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lundi 31 août 2026

Critique : "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken


J'ai aimé

 

Titre : Ca dure une éternité et un jour c’est fini 
            (It Lasts For Ever And Then It’s Over)

Auteur : Anne de MARCKEN

Traduction : Baptiste RINNER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français (Les Corps 
                  Conducteurs) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073036209  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un monde où les frontières entre la vie et la mort se sont effacées, une femme sans nom se réveille dans un hôtel délabré. Privée de son bras gauche, cette narratrice est d’un genre particulier, et pour cause : c’est une zombie. Hantée par le souvenir d’une femme aimée jadis, entourée de morts-vivants amnésiques, elle tente de préserver l’éclat de ses souvenirs tandis que la faim – physique comme existentielle – la pousse vers ses propres limites. Guidée par un étrange corbeau, elle décide de se lancer dans un voyage à travers des paysages désolés, pour rejoindre un lieu mystérieux : un bord de mer où elle a autrefois vécu une histoire d’amour. Jusqu’où peut-on aller pour ne pas oublier ? Quand tout s’effrite, que reste-t-il de l’identité, du lien, de l’espoir ? La narratrice devra affronter ses vérités, alors que l’océan l’attend. 
Roman poétique et émouvant, Ça dure une éternité et un jour c’est fini a été la révélation américaine de l’année 2024. Anne de Marcken s’empare d’une figure culte de la pop culture – le zombie – pour en faire une métaphore bouleversante de notre condition humaine et de notre résilience.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Anne de Marcken vit et travaille dans l’État de Washington, aux États-Unis. Son travail a été salué pour son originalité formelle et sa sensibilité poétique. Ça dure une éternité et un jour c’est fini, son premier roman, a été couronné par le Novel Prize et le prix Ursula Le Guin.

 

Avis :

La narratrice est une zombie. Son corps abîmé, ses gestes lourds et sa conscience vacillante forment la réalité immédiate du récit. Elle parcourt un paysage ravagé où les morts-vivants errent comme des silhouettes détraquées. Cette trame, simple et frontale, installe un univers où la vie se délite et où le monde semble se dissoudre.

À mesure que le récit progresse, une autre lecture se fait jour, où la zombification apparaît comme une métaphore de la perte. La narratrice évolue dans une irréalité imprégnée des traces du monde d’avant. Les lieux gardent une vibration ancienne, les objets portent un passé qui continue de peser, et les gestes rejouent une mémoire tenace. Ce goût de deuil et de vide pénètre chaque scène, que la protagoniste traverse comme en flottant, guidée par l’écho de ce qui fut.

Cette errance traduit l'expérience de la petite mort que l’on vit quand l’autre disparaît. La narratrice figure cet état où l’on continue de marcher, une part de soi figée dans un temps révolu. Les indices se multiplient : une sensation taraudante de manque, le souvenir d’une femme aimée qui n’est plus, et un attachement instinctif à un corbeau mort qu’elle garde contre elle à la place du cœur, tel un fragment d’antan qui demeure vivant en son for intérieur. Cet oiseau funèbre incarne le symbole de ce qui survit à la disparition et que l’on porte malgré soi. 

La marche de la narratrice prend alors une dimension intime. En route vers un lieu qu’elle ne nomme pas, son corps mort‑vivant, fidèle à ce qui a compté, reflète une vérité viscérale : elle vit avec une absence qui l’emplit, le décor autour d’elle vidé de sa substance, mais encore traversé par les rémanences du passé. Cette tension crée une atmosphère suspendue entre la vie et la mort, où l’attachement persiste comme une douleur obsédante.

Dans cette progression, le récit s'ancre dans une étrangeté inconfortable, presque malsaine. Les visions macabres se succèdent – corps disloqués, dévorations sanglantes ou scènes de torture dans une tonalité mêlant grotesque et spectral. La lecture est une dérive hallucinée, où tout se corrompt et se défait dans un tourbillon de décomposition et de persistances fantomatiques qui réinvente la thématique du zombie sous une forme sinistrement poétique. Porté par la sensation plutôt que par la narration, le texte se déploie en visions qui surgissent puis se dérobent, sans logique d’enchaînement, dans une pulsation morbide qui transforme la survivance en expérience sensorielle et physique cauchemardesque, n’ayant pour cohérence que son insupportable absurdité. Inclassable, volontiers opaque et glauque, dérangeant, il produit l’effet d’une hypnose trouble, dont on ressort avec la gueule de bois, écœuré et saisi, une trace de fièvre et de vertige sur la peau. Un livre difficile à aimer, rebutant parfois, mais une expérimentation littéraire d'une maîtrise et d'une cohérence impressionnantes, pour dire l'enfer intime du deuil et de la perte. (3,5/5)

 

Citations :

« Mais ton nom n’est pas Carlos, dis-je.  
— Carlos est le nom que j’ai donné à mon nom, dit-il.  
— Tu as l’air d’un Carlos », dis-je.


Il est évident qu’il n’y a pas simplement un début ou une fin. Chaque chose vivante est l’histoire et l’avenir de toutes les choses mortes. Chaque chose morte est l’avenir de toutes les choses vivantes.

 

dimanche 9 février 2025

[Quignard, Pascal] Trésor caché

 




J'ai aimé

 

Titre : Trésor caché

Auteur : Pascal QUIGNARD

Parution : 2025 (Albin Michel)                  

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une femme perd son chat. En l’enterrant dans son jardin, elle met au jour un trésor. Elle voyage. Elle rencontre un homme en Italie. En l’espace d’un an, sa vie est entièrement transformée. 
« J'avais sept ans. J'ai toujours pressenti qu’une douleur lumineuse me toucherait un jour. Je savais que cette douleur inexplicable proviendrait de cette heure où tout, quand j'étais petite, s’était perdu. Il y avait une sorte de neige à la fin de mon enfance qui tombait en silence. Tout devait sortir du fond du monde comme le soleil sort de la nuit. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Pascal Quignard est né en 1948 à Verneuil-sur-Avre (France). Il vit à Paris. Il est romancier (Carus, Le Salon du Wurtemberg, Tous les matins du monde, Terrasse à Rome, Villa Amalia, Les Solidarités mystérieuses, Les Larmes, Dans ce jardin qu'on aimait, L’Amour la mer). Il a composé deux ensembles où la fiction est mêlée à la réflexion (Petits traités, 1981-1990, tomes I à VIII ; Dernier royaume, 2002-2023, tomes I à XII).

 

 

Avis :

Cela commence comme un conte, se poursuit en une balade méditative et s’achève en une réflexion philosophique sur ce qui fait le prix de nos vies éphémères, entre brefs éclats de beauté et fugitives bribes de bonheur.

Alors qu’elle enterre son chat dans son jardin au bord de l’eau, une femme met au jour un trésor, pièces d’or et bijoux, qui, peu à peu monnayé, lui ouvre l’accès au vaste monde. Quittant comme Ulysse ses pénates, elle voyage, vit un dernier amour à Naples, et déjà se referment les quelques semaines de parenthèse éblouie, entre beautés volcaniques des îles tyrrhéniennes et sauvagerie de l’océan atlantique. En l’espace d’une saison, après le chat c’est le tour de l’amant, du père et de l’ex-mari dont il lui reste une fille : une série de deuils qui, au seuil de la vieillesse et du repli sur soi, dans un espace de plus en plus restreint à la maison et au jardin, font écho à l’abandon premier, celui de la mère, inexpliqué, à ses sept ans.

Tantôt « je », tantôt « elle », parfois « nous », diversité des pronoms et unicité des prénoms, Louise pour elle, Luigi, Ludwig ou Louis pour lui, sont autant de balises signalant l’universalité des personnages et du récit, en vérité ni plus ni moins que le reflet fabuleux et cyclique de la vie, symbolisée par l’omniprésence de l’eau sous toutes ses formes. Malgré le temps qui passe et la vie qui s’efface, ce ne sont ici ni tristesse, ni mélancolie qui l’emportent, mais l’émerveillement d’un chant célébrant la beauté et la fragilité du monde jusque dans ses moindres détails. Poétique et contemplative, la narration s’attache aux plus frêles instants de beauté et de plénitude pour enrichir un vécu où jusqu’à la douleur s’illumine comme un trésor de guerre.

Mieux vaut pour apprécier cette lecture aimer musarder autour de l’instant présent en se laissant porter par le patient plaisir de la contemplation. A défaut, c’est l’ennui qui, d’un tableau à l’autre de notre dame nature, en vient à poindre le nez malgré les ciselures d’une l’écriture somptueuse et les subtilités d’un texte tout en nuances, un rien énigmatique. Un ouvrage de qualité, à découvrir sans hâte, dans un savant clair-obscur entre jouissance de la vie et mélancolie de la perte. (3,5/5)

 

 

Citations :

Il n’y a pas que les fleuves qui passent. Tout devient fleuve dès l’instant où on en a de nouveau touché la poussée sans objet et sans but. Trempé sa main dans la poussée sans fin. Les hommes, les chats, les oiseaux, les volières, les musées, les bibliothèques, dès l’instant où on les ressent comme des rivières le long des rives, dès l’instant où on prend conscience d’une étrange détresse des saisons et des âges, ce sont toutes et tous des épaves qui s’en vont. Des bois flottés, des feuilles. De temps à autre des ballons, des bouteilles, des canards qui défilent sous les yeux. J’en ai écouté le murmure, plutôt que la signification. J’en ai vu le départ, la beauté particulière, le mouvement, l’adieu. Il y a toujours tellement plus d’adieux que de desseins ou d’intérêts dans les événements qu’on vit ou dans les situations où l’on se trouve. Quand je réside quelque part, c’est à la fin de la matinée que j’emprunte les ruelles en direction des quais, des berges, des auberges. À Metz comme à Bruges il n’y a que cela : des quais, des canaux, des ponts de pierre, des ponts levants, des bassins. Des bassins dans les parcs. Des cascades. Des fontaines jaillissantes. Des flaques qui se sont faites au milieu des chemins de gravier, des petites fondrières qui se sont creusées ou retenues dans les sentiers de sable. Tout ce qui est rive m’enchante. Tout ce qui est reflet me trouble.
 

Il y a parfois des amours bloqués dans le silence comme des voyageurs peuvent être bloqués par la neige. Ils n’atteignent pas dimanche. Parfois il faut abandonner la voiture à même la congère. Parfois il faut rebrousser chemin sur la route en lacets, sur la route de montagne qui se révèle trop raide, trop vertigineuse, trop pénible. Parfois il faut rechercher la station d’avant, il faut savoir aller à reculons, où on était heureux.
 

Même une enfance horrible est un paradis perdu.
 

Le chagrin illumine étrangement le monde. Le deuil y porte son ombre mais cette ombre, souvent, en souligne, en accuse, en augmente la beauté en même temps que la détresse. L’une et l’autre appartiennent au plus insaisissable de l’âme. C’est ainsi que la mélancolie embellit le présent.
 

À la vérité la mémoire est loin d’être douce. Plus elle semble suave, moins elle a de tendresse. Elle tient à la disposition des vivants de si choquantes et curieuses archives. Chacun le plus souvent les tait. Elles sont si précises, si indicibles et si inopinées. Elles se tassent dans l’ombre. Celui qui a disparu se mêle à la vie de celle qui les ranime. On s’efforce de les tasser dans l’oubli.
 

Il évoquait si peu son passé mais il se murmurait à lui-même quand il marchait, quand il pouvait marcher, quand il aimait marcher : Comme l’âme peine à effacer ce qu’elle n’a pas aimé ! Et comme elle aime le pire puisqu’elle ne trouve jamais rien au fond d’elle-même qui le désagrège ! Comme elle l’entoure de soins, cette horreur. Plus le passé est humiliant, plus elle le choie.
 
 
Plus la mémoire de son père s’effondre, plus elle cherche à se souvenir de tout. Elle met un point d’honneur à retenir les moindres détails, les noms de ceux qui passent, les anecdotes les plus saugrenues dont on lui fait part. Elle ne tient pas de journal mais elle fait des listes. Des listes de courses. Des listes de ce qu’elle aime. Des listes des voyages qu’elle projetterait volontiers de faire. Des listes des fleurs qu’elle voudrait acheter afin de les planter dans le jardin de Sens. Des listes des choses inoubliables.


À l’intérieur des bâtisses – que ce fût la maison, que ce fût le hangar – l’océan faisait un extraordinaire vacarme. Les vagues hautes, impérieuses, s’acharnaient sur les roches qui servaient de fondations, éclataient sur les vitres, résonnaient contre les murs nouvellement enduits et restés nus. Une brume grise d’hiver, dégouttante, montait le long des poteaux dans le champ qui précédait les bâtiments. Toute la clôture fumait curieusement. Chaque piquet tout droit, dans l’air, lançait sa petite haleine particulière. Le champ de devant et le champ voisin étaient entourés de ces étroites poussées de fumées silencieuses de novembre, de décembre. C’était comme des cierges qu’on allume dans les églises pour faire des vœux. Un dieu inconnu, encoléré, irascible, violent, était attendu, était supplié, était fêté par les poteaux du champ et la bouche des beaux chevaux du centre d’équitation qui soufflaient dans le vent froid, dans la prairie située à l’ouest.


La douleur ne se plaît pas à assaillir aux moments où on pourrait l’affronter, où on pourrait lutter à armes égales, où on pourrait s’adresser à elle, la surmonter peut-être. La douleur est plutôt une bête féroce et parfaitement calme qui revient quand la proie ou l’enfant ou la victime n’est plus prête à se défendre d’elle, quand elle peut sauter sur elle, quand elle peut la saisir à la gorge, enfoncer jusqu’au fond de la gorge ses crocs, renverser d’un coup tout le corps, la faire tomber, la laisser pour morte.


Une sensation plus intense vient sourdre de n’importe quelle souffrance dès lors qu’elle a été extrême. Sentir, même dans cette souffrance, est le trésor. Sentir plus fort, de plus en plus fort, à cause de cette souffrance, est le trésor. Cette compagnie que la douleur fait à la sensation nourrit même une joie qui se fait fabuleuse. Il y a un seau plein de merveilles qui se hisse du fond de l’ombre du monde. Quelque chose de tellement énigmatique flotte dans l’espace. Chaque aube, au terme de chaque sommeil renouvelée, autour de chaque obscurité renouvelée, se fait toujours plus pure. Toujours plus insondable. 


Il est nécessaire de temps à autre – au moins une fois dans sa vie – d’entrer dans sa maison à la façon dont on ouvre un réfrigérateur au retour d’un week-end prolongé ou à la suite de courtes vacances. On ne sait plus ce qu’on y a laissé. Il s’agit de rentrer chez soi comme si on n’y était jamais venu. Pénétrer dans le lieu qu’on a bâti, qu’on a cloisonné, qu’on a peint, qu’on a aménagé, qu’on a meublé, comme un voleur qui le découvrirait dans la nuit, à la lueur de sa lampe torche, dans le plus complet silence, n’était le susurrement de ses pas.
Alors, dans la stupeur, ou bien dans la consternation – alors qu’on voit ce que l’on voit et qu’on renifle ce que l’on sent dans la fraîcheur pourrie du réfrigérateur grand ouvert –, il est possible qu’on s’assoie sur le carrelage avec découragement. On ramasse tout. On jette tout. On nettoie avec un peu d’eau et de vinaigre. On reprend souffle, on aère. On reprend force. On reprend courage. On a tourné une vieille clé qui a paru étrangement inhabituelle dans la serrure. Aussitôt il faut tout allumer, partout, autant que faire se peut. On encrante ses lunettes sur l’arête de son nez. On visite sa vie pièce par pièce. Il faut suréclairer toutes les chambres, même les cabinets de toilette, même le dressing, la buanderie, l’office, les salles de bain, tout. Ensuite juger froidement chaque détail, chaque meuble, chaque fauteuil, chaque secrétaire, les tapis, les gravures, les toiles. Il faut examiner chaque instrument de musique comme une côtelette de veau froide. Il faut examiner chaque commode comme un pot de yaourt périmé. Il faut examiner les châles, les couvertures, les dessus-de-lit, les tentures comme des tranches de jambon sous vide devenues aussi grises que peut l’être la petite fourrure d’une souris qui fuse sur le plancher poussiéreux du grenier – ou bien qui détale et qui file dans l’herbe du jardin – ou bien qui se dérobe dans le recoin du cellier pourchassée par Petit Ruisseau, Petit Bach, Petit Bec, Brooklett, Rillette, Petit Bekkr… On dépose précieusement au fond du sac-poubelle les boîtes périmées, les pots de confiture recouverts d’étranges lèpres, boursouflures, croûtes, décorations. Alors on peut donner – donner à ceux qui passent, donner à ceux qui visitent, donner morceau par morceau, pendule par vase, cruche par secrétaire, lampadaire par lustre, vaisselle, vitrine, ma collection de minéraux, ma collection de serrures anciennes. Flacons, bouteilles renflées et clissées, carafes, lunettes de soleil, jumelles de théâtre, éventail. Quoi de plus beau qu’une éponge et un seau, un peu de lessive, l’odeur prononcée et pour ainsi dire déjà propre de l’eau de Javel, pour nettoyer les parois des murs, les planches des bibliothèques, humides, brillantes tout à coup ? Quelle merveille qu’une bibliothèque vide. Les souvenirs ne sont que des détresses. Tellement de trahisons sont venues les mordre ou les pourrir. Ce ne sont plus les amants qui se perdaient dans leurs reflets au fond de l’eau de la fontaine comme au début de leur amour. Désormais c’est le roi qu’ils redoutent, qui les surplombe, qui occupe tout l’espace dans la ramure de l’arbre où il était à les guetter, à surveiller, à condamner, à punir. Le roi n’observe que l’épée entre eux, point les yeux qui se ferment, point l’âme de chacun plongée dans le regard de l’autre. Car les objets ne portent pas bonheur : ce sont d’affreux fétiches aux halos dangereux, aux influences toxiques, aux puissances douloureuses et jalouses. Tous les cadeaux qui ont perverti d’une manière ou d’une autre les affections, toutes les aumônes qui ont détourné l’adresse des tendresses sont faits pour être recueillis par les antiquaires, ramassés par les brocanteurs, amoncelés par les archéologues de la même façon que tous les détritus des fêtes et des banquets sont destinés à être renversés et broyés à l’arrière des camions des boueux qui sillonnent les rues dans un grand vacarme dénonciateur et vengeur avant même que la nuit s’efface.


 

lundi 15 août 2022

[Adrian, Pierre] Que reviennent ceux qui sont loin

 

 

 
 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Que reviennent ceux qui sont loin

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2022 (Gallimard)         

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782072989681  
                           en librairie


 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Là, sur la route de la mer, après le portail blanc, dissimulées derrière les haies de troènes, les tilleuls et les hortensias, se trouvaient les vacances en Bretagne. Août était le mois qui ressemblait le plus à la vie. »
Après de longues années d’absence, un jeune homme retourne dans la grande maison familiale. Dans ce décor de toujours, au contact d’un petit cousin qui lui ressemble, entre les après-midi à la plage et les fêtes sur le port, il mesure avec mélancolie le temps qui a passé.
Chronique d’un été en pente douce qui commence dans la belle lumière d’août pour finir dans l’obscurité, ce roman évoque avec beaucoup de délicatesse la bascule de l’enfance à l’âge adulte.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est né en 1991. Il est notamment l'auteur aux Editions des Equateurs de La piste Pasolini (prix des Deux Magots), Des âmes simples (prix Roger Nimier) et Les bons garçons.

 

 

Avis :

« Cet été-là, je revins avec un sentiment familier mais que j’identifiais seulement. Celui de renouer avec un bonheur certain. » Alors que ses vingt ans lui avaient fait mépriser l’univers clos de la sphère familiale pour l’envoyer se frotter au monde, la trentaine toujours célibataire du narrateur lui a, sans qu’il s’explique vraiment pourquoi, donné l’envie d’un retour au bercail. Lui, qui depuis dix ans boudait la grande maison de vacances où, chaque été, en bord de mer à l’extrême pointe de la Bretagne, le clan familial continue invariablement de se rassembler, décide soudain de renouer avec cette tradition estivale qui le renvoie au temps sacré de son enfance.

Là, cruellement soulignées par une décennie d’absence et par l’imperturbable pérennité des lieux, pendant qu’entre le même farniente à la plage et les mêmes réjouissances festives qu’autrefois, il se surprend à observer avec nostalgie un petit cousin de cinq ans, Jean, en qui il se revoit à cet âge, lui sautent à la figure la cruelle mesure du temps passé et de notre éphémère fragilité. Très vite, les jours fuyant, aussi désespérément que le sable entre les doigts, vers la fin de la saison, la dispersion de la vaste tribu et l’hibernation de la grande maison devenue ruche pour quelques semaines, cet homme, jusqu’ici empli du tranquille sentiment d’éternité que confère la jeunesse, ne peut plus s’empêcher de voir en ce fugitif temps des vacances la réplique miniature de l’écoulement de notre vie, depuis l’insouciance et l’impression d’infini du début, puis le sentiment d’urgence lorsque le mitan est passé et, enfin, la triste solitude dans laquelle tout s’achève.

A vrai dire, s’il se retourne avec tant de tristesse sur cet été de retrouvailles dont il décrit au passé les mille insignifiants et monotones bonheurs, ce n’est pas seulement parce que personne ne sait si sa grand-mère centenaire sera toujours là dans un an, ni même parce que, devenu oncle, il se retrouve face à l’enfant qu’il n’est plus, et qu’après ces semaines de vie en groupe, la solitude lui serre la gorge. Si, avec le décalage dans le temps, toute cette période lui insuffle une telle nostalgie, c’est surtout pour l’avoir vécu dans l’ignorance du drame qui devait survenir dans la foulée, précipitant sous le choc une averse de sentiments doux-amers, face à la fugacité de la vie et à la discrétion du bonheur, déjà enfui avant même que l'on ait pris conscience de son existence.

Contrairement au roman Les locataires de l’été de Charles Simmons auquel ce livre m’a beaucoup fait penser, l’auteur ne nous laisse que tardivement entrevoir l’épée de Damoclès qui pèse sur son récit. Aussi, pas de tension ici, menant au terme dramatique annoncé, mais la mélancolique rétrospective d’une saison frappée par une injuste fatalité ressemblant à un coup de tonnerre dans un ciel bleu. D’une sobre et infinie délicatesse, la narration est une merveille ciselée par une plume remarquable de beauté et de profondeur, qui, sur le fond prégnant d’une Bretagne au goût de madeleine de Proust, nous parle de la vie et du bonheur avec l’émotion de celui qui en perçoit l'éphémère fragilité. Un coup de coeur qui grandit encore à la seconde lecture. (5/5).

 

Citations :

Cet été-là, je revins avec un sentiment familier mais que j’identifiais seulement. Celui de renouer avec un bonheur certain. Chaque année se rejouaient ici les mystères d’une vie entière résumée en quelques semaines. Il y avait d’abord la monotonie des jours qui se confondent. Et puis l’attente. Avant le basculement de la mi-août, la précipitation douloureuse des dernières soirées dans la lumière d’automne, déjà. La fin. Août était le mois qui ressemblait le plus à la vie.
 

A la grande maison, nous passions et ils restaient. Les objets étaient immortels. Rien n’avait jamais bougé et c’était nous qui changions. La redécouverte des pièces de la maison ressemblait à la visite à un vieux parent. Des retrouvailles un peu forcées qui ne tiennent que par l’existence d’un commun passé. Sous la mansarde où j’entendais le vent siffler les nuits de gros temps, il y avait notre mémoire. Ici, combien d’enfants avaient dormi qui étaient devenus grands ?
 

La famille était un rempart rassurant contre l’extérieur. L’instinct de tribu nous protégeait de l’altérité. Rester entre soi offrait un confort moral et nous n’étions pas en vacances pour nous ennuyer avec des étrangers. L’entre-soi durait quelques jours suspendus entre le début du mois d’août et l’Assomption, les grandes marées. Un fiancé, une compagne, les pièces rapportées comme on disait, devaient accepter nos règles et l’humour lourd des cousins moqueurs. Il y avait des années de cela, j’avais été la grande gueule envahissante qui critiquait tout et cherchait la bagarre dans les fêtes. L’archipel de cousins et d’amis formait un clan. On s’embrassait sans se connaître vraiment, c’est-à-dire que nous n’étions jamais seul à seul. Où allions-nous ? Cela ne comptait pas. D’où nous venions ? De la même petite grand-mère. Et cela était tout. Depuis que j’avais refusé ce jeu d’été et quitté la grande maison, j’avais changé, cessant d’être un fils pour devenir un homme. J’avais du mal à vivre à nouveau en famille, supporter la proximité des autres, le manque d’intimité, l’intrusion, les commérages, les horaires fixes, les repas trop longs. Je subissais un paradoxe familial, balançant entre la joie des retrouvailles et le soulagement du départ prochain. Nous formions un monde à part, autosuffisant, suffisant, envié par d’autres sûrement. Mais le cercle familial excluait autant qu’il rapprochait. Il avait ses idées arrêtées. Et après ? Je savais désormais qu’on ne pouvait pas lui dire non à moins d’être malheureux. Il s’agissait d’accepter la famille nombreuse, tolérer le bruit, concéder. Tous ces visages étaient ceux de la vie. A quoi bon se lever contre ça ? J’avais fui la famille. Je l’avais haïe, peut-être, et je tâchais cet été-là de me réconcilier. Je pensais pouvoir reconstituer ce petit monde avant qu’il ne disparaisse. Mais la liste était déjà longue de toutes les choses qui ne reviendraient plus. Il y avait eu des enterrements dans des cimetières de banlieue, des rassemblements anticipés autour d’un mort. Car si nous nous retrouvions ailleurs qu’en Bretagne, autrement qu’au mois d’août, c’était que nous venions de perdre un être cher. Plus rares étaient les mariages, leur joie nocturne et alcoolisée et les chants aux mariés. 
 

Enfermés à l’école toute l’année, Jean et les autres faisaient l’apprentissage de la vie au cours des grandes vacances. Dans les jardins et sur la plage, ils couraient en liberté. Ils se dépensaient sans compter. Et je songeais qu’il n’y a qu’au mois d’août qu’on est vraiment un enfant.
 

La colère des doux est comme l’alcool chez ceux qui ne boivent pas. Elle est rare et dure peu mais ils deviennent possédés. 
 
 
Grand-mère était là avec moi et en même temps absente. Elle ne reconnaissait plus nos visages qui changeaient, s’épaississaient, se creusaient, se teignaient de barbe. La vie était un spectacle qu’elle regardait de loin, sans en retenir les personnages. Mais elle pouvait dire le nom des inconnus qui figuraient sur les photos de famille. L’album sur les genoux, elle posait ses doigts arthritiques sur chaque cliché et déchiffrait pour nous de lointains parents. C’était une litanie de noms entendus mile fois, des « maman Jeanne », « petit père », « oncle Gilbert », « grand-père Sorel »… Elle appartenait davantage à ce passé en noir et blanc qu’au présent. Nous étions les siens mais nous nous confondions dans un anonymat de foule. Des arrière-petits-enfants naissaient chaque année. Sa descendance gonflait. Le réel lui échappait.


« C’est gentil de ne pas oublier ta petite grand-mère », murmurait-elle. Elle observait les manèges de sa petite tribu avec un sourire en coin et la main posée au bout des lèvres. Ses yeux épuisés se perdaient dans le vague. Son monde se rétrécissait. Son environnement familier se réduisait. Dans sa propre ville, il y avait toutes ces rues qu’elle n’emprunterait plus jamais. Ce rétrécissement m’inquiétait. Je ne supportais pas l’idée d’un lieu où je ne reviendrais plus jamais. C’étaient des petites morts. Et je croyais que toute la vie, il serait possible de courir partout et de revenir.


Je pensais, en regardant ces gamins, que l’existence était bien faite. Pour rien au monde je n’aurais échangé ma place pour la leur, troqué la maturité pour mon adolescence. Oui, la vie était bien faite parce qu’on ne souhaitait jamais revenir en arrière.


Mais je devinais déjà qu’un jour, dans un août à venir, elle viendrait nous présenter son fiancé. Cet homme, je lui adresserais un sourire mais je le regarderais comme un voleur. En entrant dans sa vie, il condamnerait les étés de liberté que nous avions connus. Il l’enlèverait  et rien ne serait plus pareil. Le temps ne passait jamais sans rançon.


- Sans enfants, tu vieilliras seule.
-Oh tu me fatigues à la fin… Je ne me projette pas. Des enfants pour l’instant, j’en veux pas. J’ai d’autres histoires à régler.
- Sans doute…
- Et puis vieillir, c’est regarder les autres mourir et finir seul.
- Mourir, mourir… Et naître aussi ! Pense à combien de petits-enfants grand-mère a vus naître.
- Ce n’est pas pareil. Malgré le monde, la famille comme tu dis, je crois qu’on vieillit toujours seul. Oui, on finit seul. Ca, j’en suis sûre. 
 
 
Nous vivions dans le sentiment grave que quelque chose nous était peu à peu dérobé. L’été nous filait entre les doigts. Pour se consoler nous avions le spectacle des grandes marées. Alors la mer la nuit ressemblerait à ces lacs noirs qu’on rencontre dans les pays du Nord et sur la bonace se réfléchiraient les lumières du phare et des balises. Je vivais en sursis, sans billet retour mais sachant bien que moi non plus je n’avais rien à faire ici. La ville m’attendait et tous ses plaisirs. Il fallait aussi savoir en jouir avant septembre, quand les cafés ont rouvert, que certains amis sont rentrés mais que le monde se tient encore à distance. La dernière quinzaine d’août était le temps de la confusion, des jours en suspension. La jouissance laissait la place aux résolutions, le désordre à l’organisation. Certains savaient jouir des plaisirs sans penser à leur fin et ils étaient les plus gais. Aussi les derniers jours d’été révélaient-ils deux sortes d’hommes. Ceux qui vivaient sans jamais songer à la mort et ceux qui y pensaient sans arrêt.


Je passai devant une chambre à l’étage et ressentis un violent coup au coeur. La pièce avait été désertée par des cousins qui finissaient leurs vacances le matin même. La porte était grande ouverte sur le couloir et une fenêtre laissait passer un filet d’air. On avait retiré les draps, les taies d’oreillers. Une serviette gisait au pied du lit. Il n’y avait plus un savon, ni crème ni shampoing, rien, aucun produit de maquillage posé sur le lavabo de la petite salle de bains attenante. La chambre paraissait abandonnée. Seules les taches de dentifrice sur le miroir et un rasoir usagé trahissaient un passage récent. Le matelas portait encore la marque des corps qui s’étaient endormis et réveillés ici pendant des semaines. Le lit était un vieux ridé tout nu. Il exhibait sa chair. Il grelottait. Cette chambre, je savais bien qu’on ne la referait plus cette année. Elle n’accueillerait pas de nouveaux occupants avant l’été suivant. Et j’assistais au désastre comme un voyageur immobile qui, sur le quai d’une gare de province, vient d’assister au passage d’un train sans arrêt. Voilà. Les moments passés ensemble rappelaient ce train qui s’enfuit à toute vitesse et fait trembler les quais avant de laisser derrière lui des étincelles, un courant d’air tiède, le souvenir d’un grand fracas. Le spectacle de cette chambre vide m’effraya, son silence. Ce jour-là, je compris que quelque chose était fini. Tout à fait fini. Que les vacances, on devait les vivre avec ses amis, sa famille. Lorsque tout le monde est rentré alors il faut s’en aller aussi.


J’allais dire au revoir à grand-mère. J’entrais dans des jours incertains où chaque baiser déposé sur son front pouvait être le dernier. On me préviendrait un matin pour dire qu’elle était morte. Et alors, comme pour grand-père, il me reviendrait à la mémoire la toute dernière fois où je l’aurais embrassée. Quand les gens meurent, on se souvient d’abord du dernier instant passé avec eux. Puis ce souvenir se dissipe et répparaissent d’autres moments plus significatifs qu’une portière qui se ferme sur un visage ou un corps sur un lit d’hôpital.


Au cours de ce voyage, jamais ne me parut plus évidente la fragilité des miens. Les années passant, avec l’âge et dans la mort, elle se révélait. Mon père et ma mère aussi pouvaient être brisés et il revenait à nous désormais de les serrer dans nos bras. Les plus forts avaient besoin du soutien des faibles. Sans doute était-ce cela une famille, un enchevêtrement, une tour en Kapla dont l’équilibre précaire tient, coûte que coûte, grâce à la solidité des uns et malgré la fébrilité des autres.

 

Du même auteur sur ce blog :

 


mercredi 10 mars 2021

[Sthers, Amanda] Lettre d'amour sans le dire

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Lettre d'amour sans le dire

Auteur : Amanda STHERS

Parution : 2020

Editeur : Grasset

Pages : 140

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alice a 48 ans, c’est une femme empêchée, prisonnière d’elle-même, de ses peurs, de ses souvenirs douloureux (origines modestes, native de Cambrai, séduite et abandonnée, fille-mère, chassée de chez elle, cabossée par des hommes qui l’ont toujours forcée ou ne l’ont jamais aimée). Ancienne professeur de français, elle vit dans ses rêves et dans les livres auprès de sa fille, richement mariée et qui l’a installée près d’elle, à Paris.
Tout change un beau jour lorsque, ayant fait halte dans un salon de thé, Alice est révélée à elle-même par un masseur japonais d’une délicatesse absolue qui la réconcilie avec son corps et lui fait entrevoir, soudain, la possibilité du bonheur. Cet homme devient le centre de son existence  : elle apprend le japonais, lit les classiques nippons afin de se rapprocher de lui. Enfin, par l’imaginaire, Alice vit sa première véritable histoire d’amour. Pendant une année entière, elle revient se faire masser sans jamais lui signifier ses sentiments, persuadée par quelques signes, quelques gestes infimes qu’ils sont réciproques. Le jour où elle maitrise assez la langue pour lui dire enfin ce qu’elle ressent, l’homme a disparu... D’où la lettre qu’elle lui adresse, qui lui parviendra peut-être, dans laquelle elle se raconte et avoue son amour. Tendre, sensuelle, cette lettre est le roman que nous avons entre les mains  : l’histoire d’un éveil. Ce qu’Alice n’a pas dit, elle l’écrit magnifiquement. Prête, enfin, à vivre sa vie.

 

Un mot sur l'auteur :

Amanda Sthers, scénariste et auteur, est connue en littérature adulte (Ma place sur la photo, Chicken Street, Madeleine), au théâtre (Le vieux juif blonde, Thalasso) et pour ses livres pour enfants (série des Gums).

 

 

Avis :

A quarante-huit ans, Alice n’a jamais reçu d’amour. D’origine très modeste, maltraitée et abusée par les hommes durant son adolescence, fille-mère, cette femme meurtrie et effacée s’est partagée entre sa fille et son métier de professeur de lettres, sans jamais s’autoriser à être plus qu’une ombre. Sa rencontre fortuite avec un homme japonais pratiquant le shiatsu va lui ouvrir un monde empreint d’une infinie délicatesse et la réconcilier peu à peu avec elle-même. Un an durant, elle entreprend l’apprentissage de la langue et de la littérature japonaises, s’apprêtant à révéler à cet homme des sentiments dont d’infimes signes l’ont persuadée de leur réciprocité. Mais l’homme disparaît sans préavis. Alice entreprend l’écriture d’une longue lettre dont on ne sait si elle sera lue un jour, et où elle exprime enfin ce qu’elle n’a jamais su dire.

Tout n’est que délicatesse et retenue dans ce texte, où se dévoile peu à peu le vécu et la personnalité d’une femme qui s’est laissé flétrir et effacer de sa propre vie, parce qu’une carence d’amour dès le plus jeune âge, suivie de relations abusives et destructrices, l’ont privée de toute estime d’elle-même. Sa rencontre avec un homme pour une fois respectueux et bienveillant, dont on ne saura jamais les vrais sentiments au-delà de l’interprétation amoureuse de sa délicatesse par Alice, est pour elle le déclencheur d’une lente renaissance et d’un début de réconciliation avec elle-même. Comme après la pluie sur un désert, la carapace qui protégeait cette femme s’entrouvre, laissant timidement s’épanouir la fragile fleur de sentiments longtemps contenus. Il aura fallu pour cela, telle une transplantation sous un nouveau climat et dans une autre terre, la révélation d’une culture étrangère, capable de lui parler d’âme à âme, au travers de sa poésie et de sa transcendance du non-dit.

Une infinie tristesse imprègne ce très beau roman épistolaire qui, avec une tendresse toute de délicatesse et de pudeur, fait s’épanouir une fragile fleur d’espoir dans une âme brisée par une terrible carence d’amour. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

(...) ce jour-là a transformé ma vie. Pas comme un choc mais plutôt une vague qui s’en revient vers la plage, et s’apprête à repartir à l’assaut de l’océan tout entier.

J’étais épuisée mais je ne m’en parlais jamais. Je tenais bon, je marchais d’un pas rapide, ma vie m’empruntait pour faire son temps plus que je ne la vivais.

Ça a duré très longtemps et puis un rien à la fois. Ce qu’il fallait pour m’en aller si loin que je suis revenue à moi (…).

Jusqu’à vous, j’étais terne comme les murs en crépi du salon de mon enfance mais soudain mes quelques rides ont pris un charme fou, et je me découvre. Vous m’avez rendu une vie intérieure peuplée d’êtres humains et non de héros de romans.

Mais n’est-ce pas toujours de cela qu’est faite la vie ? De masques que l’on emprunte et qui finissent par devenir notre visage, plus vrai que le véritable.

Je me suis demandé où était passée ma vie que je n’avais pas osé commencer. J’avais encore le ticket pour un tour de manège qui tournait, tournait sans que j’aie pu monter ; et voilà que la nuit se mettait à tomber, que le carrousel ralentissait et que le parc se refermait sur moi.

Je me souviens qu’enfant je regardais les oiseaux voler et je me demandais si le vent les empruntait comme des feuilles mortes pour séduire le ciel ou si c’est eux qui jouaient avec lui.

Seul un être brisé peut en réparer un autre. On ne comprend la douleur que si on l’a fréquentée.

En japonais, tout est d’une mélancolie qui rend la mort douce. L’éphémère est ce qui semble créer la plus grande des émotions. On jouit de la finitude en chaque chose.
 
J’ai été spectatrice à nouveau, un personnage secondaire, une figurante même, tant on ne m’autorisait pas de réplique. Je suis à un âge où vous savez bien que vous ne brillez que si les gens s’éteignent par intermittence en votre faveur. Pour cela, il faut qu’ils vous aiment.

La force des symboles n’a de la valeur que pour ceux qui ont vécu ou sont nés nostalgiques d’une vie oubliée.

Ma fille semble désormais connaître le prix des choses mais avoir oublié la valeur de l’essentiel.

Mon père ne s’était pas réjoui que j’obtienne mon bac, que je fasse des études, que je sois une « intellectuelle » comme disaient ses amis ; à ses yeux c’était la pire chose pour une femme. Plus je devenais lettrée, plus les hommes me verraient moche. Avec le temps je pense qu’il n’avait pas complètement tort ; plus une femme prend de pouvoir et d’ampleur, moins elle est désirable. C’est désolant mais ainsi. J’aurais dû penser à être belle et hydrater ma peau au lieu de nourrir mon esprit. J’avais excité Benoît Lavilaine car il me voyait comme une plouc de province, il faut à la plupart des hommes un sentiment de supériorité pour pouvoir désirer. Ne dit-on pas « posséder une femme » ?

Il se plaisait tant qu’il plaisait aux autres, c’est l’aura que dégagent les êtres sûrs d’eux. 

 

 

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