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mardi 12 mai 2026

Critique : "Au grand jamais " de Jakuta Alikavazovic | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Au grand jamais " de Jakuta Alikavazovic




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Au grand jamais

Auteur : Jakuta ALIKAVAZOVIC

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782073088260  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« On grandit autant dans un pays, dans un foyer, que dans certaines histoires. Mais ces histoires ne sont pas toutes égales. Il y en a une qui prend le dessus. Ce peut être la plus douloureuse. Ce peut être la plus séduisante. Une chose est sûre : ce n’est pas toujours la plus vraie. »
La mère de la narratrice a disparu. Cette femme, une poétesse acclamée dans son pays, avait déjà connu l’effacement après son installation en France : peu à peu, l’écriture l’avait quittée. La disparition s’impose dès lors à sa fille, devenue mère à son tour, comme une clé pour résoudre l’« énigme qu’est une personne ». Suivant son instinct — serait-ce plutôt un don ? —, elle collecte les symptômes d’une histoire refoulée, jusqu’à en exhumer le cœur battant.
Tout en échos et replis secrets, Au grand jamais est un grand livre sur les non-dits familiaux, sur ce qui se transmet derrière les silences et sur les histoires qui nous aident à vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière née à Paris, Jakuta Alikavazovic est lauréate du prix Goncourt du premier roman, décerné en 2008 pour Corps volatils, et, en 2011, du prix Médicis de l'essai pour Comme un ciel en nous

 

 

Avis :

Héritière d’un passé familial marqué par l’ex‑Yougoslavie, Jakuta Alikavazovic interroge, livre après livre, la manière dont les silences, les bribes de mémoire et les transmissions souterraines influent sur une sensibilité et nourrissent une écriture. Sa prose, précise et habitée, explore ce qui se joue dans les non‑dits, entre effacement et persistance. 

Dans cette veine autofictionnelle, elle raconte la mort de sa mère, retrouvée sans vie dès les premières pages, un livre entre les mains. Se confrontant aux vides laissés par la disparue et tentant de comprendre ce qui subsiste, elle fouille les objets, rouvre les souvenirs et convoque les gestes oubliés pour retrouver un lien avec celle qui n’est plus. Le roman, bâti sur une profusion de silences plutôt que sur des certitudes, privilégie l’intuition et la rêverie, faisant de l’écriture un lieu où se rassemblent les fragments d’une histoire familiale. 

Porté par une langue d’une grande justesse, le roman séduit par la finesse avec laquelle il transforme une expérience intime en réflexion sur la transmission, la mémoire et l’exil. Sa forme fragmentaire, fidèle au mouvement du souvenir, fait dialoguer passé et présent, réel et imaginaire, et trouve son ampleur dans ces traces infimes qui permettent de recomposer une présence disparue. Cette sensibilité renforce l’émotion d’une narration libre, nuancée et profondément incarnée.

Mais Au grand jamais est aussi un hymne à la littérature, un livre qui réfléchit à ce qui nourrit l’acte d’écrire et à la manière dont les mots permettent de retenir ce qui s’efface. Le charme du récit tient autant à la virtuosité de sa langue qu’à la présence évanescente de la mère, figure lointaine qui n’en irradie pas moins tout le texte. En faisant de l’écriture un geste de survie, un moyen de rendre perceptible l’invisible, Jakuta Alikavazovic transforme la disparition en matière vive et tisse avec ses phrases un lieu où la mère, pourtant fuyante, retrouve une forme de présence.

Plus que l'intrigue, l'on retiendra de ce livre l’expérience d’une voix qui cherche, avec une patience obstinée, à approcher ce qui échappe et meurt. En sourd une émotion profonde, comme une vibration intérieure éloignée de toute tentation pathétique. Le titre lui‑même éclaire cette démarche en pointant l’irréversible, ce qui ne reviendra plus, mais aussi ce contre quoi l’écriture tente de lutter en maintenant vivante une présence vouée à disparaître. Cette présence est d’autant plus fragile que la mère, avec l’exil, a cessé d’écrire, le déracinement semblant ainsi sceller son propre effacement.
 
À travers cette exploration de l’absence et de la disparition, Jakuta Alikavazovic affirme une conception exigeante de la littérature, espace où se déploie une pensée sensible de la filiation et de la survivance. Loin de se réduire à un récit de deuil, le livre ouvre une réflexion plus vaste sur ce qui nous constitue et sur la manière dont les mots, par leur seule intensité, peuvent retenir quelque chose de la fragilité des êtres. Du grand art et un immense coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Mon Dieu, m’étais-je dit, comme un coup en pleine poitrine – on dirait l’un de mes livres. Pas un personnage en particulier, non ; mais le principe même de mon écriture, son cœur secret. Le fait, connu de moi seule, que j’ai souvent écrit pour dissimuler dans et entre les lignes ce qui m’est le plus cher et qui, m’étant le plus cher, est aussi, inévitablement, le plus fragile, d’une fragilité vous blesse, parfois même vous abat. Ainsi ai-je abrité dans mes textes, au fil des ans, des lieux qui ont depuis longtemps disparu de ma vie, un cinéma, une cabine téléphonique, un pays tout entier ; une robe en soie safran qui a longtemps été mon bien le plus précieux et qui a, une nuit, comme fondu sur moi ; un regard d’un certain bleu qui, je le craignais, ne se poserait plus jamais sur mon visage ; et sans ce regard et ce bleu sur moi, vivre, me semblait-il, ne valait pas la peine. Ce qu’on appelle la réalité, ce qu’on appelle le réel – et qui n’est peut-être que le temps – m’ont toujours donné raison. Toutes ces choses si précieuses, irremplaçables, ont été effacées, ont été remplacées. Ainsi mon écriture est-elle, mais personne d’autre que moi ne le sait, une archive matérielle, la somme de ce que j’ai aimé, de ce que j’ai désiré et convoité. Et que j’ai perdu, qui m’a été ou qui un jour me sera pris. Mais cela, cette intuition de la perte, et le refus obstiné de cette loi du monde qui est que tout passe, je le cachais à tous, y compris à moi-même. Et voici que ma mère, avec tous ses trésors sur elle, tous ces objets un jour précieux, désormais à divers stades de déliquescence – voici que ma mère affichait, incarnait, ce que je ne voulais pas savoir de moi.


Plus étonnant peut-être, un jour elle m’avait dit, Ne mange jamais dans la rue. Son père lui avait inculqué cela. Son père dont elle avait toujours dit qu’il m’aurait aimée, mais que je n’ai pas connu. Il était déjà un vieil homme. Mort avant ma naissance, bien avant, ma mère avait vingt ans. Ne mange jamais dans la rue. 
Mais pourquoi, avait-elle dit, car certains entêtements de l’enfance sont aussi, sans doute, quasiment universels. 
Tu ne sais pas qui te regarde en ayant faim.
Une phrase qui en dit long sur les attentions d’un homme pour ceux qui n’étaient pas de son milieu, mais sur sa tranquille acceptation, aussi, de cet ordre des choses. Certains ont faim et d’autres non. Une phrase qui en dit long, surtout, sur un pays et une époque, Tu ne sais pas qui te regarde en ayant faim. Partout de grands yeux brillants de fièvre, partout des ventres vides. 


On grandit autant dans un pays, dans un foyer, que dans certaines histoires. Mais ces histoires ne sont pas toutes égales, elles n’ont pas toutes la même résonance, la même valeur. Il y en a une qui prend le dessus. Ce peut être la plus douloureuse. Ce peut être la plus séduisante. Une chose est sûre : ce n’est pas toujours la plus vraie. L’histoire qui prend le dessus est prédatrice. Elle fait le vide autour d’elle, les autres récits ont du mal à lui résister. À lui survivre. Lorsqu’ils le font c’est en cachette, ailleurs que dans les mots, qui sont allés se ranger dans le camp du récit le plus glorieux. Or, qu’est-ce qu’une histoire qui n’a plus droit aux mots ? Comment peut-elle survivre ? 
Comme dans la nature, celles qui sont les plus faibles ne sont pas pour autant celles qui tiennent le moins à leur existence. Et, comme dans la nature, elles se cachent. Elles se camouflent. Parfois elles se font passer pour l’inverse de ce qu’elles sont : des silences, des vides. Parfois, quand elles se déclarent vaincues, elles deviennent réellement des silences, des vides. Les histoires mortes, étouffées, enterrées, ont tellement voulu vivre qu’elles reviennent parfois, comme nous, sous la forme de fantômes. Mais qu’est-ce qu’un fantôme d’histoire ? Une histoire fantôme ? Ce peut être un chagrin qu’on ne s’explique pas, la peur de quelque chose qu’on n’a jamais vu, ou une démangeaison à l’épaule, au mollet, qui rougit, s’enflamme. Ce peut aussi être quelque chose de plus dangereux. Il y a des flammes, par exemple, il y a des incendies entiers qui sont la forme que prend une histoire lorsqu’elle doit se passer des mots.
 
 
C’était une amitié d’enfance, vraie, pleine : une présence pure. Une connivence pure. C’est grâce à Thomas que j’ai su que l’on peut être à la fois soi-même et l’autre ; et, si ce n’est plus un sentiment que je cherche dans la vie (car il est toujours, dans la vie, trop cher payé), c’est encore celui que je recherche lorsque j’écris, celui qui fonde mon rapport même aux textes, aux personnages, à leurs histoires. Là, sur la page, dans et entre les lignes, on peut être à la fois soi-même et l’autre. Et, sur la page comme dans l’enfance, il est possible d’être les deux sans se perdre. Dans toutes les autres situations de l’existence, dans la passion, dans la dévotion, on prend, qu’on l’accepte ou pas, le risque de se diluer, de disparaître. Parfois, c’est même ce que l’on cherche, sans le savoir ou en le sachant au contraire fort bien. Mais dans l’enfance, comme sur la page, être l’autre n’est pas une menace pour celle qu’on est, et j’ai aimé et j’aime ces deux états, ces deux osmoses.


Ce que je ne savais pas, bien sûr, et que lui, le père de ma mère, savait : rien n’est sûr en ce monde, et rien n’est stable, et le mur le plus épais s’écroule, et la vitre la plus solide redevient le sable qu’elle a été, et tout en ce monde peut nous être enlevé d’un souffle, disparaître en une nuit, tout, les corps aimés, les plus grandes bibliothèques, tout ce que l’on croit solide, durable, n’est que vapeur, oui, tout cela n’est qu’une larme qui quitte l’œil et s’évapore avant d’avoir atteint la commissure des lèvres. On peut tout nous prendre mais la dernière chose à céder, la plus difficile à faire ployer, à extirper, c’est ce qu’on a dans la tête et dans le cœur. Et ce à quoi l’on tient, mieux vaut ne le confier ni à un meuble, ni à une machine, et encore moins à une machine d’État. Ce à quoi l’on tient, mieux vaut l’incorporer. Les seuls endroits où certaines choses peuvent survivre sont les têtes et les cœurs. Et c’est par cœur que l’on doit connaître ce qui est utile et ce qui est précieux. Les itinéraires de secours, en cas d’incendie. Son numéro de passeport. Une poignée de numéros de téléphone. Les façons de construire un abri pour échapper à la nuit au-dehors. Et un ou deux poèmes, pour échapper à la nuit au-dedans.


J’aurais dit, donc : Nous sommes pudiques, ou taiseux, mais j’en suis arrivée à la conclusion qu’il est moins question ici d’émotion, de choix personnels, que d’un pli pris politiquement avant ma naissance, avant même l’arrivée en France ; par prudence, par précaution ; qui m’a été transmis comme une façon de vivre, et que j’ai appliqué sans en connaître les raisons. C’est dans ma longue incapacité à dire, à écrire je que s’est le mieux manifestée l’histoire des miens, une histoire que je trahis du simple fait de vouloir la déployer ; une histoire où il est préférable, pour survivre, de ne pas être soi.


De l’excellente éducation que j’ai reçue dans les grands établissements de la République, il ne me reste que des bribes, comme des traînées de nuages, des rêves que l’on m’aurait racontés – cette éducation à laquelle mes parents ont tant tenu, à laquelle j’ai tant tenu moi-même, car nous le savons bien, nous, la deuxième génération : l’excellence est un camouflage, un rêve pas tant d’exploit que de sécurité, de protection. L’excellence est le prix à payer pour avoir accès à ce qui, pour certains, relève de la plus grande banalité – le droit d’être tel que l’on est, et de vivre tranquillement, tel que l’on est, où l’on se trouve ; de vivre tranquillement, tout tranquillement, sans avoir soudain, ici, ou là, le cœur qui se met à battre de façon sauvage – l’excellence, dans ces rêves souvent déçus qui sont les nôtres et qu’il est parfois cruel de mettre en mots, n’est pas le contraire de la nullité, ni de la médiocrité, mais le contraire de la peur). 


Ma connaissance de la géopolitique européenne, dans les années 1960 et 1970, est superficielle. Un mince vernis de culture historique, une mince couche de glace qui menace à tout moment de céder sous mon pas. Ce ne sont pas des choses qu’on enseigne à l’école. Et puis, avec ce fond de honte et de rejet envers une origine que je ne reconnais pas aisément comme mienne, j’ai ignoré, évité les contacts et les échanges avec ce monde-là. Celui des émigrés. Celui des immigrants. Et de ceux restés, ou rentrés, au pays. Cette honte, j’en ai honte. Ainsi je vis sous le coup d’une honte au carré, qui est le propre, me semble-t-il parfois, des enfants d’immigrés. Nous avons honte, et comme nous sommes fiers, comme nous aimons nos parents, nous avons honte d’avoir honte.  


 

vendredi 13 mars 2026

Critique de "L'entroubli" de Thibault Daelman | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'entroubli" de Thibault Daelman


 

J'ai aimé

 

Titre : L'entroubli

Auteur : Thibault DAELMAN

Parution : 2025 (Le Tripode)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782370554642  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un quartier populaire de Paris, une mère dévouée, parfois dépassée et excessive, tente, en dépit de l’adversité et d’un père alcoolique, d’élever cinq garçons. Chez l’un d’eux, en écho aux drames et aux joies qui le criblent depuis l’enfance, s’impose la nécessité d’écrire. Comme si la vraie vie était là, dans les mots et une mémoire démentielle. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1990, Thibault Daelman a suivi des études artistiques et anime aujourd'hui des ateliers d'écriture créative, notamment à la Sorbonne. L'Entroubli est son premier roman.

 

Avis :

Non pas tant raconter que saisir la substance vive d’une enfance cabossée : telle est la démarche de ce premier roman nourri d’autobiographie, véritable laboratoire de langue où les souvenirs se déplient et se réinventent au gré d’une syntaxe volontairement bousculée. Né dans un milieu où les mots font défaut, Thibault Daelman montre comment leur surgissement, fragile mais têtu, finit par devenir une manière de tenir debout – et, surtout, de se libérer.

Explorant les sédiments d’une enfance passée dans une famille où amour et débrouille cohabitent avec précarité et conflits larvés, le récit suit un jeune garçon qui tente de trouver sa place dans un quotidien instable. Entre un père alcoolique dont les absences pèsent autant que les retours, une mère qui s’épuise à maintenir un semblant d’équilibre et une fratrie secouée par des turbulences erratiques, il grandit dans un environnement où l’argent manque autant que les perspectives. On le voit vivre un déménagement improvisé, subir la tension permanente entre ses parents, arracher des moments de douceur au chaos, mais aussi glisser dans un déclassement scolaire qui redouble son sentiment d’invisibilité. De fragments en ellipses, la narration retrace peu à peu le parcours d’un enfant qui, à l’aube d’un naufrage annoncé, découvre que les mots – d’abord rares, puis indispensables – peuvent offrir un abri et une échappatoire.

Deux impressions s’imposent d’emblée et ne cessent de se renforcer au fil d’une lecture partagée entre admiration et crispation. Somptueusement travaillée, l’écriture prend aussitôt le lecteur sous son charme, tout en lui rebroussant le poil au gré de libertés syntaxiques qui cabossent et tordent la langue pour en amplifier le scintillement. L’auteur cultive un déraillement contrôlé, une manière de faire vibrer les mots plutôt que de les discipliner, insufflant à son texte une personnalité indéniable – mais aussi d’autant plus irritante que s’installe peu à peu le sentiment d’une forme primant sur le propos. Les idées restent esquissées, l’émotion se perd dans l’exercice de style, et du brillant emballage émerge un noyau un peu mince. À force de privilégier l’éclat, avec panache et virtuosité, le roman semble parfois dissoudre son propre fond, comme si la langue, trop occupée à se donner en spectacle, laissait filer ce qu’elle prétendait retenir.

Demeure ainsi l’impression d’une œuvre portée par un talent stylistique évident, mais dont la puissance émotionnelle et la portée sociale s’avèrent en retrait. Le matériau autobiographique, pourtant riche et chargé d’enjeux, semble parfois moins exploré que mis en scène, tant la langue, trop consciente d’elle‑même, paraît empêcher le récit d’atteindre toute la densité qu’il promettait. On devine ce que le roman aurait pu déployer – une plongée plus incarnée dans la violence ordinaire de son univers social, une réflexion plus ample sur le déclassement – mais ces pistes demeurent en suspens, esquissées plutôt qu’accomplies. Au final, c’est un texte audacieux, souvent brillant, mais qui, privilégiant l’éclat à la profondeur – comme un musicien la mélodie aux paroles – régale autant qu’il frustre.

En somme, L’Entroubli s’inscrit dans la lignée des premiers romans salués pour leur audace formelle autant qu’interrogés pour leurs déséquilibres. Il fait découvrir la gemme d’une voix singulière, fascinante de virtuosité et de maîtrise stylistique, qui, mise au service d’une profondeur plus affirmée, ne manquera pas de révéler tout le potentiel d’un auteur à suivre. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Quoiqu’il n’y eût eu aucune raison d’aimer notre père, quelque chose en moi y tendait. Il n’y avait après tout pas non plus de raison de ne pas l’aimer. L’aimer, cependant, eût été une faute, une trahison. Il ne fallait aimer qu’elle. Et comme elle était sa victime, le haïr était requis.


Elle l’appelait gros porc. Sa violence verbale s’accomplissait en nous, par nous. Je n’ai pas souvenir que nous l’eussions un jour appelé papa.


Lire, cependant, serait devoir mes mots à d’autres. Je ne veux devoir mon souffle à personne. Lire serait fondre ce souffle dans le vaste, l’y perdre. Je me refuse à cette communion et fais de ce refus une loi. À ainsi contraindre mon essor, je pense le saisir, le protéger, le détenir. Je jure fidélité à cette hérésie et — loyal — épouse ma méprise.   
Les mots, toutefois, sont partout. J’en suis avide. Il n’en est pas d’indifférent. Si mon regard fuit les regards, mes oreilles, elles, sont à l’affût. Aucun mot, à la ronde, ne leur échappe. Mon cerveau affamé s’en saisit et exulte.   
Mes yeux se jettent sur toute enseigne, toute inscription, toute étiquette. J’ai beau ne rien vouloir, mes yeux veulent lire. Comme chaque mot lu ou pensé appelle un monde fortuit, en cascade, je divague à l’infini.   
Parfois, les mots chantent d’eux-mêmes. Parfois, ils discourent, prétendent, dénigrent… Mais, dans le fluide verbal, la pensée est un grumeau de passage.   
Les phrases, seules, sont en puissance. Au secret de mon crâne, leur mouvance est mon état.

 

samedi 29 novembre 2025

[Lévy, Justine] Une drôle de peine

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une drôle de peine

Auteur : Justine LEVY

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 198 

Accès au livre : ISBN 9782234094048  
                           en librairie

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Est-ce que tu me vois, maman ? J’ai deux crédits à la banque, deux enfants que j’étouffe, quatre chats dont deux débiles et une estropiée, des rides en pattes d’araignée autour des yeux et des oignons aux pieds, le même amoureux qui me supporte et tient bon depuis vingt ans, quelle dinguerie, je ne suis ni parfaitement féministe, ni tout à fait écologiste, ni vraiment révoltée, pas encore alcoolique, plus du tout droguée, j’ai un abonnement à la gym, une carte de métro et une autre du Carrefour Market, je ne me fais pas les ongles, je ne me coiffe ni ne me teins les cheveux, je mets du rouge à lèvres une fois par an et surtout sur les dents, je suis toujours aussi raisonnable, aussi peu fantaisiste : je mets beaucoup d’énergie à essayer de ne pas te ressembler, maman. Je n’ai pas pu être une enfant et je ne sais pas être une adulte. »
Une drôle de peine est à la fois une adresse et une enquête. C’est aussi une magnifique déclaration d’amour.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Justine Lévy est l’auteure, entre autres, de Le Rendez-vous (Plon, 1995), Rien de grave (2004), de Mauvaise fille (2009) et Son fils (2021) chez Stock, et de Histoires de famille (Flammarion, 2019).

 

 

Avis :

C’est autour de la perte de sa mère, la mannequin Isabelle Doutreluigne, que s'articule ce récit intime où Justine Lévy, fille du philosophe Bernard-Henri Lévy, cherche à saisir la persistance de l’absence. Dans Mauvaise fille, elle disait encore la douleur immédiate, la violence de la maladie et la fragilité maternelles. Ici, vingt ans plus tard, l’écriture se fait plus introspective, attentive à la manière dont la mémoire continue de travailler et transforme l’absence en une fidélité singulière.

Ce glissement de l’urgence de dire la souffrance vers la lenteur de la mémoire confère au livre une tonalité spécifique, loin des récits de deuil convenus. Refusant les codes de la lamentation, Justine Lévy s’attache à ce qui survit encore dans les gestes, les images et les sensations, évoquant une mère non pas figée dans le marbre du souvenir, mais toujours vibrante dans l’éclat de fragments qui bouleversent.

À la fois pudique et incandescente, l’écriture fait de ces éclats la matière d’une présence continue qui irrigue le présent : la mère existe encore dans la mémoire de la fille, dans les habitudes répétées, les mots transmis, mais aussi dans les questionnements restés sans réponse. Car, fantasque, excessive et tourmentée, ce ne fut pas une mère parfaite, mais une âme dont la fille s’attache à porter et à comprendre les contradictions béantes. Justine Lévy les interroge, palpe la souffrance derrière les silences et les non-dits, et, avec une délicatesse qui n’a d’égale que la violence qu’elle suggère à mots couverts, fait surgir les fantômes invisibles qui ont poursuivi sa mère toute sa vie. 

En filigrane du récit se profilent alors l’ombre spectrale de grands-parents toxiques et les traces indélébiles de leurs violences destructrices, évoquées dans une formule glaçante : « Il y avait, dans notre famille, un côté Dupont de Ligonnès. Mais double Dupont. Côté père et côté mère. Qui, de Jacqueline ou de Jean, a le plus rêvé de droguer et assassiner ses enfants ? Ça aussi, je dois l’élucider. » En affrontant ces ombres, la mémoire devient acte de compassion, de solidarité et de réhabilitation : ne subsiste plus qu’un immense amour filial, capable de transformer la douleur héritée en fidélité lucide. 
 
Sincère et bouleversant dans sa ferveur, alliant délicatesse et finesse psychologique, ce roman à l'écriture vive et à l’intensité captivante s’inscrit dans une vague contemporaine de récits qui réhabilitent les figures féminines absentes. D'Amélie Nothomb à Reine Bellivier, de Laurent Mauvignier à Ramsès Kéfi ou Catherine Millet, cette simultanéité souligne l’ampleur actuelle d’un motif ancien : le deuil maternel, toujours présent dans la littérature, mais devenu aujourd’hui un sujet central et collectif. Chez Justine Lévy, le thème confine au ressassement de livre en livre, mais cette insistance, partagée sous des formes diverses par ses pairs, ouvre un questionnement plus large : traduit-elle une obsession de notre époque pour le passé, nos racines et la mort ? Comme si, dans une société qui peine à se projeter vers l’avenir et où la natalité s’effondre, nous choisissions de demeurer éternellement les enfants de nos parents, au travers d'une absence devenue mémoire et d'une perte transformée en fidélité. En tous les cas, un livre lumineux, plein d’amour, qui doit beaucoup à la vivacité de plume de Justine Lévy. (4/5)

 

Citations :

Maman, de temps en temps, docilement, bonne fille et bonne sœur, revenait à Mordelles, contre l’avis de papa, se faire manger un bout du cœur et rentrait à Paris avec des cernes mauves. Car Jacqueline adorait entretenir la toxicomanie de maman. Elle lui offrait toutes sortes de médicaments et, pour les ranger, des boîtes en plexiglas, ou en laiton, ou en métal, parfois ornées d’un caducée ou d’une Vierge Marie, cadeau ma Zazou. 
Elle était contente de voir maman, de décréter qu’elle avait mauvaise mine, tire la langue ma chérie, voilà voili voilo le bon sirop, et ça aussi, ouvre encore, plus grand, c’est comme une petite hostie, voilàààà, bonne sieste, ma fifille chérie, maman est là qui veille sur toi, je suis ta sorcière maman bien-aimée, là pour toi, toujours là. Et maman, la mienne, se laissait faire, se laissait renfermer, recapturer, un gémissement, une protestation, un miaulement et pof, elle s’abandonnait. Parfois elle vomissait. Ma grand-mère que je n’aimais pas, très mécontente, la grondait : Isabelle tu as vomi ton cadeau, qu’est-ce que c’est que ce caprice, qui est-ce qui commande ici ? c’est vous, maman, c’est vous, c’est toujours vous. Parfois c’est à moi qu’elle offrait une ou deux hosties, pour que je dorme et communie en même temps que maman, pour qu’on soit une belle famille bien réunie dans la bonne santé, la foi et le sommeil. Il y avait, dans notre famille, un côté Dupont de Ligonnès. Mais double Dupont. Côté père et côté mère. Qui, de Jacqueline ou de Jean, a le plus rêvé de droguer et assassiner ses enfants ? Ça aussi, je dois l’élucider.


C’est ton fils ? il me demande avec un grand et faux sourire. J’ai pas envie de lui dire oui. J’ai pas envie qu’il le voie et qu’il fasse semblant de se pâmer. Paul joue, se retourne et me fait un clin d’œil. Surtout, qu’il ne vienne pas. Surtout, qu’il ne me demande pas qui est ce type à grosse tête. C’est rien mon chéri, je lui dirai, c’est le garçon qui m’a quittée pour la femme de son père à lui, aucun intérêt, c’est cracra, et pourtant je croyais que je l’aimais, quelle idiote, parfois, tu sais, il y a une mort avant la vie, mais c’est pas grave, rien de grave.


Elle n’a jamais été aussi occupée. Jamais aussi impliquée. Jamais elle n’a eu autant besoin de moi, de papa, des amis, de se changer les idées, d’aller au théâtre voir Pablo jouer, d’arrêter de fumer, de recommencer, de courir d’un magasin bio à l’autre pour trouver la bonne soupe miso. Elle n’aurait jamais dû acheter cette crème repulpante qui colle, peluche et ne marche pas. Et puis, soudain, c’est l’heure du kiné. Pas moyen d’avoir la paix cinq minutes. Quelle vie ! Aurait-elle pu imaginer que, parfois, c’est ce qui vous tue qui vous fait vivre ?


Maman a désappris d’être belle et peut-être même que ça la soulage. Fini, la course. Fini, la pression et la peur de vieillir. Fini de se voir dans le regard des hommes, des femmes, de toutes celles et ceux qu’elle a passé sa vie à séduire, sans le vouloir vraiment. Elle s’est faite à sa nouvelle apparence, à sa silhouette à la fois épaissie et exsangue, à ce bras plus dodu que l’autre, à ses petits cheveux gris qui dépassent du foulard, au bourrelet que fait son non-sein. Maman a toujours été impudique. Le sein en moins n’y change rien. Elle choie sa nudité. Elle la masse. Elle la crème. Elle lui parle. Alors, petits pieds tout assoiffés, qu’est-ce que vous dites de cette crème au pétrole ? Allez, vilains poils aux pattes, dites adieu à ce monde cruel. Tu veux voir ma cicatrice, ma chérie (non, je ne veux pas) ? Oui, bien sûr, maman. Et maman me montre avec tendresse cette boursouflure à la place du cœur, cette plaie, cette blessure du malheur, et aussi, tant pis si c’est un peu grandiloquent, de rédemption, de réconciliation avec le désir de vivre. Elle a enfin autre chose à faire que se suicider, se faire du mal, se droguer. Le cancer, pendant deux ans, lui a sauvé la vie.


Je me souviens de la blouse qui se boutonnait dans le dos, des chocolats qu’elle ne mangera jamais et qui finiront par partir, le dernier jour, avec la table de nuit à roulettes. Je me souviens de ses cheveux, toujours en retard d’une information, qui reprenaient vie quand le reste commençait à prendre mort et qui poussaient fins comme un duvet de poussin. Je me souviens des fleurs triomphantes et qui, même fanées, finiront par lui survivre, des médecins qui passent pour vérifier que tout continue de ne pas aller bien, de mon préféré, le tout juste diplômé qui fait des blagues juives auxquelles personne ne rit sauf maman, et qui porte son stéthoscope autour du cou comme une Miss France son écharpe. Il sait tout. Il n’a même pas besoin de réviser en douce le dossier de sa patiente. Il sait quoi, depuis quand, pourquoi, ce qui a raté et ce qu’on pourrait peut-être encore envisager. Et puis le chouchou de maman, le plus beau, elle lui fait les yeux doux, mais sans cils, trop enfoncés dans leurs orbites : elle pose des questions pudiques et impudiques, écoute sagement, émet une objection, fait sa gracieuse, sa coquette, elle n’est pas une patiente difficile.
 
 
La petite tête des enfants par la porte entrebâillée. Maman ça va ? tu es malade ? Oui, oui, je suis malade, donc ça va. Ça les rassure, c’est juste une maladie. Si maman ne se lève pas, c’est pas parce qu’elle est triste, c’est parce qu’elle a un rhume, ou autre chose, on va appeler un docteur, c’est pas grave. Voilà. Un rhume. Au pire une grippe. Rien à voir avec mon enquête sur maman. 
Peut-être maman, elle aussi, est devenue très malade pour arrêter d’être très triste ? 


 

mardi 11 février 2025

[Zamora, Javier] Solito

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Solito

Auteur : Javier ZAMORA

Traduction : Carole d'YVOIRE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 496

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Du haut de ses neuf ans, Javier quitte ses grands-parents, ses copains d’école et son pays d’origine, El Salvador, pour retrouver ses parents déjà installés clandestinement aux États-Unis. Seul, il part pour un périple de 3 000 kilomètres à travers le Guatemala, le Mexique, la mer et le désert, au bout duquel l’attendent le rêve américain et sa vie de famille tant désirée.
Vécue et observée à hauteur d’enfant, cette épopée hors norme semée de nombreux dangers et épreuves est avant tout teintée d’émerveillement et d’espoir. Car Javier poursuit vaillamment son long chemin, suivant les passeurs et les autres migrants, découvrant de magnifiques couchers de soleil ou de somptueuses étendues de cactus, mais aussi le meilleur et le pire dont l’humain est capable.
Devenu un phénomène mondial, Solito est un témoignage rare, poignant et universel sur le sort des migrants. L’écriture sensible de Javier Zamora, associée à son jeu avec la langue hispanique, offre une expérience de lecture singulière et particulièrement vivante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Javier Zamora est d’origine salvadorienne et vit aux États-Unis depuis qu’il a traversé la frontière clandestinement, seul, à l’âge de neuf ans. Après des études à Stanford et Harvard, il est devenu poète et a publié un recueil de poésie remarqué, Unaccompanied. Solito, best-seller du New York Times depuis sa parution en 2022, a conquis des centaines de milliers de lecteurs et a fait de Zamora une figure qui porte la voix des migrants.

 

Avis :

En 1999 alors qu’il avait neuf ans, Javier Zamora quittait le Salvador, seul et clandestin, pour rejoindre ses parents en Californie. Fuyant la guerre civile, son père avait été le premier de la famille, huit ans plus tôt, à immigrer illégalement aux Etats-Unis. Sa mère n’avait pas tardé à le rejoindre, laissant l’enfant à la garde de ses grands-parents. Faute de visa pour leur fils, ils avaient engagé un « coyote », autrement dit un passeur, pour le cornaquer au long des 3000 kilomètres de son périple à travers le Guatemala, le Mexique et le désert du Sonora, là où il devrait franchir illégalement la frontière vers « las Unitades ».

Prévu pour durer deux semaines, le voyage truffé d’embûches et d’épreuves devait en réalité en prendre huit. Miraculeusement sauf mais durablement traumatisé, il lui faudrait un peu plus de vingt ans pour que, désormais diplômé de Stanford et légalisé résident permanent aux Etats-Unis, devenu activiste en faveur de la cause des migrants, il trouve la force d’affronter ses souvenirs, d’abord dans un recueil de poésie, Unaccompanied, publié en 2017 et salué par la critique, ensuite dans ce premier roman, best-seller du New York Times en 2022, point d’orgue d’une longue thérapie en même temps qu’impressionnante réussite littéraire.

Narré à hauteur d’enfant, sans jamais de commentaire ni de point de vue extérieurs, le récit immerge le lecteur au plus près du vécu, dans une spontanéité sincère et candide qui, quoi qu’il arrive toujours prête à s’émerveiller, fût-ce à propos des poissons volants du Pacifique ou de la variété des cactus dans le désert, considère avec le même naturel aussi bien les mille détails matériels des éprouvantes conditions du voyage que les plus terribles dangers qui le jalonnent. C’est donc bien plus horrifié que lui, l’enfant qui ne comprendra sans doute pleinement que bien plus tard tout ce par quoi il est passé, que l’on voit son premier coyote disparaître dans la nature, les suivants l’abandonner avec d’autres migrants au beau milieu du désert du Sonora, la Migra le refouler deux fois à la frontière des Etats-Unis et plusieurs armes le braquer comme un redoutable criminel.

Aucune analyse ni leçon de morale, aucun pathos ni sensationnalisme donc, mais la seule candeur d’un enfant pour donner chair à la peur, la solitude, le froid, la soif, les jours d'attente sans fin, le manque d’argent et la dépendance à des passeurs douteux auxquels il faut bien se fier, la traque policière et l’inhumanité administrative, l’humiliation et la promiscuité avec les autres migrants, certains prêts à toutes les trahisons pour se sauver, d’autres merveilleux d’entraide et de solidarité, comme Patricia, sa fille Carla et le jeune homme Chino à qui Javier Zamora dédie son livre. Ce sont eux qui, le prenant sous leur aile et se faisant passer pour une famille, lui sauvent probablement la vie et lui permettent de parvenir à destination.

Ce récit dont jusqu’à la langue, mêlée de références à des marques locales, de paroles de chansons, enfin de termes et d’expressions hispaniques, salvadoriens et mexicains comparés, traduit l’arrachement identitaire et culturel de ce voyage vers une autre vie, n’est pas seulement un témoignage individuel éminemment touchant et saisissant. Il est aussi l’arbre qui permet de voir la forêt avec une acuité nouvelle, l’expression particulière d’une souffrance collective et la voix de tous ces migrants dont l’actualité politique américaine va désormais compliquer plus encore le sort.

Ecrit pour guérir, remercier et porter la voix des migrants, un livre qui, du haut de l’indiscutable sincérité d’un enfant, ne peut qu’emporter le lecteur dans un souffle d’effroi et de tendresse pour ses personnages et sensibiliser de manière magistrale à sa cause. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Pendant sept semaines (du 20 avril 1999 au 10 juin 1999), personne n’a su où j’étais. À Tecún Umán, Papy m’avait confié à Don Dago, et ce dernier n’avait jamais donné de nouvelles à ma famille au Salvador. Aucun des coyotes auxquels j’ai eu affaire n’a jamais téléphoné à mes parents en Californie. La première fois qu’ils ont su que j’étais vivant, c’est grâce à Marcelo qui a réussi à joindre mes parents le 1er juin 1999. Je ne sais pas comment il a pu arriver à Los Ángeles, mais il leur a dit que j’étais « entre de bonnes mains », que j’étais « tellement optimiste et certain de les revoir ». Avant de raccrocher, il avait ajouté : « Ne vous inquiétez pas, vous avez un petit garçon spécial. »
Mes parents en ont perdu le sommeil. La nuit, leur téléphone était posé à côté de leur lit et ils attendaient qu’il sonne. Ils ne pouvaient pas partir me chercher en voiture près de la frontière, car ils craignaient que la patrouille frontalière ne les arrête et ne les expulse. Tout ce qu’il leur restait à faire, c’était attendre en espérant que je parvienne à réussir la traversée, sain et sauf. Ils sont allés au travail comme d’habitude, appelant El Salvador deux fois par jour, ont emprunté de l’argent au cas où un pollero les contacterait, et ont poursuivi leurs cours d’anglais pour adultes étrangers au College of Marin.
 

Comme mes parents, j’ai refusé de ressasser tout ce qui m’était arrivé pendant ces sept semaines entre El Salvador et la Californie. Je n’ai jamais oublié Chino, Patricia, Carla, Chele, Marcelo, ni aucun de ceux que j’ai croisés sur ma route, mais me souvenir d’eux était trop douloureux. C’est uniquement grâce aux poèmes que j’écrivais, et plus tard à ce livre (qui aurait été impossible sans l’indéfectible soutien de mon psychothérapeute), que j’ai trouvé le courage nécessaire, une fois que je me suis senti assez guéri, pour revisiter les lieux, les personnes et les événements qui m’ont façonné. J’espère que ce texte me permettra de retrouver Chino, Patricia et Carla, que je découvrirai ce qui leur est arrivé après notre séparation et que j’apprendrai ce qu’a été leur vie dans ce pays. Je ne crois pas les avoir remerciés. Et je veux le faire aujourd’hui, en tant qu’adulte, d’avoir risqué leur peau pour cet enfant de neuf ans qu’ils ne connaissaient pas.


 

mardi 14 janvier 2025

[Irving, John] Les fantômes de l'Hotel Jerome

 



J'ai moyennement aimé

 

Titre : Les fantômes de l'Hotel Jerome
           (The Last Chairlift)

Auteur : John IRVING

Traduction : Elisabeth PEELLAERT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français en 2024 (Seuil)

Pages : 992

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Une saga jubilatoire et réjouissante par l'auteur de l'inoubliable Monde selon Garp.

1941. À Aspen, Colorado, la jeune Rachel Brewster, dite Little Ray, échoue aux épreuves de slalom mais réussit à tomber enceinte. De retour chez ses parents, elle devient monitrice de ski et élève son fils Adam dans un climat de tendre complicité. Ainsi débutent sept décennies d’une fresque débridée peuplée de personnages irrésistibles qui, dans la très conventionnelle Nouvelle-Angleterre, défient les conventions. Adulte, c'est à l’Hotel Jerome d’Aspen, hanté par de nombreux fantômes, qu'Adam tentera d'élucider les secrets bien gardés de son étonnante famille.

Paternité mystérieuse, mère « sans fil à la patte », transgressions en tous genres et sexe à tous les étages – sans oublier une savoureuse relecture de Moby-Dick : autant de thèmes où l’imagination vertigineuse et la truculence de John Irving font merveille, pour le plus grand bonheur des fans de la première heure et celui d’une nouvelle génération de lecteur.

Après sept ans de silence, saluons le grand retour d’un romancier visionnaire qui prône depuis toujours la liberté de mœurs, la tolérance et l’amour inconditionnel.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

John Irving, né en 1942, a vécu en Nouvelle-Angleterre avant de s’installer au Canada. Depuis la parution du Monde selon Garp, couronné par le National Book Award, qui l’a propulsé en 1978 sur la scène littéraire internationale, il a accumulé les succès tant auprès du public que de la critique. Ses œuvres sont traduites dans une quarantaine de langues. Les Fantômes de l’Hotel Jerome est son quinzième roman.

 

Avis :

Après sept ans de silence, plus de quatre décennies s’étant écoulées depuis l’immense succès ds son Monde selon Garp, John Irving désormais octogénaire revient sur ses terres littéraires de prédilection, autour des thèmes qui lui sont chers, pour un pavé d’inspiration autobiographique démesurément baroque et bavard.

A soixante-dix-sept ans, l’écrivain Adam Brewster a vu disparaître la plupart des siens et prend une nouvelle fois la plume pour se souvenir de chacun d’entre eux dans ce qui, prenant l’allure d’une rétrospective de sa vie, s’avère aussi un panorama de l’histoire récente des Etats-Unis. Dans sa famille quasiment l’unique hétérosexuel enchaînant d’ailleurs assez piteusement des relations toutes excentriques et mort-nées, il n’a au final pour seules vraies et indéfectibles affections que celles qui le lient à ses proches queer, sa mère et sa cousine lesbiennes, son beau-père trans et sa dernière compagne – autrefois celle de ladite cousine.  

« On peut s’aimer de bien des façons, Petit. » Faisant ses mantras de cette réflexion et de la tolérance au sens large, Adam conserve au soir de sa vie le souvenir des meurtrissures des siens, aux prises avec le conservatisme de leur Nouvelle-Angleterre, mais aussi de l’Amérique entière – notamment sous Reagan, lorsque Buchanan, alors directeur de la communication à la Maison-Blanche, déclarait que le sida était le « châtiment de la nature à l’encontre des hommes gay » – et, plus encore, celui de leur formidable combat quotidien, souvent provocateur en diable, pour la liberté d’aimer et d’être soi, peu importe son identité sexuelle.

Atypiques mais bien moins excentriques que quantité d’autres personnages hétérosexuels du livre, ce sont ces êtres aussi marginalisés qu’attachants qui donnent le ton au récit, loufoque jusqu’à l’excès, continûment physique de la pratique intensive du sport aux multiples scènes de sexe burlesques en passant par l’omniprésence aussi bien des fonctions physiologiques les plus basiques que de la mort, enfin puissamment anti-conformiste et critique à l’égard des hypocrites conventions d’une société américaine très religieuse. Et toujours, deux fils rouges : le cinéma et la littérature, avec notamment Melville, Dickens et Shakespeare, pour servir d’ossature à cette histoire d’écrivain empruntant de nombreux traits à l’auteur.

Il faut une persévérance certaine pour venir à bout de ce presque millier de pages qui, dans un débordement fantaisiste et burlesque, use et abuse si bien de l’hyperbole pour transfigurer la réalité et renforcer son propos, que l’on en sort, certes convaincu par cette magistrale leçon d’amour et de tolérance, mais aussi lassé et gavé jusqu’à l’indigestion par tant d’interminable et loufoque bavardage. (2,5/5)

 

Citations :

– Je déteste le ski, lui dis-je. À chaque saison, ma mère fait du ski au lieu d’être ma mère. 
 

« Une grande partie de la création d’un romancier, écrivait Greene, s’accomplit dans l’inconscient : à ces profondeurs, le dernier mot est écrit avant que le premier paraisse sur le papier. Nous nous rappelons les détails de notre histoire, nous ne les inventons pas. »
 

– J’ai été traitée comme une minorité sexuelle quand je me suis retrouvée en cloque et que j’ai eu mon seul et unique, disait Ray. Les mères célibataires, on les traite comme de la merde, vous savez.
Elle regarda mes horribles tantes droit dans les yeux.
– Ce que je veux exprimer, trésor, me dit-elle d’une voix radoucie, c’est que j’ai eu l’occasion de voir comment on traite les minorités sexuelles quand j’étais mère célibataire. Avant d’être avec Molly, trésor ; je sais que tu sais de quoi je parle.
J’avais dû hocher la tête – prudemment, à cause de mon oreille.
– Bien sûr qu’il le sait, Ray, dit Molly.
Mais ma mère s’était échauffée toute seule ; elle ne pouvait pas s’arrêter. Elle s’adressait à moi, mais son public, je le savais, c’était mes tantes qui lui lançaient des regards incendiaires de leur côté de la table.
– Molly et moi sommes de vraies minorités sexuelles, trésor. Les femmes comme nous, on les traite encore plus mal que les mères célibataires.
 

La première fois qu’on perd un être aimé, la première fois que meurt quelqu’un de cher, tout change de rythme. Avant, on a parfois l’impression qu’il ne se passe rien. Quand on perd quelqu’un, on prend conscience que la terre tourne, que le monde est en mouvement perpétuel, avec un temps d’avance sur vous. À l’avenir, on le sait, il y aura une succession d’autres morts, y compris la nôtre.
 

Quand tout est-il devenu politique ? En Amérique, je n’ai pas remarqué quand et où est né le politique – mais un matin je me suis réveillé, et tout était politique. (…)
Je peux vous dire quand la haine d’aujourd’hui s’est amorcée – à la fin des années 70, au début des années 80, les réticences étaient déjà palpables.
 

Nora fit remarquer que Reagan se montrait édifiant sur la question de la prière à l’école et des enfants à naître, mais qu’il ne pipait mot de la crise du sida. Aux États-Unis, le sida avait commencé en 1981 – l’année où Reagan avait pris ses fonctions. La première fois qu’il parla vraiment de l’épidémie – au bout de six ans de présidence, en 1987 –, plus de trente-six mille Américains étaient atteints du sida et plus de vingt mille en étaient morts. Sur le silence de Reagan, Nora affirmait que Pat Buchanan était l’un de ces abrutis qui parlaient à sa place. Buchanan fut pendant deux ans directeur de la communication à la Maison-Blanche. C’est lui qui déclara que le sida était le « châtiment de la nature à l’encontre des hommes gay ».
 

Je n’étais pas du tout préparé à une haine aussi ouverte chez un homme gay à l’encontre d’une autre minorité sexuelle – dans le cas de Mr Barlow, d’une minorité plus minoritaire encore. Je n’avais jamais connu la haine qu’éprouvent certains homosexuels envers les femmes trans ; celle-ci me paraissait de même nature que la haine homophobe, mais que savais-je de la haine transphobe ?
 
 
Quand vous écrivez une fiction inspirée de ce qu’on appelle la vie réelle, il y a des détails que vous vous sentez libre de changer, car vous savez que vous pouvez les embellir – ou les enlaidir, si enlaidir est votre truc.. (…)
Quand vous écrivez une fiction inspirée de ce qu’on appelle la vie réelle, il y a aussi ces détails dont vous devinez que vous ne pouvez pas les changer – parce que vous êtes incapable de les rendre meilleurs ou pires qu’ils ne le sont déjà.


« Mais c’est vrai, trésor, répétait Little Ray. On pardonnerait à une mère dont le fils a été emporté par le sida d’avoir assassiné Ronald Reagan. »


Nora était fumasse parce que le président Reagan continuait à faire pression sur le Congrès pour permettre le retour de Dieu dans les salles de classe américaines ; les jeunes gays mouraient en masse du sida, mais le président s’intéressait davantage à l’instauration d’un moment de silence dans les écoles publiques. En 1987, c’est le silence de Reagan sur l’épidémie qui donna l’idée à ACT UP d’unir ses forces au collectif à l’origine du poster SILENCE = MORT, un poster entièrement noir avec un triangle rose pointe en l’air, SILENCE = MORT écrit en dessous en lettres capitales blanches. Ce poster devint le logo d’ACT UP.


Nora s’était insurgée contre l’opposition affirmée du cardinal John O’Connor et de l’archevêché catholique romain à l’éducation au sexe sans risque dans les écoles publiques. Ce n’était pas la première fois ; c’est à peine si nous l’avions écoutée. O’Connor avait fait campagne contre les lois anti-discrimination des LGBT, et qualifiait l’homosexualité de sacrilège. Même le père homo et homophobe d’Em savait ça. Et, bien sûr, le cardinal O’Connor était opposé à la distribution de préservatifs. Qui ignorait tout cela ?


 

dimanche 12 janvier 2025

[Halfon, Eduardo] Tarentule

 



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Tarentule (Tarentula)

Auteur : Eduardo HALFON

Traduction : David FAUQUEMBERG

Parution : en espagnol (Guatemala)
                   et en français en 2024
                   (La table Ronde)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1984, deux jeunes frères exilés aux États-Unis retournent au Guatemala, au cœur de la forêt de l’Altiplano, participer à un camp de survie pour enfants juifs où les envoient leurs parents afin qu’ils n’oublient pas leurs racines. Mais un matin, les enfants, réveillés par des cris, découvrent que le camp s’est transformé en une chose bien plus sombre.
Les raisons et les ramifications de cet épisode de l’enfance du narrateur ne commenceront à s’éclaircir que des années plus tard au fil de rencontres fortuites – à Paris avec une lectrice de Salinger devenue avocate, ou à Berlin avec un ancien instructeur en chef du camp, aux yeux d’un bleu changeant, qui se promenait avec un serpent dans la poche et une énorme tarentule sur le bras.
Entrelaçant passé et présent, réalité et fiction, Eduardo Halfon tisse un récit foisonnant de symboles pour toucher du doigt les fondements de son identité : le cadre strict et rigoureux de la religion juive et le giron enveloppant et maternel du Guatemala.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eduardo Halfon est né au Guatemala en 1971 et a passé une partie de sa jeunesse aux États-Unis, où il a fait des études de génie industriel puis de littérature. Après ses études, il est revenu dans son pays natal pour enseigner la littérature à l’université. Il a ensuite vécu aux États-Unis, en Espagne et en France avant de s’installer à Berlin avec sa femme et son fils.
Auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles traduits dans une quinzaine de langues, il a été couronné en 2018 du Prix national de littérature Miguel Ángel Asturias au Guatemala.
En France, son livre Signor Hoffman a reçu le prix Roger Caillois 2015 et Deuils le Prix du Meilleur Livre étranger 2018.

 

Avis :

L’écrivain guatémaltèque Eduardo Halfon revient sur un épisode traumatisant de son enfance dans un livre troublant à la lecture hypnotique.

En 1984, alors qu’il n’a pas treize ans et que, sa famille ayant fui le Guatemala deux années plus tôt, il vit en Floride, le jeune Eduardo est envoyé avec son frère cadet dans un camp de survie pour enfants juifs, en pleine jungle guatémaltèque. Leurs parents entendent ainsi leur rappeler leurs origines. Ils ignorent que les encadrants ont à cette fin décidé d’organiser le camp de manière concentrationnaire et, pour bien clouer leur identité juive dans la tête des enfants, de leur faire concrètement expérimenter ce que terreur nazie veut dire.

Réveillé par des cris dès l’incipit ouvrant sur le premier matin, le jeune narrateur découvre sur le bras du chef Samuel Blum ce que, dans son effarement, il prend d’abord pour une énorme tarentule, mais qui, à y mieux regarder, s’avère une croix gammée. Choqué par les actes d’humiliation et de terreur qui se multiplient, le garçon finit par prendre la fuite et se perd seul dans les inhospitalières montagnes de l’Altiplano, à plusieurs heures de marche de toute zone habitée. Sa survie n’a décidément plus rien d’un jeu. A la stupeur hallucinée initiale succède la panique en milieu hostile et inconnu.

« Pourquoi obliger des enfants à éprouver ces souffrances et cette peur, à vivre ce cauchemar ? » Et qui est au juste ce Samuel Blum ? Ce n’est que bien des années plus tard, alors qu’établi à Berlin, il y reconnaît une camarade du camp et que, grâce à elle, il se retrouve face à cet homme, que le narrateur a enfin l’occasion de poser ces questions qui le taraudent. A la frontière de la paranoïa entre traumatisme, ressentiment et transmission d’une insurmontable mémoire, les réponses qu’il obtient ont tout pour ouvrir de nouveaux abîmes d’angoisse et d’interrogation : sur l’héritage de la Shoah, sur l’antisémitisme encore aujourd’hui, sur l’auto-ghettoïsation des communautés juives soucieuses de se resserrer dans les pays où elles vivent, sur ce que peut représenter d’être juif à Berlin où les traces du passé sont partout, enfin sur l’identité quand, au final, c’est auprès d’Indiens, dans un stoïcisme endurant et mutique éloigné des cris et de la guerre, que le personnage du roman trouve réconfort et protection.

Cousue des mille éclats d’une mémoire douloureuse, cette autofiction haletante et tourmentée, presque une histoire d’horreur, se lit en un seul souffle de sidération pour finalement ouvrir, avec justesse et sincérité, quantité de questions sur la religion et sur l’identité. Un très grand coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Il s’agissait bien d’activités d’endoctrinement. Même si je ne formulais pas la chose ainsi, mon analyse de préadolescent ne pouvant être aussi élaborée. Mais quelque chose dans mon esprit encore naïf a commencé à saisir que les jeux, les chants, les repas, les exposés et même les marches dans la forêt avaient un seul et unique but : nous inculquer non pas un judaïsme religieux, ni un judaïsme orthodoxe, ni un judaïsme réformiste, ni même un judaïsme laïc, chose à laquelle je m’attendais peut-être ; non, tout le programme du camp était conçu pour développer en nous le sentiment d’être un juif parmi les juifs. Comme les membres d’un club privé. Les habitants d’une même communauté. Ou les citoyens obéissants et bien éduqués d’un État, en l’occurrence un État sioniste en plein Altiplano guatémaltèque.
 
 
Elle avait commencé à me poser sa question sur la relation que j’entretenais avec le Guatemala et le judaïsme, et j’avais aussitôt su, à son accent, qu’elle était guatémaltèque ; j’avais su aussi, au ton de ses paroles ou plutôt à la texture de ses paroles, qu’elle était juive (cette reconnaissance entre juifs est une chose ineffable, mais aussi flagrante entre juifs que difficile à expliquer à une personne qui ne l’est pas).
 

C’était un petit écriteau, ai-je continué d’expliquer à Regina, en céramique ou en ciment, avec des lettres majuscules noires sur fond blanc, fiché dans la pelouse irréprochablement verte et soignée de l’entrée du club de golf, qui en interdisait l’accès aux chiens comme aux juifs. J’ai lu cet écriteau (ou j’ai eu vent de son existence) et, dans mon esprit d’enfant, j’ai tout de suite compris une chose : pour les membres de ce club, ai-je dit à Regina, pour mes compatriotes guatémaltèques, il n’y avait aucune différence entre un chien et moi. (…)
Je devais avoir cinq ou six ans quand j’ai découvert cet écriteau, lui ai-je dit (…). Et je n’ai jamais pu l’oublier, Regina. Ce n’est pas tant l’écriteau en soi que la sensation de rupture qu’il a provoquée en moi. À partir de là, à partir de cette phrase et de ce moment, mes deux mondes, le juif et le guatémaltèque, se sont séparés à tout jamais.
Ce qui était, Eduardo, précisément l’intention de ceux qui ont décidé d’installer là cet écriteau. Te séparer d’eux. T’éloigner. Te présenter comme quelque chose d’inhumain et de sale, comme un animal. C’est une stratégie qui a toujours été très claire pour les Allemands. Souviens-toi de la fameuse phrase écrite par l’historien Heinrich von Treitschke dans un article universitaire en 1879, et qui un demi-siècle plus tard a été adoptée et répandue par les Nazis. Die Juden sind unser Unglück, a énoncé Regina dans un allemand impeccable. Les juifs sont notre malheur, a-t-elle traduit. Un slogan partout présent dans ces années-là, sur des pancartes et des autocollants, sur les caricatures antisémites, et même imprimé chaque semaine en bas de la couverture du journal de propagande Der Stürmer.
Et souviens-toi aussi, a-t-elle dit, sa cigarette toujours pointée sur moi, des déclarations de Himmler. Se débarrasser des juifs, disait Himmler, était la même chose que se débarrasser des poux. L’antisémitisme allemand, disait-il, n’a jamais été une question d’idéologie mais de propreté.
Regina a poussé un profond soupir, comme quelqu’un que ce genre d’écriteaux et d’injures n’étonne plus, et il m’est soudain revenu qu’un jour je m’étais aussi appelé Israel. Il y a des années, lui ai-je dit, avant notre départ du Guatemala, un enfant de ma classe s’est mis à appeler Israel les rares garçons juifs de l’école, et Sara les rares filles juives. Pour cet enfant guatémaltèque de dix ans, je n’étais pas Eduardo, mais Israel.
Regina a porté sa cigarette à ses lèvres et a semblé agacée de constater qu’elle n’était pas allumée.
J’étais très jeune, ai-je poursuivi, et j’avais conscience qu’il s’agissait d’une blague antisémite, même si je ne la saisissais pas tout à fait. J’ai mis des années à comprendre que cet enfant l’avait empruntée aux Allemands. C’est que cette même pratique avait été une loi dans l’Allemagne nazie : attribuer officiellement les prénoms Israel et Sara à tous les juifs et à toutes les juives qui n’avaient pas un prénom typiquement juif (il existait une liste des prénoms autorisés). Israel et Sara, ai-je répété. Un peuple entier réduit à deux prénoms. Bien sûr, a-t-elle répondu, la seconde ordonnance portant application de la loi sur les changements apportés aux noms de famille et aux prénoms, instaurée en 1938. L’enfant dans ta classe avait dû l’apprendre de son père.
C’est possible, oui. De son père golfeur.
 

J’ai rêvé de mon père. Bien des années ont passé, et s’il m’est impossible de me remémorer les détails de ce rêve aussi bref que fébrile, je me souviens clairement de ses images, de ses mots, de son intensité, de son goût même. Il y a des rêves qui laissent un goût. Il y a des rêves qui ne nous abandonnent jamais, comme si, toujours endormis, nous continuions de les rêver pendant le reste de notre vie.
 
 
Bita’hon. Sécurité en hébreu. Ainsi se nomme le service secret de sécurité et de renseignement des communautés juives, formé et dirigé par certains de leurs membres dans chaque pays – dans tous les pays –, bien que nul ne sache qui ils sont. Ce service est strictement clandestin. Et aussi strictement militaire. Ceux qui en font partie sont recrutés à l’adolescence dans le plus grand secret (sans même que leurs parents ne soient mis au courant), puis, pendant deux ou trois ans, préparés psychologiquement, mis à l’épreuve et formés aux techniques de renseignement, aux techniques antiterroristes et au combat au corps à corps, selon le système israélien de tactiques de lutte et d’autodéfense connu sous le nom de krav-maga.


(…) Samuel m’a déclaré avec gravité que les enfants juifs devaient apprendre le plus tôt possible à se défendre contre les agressions physiques et les attaques verbales. Ils doivent apprendre le plus tôt possible, a-t-il ajouté, que tous les autres sont antisémites, que le monde entier tourne autour de cette haine immémoriale.


Tu ne sentiras pas la douleur si tu te contentes de lire des choses sur elle dans un de tes livres, puis il a abattu sa paume sur la table et j’ai imaginé un juge et son maillet prononçant ma sentence.
D’accord, lui ai-je lancé avec emportement (l’emportement n’étant pas, on le sait, synonyme de courage). Mais je ne comprends toujours pas, Samuel, pourquoi des enfants auraient besoin de ressentir cette douleur et cette peur. Pourquoi, nous, nous avions besoin d’en faire l’expérience.
Il est resté silencieux quelques secondes, cherchant peut-être les mots de sa réponse ou voulant donner plus d’espace et d’éclat à ces mots.
Parce que les enfants doivent connaître la douleur de leurs parents, a-t-il dit. Parce que les petits-enfants doivent connaître la douleur de leurs grands-parents. Parce que ces fils de pute, a-t-il dit en fixant et en criant presque sur les deux Allemands qui mangeaient leur soupe de crevettes au lait de coco, ont tué six millions des nôtres.


 

samedi 12 octobre 2024

[Morgiève, Richard] La fête des mères

 





J'ai aimé

 

Titre : La fête des mères

Auteur : Richard MORGIEVE

Parution :  2023 (Joëlle Losfeld, Gallimard)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Une famille de la haute bourgeoisie versaillaise dans les années soixante : la vipère parfumée à L’Heure Bleue, c’est la mère. Le père banquier est absent, les quatre frères se détestent. Ou bien ils s’aiment un peu, beaucoup. Ils ont faim car la mère ne veut pas qu’ils mangent. Ils ne sentent pas bon car elle leur interdit l’eau chaude, et puis à peu près tout, sauf la confession. Jacques se rebelle. Il refuse de faire sa communion solennelle et tombe gravement malade. Il veut vivre. Ce n’est pas si facile. Il faut se battre contre la maladie, contre le sort. Il faut garder l’espoir, attendre l’amour qui guérit tout. Pour accomplir ce miracle, Jacques a deux talismans : un trèfle à cinq feuilles et une graine de haricot. Quarante ans plus tard, il raconte son histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Richard Morgiève est l’auteur de trente et un romans et de trois pièces de théâtre publiés aux Éditions Ramsay, Robert Laffont, Calmann-Lévy, Carnets Nord, entre autres. En 1995, Joëlle Losfeld reprend Un petit homme de dos, qui est un véritable succès. Elle a depuis publié Mon petit garçon, Bébé-Jo, La demoiselle aux crottes de nez, Mondial cafard, Les hommes, Le Cherokee – prix Mystère de la critique 2020 et Grand Prix de littérature policière 2019 – et Cimetière d’étoiles.

 

 

Avis :

Se fondant dans la voix et la vie d’une relation de jeunesse pour un roman d’inspiration autobiographique, Richard Morgiève s’y lance plus que jamais à la poursuite de ses propres fantômes, taraudé qu’il est par cette question, lui qui perdit sa mère à sept ans et son père à treize : comment se construire sur une enfance dévastée ?

L’écrivain avait d’abord refusé, avant d’imposer ses conditions. Cette biographie qu’on lui demandait, il en ferait librement un roman. Son narrateur s’appellerait Jacques Bauchot, c’est sous ce pseudonyme que paraîtrait le livre. En 2015, ce fut chose faite : La fête des mères parut une première fois, mais demeura confidentielle. Remanié, le roman renaît huit ans plus tard sous la signature de Richard, un Richard dont on ne sait plus s’il s’est fait Jacques, ou si c’est Jacques qui est entré en lui.

Ce Jacques de papier grandit à Versailles dans les années 1960, dans une famille bourgeoise dont l’obsession de tenir son rang masque une intimité toxique et destructrice. Entre l’absence d’un père banquier et la beauté glacée d’une mère castratrice, inaccessible et inflexible, qui entend les dresser à la dure, le garçon et ses trois frères oscillent longtemps entre attachement et exécration dans un pourrissement de rancoeurs et de jalousies, se transformant peu à peu en adolescents, puis en hommes dévorés par le mal-être jusqu’à la névrose, la maladie et pis encore, contraints de fuir pour tenter de se construire, loin, mal, douloureusement, et bientôt tragiquement.

L’écrivain dont la vie s’est durement bâtie autour du trou noir qui a englouti son enfance trouve ici un double bouleversant, une extension de lui-même qu’il investit des fulgurances de l’écriture avec laquelle, d’un livre à l’autre, il fouille ses plaies – seule façon pour lui de ne pas succomber. Sa poésie noire, zébrée de crudité et d’ironie, est cruellement désenchantée, dérangeante jusqu’au vertige, brutale dans sa lucidité sans filtre. Elle accompagne une réflexion profonde, essentielle, obsessionnelle, sur l’identité, la filiation et la prédestination, montrant à quel point le soi est finalement une résultante environnementale, le produit d’un héritage et d’une éducation dont on ne se libère jamais, surtout lorsqu’ils pèsent comme des boulets.

Singulier, voire déstabilisant, dans sa manière presque provocante de raconter entre violence et sentiment, crûment, ce livre de toute évidence écrit avec les tripes, comme en réponse à une injonction vitale, celle qui vous fait chercher la lumière dans les ténèbres, ne peut qu’impressionner par son travail de fouille, maîtrisé, intelligent, d’une thématique aussi essentielle pour l’auteur que pour son narrateur. (3,5/5)

 

 

Citations :

(…) c’était la première fois que je mentais comme si j’avais compris à mon insu que pour savoir, il fallait d’abord mentir, avancer un argument fallacieux, contestable, comme une première arche jetée sur l’abîme. Les mensonges renvoyaient forcément des échos, il fallait les entendre, les interpréter.

J'étais perdu de mère.

Sans le rêve, on ferait comment pour supporter notre existence ?

J’aurais voulu me rapprocher de lui, qu’on puisse échanger nos secrets et peines mais je voyais bien que c’était impossible, autant pour lui que pour moi. Marcillac était noir et ses parents blancs et moi blanc avec des parents blancs, le secret de Marcillac était lié à la couleur et moi… Moi mon secret était invisible, c’était le secret de mes parents qui m’enfermait dans son silence.

Il avait un visage si étroit que dans sa meurtrière, on distinguait à peine deux yeux compressés et un nez écrasé par les tempes. Je le plaignais d’être dans cette prison, de face il avait l’air d’être de profil. J’imaginais que son cerveau avait fini par prendre la forme de son crâne, que c’était cette torture qui poussait Smith à se réfugier dans le sommeil. Échapper à sa face d’angle mort devait être un réflexe de survie.

— J’ai tout fait pour tenir mon rang, a-t-elle dit, et je continue. C’est dérisoire, je le sais. Je mène une vie inutile, je le suis. Je suis dépassée par tout ce que je n’ai pas fait, aurais pu faire…
Elle m’a dévisagé avec une acuité qui m’a fait peur :
— J’ai tout fait pour être n’importe qui. Je mourrai n’importe quoi, c’est absurde tout ça.

Maman était le starter qui faisait marcher notre moteur à plein régime, elle nous épuisait et nous maintenait dans sa vie. C’était elle notre destinée, on se destinait tous à elle, on était tous son négatif sur lequel elle filmait son drame personnel. Sans elle pas de nous, pas de moi. Je la regardais et j’ai vu le pire survenir sur son profil de Cléopâtre. Bien sûr, forcément ! Forcément, un jour, je la verrais morte et je serais libre. Mais de quoi ?

Je me trompais, mon histoire c’était impossible. On était toujours dans une autre histoire, écrite par d’autres. Une autre histoire qui annihilait la nôtre, qui nous captait, nous utilisait, puis nous laissait… Seuls, délaissés par les histoires et les êtres, tout seuls le long de la route.

Elle a ouvert la boîte et les yeux emplis de diamants, elle a bouclé autour de son cou la belle rivière de larmes.
 
Nous les Bauchot étions les coucous des enfers, nous sortions nos faces de carême tous les quarts d’heure pour claironner la marche du temps vers le néant… Enfin le nôtre, notre néant de poche. Si j’avais dû faire un bilan, à cet instant, j’aurais dit que je n’allais pas si mal que ça. Je prenais moins de médicaments, vivais un peu mieux. J’aurais pu réintégrer Hoche, mais ne voulais pas. Je préférais rester isolé, pour me préparer, un jour, à affronter la comédie humaine que je savais féroce, j’avais payé pour le savoir.

— Est-ce qu’on a le droit de s’aimer ?
— Mais oui ! C’est indispensable, sinon…
— Tu t’aimes ?
J’étais coincé, on a ri ensemble, c’était peut-être un peu factice, mais tous les deux nous avions vu arriver le danger. Si on avait poursuivi, il aurait fallu aborder le sujet : notre solitude d’être. Ce qui était impossible car elle était incluse dans notre condition d’être. C’était certainement pourquoi on avait besoin de l’œil de Dieu, la fiction divine nous permettait de supporter l’immense silence aveugle qui prenait la place du placenta dès que nous jaillissions dans le monde.

Après les camps, le métier d'humain était devenu presque impossible.

Le problème, avec le langage, c'était qu'il dénaturait toujours la pensée, il nous dénaturait tout court.

Il n'y a pas d'éternité pour l'amour mais des romans pour le raconter.