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vendredi 3 juillet 2026

Critique : "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Maudite soit la guerre

Auteur : Gwenaël BULTEAU

Parution : 2026 (Manufacture de livres)

Pages : 280

Accès au livre : ISBN 9782385533113  
                           en librairie

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1917. La Grande Guerre a transformé Paris. Les Poilus en permission hantent les rues tandis que les femmes sont mobilisées pour faire fonctionner l’économie du pays. Sentiments patriotiques, peur des espions allemands et traque des déserteurs agitent la ville.
Jeanne, jeune actrice, rêve de scène et d’évasion. Elle aime Maxence, apprenti aux Halles, impatient d’être mobilisé pour accomplir son devoir tout en suivant les traces de son père.
Quand un meurtre frappe leur quartier, le commissaire Soubielle commence à enquêter dans le voisinage. Ce qu’il va découvrir dépasse le banal fait divers : entre secrets de familles enfouis et loyautés déchirées, c’est le poids d’une époque où chaque choix peut dissimuler une trahison.
Gwenaël Bulteau nous plonge dans une fresque familiale et policière au cœur d’un Paris méconnu et à bout de souffle. Avec Maudite soit la guerre, il confirme une fois de plus son talent pour raconter les tourments humains dans les zones d’ombre de l’Histoire, là où le destin des hommes vacille.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1973, Gwenaël Bulteau est professeur des écoles. En 2017, il est notamment lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar, pour un texte publié par la suite aux éditions 10-21. Après La République des faiblesLe Grand Soir et Malheur aux vaincus, Maudite soit la guerre est son quatrième roman.

 

Avis :

Reconnu pour son sens de l’atmosphère et de la psychologie, Gwenaël Bulteau ancre son dernier polar historique en 1917, au cœur d’un Paris épuisé par la Grande Guerre. Dans ce contexte où le conflit, entre devoir, peur et survie, s’immisce dans le quotidien et altère les relations humaines, l’enquête policière sert de prisme révélateur de la violence diffuse qui étreint la capitale et souligne les fractures morales d’une société mise à rude épreuve.

Nourri par l’exaltation patriotique, la traque des déserteurs et les soupçons d’espionnage, un climat d’incertitude presque paranoïaque enveloppe ce Paris de l’arrière, où les femmes s’échinent à maintenir l’essentiel tandis que la noria d’estropiés et de permissionnaires dévastés semble ne jamais devoir s’interrompre. C’est dans ce cadre déstabilisé que Jeanne, jeune actrice déterminée à s’affirmer, et Maxence, apprenti des Halles animé par le désir de servir et d’honorer la mémoire paternelle, tentent malgré tout de tracer leur voie. La survenue d’un meurtre dans leur quartier entraîne l’intervention du commissaire Soubielle et ouvre une enquête qui les ramène brutalement aux contingences de l’époque.

Usant du polar comme d’un outil d’exploration sociale, Gwenaël Bulteau nourrit son intrigue des non‑dits et des crispations d’une ville meurtrie, contaminée jusqu’au plus banal du quotidien par l’angoisse, la suspicion et l’usure morale. Dans ce tableau qui révèle les failles individuelles sans jamais les détacher du tumulte historique, le meurtre apparaît comme la résurgence au grand jour de courants souterrains alimentés par le vacillement des repères et par le brouillage de la frontière entre culpabilité et survie. Jamais réduits à des archétypes du roman noir, les deux jeunes gens incarnent avec justesse deux façons de chercher une place dans un monde qui se défait. Le commissaire Soubielle, quant à lui, campe une figure ambivalente, à la lucidité blessée, dont l’enquête révèle les fragilités en même temps que les ombres de la ville. De facture classique, le roman se déroule ainsi dans une tension constante entre quête de vérité et vulnérabilité humaine, sculptant ses caractères au ciseau de l’Histoire. 

Malgré une accumulation de motifs et de ramifications rendant au final assez invraisemblable la manière dont certains fils se rejoignent, le récit conserve une cohérence d’ensemble et une réelle puissance d’évocation. Cette profusion nourrit l’instantané d’un Paris sous tension, où chacun porte le poids d’un monde en bascule. La précision du regard, la sensibilité accordée aux trajectoires individuelles et la capacité à faire vibrer l’époque dans ses détails les plus concrets emportent le lecteur par leur efficacité narrative. Mariant souffle romanesque, sens du personnage et acuité sociale, cet excellent polar s’épanouit dans une richesse qui déborde largement son suspense discret. (4/5)
 

mardi 23 décembre 2025

[Muzzio, Diego] L'oeil de Goliath

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'oeil de Goliath (El ojo de Goliat)

Auteur : Diego MUZZIO

Traduction : Eric REYES ROHER

Parution : en espagnol (Argentine) en 2022,
                  en français (Phébus) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782752914866  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le jour se lève. Un épais rideau de brouillard encercle l’îlot. J’ignore quel jour on est. Cela n’a plus d’importance. Le temps, tel que le vivent la plupart des gens – ce lent enchaînement de secondes, de minutes, d’heures, de jours – , n’a aucune prise dans un lieu comme celui-ci. J’ai délaissé le rapport qui m’avait été commandé. À partir de maintenant, je m’attelle à la rédaction d’un second rapport, plus exhaustif (et insaisissable). Un rapport sur l’état de mon âme… »

Campé entre l’Édimbourg des années 1920 et les paysages désolés et hostiles de la Patagonie, mêlant traditions littéraires anglo-saxonnes et argentines, l’aventure, l’horreur et le gothique, L’Œil de Goliath explore avec panache la relation entre les hommes et leur double, les frontières floues entre ce que l’on considère comme des contraires absolus : le bien et le mal, la raison et la folie. Embarquez pour un voyage obsédant dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diego Muzzio est né à Buenos Aires en 1969 et vit en France depuis près de vingt ans. Poète, novelliste, auteur pour la jeunesse, il signe, avec L’Œil de Goliath, son premier roman.

 

 

Avis :

S’il flotte quelque chose de Stefan Zweig – cette idée freudienne d’une force invisible qui travaille les êtres – dans les contours de cette histoire, le primo‑romancier argentin Diego Muzzio lui imprime pourtant un tour très personnel, en faisant de l’atmosphère, plus que de la psychologie, la véritable focale de son texte.

Cette atmosphère, on y plonge dès les premières pages, alors que, dans un silence rendu plus pesant encore par le trouble indéfinissable qui imprègne l’ouverture du récit, on assiste, dans l’Écosse des années 1920, à l’arrivée d’un mystérieux patient à l’asile dirigé par le docteur Pierce. Cet ancien combattant revenu des tranchées avec ses propres séquelles se consacre désormais à l’élaboration de protocoles de soins novateurs, à rebours des méthodes brutales alors en vigueur, pour apaiser les esprits meurtris par la guerre. L’homme qu’on lui amène n’est plus qu’une silhouette brisée, dont le seul viatique est le journal où il a consigné la naissance de son trouble avant de sombrer tout à fait. 

Le déchiffrage de ces pages griffonnées dans l’urgence fait basculer le récit dans le décor, cette fois tout à fait lunaire, d’une île perdue au sud de la Patagonie : un confetti de roche battu par les éléments, si isolé que le monde semble s’y dissoudre. Missionné sur place pour l'inspection d’un phare surnommé l’Oeil de Goliath, Bradley, ingénieur pourtant méthodique et parfaitement rationnel, se voit bientôt dépassé par ce qui tourne à l’épreuve de plus en plus déstabilisante. Entre l’isolement absolu, la perte progressive de tout repère, l’alliance traîtresse du vent et des vagues dans le surgissement sournois d’ombres et de voix inquiétantes, et même la bellicosité croissante des oiseaux ricochant dans la lumière du phare comme des entités malveillantes, tout concourt à fissurer les certitudes de cet homme habitué à tout expliquer. Dans ce décor minéral et hostile, la solitude agit comme un révélateur et, sapant les fragiles barrières érigées par la raison, confronte peu à peu l’esprit de Bradley aux spectres terribles qu’il croyait avoir terrassés.

Cette construction en abyme et la porosité entre les deux strates narratives – l’une rationnelle, l’autre hallucinée – crée un effet de résonance, lui aussi très zweigien, où le passé raconté devient une force active, presque autonome, qui travaille les personnages du présent. En faisant glisser son roman d’un espace mental à l’autre, en une montée savamment orchestrée du trouble et de l’angoisse, Diego Muzzio donne à sentir l’installation de la folie comme un glissement progressif, une dérive silencieuse où les repères se brouillent avant même que la raison ne cède. Cette déformation intime, en irriguant peu à peu toute la structure du roman, gagne aussi le lecteur : d’abord plongé dans un esprit méthodique qui se laisse envahir par ce qui lui échappe, il ressent à son tour une propagation diffuse, une vibration qui circule d’un récit à l’autre, puis bientôt d’un personnage à l’autre, jusqu’à l’envelopper lui‑même dans son halo d’incertitude.

Habile à laisser s’installer le trouble dans une atmosphère vibrant subtilement d’une menace sourde, Diego Muzzio tisse son récit d’une inquiétude d’autant plus hypnotique que le déséquilibre mental, ici produit d’un traumatisme qu’en cette époque d’après‑guerre l’on peine encore à reconnaître, semble pouvoir, dans les mêmes circonstances, gagner n’importe qui. Preuve en est le dénouement qui, dans l’implacable déplacement qu’il opère, réserve au lecteur un ultime frisson qu’il n’avait pas vu venir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’imagination est la seule arme pour combattre la réalité.

Ainsi en était-il venu à concevoir que certaines formes de folie puissent se rapprocher du vertige qui nous saisit face au spectacle de l’infini ; à ceci près, pensait le médecin, que le contemplateur occasionnel peut se détourner des astres selon sa volonté, tandis que pour le malade cette même expérience est à la fois incontrôlable et permanente.


 

mercredi 19 novembre 2025

[Bouysse, Franck] Entre toutes

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Entre toutes

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782226465740  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Marie est née en 1912 dans une ferme de Corrèze. Elle n’en partira jamais.
Franck Bouysse, une fois n’est pas coutume, livre avec une pudeur saisissante l’histoire de sa famille et prouve ici qu’il est aussi talentueux dans le récit de l’intime que dans la fresque romanesque. C’est beau et déchirant, c’est plein d’allégresse et de tragique : c’est la vie comme elle va.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Franck Bouysse est né et vit en Corrèze. Il a publié une quinzaine de romans couronnés par de nombreux prix, dont Grossir le ciel (La Manufacture de livres, 2014 ; Prix SNCF du polar, Prix Michel Lebrun, Prix Lire en poche…), Plateau (La Manufacture de livres, 2016), Glaise (La Manufacture de livres, 2017 ; Prix des lecteurs de la Foire du livre de Brive), Né d’aucune femme (La Manufacture de livres, 2019 ; Prix des libraires, Prix Babelio, Grand prix des lectrices de Elle…), Buveurs de vent (Albin Michel, 2020 ; Prix Giono) et Fenêtre sur terre (Phébus, 2021).
En 2022, avec Été brûlant à Saint-Allaire, il écrit son premier scénario original de bande dessinée pour le dessinateur Daniel Casanave.

 

Avis :

Puisant pour la première fois dans une veine autobiographique, Franck Bouysse ressuscite avec une délicatesse presque sacrée la vie de Marie, sa grand-mère née en 1912 dans une ferme corrézienne. Offert comme une confidence murmurée, ce roman déploie une émotion contenue qui imprègne le récit d’une lumière douce et durable.

Délaissant les tensions dramatiques de ses précédents romans, l’auteur explore une voie plus intime, qui embrasse la lenteur du quotidien et la densité du réel dans ses détails les plus fins. Ancré dans une temporalité étirée où les gestes et les silences pèsent plus que les mots, il esquisse les contours d’un monde rural sur le point de disparaître.

Marie, figure centrale, se tient droite, enracinée dans sa terre, affrontant les bourrasques des guerres et des deuils comme elle accueille le passage des saisons. Elle incarne la dignité des vies modestes, celles qui traversent le monde sans bruit, avec la fatalité tranquille de qui n’a aucune prise sur les événements. Franck Bouysse la dépeint avec une tendresse profonde, construisant une figure humble et rayonnante, gardienne silencieuse d’un quotidien fait de gestes simples. 

À travers elle, c’est tout un siècle qui se dessine en creux. Les grandes mutations historiques résonnent dans le stoïcisme de ses silences et l’endurance de son corps. Cette tension entre l’intime et le collectif donne forme à une mémoire souterraine. Car, en Marie – « entre toutes »  – affleurent les visages de ses semblables, femmes vouées au soin des autres et à l’effacement de soi, mais qui ont pourtant porté le monde sur leurs épaules, dans le silence du devoir. Franck Bouysse leur rend justice avec la force tranquille de la littérature quand elle sait voir l’invisible, lui conférant même une aura mariale au travers de son prénom et du titre, référence explicite à l’Ave Maria.

Acte d’amour filial et hommage pudique à une génération reléguée dans l’ombre, le récit célèbre en Marie l’archétype d’une humanité discrète et essentielle. Dans cette traversée d’un siècle, chacun retrouve l’écho d’une mémoire commune. Marie est toutes les femmes, une présence universelle dont nous sommes les légataires, un fil qui relie les générations par le coeur.

Habile à jouer de tous les registres, Franck Bouysse offre ainsi un livre comme un geste de gratitude, une offrande discrète à ces femmes silencieuses, à qui nous devons la force de nos racines. Dans ce récit, l’ordinaire devient matière universelle, pour le plus grand bonheur du lecteur, invité à reconnaître dans le silence d’une femme toute la grandeur du monde. Elégiaque et méditatif, un livre intemporel. (4/5)

 

 

Citation : 

Nous sommes capables de cartographier le génome humain, d’identifier les anomalies, mais nous ne sommes pas en mesure d’évaluer quelle part du vécu de nos aïeuls nous imprègne réellement, ce bruit de fond dans nos cellules qui rôde comme un fantôme. Qu’est-ce qui se perd et se conserve dans le grand délayage héréditaire ? Qu’est-ce qui s’endort ? Qu’est-ce qui disparaît à jamais ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
H
 
 




jeudi 2 janvier 2025

[Pichat, Bérénice] La Petite Bonne

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La Petite Bonne

Auteur : Bérénice PICHAT

Parution : 2024 (Les Avrils)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782383110293  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur : 

Domestique au service des bourgeois, elle est travailleuse, courageuse, dévouée. Mais ce week-end-là, elle redoute de se rendre chez les Daniel. Exceptionnellement, Madame a accepté d’aller prendre l’air à la campagne. Alors la petite bonne devra rester seule avec Monsieur, un ancien pianiste accablé d’amertume, gueule cassée de la bataille de la Somme. Il faudra cohabiter, le laver, le nourrir. Mais Monsieur a un autre projet en tête. Un plan irrévocable, sidérant. Et si elle acceptait ? Et si elle le défiait ? Et s’ils se surprenaient ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Passionnée d’histoire, elle raconte dans La Petite Bonne les répercussions intimes de la Grande Guerre dans la France des années 1930. Grâce à une alchimie parfaite entre prose et vers libres, elle tisse un huis clos bouleversant entre deux êtres que tout oppose hormis le poids du destin, et où la tension happe dans un crescendo envoûtant.

 

Avis :

Trois personnages, trois voix intérieures, qui, à l’image de la mise en page – fer à gauche pour la petite bonne, fer à droite pour Monsieur ou Madame –, ne se rejoindront jamais, chacune prisonnière de son irrémédiable solitude. Il s’en faudra pourtant de peu, mais en ces années 1930 en région parisienne, il n’est pas jusqu’au sort lui-même qui semble s’allier au strict maintien des convenances sociales. Intercalant dans le récit en prose classique les volutes de vers libres portant chaque voix comme un chant, Bérénice Pichat déroule la superbe et originale partition d’une implacable tragédie.

« Elle » n’a pas de nom, elle est juste la petite bonne qui, laissant à l’aube les rustres violences de son homme et la secrète culpabilité d’un avortement dicté par la misère, partage ses industrieuses journées entre les demeures bourgeoises de ses employeurs. Eux sont les Daniel, un couple de la haute société que le malheur s’est chargé d’ostraciser d’une autre manière. Pianiste recraché par la Grande Guerre à l’état de gueule cassée, défiguré, amputé des jambes et des doigts, Blaise vit terré dans sa chambre, repoussant la compassion avec une rage qui a fini par rendre son caractère aussi monstrueux que le reste. Si son infirmité ne l’en empêchait, il aurait depuis longtemps usé de son revolver pour mettre fin à son calvaire et rendre ainsi sa liberté à Alexandrine, l’épouse dont il ne supporte plus le dévouement et les sacrifices. 

Mais, grande première : mise en confiance par cette nouvelle bonne pour une fois pas le moins du monde effarouchée par l’état de l’estropié, l’épouse se décide enfin à accepter une invitation. Le temps d’une partie de chasse à la campagne, voilà Monsieur, son revolver et la bonne, seuls pour deux jours. Dans l’absolue proximité physique exigée par l’infirmité, le duo de leurs voix intérieures gagne rapidement en intimité, et tandis que l’épouse se débat de son côté entre devoir d’abnégation et culpabilité, se dessinent en transparence, d’une manière poétique et musicale, des portraits psychologiques de la plus grande finesse. Entre le mutilé de guerre, son épouse mutilée sociale, et la bonne mutilée d’enfant, se joue la partition de voix qui, pour être en canon, n’en resteront pas moins à jamais irréconciliables.

D’une créativité formelle impeccablement en accord avec l’ébauche de dialogue qui tente vainement de se mettre en place entre des êtres malgré eux plus proches que les conventions sociales ne sauraient l’admettre, un livre d’une grande beauté et d’une parfaite justesse jusque que dans son dénouement inattendu. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Les vrais héros sont partis
morts depuis longtemps
Fauchés à la sortie des tranchées
Tombés dans le no man’s land
Eux ne gisent pas sur un lit médical
Eux ne croupissent pas dans une villa
Eux n’ont pas besoin d’une bonniche
Qui les torche et les nourrit


on m’a dit
La liberté commence au fond de soi
Mais on ne m’a pas montré
Comment trouver le fond
pour espérer pouvoir remonter
Depuis
j’explore
Sans parvenir
À reprendre mon souffle

 

dimanche 6 octobre 2024

[Montaigu, Thibault (de)] Coeur

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Coeur

Auteur : Thibault de MONTAIGU

Parution : 2024 (Albin Michel)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

 « Je croyais écrire cette histoire pour mon père, alors que c’était l’inverse : cette histoire, il me l’avait offerte. Et chaque fois que j’ouvrirai ces pages, je le retrouverai comme si je tenais son cœur vivant entre mes mains. »

Quand son père malade le presse d’écrire sur son ancêtre Louis, capitaine des hussards fauché en 1914 dans une charge de cavalerie, Thibault de Montaigu ne sait pas encore quel secret de famille cache cette mort héroïque. Ni pourquoi elle résonne étrangement avec le destin de son propre père qui décline de jour en jour. La course contre la montre qu’il engage alors pour remonter le passé se mue en une enquête bouleversante où se succèdent personnages proustiens et veuves de guerre, amants flamboyants et épouses délaissées.

Thibault de Montaigu nous raconte une lignée hantée par la gloire et l’honneur. Mais aussi ce qu’il reste d’amour et de courage dissimulés dans le cœur des hommes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thibault de Montaigu a publié sept romans et essais, dont Un jeune homme triste, Les anges brûlent, Les Grands Gestes la nuit, Zanzibar et, en 2020, La Grâce, qui a reçu le prix de Flore.

 

 

Avis :

Alors qu’après une vie de flambe et de séduction menée grand train, de femme en femme et de châteaux en Espagne en concrétisations miteuses, le père de l’auteur désormais très diminué termine ses jours dans la dèche et aux crochets de son fils, il lui demande de consacrer son prochain livre à leur aïeul Louis – leur grand-père et arrière-grand-père –, capitaine de hussards tué en 1914 dans une charge suicidaire, aussi vaine qu’héroïque, cheval et sabre contre batterie d’artillerie.

Très réticent à s’engager dans ce projet d’écriture, mais malgré tout soucieux de cette dernière chance de complaire à ce père autrefois si peu présent que les moindres signes de son affection lui sont inestimables, le fils finit par se lancer sur les traces du héros familial et de sa gloire couronnée à titre posthume de la croix de guerre. Alternant entre, d’un côté, le parcours de l’aïeul et bientôt d’autres ancêtres tout aussi incroyablement flamboyants – tel ce Montaigu qui, ayant refusé de fuir la Terreur, est monté à l’échafaud, comme s’il ne s’agissait là que d’un intermède inconséquent, en cornant la page du livre qu’il était en train de lire – et, de l’autre, la description sans fard de la décrépitude de l’âge et de la maladie, même si obstinément cramponnée à ses restes de panache – aveugle, grabataire et littéralement à bout de souffle, l’incorrigible joue encore les Don Juan –, la narration devient en définitive le prétexte extraordinaire d’un rapprochement entre les deux hommes, le père et le fils.

A mesure que la découverte des constantes de l’histoire familiale suggère de plus en plus nettement des circonstances atténuantes aux défaillances paternelles, le fils réalise qu’en lui proposant de s’intéresser à leur aïeul, c’est en vérité une perche que lui a pudiquement tendue son père, manière sans le dire de lui demander pardon et de lui témoigner son attachement. Ainsi se produit l’inattendu : plus se creusent les ombres et plus pèse dans le récit la conscience des tares et des héritages familiaux, plus l’auteur et son père prennent la mesure de leur amour, d’autant plus beau et précieux que fragile et malmené. Sous la gangue des frustrations, des regrets et des ressentiments cimentés par les silences, le coeur palpite toujours et il n’était que temps de s’en apercevoir.

Un livre profondément juste et touchant, dont la trame autobiographique n’empêchera pas chacun d’y trouver un écho universel et personnel : au-delà des pudeurs, des non-dits et des incompréhensions, il est une quête qu’il faut mener avant qu’il ne soit trop tard, celle des enfants vers leurs parents et vice versa. (4/5)

 

 

Citations :

Les fils sont là pour continuer les pères. (Eugène Carrière)
 

Je me rappelle à la fin quand mon père m’emmenait le visiter : les tubes, la voix rauque, quasi éteinte, son mince visage de cire. C’est là-bas que j’ai compris pour la première fois qu’un autre prend notre place avant que l’on meure. Un autre que personne n’avait rencontré jusqu’alors. Et chacun ressort de sa visite en essayant de conserver en vie un geste, une phrase, une saillie qui nous rappellent celui qu’on a connu, alors qu’au fond de soi, on le sait : celui-là n’est déjà plus. Il est mort avant même de mourir, et c’est un imposteur qui a pris sa place dans son lit.  
Alors je temporise, j’élude pour Pompidou. Car au fond de moi, j’ai toujours peur de pousser la porte de mon père et de trouver un imposteur à sa place.
 

Au fond, ces sorties en voiture m’ont peut-être appris ceci : il existe deux types de personnes dans l’existence, celles pour qui un virage est une catastrophe dans une ligne droite et celles pour qui il est la promesse d’un ailleurs, celles qui freinent ou calent car elles anticipent toujours un drame à venir et celles qui à chaque tournant de la vie s’y engagent avec hardiesse quand bien même elles ne savent pas ce qui se trouve derrière.
 

Ces gens-là me sont des étrangers et pourtant, à les voir poser devant l’objectif, je suis frappé par la certitude qu’ils ont d’être à leur place. Comme si le cadre et l’instant de la prise de vue concentraient tout leur être. Et qu’ils devaient y habiter pour l’éternité. Dans leur esprit, ils ne doutent pas une seule seconde que cette photo évoquera pour toujours des noms, des lieux, des souvenirs où eux-mêmes à leur manière continueront de vivre. Et il n’y a rien de plus triste de savoir qu’ils se trompent. Que ces noms, ces lieux, ces souvenirs un jour ne diront plus rien à personne et qu’alors ils mourront une seconde fois.
 

J’ai tant de mal à habiter le réel. Depuis tout petit déjà, j’ai appris à mettre un écran entre lui et moi-même. À me tenir à l’écart, dans un lieu hors d’atteinte, comme dans ces parties de cache-cache où l’on reste de longues minutes planqué, à écouter les voix des autres, ignorantes de cet autre monde où l’on respire au même instant et dont on tremble d’être arraché. Mon corps est une armoire où je me tiens dans le noir, mon visage une couverture jetée sur mes pensées : les gens parlent et me frôlent sans se douter que je suis tapi là, à l’abri, dans une nuit où tous les sons et les gestes sont amortis. Des années que je me cache et personne ne m’a encore découvert. Ou alors les quelques-uns qui font semblant de ne pas me voir. Qui passent en me laissant croire que le jeu ne prendra jamais fin. Que personne ne me retrouvera. Comme si j’étais retourné dans le ventre de ma mère, à cet âge où nous sommes déjà au monde sans que nul ait encore vu notre visage. Sans que nul ait pu nous toucher. Nous sommes là et nulle part à la fois. Et c’est toujours un cri quand on finit par nous arracher à ce repaire et que la lumière du jour nous éventre les paupières.
 
 
Quand on part sur les traces de ses ancêtres, on ne remonte pas le temps en réalité. On ne revient pas en arrière. On fait voile vers notre avenir. Vers ce lieu où réside une part inexplorée de nous-même. L’histoire que nous écrivons a déjà été écrite sous une autre forme, et notre vie, loin d’être une page blanche, ressemble à un palimpseste que chaque génération à tour de rôle efface et recommence. Ce qui va arriver existe déjà. Et ce qui a existé nous arrivera. On peut prédire aujourd’hui la survenue de maladies grâce à notre ADN, car nos corps ne sont que des recombinaisons génétiques des corps qui nous ont précédés. De même pour nos âmes. Elles sont un amalgame – différent pour chacun – d’éléments qui ont déjà existé chez nos ancêtres. Nos âmes nous précèdent en quelque sorte. Et pourtant elles nous demeurent inconnues. Voilà le voyage auquel chacun dans une vie est appelé. C’est celui qu’a entrepris Énée et c’est peut-être celui qui me mène aujourd’hui dans ce train à Châteaubriant.
 

Je ne peux m’empêcher de songer à cette phrase de Maurice Béjart : « Je n’en finis pas de commencer ma vie. » Et la suite tout aussi belle : « Quand je pense qu’il y en a qui n’attendent pas vingt ans pour commencer leur mort. »

 

samedi 22 juillet 2023

[Khadra, Yasmina] Les Vertueux

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Les Vertueux

Auteur : Yasmina KHADRA

Parution :  2022 (Mialet Barrault)

Pages : 544

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Algérie, 1914. Yacine Chéraga n’avait jamais quitté son douar lorsqu’il est envoyé en France se battre contre les « Boches ». De retour au pays après la guerre, d’autres aventures incroyables l’attendent. Traqué, malmené par le sort, il n’aura, pour faire face à l’adversité, que la pureté de son amour et son indéfectible humanité.
Un roman majeur dans l’œuvre de Yasmina Khadra et une plongée surprenante dans l’Algérie de l’entre-deux-guerres.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yasmina Khadra est l’auteur de la trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, ou encore Ce que le jour doit à la nuit. Traduits dans une cinquantaine de pays, ces livres ont touché des millions de lecteurs dans le monde.

 

 

Avis :

Désigné par le tout-puissant caïd de son douar algérien pour partir à la guerre en France en se faisant passer pour son fils, le jeune berger Yacine se retrouve dans l’enfer des tranchées de la première guerre mondiale avec, en échange, la promesse d’une ferme qui tirerait ses parents de la misère. Lorsqu’après quatre ans à côtoyer l’horreur et la mort, il rentre enfin, irrémédiablement hanté mais persuadé d’être accueilli en héros, rien ne se passe pourtant comme il l’escomptait. Car, pour le despote pressé d’effacer toute trace de la supercherie qui a valorisé son fils à bon compte, Yacine doit disparaître…

Lui qui espérait sortir de l’asservissement féodal au prix de quelques années à servir de chair à canon, réalise alors qu’on ne trompe pas si facilement son destin. Dépouillé de sa vie d’antan, volé de son passé de soldat, il n’a plus guère que l’indéfectible solidarité de ses anciens compagnons d’armes, et surtout, son immarcescible droiture d’âme, pour s’empêcher de sombrer et pour trouver la force d’aller de l’avant, alors que les épreuves et les injustices sont bien loin d’en avoir fini avec lui. Un souffle épique emporte le récit dans une cascade de péripéties toutes plus terribles les unes que les autres, la vie de Yacine ne semblant jamais devoir cesser de rebondir de Charybde en Scylla, emportée comme un fétu de paille dans les redoutables remous d’un irrépressible torrent.

Pourtant, si désespérant et si violent le monde, Yacine ne perd pas pied, fondant sa résilience sur cette sagesse instinctive qui le fait se plier aux caprices du mektoub, tout en restant droit dans ses bottes, fidèle à lui-même, à ses valeurs humaines et à ses attaches affectives. « La vie est une traversée et tu es un simple pèlerin. Le passé est ton bagage. Le futur, ta destination. Le présent, c’est toi. Si ton bagage t’encombre, dépose-le à la consigne. Si ta destination est hasardeuse, sache qu’elle l’est pour tout le monde. Vis à fond l’instant présent, car rien n’est aussi concrètement acquis que cette réalité manifeste que tu portes en toi. » Au soir de sa vie, loin de se perdre en regrets, aigreurs ou lamentations, il sera de ceux qui se seront attachés à cultiver l’amour et le bonheur jusqu’au plus creux de l’adversité, faisant avec l’inéluctable pour mieux profiter des moindres éclaircies concédées par la vie.

Il aura fallu trois ans à Yasmina Khadra pour peaufiner cette apothéose de son œuvre : une fresque puissante et tumultueuse, aux nombreuses scènes d’anthologie, pour célébrer ces âmes droites, capables, quelles que soient leurs infortunes et la barbarie du monde, de garder leur foi en elles-mêmes et en l’humanité, de défendre l’amour et le droit au bonheur même quand tout semble perdu. « Nous ne sommes que des mortels, mon garçon, des récits anonymes gravés sur du sable que le temps dispersera au gré du vent. Alors pourquoi tant de souffrance puisque tout passe, et nous avec ? » Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Un poète, de passage dans notre village, a dit : « Les hommes vrais ont la larme facile parce qu’ils ont l’âme près du cœur. Quant à ceux qui serrent les dents pour refouler leurs sanglots, ceux-là ne font que mordre ce qu’ils devraient embrasser. » Il avait sans doute raison. Je n’avais jamais vu pleurer mon père ni aucun homme de notre douar. C’était peut-être pour cette raison qu’ils préféraient assumer leur malheur au lieu de le conjurer.


Nous étions nombreux à n’avoir jamais affronté le large et aucun de nous ne le soupçonnait aussi sauvage et imprévisible – personnellement, je n’étais jamais monté sur une barque de ma vie, et c’est un navire grand comme notre frayeur qui nous ravissait à notre terre natale.  
Les mois passés à la garnison de Mostaganem n’avaient pas réussi à faire de nous les Turcos impavides qu’espérait tirer de son chapeau de magicien l’adjudant-chef Ben Amara, un Chaoui de Khenchela, pas très instruit, mais à cheval sur l’ordre et la discipline. Nous avions appris à nous servir d’une arme, à manier la baïonnette aussi bien qu’un lanceur de couteaux et à parader en marquant le pas, cependant nous demeurions des paysans empotés et nous ne savions pas par quel bout prendre un univers aux antipodes du nôtre auquel l’Histoire nous livrait en vrac. Nous avions toujours vécu loin des routes bitumées et des bruits des machines, sagement confinés dans nos enclaves, sans histoires et sans grands projets, et voilà qu’un train nous arrachait à nos repères, qu’une caserne chamboulait notre esprit avant de nous expédier dans un monde inconnu à bord d’un bateau délirant.


Des décennies ont passé. Je n’ai pas réussi à oublier ce jour-là. Ce ne fut pas seulement mon baptême de sang, ce fut ma vraie naissance au monde moderne – le monde vrai, cruel, fauve et impitoyable où la barbarie disposait de sa propre industrie de la mort et de la souffrance. C’était donc cela le monde civilisé, le monde du progrès, des laboratoires savants et des grandes découvertes. Je ne soupçonnais pas le progrès d’être aussi destructeur. Avant, j’existais et c’était tout. Une herbe folle parmi les ronces. J’avais une famille, un chien, une jument, un gourbi, et mon territoire s’arrêtait là où portait ma fronde. Très jeune, on m’avait certifié que chacun naissait doté d’un parchemin dûment établi, avec des gîtes d’étape précis, des raccourcis et un point de chute dont on ne se relèverait pas. Nous étions persuadés, dans notre douar, que lorsqu’on éclôt sous la mauvaise étoile, on s’évertue à apprivoiser le pire. Hélas, nous étions loin de la vérité. Le pire ne s’apprivoise pas. Et il n’y a rien de pire que la guerre. Rien n’est tout à fait fini avec la guerre, rien n’est vaincu, rien n’est conjuré ou vengé, rien n’est vraiment sauvé. Lorsque les canons se tairont et que sur les charniers repousseront les prés, la guerre sera toujours là, dans la tête, dans la chair, dans l’air du temps faussement apaisé, collée à la peau, meurtrissant les mémoires, noyautant chacune de nos pensées, entière, pleine, totale, aussi indécrottable qu’une seconde nature.


Les renforts se succédaient des deux côtés, sacrifiant des bataillons entiers pour un pont, un moulin, une côte, un bosquet qui, à peine concédés par les uns, leurs étaient restitués le lendemain après d’insoutenables carnages. Les escadrons de cavalerie amis se portaient au secours de l’infanterie régulière avant de se voir déglingués dans la foulée. Les tranchées se faisaient nettoyer à la grenade. Les corps à corps se terminaient à la baïonnette, dans le blizzard et la neige. D’un côté comme de l’autre, le spectre de la défaite et de l’humiliation provoquait de formidables sursauts d’orgueil.  
La guerre semblait partie pour ne plus s’arrêter.
 
 
Quatre années de tranchées, de replis meurtriers, d’assauts suicidaires, de cauchemars éveillés, de gaz moutarde, de fièvre jaune et de dysenterie. Quatre insoutenables éternités au cours desquelles je vis des héros tomber comme des mouches et d’autres agoniser dans les cratères fumants, les boyaux en l’air, ou bien étendus comme du linge en charpie sur les barbelés à quelques mètres des lignes amies sans que personne ose aller les chercher. Ce fut une drôle de guerre qui se réinventait de bataille en bataille, insatiable ogresse au ventre plus grand que l’enfer, dévorant bêtes et hommes par contingents entiers sans s’accorder la moindre sieste digestive ; une boucherie tentaculaire, atroce comme un million de supplices, au-dessus de laquelle les prières se faisaient exploser dans le ciel par les tirs d’artillerie tandis que les tonnerres évoquaient des pétards mouillés devant les déflagrations pilonnant jusqu’aux no man’s land hérissés d’horreur. Mais c’était fini. Comme finit toute chose en ce monde. Cependant, ce que nous croyions laisser derrière nous ne serait jamais distancé et la vie d’après ne serait plus ce qu’elle avait été. Lorsqu’on essayera de tourner la page écrite avec le sang des martyrs, on s’apercevra que le sang l’a traversée et a atteint toutes les pages qui suivent. Partout où nous irons, nos morts seront avec nous. Pour se sentir moins seuls dans le froid et les ténèbres, pour que l’oubli ne leur serve pas de charnier éternel, ils reviendront chercher un soupçon de chaleur dans nos souvenirs et nous rappeler pourquoi, malgré tout, nous devrions sourire à la chance qui ne leur avait pas souri.


— Les Turcos, dis-je, la gorge serrée. Tu penses que l’on se souviendra de nous ?   
— Certains, sans doute, d’autres pas, et ceux-là seront nombreux.  
— Nous nous sommes battus avec la même bravoure, tirailleurs, zouaves, Sénégalais, Alliés, Français, Indiens, tous comme des frères, pour l’honneur et la liberté.  — Tout le monde le sait, Hamza.  
— Alors pourquoi ne se souviendrait-on pas de nous autres ?  
— Parce que c’est comme ça. Si nous avons été égaux dans le martyre, l’Histoire ne retiendra que les héros qui l’arrangent.


— Je t’observe depuis hier. Tu es tout effrayé. Tu reviens de la guerre, que je sache. Dois-je comprendre que la misère est plus terrifiante que les champs de bataille ?
 — Ce n’est pas la même horreur, mais c’est la même tragédie.
 — N’empêche, j’aimerais que tu changes d’angle de vue. Je t’ai vu trembler de peur à Jenane Jato et je n’ai pas apprécié. Tu dois considérer les nôtres avec compassion, et non avec dégoût. N’importe qui peut connaître des hauts et des bas, même les rois. Notre misère est une mauvaise passe, pas une nature.
 — Pourquoi tu me dis ça sur ce ton, Wari ?
 — Pour que tu ouvres grand tes oreilles. Je n’aime pas qu’on prenne notre peuple de haut.
 — Je ne prends personne de haut, Wari.
 — Ce n’est pas l’impression que tu donnes. Quand tu marches parmi les nôtres, on dirait que tu as peur de choper un microbe… Que les roumis nous snobent, il y a sans doute une raison. Mais qu’un Algérien méprise les siens, c’est qu’il est le plus à plaindre d’entre eux. Si tu veux qu’on reste amis, tiens-le-toi pour dit… Encore une chose qu’il faut que tu saches : l’existence est une belle vacherie. Chacun y a droit à son lot de soucis. Le pauvre parce qu’il manque de tout, le riche parce que aucune fortune ne lui suffit. 


J’avouai à Amir que j’avais peur de ce que j’étais en train de devenir. Il m’écouta avec attention. Quand j’eus fini de confesser le tort fait à mes anciens camarades, il rétorqua :  
— Mes amis étaient plus miséreux que tes copains. Si les tiens parviennent à se démerder, les miens crevaient pour de vrai de faim et de maladie. Tu crois qu’Amir est mon nom de naissance ? C’est mon pseudonyme. On m’appelait « Hé ! » quand j’étais gosse avec un haillon sur le fion. « Hé ! moutcho »… Nous sommes tous nés du mauvais côté de la barrière. Si j’avais choisi de regarder par-dessus mon épaule au lieu de regarder au-delà des obstacles sur ma route, je serais encore à rafistoler les savates comme mon père, à l’heure qu’il est, avec, dans un trou à rat, un tas de gosses livrés en pâture aux puces et une épouse en train de me rendre fou.  
— Je n’étais pas obligé de…  
— De quoi, Yacine ? me coupa-t-il. De saisir la perche que la Providence te tend ? Tu n’as de compte à rendre à personne et tu n’as pas, non plus, à rougir de ta chance, même si elle néglige tes vieux amis. Tu as eu ton quota d’épreuves, et tu as perdu au change tant de fois. Les joies ne sont pas des péchés, la réussite n’est pas une hérésie. S’il t’est possible de décrocher la lune, décroche-la, et tant pis si la nuit n’en sera que plus noire.  
— Noire pour qui, Amir ?  
— Façon de parler… Ce que j’essaye de te dire est que tu n’es pas responsable de la souffrance des gens. Et moi non plus. Ce n’est pas un péché d’être riche ou d’être l’ami d’un riche. Lorsque je m’empiffre, je n’oublie pas que beaucoup des nôtres jeûnent hors saison. Que faire ? Expédier à la casse mes assiettes en porcelaine et me contenter de lécher le fond des casseroles cabossées ? J’ai éclos tel un champignon dans un berceau vermoulu et j’ai partagé mes langes mille fois usés avec l’ensemble de ma fratrie. Aujourd’hui, je prends ma revanche sur tout ce qui m’a manqué et je ne vais pas me gêner. J’ai travaillé dur pour sortir le bout du nez de la tourbe et je compte profiter à fond de ce que je peux m’offrir avant que ma chair soit restituée à la poussière. Je n’ai rien à me reprocher, hormis certains plaisirs que je m’autorise bien qu’ils soient mal vus, ce qui ne m’empêche pas de faire du bien autour de moi et de proposer mon confort à ceux qui n’y ont pas accès.


— Je commence à me faire du souci pour toi.  
— Il n’y a pas de raison.  
— Il y en a une, et elle est de taille. Tu es sincère, entier, pur, et ça, c’est pas prudent. On ne peut pas être trop près du bon Dieu sans se mettre à la merci du diable.  — Je prends le risque.  
— Il n’en vaut pas le détour, Yacine. Tu as le cœur sur la main, c’est-à-dire à la portée de n’importe qui. Essaye de le durcir un peu pour qu’il ne s’envole pas comme une feuille morte au premier coup de vent. De nos jours, les saints se cassent la figure chaque fois qu’ils se baissent pour prier.  
— J’ai été élevé comme ça.  
— Tu n’es pas dans ta Hamada. À Oran, on ne doit pas se tromper quand on fait la part des choses. Céder un pouce de son territoire, c’est abdiquer.  
— Je tâcherai de m’en souvenir.  
— Tu y as intérêt.


— Il faut te ressaisir.  
— Je tâcherai.  
— Tu es obligé, mon garçon. Vivre, c’est accepter de prendre sur soi afin de passer à autre chose. Ne cherche pas où tu as fauté. Nul n’est à l’abri de lui-même. On croit pouvoir se rattraper, et on ne fait que graviter autour du remords comme un insecte autour d’une flamme, au risque de se faire un mal plus grand que celui qu’on a subi.  
— Je crains qu’on n’ait pas le choix.  
— On a toujours le choix… Quels que soient ses aléas et ses peines, le choix que l’on assume est moins accablant que la reddition. Vois-tu ? On s’attarde souvent sur ce qui nous abîme au lieu de se concentrer sur ce qui nous aide à nous reconstruire.  
— J’aimerais me reconstruire, mais je n’ai pas les données.  
— Il n’en existe qu’une seule, jeune homme : celle qui consiste à prendre les choses comme elles viennent et à en faire des leçons de vie. Il y a une sécurité derrière ce que l’on tait et une autre derrière ce qui nous échappe.  
— Quelle est donc cette sécurité ?  
— Le discernement.  
— Le discernement ?  
— Oui, le discernement. Beaucoup pensent que c’est par la liberté que l’on
accède au salut de son âme. C’est faux. La liberté n’est pas une fin en soi. On n’accède au salut de son âme que par la sagesse, mère de toutes les paix et de toutes les libertés.  
— Comment accéder à la sagesse ?  
— En faisant la part des choses. Nous ne sommes que des mortels, mon garçon, des récits anonymes gravés sur du sable que le temps dispersera au gré du vent. Alors pourquoi tant de souffrance puisque tout passe, et nous avec ?


Rappelle-toi, mon garçon. L’échelle de la Sagesse comporte sept paliers qu’il faut impérativement franchir si l’on veut accéder à soi, rien qu’à soi, et à personne d’autre.  
— Sept paliers ?  
— Dans Le Manuscrit des Anciens, on les appelle « Les sept marches de l’arc-en-ciel » (il compta sur ses doigts) : l’amour ; la compassion ; le partage ; la gratitude ; la patience et le courage d’être soi en toutes circonstances. Si tu arrives à en faire montre, tu atteindras le sommet-roi, celui qui te met hors de portée du doute et tout près de ton âme.  
— Tu n’en as cité que six.  Il sourit, de ce sourire qui en dit long sur les chemins de croix qu’il avait dû négocier pour accéder à son âme.  
— Va, mon garçon. La septième est au bout de ton destin.


J’avais la rage, de cette rage impuissante qu’on ne peut conjurer et qui vous dévore de l’intérieur. Je m’en voulais d’assumer mon malheur au lieu de le subir comme une injustice, de n’être qu’un gribouille pathétique. Quel sens donner à mes déconvenues ? En avaient-elles un ? Ce qu’il m’arrivait en chaîne était d’un ridicule tel que je ne savais plus si je devais en rire ou en pleurer. Je n’arrêtais pas de payer pour les autres. J’avais fait une guerre à laquelle je n’étais pas convoqué pour défendre l’honneur d’un ingrat qui ne songeait qu’à me faire disparaître ; j’étais recherché par la police pour avoir défendu l’intégrité d’une femme qui avait abusé de mon amour pour elle, et maintenant, on allait me lyncher pour avoir protégé un bien qui n’était pas à moi. Quelle ironie ! Tous ces faits de bravoure pour finir à plat ventre à l’arrière d’une charrette ! Dans quel trou d’air le ciel avait-il engrangé mes prières pour que je me retrouve encordé comme une bête, la tête dans un sac de jute ?
… Et ce pied, mon Dieu, cette savate crottée qui m’écrasait la nuque ! Chaque fois que je remuais, elle accentuait la pression. Si la loyauté était la plus noble des vertus, pourquoi poignardait-elle ses serments dans le dos ?


On ne vole pas, quand on a faim, on se démerde pour ne pas crever. Si tu veux être juste avec toi-même, oublie ce que rabâche ta conscience et écoute ton ventre. La conscience, c’est pour le gratin. Les pauvres, il leur suffit de se faire une raison.


Chaque nuit, avant de sombrer dans un sommeil aussi profond que le coma, je souhaitais ne plus me réveiller. Mais au bagne, tout finit par rentrer dans « l’ordre de bataille ». D’emblée, la chiourme marquait ses zones interdites, imposait ses règles, et malheur aux inattentifs. J’assistais, tous les jours, à des choses insoutenables en me demandant combien de temps j’allais rester moi-même dans une faune qui entretenait elle-même son enfer. Je me rendis compte, très vite, que l’être humain est un mutant. La souffrance, à défaut de l’anéantir, le façonne et le forge jusqu’à ce qu’il se radicalise et devienne une entité démoniaque. L’agneau se découvre soudain un instinct de loup, et alors plus rien ne lui importe plus que sa misérable survie. Car, dans ce zoo cannibale, l’épreuve de force ne se conjugue pas uniquement à la botte des matons ; il faut aussi composer avec la tyrannie des forçats. Ce n’est que de cette façon que l’on a des chances d’apprivoiser l’adversité, c’est-à-dire de l’accepter dans sa totale cruauté. S’il arrive au manche d’une pioche de se casser, l’échine, elle, quand bien même elle devrait se ployer chaque jour un peu plus, n’a pas intérêt à se briser.


On peut faire le deuil de ses morts, mais pas celui des absents. De tous les mortels, ce sont les disparus qui vivent le plus longtemps. Mais comment entretenir leur souvenir dans ce passé où il faudrait écarter mille masques pour entrevoir un visage familier, où les sourires ressemblent à mes blessures, où les rires sont chahutés par mes propres cris ? À l’usure, on finit par se faire une raison. On se recroqueville autour de sa douleur et on fait corps avec. Au fur et à mesure que les années passent, la résignation nous devient un précieux animal de compagnie. Dans les moments de grande solitude, elle nous tient la main tandis que tant de choses nous échappent, et on s’accroche parce que, quelque part au fond de soi, malgré l’incongruité de notre entêtement, on se surprend à se dire qu’un miracle est toujours possible.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


 

vendredi 17 février 2023

[Rigoni Stern, Mario] Histoire de Tönle

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Histoire de Tönle (Storia di Tönle)

Auteur : Mario RIGONI STERN

Nouvelle traduction : Laura BRIGNON

Parution : en italien en 1978
                  en français à partir de 1988
                  (Gallmeister en 2023)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Berger sur le plateau d’Asiagio, dans les Alpes italiennes, Tönle s’adonne à la contrebande pour subvenir aux besoins de sa famille. Quand il blesse par accident un douanier, il doit s’enfuir et devient mineur en Styrie, colporteur d’estampes dans les Carpates, jardinier à Prague… Pourtant, chaque hiver, trompant les gendarmes, Tönle retrouve son foyer et les siens. Les années passent et la Première Guerre mondiale fait éclater le monde tel qu’il le connaissait. Alors que sa région tant aimée n’est plus qu’un champ de bataille, le vieil homme obstiné refuse d’abandonner son troupeau, sa maison, sa famille.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mario Rigoni Stern (1921-2008) est un écrivain italien devenu classique. Homme discret et pudique, il est originaire d’Asiagio en Vénétie, une région qu’il chérit par-dessus tout. À 17 ans, il s’engage comme chasseur alpin dans l’armée italienne. Six mois plus tard éclate la Seconde Guerre mondiale. Fait prisonnier par les Allemands en 1943, il réussit à s’évader et regagne à pied son village natal. De cette expérience, il tire la matière de son superbe premier roman, Le Sergent dans la neige. Il trouve refuge sur les hauts plateaux de sa région natale, loin des honneurs et les prix littéraires qui saluent son œuvre.

 

Avis :

Le plateau d’Asiago, situé sur les Préalpes de Vénétie, entre Vicence et Trente, est un lieu de mémoire un peu particulier. Au Moyen Age vient s’y installer une minorité ethnique d’origine bavaroise, les Cimbres. D'abord reconnue culturellement autonome par la République de Venise, cette communauté est englobée en 1815 dans le royaume lombard-vénitien, vassal de l’Empire d’Autriche, et, considérée à tort comme pro-allemande pendant la première guerre mondiale – cette petite partie des Alpes est en l’occurrence totalement dévastée en 1916 par la plus grande bataille de montagne de l’Histoire –, fait ensuite les frais de la politique d’italianisation menée par les fascistes. Ainsi s’éteint alors quasiment la langue cimbre, un isolat comme l’est le basque dans les Pyrénées.

C’est en ces lieux au passé si singulier que naît et vit Mario Rigoni Stern. Lui qui grandit dans les ruines de la Grande Guerre se passionne pour les Alpins, dans lesquels il s’engage en 1938. Fait prisonnier par les Allemands, il s’évade, rentre à pied à Asiago et, quelque vingt ans plus tard, se lance dans l’écriture de ce qu’il considérera toujours modestement comme une œuvre mémorialiste, mais qui le classera parmi les auteurs classiques de la littérature contemporaine italienne. Premier volet d’une trilogie, Histoire de Tönle se nourrit de souvenirs rapportés ou vécus, faisant avec nostalgie la part belle à sa montagne d’origine, à la vie rude, pauvre, mais libre, des paysans et bergers habitués à n’y connaître ni maîtres ni frontières, jusqu’à ce que, ne laissant qu’une terre ravagée et pour longtemps inhabitable, la guerre ne vienne en sonner définitivement le glas.
 
Berger, Tönle mène, en cette seconde moitié du XIXe siècle et comme, avant lui, tant de générations, l’existence rythmée par les saisons, par les travaux agricoles et par les traditions de son village. Pour joindre les deux bouts, mais aussi peut-être un peu parce que cette montagne à la frontière du royaume d'Italie et de l'Empire austro-hongrois appelle à l’aventure, il se fait contrebandier, colporteur, et sillonnant à pied toute l’Europe Centrale, exerce les mille métiers – soldat, mineur, jardinier, gardien de chevaux... – que ses boucles itinérantes mettent sur sa route avant de toujours le ramener auprès des siens et de ses moutons, sur ces alpages ailleurs desquels il ne saurait vivre longtemps. Lorsqu'en 1914 la guerre éclate et commence par lui rogner les ailes en le confinant du côté italien, il ne se doute pas encore qu'en plein sur la ligne de front, il ne restera bientôt plus grand chose des villages bombardés du plateau d'Asiago. Refusant de se joindre à la population déplacée, il restera le plus longtemps possible auprès de son troupeau, avant de connaître un sort fortement calqué sur celui de l’auteur lors du conflit suivant, mais à la conclusion immensément plus tragique. La guerre ne se contente pas de tuer et de détruire : elle accélère aussi les mutations de la société, tournant définitivement certaines pages. Sur le plateau d’Asiago si longtemps préservé, c’est le chant du cygne d’un mode de vie et d'une identité culturelle ancestrale qui mène au désespoir le vieux Tönle…

La narration sans fioritures de Mario Rigoni Stern redonne vie à ces hommes et à ces femmes d’un autre siècle avec un réalisme et une authenticité sans défaut. L’on pense à Frison-Roche pour un certain nombre de points communs entre les deux hommes et leur œuvre. Quand, entre deux récits de montagne et d’aventure saharienne, l’écrivain français nous conte la sédentarisation forcée des Lapons, au même moment de l’autre côté des Alpes, l’auteur italien s‘attache à la mémoire du tout petit peuple cimbre, partageant, au fil de son écriture habitée et au travers d’un personnage clairement son alter ego, la nostalgie d’un homme épris de nature et de liberté pour qui la modernité fait figure de prison. Une bien belle redécouverte que nous permettent les éditions Gallmeister avec cette toute nouvelle traduction. (4/5)

 

Citations : 

Il y avait un arbre sur le toit de sa maison : un cerisier sauvage. Le noyau dont il était né avait atterri là bien des années plus tôt, expulsé en vol par une grive mauvis, et une rosée printanière l’avait fait germer car, pour protéger la maison de la pluie et de la neige, un de ses aïeuls avait étalé une couche supplémentaire de chaume sur le toit, si bien que celle d’en dessous était devenue de l’humus, presque de la glèbe. Le cerisier avait poussé comme ça. (…)
En ce soir de décembre, ses branches étaient un hiéroglyphe sur la toile de fond du ciel et, sans la légère fumée qui s’échappait des évents de pierre sous les avant-toits, les maisons du hameau et la terre recouverte de neige n’auraient fait qu’un. (À l’époque, nos habitations n’avaient pas de cheminée : depuis la pièce à vivre, un conduit montait jusqu’aux combles, où une corbeille enduite d’argile éteignait les escarbilles : de la sorte, la fumée se répandait dans le vaste grenier tout en maintenant une précieuse tiédeur au-dessus de la maison, et puis elle enfumait et durcissait les poutres de mélèze de la charpente, les préservant du passage des siècles.)
 
 
Cet été-là, pour la première fois depuis 1866, on ne fit pas de contrebande entre nos montagnes et la Valsugana, et les émigrants n’empruntèrent pas le sentier des radeliers vu que les Tyroliens, qui autrefois leur offraient l’hospitalité pendant les étapes du voyage, étaient mobilisés dans les bataillons de Standschützen postés aux frontières. Il était donc impossible de passer d’un État à l’autre parce que les soldats et les patrouilles tiraient, et pour sûr ce n’était pas comme avec les douaniers et les gardes-frontières, qui parfois vous laissaient traverser pour une lire ; maintenant, on pouvait seulement mourir, et pour un rien.