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dimanche 12 avril 2026

Critique : "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'extinction des vaches de mer

Auteur : Adèle ROSENFELD

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782246839026  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

La Rhytine de Steller, plus connue sous le nom de «  vache de mer  », a été découverte en 1741 par le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. C’est lors d’une expédition dans les eaux glacées du Pacifique nord qu’il rencontre ce gigantesque animal marin au destin tragique – puisqu’il s’éteindra définitivement 27 ans après son premier contact avec les hommes. À la fois roman d’aventure, épopée scientifique et plongée dans l’intimité d’un équipage échoué, L’extinction des vaches de mer nous entraîne dans la vie d'un grand explorateur lancé dans la bataille que se livrent les savants européens du XVIIIe siècle pour s’approprier de nouvelles terres et des espèces encore inconnues. Jusqu’à trouver ces vaches de mer devenues mythiques, dont la chair a le pouvoir de sauver les naufragés affamés, sa graisse de les réchauffer, et ses airs de sirène de les enivrer.

Mais si la Rhythine de Steller a envahi l’imaginaire de la narratrice, de quoi cette obsession est-elle le nom  ? Porté par une écriture poétique, sensorielle, L’extinction des vaches de mer interroge la possibilité de préserver ce qui menace de s’effacer : un animal, un grand-père, une langue, une histoire familiale. À travers la figure de Steller, scientifique hanté par la beauté et la fragilité du vivant, Adèle Rosenfeld propose une réflexion bouleversante sur la disparition, les douleurs silencieuses et le besoin de transmettre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Paris en 1986, Adèle Rosenfeld a été découverte par le grand public lors de la parution de son premier roman, Les méduses n’ont pas d’oreilles (Grasset, 2022). Finaliste du Goncourt du premier roman et lauréate du prix Fénéon, elle a ensuite conquis le monde entier avec plus de dix traductions déjà publiées. L’extinction des vaches de mer est son deuxième ouvrage.

 

Avis :

Après le succès des Méduses n'ont pas d’oreilles, un premier roman intime et délicat où elle explorait la survenue de la surdité et l’entrée dans un monde silencieux, Adèle Rosenfeld surprend en choisissant pour son second livre un tout autre territoire narratif. En apparence aux antipodes, L’extinction des vaches de mer s’empare d’un épisode oublié de l’histoire naturelle – la disparition brutale de la rhytine de Steller – pour prolonger, sous une forme différente, sa réflexion sur l’effacement. Qu’il s’agisse d’une espèce condamnée, d'un sens qui vacille ou d’une mémoire familiale qui se délite, la romancière interroge la fragilité des liens et l’urgence de transmettre avant que tout ne se perde.

Le récit fait revivre la seconde expédition qui, en 1741, conduit Vitus Béring vers les confins du Pacifique Nord avant de se solder par un naufrage et l’échouage sur l’île qui lui prendra à la fois la vie et son nom. L’équipage, ravagé par le scorbut, la faim, le froid et l’épuisement, tente d’y survivre tant bien que mal. C’est dans ce décor de fin du monde que le naturaliste Georg Wilhelm Steller observe pour la première fois une espèce encore inconnue du reste du globe : la rhytine, massive et placide « vache de mer », dont la découverte préfigure aussitôt le massacre et l’extinction un quart de siècle plus tard. À cette aventure répond une deuxième narration, contemporaine celle‑là, où la romancière‑narratrice se désespère de voir s’éteindre son grand‑père mourant et, avec lui, une mémoire fragile que des enregistrements désormais inaudibles ne parviennent plus à retenir. Le roman déploie ainsi une galerie de personnages pris entre observation et effacement, chacun confronté à ce qui menace de disparaître.

Audacieux est le premier mot qui vient à l’esprit pour qualifier le changement de registre qui coupe le livre en deux : après un début mené comme un récit d’aventure historique, presque une épopée scientifique nourrie des grands journaux d’exploration, le texte opère une bascule déconcertante vers une narration intime, fragile, où l’enjeu n’est plus la survie d’un équipage mais celle d’une mémoire familiale vacillante. Ce glissement, d’abord surprenant, exige du lecteur un véritable réajustement, tant les deux régimes narratifs semblent éloignés. Pourtant, à mesure que se tissent les échos entre l’extinction d’une espèce et l’effacement d’une voix aimée, la cohérence profonde du projet se révèle. Si cette articulation peut paraître abrupte, elle contribue aussi à la singularité d’un livre qui ose l’hybridité et l’association téméraire d’idées pour rejoindre, au final, une seule et même émotion : le sentiment de deuil et de perte. On retiendra, par‑delà ce clivage, la beauté d’une langue elle aussi parfois déroutante, mais qui déploie avec assurance des chatoiements somptueux, une grande justesse et une réelle puissance d’évocation.

En renouant ainsi les fils d’un passé lointain et d’une histoire intime, Adèle Rosenfeld signe un roman qui dépasse largement son sujet pour interroger notre rapport au vivant, à la mémoire et à la transmission. Récit passionnant d’un fait historique méconnu qui s’ouvre sur une méditation sensible autour de la vulnérabilité du monde et de la difficulté d’en préserver les traces, voici un livre singulier, parfois déroutant, mais profondément habité et magnifiquement écrit. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Les vagues, avec la complicité du linge mouillé du ciel, les avaient asséchés, la mer avait bu le liquide amniotique de leurs rêves, plus rien ne pouvait leur rappeler qu’ils avaient connu un jour la rondeur d’un ventre. Le manque de nourriture et d’eau avait transformé l’équipage en une matière battue, des échardes échappées du bateau.


Il toucha un mot sur les vingt années au service de la Marine du capitaine Béring, les dix dernières à la tête de cette « Grande Expédition du Nord », la plus ambitieuse mission d’exploration que l’histoire ait connue jusque-là, et dont ils faisaient tous partie, en rappela l’objectif : explorer toute la côte septentrionale de la Sibérie, sa nature, et élucider si la terre du Kamtchatka était reliée à l’Amérique, ou s’il existait un passage par la mer – ce détroit où, plus d’un siècle plus tard, une ligne séparerait le changement de date, où « le lendemain » ne voudrait rien dire, où un mouvement infime nous ferait gagner ou perdre un jour.


Vingt-sept ans après la première description de Steller, les vaches de mer avaient totalement disparu des îles du Commandeur, l’animal possède ainsi le plus sinistre record de l’intervalle de temps entre sa découverte et son extinction. La description complète d’une vache de mer disséquée le 12 juillet 1741 sur l’île de Béring est la seule dont on dispose aujourd’hui, deux siècles et demi après la disparition de l’espèce. Dès sa publication, De bestiis marinis connut un vif succès au sein de la communauté scientifique européenne. 
Les vaches de mer, victimes de ce qu’on a appelé la ruée vers l’or gras, et avec elles les cormorans aux ailes inutiles ainsi que les autochtones aléoutes, enrôlés de force pour la chasse à la loutre, ont été exterminés. Moins d’un an après le départ de Steller et de l’équipage, les vaches de mer furent massacrées. Pour peu qu’on fût distrait, on aurait cru l’île de Béring baignée dans le rougeoiement d’un éternel coucher de soleil, même en plein jour.


Et il fallut qu’en Californie, un certain Ben Novak tombât amoureux d’un spécimen empaillé de tourte voyageuse, espèce disparue, pour que le projet de faire revivre des espèces éteintes devînt réalité. Ainsi, en 2012, une organisation était née, Revive & Restore. Avec la tourte voyageuse, la grenouille australienne qui donnait naissance à ses petits par la bouche, l’aurochs, le grizzly de Californie, le tigre de Tasmanie, le grand pingouin, la vache de mer fait partie du projet de dé-extinction.


Tes sourcils longs comme ta moustache formaient une végétation mangeant le regard comme du lierre grimpant les ruines. J’avais observé ton œil suspendu dans cette cavité aux pierres affaissées, déjà osseuses, dépouillées de tout liant. L’œil bleu était cerclé de vide, comme la langue dans ta bouche édentée, qui avait peut-être tenté d’exprimer quelque chose de sensé : « À mon âge, que veux-tu qu’il m’arrive ? »

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
Couverture du roman "Les méduses n'ont pas d'oreilles" de Adèle Rosenfeld

 

 

mercredi 28 janvier 2026

[Aramburu, Fernando] Le petit

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le petit (El niño)

Auteur : Fernando ARAMBURU

Traduction : Serge MESTRE

Parution : en espagnol en 2024,
                  en français en 2026 (Actes Sud)

Pages : 256 

Accès au livre : ISBN 9782330214876  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

"Le Petit" est l’histoire d’un enfant qui ne rentrera plus jamais de l’école : la chaudière de l’établissement a explosé – cela s’est produit dans une bourgade de Biscaye, le 23 octobre 1980. Toute une classe d’âge (les 5 à 6 ans) a péri.
L’auteur est entré à pas feutrés dans la maison de l’un d’eux. Deuil et courage, illusoire reconstruction, impossible oubli. Pour son grand-père, "le petit" vit à jamais. Le chagrin est monté au ciel : "l’aéronef se perd à l’intérieur d’un nuage. Où peut-il bien se rendre ? On murmure (…) que cinquante enfants sont à bord et que c’est une maîtresse qui pilote ; à ses côtés, le copilote est un instituteur. La cuisinière de l’école, elle, déambule le long du couloir, entre les sièges, et joue le rôle d’hôtesse de l’air. Elle s’occupe des petits, leur caresse la tête, leur chante des chansons de l’époque où elle-même était gamine. Ils sont tous morts." Un éclair de joie illumine l’esprit embrumé du vieil homme. On a dû mal compter. Ils ne sont que quarante-neuf fantômes à bord de l’avion. Son "petit" est sauf.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Fernando Aramburu, né à San Sebastián en 1959 et réside en Allemagne depuis 1985. Il est l'auteur de plusieurs récits et romans qui ont été distingués par de prestigieux prix littéraires. Patria a connu un immense succès en Espagne et à travers le monde, traduit en plus de trente langues, figurant sur la liste des meilleures ventes pendant 112 semaines, et adapté en série par Aitor Gabilondo. Il a notamment reçu le prix de Fransisco Umbral et le prix de la Critique 2017.

 

Avis :

Après Patria, son roman consacré aux ravages du terrorisme de l’ETA et devenu un véritable phénomène littéraire en Espagne, Fernando Aramburu tourne son regard vers une autre tragédie, la catastrophe la plus grave jamais survenue au Pays basque espagnol et à l’origine d’une vive émotion dans tout le pays : l’explosion accidentelle d’une chaudière dans l’école de la petite ville minière d’Ortuella en 1980, qui a coûté la vie à une cinquantaine d’enfants de cinq à dix ans. À travers le destin d’une famille brisée, l’auteur transforme ce drame en une réflexion profonde sur le deuil, la mémoire et la persistance du chagrin, révélant une fois encore sa capacité à écrire la douleur avec une sobriété poignante.

Dans une construction narrative singulière, Fernando Aramburu confie par moments la parole au livre lui‑même, érigeant l’objet qu’il fait dépositaire de la souffrance et de la mémoire en observateur critique de sa propre entreprise littéraire. Ce procédé, à la fois original et astucieux, lui permet d’expliciter sa démarche et, ce faisant, de désamorcer ce que l’on pourrait objecter à l’appropriation d’un drame aussi sensible. Cette voix inattendue offre une perspective supplémentaire, donnant au texte une hauteur réflexive bienvenue, tout en introduisant une respiration, une prise de distance face à la gravité du sujet. Il lui arrive toutefois de susciter une légère gêne lorsque, en commentant les choix narratifs, elle en devient, malgré elle, presque autolouangeuse. 

Au centre du récit, l’auteur place une famille frappée de plein fouet par la catastrophe et en observe finement les réactions intimes, à travers les confidences de la mère quarante ans après le drame. Sous le prisme du temps, l’on voit les parents avancer dans un quotidien dévasté, chacun prisonnier de sa manière d’affronter l’absence, le plus poignant étant sans doute le grand‑père, enfermé dans son refus de l’irréparable et dans sa persistance à parler de l’enfant comme s’il était encore vivant. Ce déni obstiné et choisi donne au roman l’un de ses axes les plus forts, révélant comment chacun tente de se débrouiller face à l’insupportable, quitte à s’égarer au bord de la déraison. 

À travers ce tissage de voix et de silences, Fernando Aramburu déploie une écriture qui, par sa retenue même, touche parfois à la poésie – une poésie née de ces fictions intimes par lesquelles le chagrin cherche à se rendre vivable. Cette tonalité permet de dire ce que les personnages ne peuvent formuler et fait même surgir, dans les interstices du drame, une beauté fragile, presque involontaire. Loin de tout pathos, l’écrivain montre ainsi comment une communauté à jamais meurtrie tente de poursuivre son chemin, non pas en surmontant la douleur, mais en apprenant à vivre dans son ombre.

Aborder un tel sujet relève d’un équilibre périlleux, tant il pourrait, mal traité, glisser vers une complaisance voyeuse de mauvais aloi. Fernando Aramburu déjoue ce piège avec une sobriété exemplaire, choisissant de se tenir au plus près de la vérité de ses personnages et de restituer leur humanité bouleversante. Un livre digne, juste et profond, à la hauteur de la gravité qu’il embrasse. (4/5)

 

 

Citations : 

Les petits cercueils blancs furent rangés en longues lignes avec deux couronnes de fleurs chacun posées sur le couvercle. Ceux qui contenaient les dépouilles des trois adultes morts dans l’explosion étaient noirs et plus grands. La vague de solidarité florale avait atteint une telle extrémité qu’il fallut éparpiller les couronnes dans différents endroits de la vaste enceinte. Plusieurs d’entre elles avaient été accrochées aux murs et aux structures métalliques qui soutenaient le toit du hangar. On aurait dit que l’abondance des fleurs obéissait au désir de cacher la cruauté de ce moment dramatique. 


Une longue journée d’inactivité, sans le moindre projet, se profilait devant moi, au cours de laquelle je mangerais à nouveau trop et mes larmes noieraient mes yeux. Je suis désolée d’avoir l’air aussi négative, excusez-moi. Je ne peux pas l’éviter. Savez-vous ce que me rappelaient ces journées qui se sont écoulées entre l’explosion à l’école et la fin de l’hiver ? Eh bien elles me faisaient penser à ces routes rectilignes sillonnant les États-Unis, qu’on peut voir dans les films. Elles traversent d’abord un paysage aride, puis se perdent au sommet d’une côte, loin devant. Chacun sait qu’une route semblable commence au bout de cette ligne droite, puis une autre et encore une autre. Et je m’imaginais en train de cheminer moi-même sur une de ces chaussées poussiéreuses, pour me diriger vers où ? Je ne le savais pas. Pour moi, il était égal d’aller quelque part ou nulle part. Cependant, il m’était impossible de m’arrêter car la vie consiste précisément en cela, à avancer, à respirer qu’on le veuille ou non, à battre des paupières sans nous en apercevoir et à partir, allez, on y va, ma vieille, jusqu’au prochain prolongement de la route, en caressant l’espoir de trouver une nouvelle raison de vivre, un objectif, peut-être un point d’arrivée, loin là-bas, derrière l’horizon.

 

lundi 4 septembre 2023

[Belezi, Mathieu] Le petit roi

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le petit roi

Auteur : Mathieu BELEZI

Parution : 1998 (Phébus), 2023 (Le Tripode)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Abandonné par sa mère, un enfant se retrouve confié à son vieux grand-père, un paysan vivant seul dans une petite ferme provençale. Depuis cette scène, si simple, Mathieu Belezi réussit à dire la vérité d’un monde. L’indifférence répétée des saisons, la cruauté, l’absurdité des destins, la violence des désirs, le besoin d’amour, tout est là et brûle dans ce bref roman, dont la beauté et la puissance font écho à celles d’Attaquer la terre et le soleil, Prix littéraire du Monde 2022.
 
Roman sidérant d’une centaine de pages, Le Petit Roi se révèle un chef-d’œuvre. À l’instar d’œuvres comme Jeux interdits, Sa majesté des mouches ou encore Les 400 coups, il réussit à dire avec force le vertige de l’enfance, loin de toute mièvrerie. La musicalité et la fulgurance des phrases que déploie ce texte nous font vivre de façon bouleversante l’attente et la désillusion d’un enfant qui n’aspire qu’à être aimé.
 
Publié une première fois en 1998, et inexplicablement oublié depuis, Le Petit Roi est le premier roman de Mathieu Belezi. Il réaffirme, si cela était encore nécessaire, l’importance de cet écrivain, dont le Tripode entreprend à partir de 2023 la réédition de toute l’œuvre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mathieu Belezi a enseigné en Louisiane (États-Unis) et beaucoup voyagé. Il a vécu au Mexique, au Népal, en Inde, et dans les îles grecques et italiennes. Il vit désormais à Rome et se consacre à l’écriture depuis plus de vingt ans.

 

Avis :  

Premier roman publié en 1998 sous le pseudonyme de Mathieu Belezi, Le petit roi accède enfin au devant de la scène grâce au succès l’an dernier d’Attaquer la terre et le soleil et à la décision du Tripode de commencer à rééditer les précédents ouvrages de l’auteur. Dans un récit d’allure faussement autobiographique - « Je fuis comme la peste l’autofiction. A trop parler de soi, on en oublie d’imaginer. Et que devient la littérature si le souffle de l’imagination ne bouscule pas le lecteur ? » déclare-t-il dans une interview pour le journal Libération -, l’écrivain met en scène Mathieu, un garçon de douze ans dévasté par les déchirures parentales qui ont mené sa mère à le confier à la garde de son grand-père. Le vieil homme qui, en ce milieu des années soixante, subsiste en solitaire, dans une vie simple et rude au plus près des saisons, sur sa petite ferme d’altitude en Provence, a beau déployer en silence toute son impuissante tendresse, le pré-adolescent écorché vif, qui se sent abandonné et pense que « rien n’est là pour qu’il vive heureux », n’est plus que rancoeur et s’en prend violemment à lui-même autant qu’à la terre entière, dans des accès de cruauté où s’expriment sa révolte et sa colère.

L’écriture âpre et sans concession ne commente ni n’enjolive. Ses traits ciselés comme à vif dans la matière brute des réminiscences se contentent de raconter simplement, la sobriété de ton amplifiant encore la violence d’une narration coup de poing qui vous laisse assommé et interdit de tant de fulgurance et de souffrance rentrée. Car le jeune Mathieu, abandonné par ses parents après les avoir vus se déchirer dans un paroxysme de haine et de fureur, se punit autant qu’il se venge de leur manque d’amour en faisant mal à son tour. Réfléchissant en miroir la violence vécue, la victime se fait alors bourreau de plus faibles, animaux ou garçonnet fragile, en un crescendo de scènes brutales et cruelles. Lui, qui, au fond, se sent « coupable de tout », se défend en adoptant la stratégie bravache du même pas mal, et, tâchant de se convaincre que « n’est coupable que celui qui veut l’être », « [s]e venge de la désinvolture du monde à [s]on égard » en se faisant tortionnaire en retour. Dans ce chaos affectif, seul surnage le lumineux miracle de la tendresse taiseuse du grand-père, un début possible de pansement qui laissera pourtant plus que jamais la plaie à vif lorsque, comme si tout attachement ne servait qu’à vous piéger pour mieux vous meurtrir ensuite, le cours inéluctable de la vie l’arrachera sans prévenir.

Troussé sans ménagement dans une langue aussi cinglante que poétique, mêlant tendresse et sadisme en une combinaison détonante et dérangeante, ce court texte magnifiquement écrit et travaillé a l’éclat sombre de son personnage, un petit roi lancé à corps et coeur perdus dans un apprentissage sauvage et solitaire, aux couleurs de la rage et de la frustration. Un grand coup de chapeau à la petite maison d’édition du Tripode pour avoir su révéler cette œuvre injustement méconnue. (4/5)

 

Citation : 

Mon grand-père s’est assis, les coudes sur la table. Il se chauffe les os.        
Le chemin des éphélides sur ses bras mène au caillou nu de son crâne, à l’énigme d’un être qui s’occupe de moi sans m’avoir fait.        
Il fixe le feu, la gigue sautillante des flammes, et ce qu’il voit, ce qu’il entend, je pourrais à présent l’inventer, en faire des phrases, c’est si facile ; mais en ce temps de l’enfance où tout est à apprendre, je bute contre le mystère de cet homme qui voit ce que je ne sais pas voir, qui entend ce que je ne sais pas entendre. La joue contre l’oreiller, sentant à mon front la chaleur du feu, j’enrage d’être encore dans l’âge qui ne comprend rien.

 

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