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jeudi 2 janvier 2025

[Pichat, Bérénice] La Petite Bonne

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La Petite Bonne

Auteur : Bérénice PICHAT

Parution : 2024 (Les Avrils)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782383110293  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur : 

Domestique au service des bourgeois, elle est travailleuse, courageuse, dévouée. Mais ce week-end-là, elle redoute de se rendre chez les Daniel. Exceptionnellement, Madame a accepté d’aller prendre l’air à la campagne. Alors la petite bonne devra rester seule avec Monsieur, un ancien pianiste accablé d’amertume, gueule cassée de la bataille de la Somme. Il faudra cohabiter, le laver, le nourrir. Mais Monsieur a un autre projet en tête. Un plan irrévocable, sidérant. Et si elle acceptait ? Et si elle le défiait ? Et s’ils se surprenaient ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Passionnée d’histoire, elle raconte dans La Petite Bonne les répercussions intimes de la Grande Guerre dans la France des années 1930. Grâce à une alchimie parfaite entre prose et vers libres, elle tisse un huis clos bouleversant entre deux êtres que tout oppose hormis le poids du destin, et où la tension happe dans un crescendo envoûtant.

 

Avis :

Trois personnages, trois voix intérieures, qui, à l’image de la mise en page – fer à gauche pour la petite bonne, fer à droite pour Monsieur ou Madame –, ne se rejoindront jamais, chacune prisonnière de son irrémédiable solitude. Il s’en faudra pourtant de peu, mais en ces années 1930 en région parisienne, il n’est pas jusqu’au sort lui-même qui semble s’allier au strict maintien des convenances sociales. Intercalant dans le récit en prose classique les volutes de vers libres portant chaque voix comme un chant, Bérénice Pichat déroule la superbe et originale partition d’une implacable tragédie.

« Elle » n’a pas de nom, elle est juste la petite bonne qui, laissant à l’aube les rustres violences de son homme et la secrète culpabilité d’un avortement dicté par la misère, partage ses industrieuses journées entre les demeures bourgeoises de ses employeurs. Eux sont les Daniel, un couple de la haute société que le malheur s’est chargé d’ostraciser d’une autre manière. Pianiste recraché par la Grande Guerre à l’état de gueule cassée, défiguré, amputé des jambes et des doigts, Blaise vit terré dans sa chambre, repoussant la compassion avec une rage qui a fini par rendre son caractère aussi monstrueux que le reste. Si son infirmité ne l’en empêchait, il aurait depuis longtemps usé de son revolver pour mettre fin à son calvaire et rendre ainsi sa liberté à Alexandrine, l’épouse dont il ne supporte plus le dévouement et les sacrifices. 

Mais, grande première : mise en confiance par cette nouvelle bonne pour une fois pas le moins du monde effarouchée par l’état de l’estropié, l’épouse se décide enfin à accepter une invitation. Le temps d’une partie de chasse à la campagne, voilà Monsieur, son revolver et la bonne, seuls pour deux jours. Dans l’absolue proximité physique exigée par l’infirmité, le duo de leurs voix intérieures gagne rapidement en intimité, et tandis que l’épouse se débat de son côté entre devoir d’abnégation et culpabilité, se dessinent en transparence, d’une manière poétique et musicale, des portraits psychologiques de la plus grande finesse. Entre le mutilé de guerre, son épouse mutilée sociale, et la bonne mutilée d’enfant, se joue la partition de voix qui, pour être en canon, n’en resteront pas moins à jamais irréconciliables.

D’une créativité formelle impeccablement en accord avec l’ébauche de dialogue qui tente vainement de se mettre en place entre des êtres malgré eux plus proches que les conventions sociales ne sauraient l’admettre, un livre d’une grande beauté et d’une parfaite justesse jusque que dans son dénouement inattendu. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Les vrais héros sont partis
morts depuis longtemps
Fauchés à la sortie des tranchées
Tombés dans le no man’s land
Eux ne gisent pas sur un lit médical
Eux ne croupissent pas dans une villa
Eux n’ont pas besoin d’une bonniche
Qui les torche et les nourrit


on m’a dit
La liberté commence au fond de soi
Mais on ne m’a pas montré
Comment trouver le fond
pour espérer pouvoir remonter
Depuis
j’explore
Sans parvenir
À reprendre mon souffle

 

samedi 24 juin 2023

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 2 - Le silence et la colère

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le silence et la colère

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2023 (Calmann Lévy)

Pages : 592

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Après l'immense succès du Grand Monde
Un ogre de béton, une vilaine chute dans l’escalier, le Salon des arts ménagers, une grossesse problématique, la miraculée du Charleville-Paris, la propreté des Françaises, « Savons du  Levant, Savons des Gagnants », les lapins du laboratoire Delaveau, vingt mille francs de la main à la main, une affaire judiciaire relancée, la mort d’un village, le mystérieux professeur Keller, un boxeur amoureux, les nécessités du progrès, le chat Joseph, l’inexorable montée des eaux, une vendeuse aux yeux gris, la confession de l’ingénieur Destouches, un accident de voiture. Et trois histoires d’amour.
Un roman virtuose de Pierre Lemaitre

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman.

 

 

Avis :

Après Le Grand Monde qui ouvrait l’an dernier la trilogie des Années Glorieuses, l’on retrouve la famille Pelletier comme si l’on venait juste de la quitter. Quatre ans se sont écoulés depuis l’épilogue du premier tome, et, en cette année 1952, la reconstruction d’après-guerre s’achevant en même temps que bientôt la guerre d’Indochine, la narration se recentre sur les mutations sociales de la France qui, en ce début des Trente Glorieuses, quarante ans après les Etats-Unis, fait son entrée dans la société de consommation.

Pendant que Louis, toujours à la tête de sa savonnerie à Beyrouth, se prend de passion pour la boxe où l’un de ses ouvriers s’est mis en tête de percer, son épouse Angèle suit avec inquiétude le parcours de leurs trois enfants installés à Paris. Jean, toujours aussi mal marié et plus que jamais aux prises avec sa violence intérieure, œuvre à l’ouverture d’un grand magasin de prêt à porter bon marché, que le lecteur, amusé, associera volontiers au concept de l’enseigne Tati. François poursuit avec succès sa carrière à la rubrique faits divers du journal qui l’emploie, tandis qu’Hélène, engagée dans la profession de reporter-photographe, doit se frayer un chemin dans un monde d’hommes. Là encore, les clins d’oeil abondent, amenant à l’esprit le journal Paris-Match ou le magazine Elle, et évoquant même directement Françoise Giroud, dont un article sur l’hygiène des Françaises est reproduit en annexe du livre, ou le vrai village de Tignes, qui, comme dans le roman, tenta de résister à la destruction et à l’engloutissement promis par la construction d’un barrage hydroélectrique.

Mêlant avec dextérité tout un bouquet d’intrigues pimentées de suspense – l’étau se resserre notamment autour du tueur en série qui sévit depuis le début de la trilogie – et démultipliant ainsi l’addiction du lecteur, le récit épouse le tourbillon foisonnant de la vie et ne cesse de rebondir, sans baisse de rythme ni de crédibilité, pour mieux nous attacher à ses personnages, suffisamment bien campés pour convaincre et prendre vie. Mais que l’on ne s’y méprenne pas : sous ces apparences plaisantes de divertissement facile, le propos se colore souvent de gravité, touchant notamment du doigt la colère, de plus en plus mal rentrée, d’une génération de femmes à l’orée de la conquête de leur indépendance.

Si Geneviève, l’épouse de Jean, en est encore à une révolte inconsciente qui la transforme en terrible mégère, obstinée à lui faire payer sa souffrance « de n’être pas un homme » en se sabordant dans un rôle marital et maternel dont elle ne se satisfait pas, d’autres femmes commencent, encore silencieusement, à se battre pour leur liberté professionnelle et affective. Elles ont encore un long chemin à parcourir, preuves en sont la précarité et l’injustice qui déclenchent les grèves d’ouvrières, et, de manière plus spectaculaire encore, la chasse aux avortées et aux médecins avorteurs qui se poursuit alors dans la continuité des lois de Vichy. Si, depuis la Libération, l’avortement n’est plus passible de la peine de mort, il reste un délit traqué par des brigades policières spécialisées.

Tout aussi prenant et bien mené que le premier, ce deuxième opus de la dernière trilogie en date de Pierre Lemaitre ne déroge pas à la règle qui rend si remarquables les romans de l'auteur : le noyau central de son histoire, avec ses personnages et leur ressenti individuel, n’est que le prétexte d’une peinture beaucoup plus large d’une époque et de son contexte social, débouchant elle-même sur des perspectives sociétales d’une portée universelle. Alors quand l’intérêt se conjugue aussi bien au plaisir de lecture, l’on ne peut, naturellement, qu’attendre avec la plus grande impatience le prochain rendez-vous avec la famille Pelletier. (4/5)

 

 

Citations :

Geneviève estimait jouir d’une indiscutable supériorité sur Hélène et sur Nine : elle était mariée et attendait son deuxième enfant tandis que ces deux-là pouvaient se prétendre plus belles que les autres, c’étaient « des vieilles filles et voilà tout ! La Hélène, vingt-trois ans toujours célibataire, elle peut faire la fière, celle-là ! Quant à la sourdingue, elle c’est encore pire, elle a coiffé sainte Catherine ! On aurait dû lui offrir un chapeau avec des clochettes, ça ne l’aurait pas beaucoup dérangée… ». Ravie par toutes ces belles pensées, Geneviève croisait ses petites mains potelées sur la table et souriait aimablement, c’est ce qu’on fait quand on est en famille.


— Ah bon ? enchaînait-elle. Mais comment ça, elles sont sales, qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je n’ai pas lu les articles, répondit François, ça paraîtra lundi. Mais on ne publie que des choses très documentées et le jugement est sans appel : les Françaises sont négligées.
Geneviève croisa les bras, méfiante.
— Parce que les Boches sont plus propres, peut-être !
— Les Allemandes, je ne sais pas s’il en sera question dans la série…
— Quelle série ? demanda Jean que la nouvelle du Charleville-Paris avait ébranlé.
— Des articles sur la propreté des Françaises, précisa François. Un par jour, pendant une semaine. Le patron garde le contenu jalousement, il s’attend à un tollé et je pense que c’est ce qu’il veut.
— J’espère qu’il y aura un second volet sur la propreté des hommes.
Toutes les têtes se tournèrent vers Nine dont la voix, menue comme sa personne, savait toutefois se faire entendre. Elle sourit gentiment en expliquant :
— Étant donné qu’elles s’occupent de leur linge, je vois mal comment des épouses sales feraient des maris propres…


La famille était réunie au grand complet pour la première fois depuis un an. Dans ces occasions, chacun mesure le temps à son aune. On relève la manière dont les autres vieillissent, on se rassure, on s’inquiète, c’est un moment triste et heureux, on se regarde, on se reconnaît, mais tout a changé.


Si l’avortement était une affaire de femmes, sa répression restait principalement une affaire d’hommes.
Il ne suffisait pas que nombre d’entre elles risquent la stérilité, il fallait encore qu’elles encourent des amendes et des peines de prison. Le législateur de 1939, qui avait accru la répression, fut bientôt semé par celui de 1942, un champion celui-là, qui éleva l’avortement au rang de crime contre la sûreté de l’État, la peine de mort n’était plus exclue pour les avorteurs comme en firent l’expérience Marie-Louise Giraud et Désiré Pioge en 1943, tous deux guillotinés. Au cours de ces années sombres, aiguillonné par l’Alliance nationale contre la dépopulation, une association de natalistes exaltés, notre législateur, très imaginatif, imagina même de sanctionner… sans preuve ! Le fait d’avoir tenté un avortement même si l’on n’en trouvait aucune trace vous faisait délinquante. En matière de droit, il était difficile de faire mieux.
 
 
Le plus sûr moyen de réprimer l’avortement consistant à décourager ceux qui le pratiquaient, les médecins, les sages-femmes risquaient des peines de prison ferme, des amendes considérables et la suspension voire l’interdiction définitive d’exercer. Étonnamment, ce n’est pas sous le régime de Vichy que la répression de ce « fléau social » avait été la plus vive mais… à la Libération. En 1946, on comptait mille comparants de plus qu’en 1943…


C’est ainsi que l’inspecteur venait jusque dans les étages interroger les patientes aux premières heures du matin, s’enquérir de leur grossesse malheureuse, remonter à la date de la conception, leur faire détailler les circonstances exactes de la fausse couche qui les avait conduites ici, les cuisiner sur leur désir d’enfant, leurs rapports avec leur mari, supputer un amant, leur rappeler parfois qu’elles avaient déjà procédé à un curetage (il n’était pas rare qu’il se fasse monter les registres des années précédentes), les menacer d’une expertise médicale, mentionner la peine qu’elles encouraient en cas de fausse déclaration, souligner ce que risquaient les complices, mari, mère, voisines, sœurs, exiger le nom de… Les deux minutes se transformaient alors en un long interrogatoire serré qu’enduraient des femmes terrifiées qui avaient subi un curetage, n’avaient quasiment pas dormi depuis une trentaine d’heures et qui souvent pleuraient parce qu’elles avaient perdu le bébé qu’elles espéraient, ce que Palmari mettait la plupart du temps sur le compte de la dissimulation.


Notre inconscient nous écoute, la réciproque est rare.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 


 

jeudi 20 avril 2023

[Kennedy, Douglas] Les hommes ont peur de la lumière

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les hommes ont peur de la lumière
            (Afraid of the Light)

Auteur : Douglas KENNEDY

Traduction : Chloé ROYER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021,
                  en français en 2022 (Belfond)

Pages : 264

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un Los Angeles crépusculaire, le grand retour de Douglas Kennedy au roman noir !

Un après-midi calme et ensoleillé, un bâtiment en apparence anonyme et soudain, l’explosion d’une bombe. L’immeuble dévasté abritait l’une des rares cliniques pratiquant l’avortement. Une victime est à déplorer et parmi les témoins impuissants, Brendan, un chauffeur Uber d’une cinquantaine d’années, et sa cliente Elise, une ancienne professeure de fac qui aide des femmes en difficulté à se faire avorter.
Au mauvais endroit au mauvais moment, l’intellectuelle bourgeoise et le chic type sans histoires vont se retrouver embarqués malgré eux dans une dangereuse course contre la montre. Car si au départ tout semble prouver qu’il s’agit d’un attentat perpétré par un groupuscule d’intégristes religieux, la réalité est bien plus trouble et inquiétante…

Tout à la fois thriller haletant et chronique d’une Amérique en crise, Les hommes ont peur de la lumière est surtout le puissant portrait d’un homme et d’une femme qui, envers et contre tout, essaient de rester debout.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Douglas Kennedy est né à New York en 1955, et vit entre les Etats-Unis, le Canada et la France. Auteur de trois récits de voyages remarqués, dont Combien (2012), il s’est imposé avec, entre autres, L’homme qui voulait vivre sa vie et La Poursuite du bonheur (1998 et 2001), suivis des Charmes discrets de la vie conjugale (2005), de La Femme du Ve (2007), Quitter le monde (2009), Cet Instant-là (2011), Cinq jours (2013), Mirage (2015), La Symphonie du hasard, tomes 1, 2 et 3 (2017 et 2018) ainsi que son recueil de nouvelles Murmurer à l’oreille des femmes (2014) et son essai Toutes ces grandes questions sans réponse (2016), tous parus chez Belfond et repris chez Pocket.
Il a également publié Les Fabuleuses aventures d’Aurore (2019) et la suite Aurore et le mystère de la chambre secrète (2020), illustrés par Joann Sfar, chez Pocket jeunesse, et, après sa trilogie, La Symphonie du hasard, Isabelle, l'après-midi, une histoire de passion dans la Ville Lumière.

 

Avis :

Reconverti chauffeur Uber à Los Angeles après un licenciement, Brendan doit travailler au moins soixante-dix heures par semaine pour espérer à peine boucler les fins de mois. Un jour qu’il conduit une de ses clientes, Elise, professeur d’université à la retraite, à la clinique où l’attend une de ces femmes en détresse qu’elle aide à avorter, l’établissement est la cible d’un attentat perpétré par une organisation intégriste pro-vie, dont, en l’occurrence, font partie son épouse et son ami d’enfance devenu prêtre.

Dans la vie de Brendan, cet évènement fait figure de point de bascule irréversible. Lui qui, sans se poser de questions, s’était jusqu’ici toujours conformé aux attentes sociales, embrassant, en dépit de ses aspirations réelles, la carrière choisie pour lui par son père ; épousant, sans passion, une femme elle aussi idéale selon l’opinion paternelle, se réveille soudain d’un rêve américain devenu cauchemar. Comment a-t-il pu se retrouver prisonnier d’un système à ce point déshumanisé et asservissant, trimant misérablement à la merci d’une technologie numérique bâtie de façon orwellienne sur les seuls commentaires et dénonciations de ses utilisateurs ? Comment sa femme, au terme de déceptions et de souffrances accumulées, s’est-elle transformée en « version chrétienne des talibans », s’engageant fanatiquement dans cette nouvelle guerre de Sécession que, pour reprendre les termes de l’auteur, l’avortement est en train de déclencher aux Etats-Unis, médecins et cliniques se retrouvant au coeur d’une véritable lutte armée ?

Au travers de cet homme ordinaire et sans histoires, amené à s’interroger avec inquiétude sur la direction que prend son pays, Douglas Kennedy nous bombarde de questions d’une actualité brûlante. Affrontements autour de l’avortement, viol et violences faites aux femmes, mais aussi manipulation de l’opinion par des puissants à qui l’argent permet de se placer au-dessus des lois : cette histoire terriblement sombre dénonce une société américaine malade de ses antagonismes de plus en plus radicalisés, où « le moindre désaccord se règle à coups de revolver », où « le mâle blanc qui sent ses privilèges lui échapper ne reculera devant rien pour garder le pouvoir », et que « ces salopards » qui « ne se plient à aucune règle » et qui « piétinent les droits des femmes, les minorités, les immigrés, les personnes LGBT » transforment petit à petit « en république bananière entièrement contrôlée par une élite d’ultrariches. »
 
Et dans ce thriller haletant s’achevant dans un emballement rocambolesque, c’est cette peinture, vibrante d’impuissance, de colère et de désarroi, d’une Amérique rendue au bord de l’implosion par la violence et l’extrémisme d’oppositions radicalisées, qui donne tout son sel à cette lecture. (4/5)

 

 

Citations :  

On ne travaille pas chez Uber.         
Personne ne travaille chez Uber.         
On conduit pour Uber.         
Alors, même si on n’est pas leur « employé » à proprement parler…         
On est leur prisonnier.         
Parce qu’ils ont toutes les cartes en main, et qu’on doit se plier à leurs règles. Sans compter qu’il faut conduire environ soixante-dix heures par semaine pour gagner une somme relativement acceptable – soit au moins trente heures de trop. Mathématiquement, ça revient à ajouter six heures à chaque journée de travail normale pour pouvoir se maintenir à flot.
 

La croyance que l’échec est un manquement personnel et que nous sommes tous capables de nous relever, d’épousseter nos vêtements et de repartir de zéro est enracinée dans le cœur de très nombreux Américains. Même en sachant secrètement que, à partir d’un certain âge, repartir de zéro n’est plus vraiment une option, chacun de nous s’obstine à croire que tout est possible. Un autre mensonge que se répètent les Américains… mais un mensonge nécessaire, peut-être. Sinon, comment trouver l’énergie de se lever tous les matins ?
 

C’était ma litanie quotidienne : me dire que ce travail valait le coup malgré les semaines de soixante à soixante-dix heures. Parce qu’il nous permettait de nous nourrir et de payer quatre-vingts pour cent de nos factures. Mais je n’avais plus le temps de vivre. Je travaillais. Je dormais. Je prenais une journée de congé toutes les deux semaines, que je passais à regretter les cent dollars que j’aurais pu empocher (avec de la chance et en travaillant sans discontinuer).
 

Ainsi va la vie, pas vrai ? Agnieska remplaçait mon hygiéniste habituel, indisponible ce jour-là. Je n’étais pas encore tout à fait remis de ma séparation avec Bernadette et je commençais à me dire que, à vingt-cinq ans passés, il était temps de chercher quelqu’un avec qui bâtir ce qu’on attend de chacun de nous. De son côté, Agnieska venait de mettre fin à sa relation avec un militaire plus âgé qu’elle, dont la paranoïa et les crises de rage prenaient des proportions incontrôlables depuis que son tank avait été frappé par l’un des obus de Saddam Hussein lors de la guerre de libération du Koweït. Elle était seule et elle cherchait quelqu’un. J’étais seul et je cherchais quelqu’un. Rien n’est plus important que le timing, si ce n’est peut-être le fait d’avoir des projets similaires. Est-ce que nous étions amoureux ? Nous le pensions, en tout cas.
 

« La contraception dont on nous rebat les oreilles n’est rien d’autre qu’une violence exercée sur toutes les femmes ! La pilule, le stérilet… Tout ça ne fait qu’empoisonner leurs corps avec des produits chimiques et dédouaner les hommes de leur responsabilité dans l’acte de conception. L’usage de spermicide, lui aussi, devrait être illégal. Il existe aujourd’hui des méthodes naturelles très sophistiquées, comme la méthode Creighton, qui respectent les enseignements de l’Église et évitent aux femmes de perturber leur cycle reproductif avec des produits cancérigènes. Voilà ce qui devrait être enseigné dans les écoles : quand on prend la pilule ou qu’on se laisse installer l’un de ces maudits stérilets dans l’utérus, on multiplie les risques de mourir d’un cancer ! »         
C’est le moment que j’avais choisi pour m’éclipser.         
Une fois dehors, j’avais allumé une cigarette, hanté par la vision d’Agnieska à genoux avec son chapelet noir comme la mort tandis que Teresa crachait son venin. Depuis quand ma femme avait-elle rejoint la version chrétienne des talibans ?
 
 
« Ça me rappelle une réplique de film. Un personnage disait, en parlant de la prière : “La foi est l’antithèse de la preuve logique.” Mais ça reste la foi. Pour beaucoup de gens, c’est suffisant.
— Pas pour vous ?         
— J’ai grandi sur la côte Est, chez les épiscopaliens. Des anglicans de la vieille école, très méditatifs, très libéraux. Pour eux, la foi n’a pas besoin de fournir toutes les réponses : ils acceptent sans peine l’ambiguïté de ce qui se trouve au ciel. Mais ça ne plaît pas à tout le monde. Après tout, l’un des moteurs les plus puissants de la foi est le besoin de certitudes dans un univers où tout est incertain. Est-ce qu’il y a des réponses ? Les fondamentalistes pensent que oui. Tout comme le jeune homme qui nous a lancé cette bombe la semaine dernière. Et comme ceux qui l’ont envoyé – parce qu’il a forcément été envoyé par d’autres gens. »


Tu as bien vu ce que fait Kelleher dans sa sinistre association, où il envoie maman et sa tarée de copine Teresa persuader des jeunes femmes démunies de leur servir de poules pondeuses. Une fois que le bébé est né, ils le vendent à de riches familles catholiques qui ont fait un don d’au moins vingt mille balles à Angels Assist pour être sur leur liste d’adoptants. Et tu sais ce qui arrive aux mères de ces bébés, ensuite ? Quelques jours après l’accouchement… ils les remettent à la rue.       
— Comment tu es au courant de tout ça ?
— Je me suis renseignée un peu, depuis que je sais que Kelleher va nous racheter…
— Il fait un don à ton refuge, c’est tout. Et ça va te permettre de garder ton travail.
— Pourquoi il veut devenir notre mécène, à ton avis ? Pourquoi les gens de cette droite-là, qui ne font confiance qu’aux Blancs et aux catholiques, ont créé toutes ces bourses d’art dramatique en l’honneur d’une femme que Kelleher a commencé à fréquenter quand elle avait dix-huit ans… et lui quarante-trois ? Équilibré, comme relation, ça c’est sûr. Oui, je sais qu’à dix-huit ans on est considéré comme majeur dans ce pays, mais ça ne change rien au fait qu’il a couché avec une gamine et que personne n’a rien dit. Et maintenant, des jeunes issus de minorités bénéficient de bourses créées par un homme qui a déclaré un jour que l’homosexualité allait à l’encontre de la volonté de Dieu. Et à une autre occasion, qu’il n’arrivait pas à comprendre les couples interraciaux. Bien sûr, il a nié avoir dit tout ça ensuite…
— Peut-être qu’il a changé d’avis. Il s’est rendu compte qu’il avait eu tort de penser ça.         
— Oh, je t’en prie, papa. Ce qu’il fait, ça s’appelle brouiller les pistes. Se faire passer pour un type bien en soutenant publiquement ce qu’on déteste tout en sabotant secrètement les gens vraiment capables de changer les choses. Pourquoi est-ce qu’un homme accusé de violences conjugales voudrait faire un don gigantesque à un foyer pour femmes battues ? Pour montrer au monde qu’il se préoccupe des droits des femmes, en nous imposant sa volonté au passage.         
— Quelle volonté ? ai-je demandé. Tu crois que Kelleher va te forcer à pardonner aux hommes qui battent leur femme ?         
— Très drôle. Mais je te parie que dans quelques mois il aura mis en place une structure de gestion dirigée par ses sous-fifres. Ça va être ce qu’on appelle une acquisition hostile sous le couvert d’un financement généreux, histoire que ses petits copains journalistes puissent écrire des titres comme “Patrick Kelleher, protecteur des femmes !”. Exactement comme ces bourses inaugurées en l’honneur de son ex-femme, qu’il a maltraitée et ruinée professionnellement… 


Vous avez avorté seule ? »         
Elle a hoché la tête.         
« Ça s’est bien passé ?         
— Laissez-moi vous dire une chose que j’ai apprise de cette expérience, et que mon travail me confirme chaque jour : un avortement ne se passe jamais bien. L’opération en elle-même peut se dérouler sans problème, parfois même sans douleur. Mais les émotions qu’elle engendre, le fait de devoir vivre avec pour toujours… Même si c’était ce qu’on voulait, même si on avait toutes les raisons de le faire, même si c’était à la suite d’un viol, ça reste une épreuve terrible à supporter.         
— Vous vous êtes sentie comment ?         
— Perdue. Triste. Coupable. Vertueuse. Solide. Fière. Folle. Seule. Amère. Déterminée. Féministe. Terrifiée. À me demander si j’avais agi trop vite, tout en sachant que c’était la bonne décision. Et que j’en porterais le poids jusqu’à la fin de ma vie.         
— Ça continue à vous hanter ?         
— Certains jours, quand je regrette d’avoir des rapports si distants avec ma fille… Quand je repense à mes fausses couches à la suite de l’opération, et au fait que je n’ai pas réussi à avoir d’autre enfant après Alison… Je ne peux me défendre d’un peu de mélancolie, en effet. Cet enfant, qui serait-il, qui serait-elle ? Mais je reste consciente, au fond, qu’à ce moment de ma vie je n’étais absolument pas prête à faire tous les sacrifices inhérents au statut de parent. Et comment savoir si notre mariage aurait été aussi heureux sans les dix ans que nous avons pu passer ensemble juste tous les deux ?         
— C’est pour ça que vous faites ce travail, maintenant ? À cause de ce que vous avez subi ?         
— Ce que j’ai subi m’a permis de prendre le contrôle de mon corps et de mon destin. Tous les choix qu’on fait dans la vie sont complexes et teintés d’ambiguïté. Mais oui, après mon départ à la retraite, quand j’ai entendu parler de cette association qui aidait les femmes à mettre fin à leur grossesse non désirée, je me suis dit que je pourrais leur donner un coup de main. »


Dix minutes. Largement le temps d’en griller une. J’ai longuement tiré sur mon American Spirit en repensant à tout ce que m’avait confié Elise. Cette question n’a rien de simple, ai-je songé. Peu importe à quel point on nous répète qu’il y a ceux qui ont raison et ceux qui ont tort. La seule et unique vérité, c’est que c’est un choix personnel. Et il revient à chaque femme de faire ce choix.


— Todor m’a proposé de faire réparer ma voiture en échange d’informations sur vous et votre clique.         
— Ma clique ? Vous voulez dire mon escadron d’avorteuses, qui prend pour cible de pauvres femmes qui ne rêvent que d’avoir un enfant après avoir été violées ? Ou encore celles qui n’ont pas de toit et se réjouissent à l’idée de vivre dans la rue avec un bébé ? Sans parler de celles pour qui devenir mère est une responsabilité bien trop écrasante dans le monde hostile qui est le nôtre… Mais tous ces fanatiques qui vomissent leurs préceptes chrétiens sont les derniers à faire preuve de compassion et de décence. Tout ce qui les intéresse, c’est de rendre le sexe punitif.

 

mardi 7 avril 2020

[Nam-Joo, Cho] Kim Jiyoung, née en 1982





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Kim Jiyoung, née en 1982
          (
82 nyeonsaeng Kim Ji Yeong)

Auteur : Cho NAM-JOO

Traducteurs : Pierre BISIOU, Kyungran CHOI

Parution : en coréen en 2016,
                en français en 2020 chez Nil 

Pages : 216

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Kim Jiyoung est une femme ordinaire, affublée d’un prénom commun – le plus donné en Corée du Sud en 1982, l’année de sa naissance. Elle vit à Séoul avec son mari, de trois ans son aîné, et leur petite fille. Elle a un travail qu’elle aime mais qu’il lui faut quitter pour élever son enfant. Et puis, un jour, elle commence à parler avec la voix d’autres femmes. Que peut-il bien lui être arrivé ?
En six parties, qui correspondent à autant de périodes de la vie de son personnage, d’une écriture précise et cinglante, Cho Nam-joo livre une photographie de la femme coréenne piégée dans une société traditionaliste contre laquelle elle ne parvient pas à lutter. Mais qu’on ne s’y trompe pas : Kim Jiyoung est bien plus que le miroir de la condition féminine en Corée – elle est le miroir de la condition féminine tout court.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cho Nam-joo est née en 1978 en Corée du Sud. Scénariste pour la télévision, elle publie en 2016 son premier roman, Kim Jiyoung, née en 1982. Dès sa sortie, le roman crée la polémique. C’est l’un des rares livres à avoir dépassé plusieurs millions d’exemplaires en Corée.

 

 

Avis :

Kim Jiyoung est une jeune femme coréenne d’aujourd’hui. Contrairement à sa mère et à ses tantes qui durent quitter tôt l’école et accepter des emplois subalternes pour financer les études de leurs frères, rien ne l’a empêchée d’obtenir le diplôme de son choix et de décider de son orientation professionnelle. Mais, après une brève expérience dans une agence évènementielle, la naissance de sa petite fille peu après son mariage la contraint, bien malgré elle, à abandonner toute ambition personnelle pour endosser le rôle de mère au foyer.

Partant de l’expérience vécue par les femmes de la génération précédente, évoquant les coutumes familiales mais aussi la manière dont l’école et l’éducation enracinent la notion de supériorité masculine dès le plus jeune âge, puis développant le vécu de Kim Jiyoung lors de ses études, de son début de vie professionnelle, et enfin, lors de son mariage et de sa grossesse, l’auteur nous livre un spectaculaire instantané sur la situation des femmes en Corée du Sud : même si des lois en faveur de l’égalité hommes-femmes ont été promulguées ces dernières décennies, même si des progrès se remarquent ne serait-ce qu’en ce qui concerne l’accès des filles à l’enseignement supérieur, la société en général y reste marquée par les traditions patriarcales qui ont durablement façonné les mentalités. Dans les faits, les Coréennes rencontrent de nombreux obstacles lorsqu’elles envisagent de faire carrière : tandis qu’il reste impossible de concilier maternité et vie professionnelle, les discriminations quotidiennes à leur encontre, mais aussi leurs propres comportements, depuis si longtemps conditionnés, les coincent sous un épais plafond de verre.

Le style est efficace et lapidaire, le ton toujours factuel et les arguments confondants dans ce constat accablant et sans appel qui, on l’espère au vu du succès fracassant de ce livre en Corée, pourra peut-être contribuer à la cause des femmes dans ce pays, mais aussi ailleurs, les questionnements posés étant loin d’avoir trouvé toutes leurs réponses dans nos sociétés.

Plongée passionnante au coeur de la société coréenne, réflexion claire et cinglante sur la condition féminine et les inégalités hommes-femmes, ce livre par ailleurs très agréable à lire est à mettre entre toutes les mains. (4/5)

 

 

Parmi la littératude coréenne sur ce blog :



La Ronde des Livres - Challenge 
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