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samedi 12 avril 2025

[Groff, Lauren] Les terres indomptées

 


 

 

Coup de coeur 💓 

Titre : Les terres indomptées
            (The Vaster Wilds)

Auteur : Lauren GROFF

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                  en français (l'Olivier) en 2025

Pages : 272

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Sa capuche tombait bas sur son visage, frêle était-elle, osseuse, menue, telle une enfant, réduite par la faim à presque rien, à sa racine, ses nerfs, ses fibres, ses tendons. Bien qu’affamée et aveuglée par les ténèbres, elle était vive. »
Une jeune fille semble perdue au cœur de la forêt la plus obscure. Nous sommes au XVIIe siècle, dans un territoire qui deviendra les États-Unis. Elle vient de s’échapper, elle court loin de la servitude et des brimades. Maintenant, il faut survivre.
Dans ce conte sauvage, une fille sans avenir s’affirme en désobéissant, pour devenir au gré des épreuves une véritable héroïne. Les terres indomptées est un grand roman d’aventures, haletant, lyrique, porté par une écriture en état de grâce.
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978, Lauren Groff est notamment l’auteur des Monstres de Templeton et d’Arcadia (Plon, 2010 et 2012). Les Furies (l’Olivier, 2017), livre préféré de Barack Obama en 2015, a connu un immense succès aux États-Unis, et un extraordinaire accueil critique et public en France (100 000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues).

 

 

Avis :

Après Matrix où l’Angleterre du XIIe siècle et un personnage librement inspiré de la poète Marie de France servaient une fable féministe ancrée dans le rejet d’une société insupportable et violente, Lauren Groff poursuit sa trilogie sur les errements au cours des siècles d’une civilisation occidentale malade de ses désirs sur le monde avec une nouvelle héroïne en rupture de ban, une servante qui, vers 1609, fuit Jamestown, première colonie anglaise sur le sol des futurs Etats-Unis. 
 
Au coeur d’une nuit d’hiver sombre et glacée, une petite silhouette encapuchonnée quitte furtivement un fort anglais pour s’élancer, la peur au ventre et la besace bien vide face au froid, la faim et les multiples dangers de la forêt sauvage, dans une fuite éperdue dont l’urgence immédiate est d’échapper à un mortel poursuivant. Commencent une course effrénée, toujours plus loin d’on ne sait encore quelle monstruosité des hommes, et le récit d’une survie au jour le jour, à gratter l’écorce des arbres pour se nourrir de mousses et de larves entre menus gibiers et poissons gelés, à redouter ours et Indiens même si, comparés à ceux qu’elle fuit, les plus dangereux ne sont pas les plus « sauvages », enfin à surmonter les mille épreuves d’un quotidien ramené à un corps-à-corps des plus physiques avec une nature âpre et hostile.

Dans cette aventure où la solitude et la souffrance prennent aussi le goût enivrant de la liberté, l’hostilité de la nature s’avérant de toute façon préférable à la violence des hommes, les souvenirs affluent pour ne raconter qu’une existence malheureuse : sa petite enfance abandonnée aux soins d’un asile de pauvres, sa vie de domestique chez une riche famille anglaise et, sans qu’on lui demande son avis, son embarquement pour le Nouveau Monde et son installation avec ses maîtres dans une petite colonie terrée au sein d’un fort en proie à la famine, la maladie et la plus complète déréliction. En choisissant le point de vue de cette laissée-pour-compte, amenée à préférer fuir dans une nature encore intacte plutôt que de continuer à subir l’insupportable auprès de ses semblables, ce sont ni plus ni moins que les mythologies du progrès civilisationnel, et en particulier celle de la conquête du Nord américain, que ce récit prend à rebours dans un questionnement aux résonances très actuelles.

Si les jours passent et se ressemblent ici dans l’unique obsession de la survie et de la souffrance du corps entre faim, froid et épuisement, les péripéties ne s’en accumulent pas moins, excluant l’ennui, dans une tension de tous les instants. Cette prééminence très physique des besoins élémentaires n’empêche pas pour autant les questionnements existentiels et le tour de force d’une profondeur se profilant au détour de presque rien. Mais c’est la magnificence de la langue et de sa traduction, envoûtante d’expressivité, de musicalité et d’onirisme sous les fausses tournures du XVIIe siècle  - une Carole Martinez version américaine ? -, qui achève de conquérir le lecteur.

Experte à tirer de l’Histoire de fort parlants contes politiques et écoféministes, Lauren Groff dispose d’une arme imparable : l’immense séduction d’une plume superbement travaillée. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dans la nuit elle courait, courait, et le froid et le noir et la peur et l’ampleur de sa perte, les étendues sauvages, toutes ces choses rassemblées diminuaient en elle celle qu’elle connaissait, jusqu’à n’être plus rien.
Être rien, c’est ne point exister, être rien, c’est être sans passé.
Il était aussi vrai, pensa la jeune fille, qu’un rien sans passé pouvait se trouver libre.


La fillette découvrit plus tard qu’elle avait joué de chance, car une brèche venait juste de s’ouvrir dans l’attention de la maîtresse. Quelques jours plus tôt seulement, son singe de compagnie avait rassemblé sa laisse d’or entre ses mains, et sur la pointe des pieds, il s’en était allé au milieu de la rue, attendant tout tremblant d’être écrasé par un cheval car il ne pouvait plus supporter cette vie de servitude. La maîtresse lui cherchait un remplaçant, et bientôt, par plaisanterie, et puis sans y penser, elle appela l’enfant du nom du singe mort, Zed. Non, ma femme, protesta l’orfèvre consterné, cela n’est point correct, cette enfant est un être humain, votre animal de compagnie n’était qu’un singe pouilleux acheté sur les quais à un marin. Mais la maîtresse n’écoutait que son cœur plein de joie, elle trouvait amusant d’appeler l’enfant ainsi, de sorte que la fillette, pour la maîtresse, devint Zed, quant aux autres, ils luttaient pour se remémorer son véritable nom, Lamentations.


Néanmoins, disait la maîtresse dans ses rares moments de tendresse pour sa fille, même si elle est faible d’esprit, notre Bess porte bien une couronne sur la tête.
Car en effet la petite Bess montrait une luxuriance de boucles soyeuses et luisantes ; c’était son glorieux ornement.
Mais toute sa force allait dans ses cheveux, et il n’en restait goutte pour quoi que ce fût d’autre. Cependant elle maîtrisait une poignée de mots, elle était de nature joyeuse, et elle passait des heures dans le jardin, riant du vol irrégulier d’un papillon parmi les fleurs, sa bouche humide et rouge toujours ouverte, et tous les palefreniers la regardaient, bien qu’ils sussent qu’ils ne le devaient point. Il fallait du temps à un étranger pour deviner quelle bourbe elle avait dans la tête, car elle se taisait et souriait, et son visage et ses cheveux étaient d’une telle beauté que tous restaient muets devant elle, et la maîtresse, si d’aventure elle acceptait de poser les yeux sur sa fille, souriait amèrement et disait, Nous marierons cette fille à un vieil aristocrate riche, car ils aiment les femmes belles et blondes, et d’une bêtise monstrueuse. Et la petite Bess souriait à sa mère de sa bouche rose, béate et pleine de bave, ses dents déjà gâtées par le sucre qu’elle aimait tant et volait par poignées à la cuisine, la cuisinière faisant semblant de ne point voir ses gauches tentatives pour se rendre discrètement dans le cellier, elle qui lui laissait par-ci, par-là des friandises, quoiqu’on le lui eût interdit.


Elle songea tristement à tous ses autres noms, aucun n’ayant jamais été vraiment à elle : Lamentations Meretrix, la Fille, la Souillon, Zed. Son souffleur de verre l’appelait autrement dans sa langue, quelque chose comme Mineheleafda, et cela lui semblait plus proche de celle qu’elle était.
Seulement il était mort et allait en silence, derrière elle. Lamentations Meretrix était une insulte, pas un nom ; Zed aussi, une insulte, qui était morte là-bas au fort, en ces temps de famine.
Elle se donnerait un nouveau nom né de sa lutte pour survivre sur ces terres nouvelles. Il y avait quelque chose de mal à voyager sans nom à travers ce pays sauvage ; elle avait l’impression de traverser le monde sans peau.
 
 
Et peut-être, pensa-t-elle, dieu n’était-il ni singulier ni trinité mais démultiplié, aussi varié que les créatures qui vivaient sur cette terre.
Peut-être que dieu est tout.
Peut-être que dieu déjà vivait en tout.
Et que ces lieux, leurs habitants n’avaient pas besoin des anglais pour leur apporter dieu.
Et la voix qui de temps en temps lui parlait à l’oreille lui dit très doucement, Or donc, ma fille, si dieu est tout, cela signifie-t-il qu’au centre de ce tout, il n’y a rien ?


Il n’était point de rédemption, car aucun dieu n’était venu les rédimer.  
Un néant, un abcès, un grand trou qui grouillait. Les hommes de son pays avaient toujours senti ce néant au fond d’eux ; ils le sentaient se tordre et s’étirer aux tréfonds de leur être, et ils croyaient que cette sensation était l’éternité. Ils grandissaient, tordus autour de ce néant ; comme les cicatrices d’une blessure d’enfance qui se déforment ensuite tout autour, et ainsi pervertis, ils devenaient terribles, effrayés, bruyants et affamés. Cela créait en eux le besoin d’écraser tout ce qu’ils voyaient sous leurs bottes.


Et sa vision s’approfondit. Elle vit les fantômes de ce qui avait existé auparavant, ce qui avait vécu sous les rais du soleil.
Elle vit la force invisible et silencieuse qui animait toute la création. Naguère elle avait cru qu’au fond de toute chose il y avait un rien où les hommes avaient semé dieu ; à présent elle savait que plus profond encore dans ce rien, il y avait autre chose, une chose faite de lumière et de chaleur.
Et cette lumière et cette chaleur qui perduraient existaient à jamais. Au centre, il n’y avait pas rien, non. De cette lumière et cette chaleur se déversait toute bonté.


L’unique chose faite pour être seule, c’est le bon soleil qui brille et darde sans fin sa chaleur et sa lumière, l’unique grand créateur qui seul peut brûler contre le rien.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

mardi 11 février 2025

[Zamora, Javier] Solito

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Solito

Auteur : Javier ZAMORA

Traduction : Carole d'YVOIRE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 496

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Du haut de ses neuf ans, Javier quitte ses grands-parents, ses copains d’école et son pays d’origine, El Salvador, pour retrouver ses parents déjà installés clandestinement aux États-Unis. Seul, il part pour un périple de 3 000 kilomètres à travers le Guatemala, le Mexique, la mer et le désert, au bout duquel l’attendent le rêve américain et sa vie de famille tant désirée.
Vécue et observée à hauteur d’enfant, cette épopée hors norme semée de nombreux dangers et épreuves est avant tout teintée d’émerveillement et d’espoir. Car Javier poursuit vaillamment son long chemin, suivant les passeurs et les autres migrants, découvrant de magnifiques couchers de soleil ou de somptueuses étendues de cactus, mais aussi le meilleur et le pire dont l’humain est capable.
Devenu un phénomène mondial, Solito est un témoignage rare, poignant et universel sur le sort des migrants. L’écriture sensible de Javier Zamora, associée à son jeu avec la langue hispanique, offre une expérience de lecture singulière et particulièrement vivante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Javier Zamora est d’origine salvadorienne et vit aux États-Unis depuis qu’il a traversé la frontière clandestinement, seul, à l’âge de neuf ans. Après des études à Stanford et Harvard, il est devenu poète et a publié un recueil de poésie remarqué, Unaccompanied. Solito, best-seller du New York Times depuis sa parution en 2022, a conquis des centaines de milliers de lecteurs et a fait de Zamora une figure qui porte la voix des migrants.

 

Avis :

En 1999 alors qu’il avait neuf ans, Javier Zamora quittait le Salvador, seul et clandestin, pour rejoindre ses parents en Californie. Fuyant la guerre civile, son père avait été le premier de la famille, huit ans plus tôt, à immigrer illégalement aux Etats-Unis. Sa mère n’avait pas tardé à le rejoindre, laissant l’enfant à la garde de ses grands-parents. Faute de visa pour leur fils, ils avaient engagé un « coyote », autrement dit un passeur, pour le cornaquer au long des 3000 kilomètres de son périple à travers le Guatemala, le Mexique et le désert du Sonora, là où il devrait franchir illégalement la frontière vers « las Unitades ».

Prévu pour durer deux semaines, le voyage truffé d’embûches et d’épreuves devait en réalité en prendre huit. Miraculeusement sauf mais durablement traumatisé, il lui faudrait un peu plus de vingt ans pour que, désormais diplômé de Stanford et légalisé résident permanent aux Etats-Unis, devenu activiste en faveur de la cause des migrants, il trouve la force d’affronter ses souvenirs, d’abord dans un recueil de poésie, Unaccompanied, publié en 2017 et salué par la critique, ensuite dans ce premier roman, best-seller du New York Times en 2022, point d’orgue d’une longue thérapie en même temps qu’impressionnante réussite littéraire.

Narré à hauteur d’enfant, sans jamais de commentaire ni de point de vue extérieurs, le récit immerge le lecteur au plus près du vécu, dans une spontanéité sincère et candide qui, quoi qu’il arrive toujours prête à s’émerveiller, fût-ce à propos des poissons volants du Pacifique ou de la variété des cactus dans le désert, considère avec le même naturel aussi bien les mille détails matériels des éprouvantes conditions du voyage que les plus terribles dangers qui le jalonnent. C’est donc bien plus horrifié que lui, l’enfant qui ne comprendra sans doute pleinement que bien plus tard tout ce par quoi il est passé, que l’on voit son premier coyote disparaître dans la nature, les suivants l’abandonner avec d’autres migrants au beau milieu du désert du Sonora, la Migra le refouler deux fois à la frontière des Etats-Unis et plusieurs armes le braquer comme un redoutable criminel.

Aucune analyse ni leçon de morale, aucun pathos ni sensationnalisme donc, mais la seule candeur d’un enfant pour donner chair à la peur, la solitude, le froid, la soif, les jours d'attente sans fin, le manque d’argent et la dépendance à des passeurs douteux auxquels il faut bien se fier, la traque policière et l’inhumanité administrative, l’humiliation et la promiscuité avec les autres migrants, certains prêts à toutes les trahisons pour se sauver, d’autres merveilleux d’entraide et de solidarité, comme Patricia, sa fille Carla et le jeune homme Chino à qui Javier Zamora dédie son livre. Ce sont eux qui, le prenant sous leur aile et se faisant passer pour une famille, lui sauvent probablement la vie et lui permettent de parvenir à destination.

Ce récit dont jusqu’à la langue, mêlée de références à des marques locales, de paroles de chansons, enfin de termes et d’expressions hispaniques, salvadoriens et mexicains comparés, traduit l’arrachement identitaire et culturel de ce voyage vers une autre vie, n’est pas seulement un témoignage individuel éminemment touchant et saisissant. Il est aussi l’arbre qui permet de voir la forêt avec une acuité nouvelle, l’expression particulière d’une souffrance collective et la voix de tous ces migrants dont l’actualité politique américaine va désormais compliquer plus encore le sort.

Ecrit pour guérir, remercier et porter la voix des migrants, un livre qui, du haut de l’indiscutable sincérité d’un enfant, ne peut qu’emporter le lecteur dans un souffle d’effroi et de tendresse pour ses personnages et sensibiliser de manière magistrale à sa cause. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Pendant sept semaines (du 20 avril 1999 au 10 juin 1999), personne n’a su où j’étais. À Tecún Umán, Papy m’avait confié à Don Dago, et ce dernier n’avait jamais donné de nouvelles à ma famille au Salvador. Aucun des coyotes auxquels j’ai eu affaire n’a jamais téléphoné à mes parents en Californie. La première fois qu’ils ont su que j’étais vivant, c’est grâce à Marcelo qui a réussi à joindre mes parents le 1er juin 1999. Je ne sais pas comment il a pu arriver à Los Ángeles, mais il leur a dit que j’étais « entre de bonnes mains », que j’étais « tellement optimiste et certain de les revoir ». Avant de raccrocher, il avait ajouté : « Ne vous inquiétez pas, vous avez un petit garçon spécial. »
Mes parents en ont perdu le sommeil. La nuit, leur téléphone était posé à côté de leur lit et ils attendaient qu’il sonne. Ils ne pouvaient pas partir me chercher en voiture près de la frontière, car ils craignaient que la patrouille frontalière ne les arrête et ne les expulse. Tout ce qu’il leur restait à faire, c’était attendre en espérant que je parvienne à réussir la traversée, sain et sauf. Ils sont allés au travail comme d’habitude, appelant El Salvador deux fois par jour, ont emprunté de l’argent au cas où un pollero les contacterait, et ont poursuivi leurs cours d’anglais pour adultes étrangers au College of Marin.
 

Comme mes parents, j’ai refusé de ressasser tout ce qui m’était arrivé pendant ces sept semaines entre El Salvador et la Californie. Je n’ai jamais oublié Chino, Patricia, Carla, Chele, Marcelo, ni aucun de ceux que j’ai croisés sur ma route, mais me souvenir d’eux était trop douloureux. C’est uniquement grâce aux poèmes que j’écrivais, et plus tard à ce livre (qui aurait été impossible sans l’indéfectible soutien de mon psychothérapeute), que j’ai trouvé le courage nécessaire, une fois que je me suis senti assez guéri, pour revisiter les lieux, les personnes et les événements qui m’ont façonné. J’espère que ce texte me permettra de retrouver Chino, Patricia et Carla, que je découvrirai ce qui leur est arrivé après notre séparation et que j’apprendrai ce qu’a été leur vie dans ce pays. Je ne crois pas les avoir remerciés. Et je veux le faire aujourd’hui, en tant qu’adulte, d’avoir risqué leur peau pour cet enfant de neuf ans qu’ils ne connaissaient pas.


 

vendredi 29 novembre 2024

[Joan-Lluis, Lluis] Junil

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Junil
            (Junil a les terres dels bàrbars)

Auteur : Lluis JOAN-LLUIS

Traduction : Juliette LEMERLE

Parution : en catalan en 2021,
                  en français (Les Argonautes)
                  en 2024

Pages : 288

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À l’aube du premier siècle, aux marges de l’Empire romain, la jeune Junil travaille dans la librairie de son père tyrannique. Elle fabrique des rouleaux de papyrus aux côtés d’esclaves qui lui apprennent à lire. Les vers du grand Ovide, surtout, éveillent en elle des émotions puissantes.
Bientôt contrainte de fuir l’Empire, Junil embarque avec trois amis esclaves dans un voyage périlleux au cœur des terres barbares. Mais qui sont au juste ces barbares ? Et si, au bout du chemin, ce n’était nul autre que le poète exilé, Ovide en personne, qui les attendait ?
Avec Junil, conte moderne et véritable phénomène public en Catalogne, Joan-Lluís Lluís nous offre un hommage vibrant au pouvoir émancipateur des histoires.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Auteur français d’expression catalane, Joan-Lluís Lluís a grandi dans une petite ville à côté de Perpignan. De son engagement pour la langue catalane et de sa sensibilité pour l’oppression sociale des minorités sont nés des romans d’une force narrative inouïe. 

 

Avis : 

Défenseur des langues régionales, l’écrivain français d’expression catalane Lluis Joan-Lluis nous transporte à l’aube du premier millénaire pour une fable aux allures d’Odyssée soulignant l’importance de la langue dans la constitution de l’identité collective.

Un Empire au Sud ; des barbares au Nord ; la poésie d’Ovide et l’exil du poète à Tomis, l’actuelle Constanța en Roumanie, « tellement loin qu’on dirait que c’est à la fin de tout ce qui existe » : tels sont les seuls repères spatio-temporels dans ce roman qui, bien plus ancré dans l’imaginaire que dans l’Histoire, cherche avant tout à nous faire revenir à un point d’origine, lorsque langue et littérature commencent tout juste à faire prendre la sauce de l’identité culturelle à travers début de tradition orale et premiers textes fondateurs.

Tout commence par la persécution et l’aspiration à la liberté. Ils sont d’abord quatre à se résoudre à tout quitter pour l’inconnu : Junil, une jeune fille traitée en esclave par un père tyrannique, mais qui, à force d’encoller les papyrus formant les rouleaux vendus dans la librairie paternelle, s’est mise à s’intéresser à leur contenu ; Trident, l’esclave copiste qui, lui ayant appris à lire et à écrire, lui a transmis l’amour des textes, en particulier des poèmes d’Ovide dont Les Métamorphoses au nom ici hautement symbolique ; le bibliothécaire Lafas qui, voué au confinement par sa consécration à Minerve, vivait jusqu’ici cloîtré dans son savoir livresque ; enfin, Dirmini qui, déjà marqué dans sa chair, sait que la mort est au bout de son destin de gladiateur. Un enchaînement de péripéties mettant leur vie en danger parachève leur rupture de ban et les voilà tous quatre lancés sur les routes, fuyant l’Empire pour la lointaine terre des Alains dont on dit qu’ils méprisent l’esclavage, mais obligés de traverser les contrées du Nord aux mains de pillards et de tribus barbares.

S’ensuit un récit à la fois d’aventure et d’apprentissage, jalonné d’épreuves et de dangers, où partis quatre, ils poursuivent de plus en plus nombreux, agrégeant peu à peu à leur petite troupe une moisson de ces barbares qu’ils redoutaient tant et qui, maintenant qu’en ces nouvelles contrées ils sont eux-mêmes devenus des étrangers, finissent par leur paraître toujours plus familiers, mus qu’ils sont tous par le même idéal de liberté. Ils leur faudra d’abord s’inventer une langue commune, condition de partage de leurs histoires respectives et bientôt de leur avenir commun, lequel s’incarnera, au gré de récits oraux, puis progressivement écrits, en une geste laissant une large place à une mythologie et à un imaginaire partagés. Ainsi, de l’oralité toujours plus stimulée et augmentée par l’imagination des uns et des autres aux traces écrites permettant la survie de la mémoire et le prolongement de soi, l’on assiste à la création de longs poèmes homériques, à la découverte des vertus de la lecture et, ce faisant, à l’émergence d’un nouvel ordre fait d’émancipation, de rêve et de liberté.

Jolie fable antique rendant discrètement hommage à Ovide et à Sophocle, mais aussi à tous les conteurs homériques au travers d’un voyage épique vers l’émancipation au sens large, Junil est avant tout l’histoire d’un apprentissage et d’une élévation, celui de l’humanité grâce à la maîtrise du langage, puis de l’écriture et de la lecture, le tout incarné en une poignée de personnages attachants. (4/5)
 

 

Citations : 

 – C’est ça, l’écriture… (...)
On peut marquer les nuages, la terre, la rivière… Mais aussi la joie, le courage, la fatigue, tout… Et les contes que tu dis aussi… On pourrait les marquer… comme ici, mais sur un autre rouleau… comme ça personne n’aurait à faire l’effort de s’en souvenir… Le papyrus s’en chargerait tout seul… (...)
– Et à quoi sert un diseur de contes s’il ne sait pas se les rappeler ? D’où sortira-t-il les mots s’il ne les a pas en lui ? Un diseur n’invente pas, il mélange les mots qui sont en lui et les dit, dans un ordre différent à chaque fois… Et c’est cet ordre qui fait un nouveau conte, mais les mots sont les mêmes. On ne peut pas parler sans les mots qu’on porte déjà en soi… C’est en se rappelant des contes qu’on finit par connaître tous les mots… Ce que vous me racontez, ça n’a pas de sens. Si je marquais les mots, je n’aurais plus besoin de les savoir tous et alors je ne trouverais plus de conte en moi…



Ma mère aussi nous parlait d’animaux dans ses contes, mais c’étaient des animaux de tous les jours, et c’était comme si elle les faisait vivre parmi nous, tu vois ? Et les guerriers dont elle parlait, c’étaient des guerriers de chez nous, on pouvait leur donner un vrai nom, untel ou untel. Et on avait peur, bien sûr, 193 mais pour de faux, tu me suis ? C’était comme jouer à nous faire peur, pour qu’on soit sage… Mais avec le Vieux c’était autre chose. Il y avait comme un poids, dans son histoire. Comme si rien ne pouvait jamais finir bien… Et quand j’y pense maintenant, à ce qu’il nous racontait, je vois des bêtes énormes, bien plus grosses qu’en réalité, et des guerriers géants, et des femmes aussi, avec leur con… Oui, c’est ça, comme s’ils venaient d’un autre monde. Mais comment c’est possible ? Cette impression, je veux dire… Alors comme toi, Junil et Trident, vous parlez souvent de tous ces poèmes écrits que vous aviez autrefois, et comme Junil lit tout le temps ce papyrus plein de dieux et de gens étranges, et que je ne comprends pas non plus, je me demande si on peut faire vivre ces guerriers géants sans vraiment le dire avec des mots, tu vois ? Plutôt que de dire : « Regardez, ce guerrier-là est géant », montrer qu’il est géant sans vraiment le dire avec des mots… Tu penses que je dis n’importe quoi, hein ? Ah, toi aussi tu y penses beaucoup, au Vieux ? Parce qu’il avait de grands mots, tu dis ? Tu crois que c’est ça ? Qu’il y a des mots qui sont grands ? Des mots qui dévoilent ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Qui dévoilent quoi ? Bon sang, Lafas, explique-moi ça, tu veux bien !


 

dimanche 25 août 2024

[Cavalier, Philippe] Le parlement des instincts

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le parlement des instincts

Auteur : Philippe CAVALIER

Parution : 2023 (Anne Carrière)

Pages : 752

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1582, grand-duché de Toscane. Ilario d’Orcia apparaît sur la scène du monde. Par la plus petite porte, et en en conservant les proportions, puisque sa taille ne dépassera jamais celle d’un enfant. Mais si son corps est nain, son intelligence est vive et son appétit de savoir impérieux.
Moinillon, peintre, ermite, médecin ou prophète, Ilario parcourt une Europe où se flétrissent les espérances d’une Renaissance désormais moribonde. De Venise à Rome et de Malte à Prague, c’est l’avènement du Baroque, un âge d’ambitions, de découvertes et d’excès. C’est le temps de Kepler, Faust et Caravage, une parenthèse sensuelle et dangereuse où tous les futurs sont possibles au point qu’un homme contrefait peut se rêver doge de la plus belle cité qui fût jamais.
Voyage gigantesque et frénétique accompli par un tout petit homme, Le Parlement des instincts est une épopée fabuleusement généreuse et inventive, une expérience de lecture colossalement immorale, dont les férocités joyeuses exaltent le souffle du langage, la force du rire et la souveraine puissance des Arts.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ancien élève de l'Ecole pratique des hautes études en sciences religieuses et diplômé de l'Institut national des langues et civilisations orientales, Philippe Cavalier se passionne pour l'Histoire et les pratiques religieuses et ésotériques. Il est l'auteur du Siècle des chimères (4 tomes, 2005-2008), d'Une promenade magique dans Paris, du Marquis d'Orgèves (3 tomes et intégrale, 2011) et de Hobboes (2015)

 

Avis :

Déposé nourrisson aux portes d’un monastère toscan parce qu’atteint de nanisme, Ilario le narrateur est, en cette fin de XVIe siècle, élevé à la dure au sein de l’orphelinat tenu par les moines. Son intelligence et sa soif d’apprendre lui valent d’être soustrait au harcèlement des autres enfants pour faire l’apprentissage de la lecture, de l’herboristerie et de l’anatomie auprès d’un moine érudit. Son esprit désormais ouvert à la connaissance n’a bientôt de cesse de s’envoler au-delà de l’enceinte monastique. Commence alors une longue épopée picaresque qui, de rencontres plus ou moins mauvaises en choix plus ou moins bons, va le mener à travers l’Europe de la Renaissance.

Des espions et des maîtres verriers de la Sérénissime République de Venise aux mœurs agitées du Caravage à Rome, Naples, puis Malte, du fond des mines de cobalt en Europe centrale à la Cour de l’Empereur Rodolphe II de Habsbourg à Prague, enfin d’un ermitage en compagnie d’un lion à la croisade d’une magnétique prédicatrice, tel est le passionnant voyage, aux aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres, auquel nous convie ce roman-fleuve découpé en cinq parties symbolisant les étapes de la vie. Entre les germes de l’enfance et la résignation de la vieillesse, s’écoulera un destin en forme de montagnes russes dont un tirage de tarot avait dès le début prédit les grandes lignes, mais qui devra beaucoup à l’extraordinaire instinct de survie d’Ilario, lui que Dame Nature avait pourtant bien mal loti au départ.

D’une manière qui fait penser à la Traversée des Temps d’Eric-Emmanuel Schmitt, le récit commenté avec humour au long d’intéressantes et didactiques notes de bas de page est l’occasion d’une immersion historique riche et vivante qui, adoptant délicieusement et fort naturellement les tournures de langage d’alors, se nourrit avec aisance d’une documentation colossale et d’une érudition teintée de dérision. Au prétexte de péripéties agréablement fantaisistes, l’on se délecte ainsi de la finesse d’évocation de l’époque, au travers notamment de quelques unes de ses grandes figures, mais surtout de ses débats artistiques, religieux et philosophiques, alors qu’après la Renaissance et sa profonde transformation de la représentation du monde, d’autres bouleversements annoncent déjà l’âge baroque.
 
Fort de sa riche et érudite trame historique, de son personnage picaresque si humain et faillible dans ses aspirations et ses travers, enfin de son humour et de sa plume tout droit sortie d’un encrier du XVIIe siècle, ce pavé soigné de plus de sept cent cinquante pages, qui ne connaît aucune baisse de rythme au long de ses aventures foisonnantes et qui offre un véritable bain culturel dans l’Europe de l'époque, se déguste avec autant d’amusement que d’intérêt. (4/5)

 

Citations :

Cependant, si ma laideur fut mon fardeau, elle fut aussi ce pourquoi j’ai contemplé le monde tel que peu l’ont vu. C’est qu’il y a quelques privilèges à être monstre, et même, parfois, un peu de bonheur aussi. Je ne mens pas. J’ai vendu mes difformités comme les belles filles sans le sou prostituent leurs grâces. Beauté et laideur ont ce point en commun d’allumer la fascination chez les bienheureux qui n’en sont point affligés, car il n’y a pas loin de la répulsion à l’attraction et les faveurs accordées si aisément à l’une peuvent, par perversité, se céder parfois à l’autre. 


Le rire, Ilario ! Laisse-moi te dire en vérité ce qu’il en est : c’est une arme ! Une arme bien plus acérée que ne le sera jamais n’importe quelle épée, et de portée plus longue que n’importe quelle bombarde, si gros qu’en soit son canon. C’est une arme qui traverse temps, matière et espace pour foudroyer sa victime en autant de coups qu’il se trouve de rieurs ! Une arme qui, en trois mots finement agencés, souille à jamais n’importe quelle réputation ; rabaisse n’importe quel rang ; ridiculise n’importe quel prétentieux. Personne n’est à l’abri du rire ! Pas un benêt, pas un savant, pas une femme ni un homme, aussi couronné soit-il ! (…)
Ce n’est pas tout. Le rire, étant donc une arme, est également signe de reconnaissance entre beaux esprits. On peut dire une chose en riant et en faire comprendre une autre à qui est familier du double sens. Les sots ne font que s’esclaffer de la grossièreté, alors que les sages saisissent la pensée interdite voilée sous la vulgarité de la forme. Le rire, Ilario, a cette puissance rare – une puissance triple – de leurrer les ignares, de scandaliser les tièdes mais d’édifier les êtres de raison percevant au-delà des apparences. Je te le redis : le rire est une arme parce que le rire est un code !


 

mardi 24 octobre 2023

[Rushdie, Salman] La cité de la victoire

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La cité de la victoire (Victory City)

Auteur : Salman RUSHDIE

Traduction : Gérard MEUDAL

Parution : 2023 en anglais
                  et en français (Actes Sud)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans le Sud de l’Inde au XIVe siècle, à la suite d’une bataille quelconque entre deux royaumes aujourd’hui oubliés, une fillette de neuf ans fait une rencontre divine qui va changer le cours de l’histoire. Après avoir assisté à la mort de sa mère, la petite Pampa Kampana, accablée de chagrin, devient le véhicule d’une déesse qui se met à parler par la bouche de l’orpheline. Lui accordant des pouvoirs qui dépassent l’entendement de Pampa Kampana, la déesse lui annonce qu’elle contribuera à l’essor d’une grande ville appelée Bisnaga – littéralement “cité de la victoire” –, la merveille du monde.
Au cours des deux cent cinquante années suivantes, la vie de Pampa Kampana se confond avec celle de Bisnaga, depuis sa création à partir d’un sac de graines magiques jusqu’à sa chute tragique de la manière la plus humaine qui soit : l’hubris de ceux qui détiennent le pouvoir. En donnant vie, par ses chuchotements, à Bisnaga et à ses habitants, Pampa Kampana tente de remplir la mission que la déesse lui a confiée : faire des femmes les égales des hommes dans un monde patriarcal. Mais toutes les histoires échappent à leur créateur, et Bisnaga ne fait pas exception. Tandis que les années passent, que les dirigeants vont et viennent, que des batailles sont gagnées et perdues, et que les allégeances changent, le tissu même de Bisnaga devient une tapisserie de plus en plus complexe, abritant en son cœur Pampa Kampana.
Brillamment présentée comme la traduction d’une épopée antique, cette saga au confluent de l’amour, de l’aventure et du mythe atteste du pouvoir infini des mots.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auteur de quatorze autres romans (dont Les Enfants de minuit qui lui valut le Booker Prize et le Best of the Booker), de nouvelles, d’essais et d’une autobiographie (Joseph Anton), Salman Rushdie est membre de l’American Academy of Arts and Letters et “Distinguished Writer in Residence” à l’université de New York. Ancien président du PEN American Center, Salman Rushdie a, en 2007, été anobli et élevé au rang de chevalier par la reine Élisabeth II, pour saluer sa contribution à la littérature.

 

Avis :  

S’inspirant du véritable Vijayanagar, dernier grand royaume hindou, qui, de sa fondation au XIVe siècle jusqu’à sa disparition quelque deux cent trente ans plus tard, s’efforça de résister à l’expansion musulmane dans tout le sud du sous-continent indien, Salman Rushdie feint de nous présenter la toute première traduction, par ses soins et « dans une langue simplifiée », d’un chef-d’œuvre fictif, intitulé le Jayaparajaya – « Victoire et Défaite » en sanskrit –, récemment retrouvé dans une vieille jarre et qui, avec ses vingt-quatre mille vers, pourrait se comparer au Mahabharata et au Ramayana, les deux grands poèmes épiques de l’Inde, fondateurs de l’hindouisme.

Au XIVe siècle dans le sud de l’Inde donc, Pampa Kampana, une fillette de neuf ans, se retrouve seule survivante de son village, les hommes ayant été tués à la guerre et les femmes dans les bûchers allumés selon la tradition du sacrifice des veuves. Une déesse intervient alors et la dote de pouvoirs magiques : elle vivra deux siècles et demi, le temps pour elle de fonder et de gouverner, jusqu’à son effondrement, la ville de Bisnaga, capitale d’un empire où, pour une fois, les femmes seront les égales des hommes. Ainsi commence une épopée dont les périodes et les vicissitudes s’enchaîneront au gré d’une temporalité narrative choisissant de s’attarder ou d’accélérer à volonté.

Sous le règne de Pampa Kampana, la ville de Bisnaga, menant la guerre pour s’assurer la paix, devient l’invincible et prospère capitale d’un empire où les femmes sont libres de leur sexualité et exercent des tâches jusqu’ici dévolues aux hommes. Mais une Protestation prenant la forme d’une secte finit par se former et contester le pouvoir en place. Cette reine qui a fondé son royaume sur la force des mots, « chuchotés » à l’oreille de ses sujets, découvre, comme tout créateur,  « y compris Dieu », qu’« une fois que vous avez créé vos personnages, vous êtes lié par leurs choix. Vous ne pouvez plus les refaire en fonction de vos désirs. Ils sont ce qu’ils sont et ils feront ce qu’ils voudront. Cela s’appelle le “libre arbitre”. » Au pouvoir de la magie succède donc celui de la religion, des intégrismes et des fanatismes. «  Les idées qu’elle avait implantées n’avaient pas pris racine ou alors ces racines n’allaient pas assez profond et se laissaient facilement arracher. » A leur place, « avait [été] créé un nous qui n’était pas eux, un nous qui (...) soutenait en secret l’intrusion de la religion dans tous les recoins de la vie politique aussi bien que spirituelle. » « Leur sentiment religieux [étant] pesant, simplet et banal, les considérations mystiques les plus élevées leur échappaient complètement et la religion devint pour eux un simple outil destiné à maintenir l’ordre social. » Un ordre ne tenant bientôt plus qu’au rapport de forces entre factions et partisans, au rythme des conspirations, des coups d’état et des assassinats. Y-a-t-il seulement une issue à la folie des hommes ?
 
Flamboyante pseudo-légende subtilement teintée d’humour, le récit laisse d’autant mieux deviner sa portée métaphorique que l’on connaît les combats de l’auteur contre le sectarisme et l’obscurantisme. Ce dernier livre, tout juste achevé avant l’attaque islamiste au couteau qui, en 2022, après trente-trois ans d’une fatwa exigeant la mise à mort de l’écrivain, a bien failli lui coûter la vie, est une nouvelle croisade, pour la place des femmes, en Inde en particulier mais pas seulement, et aussi, plus que jamais, pour la création littéraire et la liberté d’expression. Dans une réalité irrémédiablement vouée au crime et à l’injustice, aux guerres et aux complots, à la torture et à l’oppression, ne reste, en ultime protestation et pour porter la vision d’un monde meilleur, que le seul poids des mots sur le papier. « Les mots sont les seuls vainqueurs », conclut Salman Rushdie. Lui-même en paye le prix fort avec les séquelles de l’attentat à son encontre. Les lire et les colporter sont le moins que l’on puisse faire. (4/5)

 

Citations : 

Ainsi étaient les hommes, se disait Pampa Kampana. Un homme philosophait à propos de la paix mais dans sa façon de traiter la pauvre jeune fille sans défense qui dormait dans sa grotte, il n’agissait pas conformément à sa philosophie.
 

L’introduction du culte collectif de masse fut une innovation radicale que l’on commençait à connaître sous le nom de Nouvelle Religion et que désapprouvait violemment La Protestation, tous les tenants de l’Ancienne Religion dont les pamphlets insistaient sur le fait que dans la Vieille, et donc Véritable, Religion, le culte de Dieu n’était pas une affaire publique mais privée, une expérience reliant le fidèle dans son individualité avec Dieu et personne d’autre, et ces gigantesques assemblées de prière étaient en réalité des rassemblements politiques déguisés, ce qui était un détournement de la religion mise au service du pouvoir. Ces pamphlets n’étaient pratiquement pas connus sauf des membres de petites coteries intellectuelles qui n’avaient aucune empathie avec les gens et de ce fait, étant presque impuissantes, pouvaient être autorisées à exister.
L’idée du culte de masse devint à la mode. Vidyasagar murmura au roi que s’il dirigeait ces cérémonies, il se produirait un flou très profitable entre le culte du dieu et la dévotion à l’égard du roi, ce qui se vérifia.
 

(…) Pampa apprit la leçon que tout créateur devrait connaître, y compris Dieu. Une fois que vous avez créé vos personnages, vous êtes lié par leurs choix. Vous ne pouvez plus les refaire en fonction de vos désirs. Ils sont ce qu’ils sont et ils feront ce qu’ils voudront. Cela s’appelle le “libre arbitre”. Elle ne pouvait pas les transformer s’ils ne voulaient pas l’être.
 

La manière dont un homme gère la victoire dit de lui une forme de vérité : est-il un vainqueur magnanime ou un vainqueur assoiffé de vengeance ? Va-t-il demeurer humble ou se mettre à avoir une haute opinion de lui-même ? Va-t-il devenir dépendant de la victoire, avide de nouveaux triomphes, ou va-t-il se contenter de ce qu’il a accompli ? La défaite pose des questions encore plus profondes. De quelles ressources intérieures dispose-t-il ? La défaite va-t-elle l’anéantir ou révéler une capacité de résilience et des ressources jusque-là insoupçonnées, des qualités qu’il ne se connaissait pas lui-même ?
 

Deux lignées très différentes étaient nées de Pampa Kampana. Les fils qu’elle avait eus avec Bukka Raya Ier dégageaient un âpre parfum de rancune dont elle était responsable pour les avoir rejetés, et l’un d’eux était roi à présent, le roi “Numéro Deux”. Il était la créature de Vidyasagar et son règne serait donc une période d’oppression et de puritanisme, et les femmes de Bisnaga à l’esprit libre allaient grandement souffrir. Elle ferma les yeux, envisagea le futur et découvrit qu’après Numéro Deux les choses allaient encore empirer. La dynastie allait sombrer dans des disputes, une intolérance religieuse grandissante et même le fanatisme. Telle était la lignée de ses fils. Les filles de Pampa Kampana, en revanche, étaient devenues des adultes progressistes, brillantes, à la fois des intellectuelles et des guerrières, les enfants les plus originaux qu’une mère puisse souhaiter. Elles avaient aussi hérité de la plupart de ses pouvoirs magiques alors que dans l’esprit terre à terre et obtus des mâles Sangama, on ne risquait pas de trouver la moindre raison de s’émerveiller. Même leur sentiment religieux était pesant, simplet et banal. Les considérations mystiques les plus élevées leur échappaient complètement et la religion devint pour eux un simple outil destiné à maintenir l’ordre social.
 
 
Numéro Deux avait remplacé le conseil royal par une assemblée gouvernante de saints, le Sénat de l’Ascendance Divine ou SAD, dirigé par un certain Sayana, le frère de Vidyasagar, et la ville était désormais sous la coupe de ce nouveau sénat strictement religieux qui s’employait à “démolir” la philosophie des bouddhistes, des jaïns aussi bien que des musulmans pour célébrer la Nouvelle Orthodoxie élaborée par les penseurs du mutt de Mandana sous la supervision de Vidyasagar, et à faire de cette Nouvelle Orthodoxie – qui n’était rien d’autre que la redite de la précédente Nouvelle Religion de Vidyasagar – les bases de la société de Bisnaga. Ces changements reflétaient exactement les évolutions du sultanat de Zafarabad où le sultan Zafar était mort (prouvant ainsi qu’il n’était pas finalement le Sultan Fantôme de la légende) et avait été remplacé par un autre Zafar, encore un Numéro Deux, un zélote de sa religion qui avait mis en place un “conseil des protecteurs” de son cru, composé de religieux. Ainsi, à la place de la tolérance d’autrefois quand les adeptes de toutes les religions pouvaient participer pleinement à la vie des deux royaumes, il y avait une séparation et une triste migration entre les deux royaumes de gens qui ne se sentaient plus en sécurité chez eux. “C’est tout simplement stupide, dit Pampa Kampana. Quiconque décide que nos dieux ou les leurs souhaitent ce genre de souffrances ne comprend fondamentalement rien à la nature de la divinité.” Selon Haleya Kote, de nombreux habitants de Bisnaga souffraient de cette nouvelle ligne dure mais ils se taisaient parce que Numéro Deux avait créé un escadron d’hommes de main qui réagissait durement à la moindre manifestation de dissidence. Il y a donc un noyau dur, un petit groupe qui gouverne, et la plupart des gens d’un certain âge le craignent et le détestent, malheureusement une proportion importante de jeunes le soutient en disant que la nouvelle “discipline” est nécessaire à la sauvegarde de leur identité.
“Et l’armée ? demanda Pampa Kampana. Comment les soldats réagissent-ils au renvoi des adeptes d’autres religions parmi lesquels il doit y avoir de nombreux hauts gradés ?
— Jusqu’à présent l’armée ne bouge pas, dit Haleya Kote. Je pense que les soldats craignent qu’on leur demande de s’attaquer à leurs concitoyens, ce qui serait un dilemme pour eux, et ils insistent donc sur leur neutralité.” 


Vidyasagar lui-même se montrait très rarement. Il était sous l’emprise de l’âge. “Il refuse de mourir, dit Haleya Kote à Pampa Kampana. C’est du moins ce que disent les gens, mais son corps n’est pas du même avis que son esprit. Ils disent qu’il est comme un homme vivant dans un corps qui ne l’est plus. Il s’exprime en parlant d’une bouche morte et en faisant des gestes de ses mains mortes. Mais il reste le personnage le plus puissant de Bisnaga. Numéro Deux refuse de contrarier ses désirs aussi cinglés soient-ils. Il a voulu débaptiser toutes les rues, se débarrasser des anciens noms que tout le monde connaissait pour les remplacer par les longs titres de divers saints obscurs, de sorte que plus personne ne s’y retrouve et que des gens qui habitent la ville depuis très longtemps sont obligés de se gratter la tête quand ils doivent trouver une adresse. Une des nouvelles revendications de La Protestation, en ce moment, est de récupérer les anciens noms de rues familiers. C’est dire à quel point la situation est folle.”


Son programme avait la caractéristique inhabituelle d’aller de l’avant en regardant en arrière, en d’autres termes, il voulait que le futur ressemble à ce qu’avait été le passé et transformait ainsi la nostalgie en une nouvelle sorte d’idée radicale selon laquelle les termes de “en arrière” et “en avant” devenaient synonymes plutôt que contraires et décrivaient le même mouvement dans la même direction.
 
 
Et puis du temps a passé et cela calme les passions. D’ailleurs les gens oublient. L’histoire est le résultat non seulement de l’action des gens mais aussi de leur oubli.


(…) elle allait devoir persuader un grand nombre d’entre eux que le récit cultivé, bienveillant, raffiné qu’elle proposait valait mieux que le récit officiel, étroit, sectaire et, selon elle, barbare, qui avait cours. Il n’était pas du tout certain que les gens allaient choisir le raffinement contre la barbarie. La ligne du parti concernant les adeptes des autres religions – nous sommes les bons et ils sont les méchants – avait une sorte de limpidité contagieuse. Tout comme l’idée que manifester des désaccords revenait à être un mauvais patriote. Si on leur offrait le choix entre penser par eux-mêmes ou suivre aveuglément les chefs, bien des gens choisiraient l’aveuglement contre la lucidité surtout quand l’empire était prospère, qu’ils avaient de quoi manger sur leur table et de l’argent dans les poches. Tout le monde ne souhaitait pas réfléchir, préférant manger et dépenser. Tout le monde ne voulait pas aimer ses voisins. Certains préféraient la haine. Il y aurait des résistances.


En tous les cas, c’étaient des gens qui ne se penchaient pas beaucoup sur leur passé. Ils préféraient, comme les habitants de la forêt d’Aranyani, vivre entièrement dans le présent sans prêter grand intérêt à ce qui s’était passé auparavant et s’il leur fallait penser à un autre jour que le jour présent, ils choisissaient de penser au lendemain. Cela faisait de Bisnaga un endroit dynamique, doté d’une immense énergie tournée vers le futur mais aussi un endroit qui souffrait du problème que connaissent tous les amnésiques : se détourner de l’histoire, c’est rendre possible une répétition cyclique de ses crimes.


J’ai appris que le monde était infini dans sa beauté mais aussi implacable, impitoyable, cupide, lâche et cruel. J’ai appris que l’amour est la plupart du temps absent et que lorsqu’il se manifeste il est généralement sporadique, fugace et finalement peu satisfaisant. J’ai appris que les communautés bâties par les hommes sont basées sur l’oppression de la multitude par une minorité et je n’ai pas compris. Je ne comprends toujours pas pourquoi la multitude accepte cette oppression. Peut-être parce que quand elle ne l’accepte pas et qu’elle se révolte, il s’ensuit une oppression plus sévère que celle qu’elle a renversée. J’ai commencé à me dire que je n’aimais pas beaucoup les êtres humains mais que j’aimais les montagnes, la musique, les forêts, la danse, les larges fleuves, le chant et bien sûr la mer. La mer est mon foyer. Mais en fin de compte j’ai appris que le monde peut vous arracher votre foyer sans aucun remords.


Tout amour authentique est une forme d’amour-propre, dit Krishnadevaraya. En amour, l’autre est uni à soi, et devient l’égal de soi, ainsi aimer l’autre, c’est aussi aimer l’autre en soi car ils sont égaux et identiques. 


Moi, Pampa Kampana, suis l’auteure de ce livre,
J’ai vu, dans ma vie, l’ascension et la chute d’un empire.
Qui pense encore à eux aujourd’hui, ces rois et ces reines ?
Ils n’existent à présent que dans les mots.
De leur vivant, ils furent vainqueurs ou vaincus, parfois les deux. Ils ne sont plus ni l’un ni l’autre.
Les seuls vainqueurs, ce sont les mots.
Leurs actions, leurs pensées, leurs sentiments n’existent plus.
Seuls subsistent les mots qui les évoquent.
On gardera d’eux le souvenir que j’ai choisi de garder
On se souviendra de leurs actes de la façon dont je les ai racontés
Leurs intentions resteront celles que je leur ai prêtées.
Moi-même, je ne suis plus rien.
Seule subsiste la cité des mots.
Les mots sont les seuls vainqueurs.

 

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