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dimanche 6 septembre 2026

Critique : "Le pays des étés" de Pierre Adrian | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le pays des étés" de Pierre Adrian


  

J'ai aimé

 

Titre : Le pays des étés

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782073140920  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ce pays était celui de mon bonheur. Ce sentiment se passait d’explication ; c’était une intuition, un consentement, et la survivance des jours heureux de l’enfance quand, allongé sur la pelouse grasse encore trempée de rosée, j’écoutais le bruissement du vent dans les arbres. Prêt à pleurer, j’avais déjà le cœur serré devant une joie si facile. J’appris plus tard, en apprivoisant l’absence, que les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin. Ils réparent, et la mer où qu’elle soit console. La mer console toujours. »
Alors que sa grand-mère vient de mourir, le narrateur retrouve sa famille dans la maison bretonne de son enfance. Peu après, celle-ci est mise en vente. Entre sentiment de dépossession et trouble provoqué par les nouveaux occupants, une menace plane désormais sur le pays des étés…
Après le succès de Que reviennent ceux qui sont loin, Pierre Adrian signe un roman d’une beauté déchirante sur les lieux qui nous habitent et les souvenirs qui nous font.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est né en 1991 et vit à Rome. Il est notamment l'auteur, aux éditions Gallimard, de Que reviennent ceux qui sont loin (Grand Prix Michel Déon 2023) et d'Hotel Roma (2024)..

 

Avis :

Il y a quatre ans, Pierre Adrian nous enchantait avec Que reviennent ceux qui sont loin, ce récit où il retrouvait la maison de vacances familiale en Bretagne et, en même temps qu’il renouait avec le goût perdu des étés d’autrefois, mesurait l’éphémère fragilité de la vie. Après ce livre du passage à l’âge adulte, quand l’insouciance laisse la place à la conscience du temps qui passe et de ce qu’il emporte avec lui, il poursuit aujourd’hui le cycle comme Pagnol glissant de l’éblouissement des collines à la perte du pays d’enfance. La disparition de la « petite grand‑mère » et la question de la succession menacent désormais la maison tout entière, et, tandis que le retour à l’été annonce l’adieu à venir, la mélancolie d’autrefois cède la place à la gravité.

La vie poursuivant son cours inéluctable, c'est donc au tour de la grand‑mère de l’auteur de quitter définitivement le « pays des étés », privant la vieille demeure bretonne de son esprit tutélaire et posant la question longtemps retardée de son état de fatigue à elle aussi. Face à l’ampleur des travaux nécessaires, il faut, la mort dans l’âme, se résoudre à la mettre en vente. Transformée en location saisonnière par ses nouveaux propriétaires, elle subit bientôt la déferlante de touristes bruyants et sans‑gêne qui, intrus grossiers et indifférents au lieu, ajoutent au sentiment de perte des anciens occupants celui de la profanation. Encore sont-ils loin de se douter de la catastrophe imminente.

Si Que reviennent ceux qui sont loin se construisait sur un passé lumineux, Le pays des étés s’écrit comme l’examen méthodique d’une déréliction, un récit où l’auteur ne revient plus pour retrouver, mais pour constater ce qu'il va perdre. L’heure n’étant plus à la réminiscence, ni même à l’effort de sauvegarde, c’est à la disparition d’un monde qu’il nous convie, l’impuissance ouvrant sur la résignation désolée, calme et lucide, de qui chemine déjà sur le chemin du deuil. La fluidité nostalgique du premier livre laisse ainsi la place à une écriture plus resserrée, clinique même, qui, concentrée sur les mille signes d’une mutation profonde, repousse l’émotion immédiate pour laisser s’installer une lente inquiétude, dans la prescience de ce que la famille n’ose encore formuler.

Conséquence logique d’un processus déjà engagé, le drame qui survient n’apparaît donc pas comme un événement soudain, mais comme la forme ultime d’un délitement que le livre accompagne pas à pas, jusqu’à ce que le lieu, autrefois foyer, ne soit plus qu’un espace traversé, puis exploité. Dans la prolongation du précédent ouvrage, le roman en inverse pourtant la perspective, passant de la reconquête d’un territoire familial à la constatation de son effacement et soulignant comment la perte d’un lieu aboutit à une modification du rapport au temps. Point d’appui et ressource intérieure dans le premier récit, le passé devient ici une zone inaccessible, dont la mémoire ne suffit plus à maintenir la continuité. Plus qu'un attachement affectif, le lien à un endroit apparaît comme un élément structurel de la manière de se situer dans le monde, et lorsqu'il se défait, c’est toute une orientation qui vacille. Tandis qu'au deuil de la grand-mère et de la maison s'ajoute ainsi celui d'une forme d'existence qui disparaît en même temps, l'on comprend que lorsque le cadre matériel d'une mémoire s'efface, la mémoire elle-même se fragilise, l'absence de lieu rendant l'histoire plus difficile à porter. Ne subsiste alors qu'une continuité minimale, sans appui ni contour, qui dit à la fois la fin d’un monde et la nécessité de s’y ajuster. 

La sobriété de l’expression, la finesse des observations et la retenue dans l’évocation de la disparition contribuent à un texte élégant et de grande tenue, où la maison bretonne se fait le lieu d’une vérité intime sur le temps, la mémoire et la perte. Pour autant, peut‑être parce que trop en terrain connu et résolument en retrait de l’émotion qu’elle frôle, cette suite plus amère que mélancolique reste en‑deçà des attentes suscitées par l’éblouissant Que reviennent ceux qui sont loin. Il faut dire que l’éclat du premier livre avait placé la barre si haut que ce nouvel ouvrage, plus discret dans son intensité, en paraît moins marquant. (3,5/5)

 

Citations :

« Il faut un pays, ne serait-ce que pour le plaisir d’en partir. Un pays, ça veut dire ne pas être seul et savoir que chez les gens, dans les arbres, dans la terre, il y a quelque chose de vous, qui, même quand on n’est pas là, vous attend patiemment. » PAVESE, La Lune et les Feu


J’avais pensé qu’on retrouvait indéfiniment les lieux comme on les avait laissés mais c’était faux. Les lieux changeaient avec nous. Si la mort des êtres chers devait servir à quelque chose, peut-être serait-ce à cela. À accepter que tout passe, à renoncer au privilège de ce qui a toujours été.


Je compris qu’il en serait bientôt fini de la grande maison quand les uns et les autres acceptèrent de se projeter ailleurs. Il y eut des Noëls trop froids dans cette demeure impossible à chauffer, des après-midi d’été où l’absence de grand-mère rendait l’existence ici déconcertante. Certaines maisons existent aussi parce qu’une personne vous y réunit. Quand elle meurt, si le souvenir devient sa seule raison d’être, les murs vous étouffent et ils vous empêchent de vivre. On habite alors dans la contrainte et sous les ordres du passé. Certains voient la sauvegarde d’une maison comme une vocation. Ils y consacrent leur vie. D’autres réclament leur indépendance, un droit au détachement. Ils ne se libèrent d’aucun devoir, mais ils en choisissent d’autres et n’oublieront pas.


On jouissait vraiment de l’été quand on finissait enfin par comprendre que sa monotonie était une richesse. 


La fin d’une maison ne serait pas si grave si elle n’impliquait pas la disparition de ces joies minuscules. Elles comptent si peu qu’elles finissent par se soustraire au souvenir. C’est pourquoi les hommes et les maisons meurent de la même manière. Si l’on ne les invoque plus, ils tombent irrémédiablement dans l’oubli.


Le plus dur, disait la grand-mère à la fin de sa vie, ce n’est pas le peu de jours qu’il me reste mais la mémoire qui s’efface. Elle se plaignait d’oublier, se retirait dans de longs et profonds sommeils, et puis en émergeant elle nous racontait avec une étonnante clarté un jour d’été de son enfance. Les souvenirs aussi disparaissent, c’est vrai, mais ils ne vieillissent pas.


J’appris plus tard, en apprivoisant l’absence, que les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin. Ils réparent, et la mer où qu’elle soit console. La mer console toujours.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 4 septembre 2026

Critique : "Jaune soleil" de Eric Chevillard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jaune soleil " de Eric Chevillard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jaune soleil

Auteur : Eric CHEVILLARD

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782707357663  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964.

 

Avis :

Connu pour son humour absurde, son style décalé et sa manière de dynamiter les conventions littéraires, Éric Chevillard poursuit son entreprise de dérèglement joyeux du réel. Il déploie une écriture joueuse et piquante, qui fait dérailler les évidences et brouille les repères. 

Dédoublé en deux fils narratifs dont le lien est laissé à l’imagination du lecteur, le récit entrecroise, d’un côté, les aventures bravement maladroites de Philéon et Clodomir, garçons aux prénoms d’un autre âge, tous deux épris de Godelive, fillette aux cheveux « jaune soleil » dont l’éclat gouverne leurs jeux et leurs cruautés enfantines ; de l’autre, les réminiscences de Monsieur Ristretto, vieil homme reclus dans une mémoire capricieuse où le présent fait irruption par bribes désordonnées. Entre ces figures se tisse un jeu de correspondances où l’intensité brute et naïve de l’enfance répond à la fragilité vacillante du grand âge, le tout traversé par ce « jaune soleil » auquel, tel un fanal dans la nuit, semblent se raccrocher les ultimes souvenirs du vieillard.

Dans la continuité d’une oeuvre qui n’a de cesse de déjouer les attentes, Éric Chevillard ne raconte pas « une histoire », mais construit une forme narrative où le sens se dérobe, se reforme et se contredit pour mieux refléter le désarroi mémoriel de son protagoniste, à charge pour le lecteur de reconstituer la cohérence d’un récit volontairement dispersé.

Fidèle à elle-même, l’écriture oscille entre fantaisie et mordant. Les scènes d’enfance, renvoyées à des temps immémoriaux par les prénoms médiévaux, mêlent naïveté et rivalité, donnant au récit une tonalité à la fois drôle et féroce tant les garçonnets s’abandonnent à leurs élans chevaleresques absurdement gonflés. À l’inverse, les passages consacrés à Monsieur Ristretto plongent dans un égarement mélancolique, mémoire et repères s’effilochant en une traînée confuse où le présent apparaît comme un bruit parasite dans un système déjà fragile. Cette friction entre les temps fait ricocher le récit, les contingences du réel – parfois sous forme d’observations totalement décalées – éclatant en projections presque sans queue ni tête qui accentuent le sentiment de dérèglement.

Le motif du « jaune soleil » joue alors un rôle central. Éclat de l’enfance, foyer rayonnant autour duquel se cristallisent les restes de mémoire, cette clarté, à la fois vive et vacillante, s’érige en point fixe d’un monde en désordre, dernier repère symbolique dans la dérive du temps. Sous ses airs de fantaisie débridée, le roman explore avec finesse la mémoire, le vieillissement et la manière dont une vie se défait. En multipliant les déraillements et les brèches, le récit prolonge chez le lecteur la solitude cognitive du personnage et, sous l’ironie d’un réel qui se désagrège, fait surgir la cruauté de la décrépitude autant que l’absurdité de l’existence.

Rien ne se livre d’emblée dans ce roman qui refuse toute progression attendue. Il faut y consentir à l’égarement, laisser les fragments dialoguer et accueillir les ruptures comme autant de signaux. Peu à peu, sous le désordre apparent, se dessine une architecture souterraine, portée par un humour constant qui déjoue la gravité du sujet et écarte toute tentation de sérieux. Ouvrage déroutant et exigeant, il n’en déploie pas moins une éclatante maîtrise, où le sens naît précisément du déséquilibre savamment orchestré. Bluffant. (4/5)

 

Citations :

Comme on s’ennuierait dans les églises si ne s’y trouvait Godelive ! Le prêtre profère d’incompréhensibles paroles fort peu fidèles à la réalité des faits désolants auxquels on assiste. Il lit des textes sans rapport avec ce qui fermente et se décompose au fond des cœurs. L’assemblée ne se lève que pour se rasseoir, le prie-Dieu est un tape-cul. Un orgue plombe méthodiquement l’ambiance. La vieille qui chante le plus faux chante aussi le plus fort. On a cloué les mains du Christ pour l’empêcher de se boucher les oreilles. C’est un bien cruel supplice qu’il endure. Ces vils Romains voyaient loin. 


Son caveau de famille est mal entretenu. Et encore, vous n’avez pas vu l’intérieur… Alors on déblaye, on rassemble les planches pourries pour les brûler. Le contenu des trois boîtes éventrées devrait tenir dans une seule, plus petite. C’est au-dehors qu’on va être content. Joie et allégresse ! Réduction de corps. Deux compartiments sont à nouveau disponibles. Il y aurait donc une place encore pour une compagne dans la vie de monsieur Ristretto. Cependant, il semble plutôt envisager la perspective voluptueuse de se coucher là en diagonale comme dans son lit.


Ce fut un colosse, il a maintenant plus de soixante-dix ans. Or ses muscles sont toujours là mais à présent comme des objets tombés dans la doublure d’un manteau, sous la peau devenue trop lâche que distendent et déforment ces masses mouvantes, inégalement réparties. On dirait qu’il porte sur son épaule ou contre son torse, et parfois même traîne derrière lui, un sac de cailloux. Et ce qui est terrible, ce qui est injuste, c’est que cet exercice, ce constant effort, ne raffermit pas sa musculature ancienne, mais emplit son sac de nouveaux cailloux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

jeudi 5 février 2026

[Vinau, Thomas] Madame Bijou

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Madame Bijou

Auteur : Thomas VINAU

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 224 

Accès au livre : ISBN 9782073074010  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

« Son pays, son monde, son berceau, son royaume, C'était le Bijou Bar. »
Tout au long d’une chaude journée d’été dans le sud de la France, un jeune garçon explore la ferme familiale et ses alentours. L’observant du coin de l’œil, sa grand-mère Marguerite se souvient du temps où elle habitait encore « là-bas », sur cette autre rive de la Méditerranée. Elle tenait alors le mythique Bijou Bar, un café-cinéma qui ne désemplissait pas. Au fil des heures, pays de l’enfance et pays du souvenir se confondent et la vie de « Madame Bijou » se raconte dans toute sa beauté.
Une ode poignante aux épopées minuscules de tous les exilés.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thomas Vinau est né en 1978 à Toulouse et habite aujourd'hui à Pertuis, dans le Lubéron. Il a écrit six romans, dont le très remarqué Ici ça va (2012), Fin de saison (2020) et Marcello & Co (2022). Il est aussi l'auteur de recueils de poésie, d'albums jeunesse et de nouvelles.

 

Avis :

Poète autant que romancier, Thomas Vinau a bâti une oeuvre où l’enfance, les paysages intimes et les vies minuscules se font foyers d’émotion. Fidèle à cette sensibilité, il nourrit ce nouveau récit de réminiscences, de silhouettes familiales et de lieux qui ont façonné son imaginaire, sans pour autant verser dans l’autobiographie stricte. Il en émane un livre de transmission, à la fois lumineux et mélancolique, où la mémoire personnelle se mêle à une réflexion plus large sur ce qui persiste lorsque les lieux s’effacent.

En cette journée d’été, tandis qu’elle observe l’insouciance de son petit-fils venu passer les vacances dans la ferme familiale de Lomagne, Marguerite se sent soudain traversée par de vieux souvenirs, comme autant de bulles d’air ancien venant crever la surface du présent. Ex-tenancière d’un café-cinéma d’Algérie aujourd’hui disparu, elle conserve en elle les ultimes traces d’un monde englouti et, face à l’enfant poursuivant sa journée sans percevoir l’ombre de cet héritage, prend en silence la mesure du chemin parcouru : pour elle, l’exil, le déracinement et l’effacement progressif des lieux et des repères qui l’ont construite ; pour lui, une appartenance tranquille, évidente, à ce lieu présent. De ce décalage naît une émotion sourde, où la mémoire affleure sans troubler l’innocence de celui qui incarne pourtant l’aboutissement de cette longue traversée.

Plutôt que de raconter le passé et de l’enfermer dans un temps révolu, le récit procède par affleurements et petites touches, préférant les sensations et les surgissements de mémoire aux scènes développées. Ce n’est pas tant une remontée dans le temps qu’un retour du passé dans le présent : autrefois s’invite, s’impose même, en une boucle qui défait la linéarité temporelle tant ces bouffées demeurent vives dans l’esprit de Marguerite. Le passé circule, remonte, respire encore, sans avoir besoin de longs développements. Il se contente d’instants suspendus – un paysage, une odeur, un simple mouvement – pour retrouver toute son intensité et faire basculer la vieille femme dans la profondeur de son histoire. Cette économie de mots confère au texte une vibration particulière : l’émotion naît moins de ce qui est dit que de ce qui affleure entre les lignes, dans les silences et les gestes minuscules, dans cette zone ténue où la mémoire se confond avec le présent.

En filigrane se dessine une réflexion sur la transmission, envisagée non comme un legs conscient ou revendiqué, mais comme un passage presque imperceptible d’un monde à un autre. En confrontant l’expérience de l’exil à la légèreté d’une enfance parfaitement intégrée, l’auteur interroge ce qui subsiste des lieux perdus lorsque les générations se succèdent. Loin de toute nostalgie appuyée, il montre comment les traces du passé se déposent dans les corps et les regards, parfois à l’insu même de ceux qui les portent, dessinant une mémoire diffuse mais tenace, qui continue de travailler le présent.

D’une limpidité trompeuse, l’écriture accueille les émotions à hauteur d’humain, attentive aux vibrations minuscules qui disent plus que les grands récits. En choisissant de raconter l’exil non par les événements mais par leurs rémanences, elle déplace le regard : davantage que les drames eux-mêmes, importe ici la manière dont ils continuent de vivre dans les gestes les plus simples, dans la façon de regarder un enfant jouer, dans le silence d’une cuisine ou la lumière d’un après-midi d’été. Tout l’art de Thomas Vinau réside dans cette capacité à faire sentir, avec une extrême délicatesse, que la mémoire n’est pas un poids mais une matière vivante, qui façonne encore le présent et irrigue secrètement ceux qui en héritent sans le savoir.

Au fil de ces pages, Thomas Vinau confirme la singularité d’une oeuvre qui sait faire tenir ensemble la fragilité des êtres et la densité des mondes qu’ils portent en eux. Madame Bijou s’impose ainsi comme un récit d’une grande justesse, où l’intime rejoint l’universel et où les traces du passé, loin d’alourdir le présent, lui donnent sa profondeur. Dans cette manière de faire vibrer l’infime, de laisser parler les silences et les gestes, se lit la conviction que nos vies, même les plus modestes, sont traversées de mémoires secrètes qui continuent de nous façonner. Un livre au charme discret mais persistant, tant il exhale une tendresse pudique. (4/5)

 

 

Citations : 

C’est quand on s’en va, bien sûr, qu’on comprend d’où l’on est. On aime même les pierres, quand elles sont de notre chemin.


Quelle chose incroyable que le temps. Des années pouvaient passer en un claquement de doigts, couler comme une rivière, mais des poignées de minutes solides, fossilisées, restaient inamovibles.


Il faut grandir quelque part et y rester pour connaître véritablement cette sensation de chez-soi. Peut-être sa peau, ses sens gardaient-ils un souvenir d’ailleurs, de ses premières années d’enfance de l’autre côté, mais il n’en avait pas conscience.  Lui, dans sa respiration, entre les pierres et les trous de ce chemin, sous la brûlure occitane de ce soleil, dans l’ombre parfumée des noisetiers ou des sureaux, la rumeur des arroseurs sur les feuillages du maïs, lui, était chez lui, entièrement. C’était la différence avec ses parents qui, même s’ils avaient en fin de compte vécu plus de temps ici que là-bas, même s’ils avaient reconstruit leurs vies, mêlé leurs habitudes, leurs expressions, leurs goûts aux gens de la région, eux n’étaient malgré tout ni d’ici ni de là-bas. Leur seul pays, le dernier, resterait celui de l’exil, du voyage.


Qu’est-ce qu’on sauverait si la maison brûlait ? Qu’est-ce qu’on emporterait ? Elle avait entendu un soir, à la télé, des années plus tard, qu’un artiste célèbre avait répondu : «  J’emporterais le feu. » C’était bien une phrase d’artiste. Personne n’emportait le feu. Ce que chacun emportait, et pour longtemps, c’était la brûlure.


De quel endroit est-on ? Quel lieu ? Quelle maison ? Quel pays ? Où se sent-on véritablement chez soi ? Entièrement ? Est-on de là où l’on est né ? De là où l’on a grandi ? Là où nos os reposent ? Là où quelqu’un se souvient de nous ? Chez nous, est-ce là où l’on vit ? Peut-être à l’endroit qu’on a choisi ? Mais qui choisit vraiment ? Entièrement ? Combien de temps faut-il pour se sentir chez soi quelque part ? Combien d’années, combien d’épreuves, de bons et de mauvais moments ? Combien de souvenirs ? Et à combien de chez-soi a-t-on droit, dans une vie ? N’a-t-on qu’une seule origine ? Une seule destination ? Et entre-temps ? Entre-temps, c’est le BonDieu qui choisit, ou le hasard, ou le Mektoub, comme le répéterait de plus en plus souvent Marguerite, autrement dit, pas nous. Elle dirait cela alors que chaque jour avait été un choix et elle n’y verrait aucune contradiction. Chaque chose à sa place. Comme les oiseaux sur les branches.

 

dimanche 31 août 2025

[Fortier, Dominique] Quand viendra l'aube

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Quand viendra l'aube

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2022 (Alto)

Pages : 104

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au cours d’un été d’orages et de tempêtes suivant la disparition de son père, Dominique Fortier tient un carnet où elle explore le pouvoir des souvenirs à nous survivre et à élargir le réel. Elle recense autour d’elle les mystères grands et petits jalonnant nos existences : le fleuve qui coule à l’envers, des oiseaux qui parlent, le brouillard qui se dissipe comme un rideau se déchire, une montre à moitié cassée et assez de questions pour durer toute une vie.

Quand viendra l’aube convoque les voix de François Villon, d’Emily Dickinson et de Rebecca Solnit pour illuminer le deuil. Dans ces pages intimistes, l’auteure des Villes de papier et des Ombres blanches livre un bouleversant témoignage où chatoient mille et une nuances de bleu, couleur de la nostalgie, du manque et du ciel avant le lever du soleil, lorsque les ombres s’estompent et que les fantômes se révèlent pour ce qu’ils sont : des souvenirs qui refusent de mourir à leur tour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dominique Fortier construit depuis une quinzaine d’années une oeuvre singulière, au confluent de l’Histoire et de l’imaginaire. Son premier roman, Du bon usage des étoiles, a reçu le prix Gens de mer du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, alors que Au péril de la mer a été couronné par le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016. Les villes de papier, une plongée dans l’univers de la poète Emily Dickinson, lui a valu le Prix Renaudot essai en 2020 et a été traduit dans une dizaine de langues. Les ombres blanches est son sixième roman.

 

 

Avis :

Si Dominique Fortier a consacré deux livres à Emily Dickinson, c’est que, leurs écrits en attestent, les deux auteurs partagent le même rapport au monde ; la même sensibilité à ses infinies nuances, les plus infimes et fugaces soient-elles ; la même capacité à laisser leurs impressions et leurs sensations sourdre, habillées de mots, pour prendre la forme de fragments de texte aussi délicats que des ailes de papillons. Comme d’autres collectionnent les lépidoptères ou confectionnent des herbiers pour conserver le fragile et l’éphémère, toutes deux capturent les instantanés de leur vie pour leur offrir un abri de papier, et, du même coup, se sauvegarder elles-mêmes.

C’est ainsi que, faisant sienne l’analyse d’un préfacier d’Emily Dickinson :  « Ils montrent, ces poèmes, que ce que l’on appelle poésie est une chose extrêmement rare, et vitale. Quelque chose dont on ne peut se passer pour vivre. Et qui aide à mourir », Dominique Fortier mentionne le pouvoir protecteur et consolateur des mots et de l’écriture, eux qui, depuis la mort de son père, l’aident à se reconstruire et à apprivoiser l’absence. Ecrit dans la parenthèse des aubes d’un séjour en bord de mer, en ces instants où, comme le rêve et le réel, comme le deuil et l’écriture, le ciel et l’océan s’épousent en un trait de lumière encore évanescente à l’horizon, ce court texte assemble ses fragments comme autant de parcelles des émotions de l’auteur, miroitant doucement en ces moments suspendus où la vie prend le temps de se poser et l’âme de s’apaiser.

Semblable au chuchotement têtu des vagues émergeant de l’obscurité mourante, le murmure persistant des mots surgis de l’invisible convoque avec poésie ces mille choses à la fois minuscules et si grandes qui pavent notre existence – souvenirs précieux, modestes moments de bonheur et de communion avec nos êtres chers ou avec la nature –, mais aussi la littérature, au gré de références – de Ronsard à Emily St John Mandel, en passant par William Faulkner, Ferdinand Pessoa ou Marie Darrieussecq – éclairant la nuit comme une constellation d’étoiles.

Très intime, le récit n’est jamais triste. Contemplatif et apaisé, il s’illumine de ces moments de grâce, ici souvent littéraires, qui vous réconcilient avec la vie et son inéluctable fugacité. Difficile de ne pas penser au somptueux Le roitelet de Jean-François Beauchemin, plus philosophique et moins littéraire dans ses références, mais si semblable en esprit. Si cet autre auteur québécois nous offre lui aussi une méditation, peut-être plus aboutie, sur la vie et sur la mort, insistant sur l’étrange cohabitation du corps et de l’âme, sur la puissance consolatrice des liens affectifs et sur les impressionnantes perfections de la nature, Dominique Fortier, en amoureuse des livres qui, de son propre aveu, se pense lectrice avant de se percevoir écrivain et laisse le sens sourdre des mots plutôt que l’inverse, nous enchante plus particulièrement des magnificences poétiques de sa plume et de son érudition littéraire. (4/5)

 

 

Citations :

La pluie sur la fenêtre ce matin brouille la route, la plage et l’océan comme dans une toile pointilliste, morcelant le paysage en mille éclats chacun gros comme une gouttelette. La grève est déserte sauf pour quatre promeneurs intrépides qui avancent contre le vent, de l’eau jusqu’aux chevilles, l’air de naufragés. Les vagues se succèdent, échevelées, pressées de gagner la terre ferme, comme si elles allaient y faire autre chose qu’éclater et disparaître.


Tous ces livres qu’on n’a pas encore lus : autant de continents à reconnaître.


Sentant ses forces décliner, il avait fait promettre à ma mère qu’elle ne ferait pas même paraître d’avis de décès dans les journaux, et elle a respecté ses dernières volontés. Il est disparu comme tombe un arbre dans une forêt où personne n’est là pour entendre : dans un silence assourdissant, un fracas muet, privé d’écho.


Si l’on en croit Boris Cyrulnik, quiconque a côtoyé la mort est condamné à la poésie. Notre mort marche à nos côtés, nous connaissons son visage aussi bien que le nôtre. À certains êtres, elle n’apparaît que dans le grand âge, à d’autres c’est à l’occasion d’une blessure ou d’un accident, lors de la disparition d’un proche. Pour ma part, je n’ai pas de souvenir où elle ne m’accompagne. On entend souvent parler de l’insouciance de l’enfance ; je ne sais pas ce que ces mots veulent dire. D’aussi loin que je me souvienne, ma mort est là.


Je ne pense sans doute pas comme il faut, mais chez moi les mots et les idées ne se présentent jamais séparément ; je n’ai jamais, avant d’écrire, une idée, même floue, même incomplète, de ce que je m’apprête à dire. L’idée apparaît après, une fois que les mots l’ont incarnée. Pour être tout à fait exacte, elle naît probablement en même temps que les mots qui la nomment et sans lesquels elle ne prendrait jamais corps, mais je n’ai pas réellement conscience de participer ni même d’assister à cette naissance, je ne peux que la constater a posteriori, parfois avec une légère surprise, comme si cette idée avait été énoncée par quelqu’un d’autre. Il n’y a pas d’abord une abstraction que le langage viendrait rendre visible ou intelligible ; c’est le langage même qui pense.
Ce que cela veut dire, je crois, c’est que je suis une lectrice bien avant d’être une écrivaine.


William Faulkner :
Écrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d’un bois. Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre.


La littérature, écrivait Fernando Pessoa, est la preuve que la vie ne suffit pas. C’est une sorte d’ailleurs absolu, qui n’existe que par ce caractère d’altérité par rapport au présent et au réel auxquels nous sommes enchaînés, et procède à parts égales du souvenir et du rêve. Les livres existent parce que nous avons, pour vivre, farouchement, férocement besoin de la force souveraine – de l’absolue faiblesse – de quelque chose qui n’existe pas.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



  
 


 

mercredi 6 août 2025

[Choplin, Antoine] La barque de Masao

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La barque de Masao

Auteur : Antoine CHOPLIN

Parution : 2024 (Buchet Chastel)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Masao est ouvrier sur l'île de Naoshima (Japon). Ce soir-là, en quittant l'usine, il découvre Harumi venue l'attendre plus de dix ans après leur dernière entrevue. Des rendez-vous, emplis de pudeur et d'humanité, vont ponctuer leurs retrouvailles.
Ce face à face ravive les souvenirs... Remonte à la mémoire de Masao, cette histoire d'amour superbe et dramatique avec Kazue, la mère d'Harumi. Les années passées comme gardien du phare d'Ogijima. Ou encore les heures de plénitude à bord de la barque qu'il a construite de ses propres mains.
La Barque de Masao, roman habité par les lumières changeantes et les brises marines, est le deuxième texte d'Antoine Choplin publié aux éditions Buchet/Chastel.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Né en 1962, Antoine Choplin vit en Isère où il se consacre désormais pleinement à l'écriture. Il a publié une vingtaine de livres, romans, récits, poésie parmi lesquels : La Nuit tombée (éd. La Fosse aux ours, 2012, Prix du roman France Télévisions), Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar (éd. La Fosse aux ours, 2017, prix Louis Guilloux), et plus récemment Partie italienne (éd. Buchet/Chastel, 2022). Son oeuvre, traduite en plusieurs langues, a fait l'objet de diverses adaptations théâtrales.
 

 

Avis :

Deux îles japonaises servant d’écrins à des musées conçus spécialement en fonction de l’oeuvre qu’ils abritent - le musée d’art de Teshima en forme de goutte d’eau totalement intégrée au paysage et le musée Chichu de Naoshima abritant des Nymphéas de Monet - ont inspiré ce conte tendre et poétique qui offre à ses personnages une parenthèse artistique vivante et réparatrice.

Cela fait quatorze ans que Masao et sa fille Harumi ne se sont pas parlé. Lui ne s’est jamais remis du suicide de son épouse Kazue le jour-même de la naissance de leur fille. Elle a du coup été élevée par ses grands-parents. Mais, amenée par son métier d’architecte à se rendre pour la construction d’un musée sur l’île de Teshima, à proximité de celle de Naoshima que son père ouvrier rejoint tous les jours par ferry pour y travailler, la jeune femme est venue ce soir-là l’attendre à la sortie de l’usine. Commence le récit, empreint de douceur triste, de retrouvailles gauches et timides.

Au fil des mois qui suivent, à la pudique et progressive évocation par Masao de sa douleur et de sa tentative de l’apprivoiser en construisant de ses mains une barque synonyme pour lui d’oubli et de paix avec lui-même, Harumi répond en partageant son propre apprentissage créatif, en l’occurrence au travers d’une réalisation architecturale destinée à procurer aux visiteurs une expérience sensorielle incomparable, un espace de quiétude et de contemplation. Et peu à peu, à mesure que la barque artisanale, pour l’occasion sortie de l’oubli et restaurée, et la réalisation artistique monumentale dévoilent chacune leurs pouvoirs apaisants, se tissent entre père et fille les fils délicats de l’empathie et de la communion.

L’écriture finement ciselée d’Antoine Choplin, la subtilité de ses tableaux aux mille variations marines et la délicatesse humble et pudique de ses personnages sont ici les ingrédients d’un roman d’une rare beauté, entre tendresse, humanité et poésie : un subtil hommage à la fois à l’élégance nippone et au pouvoir sublimateur de l’art. (4/5)

 

 

Citation :

Dans le ciel, du côté du large, la lune se levait. En ramant, je lui faisais face.  
Plus la nuit s’épaississait, et plus ses reflets sur la surface de la mer gagnaient en éclat. Et maintenant, ils dessinaient un chemin aux limites nettes, que l’on aurait dit empierré de lumière.  
J’ai pensé à Kazue.  
Mais tu vois, Harumi, j’ai pensé à elle d’une autre façon, cette fois-là. Tu vas sourire, mais je crois bien que c’est grâce à la lune, et à cette nouvelle peau qu’elle a soudain donnée à la surface de la mer. Tellement différente de ce mur sinistre derrière lequel Kazue avait disparu. Et contre lequel je n’avais cessé de me fracasser le front. Cette eau-là, sous l’éclat de la lune, ça ressemblait plus à une robe, pour elle. Une parure. Et, pour moi, ça dessinait une route. Et, peut-être, pour nous deux ensemble, une sorte de lisière. C’est un bel endroit pour se retrouver, la lisière, n’est-ce pas Harumi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
La nuit tombée
 

 


 

samedi 28 septembre 2024

[Kerangal, Maylis (de)] Jour de ressac

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Jour de ressac

Auteur : Maylis de KERANGAL

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Finalement, il vous dit quelque chose, notre homme ? Nous arrivions à hauteur de Gonfreville-l’Orcher, la raffinerie sortait de terre, indéchiffrable et nébuleuse, façon Gotham City, une autre ville derrière la ville, j’ai baissé ma vitre et inhalé longuement, le nez orienté vers les tours de distillation, vers ce Meccano démentiel. L’étrange puanteur s’engouffrait dans la voiture, mélange d’hydrocarbures, de sel et de poudre. Il m’a intimé de refermer, avant de m’interroger de nouveau, pourquoi avais-je finalement demandé à voir le corps ? C’est que vous y avez repensé, c’est que quelque chose a dû vous revenir.
Oui, j’y avais repensé. Qu’est-ce qu’il s’imaginait. Je n’avais pratiquement fait que penser à ça depuis ce matin, mais y penser avait fini par prendre la forme d’une ville, d’un premier amour, la forme d’un porte-conteneurs. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Maylis de Kerangal est l’autrice de sept fictions aux Éditions Verticales, dont Corniche Kennedy (2008), Naissance d’un pont (2010, prix Médicis, prix Franz-Hessel), Réparer les vivants (2014, dix prix littéraires), Un monde à portée de main (2018) et Canoës, ainsi que de trois récits dans la collection « Minimales » : Ni fleurs ni couronnes (2006), Tangente vers l’est (2012, prix Landerneau) et À ce stade de la nuit (2015).

 

 

Avis :

Cela fait bien longtemps, depuis que, doubleuse de voix à Paris, elle y a construit sa vie avec Blaise et leur fille désormais adolescente, que la narratrice n’a même plus eu une pensée pour la ville où, comme l’auteur, elle a grandi. Aussi, lorsqu’un appel du commissariat du Havre l’y convoque, son numéro de téléphone ayant été retrouvé sur le corps d’un homme jeté sur les galets de la ville portuaire, c’est exactement comme si, au-delà de son ahurissement premier, l’espace-temps oublié de son ancienne vie se rouvrait par surprise, ou qu’elle redécouvrait soudain, sous la poussière du temps, les malles reléguées au grenier de sa mémoire.

Car, comment expliquer ce lien inattendu avec le corps d’un homme qu’elle ne reconnaît pas ? Catapulté avec la narratrice dans une énigme hitchcockienne dont, même si tendu vers sa résolution, l’on s’apercevra bientôt qu’elle n’est pas le vrai sujet, le lecteur entre en apnée dans ce qui ressemble à un roman policier pour se retrouver, aussi pris au dépourvu que le personnage, dans une déambulation intime peuplée de fantômes, au sein d’une ville dévoilant sa géographie au prisme des souvenirs et des émotions.

« Des années [qu’elle] envisageai[t] Le Havre dans la distance, la ville tapie dans un arrière-monde tel un palais dans le brouillard » : « une ville qui ne ressemble pas aux autres villes », « où les couches historiques sont invisibles, aplaties tout au-dessous », sous le béton et la grisaille, une « cité de bout de rails qui ne va pas dans le sens de l’histoire », austère, laide et lugubre avec l’uniformité de ses habitats collectifs, ses relents pétrochimiques et son port tentaculaire devenu épicentre de tous les trafics, mais un palais quand même, dont la narratrice retrouve les beautés secrètes après plus de vingt ans d’absence, coeur toujours palpitant d’une enfance et d’une adolescence qui reviennent par bribes, petites bulles crevant la surface du temps, à mesure de sa redécouverte des lieux.

Alors, ce cadavre retrouvé parmi les laisses de mer à l’aplomb de la digue Nord n’est pas seulement l’un de ceux que le narcotrafic sème de plus en plus souvent aux alentours du port. Métaphoriquement, avec ce bout de papier dans la poche portant son numéro de téléphone à elle, il est aussi l’incarnation d’un passé qu’elle croyait mort, avec ses vieilles amours et amitiés oubliées, et qui, d’une manière toute modianesque, revient si longtemps après la tirer par la manche.

Vive et tendue lorsque Le Havre se rappelle à l’improviste dans le présent de la narratrice, plus ample et ondoyante dans ses cheminements entre hier et aujourd’hui, l’écriture aborde avec sensibilité les rivages de douleurs anciennes faussement oubliées, inscrites en filigrane et de manière indélébile dans un décor urbain et maritime dont le gris se colore presque oniriquement de mille nuances émotionnelles. D’abord intrigué, puis de plus en plus sous le charme étrange et mélancolique de cette incarnation urbaine, l’on est vite subjugué par la vague sensorielle, pleine d’odeurs et de bruits, qui déferle au rythme de son très beau phrasé. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

C’est ici un rivage de galets plus ou moins gris, différemment calibrés mais issus d’une même histoire lithique, une histoire de temps long, de temps déraisonnable – sédimentation, dissolution, migration. Une chape minérale perforée de cavités obscures où stagne de l’eau croupie, liserée de laisse de mer, semée de bois flottés et d’algues noires aussi friables que du papier brûlé, souillée d’ordures humaines en décomposition, habitée de cordelles et de puces de sable, et recouverte çà et là d’une flore bizarre, entre le cresson rouge et la roquette jaune. Des jours comme aujourd’hui, sous la flotte de novembre, la plage prend l’aspect hostile d’un réservoir à projectiles, d’un silo à boulets, et suggère la guerre qu’elle a bien connue, mais la plupart du temps, c’est une scène hyper vivante, ouverte, baignée d’une lumière de peinture, un plateau où s’enchevêtrent les rythmes sur lesquels les humains n’ont pas encore de prise, celui de la lune et celui des nuages, celui de la houle et celui de l’érosion, la durée nécessaire pour qu’un éclat de silex devienne un galet ou celle qui suffit à faire fondre un esquimau dans la main d’un enfant.


 

lundi 15 avril 2024

[Auster, Paul] Baumgartner

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Baumgartner

Auteur : Paul AUSTER

Traduction : Anne-Laure TISSUT

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                   en français
(Actes Sud) en 2024

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Sy Baumgartner, professeur de philosophie à Princeton, veuf solitaire de soixante-dix ans, entame un voyage dans le grand palais de la mémoire. Ses pensées lentement partent à la dérive “vers le passé, le passé distant que l’on distingue à peine, vacillant à l’extrémité la plus lointaine de la mémoire, et par fragments lilliputiens, tout lui revient”.
Se déploient, en spirales de souvenirs et de réminiscences, sa jeunesse à Newark, la vie de son père, révolutionnaire fantôme d’origine polonaise, sa rencontre foudroyante, à vingt et un ans, avec Anna, poétesse en herbe, puis leur amour fou quarante années durant. Jusqu’à sa disparition, qui laisse Sy comme amputé de celle qu’il appelait sa moitié. Se dessine alors une étude sensible, profonde et fouillée sur l’attachement et les méandres du deuil de l’être aimé.
Un roman traversé par les forces de l’amour et de la perte, étonnamment lumineux.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1947 à Newark dans le New Jersey, Paul Auster étudie de 1965 à 1970 les littératures française, anglaise et italienne à Columbia University, où il obtient un Master of Arts. Il publie à cette époque des articles consacrés essentiellement au cinéma dans le Columbia Review Magazine, et commence l’écriture de poèmes et de scénarios pour films muets qui deviendront ultérieurement Le Livre des illusions.

De 1971 à 1974, il s’installe à Paris et traduit Dupin, Breton, Jabès, Mallarmé, Michaux ou Du Bouchet. Unearth, son premier recueil de poèmes, paraît aux États-Unis en 1974, puis en France, en 1980, aux éditions Maeght. En 1979, il publie sous le pseudonyme de Paul Benjamin un roman policier intitulé Fausse Balle, dans la “Série noire”.

Son roman, Cité de verre (premier volume de sa Trilogie new-yorkaise), paraît en 1987 aux éditions Actes Sud et connaît un succès immédiat auprès des médias et du public.

Paul Auster est l’auteur d’une œuvre de premier plan, reconnue dans le monde entier et traduite dans plus de quarante langues. Écrivain prolifique, outre une vingtaine de romans, il a publié des essais, nouvelles, pièces de théâtre, recueils de poésie, scénarios…

Il a reçu de nombreuses distinctions littéraires dont le Médicis étranger pour Léviathan, le Premio Napoli pour Sunset Park, et le très prestigieux prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son œuvre. Il a été finaliste de l’International IMPAC Dublin Literary Award pour Le Livre des illusions, du Pen/Faulkner Award for Fiction pour La Musique du hasard, ou encore du Man Booker Prize pour 4 3 2 1.

Sa pièce de théâtre, Laurel et Hardy vont au paradis, a été montée en 2000 au théâtre de La Bastille, son roman La Musique du hasard a été adapté au cinéma par Philip Haas en 1991, et Cité de verre a été adapté en bande dessinée, avec des illustrations de David Mazzucchelli, en 1999.

Cinéaste, il a écrit plusieurs scénarios dont ceux de Smoke et de Brooklyn Boogie, films qu’il a coréalisés avec Wayne Wang (1995). Puis il se lance seul dans la réalisation de longs-métrages : Lulu on the bridge, sélectionné au Festival de Cannes dans la catégorie “Un certain regard” en 1998 et La Vie intérieure de Martin Frost, sorti en 2006.

Paul Auster a été élu membre de l’American Academy of Arts and Letters et nommé Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres.

Il a vécu la majeure partie de sa vie à Brooklyn avec sa femme, la romancière et essayiste Siri Hustvedt.

L'ensemble de son œuvre est publié chez Actes Sud.

Baumgartner est son dernier roman.

 

 

Avis :

Egalement scénariste et réalisateur, Paul Auster s’est imposé comme un auteur majeur du post-modernisme. A 77 ans et atteint d’un cancer, il publie ce qu’il annonce comme probablement son dernier livre, un ouvrage dense et court, où la marée des souvenirs assaille un écrivain vieillissant, tourmenté par la perte de sa femme et par les premières défaillances de l’âge.

Dans ce récit, où est le vrai, où est le faux ? Alter ego de l’auteur, Sy Baumgartner est un éminent professeur d’université en même temps qu’un auteur respecté. Mais, à plus de soixante-dix ans, le terme du voyage se fait pressentir. Même si, et pas seulement en esprit, l’homme n’a toujours rien lâché de ses activités, oeuvrant son relâche à son dernier ouvrage, il lui faut bien reconnaître que des détails commencent à le trahir. Veuf depuis dix ans, il a de soudaines absences, se brûle avec une casserole oubliée sur le feu, tombe dans l’escalier de la cave et ne se souvient plus de ses rendez-vous. Le mari de sa femme de ménage s’étant accidentellement sectionné plusieurs doigts, le « syndrome du membre fantôme » lui inspire une « métaphore de la souffrance humaine et de la perte ». Ayant perdu la moitié de lui-même, il se voit en « moignon humain », souffrant de tous ses membres manquants.

Alors, irrépressiblement et de plus en plus souvent, les souvenirs éparpillés telles les pièces d’un puzzle envahissent le présent comme dans une tentative de recomposer sa vie : son enfance, l’histoire de ses parents entre Europe et Amérique, et, toujours et surtout, son coup de foudre pour Anna – Blume, comme la narratrice de l’un des premiers romans d’Auster –, leur long mariage heureux mais sans enfant, son admiration pour celle qui, poétesse et traductrice, ne s’est jamais souciée de publier son œuvre, restée à l’état de manuscrits épars. Tout à son deuil impossible, en même temps qu’il continue inlassablement à plier les vêtements de l’aimée disparue, il rêve, à défaut de pouvoir lui redonner chair, de la faire revivre par l’esprit en faisant connaître ses écrits. Et le miracle se produit : éblouie par le recueil de poèmes qu’il a soigneusement choisis dans les tiroirs d’Anna pour une édition posthume, surgit une étudiante et son projet de thèse, une fille brillante, intellectuellement la copie de la morte, qui pourrait bien devenir une fille spirituelle, celle par qui la mémoire se transmet au lieu de se perdre.

Mettant, comme il sait si bien le faire, son style dépouillé au service d’un enchâssement d’histoires pleines d’incidents et de détails riches de sens, Paul Auster tisse les fils d’un récit poignant, non dénué d’humour, où amour, vieillesse et deuil trouvent, dans l’exploration de la mémoire et dans sa transmission, une continuité pleine de vitalité et d’espérance. Un dernier livre qui s’achève sur une épiphanie : la littérature ne meurt jamais et, à travers elle, ses auteurs non plus. (4/5)

 

 

Citations :

C’est le trope que Baumgartner cherchait depuis la mort soudaine, inattendue d’Anna dix ans plus tôt, analogie s’imposant comme la plus persuasive pour décrire ce qui lui est arrivé depuis cet après-midi chaud et venteux d’août 2008, où les dieux ont jugé bon de lui dérober sa femme dans la pleine vigueur de son âge encore jeune, et soudain, ses membres ont été arrachés de son corps, tous les quatre, bras et jambes ensemble au même moment, et si sa tête et son cœur ont été épargnés par l’assaut, c’est seulement parce que les dieux pervers et moqueurs lui ont accordé le droit douteux de continuer à vivre sans elle. À présent, il est un moignon humain, un demi-homme ayant perdu la moitié de lui-même, et, oui, les membres manquants sont toujours là, ils lui font toujours mal, au point qu’il a l’impression parfois que son corps est sur le point de prendre feu et de se consumer sur place.
 

La vie est dangereuse, Marion, et tout peut nous arriver à tout moment. Vous le savez, je le sais, tout le monde le sait, et s’il y en a qui ne le savent pas, c’est qu’ils ne font pas attention, et si on ne fait pas attention, on n’est pas complètement en vie.
 

Après que Baumgartner a rêvé ce rêve, quelque chose commence à changer en lui. Il a parfaitement conscience que le téléphone déconnecté n’a pas sonné, qu’il n’a pas entendu la voix d’Anna, que les morts ne continuent pas à vivre dans un état de non-existence consciente, et pourtant, tout irréel qu’ait été le contenu du rêve, il en a fait l’expérience réelle, et les choses qu’il a vécues dans son sommeil cette nuit-là n’ont pas disparu de ses pensées comme le font la plupart des rêves. Six jours se sont écoulés depuis. C’est court, néanmoins Baumgartner a le sentiment d’avoir été précipité dans un nouvel espace intérieur, et que les circonstances de sa vie ont été modifiées. Il n’est plus prisonnier d’un caveau sans fenêtre mais se trouve quelque part à la surface du sol, toujours coincé dans une pièce, peut-être, mais au moins celle-là a une fenêtre à barreaux en haut du mur extérieur, ce qui signifie que la lumière s’y répand pendant la journée, et s’il s’allonge sur le sol et place la tête selon le bon angle, il peut regarder les nuages en l’air et en étudier le cours dans le ciel. Tel est le pouvoir de l’imagination, se dit-il. Ou, tout simplement, le pouvoir des rêves. De la même façon qu’une personne peut être transformée par les événements imaginaires narrés dans une œuvre de fiction, Baumgartner a été transformé par l’histoire qu’il s’est racontée en rêve. Et si la pièce jadis sans fenêtre en a une à présent, qui sait si un jour ne viendra pas, dans un avenir proche, où les barreaux auront disparu et où il pourra enfin, en se traînant, sortir à l’air libre.
 

Pour le moment, tout s’est arrêté. Baumgartner a écrit la dernière phrase du dernier paragraphe du dernier chapitre des Mystères de la roue, et à présent, durant le mois qui vient environ, il doit oublier que le livre est achevé ou qu’il a même jamais entrepris de l’écrire. Baumgartner se réfère à cette période de post-composition comme l’effondrement ou Mrs Dolittle pompette, ou pour faire écho au slogan de la vieille pub Coca-Cola de son enfance, la pause fraîcheur. C’est l’étape fondamentale vers l’achèvement d’un livre, car après avoir vécu avec le livre en cours chaque jour et chaque nuit, parfois pendant quelques années, voire de nombreuses, on en est si proche quand on s’arrête d’écrire que l’on n’est plus capable de le juger. Et surtout, les mots vous sont devenus si familiers qu’ils sont morts sur la page, et les regarder maintenant vous plongerait dans des spasmes de dégoût si intenses que vous pourriez être tenté de détruire le manuscrit dans un accès de colère ou de désespoir. Dans l’intérêt de votre santé mentale, et dans celui de ce qui peut être sauvé du désastre que vous avez vous-même causé, il faut vous forcer à prendre du recul et laisser ce fichu livre tranquille jusqu’à ce qu’il soit complètement détaché de vous, au point que quand vous oserez le reprendre, vous ayez le sentiment de le découvrir pour la première fois.


 

lundi 1 avril 2024

[Sizun, Marie] 10, villa Gagliardini

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : 10, villa Gagliardini

Auteur : Marie SIZUN

Parution : 2024 (Arléa)

Pages : 234

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

C’est au 10, villa Gagliardini que Marie Sizun a décidé de retourner. Un voyage tout intérieur, vers le lieu des premières années, qui enferme pour toujours le mystère des débuts. C’est là qu’elle grandira. L’appartement est un refuge, une île merveilleuse où, malgré les difficultés financières et familiales, la petite vivra dans un monde de fantaisie et de joie. Puis la porte s’entrouvre sur le monde : l’école, les amies, la découverte du cinéma et de la littérature. Les jalons sont posés, qui deviendront l’oeuvre à venir. Mais plus que le récit d’une enfance, c’est surtout l’histoire d’un combat pour trouver sa place.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Marie Sizun est née en 1940. Elle a été professeur de lettres en France puis en Allemagne et en Belgique. Elle vit à Paris depuis 2001 mais revient régulièrement en Bretagne où elle aime écrire.
En 2008 elle a reçu le grand Prix littéraire des Lectrices de ELLE, et celui du Télégramme, pour La femme de l'Allemand ; en 2013 le Prix des Bibliothèques pour Tous ainsi que le Prix Exbrayat, pour Un léger déplacement ; en 2017 le Prix Bretagne pour La Gouvernante suédoise.

 

 

Avis :

Entrée définitivement en littérature à l’âge de la retraite, Marie Sizun a mis beaucoup de son enfance dans ses romans, évoquant son père dans « Le père de la petite » ou le quartier de ses jeunes années dans « Eclats d’enfance ». Jamais encore elle n’était parvenue à évoquer l’appartement et l’intimité familiale d’autrefois : « cet endroit d’amour, de solitude et d’effroi » que, tant d’années après, elle revisite enfin dans un récit cette fois à la première personne, tout en tendresse et émotion.

C’est un minuscule appartement au papier gris – une pièce, une cuisine et pas de salle de bains – au deuxième étage d’un immeuble de briques rouges, dans le XXe arrondissement de Paris. En ces années 1940, son père prisonnier en Allemagne, la très jeune Marie y vit seule avec « maman », en une fusion faite de rires et de fantaisie qui relègue le monde au-delà de la fenêtre. Lorsque, à ses quatre ans et demi, cet inconnu autoritaire qu’est son père revient, l’enfant vit un « séisme », une « éclipse » dont elle se réjouira qu’elle ne dure que deux ans avant que la vie d’avant ne reprenne son cours, cette fois avec en plus un petit frère et l’ombre nouvelle de la mélancolie maternelle. Après le divorce de ses parents, Marie prend de plus en plus d’ascendant à la maison, multipliant les initiatives – plus ou moins heureuses – avec le petit frère et bientôt la petite sœur née de choux inconnus, pendant que, ancienne dessinatrice de mode, leur mère s’efforce de joindre les deux bouts comme vendeuse dans un grand magasin. La relation mère-fille finira même par s’inverser, la mère épuisée cachant sous son exubérance une si grande fragilité qu’elle la mènera un temps jusqu’à Sainte-Anne.

Avec une infinie douceur éloignant toute trace d’amertume ou de misérabilisme, l’élégante et pudique plume de Maria Sizun ausculte l’éveil de l’enfant qu’elle a été, racontant « l’histoire d’un devenir », le cheminement d’une jeune âme qui, face aux difficultés des siens, se découvre l’envie farouche de lutter contre le déclassement social, cruellement ressenti dans sa confrontation à l’extérieur du cocon familial, en particulier à l’école. De ces premières expériences, de l’intime vers l’ouverture au monde, la personnalité de Maria Sizun sortira à jamais transformée. Elles seront le tremplin vers une autre vie, vers une œuvre littéraire aussi, avec pour socle la mémoire d’un îlot de fantaisie, d’une bulle de bonheur engendrée en marge des contingences sociales par l’exubérance libre et joyeuse de sa mère.

Entre lucidité et tendresse, Marie Sizun nous offre un récit enchanté, vibrant d’amour autant filial que maternel, tout entier investi dans ces murs qui, eux non plus, n’ont presque pas bougé avec le temps, au 10 villa Gagliardini. Un amour irréductible, indifférent aux contingences sociales, qui a donné à l’auteur la force de devenir la femme et l’écrivain qu’elle est aujourd’hui, et qui touche le lecteur droit au coeur. (4/5)


 

Citations :

Qu’avait donc de particulier cet appartement, si petit, si gris, si inconfortable, pour nous charmer à ce point l’un et l’autre ? Rien sans doute, sinon son parfum de liberté et de tendresse.
 
Je refermai la fenêtre. Je partis en claquant la porte derrière moi. Et j’eus le sentiment que je laissais là, dans l’appartement, un monde, notre monde, le souvenir inoubliable de ce que nous avions été dans ce petit espace, les uns pour les autres, et que plus jamais nous ne retrouverions. Quelque chose qui était au-delà de la maladie et de la mort, au-delà de la vie à venir, et qui nous soudait à jamais.