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mercredi 11 mars 2026

Critique de "Aller à La Havane" de Leonardo Padura | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Aller à La Havane" de Leonardo Padura


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Aller à La Havane (Ir a La Habana)

Auteur : Leonardo PADURA

Traduction : René SOLIS

Parution : en espagnol (Cuba) en 2024,
                  en français en 2026 (Métailié)

Pages : 368 

Accès au livre : ISBN 9791022615020  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«La Havane est une ville qui, malgré tous ses défauts et ses lacunes, continue d’avoir une âme. Une âme à fleur de peau. »
Dans l’histoire de la littérature, certains écrivains sont indissociables d’une ville, de son contexte, de son passé, de ses odeurs, de toutes ses contradictions. Le lien entre le Cubain Leonardo Padura et La Havane, ville mythique traversée par des rêves et des révoltes tout autant que par la décadence et les illusions perdues, a toujours été d’une profonde intimité.
Mélange de chronique réaliste et de roman addictif, ce grand livre transforme les habitants de La Havane en personnages aux aventures incroyables, souvent terribles, parfois très drôles. On y découvre une ville malmenée par son passé révolutionnaire et ses fantômes illustres, toujours au bord de la destruction, mais toujours rescapée de l’Histoire ou du climat.
Aller à La Havane est une grande histoire d’amour entre un écrivain et sa ville. Leonardo Padura, ce formidable conteur, nous fait ressentir comment la réalité de La Havane défie toutes les fictions. Sous sa plume, La Havane est un roman.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Leonardo Padura est né à La Havane en 1955. Romancier, essayiste, journaliste et auteur de scénarios pour le cinéma, il a obtenu de nombreux prix prestigieux, dont le prix Princesse des Asturies 2015. Il est l’auteur, entre autres, de L’Homme qui aimait les chiens, Hérétiques et Poussière dans le vent. Il fait partie des grands noms de la littérature mondiale

 

Avis :

Leonardo Padura est aujourd’hui l’un des écrivains cubains les plus reconnus, célébré pour la précision de son regard sur la société de l’île et pour sa manière d’entrelacer enquête, mémoire et critique sociale. Journaliste de formation, il a développé une oeuvre faisant du roman noir un instrument d’exploration du réel et mettant au jour les contradictions d’une Cuba déchirée entre héritage révolutionnaire, désillusions collectives et stratégies de survie. C’est dans cette dynamique qu’il publie Aller à La Havane, un ouvrage où la capitale cubaine s’incarne en présence souveraine, presque charnelle. Ses rues, ses voix, ses failles et ses persistances y dessinent un portrait à la fois intime et politique, offrant une traversée à coeur ouvert de ce territoire urbain.

Le récit prend la forme d’une déambulation, où l’auteur mêle souvenirs personnels, scènes du quotidien et réflexions sur l’histoire récente du pays. Le livre progresse au rythme des rues parcourues et des rencontres esquissées, élaborant une cartographie sensible et contrastée de la capitale, entre beauté persistante de façades coloniales pourtant décrépites, énergie des quartiers populaires malgré la pénurie et mémoire révolutionnaire cohabitant avec les désillusions contemporaines. Chaque étape saisit un geste, une voix, une atmosphère, et montre comment la ville se réinvente dans l’ombre de ses ruines. Ce récit, à la fois documentaire et intime, fait émerger une Havane vivante, complexe, où l’histoire collective se lit dans les détails du présent. Cette immersion repose en partie sur une précision topographique foisonnante : la profusion de noms de rues, de quartiers ou de repères havanais a de quoi dérouter le lecteur qui ne connaît pas la ville, mais elle contribue aussi à l’ancrage concret et à la force d’évocation du livre.

Au‑delà de la description d’un lieu, Leonardo Padura construit un véritable dispositif de lecture du réel, où les extraits tirés de ses propres romans jouent un rôle déterminant. Insérés au fil du texte, ces fragments littéraires – qu’ils proviennent des enquêtes de Mario Conde, de réflexions désabusées ou de descriptions emblématiques – servent de points d’ancrage éclairant la continuité entre l’oeuvre romanesque et la réalité havanaise. Ils révèlent combien sa fiction n’est jamais un simple détour narratif, mais un outil critique permettant de saisir ce que le discours documentaire peine parfois à dire : la lassitude d’un peuple, la dignité des gestes ordinaires et la violence sourde des renoncements. En convoquant ses propres pages, l’auteur met en évidence la persistance de motifs centraux – ruine, mémoire, attente – et montre que la littérature, intimement liée au monde, en constitue l’un des modes d’accès les plus lucides. Cette articulation entre récit personnel, observation du présent et résonance romanesque forme l'ossature du livre, où La Havane, bien plus qu’un décor, apparaît comme une matrice narrative innervant toute son oeuvre. 

Aller à La Havane déploie ainsi une écriture où se tissent mémoire intime, regard social et résonance romanesque, conférant à la capitale une densité sans pareille dans le paysage littéraire contemporain. En faisant dialoguer ses propres textes avec le présent de la ville, Leonardo Padura construit un lieu où se superposent temporalités, traces du quotidien et imaginaires persistants. La Havane s’y révèle dans toute son ambiguïté : éprouvée mais vibrante, traversée de contradictions, de fidélités et de survivances. L’ouvrage met en lumière la force d’un regard capable de saisir le réel dans ses tensions comme dans ses élans, et de transformer l’espace urbain en véritable territoire littéraire. Un livre dense, lucide et empreint d’une mélancolie tenace, sensible à cette « étrangéité » dont parle l’auteur, signe d’une ville qui se défait. (4/5)

 

 

Citations : 

Les crises n’altèrent pas seulement les structures d’une société. Elles affectent aussi sa santé. Et la société cubaine d’aujourd’hui est malade du laisser-aller, des pertes de valeurs, de manque de respect pour l’autre et d’absence croissante de civisme. Et les excès que génère cette insuffisance ne cessent d’augmenter et je dirais que, malheureusement, ils sont presque impossibles à arrêter.


Le miracle cubain c’est que de nombreux Cubains vivent de miracles. Ou des “bouées” ou donations que leur font leurs proches depuis l’extérieur. C’est pour cela qu’à Cuba on dit qu’il est important d’avoir de la FE : de la famille à l’étranger.


C’est pour cela que j’écris. J’écris dans ma maison du quartier de Mantilla, au sud de La Havane, dans la maison dans laquelle je suis né, il y a déjà presque soixante-dix ans, et depuis laquelle mes parents m’invitaient à “aller à La Havane”. Et tandis que je m’obstine à essayer de refléter ce qu’est cette vie cubaine qu’il m’a été donné de vivre, ou à évoquer l’existence passée léguée par d’autres mémoires, il se trouve que plusieurs journalistes dans divers endroits du monde me demandent pourquoi je suis toujours ici. Et je donne toujours la même réponse : je suis ici parce que j’appartiens à ce lieu, parce qu’ici est ma raison d’être qui fait que je veux et que j’ai besoin d’écrire, ici vivent les gens dont je veux exprimer les doutes, les espoirs, les frustrations, les peurs. Parce qu’ici est ma langue, cette langue havanaise dans laquelle je parle et j’écris. Et parce que j’ai une conscience citoyenne qui me pousse à assumer la responsabilité de fixer une vérité à laquelle je crois, qui n’est sûrement pas la seule vérité possible, que certains essayeront de dénigrer, de maquiller ou de nier, mais dont beaucoup d’autres savent que c’est la vérité et que cette vérité exige qu’il existe aussi des mémoires comme la mienne, pas seulement les discours de justification triomphalistes, les éternels appels à la résistance, l’appel à toujours plus de sacrifices. Et, bien sûr, j’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à ma ville, et que la seule façon pour moi de soulager toute cette douleur c’est justement d’écrire, ici et tant que je le pourrai : en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d’“étrangéité”. En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours ici, dans ma maison de Mantilla, La Havane, Cuba.


La Havane réelle, journalistique, et La Havane de fiction, romanesque, sont une seule et même ville, et son image et sa fixation dans la mémoire et dans les textes témoignent de la recherche obsessionnelle qui a été la mienne bien avant que j’écrive mon premier article ou ma première nouvelle et qui me poursuit aujourd’hui encore comme ce qu’elle est : une nécessité, une obsession. Un reflet de mon sentiment d’appartenance et une chronique de ce que le passage du temps a provoqué dans l’image physique et l’esprit humain de la ville à laquelle j’appartiens corps et âme.


Comme tout organisme vivant, les villes ont besoin d’affection et, depuis des décennies, La Havane en a reçu bien moins que ce qu’il faudrait. Aujourd’hui, elle reçoit peut-être moins de caresses que jamais. Et mon sentiment d’appartenance souffre de ce processus qui me fait me demander même si un jour, à force d’être si étrangère et par moments si hostile, si défigurée et l’âme si en peine, moi aussi je cesserai de sentir que La Havane est encore ma ville.
 
 
 

mercredi 11 février 2026

Critique de “Nexus” de Yuval Noah Harari | Lectures de Cannetille

 





J'ai aimé

 

Titre : Nexus

Auteur : Yuval Noah HARARI

Traduction : Daniel FAUQUEMBERG

Parution : en anglais (Etats-Unis) et 
                  en français (Albin Michel) en 2024

Pages : 576

Accès au livre : ISBN 9782226494887  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis cent mille ans, nous, les Sapiens, avons acquis un gigantesque pouvoir. Mais malgré nos découvertes, inventions et conquêtes, nous sommes aujourd’hui confrontés à une crise existentielle inédite. Le monde est au bord de l’effondrement écologique. Les tensions politiques se multiplient. La désinformation abonde. Et nous entrons de plain-pied dans l’ère de l’IA, un réseau d’information qui sera bientôt capable de nous dominer.

Avec ce nouvel ouvrage, Yuval Noah Harari, l’auteur du best-seller mondial Sapiens, revisite l’histoire de l’humanité pour comprendre comment les réseaux d’information ont fait et défait notre monde. Il aborde les choix cruciaux auxquels nous sommes - et serons - confrontés, au moment où l’IA révolutionne la médecine, la guerre, les démocraties, et menace notre existence même.

Nexus est un livre capital pour comprendre comment, en faisant des choix éclairés, il nous est encore possible d’empêcher le pire. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Yuval Noah Harari est docteur en Histoire, diplômé de l’Université d’Oxford. Aujourd’hui, il enseigne dans le département d’Histoire de l’université hébraïque de Jérusalem et a remporté le « prix Polonsky pour la Créativité et l’Originalité » en 2009 et en 2012. Ses ouvrages Sapiens, Homo Deus et 21 Leçons pour le XXIe siècle sont des phénomènes internationaux qui cumulent 25 millions de ventes dans 50 pays.
 

 

Avis :

Yuval Noah Harari, historien israélien et professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, s’est imposé comme l’un des penseurs contemporains les plus influents grâce à Sapiens, Homo Deus et 21 leçons pour le XXIᵉ siècle. Son oeuvre explore la manière dont les récits, les technologies et les structures symboliques façonnent l’humanité. Nexus s’inscrit dans cette continuité : il propose une synthèse ambitieuse de l’histoire des réseaux d’information, depuis les premiers langages humains jusqu’à l’intelligence artificielle, et interroge la manière dont ces réseaux déterminent nos sociétés, nos croyances et nos futurs possibles.

Le livre retrace l’évolution des systèmes d’information qui ont permis aux humains de coopérer à grande échelle. L’auteur montre d’abord comment les premiers réseaux – langage, mythes, rituels – ont permis aux groupes humains de dépasser les limites biologiques de la communication animale. L’écriture, puis les bureaucraties, les religions et les empires ont ensuite créé des infrastructures informationnelles capables de stabiliser des sociétés complexes. Il insiste sur le rôle des « fictions partagées » – argent, lois, nations, dieux – qui n’existent que parce que nous y croyons collectivement, mais structurent profondément nos comportements.

La seconde partie du livre explore la révolution moderne : imprimerie, médias de masse, Internet, plateformes numériques. Yuval Noah Harari montre comment chaque innovation a transformé la circulation de l’information, redistribué le pouvoir et modifié la manière dont les humains se représentent le monde. Il analyse en particulier la montée des algorithmes et de l’IA comme une rupture majeure : pour la première fois, des systèmes non humains produisent, filtrent et interprètent l’information à une échelle qui dépasse les capacités humaines. Cela ouvre la voie à de nouvelles formes de contrôle, de manipulation et de dépendance, mais aussi à des possibilités inédites de coordination et de création. Le livre se conclut sur une interrogation : dans un monde où les réseaux d’information deviennent autonomes, quelle place reste-t-il pour la liberté humaine, la démocratie et la responsabilité collective ? 

Ouvrage des plus structurés et pédagogiques, Nexus relie des phénomènes très éloignés – mythologie antique, bureaucratie impériale, réseaux sociaux, intelligence artificielle – en un récit remarquablement cohérent. Il propose une vision panoramique qui met en lumière la continuité entre les systèmes d’information du passé et ceux du présent. Yuval Noah Harari excelle à rendre intelligibles des notions complexes, et son approche résolument interdisciplinaire – mêlant histoire, anthropologie, technologie et philosophie – confère à son propos une réelle profondeur.

Mais cette ambition synthétique a aussi ses limites. En privilégiant les grandes lignes au détriment des nuances historiques, Yuval Noah Harari tend à lisser des phénomènes pourtant hétérogènes et à reconduire certains schématismes déjà présents dans ses ouvrages précédents. Son insistance sur les « fictions » comme moteur principal des sociétés humaines, si efficace pour structurer son récit, peut parfois minimiser le rôle des dynamiques matérielles, économiques ou institutionnelles. Quant à sa réflexion sur l’IA, très centrée sur les risques de manipulation, de captation de l'attention et de perte de contrôle démocratique, elle apparaît moins novatrice pour un lecteur familier des travaux récents sur le sujet – notamment Cyberpunk d’Asma Mhalla ou L’Empire de l’ombre de Giuliano da Empoli, qui proposent des analyses plus incisives ou plus originales des architectures de pouvoir numériques.

Nexus s’inscrit enfin dans une longue tradition de réflexion sur les médias et l’information, héritière de Marshall McLuhan –  « le médium est le message » –, de Manuel Castells – la « société en réseaux » – ou encore de Benedict Anderson – les « communautés imaginées ». Yuval Noah Harari reprend ces intuitions mais les étend à l’ensemble de l’histoire humaine, en montrant que les réseaux d’information ne sont pas un phénomène moderne mais une constante anthropologique. Le livre dialogue aussi avec les débats contemporains sur l’IA, la désinformation, la gouvernance algorithmique et la fragilité des démocraties. En ce sens, Nexus peut être lu comme une tentative de fournir un cadre conceptuel global pour comprendre notre époque : un monde où la bataille pour le contrôle de l’information est devenue la bataille pour le contrôle du réel.

En définitive, Nexus prolonge les grandes intuitions de Yuval Noah Harari tout en leur donnant un cadre plus systématique : celui d’une histoire longue des réseaux d’information qui façonnent les sociétés humaines. S’il ne renouvelle pas entièrement les thèses de l’auteur et laisse parfois de côté la complexité des contextes historiques ou matériels, il offre néanmoins une synthèse ample, accessible et stimulante, qui éclaire d’un jour nouveau les enjeux contemporains liés à la circulation, au contrôle et à la production de l’information. À ce titre, le livre s’impose moins comme une rupture que comme un outil conceptuel utile pour penser un monde où la maîtrise des flux informationnels conditionne de plus en plus la maîtrise du politique, du social et du réel lui‑même. Une sorte d’encyclopédie, riche en exemples et en illustrations – mais aussi un peu indigeste – pour se construire un premier panorama sur le sujet avant d’aller l’explorer plus finement auprès de vrais spécialistes. (3,5/5)


lundi 17 novembre 2025

[Clermont-Tonnerre, Adélaïde (de)] Je voulais vivre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je voulais vivre

Auteur : Adélaïde de CLERMONT-TONNERRE

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782246831662  
                           en librairie

 

  

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Par une nuit glaciale, le père Lamandre recueille une fillette de six ans venue frapper avec insistance à sa porte. L’enfant aux yeux admirables tremble de froid et de faim. Elle a les pieds en sang dans ses souliers à boucles d’argent, mais refuse de répondre aux questions qui lui sont posées. Le vieux prêtre ne saura que son prénom  : Anne. Vingt ans plus tard, Anne est devenue Lady Clarick. Richissime, courtisée, elle a l’oreille des grands et le cardinal de Richelieu ne jure que par elle. Pourtant, dans l’ombre, quatre hommes connaissent son vrai visage et sont prêts à tout pour la punir de ses forfaits. Manipulatrice sans foi ni loi, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, cette criminelle au visage angélique a traversé les siècles et la littérature  : elle se nomme Milady.
Voici venu le temps d’écarter la légende pour rencontrer la femme. Même un personnage de fiction peut réclamer justice. Ce roman inoubliable, écrit d’une voix puissamment contemporaine, rend vie à Milady et nous offre son histoire dont Dumas a semé les indices dans Les Trois Mousquetaires.
Magnifique portrait d’une femme libre menant, pour sa survie, un jeu dangereux. Dans une époque où trop d’hommes voudraient la contraindre et la posséder, elle se bat – jusqu’à la transgression ultime – pour son pays, pour son idéal et pour sa liberté. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Adélaïde de Clermont-Tonnerre, ancienne élève de l’École normale supérieure, est journaliste et romancière. Fourrure (Stock) a été récompensé par cinq prix littéraires, dont le prix des Maisons de la Presse et le prix Sagan, suivi par Le Dernier des nôtres (Grasset), Grand Prix du roman de l’Académie française 2016, traduit en dix langues. Et enfin, Les Jours heureux (Grasset, 2021), prix Cabourg du roman.

 

 

Avis :

Espionne au service du cardinal de Richelieu, manipulatrice, séductrice et meurtrière, Alexandre Dumas avait fait de Milady l’ennemie des mousquetaires, une femme fatale fascinante mais vouée à la condamnation, dont le destin dramatique résonne comme une sanction morale. Son passé reste volontairement opaque, renforçant son aura de mystère et de menace.

Prenant le risque de désamorcer la part d’ombre qui faisait la force du personnage, Adélaïde de Clermont-Tonnerre choisit de l’éclairer autrement en la dotant d’une profondeur psychologique. Commençant par une enfance abandonnée et meurtrie, elle lui donne une biographie détaillée, une intériorité et une parole qui raconte ses blessures et ses désirs. La même protagoniste se révèle une héroïne tragique, animée par une soif de liberté et une rage de survivre. Insistant sur son humanité et sa vulnérabilité, le décalage de point de vue transforme le monstre en femme écrasée par les contraintes de son siècle, qui ose revendiquer son droit à l’existence. 

Cette réinvention se lit comme une interrogation sur la manière dont les récits fondateurs ont façonné notre imaginaire collectif, souvent au détriment des personnages féminins. Mettant en lumière les biais du passé, elle propose une lecture plus empathique et nuancée, inscrite dans un mouvement plus vaste où la fiction contemporaine relit les classiques pour interroger la mémoire culturelle et restituer la parole aux figures longtemps marginalisées. L’on pense ainsi à Jean Rhys redonnant une identité à la « folle du grenier » de Jane Eyre dans Wide Sargasso Sea, ou à Margaret Atwood qui revisite l’histoire de Grace Marks dans Alias Grace. Plutôt que de prétendre corriger les classiques de manière anachronique, ces œuvres les illuminent autrement. Elles rappellent que les récits naissent d’un temps donné, et qu’il nous appartient de les relire en gardant à l’esprit leurs zones d’ombre et leurs oublis. 

Ainsi, la Milady revisitée par Adélaïde de Clermont-Tonnerre apparaît comme le contrepoint d’un destin littéraire façonné par les valeurs du XIXᵉ siècle. Chez Dumas, elle incarne la femme jugée dangereuse parce que, séductrice, indépendante et insoumise, elle échappe aux rôles assignés. Dans l’univers du roman, cette transgression des normes sociales et morales ne pouvait qu’appeler la punition, et sa mort devient la sentence exemplaire infligée à celle qui avait osé défier l’ordre masculin. En lui offrant une histoire et une parole, Je voulais vivre déplace ce jugement : sans nier sa noirceur, le roman en révèle les causes et met en lumière une femme broyée par les carcans sociaux de son temps. 
 
Palpitant et audacieux, ce récit élégant et lucide réussit l’exercice périlleux d’éviter l’anachronisme, tout en invitant à relire les classiques avec la conscience qu’ils reflètent, parfois de manière insidieuse, les représentations sociales de leur siècle. Loin de trahir l’œuvre originelle, il en approfondit la lecture en lui donnant une portée presque sociologique, révélant combien la fiction éclaire autant les imaginaires que les structures d’une époque. (4/5)

 

Citations :

Partout en Europe, un mot glorieux le précède désormais : « Toute ville assiégée par Vauban, ville prise, toute ville défendue par Vauban, ville imprenable. »


« Un monastère sans bibliothèque, c’est comme une citadelle sans munitions. » (Saint Benoît)


Vous avez reçu à la naissance le don de la beauté, c’est une chose merveilleuse si vous la confiez à Dieu ou à un être digne de vous, mais elle peut devenir votre malédiction. Je sais que l’idée du mariage vous révolte. J’espère que vous reviendrez sur votre décision. Je doute que vous puissiez vous satisfaire d’une vie de prière et, pour nous autres femmes, il n’est de liberté sans dommages. Si malgré les conseils dont je vous presse, vous deviez persister dans l’idée de suivre un autre chemin, il vous faudra du courage et des appuis…


Je fus frappée par cette liberté de mœurs. Au couvent de Templemars, puis dans le Berry, l’existence de ce type de relation n’avait jamais été évoquée. Même sœur Mary, qui parlait sans détour et m’avait décrit avec force détails les intrigues de la cour au temps de sa jeunesse, ne m’avait pas présenté clairement ces jeux d’amour. Venue de ma province, détournée du droit chemin par un prêtre, mariée à Olivier dont l’intransigeance m’avait coûté si cher, je me rendais compte que j’avais été violemment punie, que j’avais manqué de mourir pour une faute qui n’aurait pas incommodé grand monde ici. À condition d’être bien nés, et d’avoir des protecteurs puissants, les prêtres, les hommes, les femmes, les jeunes filles et les jeunes garçons y suivaient leur plaisir, ce qui n’empêchait ni les mariages ni la vie commune. Les principes de la religion ne semblaient s’appliquer qu’aux bourgeois et aux humbles, ou servaient à faire tomber en disgrâce ceux qui avaient cessé de plaire. Les puritains s’en offusquaient, promettant le royaume à une damnation certaine, quand cette canaillerie enchantait l’héritier du trône. 


 

vendredi 2 mai 2025

[Dalrymple, William et Anand, Anita] Le Koh-i-Noor

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Koh-i-Noor            

Auteurs : William DALRYMPLE et Anita ANAND

Traduction : Marie-Odile PROBST

Parution : en anglais en 2017
                  en français en 2018,
                  réédité en 2025 (Libretto)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le 29 mars 1849, un garçon de dix ans est introduit dans la salle des miroirs du fort de Lahore. Malgré ses craintes, il avance avec dignité : il est le maharajah du Pendjab. Au cours d'une cérémonie aussi fastueuse qu'humiliante, l'enfant va devoir reconnaître sa soumission à la Couronne britannique et céder à la reine Victoria non seulement l'un des territoires les plus riches de l'Inde, mais aussi l'objet le plus précieux du sous-continent, le célèbre diamant Koh-i-Noor, la Montagne de Lumière. Soucieux de lui établir un pedigree, les Anglais passent aussitôt commande d'une « biographie » de la pierre précieuse. Pour s'acquitter de sa tâche, le jeune fonctionnaire désigné par la Compagnie des Indes orientales a visiblement couru les bazars de Delhi, réunissant toutes les légendes et sornettes que colportait la tradition. L'histoire du Koh-i-Noor de William Dalrymple et Anita Anand dissipe les brumes de la mythologie, mais ce qu'elle révèle au lecteur d'aujourd'hui n'en est pas moins romanesque, avec son lot de meurtres et de trahisons : une archéologie de la cupidité, où se rejoignent les passions privées des maharajahs et la folie collective de l'impérialisme occidental.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Historien et journaliste écossais, William Dalrymple parcourt l’Orient depuis une vingtaine d’années. Spécialisé dans la littérature de voyage, il est l’auteur de plusieurs livres parmi lesquels Le Moghol Blanc (2005) qui a remporté, entre autres, le prestigieux Wolfson Prize for History, La Cité des Djinns (2006) qui a reçu le Thomas Cook Travel Book Award, mais aussi Dans l’ombre de Byzance (2002), L’Âge de Kali (2004), Le Dernier Moghol (2008), Neuf vies (2010), Le Retour d’un Roi (2014), récompensé par le Kapuściński Award for Literary Reportage, Le Koh-i-Noor (2018) et Anarchie (2021), tous parus en français chez Noir sur Blanc. Il vit à Delhi avec son épouse et leurs trois enfants.

 

Avis :

Avant de rejoindre les joyaux de la Couronne britannique, le Koh-i-Noor – « montagne de lumière » en persan – a connu une histoire si sanglante que ce diamant d’une dimension et d’une pureté exceptionnelles en a conservé une aura de crainte. Sa réputation doit beaucoup aux diverses mythologies construites au cours des siècles. Mais qu’en est-il vraiment de l’histoire de cette pierre ? William Dalrymple, historien et journaliste d'origine écossaise vivant à Delhi et spécialiste de l'Inde, et Anita Anand, journaliste londonienne d'origine pendjabi, ont entrepris un minutieux travail historique qui, paru il y a quelques années, vient d’être réédité en français.

Selon les travaux de Dalrymple, c’est au début du XVIe siècle que l’on trouve les premières traces avérées du fameux diamant. Il orne alors le légendaire trône du Paon de Babur, fondateur de l’empire Moghol et maître de l’Inde du Nord. Il reste la pièce maîtresse du trésor des Moghols durant trois siècles, jusqu’à ce que Nadir Shah, terrible conquérant venu de Perse, ravage l’Inde et, entre autres fabuleux butins, emporte le Koh-i-Noor pour en faire un symbole de la force impériale persane. Mais, le sang appelant le sang, de guerres en rivalités familiales et assassinats, la dynastie perse des Afcharides voit quatre souverains se succéder en treize ans. L’on retrouve la trace du diamant à Lahore, au Pakistan, dans les mains de Ranjit Singh, fondateur de l’empire sikh qui s’étendit sur le Pendjab pendant la première moitié du XIXe siècle. La succession est là aussi difficile. Les assassinats laissent le pouvoir à un enfant de cinq ans, Dhulîp Singh, bientôt forcé à accepter la main mise de la Compagnie anglaise des Indes orientales et à céder le Koh-i-Noor à la Couronne britannique. Le dernier râja sikh connaîtra un sort funeste à la cour de la reine Victoria, pendant que le diamant entamera à Londres une nouvelle vie de controverses, racontée cette fois par Anita Anand.

Objet de convoitise, emblème de pouvoir, puis aujourd’hui symbole du pillage colonial pour l’Inde qui, après l’Iran, le Pakistan et même les talibans afghans, réclame régulièrement le diamant aux Britanniques, le Koh-i-Noor reflète dans ses facettes de grands pans d’Histoire assez peu racontés, où le faste et la puissance s’affichent dans l’éclat de gemmes par myriades, le tout acquis dans un tel bain de sang à répétition, entre trahisons, tortures et assassinats, que le joyau en est lui-même devenu le réceptacle de persistantes superstitions. Au point que, depuis la mère d’Elizabeth II, personne n’a plus osé porter la couronne où il fut serti en 1936.

Pour s’en tenir aux faits connus et non contestables, cet ouvrage historique minutieusement documenté n’en relate pas moins une histoire tellement tumultueuse et colorée qu’elle semble tout droit sortie d’une épopée des plus romanesques. En tous les cas, la morale n’en ressort pas sauve, démontrant que la plus grande malédiction reste de tout temps l’intarissable cupidité et l’inextinguible soif de pouvoir des humains. (4/5)

 

Citations :

Le Koh-i-Noor, d’antique gemme aux pouvoirs légendaires, était devenu une grenade diplomatique. 


Bien que ce ne fût pas le plus gros diamant en possession des Moghols – le Darya-i-Noor et le Grand Moghol étaient probablement à l’origine de calibre égal, et de nos jours, après la taille décidée par le prince Albert, il existe au moins quatre-vingt-neuf diamants d’un volume supérieur à celui du Koh-i-Noor –, il continue à jouir d’une notoriété qu’aucun de ses plus gros ou plus parfaits rivaux n’égale. Il est au centre des demandes de compensation pour les pillages de l’ère coloniale, et fait régulièrement l’objet de revendications de la part de ses différents pays d’origine.


L’histoire du Koh-i-Noor continue à soulever des questions historiques importantes non seulement pour notre appréciation du passé mais aussi pour le présent, car il sert de paratonnerre aux prises de position envers le colonialisme. La présence même du diamant à la Tour de Londres incite à se demander comment juger des pillages de l’époque coloniale. Doit-on simplement se contenter de hausser les épaules et accepter que cela fasse partie du tohu-bohu de l’histoire, ou devrions-nous tenter de redresser les torts du passé ?

 

dimanche 23 février 2025

[Zeniter, Alice] Frapper l'épopée

 



 

J'ai aimé 

 

Titre : Frapper l'épopée

Auteur : Alice ZENITER

Parution : 2024 (Flammarion)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Tass était enfant, les adultes lui ont raconté l’histoire de sa terre à plusieurs reprises et dans différentes versions. Malgré tous ces récits, Tass n’a jamais bien su où commençait l’histoire des siens. Comme elle n’a jamais réussi à expliquer la Nouvelle-Calédonie à Thomas, son compagnon resté en métropole. Aujourd’hui, elle est revenue à Nouméa et a repris son poste de professeure. Dans l’une de ses classes, il y a des jumeaux kanak qu’elle s’agace de trouver intrigants, avec leurs curieux tatouages : sont-ils liés à un insaisissable mouvement indépendantiste ? Lorsqu’ils disparaissent, Tass part à leur recherche, de Nouméa à Bourail – sans se douter qu’en chemin c’est l’histoire de ses ancêtres qui lui sera, prodigieusement, révélée.
Le destin de Tass croise celui de l’archipel calédonien et Alice Zeniter, avec une virtuosité romanesque remarquable, met en scène son passionnant visage contemporain, à l’ombre duquel s’invite, façon western, son passé pénitentiaire et colonial.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Alice Zeniter est née en 1986. Elle publie son premier roman en 2003, Deux moins un égal zéro, aux Éditions du Petit Véhicule à l'âge de 16 ans. Alice Zeniter étudie ensuite à l'École normale supérieure puis publie son second romain Jusque dans nos bras (2011).
Elle enseigne le français en Hongrie, où elle vit plusieurs années. Elle y est également assistante-stagiaire à la mise en scène dans la compagnie théâtrale Krétakör.
Par la suite, elle publiera six romans, parmi lesquels Sombre dimanche (Albin Michel, 2013), Juste avant l'oubli (Flammarion, 2015), L’Art de perdre (Flammarion, 2017) et Comme un empire dans un empire (Flammarion, 2020).
Dramaturge et metteuse en scène, elle a reçu de nombreux prix littéraires dont le prix du Livre Inter, le prix des Lecteurs de l’Express et le prix de la Closerie des Lilas en 2013, le Prix Renaudot des Lycéens 2015 et le Prix Goncourt des lycéens en 2017.
Alice Zeniter écrit aussi pour le théâtre avec Spécimens humains avec monstres (2011), Un ours, of course !, spectacle musical jeunesse (Actes Sud, 2015) et Hansel et Gretel, le début de la faim (2018).

 

Avis :

Après le succès de L’art de perdre qui voyait une jeune femme, avatar de l’auteur, se lancer sur les traces de son histoire familiale en Algérie, c’est un autre retour aux sources, en Nouvelle-Calédonie cette fois, qui fonde ce nouveau roman sur l’héritage colonial du XIXe siècle.

Demeurée une dizaine d’années en métropole après y avoir fait ses études, Tass revient définitivement dans sa Nouvelle-Calédonie natale à cause d’une rupture amoureuse. Ses fonctions de professeur dans un lycée l’amènent à se préoccuper de l’absence de deux de ses élèves, des jumeaux kanaks dont elle soupçonne qu’ils n’ont pas la vie facile. Son intérêt pour eux va lui faire croiser le chemin d’un mystérieux groupe indépendantiste, oeuvrant secrètement à ce que ses membres appellent « l’empathie violente ». Par de petits gestes symboliques reproduisant la dépossession – par exemple s’introduire dans une maison pour y déplacer des objets –, ils comptent semer le trouble dans l’esprit des Blancs pour qu’eux non plus ne se sentent plus tout à fait à leur place.

Cette première partie du récit servant à installer notre compréhension de la société calédonienne d’aujourd’hui, un monde stratifié aux possibilités limitées, figé dans la répétition sans fin des mêmes histoires familiales entre groupes et clans en mal d’identité depuis que les traditions millénaires se sont dissoutes dans les mille nuances séparant blancs-blancs, blancs-autres, purs-métis et autres variantes – pour faire simple, « disons que si tu vivais en tribu, tu étais kanak. Et si tu faisais partie du colonat, quel que soit ton métissage, on te comptait parmi les Blancs » –, l’on en vient naturellement, comme Tass qui ignore tout de cet ancêtre qui fut le premier de sa lignée à mettre un pied sur le « Caillou », à se poser la question du passé qui l’a façonnée.

Recourant à la magie des lieux, puisque, conformément aux croyances kanak, ceux-ci sont habités par les esprits des morts, l’auteur tire parti d’une chute de Tass dans un trou d’eau pour faire surgir les images de son ancêtre bagnard et, à travers lui, l’histoire de la colonisation de l’île par les Français. Au volet politique et social succède donc un aussi intéressant versant historique, dans une mise en scène que l’on pourra trouver, au mieux d’une liberté audacieuse, au pire d’autant plus brouillonne que vient s’y glisser, comme si besoin était pour l’auteur de se justifier, un chapitre sur la genèse du roman, sur les raisons de son écriture et sur les recherches afférentes. Il est surtout l’occasion d’expliquer les résonances entre les différentes histoires de colonisation et leurs mêmes héritages, qu’il s’agisse de la Nouvelle-Calédonie qui n’est rien à sa famille, ou de l’Algérie qui en est le berceau.

Documenté et réfléchi, juste et fouillé dans ses personnages, enfin profondément instructif et intéressant, le récit pourra toutefois faire regretter que l‘élan politique l’y emporte sur le souffle littéraire. Tout à son sujet de la complexité post-coloniale, Alice Zeniter signe ici un ouvrage convaincant et brillant sur le fond, peut-être moins sur la forme. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Tass ne sait pas bien si l’expression « espèce invasive » est juste car, dans les faits, l’oiseau n’a mené aucune conquête, souhaité aucune expansion de son territoire. Des humains l’ont importé comme oiseau de volière il y a plusieurs décennies, dans un but décoratif et, bien sûr, à un moment, quelque chose a mal tourné (rien d’étonnant, Tass a vu Jurassic Park : la vie trouve toujours son chemin). Le bulbul a refusé de n’avoir qu’une fonction esthétique, il s’est échappé, installé, reproduit. À ce moment-là, il a envahi, d’accord, mais contraint et forcé. Est-ce qu’il existe de l’invasion légitime comme il existe de la légitime défense ? Est-ce qu’elle regarde un colon quand elle l’observe en train de déployer ses ailes ou une victime, ou les deux à la fois ?


Les jeunes hommes qui vivent là, aux Saints, ont plus de chance que les autres de finir en cellule. Quand ils naissent, on devrait leur dire : franchement, si tu n’y passes aucun moment de ta vie, ce sera déjà un exploit. Ne pense pas à ce que tu peux faire, concentre-toi sur ce que tu pourrais ne pas faire. Ne pas aller en prison. Ne pas mourir jeune. Ne pas boire.


Quand elle appartenait encore à son clan, les histoires racontées lors des coutumes étaient longues et elles étaient vraies, déjà connues, déjà répétées : elles liaient les participants aux ancêtres et aux totems, elles mettaient chacun debout et le rendaient présent. Avant de partir, FidR habitait une structure millénaire, un lignage quasi éternel que la Parole rendait visible et le poids des héritages, parfois, lui ployait les épaules quand elle se tenait devant la Grande Case mais jamais elle ne doutait de sa place. Elle se demande si NEP et Un Ruisseau ressentent, comme elle, la perte de leur passé chaque fois qu’ils font la coutume, si un petit courant d’air de solitude leur passe aussi dans la nuque en ce moment. Elle les observe à la dérobée, NEP qui parle, les yeux brillants, les sourcils froncés, Un Ruisseau qui hoche la tête silencieusement. Ils paraissent imperméables au regret, intouchés par le manque qui agace FidR. Celle-ci se concentre sur l’histoire biscornue que NEP déroule aux pieds des nouveaux arrivants. Maintenant qu’ils n’ont plus que le groupe, ils n’ont pas d’autres ancêtres que ceux qu’ils se choisissent.


(…) mais avant qu’elle ait eu fini l’homme les a traités de faux Kanak. Les vrais, a-t-il dit, vivent à la tribu, écoutent les générations qui les précèdent et élèvent celles qui les suivent. Il a ajouté, en posant chaque mot comme un carré de sucre :
 — Ce que vous faites n’est pas bien.
 FidR a eu beaucoup de peine. Comme c’était elle qui parlait, elle s’est sentie personnellement visée. C’est sa fausseté à elle que l’autre a entraperçue. Ici, voudrait rugir FidR en se frappant la poitrine, ici c’est Kanaky. Mais il suffit qu’une personne lui dénie ce droit et elle doute. Les paroles des anciens lui reviennent, le moment de son départ, qu’est-ce qu’elle croit, elle n’est qu’une Kanak à la carte.


C’est ça, le problème de cette île. Même si on ne connaît pas tout le monde, on connaît presque tout le monde, au sens où on connaît tous les types de personnes qu’on peut devenir en grandissant, ils ne sont pas si nombreux, ils sont tous là, et rien ne s’invente vraiment, chacun rejoue la partition d’un autre, chacune reprend le rôle d’une autre, tout était déjà là, on devient le grand d’un petit, le parent d’une enfant, comme si tout le monde se décalait d’une chaise vers la droite mais toujours autour de la même table.
 
 
— C’est peut-être bien que ton père ne soit pas là pour voir ça. Je ne sais pas comment il l’aurait vécu.  
Tass déteste ce genre de phrases : elle ne sait pas si elles sont vraies ou non, elle n’a que des souvenirs d’enfant de son père. Mais surtout, elle déteste penser que son père aurait pu être là, c’est comme s’il apparaissait un instant pour lui être immédiatement arraché. Ça se remet à saigner, sous les croûtes. Elle a, malgré tout, demandé à sa mère pourquoi elle disait ça. Et Pascale a répondu que son père portait tous les souvenirs de son enfance pauvre, les odeurs d’huile et d’essence et du garage, et de l’enfance encore plus pauvre de ses parents, bien que ni Paul ni Madeleine n’en aient jamais rien raconté mais ces choses-là se sentent, et sans doute aussi le poids de la misère des grands-parents, des arrière-grands-parents, et le flou, terrible et total, autour de l’arrivée, forcément misérable, forcément difficile, du premier aïeul. Toute la famille avait travaillé dur avec l’espoir que les enfants grandiraient mieux et, de génération en génération, ils y étaient arrivés, lentement, péniblement. Mais l’indépendance apportait une incertitude contre laquelle leur travail acharné ne pouvait rien : peut-être que les enfants vivraient moins bien qu’eux, et les enfants des enfants aussi. Peut-être qu’il y aurait des temps de décroissance, d’effondrement, des pénuries et des départs. Ton père n’était pas le genre d’homme qui peut imaginer sereinement que ses enfants manqueront. Quel parent peut vouloir ça ? Ça l’aurait tué d’avoir à choisir oui ou non. Le bien du pays contre le bien de ses enfants, ou l’inverse. Te sacrifier aux demandes légitimes des Kanak. Sacrifier une décision juste à ton bonheur.


Moi, je demande, est-ce que l’avenir de la Calédonie, c’est le nickel ? Parce que ça a été notre avenir dans le passé, puis ça a été notre passé, et maintenant certains disent que c’est de nouveau notre avenir. Qui croit que le futur est fait de nickel ?  
Laurie hurle Tesla. Izé relance : la Chine ! William fait de grands gestes de bras : Mais arrêtez, arrêtez, c’est comme un calendrier de l’Avent, cette île ! Vous avez déjà ouvert toutes les cases et bouffé tous les chocolats. Y a plus rien à éventrer. Tass demande : Alors quoi, le tourisme ? Laurie : On est bien trop chers ! William : Et puis ils sont trop moches. Des rugissements de rire autour de lui. Mais c’est vrai ! Les touristes, que ce soient les Français ou les Pokens, ils débarquent ici habillés comme des clochards et en plus ils prennent vlà les coups de soleil au deuxième jour et après ils sont comme des clochards rouges et gonflés. Laurie reprend : Ok, eux, ils sont moches mais nous, on est fin nuls en service clients. Tass ajoute que les requins font du tort au business aussi. Ils se reproduisent pile pendant l’été austral, ça rapproche toutes les femelles du rivage et maintenant, chaque année ça croque, on est en train de devenir la Réunion, les amis ! 


C’est ce que la mère de son élève lui a dit, l’année dernière : elle reviendra. Quand Tass a répondu que ce serait sans doute difficile pour la jeune fille, après avoir perdu une année, la mère a souri : Ça n’existe pas, « perdre » une année, ça ne veut rien dire, le temps n’est pas une grosse boîte avec une réserve d’heures limitées dedans, le temps c’est du paysage.  
 
 
La notion de Blanc ici est un peu compliquée, ou du moins ce n’est pas la même qu’en métropole, ce n’est pas la même qu’aux États-Unis. Tass s’en est rendu compte en essayant de l’expliquer à Thomas. Avant, elle vivait avec, elle vivait dedans, elle n’avait pas besoin de l’interroger. Historiquement, lui a-t-elle dit, ce n’est pas tant une question de couleur de peau que de style de vie, ça s’est construit un peu à tâtons au XIXe siècle. Disons que si tu vivais en tribu, tu étais kanak. Et si tu faisais partie du colonat, quel que soit ton métissage, on te comptait parmi les Blancs. Ce qui voulait dire que tu pouvais être blanc et victime de racisme, puisque, quand même, tu n’étais pas blanc à l’œil, tu étais une « souris grise », une « peau de boudin ». On voulait bien te compter parmi les Blancs, on avait même intérêt à le faire, pour que la population blanche grossisse et parvienne à dépasser la population kanak, mais on ne se débarrassait pas comme ça de l’envie de créer de la distinction. Alors certains utilisaient le terme Blanc-blanc, pour distinguer les Blancs-uns des Blanc-autres, des Blancs pas blancs. Ma grand-mère disait ça, par exemple, s’est rappelée Tass en parlant à Thomas, surtout quand il s’agissait de commenter les mariages. Et bien sûr, Madeleine était un peu raciste mais il faut comprendre que, de toute manière, ici, les gens donnent l’ethnie d’une personne quand ils la mentionnent. Ils disent : j’ai vu tel de mes amis aujourd’hui, c’est un Wallis, c’est une Kanak, c’est un Viet – et je sais que ça te paraît insupportable, Thomas, mais je te demanderai de suspendre une minute ton jugement et de me laisser finir. À l’inverse des Blancs-blancs, on avait aussi formé le terme « pur métis » : des métis tellement métis qu’ils ne pouvaient pas se rattacher uniquement à deux populations, des personnes qui se déclaraient, par feuilletage générationnel, alsacienne-kanak-javanaise-wallisienne, et là on disait : bon, d’accord, très bien, elle, c’est une pure métis. Sur le Caillou il ne fallait pas se fier à un nom pour imaginer un physique. Car un patronyme japonais pouvait être porté par un grand gaillard à la peau brune et aux cheveux crépus, un patronyme arabe par une jeune femme aux yeux bridés, un nom germanique côtoyait des tatouages de fleurs à l’encre noire typiques de Java, et ainsi de suite. Purs métis.


(…) la mer qui se réchauffe, les poissons qui disparaissent, le corail qui meurt, les oiseaux éteints, l’eau qui monte et monte encore, les méduses qui se multiplient, la terre incultivable, les guerres pour l’eau potable, les bêtes qui crèvent avant d’avoir mis bas, l’air devenu cancérigène, la merde dans la mer, littéralement de la merde, des selles humaines, suffisamment nombreuses pour contaminer de l’eau salée, le plastique invisible trouvé dans les tortues, trouvé dans les poissons, trouvé dans les estomacs et le sang. Des années à se dire que c’est devenu invivable, à se dire qu’on est foutus mais toutes les dates butoirs sont franchies les unes après les autres et aucun événement ne se produit pour marquer le coup. Les yaourts périmés non plus ne deviennent pas solides, ni bruns, ni mortels du jour au lendemain. Tass vit dans un yaourt périmé et il y a encore des gens pour demander si c’est mangeable. Elle vit un moment de fin depuis si longtemps que ce pourrait être un éternel milieu, quelque chose d’avant le pire qui sans cesse est repoussé puisque chaque étape du pire dispose elle aussi d’un pire plus lointain. 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 




 

jeudi 30 janvier 2025

[Mason, Daniel] Seule restait la forêt

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Seule restait la forêt
            (North Woods)

Auteur : Daniel MASON

Traduction : Claire-Marie CLEVY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                   en français en 2024
                   (Buchet Chastel)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’est dans la forêt que tout commence. Pourchassés par les membres de leur colonie puritaine, deux amoureux en fuite se réfugient dans les bois du Nord et posent la première pierre de leur foyer. Au cours des quatre cents ans qui suivront, cette cabane deviendra une maison, abritera des vies entières, des solitudes et des familles, des gloires, des doutes, des échecs et parfois des fantômes.
Sous la plume de Daniel Mason, un soldat promis à tous les honneurs leur tourne le dos pour se consacrer à la culture des pommes, un chasseur d’esclave fait face à la justice des hommes, un peintre naturaliste vit une histoire d’amour interdite et un journaliste comprend que la terre garde jalousement ses secrets.
Alors que les propriétaires se succèdent, aucun ne possède vraiment la maison, qui leur survit entre ruine et réparations. Seul triomphe le récit, qui traverse le temps, la nature et la littérature pour narrer l’histoire de tout un pays par le biais d’un arpent de forêt.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Daniel Mason a grandi en Californie du Nord, a étudié la biologie à Harvard et la médecine à l’université de Californie. Son premier roman, L’Accordeur de piano, paru en 2002, a été un best-seller international publié dans 28 pays. Daniel Mason a été finaliste du Pulitzer en 2021.

 

Avis :

Avec le temps, va, tout s'en va : les hommes, leurs œuvres et jusqu’à leur souvenir. Mais s’il doit un jour arriver que de leur passage rien ne reste, la vie n’en continue pas moins dans une nature alors rendue à sa tranquillité d’éden. Courant sur quatre siècles aux Etats-Unis, de la colonisation puritaine aux mégafeux contemporains, l’histoire luxuriante que nous conte l’écrivain américain Daniel Mason, depuis la pose du premier rondin jusqu’à l’anéantissement de la dernière pierre d’une maison bâtie en pleine forêt, sonne comme un poétique avertissement en ces temps d’inquiétude écologique.

C’est un coin de forêt dans le Massachusetts. Des nuées d’oiseaux en obscurcissent les cieux, tandis que dans ses vallées, seul le lion des montagnes vient inquiéter élans et wapitis. Tels Adam et Eve, un couple d’amoureux fuyant l’opprobre puritaine de sa communauté vient y construire sa cabane. Commence en ces lieux reculés quatre cents ans d’une présence humaine plus ou moins continue, à mesure que, se déroulant comme dans un autre monde, l’histoire du pays – des guerres indiennes à l’esclavage et à la guerre de Sécession, puis de l’essor économique au déclin écologique – fait s’échouer ici, pareils à son écume, un certain nombre de destins. Un ancien soldat s’y reconvertit pomologue, ses deux filles y épuisent leur rivalité, un peintre vient y cacher son amour pour un poète, une mère son fils schizophrène… Au gré des cycles de ses occupations et abandons, de ses extensions et dégradations, la cabane devient demeure, refuge de chasse, puis délabrement abandonné à ses fantômes.

Mêlant les formats en une composition originale et variée incluant lettres, réminiscences, ballades poétiques et chansons, dossier médical, articles d’investigation ou encore discours scientifique, les douze chapitres prennent chacun le ton de leur époque et de leur narrateur pour une évocation pleine de vie que marquent le passage du temps, l’imprégnation des lieux par les âmes devenant éternelles présences fantomatiques, et surtout la luxuriance d’une nature omniprésente, certes peu à peu mise à mal par les répercussions de plus en plus invasives des lointaines activités humaines, mais au final d’une vitalité triomphante, survivant sans mal à l’auto-destruction de notre espèce.

D’un profond naturalisme teinté de fantastique, cette traversée du temps ancrée autour d’une maison et de ses habitants successifs s’impose comme une fresque foisonnante et flamboyante, habitée par une nature quasi merveilleuse, une sorte d’éden dont on peut poétiquement comprendre que l’espèce humaine est en train de se bannir toute seule. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Imaginez quatre structures différentes sous quatre toits séparés, le tout agglutiné ensemble : papa et maman ours avec deux petits au milieu. Puis imaginez que quelqu’un ait asséné un coup de batte de base-ball sur le crâne de papa, parce qu’un arbre était tombé, et un large quart de la maison s’effondrait sur lui-même, bon pour être condamné.


Parfois, quand cela devient trop pour elle, elle bat en retraite dans les forêts du passé. Elle a fini par les considérer comme ses archives personnelles, elle-même étant l’archiviste, et elle a découvert que la seule façon de voir dans le monde autre chose qu’une histoire de perte est d’y voir une histoire de changement.


 

lundi 23 décembre 2024

[Sola, Irene] Je t'ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres

 



J'ai moyennement aimé

 

Titre : Je t'ai donné des yeux et tu as
            regardé les ténèbres
            (Et vaig donar ulls i vas mirar
            les tenebres)

Auteur : Irene SOLA

Traduction : Edmond RAILLARD

Parution : en catalan en 2023,
                   en français en 2024 (Seuil)

Pages : 192

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Entre les falaises des montagnes catalanes, se cache le mas Clavell. Dans cette maison reculée, à l’aube, une femme âgée, exagérément âgée, entame son dernier jour. Et toutes les femmes nées et mortes entre ces murs sont là pour la veiller. Joyeuses, elles préparent une fête en l’honneur de celle qui au soir viendra les rejoindre. Cette seule journée contient dès lors quatre siècles de souvenirs. Ceux de Joana, qui voulait un mari. Ceux de Bernadeta, dont les yeux voient ce qu’ils ne devraient pas. Ceux d’Àngela, qui n’a jamais mal. Ceux de Margarida, qui au lieu d’un cœur entier a un cœur aux trois quarts, plein de rage. Ou ceux de Blanca, née sans langue, la bouche comme un nid vide, qui se contente d’observer. Ou d’autres encore.

Après Je chante et la montagne danse, Irene Solà signe un roman vivant et drôle, peuplé de légendes et profondément poétique. De sa prose puissante et musicale, elle célèbre la lumière et les ténèbres, la vie et la mort, la mémoire et l’oubli.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Irene Solà est une écrivaine, poétesse et artiste née en 1990 en Catalogne. Je chante et la montagne danse a obtenu quatre prix littéraires, dont le prix de Littérature de l’Union européenne en 2020, et a été traduit en vingt-sept langues. Je t’ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres a reçu le prix Finestres 2023 de littérature en catalan.

 

Avis :

Au mas Clavell cloué au plus inaccessible des sombres plis des montagnes catalanes, la vieille Bernedeta se meurt, veillée à son insu par les mortes de la famille qui, s’apprêtant à l’accueillir dans l’au-delà, lui mitonnent un banquet de bienvenue en convoquant avec entrain leurs souvenirs.

Pendant qu’en autant de chapitres, aube, matin, midi, après-midi, soir et nuit égrènent les lentes heures de son agonie, toutes ces femmes en réalité sorcières depuis qu’il y a quatre cents ans, « mont[ée] en graine comme une laitue, sans trouver d’homme qui veuille d’elle », la repoussante Margarida s’est résolue à passer un pacte avec le diable, toutes ces hideuses créatures se chicanent, éreintent les vivants sans comprendre ni même savoir nommer leurs pratiques et possessions modernes, et dévident leurs vieilles histoires qui, imprégnées du folklore catalan, de ses mythes et de ses légendes, réactivent quatre siècles d’histoire régionale.

Présent furtivement au travers des silhouettes, plus ombres que personnages, des hommes du passé – chasseurs de loups, bandits de grand chemin, soldats des guerres carlistes, déserteurs de la guerre civile, ou encore ouvriers assignés aux grands chantiers de l’époque franquiste – et de nos semblables contemporains – évoqués, avec nos voitures sans chevaux et nos petits miroirs emplis de lutins parlants, sous l’angle d’une altérité qui nous exclut de ce huis clos vernaculaire –, c’est le réel qui se fait ici fantomatique pour laisser s’incarner, au fil d’une mémoire transmise uniquement par les femmes et donc polarisée sur les thèmes de la maternité, de la filiation et de la sororité, un tissu complexe de vieilles croyances et superstitions, toute une mythologie populaire empreinte de magie et de démons et résistant encore, tout au moins jusqu’à la disparition de la dernière habitante du mas Clavell, au rationalisme moderne.

Intelligent dans sa construction, nourri jusque dans sa langue d’une longue imprégnation de la culture populaire catalane, mais labyrinthique et désarçonnant dans son exploration de ce qui semble un brouillard de mysticisme, de sataniste, et même de scatologie, le roman pourtant séduisant dans sa démarche recrache son lecteur nauséeux et confus, pressé de regagner une réalité plus éclairée et nettement moins moyenâgeuse. (2,5/5)

 

Citation :

Le ciel se couvrit. Les premières brumes claires, effilochées, apparurent. Puis ce furent les châteaux sombres et chargés, avec leur cortège de rafales et de tourbillons, d’oiseaux dévoreurs d’insectes et d’insectes sans échappatoire. Les feuilles sèches et les brindilles volaient à ras de terre comme si elles voulaient fuir. Un lourd capuchon recouvrait les pics. Et tandis que les nuages se massaient sur le mas comme un troupeau rassemblé, le soleil glissait des doigts minces et orangés dans les trous et, chaque fois que les nuages les lui coupaient, les arbres tremblaient soudainement, comme si on les avait poussés. La maison, résignée et impassible, tournait le dos à la noirceur qui se concentrait sur sa toiture, comme pour la flairer.


 

dimanche 20 octobre 2024

[Tripier, Perrine] Conque

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Conque

Auteur : Perrine TRIPIER

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« CONQUE : nom féminin, coquille en spirale servant d’instrument depuis des millénaires. Coquillage berceau et tombeau, où se niche, caché, le grain de sable. »
Quelque part dans un pays battu par le vent du large, Martabée, historienne de renom, est mandatée par l’Empereur sur un chantier archéologique qui vient de mettre au jour les vestiges des Morgondes, guerriers-marins millénaires, dont seuls les bardes avaient gardé la trace. Martabée est chargée de les étudier afin de redorer le roman national. Pour entremêler sa gloire à celle du pays, Martabée excave des héros et des mythes, avec émerveillement. Mais quelque chose murmure sous le sable froid. Un appel sourd, dissonant, qu’elle devra choisir de suivre ou d’ignorer. Lorsque la lucidité prendra le pas sur l’ivresse et sur la vanité, qui choisira de voir, et qui s’aveuglera encore ? Fable politique et poétique, ce deuxième roman de Perrine Tripier allie le mystère à la contemplation. Dans cette Conque s’enroulent des énigmes, portées par un souffle épique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Perrine Tripier a publié en 2023, à l’âge de vingt-quatre ans, Les guerres précieuses, unanimement salué par la critique.

 

 

Avis:   

Après son magnifique et émouvant premier roman Les guerres précieuses, Perrine Tripier poursuit son investigation de l’emprise du passé, non plus sur une narratrice enfermée dans les vestiges de son enfance, mais sur une société mythifiant son Histoire pour asseoir sa grandeur.

Dans un pays sans nom aux technologies très actuelles, des fouilles archéologiques ont mis au jour les vestiges d’une antique civilisation tournée vers la mer, dont on n’avait jusqu’ici conservé que la seule mémoire d’une geste héroïque. Ravi de cette occasion de renforcer le prestige national au travers de ces glorieux ancêtres, des guerriers capables, sur leurs frêles esquifs, de se mesurer aux océans et aux gigantesques baleines, l’Empereur en même temps soucieux de détourner l’attention de dépenses somptuaires de plus en plus contestées réquisitionne l’historienne et professeur d’université Martabée Gaeldish pour qu’elle se fasse le chantre, sous son contrôle bienveillant, de l’immense portée de cette découverte. Afin qu’elle puisse publier ses bulletins d’information dans les meilleures conditions, il lui donne les pleins pouvoirs sur le chantier de fouille et l’ensevelit sous les cadeaux princiers.

Flattée et elle-même enthousiasmée, la scientifique étouffe sa gêne face aux intrusions dirigistes et souvent ridicules du monarque pour se consacrer à ses nouvelles tâches. Tout va pour le mieux, jusqu’à ce que, donnant soudain corps au malaise jusqu’ici imprécis et insidieux persistant à infiltrer le texte en même temps que l’esprit de Martabée, l’avancement des fouilles finisse par dévoiler un visage inattendu et pour le moins ignominieux des tant fantasmés Morgondes. Le dilemme est cruel pour l’historienne. Aura-t-elle le courage de publier la vérité, elle qui a désormais tout à perdre, en plus de son indépendance ?

Toujours aussi envoûtante et sensorielle, la plume de Perrine Tripier excelle à suggérer atmosphères et sensations. D’un côté la minéralité des vestiges, de l’autre les variations de la lumière, du vent et de la mer, viennent refléter la diffraction entre l’effrayante pesanteur de la réalité historique et l’immatérialité du temps et de la mémoire. Ecrire l’Histoire est un pouvoir, de l’Histoire l’on ne retient toujours que ce que l’on veut bien, son récit est indissociable du regard et de l’interprétation de l’auteur. Alors, à l’ère post-vérité où les leaders politiques usent du langage et de l’émotion davantage que des faits et de l’argumentation, ce conte imaginaire pointe l‘instrumentalisation politique des mythes, dans un jeu de pouvoir trouble et violent évoquant aussi bien les grandes dictatures que le nouveau storystelling idéologique à l’américaine.

Aussi dérangeante que somptueusement écrite, une fable dont l’imaginaire renvoie aux réalités passées et contemporaines des manipulations politiques de la mémoire collective. (4/5)

 

 

Citations :

Ça dort comme une gemme enfouie, dont l’eau sourde est pailletée d’ombre. Dans le brouillard vert de ses profondeurs, elle fait miroiter des rivages boréals. Tant que ça dort, ça ne peut pas faire de mal. Tant que ça dort, ça ne mord pas. Cristallisé dans une émeraude, le vieux monde se tait.


Sur le pas de la porte, on regardait les collines se velouter de vert vif. Les murets de pierre moutonnaient de mousse humide, minuscules forêts spongieuses accrochées à flanc de granit. Les vallonnements verdoyants se bossuaient avec bonhomie. Le ciel gris abaissait ses brumes à hauteur d’homme. C’était du nuage câlin, du brouillard caressant, qui perlait l’air des mortels en écharpes cotonneuses. Le ciel disait « vois, je suis là », et baignait les prés, les bêtes et les hommes à foison. On sentait à tout instant les paquets de gouttes fraîches nous bécoter les joues, comme une vieille tante heureuse de notre retour nous saluerait avec empressement.

 

 

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