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dimanche 4 octobre 2026

Critique : "Joseph dans la nuit" de Olivier Grondeau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Joseph dans la nuit" de Olivier Grondeau




J'ai aimé

 

Titre : Joseph dans la nuit

Auteur : Olivier GRONDEAU

Parution : 2026 (L'Iconoclaste)

Pages : 250

Accès au livre : ISBN 9782378805975  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Olivier Grondeau est un voyageur épris de liberté qui, depuis des années, voyage en autostop, sans téléphone, avec un grand sourire et peu de moyens. Il était en route vers Lahore et avait le projet d’aller fêter la fin d’année sur une plage indienne. Mais un matin, dans une auberge de Chiraz en Iran, Olivier Grondeau est arrêté sans explication par quatre policiers et il est transféré pour des interrogatoires dans les locaux gérés par le Renseignement. Une détention au secret, une garde à vue sans légalité. Il est accusé de collecter des informations pour des pays étrangers, alors qu’explose dans le pays le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». On lui passe un uniforme bleu à rayures et on l’enferme dans une cellule exiguë. Personne n’a été averti de son arrestation, ni l’ambassade de France, ni sa famille. La première expression en persan qu’il y apprend est Fekr nakon “Ne réfléchis pas”. Privations, silence, peur savamment entretenue : voilà ce qui se passe quand la vérité ne compte plus. Pour survivre, ce passionné de littérature mobilise alors tout ce qui peut lui apporter de la lumière, la poésie persane comme les chansons de Britney Spears. Il se projette mentalement des films aimés. Au coeur de l’enfermement, il cultive les gestes de survie : écrire chaque jour un mot de Nerval, convoquer chaque nuit un.e ami.e en rêve. Dans ces conditions, l’imaginaire est aussi une forme de transgression.

Ce livre dépasse le simple témoignage. Par la précision de sa langue, par la musique qui habite les souvenirs d’Olivier autant que sa plume, par sa manière de transformer le dérisoire en symbole d’espoir, par les portraits émouvants de ses codétenus, Olivier Grondeau nous offre une oeuvre littéraire à part entière, parmi les meilleurs récits d’enfermement. À travers une expérience si singulière, il touche des thèmes universels : la liberté, la peur, la survie, l’identité, la force de l’art. Et nous offre une plongée exceptionnelle au coeur des prisons iraniennes. Un texte comme un appel à croire, même dans l’ombre, que quelque chose en nous refusera toujours de céder.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Passionné de poésie et d’ailleurs, Olivier Grondeau est parti huit ans sur les routes, après des études littéraires et des emplois en librairie. Curieux, attentif, il a longtemps mené une vie discrète, guidée par le goût des rencontres et de la littérature. À l’automne 2022, il se trouve à Chiraz, en Iran, au moment des manifestations du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Kidnappé par les services des renseignements iraniens, il va passer deux ans et demi en prison, notamment dans la terrible prison d’Evin. Il finit par sortir de l’anonymat après plus de deux ans de détention, devenant malgré lui l’un des visages de la « diplomatie des otages », ces Occidentaux retenus en prison par l’État iranien pour faire pression sur leur pays d’origine. Libéré en février 2025, il a achevé ses études d’anthropologie à Montpellier. Joseph dans la nuit est son premier livre.

 

 

Avis :

Comment survit-on à deux ans et demi de geôle au secret ? En lice pour le Goncourt 2026, Joseph dans la nuit raconte le calvaire d'Olivier Grondeau, ce voyageur français arrêté en Iran en 2022 et accusé à tort d’espionnage. Évoquant par son titre la figure biblique du juste jeté au fond du puits, le récit revient sur ses soixante-douze premiers jours d’emprisonnement. Une plongée dans le quotidien d'un otage, avec l'évasion mentale comme seul rempart contre la folie.

Rien ne prédestinait pourtant ce trentenaire à devenir une monnaie d'échange géopolitique. Ancien libraire passionné d'anthropologie, Olivier Grondeau parcourait le monde à pied et en stop, voyageant léger et sans téléphone portable, lorsqu’il s’est retrouvé pris, en pleine révolution iranienne, dans la répression du régime de Téhéran. Arrêté dans une auberge de jeunesse de Chiraz, il est immédiatement incarcéré et bientôt transféré dans la redoutable prison d'Evin. Privé de repère, sans le moindre contact avec l’extérieur, il refuse de plier et, de projections cinématographiques imaginaires en convocation de chansons pop ou de poèmes qui lui sont chers, s'accroche à des rituels mentaux pour ne pas s’effondrer.

Le choix de s’en tenir à ces soixante-douze premières journées a le grand mérite de resserrer la narration sur la violente sidération de la mise au secret. Dans la promiscuité de quelques mètres carrés partagés avec d’autres détenus, le monde parfaitement inaccessible même si juste de l’autre côté du mur, se joue une confrontation brutale avec le vide et la dépossession de soi, un combat psychologique qui fait partie des armes du régime. Face à l’abîme, l’auteur confronté au sordide et à l’arbitraire a le réflexe de chercher obstinément la lumière. Outre l’émouvante fraternité entre prisonniers, c’est dans son amour pour la poésie, la musique et le cinéma que le jeune homme trouve la force de survivre, conjurant peur et désespoir par l’unique chose qu’on ne pourra lui arracher : le souvenir de la beauté.

Impossible, en lisant ces pages célébrant la liberté absolue de l’esprit, de ne pas songer à Ahmet Altan et à son impressionnant Je ne reverrai plus le monde. A la différence de la résistance purement cérébrale de l’intellectuel turc, sacralisée par sa mission d’écrivain et de philosophe, le combat plus instinctif du routard français se déroule à hauteur d’homme, avec pour seul viatique l’inventaire hétéroclite et vivant de sa mémoire. Flâneries géographiques ressassées, vers de Nerval ou refrains de Britney Spears se côtoient sans hiérarchie dans un même élan vital, l’auteur faisant feu de tout bois, trivial comme sublime, pour conserver son équilibre psychique. 

Le lecteur s’identifiant sans peine à cet homme démuni qui lutte contre le vide avec des bribes de sa propre vie, le livre y gagne en proximité touchante. Chronique intime et témoignage bouleversant, son terrain est l’émotion brute, au quotidien, d’une bataille psychologique. Avec pour seule tentative d’élévation ses allusions au mythe de Joseph jeté dans le puits - symbole de trahison, de descente aux enfers puis de résurrection -, difficile de ne pas y voir une limite face à la dimension métaphysique et à l’envergure intemporelle d’auteurs de la trempe d’Ahmet Altan. De quoi, peut-être, tempérer les espoirs de consécration qui entourent aujourd'hui le livre. (3,5/5)

 

 

Citation :

Quand j’en avais terminé, ils me faisaient part de leurs certitudes. Selon eux, je n’étais pas un touriste. Les touristes, ça vient une fois, ça descend dans un bel hôtel d’Ispahan, ça booke une excursion à Persépolis, ça prend des photos et ça quitte le pays. Mais j’étais allé dans des régions où d’autres n’allaient pas. Je n’avais pas pris de photos. Je n’avais même pas de téléphone. Ils insistaient sur ce point : 
– Les touristes, certains ont jusqu’à huit téléphones. 
Surtout, j’étais revenu. 
– Pourquoi es-tu revenu ? Les touristes ne reviennent pas. 
Que l’Iran m’ait manqué, voilà ce qu’ils trouvaient suspect. C’est comme s’ils pensaient : l’Iran, on y vient pour la culture, on y revient contre le régime.

 

 

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dimanche 29 décembre 2024

[Adrian, Pierre] Hotel Roma

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Hotel Roma

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Je pardonne à tous et à tous je demande pardon. Ça va ? Pas trop de bavardages. »
Le 27 août 1950, Cesare Pavese se donne la mort dans la chambre 49 de l’Hotel Roma, à Turin. Il laisse un mot d’excuse, des poèmes et un journal intime, Le Métier de vivre.
Pierre Adrian a retracé le dernier été d’un écrivain hanté par le suicide. Il a cherché dans sa vie et dans ses livres de quoi nous apprendre, malgré tout, le douloureux métier de vivre. Pavese apparaît au fil des pages comme un compagnon de route taciturne, drôle, sincère. Au cours de ces errances en ville et dans les collines, on croise Monica Vitti et Antonioni, Calvino, des actrices américaines… Mais aussi « la fille à la peau mate », qui déambule aux côtés du narrateur sur les traces d’une ombre, dans ce Piémont devenu le lieu éblouissant des retrouvailles avec l’être aimé.
Avec ce nouveau récit au charme furieux, Pierre Adrian nous donne à contempler une Italie d’après-guerre en noir et blanc, où la littérature et la politique sont une question de vie ou de mort, où rien n’est jamais grave mais où le tragique finit par s’inviter.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Pierre Adrian est né en 1991 et vit à Rome. Il est notamment l’auteur de La piste Pasolini (prix des Deux Magots, prix François Mauriac de l’Académie française). Son dernier roman, Que reviennent ceux qui sont loin, paru aux Éditions Gallimard en 2022, a obtenu le prix Michel Déon.

 

 

Avis :   

Cesare Pavese lui avait déjà soufflé le titre de son précédent et magnifique roman, Que reviennent ceux qui sont loin. Cette fois, c’est un ouvrage entier que Pierre Adrian consacre à l’écrivain italien, l’un de ceux, avec Pasolini, qu’il a élus avec passion au rang de véritables compagnons littéraires, d’amis même, puisque « qu’un écrivain peut être l’ami qui vous réconforte », à qui l’on « demande de nous aider à vivre, de nous tenir compagnie ». Après un premier fervent pèlerinage en Italie sur La Piste Pasolini, nous voilà donc à la suite de l'auteur français sur les pas de cet autre grand nom de la littérature italienne, un homme tourmenté qui, en 1950, mettait fin à ses jours dans une chambre de l’Hotel Roma, à Turin.

Si Pasolini fut « l’écrivain de [s]es vingt ans », Pavese est maintenant pour Adrian celui de sa trentaine, « sans doute, écrit-il, parce que je ne cherchais plus de maître à penser mais seulement un ami pour me tenir compagnie. » Lui qui a fait du Métier de vivre l’un de ses livres de chevet, cette « lecture morcelée, intranquille, deven[ue] aussi la recherche d’un reflet, d’une correspondance avec [s]a propre réalité », se rend donc avec la femme qu’il aime – « la fille à la peau mate » – sur les lieux fréquentés par le maître dans les dernières années de sa vie pour tracer de lui un portrait sensible et personnel, enrichi de citations.

Emporté au gré des pérégrinations du couple entre ses lieux de vie et ceux qui furent les témoins de la descente au fond du désespoir d’un homme qui, solitaire et sans amour durable, en vint à considérer que « Mon lot à moi, c’est d’étreindre des ombres », l’on est bien vite frappé par le contraste entre l’accablement qui, parti du constat de sa mort littéraire – « Ma part publique, je l’ai accomplie. J’ai fait ce que je pouvais. J’ai travaillé. J’ai donné de la poésie aux hommes. J’ai partagé les peines de beaucoup. » Maintenant « Tout cela me dégoûte. — Pas de paroles. Un geste. Je n'écrirai plus. » – devait mener l’écrivain au suicide, et la manière dont, trois quarts de siècle plus tard, son œuvre alimente l’existence et la pensée d’Adrian, comme si les deux hommes, aussi vivants l’un que l’autre, se rencontraient régulièrement.

La passion d’Adrian est communicative. Bientôt c’est le lecteur qui, entre ombre et lumière, entre ce qui aiguillonna et assombrit l’existence de Pavese, perçoit la présence de son fantôme et le poids de son héritage littéraire. Outre une formidable incitation à lire l’auteur italien, le récit est, au travers des citations choisies, un puissant révélateur des ressorts présidant au parcours d’Adrian, à sa mélancolie – si palpable dans Que reviennent ceux qui sont loin – et à la magnificence de son écriture. Sans doute l’aîné n’aurait-il pas renié cet héritier si imprégné de son reflet. En tous les cas, sous le charme, l’on se plonge avec plaisir dans cet ouvrage, à la fois récit de voyage, enquête et quête, qui, par-delà la mort par suicide d’un écrivain, célèbre l’élan de vie que son œuvre continue d’alimenter. (4/5)

 

 

Citations :

À Rome, seul dans cette ville en ruine qui parfois vous étouffe, j’allais parfois rêver devant le panneau des prochains départs. Je pensais que lorsqu’on se sentait seul et qu’on avait le cœur gros, la gorge serrée, hanté par le démon de midi, il fallait se rendre à la gare centrale pour voir où l’on ne partirait pas. 


Les souvenirs n’ont ni date ni heure et le ciel y est toujours bleu.


C’était comme si Pavese, cet homme malheureux, n’intéressait plus vraiment une époque où se sentir bien, être heureux, avait fini par devenir une injonction. J’avais pensé qu’il fut une des fiertés de Turin, un de ses personnages, mais on n’entretenait même plus sa mémoire dans la jolie librairie qu’il fréquentait. Preuve encore, s’il en était besoin, qu’un écrivain demeurait par son œuvre, exclusivement, et que chercher son ombre à chaque coin de rue était une bataille perdue. 


Elle m’expliqua que Pavese était un écrivain expérimental. Il aimait s’essayer, changer d’air, se mettre à l’épreuve. Et s’il s’était donné la mort entre deux âges, ni vieux ni jeune, c’était aussi pour cela, parce qu’il lui semblait avoir tout dit, tout écrit. Son dernier livre, La Lune et les Feux, était sa Divine Comédie. Il en avait fini avec la littérature, et donc avec la vie.


Pavese se cramponna à la moindre relation sentimentale pour combattre sa solitude, appelant « mon amour » la première fille rencontrée au bal. Chaque rupture devenait une persécution morale, un martyre qui réveillait le souvenir heureux de l’autre et l’abandonnait dans un passé lointain. Quand elle cicatrise, la joie devient de la mélancolie.


Pavese criait. Il voulait qu’on lui réponde. Il écrivait comme on se déleste de ses cartouches. Et peut-être que Marco Pantani grimpait les cols mains en bas, les yeux levés vers le prochain lacet, pour décharger lui aussi son propre fusil. Des pages et des kilomètres en plus, des tourments en moins. Sa souffrance, Pavese sembla la garder pour lui, même s’il céda aussi à la tentation très masculine de la culpabilisation. Elle était une affaire personnelle et, en lecteur vorace, je ne pris jamais ses propres mots à mon compte. Il ne faut pas croire que les livres désespérés nous rendent forcément tristes. Thomas Mann dit même que les livres écrits contre la vie offrent une tentation de la vivre. Pavese ne célébra ni la solitude ni le désespoir. Il les supportait sans complaisance. Et comme on ne devinera jamais la douleur endurée par le cycliste qui gravit la montagne – elle ne se communique pas –, on ne compatit pas tout à fait aux malheurs de ceux qui écrivent. C’est la raison pour laquelle ceux qui souffrent finissent seuls ; la souffrance est un sentiment qui se lit mais ne se partage pas.


Pavese, le 24 novembre 1938 : « On dit que la jeunesse est l’âge de l’espoir, justement parce que, quand on est jeune, on espère confusément quelque chose des autres comme de soi-même – on ne sait pas encore que les autres sont précisément les autres. On cesse d’être jeune quand on distingue entre soi et les autres ; c’est-à-dire quand on n’a plus besoin de leur compagnie. » Cet automne-là, Pavese venait d’avoir trente ans.
 
 
Pendant l’hiver, à moins d’être vaillant, il n’y a rien à faire une fois qu’on a atteint la mer. On la regarde en regrettant l’été et en espérant le suivant. Surgit alors, hors saison, la douce mélancolie des littoraux qui est le regret de ce qui n’est plus et l’attente de ce qui sera. Nous fîmes quelques pas pieds nus dans le sable. Ce n’était pas très beau mais on ne crachait jamais sur la mer. Celle-là, qui remuait sans limpidité, portant sur le rivage des morceaux de bois, vilaine, rappelait toutes les autres malgré tout.


Chez Giono comme chez Pavese, on revenait toujours aux collines. Et puis Giono s’était perdu en étouffant l’espace sous des descriptions assommantes. Il avait oublié d’écrire pour décrire. Le Hussard sur le toit m’avait agacé et je craignais de relire Un roi sans divertissement, lecture qu’il fallait sans doute laisser aux souvenirs de l’adolescence. Je pensais avec Pavese qu’écrire était une épreuve de renoncement et d’aridité contrainte. Il s’agissait de s’abstenir. Je m’étonnais que Giono ait fait le chemin contraire. Je préférais ses débuts.


Il faut avoir un pays, ne serait-ce que pour le plaisir d’en partir. Un pays, ça veut dire ne pas être seul et savoir que chez les gens, dans les arbres, dans la terre, il y a quelque chose de vous, qui, même quand on n’est pas là, vous attend patiemment. [Pavese]


On ne se débarrassait pas d’un pays comme on dépoussière sa veste, d’un revers de la main. La terre de l’enfance nous habitait pour toujours. Il y avait les nôtres au-dedans de nous. À celui qui s’en va, la lecture de Pavese enseignait cette chose magnifique, ce pressentiment qui guidait chaque voyageur : il y a quelque part une maison qui nous attend.


Pour que la gloire soit agréable, il faudrait que les morts ressuscitent, que les vieux rajeunissent, que reviennent ceux qui sont loin. Nous l’avons rêvée dans un petit cadre, parmi des visages familiers qui, pour nous, étaient le monde et nous voudrions voir, maintenant que nous avons grandi, le reflet de nos entreprises et de nos paroles dans ce cadre. Ils ont disparu, ils sont dispersés, ils sont morts. Ils ne reviendront jamais plus. Et alors nous cherchons autour de nous, désespérés, nous cherchons à reconstituer ce cadre, ce petit monde qui nous ignorait mais qui nous aimait et devait être étonné par nous. Mais il n’existe plus. [Pavese]


En paraphrasant André Gide, je songeai que Pavese était resté un petit garçon qui s’amuse, doublé d’un homme désespéré qui l’ennuie.


Il s’agissait d’une des plus belles définitions de l’amitié. Être certain qu’il existait quelque part un ami pour qui la vie était encore plus dure, pour lequel elle était un défi, chaque matin, et que cet ami tenait le coup malgré tout ; cette personne, son souvenir, nous aidait à vivre. Le grand mystère de l’amitié était de recevoir de l’autre ce qu’il ne cherchait pas à donner. On pouvait en vouloir à Pavese d’avoir abandonné les siens. Mais dans les lettres de Calvino et dans les yeux de Ferrarotti, je lisais l’admiration et la gratitude, une idée du compagnonnage. Oui, une définition de l’amitié. En grandissant, j’avais appris que l’ami était d’abord une présence, proche ou lointaine, et qu’il ne fallait pas en exiger davantage. 


Ferrarotti m’avait conforté dans la conviction qu’un écrivain peut être l’ami qui vous réconforte et vous aide à tenir. Pavese était devenu un compagnon de route. Je m’étais lié à lui. On ne demande pas à nos amis de nous ressembler. On leur demande de nous aider à vivre, de nous tenir compagnie. En serrant fort la main de Ferrarotti, je pensai que nous avions désormais un ami commun.


En somme, pourquoi désire-t-on être grand, être des génies créateurs ? Pour la postérité ? Non. Pour se promener dans la foule et être montré du doigt ? Non. Pour soutenir la tâche quotidienne de se persuader que tout ce que l’on fait vaut la peine, que c’est quelque chose d’unique. Pour aujourd’hui, non pour l’éternité. [Pavese]

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

vendredi 23 février 2024

[Attlee, Helena] Le violon de Lev

 




J'ai aimé

 

Titre : Le violon de Lev
            (Lev's Violin)

Auteur : Helena ATTLEE

Traduction : Grégoire LADRANGE

Parution :  2021 en anglais,
                   2023 en français (Omblage)

Pages : 248

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pendant un concert dans une petite ville du pays de Galles, Helena Attlee est captivée par le son d’un violon dont le timbre est différent de tous ceux qu’elle a entendus auparavant. Elle rencontre le musicien, qui joue dans un grand orchestre britannique ; son violon a appartenu à un Russe nommé Lev et a peut-être été fabriqué dans la ville italienne de Crémone, lieu de naissance du célèbre luthier Stradivarius. Quoique le violon soit usé et dépoli, sa voix est clairement unique. Pourtant, experts et commissaires-priseurs l’ont jugé sans valeur.

Ce mystère fascine l’auteure, qui, se familiarisant avec les principes de la fabrication des instruments de la Renaissance, se rend en Italie, à Oxford et à Paris, pour interroger des spécialistes de divers domaines au sujet du violon de Lev et de l’histoire du violon en général. Cette biographie d’un instrument donne vite lieu à une discussion plus large sur la politique et l’économie des lieux qu’Attlee traverse : chaque matériau du violon éclaire les échanges du début du monde moderne — de l’épicéa rouge, bois des Alpes déjà rare et régulé au 18e siècle, à l’ébène des violons baroques, importé d’Inde, d’Afrique ou d’Asie, car impossible à cultiver en Europe. Son enquête lui révèle également le double visage du violon, instrument qu’on trouve aux mains des communautés juives et roms les plus démunies (auxquelles le violon de Lev appartint sans doute) comme dans les orchestres princiers.

De Crémone en Italie à Rostov en Russie, en passant par Venise et Florence, Helena Attlee découvre une histoire qui va bien au-delà de la valeur de l’instrument qui avait suscité son enquête et nous révèle les mondes divers des sculpteurs, ébénistes, musiciens, compositeurs, marchands et exilés qui vivent du violon depuis plus de trois siècles.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Helena Attlee est une auteure britannique de non-fiction, actuellement écrivaine en résidence au Royal Literary Fund (RLF). Elle s’intéresse particulièrement à l’histoire de l’Italie et des arts ; elle a écrit, entre autres, Les Jardins du Japon (2010, Synchronique Éditions) et le best-seller The Land Where Lemons Grow (Le Pays où poussent les citrons, non traduit ; Penguin, 2015).

 

 

Avis :

Emue lors d’un concert par le timbre très particulier d’un violon, l’auteur passionnée par les arts et l’Italie s’est mise en tête de retracer la vie de l’instrument, certes jugé sans valeur par les experts, mais dans son imagination le précieux réceptacle des émotions qui, d’un siècle à l’autre, ont pittoresquement accompagné son passage de main en main de musiciens.
 
De Crémone, la ville berceau de la lutherie abritant encore aujourd’hui plus de cent cinquante ateliers, au marché de Rostov-sur-le-Don dans le sud de la Russie où le violon fut acheté à un certain Lev, en passant par les forêts des Dolomites où se récolte toujours le précieux épicéa rouge, bois de prédilection des Stradivarius, Helena Attlee a passé quatre ans sur les traces de l’instrument, se le représentant d’abord violon d’église, possiblement joué aux côtés de Corelli dans l’un de ces orchestres si à la mode lors des offices religieux de l’Italie du XVIIe siècle ou par l’une de ces petites filles placées dans les ospedali de Venise, les plus vieilles écoles de musique d’Europe où officia notamment Vivaldi. Il aurait pu aussi devenir violon de cour, comme ceux dont les Médicis usèrent pour éblouir sujets et rivaux de leur « magnificenza », ou plus simplement violon tsigane ou instrument de « musica popolare », cette musique folklorique qui fit si longtemps fureur en Italie.

Et puis, après ce tour d’Europe et cette balade au travers des siècles retraçant avec passion l’histoire du violon en général, c’est une expertise dendrochronologique de l’instrument en train de rendre l’âme, à bout de réparations après une vie livrée à nos suppositions, qui permet au final de découvrir précisément son origine tant fantasmée. Ainsi s’achève un périple, sans doute trop survolé pour passionner les spécialistes, mais riche de pittoresques découvertes pour les néophytes que ce panorama historique a d’autant plus de chances de séduire que sa narration très vivante chatouille imagination et curiosité quant au véritable parcours du violon de Lev, en même temps qu’elle se charge de l’émotion portée par ces objets que l’on investit d’une forte valeur sentimentale.

Alors, non, le violon de Lev n’était pas l’un de ces « vieux italiens » dont la cote atteint des sommets sur les marchés financiers et que l’on s’évertue depuis des lustres à copier à ne parfois plus savoir démêler le vrai du faux. Mais, nourrie des émotions des musiciens dont il a partagé la vie, sa voix n’en porte pas moins les échos de siècles enfuis, auxquels l’on prête bien volontiers l’oreille dans cette non-fiction soignée et captivante. (3,5/5)

 

 

Citations :

Dans quelques endroits – dont Venise au seizième siècle – les gens semblaient même considérer que la musique dominait toutes les autres formes d’éducation ; en effet, alors que moins d’un tiers de riches familles marchandes de la ville possédaient un livre, on disait que presque toutes avaient au moins deux instruments de musique chez elles.


A la fin du dix-septième siècle , les gens riches et connus des villes musicales telles que Venise, Milan et Bologne avaient l’habitude d’assister aux offices religieux un peu comme ils allaient à l’opéra.


Les instruments furent les armes en première ligne dans la bataille des Médicis pour être les meilleurs de toutes les cours d’Italie à distraire les dirigeants et diplomates étrangers, à éblouir leurs sujets et intimider leurs rivaux.


Dans l’histoire qu’il partageait avec ses ancêtres et ses cousins, le violon de Lev inspira les premières sonates et les premiers concertos, changea pour toujours l’expérience d’aller à l’église, nourrit de sa voix la diplomatie des cours italiennes, et révolutionna les spectacles musicaux en engendrant les orchestres.


… joué par un bon musicien, les vibrations des cordes qui le parcourent massent le bois et apprennent aux cellules à bouger ensemble. La manière dont vibre un violon est la clé de sa sonorité ; comme le violon n’oublie jamais ce qu’il a appris, il continue de porter dans le son qu’il produit l’empreinte de ses violonistes antérieurs et, peut-être aussi, une mémoire de leur musique. Florian Leonhard me dit que certains des instruments  sont si imprégnés des héritages de musiciens extraordinaires qu’un violoniste qui essaie un instrument pour la première fois dit parfois que le violon semble vouloir un jeu particulier, comme s’il voulait retrouver les habitudes et les pratiques de son dernier propriétaire.