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dimanche 20 septembre 2026

Critique : "Nishim" de Michel Jean | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Nishim" de Michel Jean




J'ai aimé

 

Titre : Nishim

Auteur : Michel JEAN

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782021624861  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :  

Pekuakami, lac Saint-Jean… La jeune Claude rêve au lac majestueux dans le train qui file vers la communauté de Pointe-Bleue où vit sa grand-mère Almanda. Ce jour-là, elle croise par hasard sa cousine Jeannette dont la famille mène encore la vie innue traditionnelle en forêt. C’est le début d’une amitié indéfectible entre les deux nishim. Et alors que Claude, sillonnant l’Amérique, se laisse emporter par la modernité et la Révolution tranquille des années 1960, Jeannette fait l’expérience des pensionnats, puis de la vie difficile dans la communauté. Jamais Jeannette ne cessera de se battre, pour elle et pour les siens. Jamais Claude n’oubliera ses racines innues.

Dans ce magnifique roman, Michel Jean renoue avec sa mythologie familiale. Il donne cette fois la parole aux petites-filles d’Almanda, deux femmes exceptionnelles, deux visages de la réalité autochtone du Québec.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Michel Jeanest un journaliste et écrivain innu, appartenant à la communauté de Mashteuiatsh, sur les bords du lac Saint-Jean au Québec. Il est l’auteur d’une dizaine de romans, dont Tiohtiá:ke et Kukum, qui s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires et a été couronné par de nombreux prix littéraires, dont le prix Points des lecteurs 2023.

 

 

Avis :

Grande voix de la littérature autochtone au Québec, le romancier et journaliste innu Michel Jean a connu un succès considérable avec Kukum, récit consacré à son arrière‑grand‑mère. Il en publie aujourd’hui le prolongement, plus généalogique que narratif et donc lisible indépendamment, revenant cette fois sur l’histoire de sa mère et de sa tante – nishim signifie « cousine » – pour déployer une autre ligne de transmission au sein de l’histoire familiale et des peuples premiers au Canada.

Toutes deux petites‑filles d’Almanda, cette orpheline québécoise qui avait choisi de partager la vie innue et dont Kukum retraçait le parcours, Claude et sa cousine Jeannette sont arrachées l’une à l’autre dans les années 1960. Jeannette, qui grandit au sein de la communauté nomade traditionnelle de Mashteuiatsh, subit de plein fouet la sédentarisation forcée et les pensionnats autochtones. Elle n’en reviendra pas moins parmi les siens, reprenant une existence innue transformée par les traumatismes collectifs, marquée par la précarité et l’effritement des repères, mais envers et contre tout attachée à son héritage ancestral. Claude, élevée dans un foyer québécois mixte déterminé à l’inscrire dans la modernité, évolue à l’extérieur de la communauté, sans non plus que son assimilation efface jamais la mémoire de son appartenance. Restée innue au tréfonds d’elle‑même, elle aussi finira par renouer avec son identité profonde, réaffirmant plus silencieusement ce qui la relie à sa lignée.

Qu’il s’agisse de violence institutionnelle ou d’intégration contrariée dans la société blanche, qu’il faille maintenir la communauté vivante en dépit des traumatismes ou préserver le lien dans la diaspora, ces deux destins montrent que, malgré les séquelles laissées par l'histoire, les identités peuvent survivre et l'héritage se perpétuer. Expressions vivantes d’un vaste mouvement collectif innu, ils inscrivent l’auteur lui-même dans la chaîne de transmission, son récit bouleversant mais plein d’espoir contribuant à réparer un effacement historique. Car la survie d’un peuple passe aussi par les histoires qu’il transmet. 

Nécessaire dans son travail de mémoire, ce texte engagé s’avère plus didactique que véritablement romanesque, sans doute en raison d’une narration très linéaire et factuelle, privilégiant l’aspect documentaire du témoignage à l’intériorité des personnages. La densité littéraire s’en trouve d’autant réduite que, la clarté pédagogique l’emportant sur le style, l’écriture se voit ramenée à une simplicité souvent minimaliste que l’on destinerait volontiers à un jeune lectorat. Reste un geste fort et bouleversant de sauvegarde et de réaffirmation de l’identité innue, et un livre à mettre entre toutes les mains, notamment scolaires. (3,5/5)

 

 

Citations :

Il n’avait fallu que quelques décennies aux Blancs pour mettre fin à cinq mille ans de nomadisme. Nous étions les derniers. Savions-nous que notre monde s’éteignait ?
Pointe-Bleue se transformait en village. Pas comme ceux des Blancs où on vit avec l’espoir de s’inventer un avenir. Nous étions là parce qu’il ne nous restait rien d’autre.


Quel avenir ? J’ignorais ce que l’avenir me réservait. Les bûcherons grugeaient toujours plus notre territoire. Y vivre devenait difficile, voire impossible. Le nomadisme tel que nous l’avions pratiqué pendant des milliers d’années s’arrêterait avec moi. Comme on accepte ça ? Comment on voit l’horizon quand le ciel s’obscurcit ? Et surtout, comment expliquer à ma nishim ce qu’était un pensionnat indien ? Que ce n’était pas vrai que c’était une école. Pas comme celle qu’elle fréquentait à Alma en tout cas. Nos professeurs cherchaient davantage à nous faire désapprendre  qu’à nous apprendre. Désapprendre à être innus, pour devenir blancs.


J’ai vu mon père souffrir. Lui qui avait toujours été un grand chasseur, dont tout le savoir était lié au territoire, n’était plus qu’un Indien désoeuvré. J’ai senti sa peine. Je l’ai partagée. Je la ressens encore aujourd’hui et je pense souvent à lui. J’espère qu’il a trouvé le réconfort. J’ai vu le sentiment de communauté, qui était si fort chez les Innus, perdre son sens et s’effriter. J’ai vécu la fin du monde, mon monde, et on m’a obligée à vivre dans un autre monde, leur monde. Qui pensait qua ça pouvait bien se passer ensuite ?


Ca ne dérangeait personne à Québec et à Ottawa que quelqu’un comme moi vive ou meure. Tout ce qui comptait, c’était de nier l’Indien dans l’enfant. C’était écrit dans la loi sur les pensionnats.


Ceux qui nient nos enfants enlevés et disparus n’ont pas plus de coeur que les monstres qui nous les ont pris.
 

vendredi 18 septembre 2026

Critique : "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : C'était ça ou mourir

Auteur : Thélyson ORELIEN

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782246847076  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Le premier roman de Thélyson Orélien est déjà le phénomène littéraire de l’année 2026. En cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, C’était ça ou mourir a conquis le Québec et bientôt le monde entier, en racontant l’Odyssée de Jonas Dorléon.
Après l’embrasement de son quartier de Port-au-Prince, Jonas n’emporte presque rien avec lui en quittant Haïti : un diplôme, un cahier de poèmes, la photo de sa mère. Toute une vie dans un sac plastique. Se réfugiant d’abord en République dominicaine, puis au Brésil et au Mexique, ce professeur d’histoire franchit les frontières tantôt à bord d’un autobus surchauffé, tantôt en affrontant les profondeurs de la jungle. À chaque étape des visages surgissent, des corps tombent, des solidarités se nouent puis se brisent. Dans l’espoir d’atteindre le Canada et le peu de famille qu’il lui reste, Jonas se retrouve aux portes des États-Unis, seul face aux agents de l’ICE et d’une administration prête à tout pour mener sa chasse aux migrants.
Avec la trajectoire de Jonas, c’est une cartographie intime de la survie qui se dévoile. Aussi contemporain qu’universel, ce roman raconte les migrations au présent — non comme un concept, mais comme une expérience physique : marcher, avoir faim, se blesser, rire devant l’horreur pour ne pas abandonner. Thélyson Orélien y déploie une écriture foisonnante, traversée d’humour et de poésie, une langue d’exil qui s’apprend « sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau ».
Porté par un souffle narratif irrésistible, C’était ça ou mourir est un premier roman bouleversant qui révèle un écrivain majeur de notre temps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1988, Thélyson Orélien est un écrivain québécois d’origine haïtienne. Poète, romancier et critique, il construit une œuvre habitée par la mémoire, l’exil et la question de l’appartenance. Depuis sa publication au Québec par les Éditions du Boréal, C’était ça ou mourir, en cours de traduction dans le monde entier, a rencontré un écho international exceptionnel. Un premier roman qui annonce une grande voix de la littérature contemporaine.

 

 

Avis :

Déjà plusieurs fois récompensé et traduit dans plus de vingt langues, l’écrivain haïtien installé au Canada Thélyson Orélien fait une entrée fracassante en littérature avec un premier roman aux phrases aiguisées comme des couperets. On y suit sur les routes de l’exil, dans la traversée d’une douzaine de pays, un professeur haïtien réduit à l’état de migrant anonyme et famélique, contraint de se délester de tout pour espérer sauver au moins sa vie.

Dans une ville de Port‑au‑Prince que plus rien ne protège des groupes armés et des gangs, la vie de Jonas Dorléon, professeur d’histoire‑géographie, bascule avec l’embrasement de son quartier. Arraché à son cadre familier, sa vie menacée, il doit se résoudre à la fuite, franchir une frontière, puis une autre, avancer malgré la faim, la fatigue, l’absence de papiers et le danger, partout indésirable et repoussé, tout entier ramené à la seule obsession de sa survie. Son odyssée au travers des deux continents américains le mêle à une humanité désespérée, migrants en transit et familles disloquées, dont la trajectoire souvent tragique conte la chronique de l'exil.

Le premier choc vient d’emblée de l’écriture. Dans un français entremêlé de créole haïtien, d’espagnol et de portugais, elle crépite en phrases sèches et mordantes, pimentées d’un franc humour noir, son rythme serré, ses mots sans apprêt et ses images fulgurantes le miroir de l’autre saisissement qui, à mesure que l’urgence fait de lui son jouet, accompagne le narrateur dans le terrifiant engrenage d’une dépossession virant implacablement à la déshumanisation. Se gardant de tout état d’âme ou épanchement psychologique pour s’attacher à la réalité brute des routes migratoires, loin de tout militantisme ou arrière-pensée politique, le texte puise sa force dans la seule avalanche des faits, leur narration à hauteur d’homme suffisant à leur insuffler le souffle romanesque qui manquerait à un simple documentaire.

Malgré quelques effets répétitifs, sa vigueur de plume, sa rigueur de narration et sa portée éthique font de ce premier roman l’une des propositions les plus marquantes de la saison, le plaçant d’évidence, s’il ne remporte entre‑temps quelque autre prix qui l’évincerait de la course, parmi les grands favoris du Goncourt 2026. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point.


Je me suis demandé : qu’est-ce qui fait qu’on reste dans un pays qui veut nous tuer à chaque virage ? Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas l’attachement. C’est juste qu’on ne sait pas où on pourrait aller. Jusqu’à ce que la mort monte dans notre bus et nous donne une claque. Une claque qui réveille, ou qui enterre.


Un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. Ce mardi-là, sous un soleil cruel, j’ai pris une décision de lâche – mais il faut être un peu lâche pour survivre dans un pays peuplé de braves déjà morts : j’irais vers la république voisine, vers la ligne, vers l’entre-deux. Pas parce que j’avais un plan, ni parce qu’on m’attendait là-bas. Simplement parce que j’avais entendu dire qu’on pouvait passer. Et que l’autre côté, même s’il ne voulait pas de moi, me le dirait proprement.


Voilà comment j’ai quitté Haïti : en marchant vers l’inconnu avec un sac presque vide, un slip de moins en moins propre, et le rire discret d’un homme qui n’a plus le luxe de faire des choix. Mais je n’étais pas encore un migrant. Seulement un fuyard de plus, un Haïtien parmi tant d’autres qui jouaient leur maigre destin à la roulette de l’ailleurs. On devient migrant plus tard, quand on comprend qu’il n’y aura plus jamais de retour. Cette certitude-là ne tombe pas d’un coup. Elle s’insinue. Elle travaille ton sommeil. Elle s’invite quand tu repenses à ta maison en tôle, à ta chaise en plastique toujours posée du même côté de la cour, à ton vieux voisin qui jurait qu’il ne partirait jamais, et que tu réalises que tout cela a disparu. Tu ne le reverras plus, sauf dans des rêves trop courts. Alors oui, j’ai quitté Haïti. Mais c’est Haïti qui a quitté le monde avant moi. Moi, je n’ai fait que suivre la direction des cendres. Et c’est peut-être pour ça que j’ai ri. Un rire bête, presque joyeux, celui d’un homme qui comprend enfin qu’on ne pleure pas sur des ruines quand on est devenu soi-même une ruine en marche.


La frontière entre Haïti et la République dominicaine, surtout à Jimaní, ce n’est pas une frontière. C’est un marché aux illusions. Une zone grise où l’identité est un vêtement qu’on peut retourner, salir, vendre, voler ou brûler. Là-bas, on est haïtien à 8 heures, dominicain à 8 h 10, étranger illégal à midi, et victime d’abus à 14 heures. Tout dépend de qui te parle, de combien tu donnes et de ce que tu es prêt à laisser derrière toi. 


Plus tard, elle m’a raconté son histoire : son mari, vendu par un passeur ; son fils, resté à Hinche ; son rêve d’acheter une machine à coudre pour ouvrir une boutique de couture à La Vega. Elle a ri en disant : « Les rêves, c’est comme les chemises qu’on repasse : ça se froisse dès qu’on les porte. »


Les étrangers, les touristes surtout, ne voient pas cette République dominicaine-là. Celle où la pauvreté s’étire comme un vieux drap troué. Ils voient les plages, les cocotiers, les buffets à volonté, les hôtels où les serveurs sourient même quand leurs poches sont vides. Ils voient un pays rieur, propre, ensoleillé. Une carte postale tropicale où tout semble parfait. Et pourtant, derrière les murs des resorts, derrière les palmiers, il y a d’autres visages : ceux des gens qui balaient le sable pour que personne ne voie la poussière. Qui dorment dans les baraques qu’on efface des brochures. Des gens qu’on appelle los haitianos (les Haïtiens) même quand ils sont nés ici. À Punta Cana, les Occidentaux boivent du rhum et se plaignent de la lenteur du Wi-Fi. À Santiago, des Haïtiens cassent des pierres pour construire des routes qu’ils ne pourront jamais emprunter sans risquer l’expulsion. Les uns nagent dans une piscine bleue, les autres se cachent des policiers en uniforme bleu. Deux mondes sur la même île. Deux soleils pour la même mer. Et moi, quelque part entre les deux, j’essayais de comprendre comment un pays pouvait être à la fois carte postale et purgatoire.
 
 
Les Occidentaux ne voient pas que le sourire est un camouflage, que derrière chaque rire il y a une fatigue millénaire. La République dominicaine vend du bonheur au kilo. Et nous, nous le fabriquons sans jamais y goûter. Parfois, je me dis que ce pays est une métaphore du monde. Il y a les plages pour les uns, les frontières pour les autres. Les cocktails pour les uns, les machettes pour les autres. Les chants pour les uns, les silences pour les autres.


Et j’ai compris tout de suite. Ce qu’il mettait en mots, ce n’était pas la peur de mourir – on l’avait tous déjà apprivoisée – c’était une peur plus radicale encore : celle de disparaître sans trace, de s’éteindre sans témoin, d’être rayé du monde sans même laisser une rature.


Rolando était déjà loin. Je ne connaissais ni son nom de famille ni son numéro de téléphone. Il ne m’avait laissé qu’une phrase : « J’espère que si on meurt je mourrai avant toi. » J’ai ruminé cette phrase longtemps. C’était une prière, un aveu, une claque. J’ai pensé : « Voilà pourquoi je dois continuer. » Les survivants doivent porter les récits des disparus.


Quand tu as passé des jours trempé jusqu’aux os, le simple fait de sentir de la chaleur dans ton corps, c’est une forme de miracle. Autour de moi, les visages se levaient. Tous avaient des yeux creusés, rouges, battus par la mémoire. Dans ce regard commun, cette fatigue universelle, je voyais aussi quelque chose d’autre : le besoin de raconter. C’est ce qu’on oublie souvent quand on parle de nous – les migrants, les réfugiés, les déplacés. On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa. Oui, c’est vrai. Nous voulons tout ça. Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous. 


C’est dans cet instant de corruption banale et de mensonge nécessaire que j’ai compris la grande leçon de la migration clandestine : les vrais papiers, ce sont tes nerfs. Pas ton acte de naissance, pas ton passeport. Juste ton sang-froid. Et moi, à ce jeu-là, j’étais en train de devenir un professionnel.


Un policier m’a posé une question banale : 
— ¿ Y tú, hermano, de dónde vienes ? (Et toi, frère, d’où viens-tu ?) 
J’ai hésité. Je ne savais plus si j’étais censé venir de Caracas, de Santiago ou de San Pedro de Macorís. J’ai répondu ce qu’il fallait : San Pedro de Macorís. Un mensonge de plus. Mais le plus dangereux avec le mensonge, ce n’est pas de le répéter, c’est de s’y installer, de finir par y vivre. Quand il ne sort plus seulement de ta bouche mais qu’il s’installe en toi. Tu dors avec lui. Tu avances avec lui. Il te tient la main comme un frère muet. Et un jour, tu te regardes dans une flaque d’eau – même pas dans un miroir, parce que ça, tu n’en as plus depuis des mois – et tu te demandes : « Suis-je encore moi ? » 
 
 
— CBP One, frè. Se sèl mwayen. Si ou pa gen randevou, ou pa pase. Ou mouri. (CBP One, frère. C’est le seul moyen. Si tu n’as pas de rendez-vous, tu ne passes pas. Tu meurs.) 
La frontière, aujourd’hui, ce n’est plus un mur. C’est une application. Une interface blanc et bleu. Des boutons. Des bogues. Des erreurs système. C’est ça, le futur de l’inhumanité. Alors je me suis procuré un vieux téléphone, acheté au comptant à un revendeur de la route, car sans téléphone, on ne passe pas. 
J’ai volé du Wi-Fi dans une église. J’ai menti au pasteur en disant que j’avais besoin d’envoyer un message à ma mère. Mais ce que je voulais, c’était ouvrir mon compte CBP One. Être humain ne suffisait plus. Il fallait avoir un identifiant. 
J’ai téléchargé l’appli. Ça a pris trois heures, parce que le Wi-Fi de Jésus n’est pas toujours à haute vitesse. Puis j’ai entré mon nom : Jonas Dorléon. Ensuite, mon visage. L’application a bogué. J’ai recommencé. Trois fois. Elle disait que ma tête ne correspondait pas à mes données. J’ai voulu protester, mais qui m’écouterait ? Une intelligence artificielle ? Un robot qui n’a jamais connu la chaleur d’un bidonville ? Finalement, j’ai réussi à enregistrer mon profil. Puis, j’ai attendu. 
Tu crois que tu attends une notification, mais en vérité, tu attends ton destin. Tu regardes ton écran comme on scrute une porte fermée à double tour. Tu rafraîchis la page toutes les cinq minutes. Tu actualises ton malheur. Tu espères un message, une couleur, un « vous avez un rendez-vous » tombant comme la manne dans le désert. Le matin, tu ouvres l’appli avant même d’ouvrir les yeux. Le soir, tu pries ton téléphone comme si c’était Dieu en personne.


— You’re good. Step over. (C’est bon. Passe de l’autre côté.) 
Et j’ai franchi la grille. Comme un voleur qu’on accepte au banquet. Comme un naufragé qui arrive à bord d’un bateau de croisière. 
Je suis entré. 
Pas aux États-Unis. Non, pas encore. Mais dans l’antichambre du pays. Et alors, pour la première fois depuis longtemps, j’ai respiré sans écran. 
Mais même après être passé, je n’ai jamais supprimé CBP One de mon téléphone. Elle fait partie de moi maintenant, cette appli maudite. C’est le souvenir de l’attente, de la peur, du contrôle. C’est le témoin de ma transformation en code-barres humain. La preuve que, dans ce monde moderne, même la misère a besoin d’un identifiant. 
CBP One, ce n’est pas qu’une appli. C’est un miroir qui reflète ce que nous sommes devenus : des suppliants connectés. Et moi, Jonas Dorléon, migrant, professeur, poète de pacotille, j’ai été scanné, validé, géolocalisé. 
Mais jamais libéré.


Certains étaient déjà passés, d’autres attendaient encore leur miracle CBP One. Et tous racontaient la même chose : les humiliations à la frontière, les crachats, les insultes voilées derrière les sourires en plastique des douaniers trumpistes. Un des membres du groupe, un professeur haïtien comme moi, s’était entendu dire : « We don’t need your kind of intelligence here. » (Nous n’avons pas besoin de ton type d’intelligence ici.) Comme si penser constituait un crime. Comme si l’éducation était suspecte dans un corps noir. 
Même si le commentaire ne s’adressait pas à moi, ça m’a blessé. Pas à cause de l’insulte proprement dite – j’y étais habitué –, mais parce que ceux qui humiliaient étaient habités par une ignorance triomphante, crasse, assumée. Ils n’avaient même pas besoin d’un argument, leur haine suffisait. Elle leur tenait lieu de preuve. Et ça, c’est plus dangereux qu’un fusil : c’est une idéologie sans pensée, un feu qui brûle même sans bois.


Dans le métro, un jour, j’ai vu une pub de la SPCA. La photo d’un chien abandonné, avec en dessous : « Même les oubliés méritent une deuxième chance. » J’ai souri tristement. Ici, on pleure pour un chien, mais on soupçonne l’étranger. Un chien recueilli est une belle histoire. Un réfugié accepté est une charge budgétaire. 
 
 
Un soir, à la télévision, un commentateur a lancé d’un ton assuré, presque distrait : « Tous les demandeurs d’asile ne sont pas de vrais réfugiés. Certains profitent du système. » Le mot m’a heurté comme une pierre. Profiter. J’ai senti ma salive se coincer dans ma gorge, mon souffle hésiter. Profiter de quoi, exactement ? De l’exil ? De l’attente ? De cette vie suspendue où chaque geste doit être justifié ? Je me suis demandé s’il savait ce que c’était que de vivre sans pays. S’il mesurait le coût intime de l’aide qu’on reçoit quand on a déjà été professeur, citoyen, homme debout. S’il avait déjà vendu ses chaussettes pour tenir une semaine de plus. S’il avait dormi sous un camion. Traversé une jungle. Transporté ses morts dans un sac plastique. 
Non. Il ne savait pas. Mais il parlait, il parlait. Et moi, je me taisais. J’étais protégé du danger, mais pas de l’ignorance. 


 

dimanche 31 août 2025

[Fortier, Dominique] Quand viendra l'aube

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Quand viendra l'aube

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2022 (Alto)

Pages : 104

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au cours d’un été d’orages et de tempêtes suivant la disparition de son père, Dominique Fortier tient un carnet où elle explore le pouvoir des souvenirs à nous survivre et à élargir le réel. Elle recense autour d’elle les mystères grands et petits jalonnant nos existences : le fleuve qui coule à l’envers, des oiseaux qui parlent, le brouillard qui se dissipe comme un rideau se déchire, une montre à moitié cassée et assez de questions pour durer toute une vie.

Quand viendra l’aube convoque les voix de François Villon, d’Emily Dickinson et de Rebecca Solnit pour illuminer le deuil. Dans ces pages intimistes, l’auteure des Villes de papier et des Ombres blanches livre un bouleversant témoignage où chatoient mille et une nuances de bleu, couleur de la nostalgie, du manque et du ciel avant le lever du soleil, lorsque les ombres s’estompent et que les fantômes se révèlent pour ce qu’ils sont : des souvenirs qui refusent de mourir à leur tour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dominique Fortier construit depuis une quinzaine d’années une oeuvre singulière, au confluent de l’Histoire et de l’imaginaire. Son premier roman, Du bon usage des étoiles, a reçu le prix Gens de mer du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, alors que Au péril de la mer a été couronné par le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016. Les villes de papier, une plongée dans l’univers de la poète Emily Dickinson, lui a valu le Prix Renaudot essai en 2020 et a été traduit dans une dizaine de langues. Les ombres blanches est son sixième roman.

 

 

Avis :

Si Dominique Fortier a consacré deux livres à Emily Dickinson, c’est que, leurs écrits en attestent, les deux auteurs partagent le même rapport au monde ; la même sensibilité à ses infinies nuances, les plus infimes et fugaces soient-elles ; la même capacité à laisser leurs impressions et leurs sensations sourdre, habillées de mots, pour prendre la forme de fragments de texte aussi délicats que des ailes de papillons. Comme d’autres collectionnent les lépidoptères ou confectionnent des herbiers pour conserver le fragile et l’éphémère, toutes deux capturent les instantanés de leur vie pour leur offrir un abri de papier, et, du même coup, se sauvegarder elles-mêmes.

C’est ainsi que, faisant sienne l’analyse d’un préfacier d’Emily Dickinson :  « Ils montrent, ces poèmes, que ce que l’on appelle poésie est une chose extrêmement rare, et vitale. Quelque chose dont on ne peut se passer pour vivre. Et qui aide à mourir », Dominique Fortier mentionne le pouvoir protecteur et consolateur des mots et de l’écriture, eux qui, depuis la mort de son père, l’aident à se reconstruire et à apprivoiser l’absence. Ecrit dans la parenthèse des aubes d’un séjour en bord de mer, en ces instants où, comme le rêve et le réel, comme le deuil et l’écriture, le ciel et l’océan s’épousent en un trait de lumière encore évanescente à l’horizon, ce court texte assemble ses fragments comme autant de parcelles des émotions de l’auteur, miroitant doucement en ces moments suspendus où la vie prend le temps de se poser et l’âme de s’apaiser.

Semblable au chuchotement têtu des vagues émergeant de l’obscurité mourante, le murmure persistant des mots surgis de l’invisible convoque avec poésie ces mille choses à la fois minuscules et si grandes qui pavent notre existence – souvenirs précieux, modestes moments de bonheur et de communion avec nos êtres chers ou avec la nature –, mais aussi la littérature, au gré de références – de Ronsard à Emily St John Mandel, en passant par William Faulkner, Ferdinand Pessoa ou Marie Darrieussecq – éclairant la nuit comme une constellation d’étoiles.

Très intime, le récit n’est jamais triste. Contemplatif et apaisé, il s’illumine de ces moments de grâce, ici souvent littéraires, qui vous réconcilient avec la vie et son inéluctable fugacité. Difficile de ne pas penser au somptueux Le roitelet de Jean-François Beauchemin, plus philosophique et moins littéraire dans ses références, mais si semblable en esprit. Si cet autre auteur québécois nous offre lui aussi une méditation, peut-être plus aboutie, sur la vie et sur la mort, insistant sur l’étrange cohabitation du corps et de l’âme, sur la puissance consolatrice des liens affectifs et sur les impressionnantes perfections de la nature, Dominique Fortier, en amoureuse des livres qui, de son propre aveu, se pense lectrice avant de se percevoir écrivain et laisse le sens sourdre des mots plutôt que l’inverse, nous enchante plus particulièrement des magnificences poétiques de sa plume et de son érudition littéraire. (4/5)

 

 

Citations :

La pluie sur la fenêtre ce matin brouille la route, la plage et l’océan comme dans une toile pointilliste, morcelant le paysage en mille éclats chacun gros comme une gouttelette. La grève est déserte sauf pour quatre promeneurs intrépides qui avancent contre le vent, de l’eau jusqu’aux chevilles, l’air de naufragés. Les vagues se succèdent, échevelées, pressées de gagner la terre ferme, comme si elles allaient y faire autre chose qu’éclater et disparaître.


Tous ces livres qu’on n’a pas encore lus : autant de continents à reconnaître.


Sentant ses forces décliner, il avait fait promettre à ma mère qu’elle ne ferait pas même paraître d’avis de décès dans les journaux, et elle a respecté ses dernières volontés. Il est disparu comme tombe un arbre dans une forêt où personne n’est là pour entendre : dans un silence assourdissant, un fracas muet, privé d’écho.


Si l’on en croit Boris Cyrulnik, quiconque a côtoyé la mort est condamné à la poésie. Notre mort marche à nos côtés, nous connaissons son visage aussi bien que le nôtre. À certains êtres, elle n’apparaît que dans le grand âge, à d’autres c’est à l’occasion d’une blessure ou d’un accident, lors de la disparition d’un proche. Pour ma part, je n’ai pas de souvenir où elle ne m’accompagne. On entend souvent parler de l’insouciance de l’enfance ; je ne sais pas ce que ces mots veulent dire. D’aussi loin que je me souvienne, ma mort est là.


Je ne pense sans doute pas comme il faut, mais chez moi les mots et les idées ne se présentent jamais séparément ; je n’ai jamais, avant d’écrire, une idée, même floue, même incomplète, de ce que je m’apprête à dire. L’idée apparaît après, une fois que les mots l’ont incarnée. Pour être tout à fait exacte, elle naît probablement en même temps que les mots qui la nomment et sans lesquels elle ne prendrait jamais corps, mais je n’ai pas réellement conscience de participer ni même d’assister à cette naissance, je ne peux que la constater a posteriori, parfois avec une légère surprise, comme si cette idée avait été énoncée par quelqu’un d’autre. Il n’y a pas d’abord une abstraction que le langage viendrait rendre visible ou intelligible ; c’est le langage même qui pense.
Ce que cela veut dire, je crois, c’est que je suis une lectrice bien avant d’être une écrivaine.


William Faulkner :
Écrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d’un bois. Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre.


La littérature, écrivait Fernando Pessoa, est la preuve que la vie ne suffit pas. C’est une sorte d’ailleurs absolu, qui n’existe que par ce caractère d’altérité par rapport au présent et au réel auxquels nous sommes enchaînés, et procède à parts égales du souvenir et du rêve. Les livres existent parce que nous avons, pour vivre, farouchement, férocement besoin de la force souveraine – de l’absolue faiblesse – de quelque chose qui n’existe pas.

 

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