaginer ce qui l’attend…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1960, Christian Chavassieux vit près de Roanne, sa ville natale. Auteur de Mausolées paru aux Éditions Mnémos en 2013, il aborde des domaines aussi variés que le théâtre, la nouvelle, l’essai, la chronique quotidienne sur son blog, la poésie, et les écrits sur l’art. L’écriture est pour lui le terrain d’un engagement.

 

 

Avis :

Alors que la canicule écrase la France de 2003, provoquant les décès que l’on sait, Lily emmène dans son taxi un couple de vieux agriculteurs, pour une longue course dans le Sud de la France. Sont ainsi amenées à se croiser plusieurs histoires toutes aussi noires les unes que les autres : entre vieillesse, maladie et deuils, entre déceptions amoureuses et solitude, mais aussi entre accidents et homicide, tout semble en effet aller de travers pour ces trois personnages et leurs proches.

Un sentiment d’étrangeté accompagne la lecture, perdurant longtemps après la dernière page. Il a fortement contribué à mon intérêt pour ce récit, piquant ma curiosité jusqu’à me faire dévorer ce livre en une soirée, et me laissant ensuite déconcertée et pleine d’interrogations. 

Tous les personnages sont crédibles, campés avec réalisme, et extraordinairement... ordinaires : en quelques phrases, l’auteur réussit à donner vie à des protagonistes qu’il vous semble connaître, comme s’ils étaient un échantillon de gens que vous pourriez croiser tous les jours, aux prises avec les mille tracas de la vie contemporaine. Leurs vies se croisent, se font et se défont, sans que d’habitude vous en sachiez jamais rien. Et pourtant… que de drames cachés derrière ces apparences bénignes.

Toute l’originalité du roman est dans son atmosphère délétère, comme si la canicule n’était qu’un des signes d’un délitement général, les personnages perdant d’abord imperceptiblement, puis de plus en plus désespérément, le contrôle de leur vie. Un insidieux malaise s’installe peu à peu, celui d’êtres humains mal dans leur existence, confrontés aux chagrins et aux désillusions, tentant péniblement de faire face, au prix de leur bonheur, de leur santé ou de leur innocence dans tous les sens du terme. 

Cette canicule a au final des accents vaguement apocalyptiques, ressentis dans leur chair et dans leur âme par des personnages atteints dans leur intégrité et leurs fondamentaux. Elle est la représentation au sens propre de leur surchauffe personnelle, dans un monde qui doute et se sent à la dérive, vers un inconnu inquiétant et dangereux. 

Etrange et dérangeant, voici un livre dont on sort pas indemne et qui laisse des questions plein la tête, tant cette histoire reflète le mal-être d'une société de plus en plus sujette à la peur, rationnelle ou non, de ne pas maîtriser son avenir. Un auteur à découvrir ! (4/5)

dimanche 1 décembre 2019

[Fante, John] Mon chien stupide







J'ai moyennement aimé

 

Titre : Mon chien stupide (West to Rome)

Auteur : John FANTE

Traductrice : Brice MATTHIEUSSENT

Parution : 1985 en américain,
                1987 en français (10/18)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un énorme chien à tête d'ours, obsédé et très mal élevé, débarque un soir dans la vie d'Henry J. Molise, auteur quinquagénaire raté et désabusé qui n'a qu'une envie : tout plaquer et s'envoler loin de sa famille qui le rend fou. Malgré l'affection d'Henry pour la bête, sa femme Harriet et ses quatre enfants restent méfiants à l'égard de ce canidé indomptable. Dans la coquette banlieue californienne de Point Dume, au bord du Pacifique, ce monstre attachant s'apprête à semer un innommable chaos. Un joyau d'humour loufoque et de provocation ravageuse.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

D'origine modeste, John Fante, fils d'immigrants italiens, né en 1909 à Denver (Colorado), fait très jeune ses premières gammes en écriture. Il montre ses textes à H. L. Mencken qui lui achète dès 1932 sa première nouvelle pour l'American Mercury, le prestigieux magazine qu'il dirige. Commence alors entre les deux hommes une amitié épistolaire qui durera plus de vingt ans. En 1933, son premier roman, La Route de Los Angeles, est refusé par les éditeurs et il lui faudra attendre cinq ans la publication de Bandini. Parallèlement, il fait ses débuts dans les studios de Hollywood où il participe, de 1935 à 1966, à la rédaction de scénarios d'une dizaine de films. 

Romancier autobiographe, Fante n'a jamais raconté dans ses romans qu'une seule histoire, la sienne. Celle d'un immigré de la deuxième génération, de son père, de sa mère, de ses frères et soeurs et de leurs voisins bavards et catholiques, italiens eux aussi. Il raconte également ses vagabondages à Hollywood, l'argent facile dans lequel on se noie, puis le choix de la pauvreté qui est celui de l'écriture. Tardivement révélé au public avec Pleins de vie, John Fante est mort en 1983.

 

 

Avis :

Rien ne va plus dans la vie du narrateur : l'écrivain en mal de succès est en pleine crise existentielle et aimerait bien tout plaquer pour une nouvelle vie en Italie, pays de ses parents et de tous ses rêves. A défaut, le voici coincé entre une épouse qu’il n’aime plus guère, quatre grands enfants révoltés en perdition, et un roman qu'il ne parvient pas à écrire. Surgit alors un énorme chien bien décidé à s'incruster chez eux, qui va bousculer le fragile équilibre de la famille.

Cette tragi-comédie publiée à titre posthume comporte de nombreux traits autobiographiques. L'auteur s'est amusé à dépeindre avec lucidité et dérision les mille tracas et médiocrités de son existence. Il nous entraîne dans une cascade d'événements plus ou moins désagréables, voire catastrophiques, où il se retrouve le plus souvent, et bien malgré lui, en mauvaise posture, ridiculisé et méprisé par son entourage.

A vrai dire, je m'attendais à rire et me suis retrouvée presque attristée face à un homme désabusé qui a perdu le sens et le contrôle de sa vie. Certes, les situations sont humoristiquement exagérées, mais j'ai finalement plus perçu la mélancolie désespérée que la drôlerie des plaisanteries. L'écriture est cynique, grinçante, parfois crue, en tout cas, rien n'adoucit sa féroce noirceur et la désillusion ambiante.

Je suis donc ressortie mitigée de cette lecture, admirative de la plume indéniablement maîtrisée, mais seulement très partiellement amusée par les situations et les personnages pour lesquels je n'ai pu ressentir de réelle sympathie, même pour ce grand chien stupide. (2/5)


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Automne 2019