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dimanche 19 juillet 2026

Critique : "Chimère" de Julie Wolkenstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chimère" de Julie Wolkenstein


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chimère

Auteur : Julie WOLKENSTEIN

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782818064023  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Même si tous mes livres précédents étaient construits sur le modèle de l’enquête policière (secret, énigme à déchiffrer, indices, tension vers une résolution partielle ou totale), je n’avais jusqu’ici jamais écrit de vrai "polar" : le genre littéraire que je préfère ! Il me manquait l’envie de faire mourir violemment un personnage. Cette envie a fini par prendre forme, et Chimère est donc mon premier roman policier. » (J.W.)

L’intrigue de Chimère se construit comme une enquête familiale éclatée, transmise par voix croisées, lettres, souvenirs et confidences. Cinq femmes évoquent à tour de rôle la mort suspecte d’un homme, Osmond, à Rome, dans les années 1990. Vingt-cinq ans ont passé, mais chacune d’elles reste, à des degrés différents, marquée par cette affaire. À travers leurs points de vue, ce sont plusieurs générations, plusieurs époques qui se superposent et apportent un éclairage particulier sur ce qui apparaît avoir été un homicide involontaire en situation de légitime défense – c’est ainsi que la police romaine a défini la chute mortelle de ce tyran domestique, Osmond, par ailleurs artiste photographe et honorablement connu de la haute société pour sa collection d’oeuvres d’art. Cinq voix de femmes, que le confinement de 2020 isole du monde et les unes des autres, expriment successivement leur part de vérité. Leurs récits, leurs souvenirs, dévoilent des versions contradictoires de la vie d’Osmond et de sa mort, mais aussi des secrets et des blessures enfouies : amours contrariées, deuils, emprise, ambitions déçues, fractures générationnelles. Quête impossible ou contrariée, dans laquelle chaque témoin livre une part de vérité subjective, créant une mosaïque où vérité et mensonge se confondent, s’hybrident, créant des chimères.

Le mystère n’est pas tant dans la mort suspecte d’un homme controversé que dans le récit lui-même que les unes et les autres en font, livrant chacune une pièce tragique, fantaisiste, sombre ou nostalgique, d’un puzzle familial et générationnel. Une formidable histoire d’emprise, de filiation, et une plongée dans le passé, des années 1970 à nos jours.

 

Un mot sur l'auteur :

Spécialiste de Henry James, Julie Wolkenstein enseigne la littérature comparée à l’Université de Caen. Elle a notamment publié chez P.O.L. Les Vacances, Adèle et moi, La Route des Estuaires. Elle traduit également des auteurs américains et participe à des initiatives visant à mieux faire connaître le travail des artistes femmes.

 

Avis :

Romancière et universitaire spécialiste d’Henry James, Julie Wolkenstein reprend la trame du Portrait de femme de l’auteur américain dans une transposition contemporaine réagençant emprise et tension morale en une narration polyphonique. Conservant noms et configurations relationnelles, elle donne directement la parole à cinq femmes qui, vingt-cinq ans après les faits, restituent chacune leur versant de l’histoire. Le titre renvoie symboliquement à cette forme composite, assemblage de récits partiels et partiaux, en même temps que la réécriture, déplaçant l’intrigue dans un autre temps et l’envisageant sous plusieurs angles, propose, elle aussi, une sorte de version chimérique du roman classique. 

Au fil des récits se reconstitue un drame familial doublement meurtrier. Dans les années 1980, sur les instances de Serena Merle, écornifleuse experte à se rendre indispensable auprès des familles fortunées, la riche Isabelle a épousé Osmond, un homme tyrannique qui tenait déjà sous son emprise sa propre fille Iris, enfant fragile, sujette aux dépressions et habituée des séjours en clinique. Deux morts allaient survenir : celle d’Osmond, il y a vingt ans, officiellement tué par Serena en état de légitime défense, puis, quelques années plus tard, celle d’Iris, réputée suicidaire – des versions pourtant entachées de nombreuses ombres. C’est pour éclaircir ces événements que Henri, petit-fils d’Osmond, sollicite, en plein confinement du Covid‑29, plusieurs femmes liées à cette histoire : Lidia, nonagénaire au caractère bien trempé, qui rassemble ses souvenirs par mail avec l’aide de sa secrétaire ; Amelia, sœur du défunt, si volontiers tenue pour sotte et vulgaire qu’elle réserve ses confidences à ses soliloques ; Henriette, journaliste amie d’Isabelle, qui n’a jamais réussi à assembler les pièces du puzzle malgré ses investigations ; Serena elle‑même, cynique et calculatrice, qui se confie à son psychanalyste ; et enfin Isabelle, plus soucieuse d’oubli que d’élucidation. Leurs voix, diverses dans leur ton comme dans leurs doutes, se répondent en échos déformés, dessinant par leur superposition une vérité qu’aucune ne détient à elle seule.

Loin du seul hommage ou du simple décalque, la réécriture opérée par Julie Wolkenstein relève du procédé critique et interroge les ressorts narratifs de Portrait de femme. Conservant l'ossature originale du roman – les noms, les relations, l'emprise –, elle en déplace les coordonnées temporelles, redistribue les voix et reconfigure les enjeux moraux pour un effet de diffraction. Ce qui, chez Henry James, reposait sur une progression psychologique centrée sur Isabel Archer, se mue en mosaïque de récits dissolvant la vérité en un substrat incertain, entièrement dépendant des perspectives. Substituant à la focalisation unique une polyphonie de témoignages, la narration s'intéresse à ce que l'ouvrage originel escamotait, notamment le ressenti des femmes reléguées à la périphérie du drame. Lidia, Amelia, Henriette, Serena, Isabelle : chacune apporte un éclairage qu'à la fin du XIXe siècle, l'auteur laissait hors champ.

Se voulant révélatrice, cette réécriture ne modernise pas tant qu’elle réagence la parole, faisant entendre ce qui, dans le texte source, restait silencieux ou implicite. Cette double entrée dans le roman, par l’héritage littéraire et par le drame familial, lui confère une dimension chimérique à plusieurs titres. Hybride dans sa forme, composite dans sa structure et instable dans sa vérité, le livre montre que toute histoire – surtout lorsqu’elle repose sur l’emprise, le secret et la culpabilité – se construit à partir de récits concurrents, de reconstructions et de déformations. Réécrire sert ainsi à explorer la fabrique du récit, sa transmission, ses falsifications et sa survivance dans les mémoires, où il apparaît, de fait, fort chimérique.

En veillant, pour s’y retrouver, à dessiner l’arbre généalogique de la famille, l’on pourrait se trouver déjà content de la simple dégustation de ce polar original, qui privilégie l’écoute patiente des témoins et des intervenants plutôt que la logique déductive. À cette dimension ludique s’ajoute l’ambition, teintée d’éthique contemporaine, d’une revisite du roman source d’Henry James, qui met à distance l’autorité narrative victorienne et recentre le récit sur celles qui n’y étaient que figurantes. Laissant s’exprimer ces subjectivités marginalisées, la réécriture questionne la légitimité des récits dominants et propose une autre façon d’envisager le passé, par ses omissions et ses silences. Hasard des publications : la nouvelle traduction quasi concomitante de Moon Tiger de Penelope Lively rappelle aussi, à sa manière, combien l'Histoire, tout sauf un bloc homogène, se construit dans la superposition de récits disjoints et dans la tension entre mémoire individuelle et narration commune. Ainsi, de Penelope Lively à Julie Wolkenstein se dessine une même conviction : la vérité n’est jamais qu’une chimère patiemment élaborée par celles et ceux qui tentent de la raconter. (4/5)

 

Citation : 

Son père était horloger. Il y avait vraiment de très belles choses, chez eux. Lidia m’a offert cette pendule pour me remercier de l’avoir aidée. Et je l’ai remerciée pour cette pendule en lui faisant acheter son palazzo, comme l’appelait Isabelle. Parce que l’un des secrets, pour que vos amis fortunés continuent à vous faire des cadeaux, c’est qu’ils vous restent toujours redevables de quelque chose, et pas l’inverse.

 

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mardi 14 octobre 2025

[Delaume, Chloé] Ils appellent ça l'amour

 






J'ai aimé 

 

Titre : Ils appellent ça l'amour

Auteur : Chloé DELAUME

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Parce qu’elle a laissé ses amies organiser leur escapade durant ce week-end de trois jours, Clotilde se retrouve dans une ville qu’elle avait rayée de la carte. Ici, il y a vingt ans, elle a vécu avec Monsieur, un homme qui fit d’elle sa Madame sous prétexte de lui faire du bien. C'est ainsi que Clotilde se dépouilla d'elle-même, jusqu'à devenir un simple objet, mais un objet d'amour. 
De 
son assujettissement d’alors, Clotilde a encore honte, et elle a beaucoup de mal à se découdre la bouche pour reconnaître les faits. La preuve : ni Adélaïde, ni Judith, ni Bérangère, ni Hermeline ne connaissent cette histoire, et aucune ne se doute qu’à deux rues de leur location, dans son immense maison, habite toujours Monsieur.
Clotilde 
se demande si libérer sa parole pourrait aider la honte à enfin changer de camp.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1973, Chloé Delaume est écrivain. Adepte de l’autofiction et de littérature expérimentale, elle a notamment écrit Le Cri du sablier et Dans ma maison sous terre.

 

 

Avis :

Dans ce roman bref et tendu, traversé par une colère sourde, Clotilde, le personnage principal, revient dans la ville où, vingt ans plus tôt, elle a subi une relation d’emprise avec un homme plus âgé – un « Monsieur » qui l’a façonnée, réduite et effacée. Ce retour l’oblige à affronter une mémoire traumatique, longtemps reléguée dans l’ombre, et à se confronter à la honte, au silence et à la dépossession. 

Comme souvent chez Chloé Delaume, le texte, situé entre autobiographie et autofiction, adopte une forme résolument radicale et engagée. Clotilde n’est pas Chloé, mais elle en porte les blessures et les colères, transfigurées en matière à la fois littéraire et politique servant de socle à un dispositif critique et à une écriture de combat. Immédiatement reconnaissable, la langue scande et répète dans une musicalité douloureuse, sur un rythme poétique qui fascine autant qu’il peut irriter – notamment lorsqu’il s’accompagne d’une écriture inclusive, marqueur militant en cohérence avec le propos, mais qui peut aussi renforcer une impression de surcharge idéologique. 

La colère qui traverse le récit s’installe comme une tension permanente, refusant toute conciliation. Elle ne désigne pas un homme en particulier, mais un système patriarcal diffus, insidieux et destructeur. Cette dénonciation s’accompagne d’un rejet des normes affectives traditionnelles, valorisant la sororité face à une vie en couple perçue comme aliénante. Le texte n’entend pas panser les blessures, mais les exposer et sortir du cadre imposé. Si cette posture est légitime dans son cri, elle laisse peu de place à la complexité des relations humaines, au point de suggérer un désaveu global du lien amoureux. 

La parution simultanée de ce livre et de La nuit au coeur de Nathacha Appanah, lui aussi consacré à l’emprise masculine, appelle naturellement la comparaison. Tandis que Chloé Delaume adopte une démarche résolument frontale – chaque mot, comme en boxe, semblant vouloir forcer le silence à partir d’une expérience subjective, sans détour ni adoucissement –, Nathacha Appanah, à l’inverse, privilégie la délicatesse, le tissage patient de récits pluriels et une mise en contexte sociale et historique qui donne à la douleur une profondeur collective. L’une incise sans ménagement pour sonder la plaie, l’autre en esquisse doucement les contours pour mieux contenir la souffrance. D’un côté, cela grince et heurte ; de l’autre, tout cherche à s’apaiser dans la nuance et la finesse introspective.

Sur le plan politique, Ils appellent ça l’amour s’inscrit dans une démarche féministe affirmée, peu soucieuse de diplomatie. Le « Monsieur » n’est pas un personnage isolé, mais le symptôme d’un système qui autorise, banalise et perpétue l’emprise. La narration expose et accuse avec une vigueur adossée à une vérité nécessaire, mais qui peut aussi déranger par son intransigeance.

En définitive, ce texte s’impose comme une œuvre de l’intime traversée par une urgence politique. La voix qui s’y déploie n'a que faire d'apaisement ou de consensus : elle revendique, s’insurge et dérange. En écho à celle de Nathacha Appanah, plus feutrée et contextuelle, elle rappelle que la littérature peut être un lieu de mémoire et de réparation, mais aussi de fracture. Ce livre se lit comme un manifeste, fondé sur le présupposé troublant d’un désaccord profond entre les sexes, où l’amour semble avoir perdu sa légitimité. Une telle radicalité fascine autant qu’elle inquiète, laissant le lecteur face à une parole qui n’a pas pour but de rassembler, mais de secouer. (3,5/5)

 

 

Citations :

Clotilde sait combien la précarité joue un rôle déterminant dans le choix de l’encouplement, peut-être même autant que les carences affectives.

Monsieur était Monsieur, mais il était comme tant d’hommes que leur compagne excuse pour éviter d’admettre que le prince est un loup. Ça déchire tellement le cœur de voir soudain luire l’émail et le pointu de sa dentition, de constater que même si Not all men, dans la chambre à coucher se pourlèche un prédateur. Monsieur était Monsieur et elle, Clotilde Mélisse, se demande si ses amies, mis à part Hermeline, sont concernées aussi. Est-ce que Judith, Adélaïde et Bérangère occultent ou minimisent des souvenirs où leur prince s’est soudain révélé être un loup ? Est-ce qu’elles se sont, comme elle, cousu la bouche ? Clotilde se dit que, si ça se trouve, le dedans de plein de femmes par la honte est rongé.

Si je suis de ce récit la narratrice, c’est pour aider l’autrice autant que l’héroïne à trouver l’antidote, et permettre à leurs sœurs d’imposer leur refus en un chœur sororal ; j’existe pour que le réel soit enfin modifié.

N’oubliez pas que céder ne sera jamais consentir. 

Si nombreux, oui, légion. En haut de la pyramide, toujours les intouchables à chaque plainte nous contemplent et nous crachent à la gueule. La célébrité reste le meilleur des talismans pour échapper aux foudres de ce qui serait la Justice. Tant que ne tomberont pas les ogres les plus en vue, les prédateurs conserveront la victoire culturelle. Pour ceux en haut de la pyramide, jusqu’à ceux qui forment sa base, la culpabilité reste une terre étrangère.


 

samedi 4 octobre 2025

[Appanah, Nathacha] La nuit au coeur

 






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La nuit au coeur

Auteur : Nathacha APPANAH

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782073080028  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants qu’ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose. Il y a l’impossibilité de la vérité entière à chaque page mais la quête désespérée d’une justesse au plus près de la vie, de la nuit, du cœur, du corps, de l’esprit.
De ces trois femmes, il a fallu commencer par la première, celle qui vient d’avoir vingt-cinq ans quand elle court et qui est la seule à être encore en vie aujourd’hui.
Cette femme, c’est moi. »

La nuit au cœur entrelace trois histoires de femmes victimes de la violence de leur compagnon. Sur le fil entre force et humilité, Nathacha Appanah scrute l’énigme insupportable du féminicide conjugal, quand la nuit noire prend la place de l’amour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nathacha Appanah est romancière. Ses romans ont été récompensés par plusieurs prix littéraires et traduits dans de nombreux pays. La nuit au cœur est son douzième livre.

 

 

Avis :

Il est rare qu’un livre vous étreigne si profondément qu’il faille s’arrêter, reprendre son souffle, avant d’en poursuivre la lecture. Tel est le cas de ce roman d’une intensité bouleversante, entre récit intime, devoir de mémoire et engagement littéraire. En tressant les destins de trois femmes confrontées à la violence conjugale – deux assassinées, une survivante – Nathacha Appanah y explore avec une lucidité douloureuse, sans pathos ni complaisance, les rouages invisibles de l’emprise, cette mécanique insidieuse qui enferme les victimes dans le silence et la honte, la peur et la dépendance. 

Ouvert brutalement sur une scène de fuite haletante, presque cinématographique, qui installe d’emblée une tension physique et morale, le récit entame la reconstitution, par fragments, du parcours de ces femmes dont fait partie l’auteur. Bien plus qu'un simple témoignage, le livre se fait un espace de mémoire, un lieu où les voix étouffées reprennent corps. L’écriture y épouse avec délicatesse les battements du cœur, les silences, les terreurs nocturnes, chaque mot pesé et retenu comme s’il portait en lui la charge d’un souvenir trop lourd. C’est qu’il ne s’agit pas ici d’expliquer, mais de faire ressentir. 

Inflexion dans une œuvre jusque-là centrée sur les récits d’exil, les violences sociales et les identités marginales, ce roman marque le franchissement d’un seuil intime. L’auteur y revient sur une relation qu’elle a elle-même subie de ses 17 à 25 ans, marquée par l’isolement, les coups physiques et psychiques, et surtout une honte tenace : celle de n’avoir pas su partir, de s’être tue et crue responsable. Cette honte, longtemps enfouie, constitue le fil conducteur du récit, révélant combien l’emprise ne se limite pas à la violence physique, mais colonise les pensées, déforme la perception de soi et installe une culpabilité qui persiste bien après la fuite.

Sa douleur, parfois si insoutenable que les mots renoncent, Nathacha Appanah l’aborde avec une pudeur touchante sans jamais chercher ni à se justifier ni à s’exposer, avançant à pas feutrés dans une langue retenue, presque murmurée, qui dit sans dire, qui suggère sans asséner et qui, paradoxalement, donne toute sa puissance au texte : plus il se tait, plus il résonne ; plus il s’habille de dignité, plus il infuse le respect.

Loin d’un simple dévoilement, ce retour au passé s’inscrit dans une démarche littéraire où la mémoire individuelle croise celle de deux autres femmes, victimes de féminicides, dont les destins ont agi comme des déclencheurs : sa cousine Emma, tuée en 2000 à l’île Maurice, et Chahinez Daoud, brûlée vive en 2021 à Mérignac. Ces drames ont réveillé une blessure enfouie et poussé l’auteur à affronter enfin l’angle mort de sa propre histoire, longtemps tu et difficile à nommer.

Ecrit après plusieurs années de maturation, ce livre s’impose comme un acte de mémoire et de résistance qui redonne voix et dignité à des victimes que la société a trop souvent réduites au silence et à la culpabilité. Nécessaire, bouleversant, il entend ouvrir les yeux sur ce que l’on préfère souvent taire. En racontant, il répare, relie, expose, et, bien plus qu’un témoignage, s’affirme comme une œuvre littéraire à part entière, où la langue, le rythme, la pudeur et la structure participent d’un geste de vérité. 

Cri retenu, lumière posée sur l’obscur, un livre qui, avec sa justesse, sa sensibilité profonde et son refus du spectaculaire, ne peut laisser indifférent. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

En anglais, il existe un mot parfaitement exact pour dire ce qui m’est arrivé : j’ai été groomed. C’est une technique de manipulation où un ou une adulte gagne la confiance d’un ou d’une adolescent·e en lui donnant une attention quasi exclusive, en le ou la flattant, en lui offrant des cadeaux, en lui faisant croire que ce qu’ils partagent est exceptionnel, rare et n’arrive qu’une fois dans la vie. L’adulte instaure lentement une atmosphère de secrets et de mensonges par laquelle cette relation est préservée, conservée, protégée. Bientôt, l’adolescent·e ne sait plus vivre ailleurs que dans cette bulle et il n’y a que dans ce lieu clos, à l’air vicié, qu’il ou elle croit trouver la vérité de sa vie. Dans sa traduction française, le mot groomed est resté dans le domaine de la toilette : être bien soigné, bien peigné. Quand j’y réfléchis, j’arrive à la conclusion que c’est d’une toilette interne qu’il s’agit ici. 
HC m’a retournée comme un gant et dans ma chute, à mesure que je sombrais dans ses bras, molle et attendrie, je devenais indifférente à ma famille, je me désensibilisais au monde en surface, à mes amis, à mes études, à mes ambitions, et bientôt, l’échelle même de ma morale en fut restructurée. Où était le bien ? Où était le mal ? Il m’avait lavée de moi-même.


Je ne sais pas ce qui pousse un homme de cinquante ans à séduire une jeune fille de dix-sept ans, à l’amener à rompre avec toute sa famille et ses amis, à la garder des années avec lui, à faire en sorte qu’elle se contente de bien peu, à l’isoler, la domestiquer, à l’asservir, puis le jour où elle voudra le quitter, à lui faire peur, la terroriser, la surveiller, la frapper, la menacer. Je me demande s’il y a préméditation à dresser lentement, brique après brique, un mur autour d’elle afin qu’elle soit inatteignable – physiquement bien sûr mais également moralement, spirituellement. Je me demande si tous les jours, pendant les années où elle reste avec lui, je me demande si tous les jours il vérifie la solidité de ce mur-là. Je me demande s’il le pense vraiment quand il dit, parfois, pour rire : « Si tu me quittes, je te tue. » Je voudrais savoir si ce genre de pouvoir d’emprise est inné, si ce genre d’ascendance est acquis ou s’il faut être au bon endroit, au bon moment, trouver une sorte de victime idéale ?


Ai-je été une victime idéale ? 
Oh, comme j’aurais souhaité avoir la preuve concrète et scientifique d’une magie noire que cet homme a exercée sur moi. Alors, voyez-vous, il me serait plus facile d’avoir de la compassion pour celle que j’ai été, je pourrais m’envisager comme une victime et alors je pourrais présenter cette preuve à mes parents, à mon frère, à mes amis et je leur dirais que j’ai été envoûtée. Je rêve parfois de faire le procès de cette jeune fille, de l’interroger avec preuves et phrases cinglantes, témoignages et attestations de moralité et alors d’entrevoir sa faiblesse, sa maladie mentale, son manque d’intelligence, sa bêtise, d’identifier les graines de cette folie qui s’est emparée d’elle.


Entre cette première fois et la dernière fois, l’esprit, le cœur et le corps s’effritent morceau après morceau et peut-être que si toutes ces années pouvaient être reconstituées tel un grand linge raccommodé, alors je ramasserais chaque bout abandonné de moi-même en suivant une chronologie des années, des humiliations, des maisons, des sentiments et je découvrirais à nouveau ce à quoi je pensais, les rêves auxquels j’aspirais, la femme que je voulais devenir. Peut-être que si le récit pouvait s’écrire dans une vérité entière, sans oublier la complexité, le contexte, les points de vue, il offrirait une encyclopédie de perspectives sur la violence et l’emprise dans un couple, mais ici n’est pas le lieu des archives, de la statistique, de la clairvoyance, de la justice. Ici est un monde de monceaux, de bribes, de mémoires, de souvenirs, d’affects. Ici subsistent le souffle des rêves, le grain des peaux, le sel des larmes, l’épaisseur des nuits et le goût du temps. Ici se côtoient la vie et la mort, le passé et l’avenir, le possible et l’inimaginable, les fantômes et les vivants. Mis bout à bout, cela forme un artefact.


Il ne m’échappe pas que j’ai vingt-cinq ans et qu’à cet âge je devrais vivre autre chose que cette vie double où le jour je travaille dans une rédaction, je parle et je discute avec des collègues, je suis au-dehors de ce monde, j’écris des articles et je frôle des rêves d’avant, de cette vie à écrire et à réfléchir, et le soir, je rentre dans une maison-prison où le compagnon-maton est déjà torse nu en train de lire sur son fauteuil, tirant sur sa cigarette, attendant son dîner. Le soir, je la sens, à mesure que j’approche de la maison, je la sens, cette peur physique et morale. C’est quelque chose à éprouver, cette sensation d’une grande main froide qui se pose sur son cœur, ce liquide noir qui envahit son esprit, ce fatras grouillant dans son ventre, le gouffre imprévisible que représente la nuit.
 
 
Je ne sais pas ce qui se passe exactement ce dernier soir. Je veux dire je ne sais pas ce qui, exactement, allume la mèche, provoque l’effondrement. Peut-être qu’il n’y a rien, parce que parfois, il faut le dire, il n’y a rien d’autre que les pensées dans sa tête qui macèrent dans un bouillon vénéneux de jalousie maladive, de perversité manipulatrice et de folie. Une fois, c’est une phrase dans un journal ou un livre, une autre fois, l’expression de mon visage, ma main comme ceci ou comme cela, quelque chose qu’il a remarqué dans la journée, et dans ces détails qu’il est le seul à repérer, il trouve ce qu’il appelle les « éléments ». Les « éléments » de ma duplicité, de ma trahison, de mon être mauvais, de mon âme perdue. Les « éléments » qui confirment que je veux le quitter, que j’ai un amant, que je prévois d’avoir un amant, que je rêve d’avoir un amant.


Quand je me suis tenue en bas de l’escalier de la maison de mes parents avec cette valise chargée de quelques livres et de quelques vêtements et que ma mère est apparue en haut des marches et qu’elle a dit « C’est comme si tu rentrais d’un grand voyage », j’ai pensé que c’était le genre de voyage que je ne raconterais jamais. Je ne possède par ailleurs aucune photo de moi entre l’âge de dix-neuf et de vingt-cinq ans. C’est l’angle mort de ma vie.


Au mois de décembre 2000, deux ans et demi plus tard, alors que je travaillais pour un magazine en ligne et que je vivais à Lyon et que mon corps et mon esprit n’étaient plus sous emprise, que j’avais enfoui ce pan de ma vie, le qualifiant sobrement de « mauvaise expérience », que j’avais recommencé à écrire de la fiction, que j’avais rencontré un homme bon, que les crépuscules ne me faisaient plus l’effet d’une main glaciale posée sur mon cœur, que le soir je rentrais chez moi à pied et qu’aucun animal n’était tapi dans les buissons et que, dans l’ensemble, j’avais trouvé le moyen de vivre une vie sans honte, sans humiliation, sans violence, tout m’est revenu. Quand je dis dans l’ensemble, je veux dire que je ne parlais pas de ces années avec HC, elles s’éloignaient en devenant de plus en plus floues, mais parfois il me venait de grands moments de découragement à vivre. Ça me tombait dessus d’un coup. J’avalais alors deux somnifères et je dormais ; je buvais un flacon entier d’antitussif et je dormais ; je sirotais une demi-bouteille de Malibu coco et je dormais. Dormir était bien, dormir c’était oublier, dormir c’était mourir un peu. Je ne reliais pas ces moments d’accablement à mon passé parce que je n’étais pas prête à admettre que ce qui m’était arrivé était grave, qu’on ne pouvait pas en sortir indemne et même aujourd’hui quand j’écris ces lignes je m’arrête, je voudrais les effacer, je refuse de ne pas être indemne justement, je refuse d’être à la merci de ces années-là et par extension, à sa merci. Cela m’apparaît comme une faiblesse de caractère.


La mémoire est un choix, la mémoire est un fantôme patient. Dans les mois qui ont suivi, je pensais à Emma, je pensais à sa mort horrible, je me demandais où étaient ses enfants, mais j’effleurais son souvenir avec précaution seulement comme on entrouvre une boîte à souvenirs et je la refermais très vite, les mains tremblantes. Je ne voulais pas retourner là-bas. 
Là-bas : ce trou qui est devenu à la fois un puits auquel je viens m’abreuver et un abîme dans lequel je ne veux pas tomber. 
Là-bas : cet angle mort de ma vie que j’évite à tout prix.


De quoi est fait ce jour où on se sent capable de retourner dans le noir, je ne pouvais l’imaginer. Ce jour-là n’était pas mon but, mon ambition. Mais il est monté lentement, oh si lentement, sans aucun bruit. Peut-être a-t-il toujours été là à côté de moi sans que je m’en aperçoive ? Quand j’ai recommencé à écrire, que j’ai eu cette chance-là, de revenir dans le jardin du bien et du mal et du gris et de tout ce qui existe entre, quand j’ai écrit mon premier roman, par exemple, et aussi tous les autres ? Peut-être qu’il a toujours été là, comment savoir ? Quand il est apparu devant moi, sans masque, ce jour où j’ai été capable d’envisager ce livre dans le calme, dans une intention de littérature, je me suis retournée et j’ai compté. Vingt et un ans depuis la mort d’Emma, trente et un ans depuis que j’étais tombée dans le trou, vingt-trois ans depuis la nuit dans la voiture. Le poids de ces années est indicible.


Quel drôle de monde aux valeurs inversées où ce sont les victimes qui ont honte ! 
 
 
Je connais cette vulnérabilité, cette chose qui tremble en permanence dans son estomac. Emma a voulu quitter son mari deux fois et à chaque fois, elle est revenue. Je suis partie quatre fois et quatre fois je suis revenue. À chaque fois, je cédais à des paroles, je m’écroulais de fatigue, je m’effritais. À chaque fois j’abandonnais le peu de détermination qui me restait – cette détermination qui m’avait servi à le quitter et qu’il rognait avec expertise et succès. Et à chaque fois, j’abandonnais également un peu d’estime de moi-même jusqu’à me dire, jusqu’à me persuader, qu’en réalité je n’étais pas bonne juge de ma propre vie, que je ne pouvais pas prendre mes propres décisions, que je n’étais bonne qu’à être sa compagne, qu’en réalité je ne pouvais exister que dans ce monde-là, un monde toxique et tordu, habité de lui et de moi, de son génie violent, de son emprise et de mon asservissement.


Ce monde-là, retourné sur lui-même. Macérant dans une violence sourde et sournoise la nuit tombée et remettant les masques de la famille normale le jour. Ce monde où l’emprise de l’homme se fait plus étouffante à mesure que la volonté de la femme de s’en libérer se fait plus évidente. Ce monde semblable à un bras de fer permanent. Ce monde-là n’est jamais une histoire aussi simple à résumer que par ces mots : « Elle aurait dû partir. »


Parfois ce livre m’apparaît comme une spirale de Fraser. Je crois que j’avance mais je tourne en rond, sans pouvoir toucher au noyau, à la matière centrale. C’est une illusion. Puisque je poursuis des fantômes, il faudrait que j’aille à la recherche de moi-même, faire comme si je parlais d’une autre personne, celle-là même que j’ai effacée pour continuer à vivre, ce bout de moi que j’ai laissé dans une voiture en mai 1998. 
J’ai parlé à quelques amis qui me restent de cette époque, à deux anciens collègues. Je leur ai téléphoné ou écrit, mots hésitants, voix fine. Ils étaient tous surpris de ce que je leur demandais : me raconter ce dont ils se souvenaient de l’époque, s’ils se rappelaient quelque chose que je leur avais confié ou pas. Ils fouillaient leur mémoire, découvrant souvent un trou béant à ma place. 
Ce qu’ils me disent et ce dont ils se souviennent est insatisfaisant pour moi. Il m’est impossible de leur dire exactement ce que je poursuis, j’avance en crabe, autour d’eux, sans jamais m’atteindre vraiment. Je ne peux pas lier ensemble ce qu’ils disent, en faire une chronologie, un portrait plus ou moins exact. Leurs souvenirs, en creux, en pointillé, viennent percuter la violence des miens et quand je les reproduis tels quels, noir sur blanc, je pense à ces phrases de Marguerite Duras dans L’Amant : « L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne. » 

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

dimanche 20 avril 2025

[Seyvos, Florence] Un perdant magnifique

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Un perdant magnifique

Auteur : Florence SEYVOS

Parution :  2025 (L'Olivier)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Au cœur d’une famille en pleine implosion, le beau-père atypique capte toutes les attentions. Mythomane, dépensier, capricieux, suicidaire, généreux, élégant, clochardisé, sincère, menteur, enthousiaste, dépressif, Jacques est tout cela à la fois. Entre la France et la Côte d’Ivoire, il entraîne la narratrice, sa sœur Irène et leur mère dans un tourbillon qui finira par le tuer.
Depuis toujours, Florence Seyvos est comme hantée par ce personnage mystérieux… et toxique. Avec Un perdant magnifique, elle n’a jamais été aussi proche de la vérité. Une vérité douloureuse qu’elle restitue avec ce mélange de pudeur et de violence qui est sa marque de fabrique. Comme dans Le Garçon incassable, son plus grand succès à ce jour, elle parvient à poser un regard précis, parfois cruel, sur toutes les situations, mais avec une délicatesse infinie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Florence Seyvos est née en 1967. En 1992, elle publie un récit, Gratia, aux Éditions de l'Olivier. Puis, en 1995, son premier roman, Les Apparitions, très remarqué par la critique. Pour ce livre, Florence Seyvos a obtenu en 1993 la bourse jeune écrivain de la fondation Hachette, ainsi que le prix Goncourt du premier roman 1995 et le prix France Télévisions 1995. Elle a publié, depuis, L'Abandon en 2002, et Le Garçon incassable en 2013 (prix Renaudot poche). Elle a également publié à l'Ecole des loisirs une dizaine de livres pour la jeunesse et coécrit avec la réalisatrice Noémie Lvovsky les scénarios de ses films, comme La vie ne me fait pas peur (prix Jean-Vigo), Les Sentiments (prix Louis-Delluc 2003) ou Camille redouble.

 

 

Avis : 

Depuis son prix Goncourt du premier roman il y a trente ans, Florence Seyvos ne cesse de creuser les désarrois de l’enfance et de l’adolescence dans des histoires brouillant tous les repères. Elle donne cette fois la parole à Anna qui, depuis l’âge adulte, se souvient de la confusion qui s’empara de sa vie lorsqu’y apparut un beau-père extravagant et instable, si imprévisible et difficile à cerner qu’aujourd’hui encore elle n’est qu’ambivalence à son sujet.

Après s’être laissée convaincre de le rejoindre avec ses deux filles à Abidjan où il était persuadé de faire fortune, la mère d’Irène et d’Anna avait fini par rentrer au Havre où il continuait à leur rendre visite une poignée de fois par an, des rêves et des promesses mirifiques plein la tête et la bouche. C’est par ce qu’Anna annonce d’emblée comme le dernier de ces retours, alors que, malade, il portait déjà les marques d’une grande fatigue physique, que s’ouvre le récit. 

En ces années 1980, Anna et sa sœur sont lycéennes. L’irruption de Jacques au Havre ce Noël-là s’accompagne d’une débauche d’achats aussi somptueux qu’inutiles, entre meubles d’antiquaire, piano quart-de-queue et champagne à gogo, alors que personne à la maison ne joue de cet instrument et surtout, que le foyer est déjà surendetté. Touchant d’enthousiasme et de bonnes intentions, affectueux et paternel, Jacques n’est aucunement conscient du malheur qu’il est en train de répandre autour de lui, creusant un peu plus encore la gêne financière et, avec elle, la honte et la peur de son épouse et de ses filles.

En vérité, l’irresponsabilité matérielle de Jacques n’est pas son seul travers. Attentionné mais tyrannique, d’une générosité égoïstement aimantée par ses propres envies, fantasque et flambeur dans une totale inconscience des réalités, il est dans sa perpétuelle démesure une « source d’embarras constant » qui fait dire à Anna : « sa présence nous faisait l’effet d’une main de fer posée sur nos journées. Et quand il n’était pas là, il pesait sur notre vie d’une autre façon. » 

S’il pèse trop lourd dans la vie des deux adolescentes, ses ridicules et sa folie les touchent alors qu’elles l’observent irrémédiablement s’enfoncer. Elles qui en viennent à se sentir plus adultes que leur si bizarre beau-père et même que leur mère sous emprise, oscillent entre honte et exaspération d’un côté, affection et instinct de protection de l’autre. Tout en ambivalences, se dessine une figure paternelle aussi fragile et attachante que difficile à vivre et toxique, source d’une insécurité permanente et sournoise, et si longtemps après, d’une perplexité à la fois douloureuse et nostalgique.

Portrait tout en nuances d’un homme complexe, ce roman fluide et addictif laisse un sentiment de trouble, celui qui, illustrant par ailleurs la subtilité des phénomènes d’emprise, étreint le lecteur face à un monstre malgré tout aussi attachant, et pas seulement aux yeux de ses proches. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

À cet instant, j’ai compris que depuis des années, nous tenions notre langue, nous ne parlions à personne des bizarreries de Jacques, pas plus à nos amis qu’à notre père ou à Katia. Nous nous protégions de la honte qui brûlait en nous. Mais aussi, nous le protégions, lui. La dernière personne à qui nous nous serions confiées était notre père. Le combat nous aurait semblé trop inégal, celui d’un homme respectable contre un homme que tout accuse. Surtout, nous ne voulions pas que Jacques soit jugé. En tout cas par quelqu’un d’autre que nous. Parce qu’à l’exception de notre mère, nous étions les seules à le connaître. Parfois, comme Irène, je pensais que notre mère ferait bien de partir. Pas à cause de la carabine, nous avions compris depuis longtemps que Jacques n’était pas Barbe-Bleue. Mais parce que la vie avec lui était aussi difficile qu’une ascension en haute montagne. C’était lui qui inventait à chaque heure le paysage, les parois, les abîmes, les points de vue stupéfiants. Notre mère s’y adaptait, nous aussi. Pourtant quelque chose en lui nous émouvait, au-delà de l’amour qu’il nous portait. Peut-être était-ce justement sa folie. Peut-être était-ce, aussi, son ridicule.
Il y a une autre raison, je crois, moins avouable, pour laquelle nous n’aurions pas parlé à notre père. D’une certaine manière, nous l’avions trahi. Nous avions inventé avec un autre quelque chose de plus amusant, de plus excitant qu’une famille. Nous avions en commun avec Jacques la phobie de la routine, le goût de vivre des moments étranges, comme nos conversations nocturnes. Une image me revient, elle appartient à ce tout premier séjour à Abidjan, celui où nous avons découvert le rituel de la carabine. Le lendemain de notre arrivée, Jacques nous emmène à la Manutention africaine, le lieu où sont entreposées ses machines. Il nous juche à tour de rôle sur un bulldozer, à la place du conducteur. Il s’assied à côté de nous et met le moteur en marche.


Elle ne savait pas encore que, pour Jacques, cette vie était la seule qu’il aimait vraiment, celle où le présent n’avait aucune importance. Seul comptait le futur, l’utopie sans cesse réinventée, sans cesse perfectible. Étrangement, nous étions toutes les trois au centre de cette utopie. Nous en étions à la fois le cœur et le prétexte.


Elle tend la main pour récupérer la bague, et la remet à son doigt. Elle remercie le bijoutier et nous sortons. Ma mère se dirige mécaniquement vers la voiture. Elle ne se souvient pas que nous devions aller chez l’opticien. Je n’en parle évidemment pas. J’ose à peine la regarder. Elle met le contact, passe la première et oublie de desserrer le frein à main. Elle le desserre sans réfléchir, la voiture fait une embardée et vient cogner le coffre de la voiture garée devant nous. Je me demande par quel sortilège Irène échappe à ces situations, il me semble que c’est toujours moi le témoin des désillusions et des humiliations de notre mère. J’ai cru y être indifférente, mais subitement c’est un poids qui m’étouffe. Je n’en peux plus. Et c’est contre elle que se retourne ma colère. J’ai compris que la valeur d’un objet n’était qu’un mirage et qu’elle n’obéissait à nulle autre loi que celle de l’offre et de la demande. Et qu’il suffisait d’avoir besoin de vendre pour être irrémédiablement du côté des perdants. C’est pourtant simple, ai-je envie de dire à ma mère, sur un ton de maîtresse d’école, un objet ne vaut de l’argent que lorsqu’il est placé derrière une vitrine. Dès qu’il quitte la vitrine, il perd les neuf dixièmes de sa valeur. Pourquoi est-ce que moi, qui ne suis pas une adulte, j’ai compris ça, et pas toi ? Pourquoi tu continues ? ai-je envie de crier. Tu cherches les coups ? Arrête, arrête d’essayer, je t’en supplie !
 
 
Parfois je pense que notre mère avait choisi d’épouser Jacques parce qu’elle aimait la difficulté, parce que c’était un choix à la mesure de sa propre combativité, de son besoin secret d’en découdre. Elle l’admirait comme elle admirait Napoléon. Elle aimait que la vie de Jacques ressemble à un destin et que ce mariage fasse d’elle une héroïne. Elle aimait aussi, je crois, même si cela l’exaspérait souvent, que Jacques ne supporte ni les contraintes ni les obligations. Et qu’il ne fasse les choses que lorsqu’il l’avait lui-même décidé. Je me souviens d’un été où elle relisait les Mémoires de Sainte-Hélène. Nous étions à la montagne, c’était à l’époque où je ne pouvais pas passer deux mois sans tomber malade ou me casser quelque chose. Cet été-là, j’avais eu quarante de fièvre pendant plusieurs semaines à cause d’un abcès que les antibiotiques ne parvenaient pas à résorber. Jacques m’avait fait venir pour que je me refasse une santé. Il m’avait loué une chambre avec un balcon face au mont Blanc. Il avait parlementé des heures au téléphone avec mon père pour que je manque la rentrée des classes. C’était criminel, disait-il, de m’envoyer au collège dans cet état. Mon père avait fini par céder. Ma mère et Jacques faisaient deux promenades par jour. La première seuls, la seconde avec moi. Par moments il se prenaient la main et je baissais les yeux, aussi gênée que si je les avais vus ôter leurs vêtements. Nous marchions jusqu’à un promontoire qui donnait sur les sommets enneigés à perte de vue. Je regardais ma mère qui regardait les Alpes, et je voyais qu’elle considérait ce paysage comme un cadeau, une sorte de dot que Jacques déposait à ses pieds.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 19 février 2025

[Laurens, Camille] Ta promesse

 





 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Ta promesse

Auteur : Camille LAURENS

Edition : 2025 (Gallimard)

Pages : 368








 

Présentation de l'éditeur :   

« Au moment où s’ouvre ce livre, je romps une promesse. Lorsque je l’ai faite, c’est idiot, j’étais sûre que je la tiendrais. Enfin, idiot, je ne sais pas. La moindre des choses, quand on fait une promesse, n’est-ce pas d’y croire ? »
Que s’est-il passé avec son compagnon pour que la romancière Claire Lancel doive se défendre devant un tribunal ? Au fil du récit, elle raconte comment elle s’est peu à peu laissé entraîner dans une histoire faite de manipulations et de mensonges.
Dans ce roman haletant comme un thriller, Camille Laurens questionne le narcissisme contemporain, l’absence d’empathie, et se demande comment sauver l’amour de ses illusions. Elle nous invite à le célébrer et à le vivre, au-delà des promesses trahies.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Romancière, essayiste, Camille Laurens a publié une trentaine d’ouvrages. Elle est membre de l'Académie Goncourt.

 

 

Avis :

Dans une histoire d’amour et d’emprise racontée comme un thriller, Camille Laurens sème malicieusement les concordances avec son propre vécu pour mettre en évidence les mécanismes de la perversion narcissique et dénoncer les dérives déshumanisantes de la société contemporaine.

« Le début de l’histoire contient sa fin. » C’est d’ailleurs par cette dernière que s’ouvre le récit, annonçant d’emblée l’issue dramatique de ce qui commence comme un amour heureux, un bonheur que sinon l’on aurait pu, comme initialement la narratrice, croire sans histoire, aveugle aux signes que tous, avocats, témoins, juge et bien sûr elle-même, vont maintenant s’attacher à déchiffrer et à relier pour tâcher de comprendre ce qui a bien pu dérailler jusqu’au coma pour lui  et l’inculpation pour elle.

Points de vue et regard se succèdent donc pour raconter l’amour fou entre Claire, écrivain reconnue et estimée, et Gilles, créateur de spectacles de marionnettes. Un amour sans nuage apparent, scellé par une double promesse : elle n’écrirait jamais sur lui, il ne la trahirait jamais. Pourtant, pour qui sait être attentif, les signaux faibles s’alignent déjà et ne vont que s’amplifier, en une spirale vertigineuse, à mesure des récits rétrospectifs de Claire et de ses proches.

Entre sautes d’humeur, défaut d’empathie, jalousie et mesquineries, bientôt manipulations de plus en plus amples et finalement sa manière d’inverser les rôles, l’homme séduisant et attentionné s’avère un pervers narcissique caractérisé, ce qu’une Claire sapée dans sa confiance en elle en même temps que démolie dans son image et sa réputation publiques est la dernière à réaliser, quand elle est déjà trop profondément prise au piège pour retrouver un quelconque équilibre et rétablir autour d’elle une vérité trop difficile à croire.

Tandis qu’on y retrouve des traces de son expérience personnelle – on se souvient de son ex mari, débouté depuis, l’assignant en justice pour atteinte à la vie privée dans l’un de ses romans, de la polémique l’opposant à Marie Darrieussecq qu’elle accusait de plagiat, des soupçons de conflit d’intérêt accompagnant sa violente critique d’un livre en concurrence avec celui de son compagnon alors qu’elle était membre du jury du Goncourt –, autant de blessures transposées par l’écriture et par la création littéraire, Camille Laurens démonte dans cette histoire les ressorts invisibles de l’emprise et de la manipulation, destructeurs dans la vie privée, imparables sur les réseaux sociaux, ne se privant pas de souligner comment « absence de limites, sentiment de toute-puissance, négation d’autrui, règne du mensonge et de la vérité alternative » contribuent plus que jamais, par les temps qui courent, à boursoufler les egos narcissiques dénués d’empathie jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir – « Trump, Poutine, Kim Jong-un » –, au détriment de peuples entiers manipulés par des despotes. « La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »

Volontiers incisive et ironique, la plume exercée de Camille Laurens fait feu de son vécu et de ses observations pour les transposer en un roman virtuose jouant avec la curiosité du lecteur entre vérités et manipulations et, au final, déboucher sur une critique sociale au mordant imparable. (4/5)

 

Citations :  

Dans les livres, le bonheur lasse tout le monde, moi la première. Pouvez-vous d’ailleurs m’en citer un seul où il ne se passe rien d’autre que le bonheur ? Ça n’existe pas. Le bonheur n’est pas un sujet, à moins d’être menacé. Aucune tension, aucun suspens, zéro conflit ? Intérêt nul. On n’écrit pas sur le bonheur. Il faut écrire noir sur blanc, sinon on ne voit rien. La seule matière de la littérature, c’est le chagrin. Ou la passion, ce qui revient au même, au bout d’un moment. 
 

Les signes sont rarement lus, le plus souvent on les relit. Pour déchiffrer, il faut savoir que c’est chiffré.
 

Je suis écrivaine, mon métier, mon ministère même, consiste à tout noter – je ne laisse rien passer, enfin j’essayais. Mais c’est aussi ma pratique de ne pas juger – pas avant d’avoir longtemps regardé, écouté, observé, compris – et quand j’ai compris, je ne peux pas juger. Écrire est un exercice d’amour, une magnifique et profonde et audacieuse expérience d’intelligence de l’autre. Je l’ai d’ailleurs dit à la juge, l’autre jour : « Si vraiment vous comprenez quelqu’un, comment pouvez-vous encore le juger ? » Cela dit, elle m’a épatée, elle m’a répondu aussi sec, vous vous souvenez ? « Si je comprends quelque chose, je suis sûr de me tromper. » Jacques Lacan, a-t-elle ajouté. 
 

Le mal est toujours une surprise. Toujours. Même avec les années. On n’y croit pas.
 

Vous connaissez ce passage de l’Abécédaire de Deleuze, quand il célèbre le point de démence de quelqu’un comme ce qui fait son charme et même ce pour quoi on l’aime ? Il dit très exactement, attendez, je vais vous le retrouver de mémoire. Il dit : « Si tu ne saisis pas la petite racine ou le petit grain de folie chez quelqu’un, tu ne peux pas l’aimer. On est tous un peu déments, et j’ai peur, ou je suis bien content, que le point de démence de quelqu’un ce soit la source même de son charme. »
 

Vous l’admiriez ? — Non, en fait non. J’emploie ce mot parce que j’ai souvent senti qu’il était nécessaire – avec mon mari, bien sûr, dont c’était le seul carburant, mais sans doute aussi avec les autres, les autres hommes, je veux dire. La plupart. Ils ont besoin d’être admirés, c’en est presque obscène. Même sous la modestie, dès que vous creusez il y a la rage d’être admiré. Flatté, aussi, souvent ça leur suffit – ils ne font pas la différence. Les femmes ne sont pas comme ça, moins souvent, elles sont plus proches de la vérité, c’est-à-dire de la défaillance. Accepter la faiblesse est une force très féminine, que peu d’hommes possèdent et qu’aucun ne nous envie. En tout cas moi, je n’ai pas l’admiration spontanée. Tout ce qui brille n’est pas d’or, comme disait ma grand-mère. Même de Proust ou de Bach, pas plus que de Gilles, je ne dirais que je les admire. — Qu’est-ce que vous diriez, alors ? — Je les aime.
 

Souffrir passe. Avoir souffert ne passe pas. 
 

Voilà ce que Gilles n’avait pas compris quand j’avais évoqué mon peu de goût des voyages. C’est ce que j’aurais dû lui expliquer, me disais-je devant l’expression d’Agnès. Ce que Deleuze appelle les « intensités immobiles ». « Je n’ai pas besoin de bouger, dit-il, quand j’écoute une musique, ou quand je lis un livre que je trouve beau ou quand je réfléchis... C’est bien mieux que les voyages – c’est des pays profonds. »
 
 
Il l’écorche à chaque mot. Il distille son poison dans tous les interstices de la conversation, l’air de rien. Il ment, il gaslighte... Tout est fait pour l’affaiblir, la vider de sa... — Il gasquoi ? — Il gaslighte. C’est un mot très courant, Maître, y compris dans les tribunaux. Aux États-Unis et ailleurs. Renseignez-vous, ça peut vous servir. Emprunté au film de Cukor, Gaslight, avec Ingrid Bergman et Charles Boyer. Il faut que vous le voyiez. Le gaslighting, c’est l’art de rendre l’autre fou, folle surtout, en lui embrouillant l’esprit par des messages contradictoires. C’est détruire l’autre par le langage. Pour une écrivaine, qu’y a-t-il de pire ? Voilà ce que vous devez plaider, Maître : la violence psychologique, l’emprise perverse.


Claire est restée elle-même, celle qu’elle a toujours été, tandis que Gilles, lui, a voulu se l’approprier – comme s’il n’avait pas d’être propre et cherchait qui être. Je pense qu’il a voulu être elle. Vraiment. Prendre sa place. Devenir l’écrivain. Le seul. Dans son esprit, il n’y avait pas de place pour deux. — Votre théorie paraît fumeuse, monsieur Simmons. Dans les faits constatés, c’est elle qui a voulu le supprimer. — Parce qu’elle s’est sentie menacée dans son être. Il voulait étouffer ce qu’elle était. Le crime parfait, sans autre cadavre qu’une langue morte. C’est de la légitime défense.


Qu’est-ce que Claire Lancel, écrivaine reconnue depuis trente ans, pouvait bien avoir à craindre de Gilles Fabian, littérairement ou socialement parlant ? Rien. En revanche, inversez l’énoncé et vous aurez la vérité : c’est lui qui était jaloux, lui qui se sentait en rivalité avec elle, lui qui rêvait de la détruire en avançant masqué. L’inversion typique des sociopathes. Et le délire a continué après leur séparation. Il était convaincu que Claire le dénigrait partout, qu’elle cherchait à entraver sa carrière d’auteur. Il comparait à son avantage leurs qualités stylistiques, se posait en victime d’un sabotage, faisait son Calimero auprès de moi. Il m’a finalement parlé d’un nouveau projet d’écriture – pas une autofiction bien sûr, il avait d’autres ambitions, « un truc entre Kerouac et Faulkner ». J’ai esquivé : il n’était ni l’un ni l’autre, ni personne entre les deux !


Le féminisme a encore du pain sur la planche, croyez-moi. Tant que les hommes voudront prendre toute la lumière, si le projecteur les dédaigne ils iront la chercher ailleurs. Moi qui en connais eaucoup, je peux vous l’assurer : dans l’ombre des écrivains, souvent il y a des muses, des compagnes, des égéries, des mamans. Dans l’ombre des écrivaines, il n’y a personne.


Elle me l’a raconté au téléphone comme une scène de film, ça m’avait frappé, ce genre de thriller où l’héroïne se sent mal en présence de son mari mais sans aller au bout de l’interprétation, le malaise reste indéfinissable. Joan Fontaine dans Soupçons ou Ingrid Bergman dans Gaslight, vous voyez ? Mais vous n’êtes peut-être pas cinéphile ? — Si, monsieur Simmons, justement : dans Soupçons, le mari est innocent. — C’est vrai. Mais Cary Grant a joué tout le film comme si son personnage était coupable. Je dirais qu’à l’inverse, Gilles jouait à l’innocent alors qu’il était coupable. L’image positive : rien d’autre ne compte, c’est la seule vérité qui vaille pour lui, l’image. Pas une image juste. Juste une image. La preuve, aux yeux du monde, qu’on est quelqu’un de valable. Un type bien.  


Vous connaissez cette merveilleuse pensée de La Rochefoucauld, une des plus belles phrases de la langue française, je ne résiste pas au plaisir de vous la dire : « Quelles personnes auraient commencé de s’aimer si elles se voyaient la première fois comme on se voit dans la suite des années ? Mais quelles personnes aussi se pourraient séparer si elles se revoyaient comme on s’est vus la première fois ? »


Dans les moments où je parvenais à la faire parler un peu pour tenter de relancer en elle l’envie d’écrire, elle disait qu’elle n’avait plus de mots, que les mots l’avaient oubliée. Elle était dans le même état de détresse qu’après la mort de son fils : tout lui manquait, jusqu’aux mots pour le dire. Elle s’éprouvait dépossédée de sa langue, abandonnée d’elle. Pire, elle avait intériorisé la phrase que Gilles lui avait dite, à la fin : « Tout ce que tu écris, c’est de la merde », elle la reprenait à son compte comme un constat. J’étais désespéré de voir à ce point persister l’emprise de ce salaud. Il l’avait dépouillée de ce qui la constituait, elle ne pouvait plus écrire je, affirmer sa voix. Je l’ai compris le jour où elle m’a envoyé par mail, sans commentaire, deux phrases d’Adolphe, un de ses livres de chevet – quand Ellénore meurt de chagrin, abandonnée : « Elle voulut pleurer, il n’y avait plus de larmes. Elle voulut parler, il n’y avait plus de mots. » La disparition du pronom traduit la disparition de l’être qui se fond dans l’impersonnel. C’est sublime.


La joie de savoir est indépendante de son objet. Peu importe que la vérité soit terrible quand on l’aperçoit, c’est la vérité.


La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie.


Au tournant des années 2030, on remarqua qu’un nombre important de gens avaient développé une affection particulière, dont le principal symptôme, avant d’entrer dans ses ramifications complexes, consistait en une absence totale d’empathie. Les personnes atteintes n’avaient aucune considération pour autrui, percevaient très peu les émotions de leur prochain, y compris dans les situations de détresse, et d’une manière générale, à supposer qu’ils s’en aperçussent, n’en avaient cure. Ne ressentant qu’indifférence pour tout autre qu’eux-mêmes, ces malades traitaient leurs congénères comme des objets auxquels ils ne prêtaient aucune vie propre, ils pouvaient donc les blesser, les faire souffrir ou même les tuer sans éprouver plus de remords moral qu’ils n’en avaient à renverser une chaise ou à la jeter au feu. Ils les manipulaient comme des pantins qu’ils abandonnaient, les ayant désarticulés.


Puisqu’il faut bien donner un nom aux choses nouvelles, cette pathologie galopante avait reçu celui de « maladie de Nark ». Les scientifiques s’étaient amusés de la coïncidence entre le cœur du problème – le narcissisme – et le nom du psychiatre américain qui avait dirigé les recherches dans son labo parisien : le Pr Nark.
(…) pour la maladie de Nark, si les victimes étaient légion, c’était de manière indirecte : ceux qui en mouraient n’étaient pas ceux qui en étaient atteints mais ceux qui, dans l’entourage, en subissaient les conséquences.
(…)  Le narcissisme n’était pas une découverte récente et ne constituait d’ailleurs pas une maladie en soi : on savait depuis Freud et Melanie Klein qu’il existait un bon et un mauvais narcissisme – un narcissisme de vie et un narcissisme de mort. Avoir une forte estime de soi augurait plutôt une vie heureuse née d’une enfance confiante, et l’on devait tendre vers cet objectif en dépassant les névroses d’échec. Mais l’on avait observé depuis déjà plus d’un siècle la dévastation que pouvait causer un mauvais dosage de l’ego, attribué soit au laxisme des parents envers l’enfant-roi, soit, plus généralement, à un trauma infantile souvent passé inaperçu. L’art et la littérature l’avaient représentée sous les formes les plus variées. Le Pr Nark avait lui-même consacré un séminaire au film Citizen Kane d’Orson Welles, où l’existence tyrannique d’un homme incapable d’aimer s’éclaire à la toute fin par une blessure d’enfance. Hitler, avait-il rappelé à cette occasion, était lui-même un enfant battu, ce qui avait occasionné une vive polémique sur les excès de l’interprétation psychanalytique de l’Histoire. C’était cependant dans la sphère politique, où cette pathologie était surreprésentée, que les ravages apparaissaient les plus spectaculaires puisque les victimes de la manipulation despotique du Nark étaient non plus seulement des individus mais des peuples tout entiers. Comme le montrait 1984, le roman prémonitoire de George Orwell, l’asservissement affectait l’humanité en disqualifiant le langage et la vérité. Dès 2017, le Pr Nark y avait fait référence pour commenter l’actualité américaine, lorsque Donald Trump, confronté à son mensonge après s’être glorifié de ce que le soleil avait brillé sur lui le jour de son investiture alors qu’il avait plu toute la journée, avait fait répondre par le porte-parole de la Maison-Blanche : « Je pense que parfois nous pouvons être en désaccord avec les faits. » Absence de limites, sentiment de toute-puissance, négation d’autrui, règne du mensonge et de la vérité alternative : Trump, Poutine, Kim Jong-un, pour ne citer que les plus récents, présentaient tous les traits de la maladie de Nark. Le cas plus discuté du président Macron était en cours d’examen au CNRS.


Jouer un rôle est épuisant, malgré tout. Car même si l’éventail des attentes et des sentiments n’est pas si large, il te faut t’adapter à chaque nouveau protagoniste. Parfois tu dois deviner, improviser au jugé comme un aveugle tâtonnant : que veut l’autre ? Quoi lui donner ? Quoi lui prendre, aussi, dans un second temps ? Or, tu as beaucoup de mal à t’intéresser aux autres. Une lourde chape d’ennui t’enserre dès que quelqu’un se confie à toi ou exige un dialogue. « Il faut qu’on parle » a été ton calvaire avec Violetta et tu apprécies cette capacité de silence qu’a Claire, bien que tu y voies souvent aussi un déficit d’intérêt pour toi – quand elle lit, quand elle écrit, elle t’échappe. Car si l’indifférence te gagne lorsqu’on cherche à t’entraîner dans une psyché inconnue ou même dans des habitudes de vie qui ne sont pas les tiennes, tu as besoin qu’on fasse attention à toi, qu’on te considère, et tu as vite compris que le mécanisme – c’est le mot qui te vient –, le mécanisme supposait la réciprocité : il faut donner pour recevoir. Or, tu n’as rien à donner, rien de sincère, rien de spontané – il n’y a pas de vraie vie dans la vie fausse. Tu es étranger aux émotions des autres, sauf à la colère, à l’envie et à la peur, que tu connais depuis, oh, depuis toujours. Tu es imperméable à leurs chagrins comme à leurs tracas, à leurs goûts ou à leurs joies, vide de toute curiosité à leur égard, dépourvu de la compassion nécessaire à la confidence. Dans ton âme tu es seul, si âme il y a, et rien de ce que tu éprouves ne se partage.


Tu veux vivre au milieu des autres, pourtant. Tu as besoin de leur respect, de leur admiration, de leur dévouement. Tout cela est contenu dans l’amour. Il faut donc être aimé. Mais comme tu ne sens rien en toi que tu veuilles donner, il n’y a pas d’alternative : il faut faire semblant. Pas avec tout le monde, heureusement – défi impossible et vain. Non. Seulement avec les gens dont le regard te donnera consistance aimable. Tu cherches dans leurs yeux comment exister. Si tu n’y lis pas l’admiration, alors c’est qu’il n’y a personne. Tu tires l’impression de vivre de l’impression que tu donnes. Les apparences paraphent et parachèvent ton existence, tu ne sens pas de visage sous le masque.


On dirait qu’elle se demande qui tu es vraiment. Tu ne veux pas qu’elle le sache, toi-même ne veux pas le savoir – surtout pas. Tu veux juste passer pour un mec bien – un amant irremplaçable, un père modèle, un type génial, la perfection faite homme. D’ailleurs, ça ne veut rien dire, « qui on est ». On n’est rien. L’être n’est qu’une syllabe du paraître.


D’après la psy, tu avais besoin d’insécuriser ta compagne pour la rassurer ensuite. Qu’elle se sente moche, ou bête, et donc vulnérable, afin de pouvoir la consoler et qu’elle reste toujours sous ta coupe. Qu’elle ne soit rien sans toi. Le fond de l’affaire, c’était que tu n’avais pas confiance en toi-même, tu avais peur d’être abandonné, et donc de souffrir, aussi exportais-tu toutes ces menaces chez autrui. 


Il y a deux choses que Claire ne se dit pas, sur le moment, même s’il te semble que le soupçon l’en effleure. La première, c’est que tu as voulu l’empêcher d’écrire. La promesse ne te suffit pas, écrire est intransitif, désormais. Rien ne suffira jamais, de toute façon, la créance ne peut être soldée. Tout ce que tu essaies de lui retirer, son énergie vitale, son désir d’écrire, tu t’imagines le récupérer. Pourquoi le principe des vases communicants (oui, les vases) ne s’appliquerait-il pas aux vivants, après tout ? Plus elle doute, plus tu es heureux. Plus elle s’étiole, mieux tu te portes. Moins elle vit, plus tu respires.


Trois étapes : 1) bombardement sentimental, séduction, idéalisation. 2) dénigrement, rabaissement. 3) destruction. Séduire, réduire, détruire. Le sujet pervers s’est construit sur un défaut d’humanité. Anesthésie affective, angoisse face à toute relation interpersonnelle, horreur de l’intimité qu’il feint d’instaurer, haine de l’individualité, absence totale d’identification empathique à l’autre, ignorance de ses souffrances, de ses besoins, acharnement à détruire les liens, aucun scrupule moral. L’abus souvent subi dans l’enfance en fait un abuseur pour qui l’autre est un objet interchangeable qu’il dévitalise et méprise après en avoir évalué les failles. Il n’y a pas de vraie rencontre mais un lien toxique fondé sur le contrôle, la domination, la manipulation, l’instrumentalisation, la haine de l’amour et l’amour de la haine.


Nous étions le 12 juin 2024, trois jours après la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron. « En fait, a-t-il continué du ton de l’évidence, c’est le même pitch que le roman qui nous vaut d’être ici, mais à l’échelle d’un pays : un type narcissique et infantile, dans une crise aggravée par un déni massif de ses propres manquements envers elle, prend la nation tout entière comme défouloir émotionnel et, sur une impulsion délirante, achève de détruire tout ce qu’il avait fait semblant d’aimer. Les troubles de l’ego, nouveau mal du siècle – non, vraiment, c’est le sujet. 


La célèbre définition de ce qu’exige un roman, une suspension consentie de l’incrédulité, convient aussi à l’amour. Pour lire un roman comme pour aimer quelqu’un, il faut être dupe.


Si les écrivains ne sont pas là pour dénoncer ce que coûte la vie, quel est leur combat ? Dettes, vols, pertes sèches, profits indus, arnaques, faillites. Si l’art ne tient pas les comptes et les mécomptes, qui le fera ? Quand les mots ne présentent pas l’ardoise, quand les romans ne font pas rendre gorge, l’écrivain n’est qu’un escroc de plus.

 

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