Affichage des articles dont le libellé est Sens de la vie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sens de la vie. Afficher tous les articles

samedi 2 mai 2026

Critique : "La longue vie" de Valentin Retz | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La longue vie" de Valentin Retz


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La longue vie

Auteur : Valentin RETZ

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782073115416  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un biologiste, un prophète et un écrivain se croisent à travers le temps. Ils se posent tous les trois la question de la vie éternelle : est-il possible de ne pas mourir ?
Entre le protocole scientifique, la foi religieuse et l’extase de la littérature, quelle est la solution ?
À travers un entrelacement qui démultiplie les possibilités féeriques de la fiction, ce roman met en scène le délire contemporain de la science et nous embarque jusqu’au mont Athos, sur les pas des premiers chrétiens.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Valentin Retz est romancier. Il a notamment publié, aux éditions Gallimard, dans la collection "L'infini", Noir parfait (2015) et Une sorcellerie (2021).

 

Avis :

Dans la veine métaphysique qui traverse son œuvre, Valentin Retz confronte trois figures – un scientifique, un croyant et un écrivain – à la question du temps et de la finitude. S’appuyant sur des références à la physique contemporaine, notamment l’idée d’un univers où les instants coexistent, le roman explore la possibilité d’une existence affranchie de la chronologie ordinaire. À cette dimension spéculative se mêlent une méditation spirituelle et une réflexion sur la puissance transformatrice de l’écriture, qui permettent à l’auteur d’interroger la manière dont les sociétés modernes conçoivent leur rapport au temps et réduisent le champ accordé à une véritable profondeur intérieure.

Le récit se déploie à travers trois trajectoires distinctes mais étroitement liées. Le scientifique, engagé dans la recherche d’un moyen d’inverser le vieillissement cellulaire, incarne la tentation de dépasser biologiquement la mort. Le croyant vit dans l’attente d’un accomplissement spirituel susceptible de donner sens à l'existence humaine. L’écrivain, quant à lui, mise sur la création littéraire pour atteindre une autre forme d’éternité. Ces voix parallèles, chacune avec sa logique propre, entrent en résonance et dessinent un ensemble traversé par une même interrogation : comment habiter le temps sans en être prisonnier. 

Ambitieux dans son projet – faire cohabiter, au sein d’une même fiction, les langages de la science, de la spiritualité et de la littérature – Valentin Retz orchestre un dialogue soutenu entre ces registres, qui se répondent ou se contredisent pour éclairer différentes facettes de la condition humaine. Les spéculations biologiques, les interrogations théologiques et les méditations sur l’écriture alimentent une pensée en mouvement, qui circule librement entre savoirs et imaginaires tout en préservant la continuité de la trame romanesque. Exigeant et parfois déstabilisant, mais d’une virtuosité certaine dans sa manière d’allier profondeur conceptuelle et maîtrise narrative, le roman maintient une cohérence remarquable tout en brouillant les frontières entre réflexion et invention. Une fois l’étonnement initial dissipé, se révèle une méditation métaphysique qui invite à renouer avec une intensité spirituelle que le monde contemporain, absorbé par ses logiques techniques, tend à reléguer loin de ses préoccupations.

Capable de faire dialoguer des registres hétérogènes sans jamais perdre de vue l’exigence d’une pensée cohérente, ce livre séduit moins par la puissance de son intrigue que par l’ampleur de sa pensée et la précision de son architecture conceptuelle. La fiction sert avant tout ici de tremplin à une réflexion sur le temps, la mort et l’immortalité qui, entre rigueur spéculative et virtuosité formelle, semble s’insurger contre l’appauvrissement de notre horizon intérieur et rappeler la nécessité d’une interrogation plus profonde sur ce qui fonde l’existence humaine. (4/5)

 

Citations :

Car enfin, tout à coup, j’ai murmuré : « Les écrivains sont des voix qui résistent à la mort. » Et ce faisant, l’idée s’est imposée dans mon esprit que n’importe quel écrivain, lorsqu’il écrit sans faux-semblants, s’évertue à rejoindre un point spécial à l’intérieur du langage ; comme si ce point d’intensité à l’intérieur du langage était capable réellement de préserver, malgré la mort, quiconque y inscrirait sa voix, son œuvre et même une part de sa personne. Or, dans le mouvement de cette idée, j’ai brusquement appréhendé ce qui reliait ma propre histoire avec les histoires respectives de Nikopol et d’Apollos. Et cela, je l’ai vu en quelque sorte du dehors, comme si j’étais moi-même le personnage d’une narration : un écrivain occupé, tel qu’il y en a toujours eu, à rechercher le point secret de la parole, le point d’immortalité, quand Nikopol cherchait, lui, la formule scientifique de l’éternelle jeunesse, et qu’Apollos espérait, de son côté, la venue du Royaume, qui n’est rien d’autre qu’une vie sans fin en communion avec le Père de l’univers.


À cette occasion, en effet, j’ai assisté à une scène pour le moins étonnante, laquelle, mise en rapport avec les précédentes, m’aura donné l’intuition que d’improbables trous de verre relient entre eux les différents moments du temps ; autrement dit, qu’il existe des passages permettant de contourner la loi d’airain qui ordonne le passé, le présent et l’avenir. Mais attention, ce dont je parle n’a rien à voir avec un voyage temporel, tel qu’on l’imaginerait de prime abord. Il ne s’agit pas d’utiliser quelque machine construite savamment pour circuler d’une époque à une autre à la manière de H. G. Wells. Non, ici, le décor ne change pas, c’est le sujet qui se transforme. Car l’être humain n’évolue pas à l’intérieur du temps à la manière d’un objet qui se déplace dans l’espace. Voilà ce que j’ai appris. D’ailleurs, l’être humain n’évolue pas du tout à l’intérieur du temps. Au contraire, c’est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. Ce qui signifie, entre autres choses, qu’il est possible d’expérimenter par avance l’être réel que nous ne sommes pas encore, mais que nous deviendrons dans le futur ; le temps formant, comme je l’ai déjà dit, un bloc indivisible de moments simultanés.


Car enfin le décalage temporel entre la parution du livre et le moment où j’avais rédigé les pages dans lesquelles Démocrate évoquait ce même livre, eh bien, ce décalage effilochait devant mes yeux la trame de la réalité. Comment comprendre, en effet, qu’une œuvre dont j’ignorais tout soit apparue dans mes propres écrits ? Cela signifiait-il que le futur pouvait faire irruption dans le présent par le biais de la fiction ? Que l’écriture prophétisait à sa manière, ou plus encore, engendrait le réel ?



Car de nouveau s’est imposée la sensation d’être moi-même le personnage d’une histoire, comme ç’avait été le cas une première fois il y a des mois dans le jardin du Luxembourg, à cette seule différence qu’aujourd’hui je comprenais que cette histoire s’écrivait avec l’encre de la réalité. Il faut dire qu’autour de moi chaque élément me semblait revêtu d’une signification métaphorique, voire romanesque, le moindre bruit de clef, le moindre claquement de porte, le moindre geste entraperçu. Et qui plus est, ces éléments mis bout à bout me paraissaient former une œuvre dans laquelle chaque être humain avait son rôle particulier. Comme si la vie n’était rien d’autre qu’un refus ou une acceptation de notre place à l’intérieur de l’œuvre elle-même. Comme si nous étions tous des personnages d’un grand livre, Le Livre des destins et des ambiguïtés ; et que la liberté consistait uniquement à se connaître et à s’aimer tel que l’Artiste de génie, l’Écrivain supérieur qui nous faisait interagir, avait toujours désiré que nous soyons en vérité.

 

mercredi 16 avril 2025

[Cheng, François] Une nuit au cap de la Chèvre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une nuit au cap de la Chèvre

Auteur : François CHENG

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 80

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Sachant son goût pour la solitude, une lectrice a offert à François Cheng un séjour dans une maison située sur le Cap de la Chèvre, pointe sud de la presqu’île de Crozon.
Seul au bout du monde occidental – lui qui vient de l’Extrême-Orient –, réveillé vers minuit par le bruit de la mer, il sort par cette nuit de pleine lune.
Il plonge alors dans une méditation sur la Vie, la Mort, l’Univers, et (dans une seconde partie) sur son propre destin de poète « orphique » - avec une vingtaine de poèmes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

François Cheng, de l’Académie française, est à la fois poète (Entre source et nuage, 1990 ; Le Livre du vide médian, 2004), romancier (Le Dit de Tianyi Prix Femina 1998, L’Éternité n’est pas de trop, 2002) et essayiste (Cinq méditations sur la beauté, 2006, L’un vers l’autre, 2008, Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie, 2013, Assise, 2014). Il a publié De l’âme en 2016.

 

Avis :

A la pointe extrême de la Bretagne, le cap de la Chèvre est l’un de ces bouts du monde, battus par les éléments, qui vous rappellent votre fragilité et votre finitude. Presque centenaire et donc aussi à l’extrémité de sa vie, François Cheng y a passé une nuit à méditer dans le fracas des vagues et la lumière de l’immensité étoilée. Il en tire un ouvrage lumineux où, bouleversant d’humilité, il revient pudiquement sur son parcours et partage, en toute simplicité, ses réflexions sur la vie, le mal, l’univers, la mort et son destin de poète.

Sobre et limpide, la prose agrémentée de quelques vers de cet académicien venu d'Extrême-Orient n’a besoin que de très peu de pages pour exprimer l’essentiel. Face à l’immensité du cosmos, le vieil homme pense la mort comme une nécessité au renouvellement de la vie qui, puisque comptée sur cette terre, n’en prend que plus de prix, « nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements. » Toutes uniques, « les vies sur terre ne sont pas des poignées de sable jetées au vent », elles font partie d’un équilibre naturel où «  rien ne se perd et tout se féconde ». Et si le Mal « rendu possible par l’intelligence et la liberté dont nous jouissons » menace parfois « l’ordre de la Vie même », c’est le don sans réserve de l’amour, incarné notamment par le Christ, qui représente le véritable salut.

Vient alors naturellement la question du sens de la vie. Revenant sur son parcours, marqué par les guerres sino-japonaises, les guerres civiles et l’exil, il se souvient que, être en perdition, c’est la poésie qui l’a sauvé, plus précisément sa tradition orphique au travers notamment de Dante et de Rilke, mais aussi taoïste avec les chants de Qu Yuan, poète du IVe siècle avant notre ère encore commémoré en Chine lors du Duan-wu, la troisième plus grande fête du pays après le Nouvel An et la fête de la Lune. Et, tandis qu’à ses questionnements métaphysiques répond une philosophie rédemptrice et palingénésique, François Cheng de se sentir investi d’une mission : « accompagner toutes les âmes espérantes par son chant », son acte d’amour à lui pour les aider à traverser « les épreuves que comporte l’aventure de la Vie. »

Un texte magnifique, reflet d’une sagesse et d’une profondeur touchantes d’humilité et de générosité, pour nous rappeler, à l’instar d’André Malraux, qu’« une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie ». (4/5)

 

Citations :

Que de fois pourtant, face à la sublime scène d’un soleil levant ou d’un couchant, nous pouvons nous dire : « Cela est sublime parce que nous, humains, l’avons vu. Sinon tout serait en pure perte, tout serait vain. » Je prends soudain conscience que nous sommes, à notre niveau, l’œil ouvert et le cœur battant de cet univers. Si nous sommes à même de penser l’univers, c’est que véritablement il pense en nous.


Que l’univers créé vaille d’être célébré, c’est l’évidence. Que la Vie vaille d’être révélée, c’est l’évidence aussi. La Vie foisonnante, enivrante, provocante, exaltante, à la fois joyeuse et tragique, avec ses envols parmi les nues, ses êtres qui tentent de survivre au fond du gouffre, ses douleurs étouffées, ses émotions tues, sa part invisible et transfigurante qui se prolonge au-delà de la mort. Le poète digne de ce nom reçoit mission non seulement de dire, mais d’accompagner toutes les âmes espérantes par son chant. Il ne doute pas que si les humains sont reconnaissants au Créateur de les avoir créés, le Créateur, lui, sait gré aux humains de prendre en charge les épreuves que comporte l’aventure de la Vie.


Disons sans tarder que la Mort n’est nullement une force extérieure qui viendrait anéantir le processus de la Vie. Elle résulte d’une loi imposée par la Vie elle-même afin que la Vie puisse se renouveler et se transformer. C’est la Mort qui fait que la Vie est vie, en nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements. Tapie au creux de notre conscience, elle est la part la plus intime, la plus personnelle de notre être. Elle rend tout unique dans notre existence, unique chaque minute de notre temps, unique chaque acte de notre entreprise, unique notre existence. Elle se révèle ainsi le moteur le plus dynamique de ce que nous faisons. Elle confère, en fin de compte, une valeur inaliénable à chaque vie : ainsi Malraux a-t-il pu dire qu’apparemment une vie ne vaut rien, et que pourtant rien ne vaut une vie.


Entre eux, entente à demi-mot,                                             
Sans que le mot entier soit dit.                                             
Un jour pourtant, l’un le dira,                                            
Quand l’autre ne sera plus là


Le poète orphique apprend donc à devenir pur réceptacle. Devant porter dans sa chair les destins singuliers des autres, dont tant sont tragiques, il s’engage dans un processus où il se dépouille toujours davantage de lui-même. Son chant s’amplifie de cris étouffés venus de partout et qui composent l’immense pitié terrestre. Un grand nombre d’êtres m’habitent à présent, les hommes à l’esprit droit dont j’ai partagé passion et quête, les femmes à l’âme élevée qui sont pour moi des envoyées du Divin. D’eux je connais aussi bien les désirs, les élans, les accomplissements, que les épreuves et les souffrances. M’ayant poussé à creuser jusqu’au tréfonds les mystères de l’âme humaine, ils ont grandement contribué à faire de moi ce que je suis ; ils participeront, au-delà de la mort, de ce que je serai.


 

lundi 28 octobre 2024

[Navarro, Mariette] Palais de verre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Palais de verre

Auteur : Mariette NAVARRO

Parution : 2024 (Quidam)

Pages : 142

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Après plusieurs années de « bons et loyaux services », Claire découvre qu’elle ne fait plus corps avec son milieu professionnel. A force de décalages infimes, de langage trahi jour après jour, elle n’est plus dans le même mouvement que ceux qui l’entourent, elle s’est détachée des valeurs jusqu’alors les siennes. Dans un sursaut, elle monte sur le toit de l’immeuble où elle travaille et fait l’expérience de la liberté au moment même de cette rupture.
En écrivant au plus près des sensations d’une femme en route vers une indépendance radicale, Mariette Navarro réaffirme, après Ultramarins, son goût pour le pas de côté et la dérive dans une langue qui happe et envoûte.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Mariette Navarro est née en 1980. Elle est dramaturge et intervient dans les écoles supérieures d’art dramatique. Depuis 2016, elle est directrice avec Emmanuel Echivard de la collection Grands Fonds des éditions Cheyne, où elle est l’auteure de deux textes de prose poétique,  Alors Carcasse (2011, prix Robert Walser 2012), Les Chemins contraires (2016). Et chez Quartett de 2011 à 2020, des pièces Nous les vagues suivi de Célébrations, et de Prodiges, Les Feux de poitrine, Zone à Etendre, Les Hérétiques, Désordres imaginaires. Ultramarins est son premier roman.

 

 

Avis:   

D’abord Ultramarins, maintenant Palais de verre : les deux romans de Mariette Navarro ont en commun une héroïne – l’une commandante de cargo, l’autre employée dans une grande tour de bureaux – depuis si longtemps attachée à se plier aux exigences de son métier qu’elle est la première surprise de constater un beau jour, la chose s’étant imposée d’elle-même, sans tambour ni trompette, laissant simplement dans son sillage un sentiment d’étrangeté soudaine, qu’une rupture s’est à un moment donné produite, qui la désolidarise d’un univers professionnel où elle ne se reconnaît plus.

Est-ce plus fort encore d’avoir dû batailler double, l’une pour s’imposer dans une profession masculine, l’autre pour s’élever socialement loin de sa province et de son milieu modeste ? Toujours est-il qu’après tant d’efforts vers un objectif débouchant finalement sur les aliénations grandissantes de professions absurdement devenues aussi insensées que brutales et déshumanisantes, est arrivé sans qu’elles s’en rendent compte le point de non retour. Symbolisée par le brouillard en mer ou par la tornade s’abattant sur la ville, la rupture n’attend pas la prise de conscience du protagoniste tout à sa lutte pour rester en trajectoire. C’est comme un glissement qui s’opère, le passage ni prémédité ni contrôlé – le personnage subit sa bifurcation sans l’avoir jamais décidée – vers une nouvelle dimension perçue pleine d’étrangeté et restituée par une atmosphère flirtant avec l’absurde et l’onirisme, le tout dans un profond sentiment d’isolement et de confusion.

Entre le « je » monologué de la narratrice dont la sortie de rang s’incarne métaphoriquement au travers de la trappe par laquelle elle se hisse sur le toit de l’immeuble pour une nuit de méditation hors du monde, et la rumeur du « nous », l’ensemble indistinct des collègues qui, nous indiquant au passage son prénom à elle, Claire, se souvient avec inquiétude d’un autre employé mené au suicide par l’ostracisme dicté à son égard par leur organisation, jamais aucun dialogue ne s’établit. Et, dans une juxtaposition, étudiée jusque dans le moindre mot pour accentuer le sentiment d’étrangeté, d’isolement et de dérive, de scènes volontairement génériques où chacun se reconnaîtra – on ne saura jamais le métier de Claire mais on en retiendra ce que la majorité des employés vivent au bureau –, l’on voit le personnage, pris dans un tourbillon de désarroi et de violence évoquant de manière originale et poétique le burn-out, prendre conscience qu’il est, déjà et malgré lui, coupé sans retour de ses anciens semblables, partis sans lui plus loin sur leur chemin. Est-ce un drame ? Peut-être pas, car après la décomposition et le deuil vient le temps de la recomposition, du mouvement et de l’espoir.

Habile à modeler la forme pour mieux épouser le fond, Mariette Navarro aime nous glisser dans des sortes de failles spatio-temporelles. Jouant de l’étrangeté pour nous dérouter dans tous les sens du terme, ses textes sont des invitations poétiques au pas de côté en même temps que de petits bijoux de maîtrise littéraire. (4/5)

 

 

Citations :

La tornade crie, et son mugissement continu fait courir des frissons le long de notre dos. (…)
Pourquoi crie-t-elle ? Nous ne savons pas de quoi elle nous accuse. Nous n’avons rien fait, nous sommes du bon côté du monde et affirmons le droit de ne rien vouloir d’autre.
Voilà ce que nous ne raconterons jamais. Il y a des tunnels creusés dans nos ventres, qu’une nuit de vent révèle. Nous faisons, alors, la seule chose que nous savons faire : conjurer la violence de l’existence en l’ignorant.


On passe sa vie d’adulte à se protéger du froid mordant et de la rosée intempestive. On organise sa carrière pour la seule assurance d’un alignement de tuiles au-dessus de la tête, de quelques parois pour arrêter le vent.


Seulement, je ne sais pas ce qu’on fait juste après la désertion. Me voilà bien embarrassée. C’est là, d’habitude, que s’arrêtent les histoires que je lis. Tout est toujours contenu dans la suspension, dans un « après » ouvert et lumineux. Mais à quoi ressemblent nos visages le lendemain d’un coup d’éclat ? Quels sont les premiers pas pour reprendre sa marche, quand on a réussi à renverser son univers ?
Il doit bien y avoir de petites étapes, banales comme des compromissions, après la seconde d’héroïsme : une fois la photo prise les bras écartés, triomphants, une fois vociféré l’hymne à la liberté, il doit bien y avoir un relâchement, un flottement. Une minute où on se sent un peu bête. Un assaut des injonctions primaires : manger, uriner. Et puis des décisions sans bravoure à prendre : ouvrir des portes, descendre des escaliers, monter dans des ascenseurs, longer des trottoirs et partager le métro avec des foules.
Je suis sûre que la plupart de nos trajectoires restent inchangées, même après la bifurcation, et qu’on n’élargit pas tant que ça le cercle de nos existences.
Je me demande aussi avec quel corps on entre dans la liberté.


Mon parcours, évidemment, est à l’image de cette trappe. Une erreur d’ouverture. Un accident dans la circulation des corps et des esprits.
Je suis entrée dans ce métier comme par effraction, et aujourd’hui je veux emprunter une sortie qui ne m’est pas permise.


J’aurais dû savoir lire le danger dans les yeux de mes proches. Derrière la fierté – j’étais le premier Poucet de la lignée à chausser des bottes de sept lieues ! –, j’aurais dû voir le léger reproche, la mise en garde contre ma démesure. J’ai été cette enfant qui bascule en pensant cavaler, sur un cheval de bois manquant de se renverser pour de bon. Je suis allée le plus loin possible d’un côté comme de l’autre du grand écart social, avec, à chaque fois, un vertige immense à l’idée du chemin parcouru. Et malgré ça, est-ce que j’ai seulement avancé d’un millimètre ?


J’ai traversé les murs et vu ce qu’il y avait de l’autre côté, et cela ne m’a pas crevé les yeux ni cousu les lèvres, non, car il n’y a ici aucune grandeur mythologique. J’ai vu de l’autre côté de la barrière de mon monde – le côté dont je rêvais, et pour lequel j’ai travaillé si fort. Et cela, simplement, m’a accablée.
 
 
Je ne sais plus lors de quelle bascule ça a commencé, exactement.
Quelque chose s’est accéléré. C’était après les élections et de nouvelles modifications dans notre hiérarchie. Les instructions se sont mises à changer de nature. Notre temps ne devait plus servir qu’à rendre des comptes, qu’à réécrire nos gestes dans de longs dossiers pour en justifier chaque choix, et à faire le tri, entre nous, puis entre tous les autres.
Nous avons été quelques-uns à mollement réagir. Le coup de couteau d’une idée trop grossière a provoqué quelques remous.
Et puis nous avons plié, avalé la couleuvre, nous nous sommes tus en attendant de nous habituer. Nous avons rejoint la majorité silencieuse. Nous nous sommes accoutumés aux théories imposées, présentées comme indispensables, et contraires à nos convictions. Nous avons progressivement oublié que nous nous tenions penchés, tordus, à nous en rendre malades.
Nous avons suivi la pente, dont on sait qu’elle est hostile aux uns et favorable aux autres. J’imagine que nous espérions sauver un peu de notre peau.


(…) il est impossible que je sois la seule à me poser la question de mon adhésion, de ma présence entre ces murs. De plus en plus de personnes refuseront le dessin du labyrinthe, chercheront la liberté dans une autre dimension, et regarderont, incrédules, le décor d’une époque où se faisaient et se défaisaient des carrières illusoires.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 7 mars 2019

[Villemus, Philippe] Dix jours d'humanité






Je n'ai pas aimé

Titre : Dix jours d'humanité

Auteur : Philippe VILLEMUS

Editeur : Papillon Rouge

Parution : 2014

Pages : 288









Présentation de l'éditeur :   

Le narrateur de ce récit, ancien patron d’une grande marque de luxe mondiale, est victime une nuit d’un terrible accident cérébral. Il va découvrir l’univers des urgences, des soins intensifs et des rituels hospitaliers. Ce séjour brutal le plonge alors dans une réflexion inattendue sur le sens de la vie, la mort, l’amour. Va-t-il s’en sortir ? Le ressassement qui l’étreint dans sa chambre fait ressurgir en lui la nostalgie du paradis perdu de l’enfance, la vanité du pouvoir et de l’ambition. Dans la lutte contre la maladie, ses pensées le ramènent à des scènes tragiques ou poignantes, où l’on croise des victimes, des héros, des gens simples, Liliane Bettencourt, l’hôtel newyorkais de Dominique Strauss-Kahn, des PDG acariâtres, des mannequins, des parents, des amis, la peur, la souffrance, l’espoir, la douceur. En un mot : l’humanité. Un livre d’amour, exceptionnellement émouvant, qui nous rappelle l’extrême fragilité de la destinée humaine, et dans lequel chacun se retrouvera. 


Un mot sur l'auteur :

Né en 1961, Philippe Villemus est un expert en matière de stratégie, de marketing et de communication. Il conjugue un savoir académique de haut niveau (diplômé de l'ESCP, docteur de l'université en marketing, chercheur) à une expérience professionnelle de haut dirigeant dans les plus grands groupes internationaux, tant en France qu'à l'étranger : responsable nouveaux produits dans le groupe Colgate-Palmolive, directeur marketing dans le groupe M&M's-Mars, directeur marketing-ventes de la Coupe du monde de football 1998, président de L'Oréal luxe Italie, président monde de Helena Rubinstein (groupe L'Oréal). Il est aujourd'hui professeur-chercheur au groupe Sup de Co Montpellier, chroniqueur, conférencier, consultant et auteur d'une quinzaine d'ouvrages.

Ses recherches et ses ouvrages portent sur les stratégies de croissance et le marketing des entreprises. Il étudie aussi les pratiques de management et certains problèmes économiques comme les délocalisations ou la valeur du travail, ainsi que les aspects économiques et anthropologiques des sports.

(Sources : Librairie Eyrolles, Wikipedia)

 

 

Avis :

Ancien cadre dirigeant de L'Oréal reconverti dans l’enseignement et la formation en entreprises, l’auteur est victime une nuit d’un AVC. Emmené aux urgences par les pompiers, il est hospitalisé dix jours. Il relate son expérience de l’hôpital : les soins, mais aussi ce qui lui est passé par la tête pendant ces jours de vie suspendue.
  
Si le début du récit m’a harponnée dès les premiers mots par la panique et le sentiment d’urgence qui l’imprègnent, j’ai ensuite été profondément déçue au fur et à mesure que je m’enlisais dans l’ennui et l’agacement. Tandis que, sans le moindre humour, l’auteur ne nous épargne aucun de ses grands et petits malheurs d’hôpital, y compris son combat avec le pistolet et les laxatifs, ses réflexions plus générales, à mon avis décousues, sur la vie et le sens de la vie, n’ont que très partiellement réussi à capter mon intérêt : émaillé de citations qui m’ont parfois paru assez artificiellement plaquées dans le texte, le discours est jalonné d’opinions tranchées, notamment très virulentes à l’égard de la jungle humaine des grandes entreprises, et, ce qui m’a vraiment heurtée, affichant souvent un mépris assumé (le mot "mépris" revient à plusieurs reprises dans le texte), pour des personnalités et des comportements dissemblables de ceux de l’auteur. 

A mon avis un brin nombriliste et mégalomane, manquant parfois de nuances, malgré quelques passages d’une lucidité amère sur notre société et un hommage au dévouement des personnels hospitaliers, ce livre rejoint la liste de mes rares lectures flops. (1/5)

 

 

Citations :


J’ai cherché à tout voir, tout entendre, tout dire, en toute occasion, en tout lieu et à tout instant. Je ne peux pas rester de marbre. (…) J’admire autant que je les méprise ceux qui encaissent sans rien laisser paraître. J’assimile cette posture à de l’insensibilité, de la froideur ou de l’arrogance. Ou, pire, à de la bêtise. (…) Les gens qui ne réagissent pas aux critiques qu’on leur adresse, n’en comprennent peut-être pas la portée ou les sous-entendus fielleux. Je crois que parfois, pour rester heureux, il ne faut pas être trop intelligent.

Pour tous ceux qui aiment l’autorité, les conflits sont le carburant qui actionne le moteur. Ils adorent attiser les antagonismes pour mieux les mater. Sans coups, sans luttes, le pouvoir n’existe pas. Il a besoin de dissensions et de combats pour s’épanouir. Il fermente sur les crises, terreau propice à son ascension despotique. Voilà pourquoi le pouvoir, par essence, est dangereux. Il porte, en germe, la répression. Il faut donc de puissants contre-pouvoirs, dans toute société, pour encadrer l’abus d’autorité. Ce n’est pas le pouvoir qui rend fou, ce sont les hommes qui rendent le pouvoir insane. La hiérarchie est le fléau, le pouvoir la folie.

Chez nous, il va falloir passer cette annonce : « Entreprises riches et délocalisées cherchent consommateurs sans emploi pour acheter articles pas chers fabriqués par des miséreux.»

L’impolitesse est le privilège des arrogants et de ce ceux qui se croient forts.