jeudi 23 décembre 2021

[Bégué, Régis] Rodrigo

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Rodrigo

Auteur : Régis BEGUE

Parution : 2022 (Lucien Souny)

Pages : 264

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Je m’appelle Rodrigo. Rodrigo Ganos. Je suis né le 15 mai 1945 à Buenos Aires.
Ainsi commence le cahier découvert en même temps qu’un cadavre, dans un appartement du Sud-Ouest. Le gendarme, le flic et la légiste décident de le lire ensemble, espérant y trouver l’explication du meurtre. Ils y suivront la vie tourmentée de Rodrigo, un innocent présumé coupable, et ils comprendront que ni les méandres de l’Histoire ni ceux de son histoire personnelle ne permettent de dénouer l’intégralité de l’énigme. Il leur manque un élément, un élément crucial.

Après S.N.O.W et Fatales négligences, Régis Bégué signe ici son troisième polar. Rodrigo est peuplé de personnages complexes, attachants souvent, terrifiants parfois, tantôt accusés à tort ou à raison et généralement minés par un sentiment de culpabilité. Leurs destins se croisent, leurs points de vue se conjuguent pour raconter une histoire à plusieurs tiroirs, et la tension va crescendo.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Formé aux mathématiques, à l’économie et au commerce, c’est par hasard que Régis Bégué entre dans la finance, en 1994. D’abord courtier, il est aujourd’hui gestionnaire dans une grande institution. Un détail d’importance puisque ce nouveau polar prend corps sur fond d’intrigue financière et de spéculation boursière. Ce métier exigeant nécessite des soupapes d’aération et d’oxygène. Il les a trouvées avec l’écriture, mais également le piano, la peinture, le théâtre, le chant ! En 2000, il s’est attelé à son premier roman, Les cimes ne s’embrassent pas, dans lequel il a créé le village imaginaire de Saint-Ravèze, que l’on retrouve dix-huit ans plus tard dans S. N. O. W. Entre les deux, il n’a jamais vraiment posé la plume ni abandonné le clavier de l’ordinateur – ni même celui du piano ! Et tant qu’il aura des histoires à raconter et qu’il y aura des gens pour les lire, les aimer et les écouter, il continuera ! Il est né, a grandi et réside en région parisienne.

 

Retrouvez mon interview de Régis Bégué en octobre 2019.

 

 

Avis :

A côté du cadavre découvert dans un appartement du Sud-Ouest de la France, la police trouve un cahier. Il s’agit du journal d’un dénommé Rodrigo Ganos, né en 1945 à Buenos Aires. De l’Argentine à la France en passant par le Maroc, s’y dévoile le parcours mouvementé d’un homme faussement accusé dans une vaste affaire, où s’entremêlent inextricablement les intérêts privés et les ingrédients de l’Histoire. Mais, si la narration finit par faire tomber les faux-semblants un à un, il en est un tout dernier, exclu du cahier, dont le lecteur sera un des rares complices…

Roulés dans la farine : c’est le sort que nous réserve Régis Bégué, en jouant d’un principe narratif que ne désavouerait pas Romain Puértolas. Autrement dit, si le déroulé de l’intrigue tient en haleine au long de ses intrications pleines de mystères et de surprises, il est une donnée de départ sans laquelle la perspective du récit reste faussée, et dont la découverte ultime stupéfiera le lecteur tombé dans le panneau. Cette pincée finale de malice vient couronner le long dessillement d’un personnage cerné depuis l’enfance par le mensonge, et qui, sans un incident l’amenant à en effeuiller toutes les couches une à une, aurait bien pu ne jamais perdre ses illusions.

Ainsi, les aventures dramatiques du narrateur n’en finissent plus de le faire tomber de Charybde en Scylla. Et si, lors de l’interrogatoire musclé du début, l’on ne peut d’abord complètement se défendre d’un certain scepticisme quant à la réelle crédibilité de l’intrigue, l’on se laisse vite emporter par les tribulations de ce personnage obligé d’ouvrir les yeux sur les terribles ambivalences de son entourage. Il faut dire que l'auteur s’en donne à coeur joie, multipliant comme à son habitude les protagonistes ni chair, ni poisson, en gros tous capables du meilleur comme du pire en fonction des situations et de leurs intérêts. Malgré tout, dans cet imbroglio où le mal et le bien s’interpénètrent souvent, entourant d’un certain trouble la notion de culpabilité, émergent quelques pépites de vraie humanité préservée, la plus belle étant indéniablement la solidarité désintéressée d’une poignée d’habitants d’un misérable village marocain.

Sans jamais cesser de s’amuser, lorsqu’il nous mène en bateau ou parsème son texte de ses petites madeleines des années quatre-vingts, Régis Bégué nous livre un polar réussi, plein de vrais et faux tiroirs, où bien des secrets se dérobent sous la surface de la normalité. Mais les pires salauds ne sont-ils pas aussi des hommes ordinaires ? (4/5)

 

 

Citation :

- Dans les années trente, l'Europe entière était antisémite, persuadée que le complot juif international était à l'oeuvre pour sucer le sang des enfants de la patrie. C'était la croyance commune. Bousquet ne la partageait ni plus ni moins qu'un autre. Je vais t'étonner encore plus : j'ai rarement croisé un regard aussi franc que celui de ce type. Il est convaincu d'avoir fait de son mieux. Il n'est pas traversé par une once de remords, tu vois. Combien de milliers de personnes sont mortes dans les camps à cause de lui, il l'ignore. Il n'a gardé en mémoire que celles que son zèle collaborationniste a pu sauver. Et il est vrai que certaines ont pu être épargnées grâce à lui, grâce à son action... A commencer par Miterrand, tiens, qui ne serait peut-être plus de ce monde sans son intervention. Oui, c'est sans doute ce qui explique l'étrange fidélité, politiquement risquée, du président à l'ancien préfet. Il lui doit la vie sauve, tout simplement.
- Mais enfin, Bousquet est responsable de ces deux crimes contre l’humanité que sont la rafle du Vel’d’Hiv et celle de Marseille ! Le scandale, c’est qu’il n’ait pas été puni et qu’il ait pu faire une carrière brillante dans le privé, gardant des amis haut placés. C’est révoltant !
David me toise avec une certaine bienveillance mêlée d’une forme de condescendance.
- Oui, bien sûr, tu as raison. Ajoutons même que tout ce beau linge ne s’est pas ému le moins du monde de faire affaire avec ce personnage funeste. Mais il est indéniable que personne ou presque, à l’époque, ne l’a considéré comme un monstre. On n’a voulu voir en lui que le fonctionnaire discipliné, l’exécutant méthodique de la politique de Laval. Et c’est sans doute ce qu’il a été : un rouage de l’horreur. Et Bousquet lui-même, dans son for intérieur, se croit innocent. On pourra le rejuger et le recondamner cent fois, il y a quelque chose qu’on ne pourra jamais faire, même avec toutes les menaces, les cours d’assise et les prisons de la planète, c’est ébranler sa conscience ou susciter ses remords. Il mourra l’âme en paix, convaincu du bien-fondé de son action. Les plus grandes exactions ne sont pas commises par d’abominables criminels assoiffés de sang, mais par des types normaux, de caractère zélé, soumis par vocation aux autorités jugées légitimes. Voilà ce que je pense.

 

Du même auteur sur ce blog :


 


 

mardi 21 décembre 2021

[Cuvellier, Vincent - Deloye, Olivier] La fille du Président - Tome 1 : Premier Tour

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La fille du Président
            Tome 1 - Premier tour

Auteur : Vincent CUVELLIER
                Olivier DELOYE

Parution : 2021 (Auzou)

Pages : 56

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Emilienne est une fillette comme les autres, sauf que depuis hier, elle est la fille du Président de la République. Propulsée à l'Élysée, elle doit se faire à sa nouvelle vie et comprendre comment fonctionne "Le Protocole" ! Pendant ce temps, le chef de l'opposition, jaloux et colérique, cherche à créer le scandale qui fera tomber le Président. Et s'il s'intéressait de plus près à Emilienne ? Heureusement, Jean-Kevin, le courageux fils du garde du corps du Président, veille au grain.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Vincent Cuvellier est un auteur français. Il a publié plusieurs dizaines de livres dans des domaines aussi variés que le roman, les albums, la BD, le documentaire, la presse, des essais, des livrets musicaux, principalement pour la jeunesse.Il est également le créateur de la série du petit garçon têtu Émile illustrée par Ronan Badel. En 2020, son ouvrage jeunesse Le temps des Marguerite, illustré par Robin est adapté au cinéma sous le titre L'Aventure des Marguerite, réalisé par Pierre Coré.
 
Olivier Deloye est un illustrateur français. Il travaille dans l'illustration jeunesse et presse adulte et écrit des scénarios et contes pour la presse jeunesse. Il publie notamment Oliver Twist aux éditions Delcourt et la série Emile et Margot chez BD Kids.

 

 

Avis :

Emilienne, fille du président de la République fraîchement élu, découvre sa nouvelle vie, encadrée par le protocole de l’Elysée. Mais les basses manœuvres du chef de l’opposition la place très vite au centre d’un scandale, qu’il va lui falloir déjouer avec l’aide de Jean-Kevin, le fils du garde du corps de son père.

L’idée de suivre les aventures de deux enfants à l’Elysée séduira à coup sûr tous les lecteurs du même âge, mais, agréable surprise, l’humour de cette bande dessinée a de quoi faire sourire aussi leurs parents. Introduisant son décor et ses personnages, cette première aventure d’Emilienne et de Jean-Kevin est à tout point de vue une réussite. Avec le charme d’une narration à hauteur d’enfant, pleine de détails amusants et caricaturaux, elle parvient haut la main à distraire sans temps mort le lecteur, qui, déjà parvenu à la dernière page, se sent prêt à accompagner Emilienne dans de prochains épisodes.

Avec ses dessins dynamiques et expressifs, sa narration pleine d’humour et de fantaisie, cette nouvelle série intelligente et moderne s’avère une excellente et prometteuse découverte. Mille aventures attendent sans coup férir Emilienne et Jean-Kevin à l’Elysée, qui ne manqueront pas d’amuser les enfants autant que de les faire réfléchir, comme ici au sujet de la manipulation médiatique. On en redemande ! (4/5)


 

dimanche 19 décembre 2021

[Guénard, Marion] Au printemps on coupe les ailes des oiseaux

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Au printemps on coupe
           les ailes des oiseaux

Auteur : Marion GUENARD

Parution : 2022 (L'Aube)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Kaouthar et Mariam sont deux femmes qui n’ont pas vocation à se croiser. Pourtant, elles ont en commun une lucidité et une soif de liberté rares. Kaouthar est égyptienne. Elle avait vingt ans lorsque la révolution a éclaté au Caire. Dix ans plus tard, sa vie est un rêve brisé. Mariam vit à Paris. Fille de parents égyptiens immigrés en France, elle a tout réussi. La révolution égyptienne réveille en elle des souvenirs enfouis, le sentiment obscur mais tenace d’être passée à côté de sa vie. Un matin, elle disparaît brutalement. Une enquête policière est ouverte. Antoine apprend que sa femme a fui en Égypte. Bouleversé, il se lance à sa recherche. Au Caire, il rencontre une bande de révolutionnaires, encore debout malgré la férocité du pouvoir...
Marion Guénard nous livre le récit d'une jeunesse sacrifiée, celle des révolutionnaires égyptiens qui ont ouvert une brèche de liberté au début des années 2010, avant le retour brutal de la dictature.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Marion Guénard a vécu plusieurs années au Caire. Journaliste, elle a couvert la révolution égyptienne pour de nombreux medias francophones. Au printemps on coupe les ailes des oiseaux est son premier roman.

 

 

Avis :

Fille d’Egyptiens immigrés en France, Mariam mène une existence confortable et sans histoire à Paris, entre son époux, ses deux filles, et sa carrière d’avocate. Mais, dix ans après la révolution égyptienne, elle a de plus en plus de mal à refouler les souvenirs et la sensation d’être passée à côté de l’essentiel. Du jour au lendemain, elle quitte tout sans prévenir. Parti à sa recherche au Caire, son mari Antoine est amené à rencontrer un petit groupe d’hommes et de femmes qui, malgré la terrible répression du régime en place, tentent dangereusement de maintenir en vie leur idéal de liberté.

Dix ans après, que reste-t-il de la révolution égyptienne de 2011 ? Au pouvoir depuis son coup d’état militaire en 2013 contre le gouvernement des Frères Musulmans, le maréchal al-Sissi a mis le pays en coupes réglées et mène une répression sans précédent. Opposants, militants, journalistes y sont traités en terroristes, prétexte commode à leur enlèvement et à leur torture. Des centaines de personnes ont ainsi fait l’objet de disparitions forcées, et tous les symboles de la révolution, en particulier ceux de la place Tahrir, restent soigneusement sous contrôle.

Ancienne journaliste spécialiste du Moyen-Orient, Marion Guénard a passé sept ans en Egypte, de 2007 à 2014. Elle coordonne aujourd’hui la communication au Moyen-Orient et en Afrique du Nord de la fondation Terres des hommes. Ce premier roman reflète sa parfaite connaissance de la situation égyptienne et ses préoccupations humanitaires. Son récit nous emporte dans une restitution fidèle de la vie de tous les jours au Caire, et, tandis que l’on parcourt ses rues et que l’on pénètre chez ses habitants comme si l’on y était, l’on est vite convaincu d’y rencontrer des personnages en tout point conformes à la réalité. Depuis l’anéantissement du rêve démocratique, pris en sandwich dans l’affrontement entre l’armée et les Frères, la vie en Egypte est devenue un cauchemar pour ses habitants maintenus sous la pression d’une terreur qui n’épargne personne : un état de fait qui ne fait guère de vagues en Occident, les droits de l’homme pesant diplomatiquement moins que la stabilité d’un pouvoir qui semble un rempart contre le terrorisme.

Aussi passionnant sur le plan documentaire que nécessaire sur la question humanitaire, ce livre m’a paru néanmoins un peu moins abouti côté romanesque. La narration n’abordant qu’assez allusivement les déchirements biculturels de Mariam, ce personnage reste difficile à saisir et suscite dans l’ensemble assez peu d’empathie. Sa disparition finit par sembler avant tout un prétexte à l’instauration d’un certain suspense, en réalité superflu puisque la force et l’intérêt du récit sont ailleurs. Et comme le style de son écriture s’apprécie essentiellement pour son efficacité journalistique, l’on en vient à se dire que ce roman aurait peut-être gagné en impact à rester centré sur sa partie purement égyptienne.

Construit sur la base d’une connaissance fine de la situation en Egypte, ce livre a le grand mérite de mettre en lumière un drame humanitaire méconnu de l’opinion publique internationale. C’est aussi un fervent hommage à toutes celles et ceux, qui, malgré la répression qui ensanglante le pays, continuent à s’y accrocher à ce qu’il reste de leur rêve de liberté. (3/5)

 

 

Citations :

Je te parle d’une logique d’effacement à l’oeuvre. A-t-elle été planifiée depuis le début ? Je n’en sais rien. Mais regarde derrière toi. D’abord on monte une bonne partie du peuple contre un ennemi commun. On tire dans le tas. Ca élimine quelques indésirables, assouvit les désirs de vengeance et calme la rage populaire. Ca restaure l’ordre et la peur. On est respecté et craint. En même temps, on emprisonne tous ceux qui ne sont pas d’accord. Le premier cercle d’abord, les frères ennemis, puis leurs relais, les journalistes et, enfin, tous ceux qui crient au loup au nom du respect des droits humains, de la liberté, de la démocratie : en d’autres termes, nous. Voilà : en quelques mois, on a muselé tout le monde et on tient le pays. Ceux qui le peuvent partent. C’est souvent le cas des plus riches, ou du moins des plus éduqués – ceux qui, souvent, racontent l’histoire en cours : les intellos, les artistes, les journalistes. Voilà : en un an ou deux, tu n’as plus personne. Tu as décimé une génération d’opposants, de parasites, de terroristes, nomme-les comme tu veux. Tu es content de toi mais tu t’inquiètes encore un peu. Alors tu fais disparaître ceux qui ont encore la force de déranger, ceux qui font chier – les révolutionnaires, défenseurs des droits de mes couilles, rien de bon tout ça, des pédés que personne ne viendra réclamer, pas même leurs parents. Au passage, tu rafles les sans-voix, les gueux, ceux qui ne savent même pas qu’au-delà de la vie, il y a des droits pour la régler et la protéger. Ca ne sert pas à grand-chose mais ça ne peut pas faire de mal. Et puis, ça nourrit les ambitions des médiocres, des flicaillons, des petits gradés qui ne sont là que pour permettre aux chefs de se croire importants : « Faites du chiffre »… la prime est au bout du bâton. Attrape, tape, et les biftons tomberont du ciel. En général, ils ne touchent rien mais ils ont l’illusion d’avoir du pouvoir. Ca les défoule. Ca leur fait du bien. C’est comme ça que ça marche. Personne n’est à l’abri. Qui pourrait les empêcher ? Les gens disparaissent en pleine rue, à la sortie de leur travail, derrière le portail des écoles, dans leur salon. Ils laissent derrière eux un geste, une parole en suspens, une porte qui grince, une clope qui se consume sur le rebord d’un cendrier, un livre ouvert au milieu d’un chapitre, un mari, une femme, des amis, des enfants. Certains sont des militants politiques, mais pas tous. Ils sont boucher, étudiant, pharmacien. Hier, une mère m’appelait pour me raconter que son fils a été attrapé à l’hôpital alors qu’il passait une radio des poumons. Elle n’a retrouvé de lui qu’une gourmette métallique, ses chaussures et le cliché de son thorax. Elle ne reverra sûrement jamais sa gueule mais au moins elle peut suspendre ses poumons dans le salon. Tu vois, Kaouthar, c’est ça la logique d’effacement. Au début, c’est une immense vague, on a cru que l’on pourrait reconstruire. Mais non : elle revient sous la forme d’un clapotis insidieux. Elle érode en silence ce qui nous appartient, nous sépare de ceux que nous aimons. Elle nous prend tout sans qu’on s’en aperçoive. Que reste-t-il de nous ? Les traces ont été effacées des espaces publics, les figures des martyrs de la révolution recouvertes par la gueule du Maréchal. La mémoire collective est tous les jours remaniée en profondeur. Qui sait encore que nous sommes venus au monde un 25 janvier ? Qui se souvient de ces dix jours de lutte ? Qui évoque notre glorieuse victoire à table ou dans les soirées ? Personne. Et ceux qui se souviennent, tu le sais comme moi, voudraient ne plus se souvenir. Ils pleurent chaque jour leurs camarades perdus et leurs rêves évanouis. Leur vie leur est devenue, nous est devenue, insupportable.
 
Ils ne sont pas capables de s’arrêter. Ils ne connaissent que cela. Maintenir les têtes sous l’eau, glacer les consciences et les mémoires, faire en sorte que chacun d’entre nous n’ait d’autre réflexe que celui du chien aveuglé par les phares d’une voiture, rester pétrifié et se laisser docilement écrasé sans un cri. L’enfer, avec les disparitions, c’est que la vie continue mais dans l’ombre des choses. Plus rien n’est tangible. On est aux prises avec l’inexpliqué, béant, qui offre un lot infini de scénarios. C’est ici que se loge l’espoir des gens maintenant, dans la possibilité toujours ouverte d’un retour miraculeux. C’est comme ça que le régime tempère les frustrations. Personne ne croit plus en une vie meilleure en Egypte. On espère juste rester en vie.


 

vendredi 17 décembre 2021

[Barbéris, Dominique] Un dimanche à Ville-d'Avray

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un dimanche à Ville-d'Avray

Auteur : Dominique BARBERIS

Parution : 2019 (Arléa)

Pages : 128

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le titre, Un dimanche à Ville-d’Avray, est un lointain écho du film féérique – et mystérieusement inquiétant –, sorti en 1962, qui a marqué, tel un météore, le cinéma français.
Même sentiment d’inquiétude dans le livre de Dominique Barbéris : deux sœurs se retrouvent, alors que fléchit la lumière, dans un pavillon de Ville-d’Avray, avec chacune dans le cœur les rêves et les terreurs de l’enfance, le besoin insatiable de romanesque, de landes sauvages dignes de Jane Eyre et d’un amour fou, tout cela enfoui dans le secret d’une vie sage.
L’une se confie à l’autre. Lui raconte une invraisemblable rencontre dans le décor en apparence paisible de Ville-d’Avray, de ses rues provinciales. L’autre découvre, stupéfaite, son errance entre les bois de Fausse-Repose, les étangs de Corot, les gares de banlieue et les dangers frôlés...
Ce sont des pages à la Simenon. Les grands fonds de l’âme humaine sont troubles comme les eaux des étangs.
 
Deuxième sélection Prix Goncourt 2019.
Finaliste Prix Femina 2019.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dominique Barbéris est une romancière française. Elle enseigne à Sorbonne-Université et y anime des ateliers d’écriture. Son premier livre La Ville a été publié chez Arléa en 1996. Ses huit autres livres sont chez Gallimard : Les Kangourous a été adapté à l’écran en 2005 par Anne Fontaine sous le titre Entre ses mains. Quelque chose à cacher a eu le Prix des Deux Magots et le Prix de la Ville de Nantes en 2008. Et L’Année de l’éducation sentimentale le Prix Jean-Freustié / Fondation de France en 2018.

 

 

Avis :

Après une enfance étriquée et morose dont elles s’évadaient par de grandes rêveries romanesques inspirées de Jane Eyre, deux sœurs, l’une parisienne, l’autre habitant Ville-d’Avray, mènent désormais une vie rangée, sans éclat ni surprise, entre mari et enfant. Un dimanche d’ennui, l’aînée et narratrice rend visite à sa cadette. Au cours de leur tête à tête au jardin, le soir tombant, elle recueille avec stupéfaction les confidences de sa sœur sur ses envies vagues et réprimées d’autre chose, qui l’ont un jour conduite à une rencontre inattendue, à quelques rendez-vous secrets, et à l’éternel regret d'un possible finalement repoussé.

Il se passe peu de choses dans cette histoire, à l’image de l’existence étale de ces deux femmes engluées dans un quotidien morne et sans vie. Pourtant, bien des courants serpentent dans les profondeurs de ses non-dits, venant soudain troubler la surface apparemment sans ride de ce qui semblait un bonheur tranquille. Un bonheur dont avait d’ailleurs fini par se persuader la narratrice, perturbée que sa sœur ose laisser le doute s’infiltrer. Etait-ce donc finalement cette vie à laquelle aspiraient les deux fillettes romantiques, quand elles rêvaient de grands sentiments passionnés dans leur quotidien gris ? En toute honnêteté, n’ont-elles pas refoulé au fond de leur âme bien des élans déçus, piétinés par une réalité aussi morne aujourd’hui qu’autrefois ?

Par simples allusions où insidieusement le doute affleure, se laissent peu à peu deviner désenchantement et regrets, d’autant plus prégnants que l’une des deux femmes aura cru croiser un parfum d’aventure, presque tendu la main pour l’attraper, pour finalement reculer au moment de confronter rêve et réalité. Au gré de petites touches presque sans couleur, imprégnées des ombres du couchant et de l’odeur de la pluie d’automne, se dessinent deux silhouettes de femmes restées en marge de leur vie, portant au plus creux d’elles-mêmes les rêves et les aspirations qu’elles auront laissé échapper.

Un texte délicat, subtilement et poétiquement empli de sensations et d’impressions mouvantes, où la nostalgie du temps passé et des possibles à jamais perdus donnent vie à une très vraisemblable Bovary contemporaine. (4/5)

 

Citations :

La saison s’avançait. C’était, je me souviens, un dimanche du début de septembre, un de ceux où passe la frontière entre l’automne et l’été.
Dans les quartiers que je traversais, certaines maisons restaient fermées – preuve que leurs propriétaires n’étaient pas rentrés –, mais il y avait des fleurs dans les jardins. Des fleurs qui fleurissaient toutes seules dans ces jardins inoccupés. On sentait partout, davantage qu’à Paris, cette sorte d’étirement languide et d’immobilité propre aux végétaux en automne. Il y avait moins de roses rouges que de roses claires, les roses rouges, quoique de couleur plus affirmée et de parfum plus robuste, tenaient moins. Elles semblaient s’épuiser.
Peut-être que la couleur épuise les roses.

Le voisin tondait sa pelouse ; le bourdon du moteur concurrençait le piano ; j’imaginais que de temps en temps, en jouant, ma nièce se tournait vers la fenêtre, agacée. Elle rêvait certainement d’être une pianiste élégante et raffinée que les hommes admireraient. Elle était peut-être amoureuse de son professeur de piano. Un classique.
Et malheureusement, le professeur de piano dirait : « Ce n’est pas fameux ; mais pas fameux du tout. »
C’était ainsi, la vie ; on essayait de porter vaillamment ses rêves ou ceux des autres.

En réalité, sur certains points, Claire Marie me fait penser à ces canards qui ont l’air de glisser sur l’eau (un glissement d’objets immobiles) mais leurs pattes remuent sous la surface à toute allure. Il y a quelque chose en eux d’un trompe-l’œil.

Qui nous connaît vraiment ? Nous disons si peu de choses, et nous mentons presque sur tout. Qui sait la vérité ? Ma sœur m’avait-elle vraiment dit la vérité ? Qui la saura ? Qui se souviendra de nous ? Avec le temps, notre cœur deviendra obscur et poussiéreux comme le cabinet de consultation du docteur Zhang.
Une salle d’attente où on attendait toute sa vie. Aucun bruit de l’autre côté. Aucun signe.
Je sentais une sorte d’angoisse. Je me disais toujours : Si elle s’était trompée ? Qui est-ce que j’attends, moi aussi ? Qui, pour moi, est venu ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

mercredi 15 décembre 2021

[Thùy, Kim] Em

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Em

Auteur : Kim THUY

Parution : 2020 (Québec)
                   2021 (Liana Levi)

Pages : 160

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La vérité de cette histoire est morcelée, incomplète, inachevée dans le temps et dans l’espace. Elle passe par les colons implantés en Indochine pour y exploiter les terres et les forêts. Par les hévéas transplantés et incisés afin de produire l’indispensable caoutchouc. Par le sang et les larmes versés par les coolies qui saignaient les troncs. Par la guerre appelée «du Vietnam» par les uns et «américaine» par les autres. Par les enfants métis arrachés à Saigon par un aigle volant avant d’être adoptés sur un autre continent. C’est une histoire d’amour qui débute entre deux êtres que tout sépare et se termine entre deux êtres que tout réunit ; une histoire de solidarité aussi, qui voit des enfants abandonnés dormir dans des cartons et des salons de manucure fleurir dans le monde entier, tenus par d’anciens boat people.
Avec ce livre, Kim Thúy nous découvre, au-delà des déchirements, l’inoubliable pays en forme de S qu’elle a quitté en 1975 sur un bateau.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Kim Thúy est née en 1968 à Saigon en pleine guerre du Vietnam. À l’âge de dix ans, elle fait partie des centaines de milliers de boat people fuyant le régime communiste. Installée à Montréal, elle exerce différents métiers – couturière, interprète, avocate ou encore restauratrice – avant de se consacrer à l’écriture. En 2010, Ru devient un best-seller en France et au Québec. Traduit dans plus de vingt pays, il obtient le Prix du Gouverneur général et le Grand Prix RTL-Lire. Avec Mãn (2013), Vi (2016) et Em (mars 2021), Kim Thúy poursuit l’exploration de son identité double, liant avec force et légèreté le passé et le présent, la mémoire et l’intime. Elle a reçu plusieurs prix, dont le Prix littéraire du Gouverneur général 2010, et a été l’une des quatre finalistes du Nobel alternatif en 2018.

 

 

Avis :

En 1973, le photographe Chick Harrity émut l’Amérique avec une image prise pendant la guerre du Viêt Nam : une toute petite fille endormie dans une boîte en carton, donnant la main à son frère couché à ses côtés dans une rue de Saigon. Ces deux orphelins ont inspiré à Kim Thuy les personnages de cette histoire : Em Hong, bébé abandonné recueilli par Louis, lui aussi enfant des rues de Saigon, évacués de la capitale au cours de l’opération Babylift qui, en 1975, envoya aux Etats-Unis trois mille enfants vietnamiens, orphelins de guerre ou nés de GI‘s.

L’histoire d’Em et de Louis, adoptés puis devenus adultes en Amérique, est l’occasion de nous plonger dans la guerre du Viêt Nam, en une série de flashes où resurgissent tour à tour l’exploitation des coolies dans les plantations d’hévéas de l’Indochine française, le massacre de My Lai jugé plus tard comme « l'épisode le plus choquant de la guerre du Viêt Nam », les épandages d’agent orange - ce défoliant qui empoisonna durablement les populations locales -, et enfin le sauve-qui-peut et l’évacuation d’enfants lors de la prise de Saigon par les communistes.

Chaque scène est marquante et comporte son lot d’émotions. Les mots de Kim Thùy alignent une série d’images fortes qui n’ont rien à envier à la photographie à l'origine de ce livre. Pourtant, le ton est calme, presque apaisé, sans rancune ni colère. Car ce qui l’emporte dans ces pages est au final l’affection tendre contenue dans le mot em : « petit frère » ou « petite sœur », homonyme du mot « aime ». Du carton de la photographie à la boîte pleine de fils de la couverture illustrée par l’artiste canadien Louis Boudreault, l'accent est mis sur les liens d’amour entre deux enfants qui, par delà la guerre et les continents, tissent peu à peu la toile de leur résilience.

Cette lecture m’a ramené à l’esprit la vaste fresque quasi documentaire Sud lointain d’Erwan Bergot, mais aussi le terrifiant Avant la longue flamme rouge de Guillaume Sire, qui débouche sur l’infinie culpabilité de faire partie des survivants. Kim Thùy a, elle, choisi de s’attacher à la part d’humanité sauvée de l’enfer, dans une narration éclair, ciselée jusqu’à l’épure, d’une rare et bouleversante intensité. (4/5)

 

Citations :

COOLIE  
Ce mot était utilisé dans de nombreux pays sur les cinq continents depuis le siècle précédent. Il désigne d’abord et avant tout les ouvriers en provenance de Chine et d’Inde, transportés dans les mêmes bateaux, par les mêmes capitaines qu’au temps des esclaves.  
Une fois arrivés à destination, les coolies travaillaient aussi fort que des bêtes dans les plantations de canne à sucre, à l’intérieur des mines, à la construction des chemins de fer, et mouraient souvent avant la fin de leur contrat de cinq ans sans avoir touché le salaire promis et rêvé. Les compagnies qui en faisaient la traite acceptaient d’avance que vingt, trente ou quarante pour cent des «lots» périssent pendant le voyage en mer. Les Indiens et les Chinois qui ont survécu au-delà de leur contrat dans les colonies britanniques, françaises et néerlandaises se sont établis aux Seychelles, à Trinité-et-Tobago, aux îles Fidji, à la Barbade, à la Guadeloupe, à la Martinique, au Canada, en Australie, aux États-Unis... Avant la révolution cubaine, le plus grand quartier chinois d’Amérique latine se trouvait à La Havane.  
Contrairement aux coolies indiens, qui comptaient dans leurs rangs des femmes ayant fui des maris abusifs ou des situations extrêmes, les coolies chinois étaient sans femmes : les Chinoises ne mordaient pas à l’hameçon. Les Chinois exilés dans ces colonies lointaines sans possibilité de retour au bercail se sont consolés dans les bras des femmes locales. Tous ceux qui ont résisté au suicide, à la malnutrition et aux abus se sont organisés pour publier des journaux, créer des clubs et ouvrir des restaurants. Grâce à la dispersion de ces hommes, le riz sauté, la sauce de soja et la soupe wonton sont devenus des célébrités planétaires.  
Quant aux coolies indiens, ils avaient une chance sur trois de courtiser une Indienne, partie elle aussi à l’aventure, ce qui a bouleversé le statut des femmes et la distinction entre les castes. Elles étaient en position de choisir et même de recevoir la dot au lieu de l’apporter. Ce nouveau pouvoir a entraîné la crainte des hommes de n’avoir pas de femme ou de la perdre. Ils étaient menacés par les voisins, les passants et les femmes elles-mêmes. Certains hommes ont enfermé leur épouse dans des maisons coffres-forts, d’autres les enlaçaient de cordes comme on passerait un ruban autour d’une boîte-cadeau. Du pouvoir des femmes confronté à la peur des hommes résulte la mort, le fatal.  
Les esclaves et les coolies chinois et indiens étaient déplacés de leur habitat naturel alors que les coolies vietnamiens sont restés chez eux dans des conditions comparables, imposées par des colons expatriés.

Les Américains parlent de «guerre du Vietnam», les Vietnamiens, de «guerre américaine». Dans cette différence se trouve peut-être la cause de cette guerre.
 
Un mois avant que les chars d’assaut de l’armée communiste du Vietnam du Nord ne roulent dans les rues de Saigon en arborant un nouveau drapeau, un mois avant le décollage du dernier hélicoptère du toit de l’ambassade américaine, un mois avant la victoire des uns et la défaite des autres, le président Gerald Ford débloque deux millions de dollars pour sortir du Vietnam les orphelins nés de soldats américains. C’est l’opération Babylift.
(…)
Au final, plus de trois mille enfants ont bénéficié d’un nouveau départ dans un nouveau pays avec de nouveaux parents. Les militaires et les bénévoles qui les avaient nourris à la bouteille ont remis les premiers enfants aux parents adoptifs qui les attendaient sur le tarmac à San Francisco.
Entouré de bénévoles, de militaires, de parents et de bébés, le président Ford berçant un nourrisson dans ses bras sourit généreusement aux caméras. Il sait que les yeux hagards de ces enfants habituellement ignorés l’aident à offrir une dernière image glorieuse des États-Unis avant leur retrait définitif du Vietnam. C’est pourquoi il a déroulé le tapis rouge pour accueillir ces «poussières de vie».

J’ai évité de vous attrister avec la bande sonore qui dévoile l’ordre du président Nixon de procéder au bombardement malgré l’hésitation du général qui vient de l’informer que le ciel est trop nuageux pour qu’il n’y ait pas de victimes civiles; et le document qui présente les raisons pour lesquelles il fallait continuer la guerre: 
1)10% pour soutenir la démocratie ; 
2)10% pour prêter main-forte au Vietnam du Sud ; 
3)80% pour éviter l’humiliation. 


lundi 13 décembre 2021

[Belpois, Bénédicte] Saint Jacques

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Saint Jacques

Auteur : Bénédicte BELPOIS

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 160

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la mort de sa mère, Paloma hérite d’une maison abandonnée, chargée de secrets au pied des montagnes cévenoles. Tout d’abord décidée à s’en débarrasser, elle choisit sur un coup de tête de s’installer dans la vieille demeure et de la restaurer. La rencontre de Jacques, un entrepreneur de la région, son attachement naissant pour lui, réveillent chez cette femme qui n’attendait pourtant plus rien de l’existence bien des fragilités et des espoirs.
Ode à la nature et à l’amour, Saint Jacques s’inscrit dans la lignée de Suiza, le premier roman de Bénédicte Belpois, paru en 2019 aux Éditions Gallimard. Avec une simplicité et une sincérité à nulles autres pareilles, l’auteure nous offre une galerie de personnages abîmés par la vie mais terriblement touchants.

 

Un mot sur l'auteur :

Bénédicte Belpois est sage-femme à Besançon. En 2019, son premier roman Suiza a rencontré un vif succès et a été couronné par le Prix Marcel Aymé et par le Prix des Lecteurs de la ville de Brive-Suez.

 

 

Avis :

Paloma ne sait rien de son père et, de sa mère, n’a jamais connu que le rejet, initié dans un déni de grossesse. Aussi, grande est sa surprise lorsqu’à son décès, cette mère lui laisse en héritage une maison délabrée dans les Cévennes et un cahier dévoilant le secret de sa naissance. Incapable de se séparer de la bâtisse, elle s’y installe et se lance dans sa restauration, nouant bientôt des liens avec quelques habitants du cru, comme Jacques, un entrepreneur local, et Rose, une vieille voisine qui vit seule.

Rien n’est spectaculaire dans ce roman, mais tout y est de la plus grande vérité. Ce qui, traité plus superficiellement, aurait pu résulter en un feel good sans grand intérêt, s'avère ainsi doté de profondeur sous son apparente simplicité. Les personnages, parfaitement  justes, évoluent avec le plus grand naturel. Leur rapprochement s’effectue dans une narration sobre et pavée de non-dits, loin de tout pathos et de la moindre once de complaisance ou de naïveté. Et c’est convaincu que l’on se laisse envahir par la discrète tendresse qui se tisse peu à peu entre ces êtres ordinaires, cabossés par la vie, dans le cadre de Cévennes évoquées avec un joli lyrisme.

L’on ressort de cette histoire charmé par sa mélancolie, et plein d’interrogations quant à sa récurrence de destins féminins, à jamais marqués par les cicatrices laissées par la perte et le deuil des hommes qui les ont traversés. (4/5)

 

Citations :

On ne perçoit pas consciemment comment certaines personnes vous manquent avant de les connaître, on devine juste, une fois qu’on les a rencontrées, qu’on ne pourra plus jamais vivre sans elles.

Une fois le café bu avec les parents, Fernand et Rose étaient partis marcher un peu sur les chemins, sans dire un mot, juste pour sentir l’épaisseur du silence entre eux. Ce silence, c’était celui des gens de la terre où l’on sent bien mieux qu’on ne parle.

Pour la première fois de ma vie, j’ai pensé à maman autrement, je me suis demandé ce qu’elle avait dû vivre, elle, pour être si dure, si désabusée. On ne naît pas pervers, Paloma, c’est la vie qui vous détruit petit à petit, avec plus ou moins de force, plus ou moins d’insistance. Je ne sais pas pourquoi elle s’attaque à certains et pas à d’autres. Comment elle choisit ses victimes. Comment elle décide du modus operandi, si elle va s’acharner à coups de pied, à coups de sexe, à coups de pierre, ou si elle va décider de frapper d’un seul coup, avec une balle en plein cœur. Je la soupçonne d’être perverse et de préférer la torture.

Je ne suis qu’une simple femme. Une simple femme, qui n’aime que les héros. C’est la punition pour celles qui ont ce penchant : les héros meurent jeunes et les femmes qui les ont aimés vivent vieilles pour les pleurer encore plus longtemps. 
 

samedi 11 décembre 2021

[Ardone, Viola] Le train des enfants

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Le train des enfants
           (Il treno dei bambini)

Auteur : Viola ARDONE

Traductrice : Laura BRIGNON

Parution : 2019 en italien,
                   2021 en français

Editeur : Albin Michel

Pages : 304

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Naples, 1946. Amerigo quitte son quartier pour monter dans un train. Avec des milliers d’autres enfants du Sud, il traversera toute la péninsule et passera quelques mois dans une famille du Nord : une initiative du parti communiste vouée à arracher les plus jeunes à la misère après le dernier conflit mondial. Loin de ses repères, de sa mère Antonietta et des ruelles de Naples, Amerigo découvre une autre vie. Déchiré entre l’amour maternel et sa famille d’adoption, quel chemin choisira-t-il ?

S’inspirant de faits historiques, Viola Ardone raconte l’histoire poignante d’un amour manqué entre un fils et sa mère. Immense succès en Italie et en cours de traduction dans 29 pays, ce roman remarquable révèle une auteure d’exception.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1974, Viola Ardone est diplômée de lettres. Après quelques années dans l’édition, elle enseigne aujourd’hui l’italien et le latin, tout en collaborant avec différentes publications. Le train des enfants est son troisième roman.

 

 

Avis :

En 1946, Amerigo, huit ans, vit misérablement avec sa mère Antonietta dans un des quartiers les plus populaires de Naples. Sur une initiative du Parti Communiste, et comme des milliers d’autres enfants du Sud de l’Italie, il est envoyé pour quelques mois dans une famille du Nord de la péninsule, où il découvre un tout autre mode de vie, plein d’appréciables avantages malgré la séparation et le dépaysement. Après une telle expérience, le garçon se retrouve d’autant plus déchiré entre son amour pour sa mère et son attachement à sa famille d’adoption, qu’il vient soudain d’entrevoir à Modène un avenir bien différent de celui qui l’attend à Naples…

S’inspirant d’un épisode de l’après-guerre en Italie, l’auteur s’est glissée par l’imagination dans la tête et le coeur d’un de ces enfants transplantés du jour au lendemain des rues pouilleuses de Naples, où pieds nus et le ventre vide, ils vivaient de mille expédients, à l’aisance confortable d’une famille du Nord, où même la langue est différente, et où l’avenir passe par l’école. Après les angoisses de l’inconnu, le choc du dépaysement et le déchirement de la séparation, l’acclimatation se fait assez avantageusement lorsqu’elle ne prend pas trop le goût amer de la charité. Mais, dès lors, c’est le chemin inverse qu’il faut parcourir six mois plus tard, lorsque sonne l’heure d’un retour parfois cruel à une réalité dont ils perçoivent désormais l'aspect sordide et l’absence d’avenir.

Rédigé à hauteur d’enfant, puis avec la mélancolie d’un homme mûr se retournant sur son parcours, le récit choisit de nous embarquer dans une histoire faite de déchirement et de culpabilité, où, pour grandir, le personnage principal se voit contraint de « troquer ses désirs contre tout ce qu’il a », avec le sentiment de trahir les siens dans ses efforts pour devenir autre. En mettant l’accent sur la dualité d’Amerigo et sur sa relation d’amour manqué avec sa mère, la narration se fait poignante sur tout le dernier quart du roman. Mais servie avec générosité, l’émotion ne suffit pas à masquer la vague sensation de creux de cette dernière partie, peu consistante quant à la personnalité et à la vie d’Amerigo adulte, mais aussi assez peu crédible quant à sa tendre pirouette finale.

Un tant soit peu trop romanesque et sentimentale sur un sujet historique intéressant qui aurait mérité un traitement plus approfondi, cette jolie histoire tendre, fluide et sans temps mort, reste une lecture agréable et facile qui ne manquera pas de faire couler bien des larmes. (3,5/5)

 

Citations :

Je prends le vico Figurella a Montecalvario, je tourne dans la via Speranzella et je me retrouve dans le vico Tre Re a Toledo, devant l’église Santa Maria Francesca, où il y a la chaise miraculeuse de la Sainte. Tommasino et moi, on est souvent venus là écouter les histoires, mais je n’y suis jamais entré.                                                          
En fait, c’était toujours la même histoire. Les femmes venaient de toute la ville et des alentours pour demander qu’un enfant leur arrive, elles étaient accompagnées par leur mère ou par une autre femme de leur famille, une sœur, une belle-sœur, leur belle-mère. Des femmes pauvres et des femmes riches, sans distinction. C’est la loterie, je me disais. Ma maman Antonietta qui meurt de faim, elle a eu mon frère Luigi et puis moi, mais sans père. Ces dames qui portent des robes colorées et des chaussures cirées, qui ont un mari et tout ce qu’il faut, elles n’ont même pas un seul enfant. S’il y avait une justice, comme dit toujours la Jacasse, les enfants viendraient à ceux qui peuvent se le permettre.

Je mange avec un appétit indécent en temps de deuil, gratte de la pointe de ma cuillère tous les résidus de fromage. La faim est sournoise, elle n’a cure des bonnes manières et des sentiments.

Sur le visage de Maddalena se dessine une expression étrange, dont je ne trouve pas d’équivalent dans mes souvenirs. « On ne peut pas tout choisir, on fait certains choix par défaut, parce que les autres nous obligent à les faire…                                                          
– C’est à moi, qui ai été mis dans un train à l’âge de sept ans, que tu dis ça ? D’un côté il y avait ma mère, de l’autre tout ce dont je rêvais : une famille, une maison, une chambre rien que pour moi, des repas chauds, le violon. Un homme prêt à me donner son nom de famille. J’ai été aidé, c’est sûr, mais j’ai aussi eu horriblement honte. L’accueil, la solidarité, comme tu dis, ça a aussi un goût amer, à la fois pour ceux qui en font preuve et pour ceux qui en bénéficient. C’est pour ça que c’est si dur. Je rêvais d’être comme les autres. Je voulais faire oublier d’où je venais et pourquoi. J’ai beaucoup reçu mais j’en ai payé le prix en faisant une croix sur pas mal de choses. D’ailleurs, je n’ai jamais raconté mon histoire à personne.

Je n’ai plus le sentiment d’être un touriste, pas non plus celui d’être d’ici. Peut-être que je ne serai toujours que quelqu’un qui est parti.

Le train siffle encore, c’est le départ. Je remonte à bord et gagne la fenêtre, tends le bras, mais sans parvenir à toucher la main de l’enfant. Je lui ai offert mon violon, celui que tu as fait en sorte que je retrouve. Il est exactement à la bonne taille pour lui, on verra s’il a envie d’apprendre. Il pourrait le faire ici, sans avoir à s’échapper, sans avoir à troquer ses désirs contre tout ce qu’il a.