Coup de coeur 💓
Titre : La traversée des temps 5 -
Les Deux Royaumes
Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT
Parution : 2025 (Albin Michel)
Pages : 544
Présentation de l'éditeur :
La cueillette du gui, un élixir de jouvence cent pour cent gaulois, une assemblée de druides à l’ombre des grands chênes… Le fabuleux monde celtique n’en finit pas d’émerveiller Noam lorsqu’il débarque en Gaule. Mais bientôt l’irruption d’envahisseurs d’un genre nouveau, les Romains, vient bouleverser l’équilibre des forces.
Du célèbre Spartacus, figure de révolte et d’espérance qui défie la République romaine, à l’empereur Auguste et son épouse Livie, nouveaux maîtres de Rome au prix de morts suspectes et de crimes irrésolus, Noam assiste, perplexe, à l’apparition d’une concentration de pouvoir sans limites.
Très loin de là, à Jérusalem, un certain Jésus tient un tout autre discours que celui de Rome. Prônant l’égalité entre tous les hommes, sa parole ouvre un horizon radicalement neuf et suscite un espoir infini. Deux « royaumes » se dessinent : l’un terrestre et hégémonique, l’autre céleste et accessible à tous. Entre ces deux conceptions du monde, Noam devra-t-il choisir ?
Du célèbre Spartacus, figure de révolte et d’espérance qui défie la République romaine, à l’empereur Auguste et son épouse Livie, nouveaux maîtres de Rome au prix de morts suspectes et de crimes irrésolus, Noam assiste, perplexe, à l’apparition d’une concentration de pouvoir sans limites.
Très loin de là, à Jérusalem, un certain Jésus tient un tout autre discours que celui de Rome. Prônant l’égalité entre tous les hommes, sa parole ouvre un horizon radicalement neuf et suscite un espoir infini. Deux « royaumes » se dessinent : l’un terrestre et hégémonique, l’autre céleste et accessible à tous. Entre ces deux conceptions du monde, Noam devra-t-il choisir ?
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Ce cinquième volume ramène Noam en Gaule, à la veille de la conquête romaine, dans un monde celtique traversé de rivalités politiques, d’alliances fragiles et de tensions face à l’avancée méthodique de Rome. Immergé dans cette société foisonnante, il observe de l’intérieur un moment charnière où deux univers – le celtique et le romain – se heurtent et redessinent le destin du continent. Mais le monde romain qu’il traverse n’est pas moins tourmenté : la révolte de Spartacus, spectaculaire mais limitée dans ses ambitions, contraste avec l’irruption du christianisme naissant, dont l’affirmation de l’égale dignité de tous sape les fondements mêmes de l’ordre romain. Eric-Emmanuel Schmitt montre ainsi combien cette idée encore marginale contient de subversion profonde, capable de fissurer un empire persuadé de sa solidité.
Gaule pré-romaine, débuts de l’Empire, premières communautés chrétiennes : chaque univers est restitué avec une précision sensible, jamais pesante, qui donne au lecteur l’impression de traverser réellement les siècles. L’auteur conjugue rigueur documentaire et souffle romanesque, offrant une fresque d’une grande vitalité. La circulation entre ces époques très contrastées se fait avec une remarquable fluidité : le regard de Noam sert de fil conducteur et assure l’unité d’un récit qui embrasse de vastes pans de l’histoire sans jamais se disperser.
Comme dans les précédents tomes, le texte est enrichi de nombreuses notes de bas de page, devenues l’une des signatures de La Traversée des temps. Elles apportent des éclairages historiques, des anecdotes ou des précisions culturelles qui complètent le récit sans l’alourdir. Toujours accessibles et souvent teintées d’humour, elles offrent un second niveau de lecture et permettent de glisser des commentaires plus contemporains, mettant en regard les comportements humains d’hier et d’aujourd’hui.
L’ensemble compose une réflexion stimulante sur la transformation des sociétés : Eric-Emmanuel Schmitt montre comment les civilisations se construisent, se heurtent, s’effritent et se réinventent, et comment les idées – politiques, spirituelles ou culturelles – peuvent bouleverser des mondes en apparence immuables. Les Deux Royaumes s’impose ainsi comme un volume à la fois vivant, instructif et traversé par une réflexion sur les forces qui façonnent l’histoire humaine.
En refermant Les Deux Royaumes, on mesure combien Éric‑Emmanuel Schmitt maîtrise l’équilibre singulier qui fait la force de sa saga : unir la rigueur de l’historien, l’élan du romancier et la curiosité du philosophe. Ce cinquième tome confirme la solidité de La Traversée des temps, capable de faire revivre des mondes lointains tout en éclairant les nôtres. À la fois ample et accessible, érudit et vivant, il poursuit avec conviction cette exploration des continuités et des ruptures qui jalonnent l’aventure humaine. Une étape marquante d’un projet littéraire qui, tome après tome, gagne en profondeur et en ampleur. Coup de coeur. (5/5)
Citations :
La citoyenneté romaine n’avait cure du sang, de la couleur ou du dialecte. Elle accordait un statut juridique basé sur l’origo, une notion complexe qui autorisait tout citoyen à revendiquer un ancrage – une origine légale – indépendamment de son lieu de résidence. Cela faisait du Romain un être à la fois enraciné et mobile. Il pouvait habiter à Rome et appartenir à une bourgade d’Afrique, ou avoir vu le jour en Gaule et arborer un nom romain. L’important n’était pas l’endroit où il naissait, plutôt dans quel récit il consentait à s’inscrire. C’était un trait de génie politique : implanter l’homme non dans une essence, mais dans une fiction.
Rome regorgeait de mythes de fondation, les légendes se contredisaient, les versions pullulaient. Romulus, descendant de Iule, fils d’Énée. Romos, fils d’Ulysse et de Circé. Point commun ? Tous les fondateurs étaient des étrangers. Et ceux qui les suivirent ? Des bergers, des esclaves en fuite, des criminels en exil : voilà les ancêtres du Sénat ! Rome, c’était la lie de l’univers transformée en or. Si notre époque connaît le « rêve américain », l’Antiquité connut le « rêve romain ».
Dans son Livre des origines, Caton l’Ancien affirmait que les Latins descendaient d’un mélange de Grecs archaïques et de Troyens émigrés après la guerre. La cité romaine se présentait donc comme une construction faite d’importations dont la somme constituait l’identité. Tout se brassait, rien ne choquait. Une pratique étrangère ? Elle devenait rite. Un dieu venu d’Orient ? Il obtenait son temple. Une langue ennemie ? Elle était traduite, enseignée. Rome ne vomissait pas : elle accueillait. (…)
La citoyenneté romaine offre un contre-exemple précieux aux modèles contemporains d’identité nationale, souvent étroits, suspicieux, obnubilés par les frontières et par l’origine. Rome a montré qu’une société peut croître sans racine unique, prospérer sans mythologie purificatrice, durer sans l’obsession du même.
On vit plus facilement dans la résignation que dans l’attente d’un miracle, l’optimisme réclame du courage, il mobilise des forces que l’on n’a peut-être plus, réveille des désirs que l’on a appris à celer, et rend intolérable ce que l’on tolérait encore. La perte de toute espérance expliquait la passivité qui caractérisait tant d’esclaves.
Une énigme pose un problème qui trouve une résolution. Un mystère énonce un problème qui demeure privé de réponse.
– Quel intérêt ? répliquai-je, un brin agacé. Mieux vaut une énigme qu’un mystère.
– Pas du tout. L’énigme clôt ta réflexion, le mystère l’ouvre.
Les iris de Noura étaient traversés d’une ferveur qui me déconcertait.
– Le mystère te pousse à la méditation. Il t’offre une liberté qu’aucun éclaircissement définitif ne viendra entraver. En même temps, il t’apprend l’humilité : tu ne comprendras jamais tout, parce que la vie te dépasse. La vie… ou Dieu.
Je voulais juste dire qu’avec Jésus, vous ne vous seriez pas contentés d’une révolte : vous auriez provoqué une révolution. Archimède affirmait : « Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai la Terre. » Ce point d’appui, c’est l’idée que Jésus a promue, celle de l’égalité. Selon lui, il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni Romain, ni esclave, ni maître, ni même de distinction entre l’homme et la femme. Face à Dieu, toutes les différences s’effacent. Il rejette toute idée d’infériorité naturelle, plus encore d’inégalités sociales inscrites dans le droit.
Elle marqua une pause avant d’ajouter, incisive :
– Vous avez combattu courageusement, toi, Spartacus, Crixos, vos compagnons, mais vous n’avez pas pensé. Vous vous êtes battus pour fuir votre condition, non pour en finir avec l’esclavage. Vous aspiriez à la liberté, oui, mais seulement à la vôtre. Aucun d’entre vous ne songeait à repenser le monde, à abolir le principe de la servitude, à réformer les lois. Cette déficience a affaibli votre lutte et l’a rendue confuse, sans lendemain. Jésus, lui, soutenait que chaque être humain en vaut un autre.
Il faut bien que je l’admette, malgré mon goût de la raison et mon attachement aux philosophes des Lumières : les droits de l’homme ne sont pas nés un matin dans l’esprit d’un intellectuel coiffé d’une perruque poudrée. Si l’on remonte le fil, on finit par croiser, au détour de l’Histoire, un Galiléen sans biens, sans titres, sans épée, qui s’est mis à parler aux faibles comme s’ils étaient rois, aux puissants comme s’ils étaient poussière. Qu’a donc fait ce Jésus, sinon abolir les privilèges, retirer la dignité du piédestal où l’orgueil la tenait perchée, pour l’offrir à tous ? Il a dit que le mendiant vaut autant que le riche, que le Samaritain – l’étranger méprisé – est mon frère, que le royaume de Dieu appartient aux enfants, ceux que l’on ne consulte jamais. N’est-ce pas là, sous une forme religieuse, une assertion terriblement subversive ? Ce n’est pas encore la Déclaration des droits de l’homme, certes, mais tout est déjà là, prophétique et dérangeant. Si nos Constitutions modernes ont troqué le ciel contre la république, l’égalité a planté ses racines dans le sable brûlant de la Judée.
Le christianisme consista en une révolte de la tendresse contre l’ordre établi. Il n’a pas proclamé des droits, il a soutenu que chaque vie comptait, même invisible ou minuscule.
Dans la philosophie grecque, les individus naissent inégaux : la hiérarchie entre citoyens, esclaves, femmes, barbares est perçue comme naturelle. Le stoïcisme affirma, lui, une égalité naturelle et morale, dépourvue cependant d’implications politiques. Le véritable tournant vint du christianisme, qui posa un principe inédit : l’homme est créé à l’image de Dieu. Dès lors, chaque être possède une valeur non relative à son statut, à sa naissance ou à sa force en ce monde.
Ce déplacement a d’immenses répercussions : la respectabilité ne découle plus d’un rôle social, mais d’une qualité intérieure, irréductible. L’idée que tout homme possède des droits, indépendamment de son appartenance, ne s’imposa pas tout de suite, pourtant, elle devint concevable.
Les Lumières du XVIIIe siècle sécularisèrent sans rupture ce socle théologique. Elles traduisirent les intuitions de Jésus dans le langage de la raison naturelle, du contrat social, de l’autonomie morale.
Les fondements des droits de l’homme, quoique culturellement et spirituellement hétérogènes, convergent sur un point : la valeur absolue de la personne. Voilà le fruit d’un long dialogue – entre révélation et raison, entre Évangile et esprit critique –, le fruit tardif d’une parole d’abord refusée, puis transmise par des mains blessées. Cette parole, traversant les siècles, a façonné une mémoire souterraine, un rejet croissant de l’humiliation, un soupçon latent contre la toute-puissance. En premier, le Christ releva l’homme en donnant à ce mot une profondeur inouïe. Le christianisme est un humanisme.
Le christianisme consista en une révolte de la tendresse contre l’ordre établi. Il n’a pas proclamé des droits, il a soutenu que chaque vie comptait, même invisible ou minuscule.
Dans la philosophie grecque, les individus naissent inégaux : la hiérarchie entre citoyens, esclaves, femmes, barbares est perçue comme naturelle. Le stoïcisme affirma, lui, une égalité naturelle et morale, dépourvue cependant d’implications politiques. Le véritable tournant vint du christianisme, qui posa un principe inédit : l’homme est créé à l’image de Dieu. Dès lors, chaque être possède une valeur non relative à son statut, à sa naissance ou à sa force en ce monde.
Ce déplacement a d’immenses répercussions : la respectabilité ne découle plus d’un rôle social, mais d’une qualité intérieure, irréductible. L’idée que tout homme possède des droits, indépendamment de son appartenance, ne s’imposa pas tout de suite, pourtant, elle devint concevable.
Les Lumières du XVIIIe siècle sécularisèrent sans rupture ce socle théologique. Elles traduisirent les intuitions de Jésus dans le langage de la raison naturelle, du contrat social, de l’autonomie morale.
Les fondements des droits de l’homme, quoique culturellement et spirituellement hétérogènes, convergent sur un point : la valeur absolue de la personne. Voilà le fruit d’un long dialogue – entre révélation et raison, entre Évangile et esprit critique –, le fruit tardif d’une parole d’abord refusée, puis transmise par des mains blessées. Cette parole, traversant les siècles, a façonné une mémoire souterraine, un rejet croissant de l’humiliation, un soupçon latent contre la toute-puissance. En premier, le Christ releva l’homme en donnant à ce mot une profondeur inouïe. Le christianisme est un humanisme.
S’il y en avait un qui, contrairement à moi, avait saisi la nature du christianisme sans que Noura lui fournît des explications, c’était Ponce Pilate. Il redoutait autant les multiples formes de la spiritualité juive – elles lui restaient étrangères – que ce qui rassemblait les Judéens. Et c’était plus particulièrement chez les disciples de Jésus qu’il percevait un élément perturbateur. Proclamer que les individus sont égaux, que les femmes ont la même valeur que les hommes, que l’on ne doit de comptes qu’au Créateur, refuser tout autre culte que celui du Dieu unique, voilà ce qu’un Romain ne pouvait entendre. Si de telles idées étaient venues à se répandre, elles eussent ébranlé les fondements mêmes d’une société dont la stabilité reposait sur l’ordre, la hiérarchie et la soumission aux divinités de Rome. Le royaume de Jésus n’avait rien de terrestre, rien de concret, rien de romain. Il s’adressait aux âmes, abolissait les rangs, les coutumes, les lois. Un royaume rêvé, sans doute. Mais les rêves, lorsqu’ils imprègnent les esprits, finissent par corrompre la réalité.
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Un livre qui ne m'a pas semblé aussi vivant qu'à vous, Nadine.
RépondreSupprimerPeut-être parce que vous êtes entré dans la saga avec ce tome, Denis ?
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