J'ai beaucoup aimé
Titre : La solitude des professeurs est infinie
Auteur : Yannick HAENEL
Parution : 2026 (Gallimard)
Pages : 320
Accès au livre : ISBN 9782073161925
en librairie
Présentation de l'éditeur :
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Yannick Haenel co-anime avec François Meyronnis la revue Ligne de risque. Il a récemment publié aux Éditions Gallimard Cercle (2007, Folio n° 4857) et Jan Karski (2009, Folio n° 5178), prix du Roman Fnac et prix Interallié.
Avis :
Yannick Haenel a enseigné le français avant de se consacrer à l'écriture. Il puise dans cette matière autobiographique pour faire reparaître son éternel alter ego, Jean Deichel. Le roman le montre à ses débuts de professeur, pris entre désillusion et joie de la transmission.
Envoyé en banlieue parisienne pour son année de stage, Jean Deichel plonge dans le quotidien éprouvant d'un collège. Face à la rudesse des classes et à la rigidité de l’institution scolaire, le jeune homme s’accroche pourtant à ses élans poétiques. Tout bascule lors de la fête de fin d’année, quand il brise accidentellement un vase destiné à une collègue. Le récit d'apprentissage s'efface alors pour suivre les chemins de traverse qui détachent peu à peu le personnage de son métier.
L’auteur décrit avec une justesse bouleversante la fatigue et la solitude qui collent à la peau des enseignants. Loin des clichés ou du misérabilisme, ses scènes de classe très concrètes montrent sans fard une réalité bousculée par la violence et le sentiment d'abandon, où perdure malgré tout la conviction qu’une parole ou un texte peut encore sauver un élève. C'est lorsqu'il explique la genèse de son livre, né du choc laissé par les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard, que l'écrivain donne tout son sens à son hommage. Ce cri du coeur, qui se profile derrière le parcours individuel de Jean Deichel, éclaire le léger anachronisme d'un texte ancré dans les années 1990.
Le roman dépasse toutefois le simple cadre de la chronique scolaire. Fidèle à son imaginaire, Yannick Haenel y ouvre une parenthèse contemplative, où les hasards, les rencontres et les signes guident le personnage. A la lourdeur administrative et à la brutalité contemporaine, Jean Deichel oppose un tempérament fantasque, fait de dérision et de douce extravagance. Cet idéaliste, souvent désarmé face au réel, est habité par une foi absolue dans les livres et dans la promesse d'une existence plus vaste. Tiraillé entre ses aspirations et sa précarité matérielle, il bascule de la trivialité des jours à des envolées poétiques ou amoureuses. A travers lui, la littérature devient une manière d’agrandir la vie.
Ce récit, qui choisit la fantaisie romanesque plutôt que la revendication pamphlétaire, est une délicate quête d'équilibre entre une réalité harassante et la grâce d'échappées poétiques. On pourra s'agacer des excès de son foisonnement lyrique, mais ce trop-plein d'énergie créatrice s'accorde parfaitement à une oeuvre qui préfère l'embrasement de l'esprit au renoncement. (4/5)
Envoyé en banlieue parisienne pour son année de stage, Jean Deichel plonge dans le quotidien éprouvant d'un collège. Face à la rudesse des classes et à la rigidité de l’institution scolaire, le jeune homme s’accroche pourtant à ses élans poétiques. Tout bascule lors de la fête de fin d’année, quand il brise accidentellement un vase destiné à une collègue. Le récit d'apprentissage s'efface alors pour suivre les chemins de traverse qui détachent peu à peu le personnage de son métier.
L’auteur décrit avec une justesse bouleversante la fatigue et la solitude qui collent à la peau des enseignants. Loin des clichés ou du misérabilisme, ses scènes de classe très concrètes montrent sans fard une réalité bousculée par la violence et le sentiment d'abandon, où perdure malgré tout la conviction qu’une parole ou un texte peut encore sauver un élève. C'est lorsqu'il explique la genèse de son livre, né du choc laissé par les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard, que l'écrivain donne tout son sens à son hommage. Ce cri du coeur, qui se profile derrière le parcours individuel de Jean Deichel, éclaire le léger anachronisme d'un texte ancré dans les années 1990.
Le roman dépasse toutefois le simple cadre de la chronique scolaire. Fidèle à son imaginaire, Yannick Haenel y ouvre une parenthèse contemplative, où les hasards, les rencontres et les signes guident le personnage. A la lourdeur administrative et à la brutalité contemporaine, Jean Deichel oppose un tempérament fantasque, fait de dérision et de douce extravagance. Cet idéaliste, souvent désarmé face au réel, est habité par une foi absolue dans les livres et dans la promesse d'une existence plus vaste. Tiraillé entre ses aspirations et sa précarité matérielle, il bascule de la trivialité des jours à des envolées poétiques ou amoureuses. A travers lui, la littérature devient une manière d’agrandir la vie.
Ce récit, qui choisit la fantaisie romanesque plutôt que la revendication pamphlétaire, est une délicate quête d'équilibre entre une réalité harassante et la grâce d'échappées poétiques. On pourra s'agacer des excès de son foisonnement lyrique, mais ce trop-plein d'énergie créatrice s'accorde parfaitement à une oeuvre qui préfère l'embrasement de l'esprit au renoncement. (4/5)
Citations :
J’avais besoin, j’ai toujours besoin de me croire dans un roman : si l’on ne conçoit pas sa vie comme une fiction, existe-t-on vraiment ? Aujourd’hui encore, tandis que j’écris ce livre, j’ai besoin de m’inventer ce personnage pour entrer dans la matière si délicate de toutes ces années où j’ai été prof. J’emploie le mot « délicat », parce que rien n’a été facile, mais aussi parce que chaque instant de la vie d’un prof se raconte de manière contradictoire : rien n’est plus ambigu, plus chatoyant, plus triste, plus allègre, plus intéressant, plus dérisoire et finalement plus décisif que la vie quotidienne d’un prof. Tout en étant exposé comme personne d’autre à la dureté du monde, n’a-t-il pas la possibilité exorbitante de changer ce monde ?
J’avais attendu tout l’été ma nomination. Quand je l’ai enfin reçue, j’ai pris un train pour Paris. « Collège Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie, Yvelines » : ça voulait dire quoi ? Dans ma tête, la banlieue c’étaient avant tout des heures passées chaque jour dans le RER et des problèmes sociaux qui m’étaient inconnus. Je me rendais bien compte que je ne connaissais rien à la vie : je n’avais fait jusqu’ici que lire des livres, écouter du rock et boire des bières. J’avais la tête farcie de Nietzsche, de Mallarmé, des Ramones. Ania prétendait que le « réel », c’est ce contre quoi on se cogne. J’allais donc me cogner ; et vivre enfin.
Ils sont ainsi des centaines, peut-être des milliers, à naviguer d’un établissement à un autre en étant déjà morts ; ils ont été suppliciés une fois par une classe qui ne leur a laissé aucune chance ; ils continuent à faire cours, et l’on croit qu’ils sont vivants, mais à chaque heure de cours, ils ne font que revivre l’instant de leur mise à mort ; ils sont restés bloqués devant ce tableau noir où, un jour, leur condamnation a été prononcée, et chaque instant de leur vie n’est plus que la répétition de ce moment où quelque chose en eux s’est éteint.
Tous les profs redoutent cet instant de défaillance qui les entraînera dans une obscurité dont nul ne se remet ; c’est la raison pour laquelle ils ont peur ; c’est le secret de notre anxiété. Cette chose froide qui palpite en chacun de nous, ce serrement de cœur qui nous glace, il faut l’entendre comme un signal : personne n’enseigne impunément.
Pour Vivale, dont les deux fils étaient profs, la condition d’enseignant relevait du scandale : elle me dit qu’à ses yeux il n’y avait pas de métier plus difficile actuellement. On abandonnait les jeunes professeurs à la violence sociale, et le ministère, avec ses réformes ineptes, aggravait les problèmes au lieu de les résoudre. Ses fils vivaient un calvaire ; elle avait peur pour eux ; selon elle, personne ne se rendait vraiment compte de ce qui se passait en ce moment dans les collèges et les lycées en France : c’était une catastrophe.
Vivale avait prononcé une phrase comme ça, pendant sa consultation : Les profs sont en train de mourir. Il me semble qu’elle l’avait même répétée, mais sur le coup, je n’avais pas compris ce qu’elle voulait dire : sans doute faisait-elle référence au mépris dont nous étions l’objet. Elle avait raison : plus personne ne voulait être prof, c’était trop dur, mal payé, et prof en banlieue parisienne, c’était pire encore, d’ailleurs dans « banlieue », on entendait le mot « ban » : nous étions au ban de la société, nous étions littéralement abandonnés, et si l’Éducation nationale ne faisait rien pour nous, si elle persistait à nous considérer comme de simples employés, comme des bouche-trous, comme des animateurs, le métier n’existerait plus, nous serions effectivement bientôt morts.
Mais ce matin-là, il ne s’agissait pas seulement de notre mort sociale, mais de notre mort véritable – il s’agissait du mort qui vit en chacun de nous, de cette mort en vie qui se développe comme une maladie chez les désespérés. Le malheur ouvre une tombe en nous, et d’humiliation en humiliation, nous y glissons insensiblement. Un jour, par exemple un matin de septembre, nous nous retrouvons fossilisés comme ces corps durcis de lave qu’on a retrouvés à Pompéi, sans qu’aucun volcan ne nous ait frappés : nous sommes juste figés sous le poids de la soumission.
Paul rappela qu’on était là pour parler de la prof agressée : il s’agissait d’un cas très grave, qu’est-ce que comptait faire le rectorat ? Et nous, qu’allions-nous faire ? On ne pouvait pas rester les bras croisés, il proposa qu’on se mette en grève.
Laguille se planta au milieu de la salle, et proféra d’un air menaçant la phrase qu’on connaît tous : « Pas de vagues. » Cette phrase transperce chaque année les salles de prof des collèges et des lycées en France ; elle continuera à les transpercer tant qu’un chef d’établissement étouffera sous le poids de la hiérarchie les problèmes qui affectent notre travail, qui le rendent impossible et finalement nous tuent. C’est ainsi, des dizaines d’années plus tard, que Samuel Paty est mort : personne n’a voulu réagir quand on l’a menacé.
Selon Laguille, selon le rectorat, selon le ministère, selon les gens qui décident de ce qu’il en est de l’école, et surtout de ce qu’il doit en être, il est préférable qu’on reste discret lorsqu’un prof est mis à mal, sinon, vous comprenez, plus personne ne voudra enseigner : on peut laisser des profs se faire massacrer en classe, mais il ne faut surtout pas que ça se sache.
Laguille se planta au milieu de la salle, et proféra d’un air menaçant la phrase qu’on connaît tous : « Pas de vagues. » Cette phrase transperce chaque année les salles de prof des collèges et des lycées en France ; elle continuera à les transpercer tant qu’un chef d’établissement étouffera sous le poids de la hiérarchie les problèmes qui affectent notre travail, qui le rendent impossible et finalement nous tuent. C’est ainsi, des dizaines d’années plus tard, que Samuel Paty est mort : personne n’a voulu réagir quand on l’a menacé.
Selon Laguille, selon le rectorat, selon le ministère, selon les gens qui décident de ce qu’il en est de l’école, et surtout de ce qu’il doit en être, il est préférable qu’on reste discret lorsqu’un prof est mis à mal, sinon, vous comprenez, plus personne ne voudra enseigner : on peut laisser des profs se faire massacrer en classe, mais il ne faut surtout pas que ça se sache.
Je passais mon temps à calmer le jeu, à désamorcer, à neutraliser : quoi qu’en disent les pédagogues, c’est la violence qui est première dans les collèges ; et être prof consiste à enrayer son déchaînement. Dans les collèges comme celui où j’enseignais, des élèves qui s’ennuient n’attendent pas poliment la fin du cours : ils ne pensent qu’à s’enfuir de la cellule où vous les séquestrez. Ils vous voient comme un geôlier. On ne veut pas s’entendre avec un geôlier ; on s’oppose à lui – on le combat.
J’ai connu ce que tous les profs sentent à un moment ou un autre, et le plus souvent, dès leur première année : le découragement, lequel n’est pas qu’un simple état surmontable, mais un poison dont la lenteur est fatale. Les élèves ne sont pas seuls à se sentir piégés ; les profs aussi. Ce qui a lieu dans les collèges comme ceux où j’ai fait cours pendant neuf ans est inextricable, sans répit. Qui trouvera la solution ? Pas le temps de réagir à l’attitude déplacée d’un élève, que déjà un autre élève s’agite, et que le bavardage se propage : tout se met à dégénérer, et sera bientôt hors de contrôle si vous ne frappez pas un grand coup ; mais l’éclat qui rétablira votre autorité rendra impossible de revenir au cours, car après avoir calmé les élèves, il faudra parvenir à vous calmer, vous, ce qui parfois se révèle plus difficile : la colère qui s’allume en classe ne s’éteint que le soir, lorsque, enfin seul, vos nerfs lâchent, et que vous hurlez sous la douche.
Cette ritournelle, il m’arrive encore de la prononcer à voix haute : elle rythme l’écriture de ce livre dans lequel je me suis engagé avec une espérance dont je reconnais la force sans bien comprendre ce qu’elle contient. Pourquoi raconter sa vie de prof ? Est-ce pour attirer l’attention ? Appeler au secours ? Je n’ai pas l’esprit revendicatif : ce qui me porte, c’est la foi. Je cherche à vous faire entendre combien ce qui anime les profs est la chose la plus importante au monde : cela s’appelle la transmission. Nous pensons tous en faire partie, mais elle est ce qui manque ; lorsqu’elle réussit, le monde s’éclaire.

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