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samedi 4 octobre 2025

[Appanah, Nathacha] La nuit au coeur

 






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La nuit au coeur

Auteur : Nathacha APPANAH

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782073080028  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants qu’ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose. Il y a l’impossibilité de la vérité entière à chaque page mais la quête désespérée d’une justesse au plus près de la vie, de la nuit, du cœur, du corps, de l’esprit.
De ces trois femmes, il a fallu commencer par la première, celle qui vient d’avoir vingt-cinq ans quand elle court et qui est la seule à être encore en vie aujourd’hui.
Cette femme, c’est moi. »

La nuit au cœur entrelace trois histoires de femmes victimes de la violence de leur compagnon. Sur le fil entre force et humilité, Nathacha Appanah scrute l’énigme insupportable du féminicide conjugal, quand la nuit noire prend la place de l’amour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nathacha Appanah est romancière. Ses romans ont été récompensés par plusieurs prix littéraires et traduits dans de nombreux pays. La nuit au cœur est son douzième livre.

 

 

Avis :

Il est rare qu’un livre vous étreigne si profondément qu’il faille s’arrêter, reprendre son souffle, avant d’en poursuivre la lecture. Tel est le cas de ce roman d’une intensité bouleversante, entre récit intime, devoir de mémoire et engagement littéraire. En tressant les destins de trois femmes confrontées à la violence conjugale – deux assassinées, une survivante – Nathacha Appanah y explore avec une lucidité douloureuse, sans pathos ni complaisance, les rouages invisibles de l’emprise, cette mécanique insidieuse qui enferme les victimes dans le silence et la honte, la peur et la dépendance. 

Ouvert brutalement sur une scène de fuite haletante, presque cinématographique, qui installe d’emblée une tension physique et morale, le récit entame la reconstitution, par fragments, du parcours de ces femmes dont fait partie l’auteur. Bien plus qu'un simple témoignage, le livre se fait un espace de mémoire, un lieu où les voix étouffées reprennent corps. L’écriture y épouse avec délicatesse les battements du cœur, les silences, les terreurs nocturnes, chaque mot pesé et retenu comme s’il portait en lui la charge d’un souvenir trop lourd. C’est qu’il ne s’agit pas ici d’expliquer, mais de faire ressentir. 

Inflexion dans une œuvre jusque-là centrée sur les récits d’exil, les violences sociales et les identités marginales, ce roman marque le franchissement d’un seuil intime. L’auteur y revient sur une relation qu’elle a elle-même subie de ses 17 à 25 ans, marquée par l’isolement, les coups physiques et psychiques, et surtout une honte tenace : celle de n’avoir pas su partir, de s’être tue et crue responsable. Cette honte, longtemps enfouie, constitue le fil conducteur du récit, révélant combien l’emprise ne se limite pas à la violence physique, mais colonise les pensées, déforme la perception de soi et installe une culpabilité qui persiste bien après la fuite.

Sa douleur, parfois si insoutenable que les mots renoncent, Nathacha Appanah l’aborde avec une pudeur touchante sans jamais chercher ni à se justifier ni à s’exposer, avançant à pas feutrés dans une langue retenue, presque murmurée, qui dit sans dire, qui suggère sans asséner et qui, paradoxalement, donne toute sa puissance au texte : plus il se tait, plus il résonne ; plus il s’habille de dignité, plus il infuse le respect.

Loin d’un simple dévoilement, ce retour au passé s’inscrit dans une démarche littéraire où la mémoire individuelle croise celle de deux autres femmes, victimes de féminicides, dont les destins ont agi comme des déclencheurs : sa cousine Emma, tuée en 2000 à l’île Maurice, et Chahinez Daoud, brûlée vive en 2021 à Mérignac. Ces drames ont réveillé une blessure enfouie et poussé l’auteur à affronter enfin l’angle mort de sa propre histoire, longtemps tu et difficile à nommer.

Ecrit après plusieurs années de maturation, ce livre s’impose comme un acte de mémoire et de résistance qui redonne voix et dignité à des victimes que la société a trop souvent réduites au silence et à la culpabilité. Nécessaire, bouleversant, il entend ouvrir les yeux sur ce que l’on préfère souvent taire. En racontant, il répare, relie, expose, et, bien plus qu’un témoignage, s’affirme comme une œuvre littéraire à part entière, où la langue, le rythme, la pudeur et la structure participent d’un geste de vérité. 

Cri retenu, lumière posée sur l’obscur, un livre qui, avec sa justesse, sa sensibilité profonde et son refus du spectaculaire, ne peut laisser indifférent. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

En anglais, il existe un mot parfaitement exact pour dire ce qui m’est arrivé : j’ai été groomed. C’est une technique de manipulation où un ou une adulte gagne la confiance d’un ou d’une adolescent·e en lui donnant une attention quasi exclusive, en le ou la flattant, en lui offrant des cadeaux, en lui faisant croire que ce qu’ils partagent est exceptionnel, rare et n’arrive qu’une fois dans la vie. L’adulte instaure lentement une atmosphère de secrets et de mensonges par laquelle cette relation est préservée, conservée, protégée. Bientôt, l’adolescent·e ne sait plus vivre ailleurs que dans cette bulle et il n’y a que dans ce lieu clos, à l’air vicié, qu’il ou elle croit trouver la vérité de sa vie. Dans sa traduction française, le mot groomed est resté dans le domaine de la toilette : être bien soigné, bien peigné. Quand j’y réfléchis, j’arrive à la conclusion que c’est d’une toilette interne qu’il s’agit ici. 
HC m’a retournée comme un gant et dans ma chute, à mesure que je sombrais dans ses bras, molle et attendrie, je devenais indifférente à ma famille, je me désensibilisais au monde en surface, à mes amis, à mes études, à mes ambitions, et bientôt, l’échelle même de ma morale en fut restructurée. Où était le bien ? Où était le mal ? Il m’avait lavée de moi-même.


Je ne sais pas ce qui pousse un homme de cinquante ans à séduire une jeune fille de dix-sept ans, à l’amener à rompre avec toute sa famille et ses amis, à la garder des années avec lui, à faire en sorte qu’elle se contente de bien peu, à l’isoler, la domestiquer, à l’asservir, puis le jour où elle voudra le quitter, à lui faire peur, la terroriser, la surveiller, la frapper, la menacer. Je me demande s’il y a préméditation à dresser lentement, brique après brique, un mur autour d’elle afin qu’elle soit inatteignable – physiquement bien sûr mais également moralement, spirituellement. Je me demande si tous les jours, pendant les années où elle reste avec lui, je me demande si tous les jours il vérifie la solidité de ce mur-là. Je me demande s’il le pense vraiment quand il dit, parfois, pour rire : « Si tu me quittes, je te tue. » Je voudrais savoir si ce genre de pouvoir d’emprise est inné, si ce genre d’ascendance est acquis ou s’il faut être au bon endroit, au bon moment, trouver une sorte de victime idéale ?


Ai-je été une victime idéale ? 
Oh, comme j’aurais souhaité avoir la preuve concrète et scientifique d’une magie noire que cet homme a exercée sur moi. Alors, voyez-vous, il me serait plus facile d’avoir de la compassion pour celle que j’ai été, je pourrais m’envisager comme une victime et alors je pourrais présenter cette preuve à mes parents, à mon frère, à mes amis et je leur dirais que j’ai été envoûtée. Je rêve parfois de faire le procès de cette jeune fille, de l’interroger avec preuves et phrases cinglantes, témoignages et attestations de moralité et alors d’entrevoir sa faiblesse, sa maladie mentale, son manque d’intelligence, sa bêtise, d’identifier les graines de cette folie qui s’est emparée d’elle.


Entre cette première fois et la dernière fois, l’esprit, le cœur et le corps s’effritent morceau après morceau et peut-être que si toutes ces années pouvaient être reconstituées tel un grand linge raccommodé, alors je ramasserais chaque bout abandonné de moi-même en suivant une chronologie des années, des humiliations, des maisons, des sentiments et je découvrirais à nouveau ce à quoi je pensais, les rêves auxquels j’aspirais, la femme que je voulais devenir. Peut-être que si le récit pouvait s’écrire dans une vérité entière, sans oublier la complexité, le contexte, les points de vue, il offrirait une encyclopédie de perspectives sur la violence et l’emprise dans un couple, mais ici n’est pas le lieu des archives, de la statistique, de la clairvoyance, de la justice. Ici est un monde de monceaux, de bribes, de mémoires, de souvenirs, d’affects. Ici subsistent le souffle des rêves, le grain des peaux, le sel des larmes, l’épaisseur des nuits et le goût du temps. Ici se côtoient la vie et la mort, le passé et l’avenir, le possible et l’inimaginable, les fantômes et les vivants. Mis bout à bout, cela forme un artefact.


Il ne m’échappe pas que j’ai vingt-cinq ans et qu’à cet âge je devrais vivre autre chose que cette vie double où le jour je travaille dans une rédaction, je parle et je discute avec des collègues, je suis au-dehors de ce monde, j’écris des articles et je frôle des rêves d’avant, de cette vie à écrire et à réfléchir, et le soir, je rentre dans une maison-prison où le compagnon-maton est déjà torse nu en train de lire sur son fauteuil, tirant sur sa cigarette, attendant son dîner. Le soir, je la sens, à mesure que j’approche de la maison, je la sens, cette peur physique et morale. C’est quelque chose à éprouver, cette sensation d’une grande main froide qui se pose sur son cœur, ce liquide noir qui envahit son esprit, ce fatras grouillant dans son ventre, le gouffre imprévisible que représente la nuit.
 
 
Je ne sais pas ce qui se passe exactement ce dernier soir. Je veux dire je ne sais pas ce qui, exactement, allume la mèche, provoque l’effondrement. Peut-être qu’il n’y a rien, parce que parfois, il faut le dire, il n’y a rien d’autre que les pensées dans sa tête qui macèrent dans un bouillon vénéneux de jalousie maladive, de perversité manipulatrice et de folie. Une fois, c’est une phrase dans un journal ou un livre, une autre fois, l’expression de mon visage, ma main comme ceci ou comme cela, quelque chose qu’il a remarqué dans la journée, et dans ces détails qu’il est le seul à repérer, il trouve ce qu’il appelle les « éléments ». Les « éléments » de ma duplicité, de ma trahison, de mon être mauvais, de mon âme perdue. Les « éléments » qui confirment que je veux le quitter, que j’ai un amant, que je prévois d’avoir un amant, que je rêve d’avoir un amant.


Quand je me suis tenue en bas de l’escalier de la maison de mes parents avec cette valise chargée de quelques livres et de quelques vêtements et que ma mère est apparue en haut des marches et qu’elle a dit « C’est comme si tu rentrais d’un grand voyage », j’ai pensé que c’était le genre de voyage que je ne raconterais jamais. Je ne possède par ailleurs aucune photo de moi entre l’âge de dix-neuf et de vingt-cinq ans. C’est l’angle mort de ma vie.


Au mois de décembre 2000, deux ans et demi plus tard, alors que je travaillais pour un magazine en ligne et que je vivais à Lyon et que mon corps et mon esprit n’étaient plus sous emprise, que j’avais enfoui ce pan de ma vie, le qualifiant sobrement de « mauvaise expérience », que j’avais recommencé à écrire de la fiction, que j’avais rencontré un homme bon, que les crépuscules ne me faisaient plus l’effet d’une main glaciale posée sur mon cœur, que le soir je rentrais chez moi à pied et qu’aucun animal n’était tapi dans les buissons et que, dans l’ensemble, j’avais trouvé le moyen de vivre une vie sans honte, sans humiliation, sans violence, tout m’est revenu. Quand je dis dans l’ensemble, je veux dire que je ne parlais pas de ces années avec HC, elles s’éloignaient en devenant de plus en plus floues, mais parfois il me venait de grands moments de découragement à vivre. Ça me tombait dessus d’un coup. J’avalais alors deux somnifères et je dormais ; je buvais un flacon entier d’antitussif et je dormais ; je sirotais une demi-bouteille de Malibu coco et je dormais. Dormir était bien, dormir c’était oublier, dormir c’était mourir un peu. Je ne reliais pas ces moments d’accablement à mon passé parce que je n’étais pas prête à admettre que ce qui m’était arrivé était grave, qu’on ne pouvait pas en sortir indemne et même aujourd’hui quand j’écris ces lignes je m’arrête, je voudrais les effacer, je refuse de ne pas être indemne justement, je refuse d’être à la merci de ces années-là et par extension, à sa merci. Cela m’apparaît comme une faiblesse de caractère.


La mémoire est un choix, la mémoire est un fantôme patient. Dans les mois qui ont suivi, je pensais à Emma, je pensais à sa mort horrible, je me demandais où étaient ses enfants, mais j’effleurais son souvenir avec précaution seulement comme on entrouvre une boîte à souvenirs et je la refermais très vite, les mains tremblantes. Je ne voulais pas retourner là-bas. 
Là-bas : ce trou qui est devenu à la fois un puits auquel je viens m’abreuver et un abîme dans lequel je ne veux pas tomber. 
Là-bas : cet angle mort de ma vie que j’évite à tout prix.


De quoi est fait ce jour où on se sent capable de retourner dans le noir, je ne pouvais l’imaginer. Ce jour-là n’était pas mon but, mon ambition. Mais il est monté lentement, oh si lentement, sans aucun bruit. Peut-être a-t-il toujours été là à côté de moi sans que je m’en aperçoive ? Quand j’ai recommencé à écrire, que j’ai eu cette chance-là, de revenir dans le jardin du bien et du mal et du gris et de tout ce qui existe entre, quand j’ai écrit mon premier roman, par exemple, et aussi tous les autres ? Peut-être qu’il a toujours été là, comment savoir ? Quand il est apparu devant moi, sans masque, ce jour où j’ai été capable d’envisager ce livre dans le calme, dans une intention de littérature, je me suis retournée et j’ai compté. Vingt et un ans depuis la mort d’Emma, trente et un ans depuis que j’étais tombée dans le trou, vingt-trois ans depuis la nuit dans la voiture. Le poids de ces années est indicible.


Quel drôle de monde aux valeurs inversées où ce sont les victimes qui ont honte ! 
 
 
Je connais cette vulnérabilité, cette chose qui tremble en permanence dans son estomac. Emma a voulu quitter son mari deux fois et à chaque fois, elle est revenue. Je suis partie quatre fois et quatre fois je suis revenue. À chaque fois, je cédais à des paroles, je m’écroulais de fatigue, je m’effritais. À chaque fois j’abandonnais le peu de détermination qui me restait – cette détermination qui m’avait servi à le quitter et qu’il rognait avec expertise et succès. Et à chaque fois, j’abandonnais également un peu d’estime de moi-même jusqu’à me dire, jusqu’à me persuader, qu’en réalité je n’étais pas bonne juge de ma propre vie, que je ne pouvais pas prendre mes propres décisions, que je n’étais bonne qu’à être sa compagne, qu’en réalité je ne pouvais exister que dans ce monde-là, un monde toxique et tordu, habité de lui et de moi, de son génie violent, de son emprise et de mon asservissement.


Ce monde-là, retourné sur lui-même. Macérant dans une violence sourde et sournoise la nuit tombée et remettant les masques de la famille normale le jour. Ce monde où l’emprise de l’homme se fait plus étouffante à mesure que la volonté de la femme de s’en libérer se fait plus évidente. Ce monde semblable à un bras de fer permanent. Ce monde-là n’est jamais une histoire aussi simple à résumer que par ces mots : « Elle aurait dû partir. »


Parfois ce livre m’apparaît comme une spirale de Fraser. Je crois que j’avance mais je tourne en rond, sans pouvoir toucher au noyau, à la matière centrale. C’est une illusion. Puisque je poursuis des fantômes, il faudrait que j’aille à la recherche de moi-même, faire comme si je parlais d’une autre personne, celle-là même que j’ai effacée pour continuer à vivre, ce bout de moi que j’ai laissé dans une voiture en mai 1998. 
J’ai parlé à quelques amis qui me restent de cette époque, à deux anciens collègues. Je leur ai téléphoné ou écrit, mots hésitants, voix fine. Ils étaient tous surpris de ce que je leur demandais : me raconter ce dont ils se souvenaient de l’époque, s’ils se rappelaient quelque chose que je leur avais confié ou pas. Ils fouillaient leur mémoire, découvrant souvent un trou béant à ma place. 
Ce qu’ils me disent et ce dont ils se souviennent est insatisfaisant pour moi. Il m’est impossible de leur dire exactement ce que je poursuis, j’avance en crabe, autour d’eux, sans jamais m’atteindre vraiment. Je ne peux pas lier ensemble ce qu’ils disent, en faire une chronologie, un portrait plus ou moins exact. Leurs souvenirs, en creux, en pointillé, viennent percuter la violence des miens et quand je les reproduis tels quels, noir sur blanc, je pense à ces phrases de Marguerite Duras dans L’Amant : « L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne. » 

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

mercredi 15 mai 2024

[Besson, Philippe] Ceci n'est pas un fait divers

 





J'ai aimé

 

Titre : Ceci n'est pas un fait divers

Auteur : Philippe BESSON

Parution :  2023 (Julliard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils sont frère et sœur. Quand l’histoire commence, ils ont dix-neuf et treize ans.
Cette histoire tient en quelques mots, ceux que la cadette, témoin malgré elle, prononce en tremblant : « Papa vient de tuer maman. » 
Passé la sidération, ces enfants brisés vont devoir se débrouiller avec le chagrin, la colère, la culpabilité. Et remonter le cours du temps pour tenter de comprendre la redoutable mécanique qui a conduit à cet acte.
Avec pudeur et sobriété, ce roman, inspiré de faits réels, raconte, au-delà d’un sujet de société, le long combat de deux victimes invisibles pour réapprendre à vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Auteur de premier plan, Philippe Besson a publié aux éditions Julliard une vingtaine de romans, dont Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L’Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), « Arrête avec tes mensonges » (prix Maison de la Presse), Le Dernier Enfant et Paris-Briançon.

 

 

Avis :

Cela fait plusieurs années que le narrateur, dix-neuf ans, a quitté la Gironde et le domicile familial pour ses études à Paris, lorsqu’un coup de téléphone affolé de sa petite sœur Léa, treize ans, le foudroie en quelques mots soufflés d’une voix blanche : « Papa vient de tuer maman. » Alors qu’il accourt aussitôt sur place, l’atroce réalité lui explose au visage : dans la maison investie par les gendarmes, le corps sans vie de sa mère, lardé de dix-sept coups de couteau, gît sur le sol de la cuisine ; son père en fuite est recherché pour meurtre ; sa sœur, témoin de l’agression, s’est réfugiée dans un mutisme traumatisé.
 
Depuis le premier récit de Léa jusqu’à l’épreuve du procès, en passant par les obsèques, le calvaire des dépositions et la confrontation au père qu’ils culpabilisent de ne pas parvenir à haïr tout à fait, les deux adolescents ne sortent de la sidération que pour se retrouver perdus dans un enfer sans fond, les menant peu à peu, brisés, à l’effondrement psychique. Tout d’abord incapable de mesurer combien le traumatisme est en train de dévorer sa cadette repliée sur son silence et ses cauchemars, le jeune homme s’absorbe, entre mauvaise conscience et ressentiment, dans sa réminiscence des signes avant-coureurs de la tragédie, ceux que personne, et pas même lui, n’a su regarder en face.

Déni de l’entourage, omerta familiale, incurie policière – la victime s’était vue refuser un dépôt de plainte pour violence conjugale –, ont définitivement enfermé le couple dans une spirale mortifère, chaque velléité d’indépendance de l’épouse maltraitée accroissant la fureur et la violence d’un homme narcissique et dominateur, persuadé de son droit de possession. Même si longtemps considéré comme passionnel et bénéficiant de circonstances atténuantes, le féminicide est un « crime de propriétaire », qui dit beaucoup des mentalités patriarcales héritées d’une longue tradition de domination masculine.

Inspiré de faits réels, le récit coule avec sobriété, dans une concision simplement efficace qui n’évite pas les poncifs, mais adopte le point de vue inédit des enfants. Et même si l’on ne peut se défendre totalement d’un vague sentiment de creux, voire d’opportunisme sur un sujet à la mode, l’on ne reste pas indifférent à cette fratrie, expulsée de chez elle et soudain privée de tout repère, qui doit affronter, bientôt rattrapée par la culpabilité, le deuil d’une mère en même temps que la monstruosité d’un père. Un père qui n’a d’ailleurs pas perdu son autorité parentale...

Enfin, et peut-être surtout, ce fait divers qui n’en est pas un nous interpelle sur notre responsabilité collective, parfois de témoins trop volontiers sourds et muets, plus largement pour ce qui peut bien autoriser certains hommes à penser posséder un tel droit de propriété sur leurs femmes qu’il leur donne sur elles pouvoir de vie et de mort. « Nous ne devions pas juger seulement un fait divers, mais un fait social. Nous ne devions pas parler d’une dispute conjugale qui aurait mal tourné, mais bien de l’aboutissement d’un continuum de violence et de terreur. Nous ne devions pas parler d’un meurtre, mais de la volonté d’un homme d’affirmer son pouvoir, d’asseoir sa domination. Et de l’aveuglement de la société. Et de la peur de nommer. » (3,5/5)

 

 

Citations :

Ensuite, j’ai été dévasté, je crois. Oui, c’est un abattement qui s’est produit, juste après. Ma mère était morte. Ma mère, qui comptait tant, que j’aimais – le vilain mot, d’ailleurs je ne l’avais jamais prononcé, idiot que j’étais – et dont j’allais être privé pour toujours, alors que j’entrais tout juste dans l’âge adulte (cette nouvelle allait m’y précipiter, comme on jette une friture dans de l’huile bouillante – cette image déroutera sans doute, elle est cependant la plus juste). Le chagrin m’a envahi. Il n’a pas provoqué de sanglots, ni même de larmes – la stupeur, ça stoppe les épanchements – mais il s’agissait bien de chagrin. Il s’agissait bien d’affliction, de désolation, appelez ça comme vous voulez.


J’ai protesté : je voulais voir ma mère, c’était inhumain de me le refuser. Le commandant a conservé son sang-froid : on ne pouvait pas pénétrer sur le lieu d’un meurtre, pas risquer de l’endommager, une enquête était ouverte, elle emportait tout, la procédure devait être observée à la lettre, il était désolé mais c’était ainsi. Et pour que je m’entre bien dans le crâne que tout avait changé, il a précisé : « De surcroît, on posera des scellés sur la maison, vous allez devoir vous trouver un autre hébergement. »
Je l’ai dévisagé quelques instants, je n’étais plus en colère, la colère s’était subitement dissipée, je venais de comprendre que, oui, en effet, plus rien ne serait pareil, que notre vie appartenait désormais au fait divers, qu’elle relevait de la police, de la justice, que nous n’avions plus notre mot à dire.


« Léa, je dois encore te demander quelque chose… »  
La phrase a provoqué une nouvelle déflagration muette.  
« D’après ce que tu as entendu, puis vu, d’après ce que tu as perçu, ton père était-il rentré à la maison dans l’intention de tuer ta mère ou c’est la dispute qui a déclenché son acte ?  
— Quelle différence ça peut faire ?  
— C’est celle entre un assassin et un meurtrier. »


En écoutant Muriel raconter, je me suis rendu compte que presque tout ce qu’elle me disait m’était étranger. Pourtant, il n’y avait rien de confidentiel, de secret dans son récit. La réalité, c’est qu’on cherche rarement à savoir qui étaient nos parents avant qu’ils ne deviennent nos parents. On dispose d’informations, bien sûr. On connaît approximativement leur parcours, on sait ce que faisaient leurs propres parents puisqu’on les fréquente en général, on possède des repères, des balises, mais souvent on n’a pas cherché à en apprendre davantage, comme si ça ne nous regardait pas, comme si ça leur appartenait à eux seulement, ou comme si ça ne nous intéressait pas, le passé des autres c’est tellement ennuyeux quand soi-même on est dans l’âge tendre ou l’âge bête. 


Aussitôt après, je pense au hasard des rencontres, au destin qui lance ses dés. Si ce soir-là, elle n’était pas sortie… Si cette nuit-là, il en avait repéré une autre… C’est un exercice idiot. Mais comment s’en empêcher ?
 
 
Il n’a pas cillé. J’ai compris que ça ne l’intéressait pas tellement, ça remontait à trop loin, ça n’apportait rien à son enquête. Sur le moment, je ne lui en ai pas tenu rigueur. Depuis, j’ai appris qu’il faut plonger dans les profondeurs pour comprendre ce qui se passe à la surface. J’ai compris aussi que l’invisible est plus parlant que le visible. Et que des bribes ne deviennent des indices que si on les relie à quelque chose d’autre, ou entre elles.


Écrivant cela, je ne voudrais pas que vous alliez croire que je lui ai cherché des excuses. Il n’en avait aucune. Aucune. Disons que j’ai cherché des explications. C’est parfois l’unique moyen à notre disposition pour ne pas étouffer.


Un couple de touristes allemands dînaient non loin de notre table. Ils ignoraient tout du drame qui nous frappait. S’exclamaient parfois en mangeant. Je ne sais plus si leur insouciance nous a rassurés ou si, à l’inverse, elle nous a paru cruelle. La vie continuait, autour de nous. C’était formidable, c’était épouvantable.


« Je ne sais pas. En tout cas, ils n’ont rien dit, rien fait. »
Léa, sans le faire exprès et sans penser à mal, énonçait des réponses qui sonnaient comme des sentences. Elle voulait sans doute dire que s’ils n’avaient pas agi, c’est parce qu’ils étaient dans l’ignorance. Mais à la place, on entendait un reproche, une condamnation.
Et ces reproches n’auraient pas forcément été infondés. En effet, est-ce qu’on ne voit rien ou est-ce qu’on ne veut rien voir ? Est-ce qu’on n’est pas conscients ou est-ce qu’on s’arrange avec sa conscience ? Et quand elle vient nous titiller, notre conscience, est-ce qu’on ne se trouve pas des excuses ? « J’interprète… Je me fais des films… S’il y avait un problème, elle me le dirait… Je ne vais pas me mêler de leur intimité, je n’aimerais pas qu’ils se mêlent de la mienne… » Et quand, après coup, la vérité est dévoilée, cette vérité qui se trouvait sous nos yeux et qu’on n’a même pas aperçue, on peut encore se dire : « Ils cachaient bien leur jeu, enfin surtout lui, bien sûr… Il nous a manipulés… Et elle, de toute façon, elle a toujours répugné à se donner en spectacle… » On déniche même des formules définitives : « On ne pouvait pas imaginer l’inimaginable… »


« Votre père, bien que sa mise en examen et son incarcération ne fassent aucun doute, conserve tous ses droits de père. Même depuis sa cellule, il pourra continuer à prendre les décisions, notamment s’agissant de toi, Léa, car tu es mineure. Il aura la main sur ton orientation scolaire… ou sur tes opérations chirurgicales, par exemple, si tu es amenée à en subir, tes voyages. Il pourrait même exiger des visites au parloir. Tu devras dire si cette situation te convient ou si, à l’inverse, tu préfères qu’un autre que lui devienne ton responsable légal. Dans tous les cas, il faudra en parler avec lui rapidement. C’est pourquoi je vous encourage à vous rencontrer. Il peut être plus enclin à accepter vos requêtes aujourd’hui parce qu’il a beaucoup à se faire pardonner. Demain, ce sera peut-être une autre affaire. »  
J’étais abasourdi. Certes, il s’agissait d’une question dont j’ignorais qu’elle puisse même être posée (une de plus) mais, si on la posait, le simple bon sens aurait commandé que mon père soit, presque automatiquement, déchu de ses droits. Comment pouvait-on imaginer qu’un mari violent doublé d’un meurtrier ne soit pas un père dangereux, ou au moins inapte ? Concevoir qu’un type qui allait passer des tas d’années derrière les barreaux puisse décider à distance du destin de sa progéniture comme une télécommande actionne, je ne sais pas moi, une porte de garage ? Comment la justice pouvait-elle tolérer, voire favoriser, ce genre d’anomalie, de monstruosité ? Notre père devait être mis hors d’état de nuire, de nous nuire, au moins tenu éloigné de nous. Et découvrir qu’il faudrait en passer par une négociation me donnait envie de vomir. 


« Cette main courante reste très vague. Votre mère évoque des coups, mais sans entrer dans les détails. »  
Ainsi, c’est notre mère qui était coupable. Coupable de ne pas avoir été assez explicite, de ne pas avoir été couverte de bleus ou de plaies. Le gendarme, quant à lui, ne pouvait pas être coupable de ne pas l’avoir entendue, ni d’avoir retranscrit ses propos de façon liminaire, ni d’avoir manqué de la plus élémentaire psychologie.
« De toute façon, il est très difficile d’évaluer le danger, a balayé Verdier. D’autant que nos hommes – et croyez que je le déplore – ne sont guère formés à ce genre de… situation, vous ne l’ignorez pas. »  
Devant nos visages stupéfaits, défaits et notre colère rentrée, il a jugé utile de dégainer ce qu’il estimait être l’argument massue : « La police, comme la gendarmerie, manquent de moyens, je ne vous apprends rien. J’ai des effectifs insuffisants, moi. Je me bats pourtant mais, qu’est-ce que vous voulez, on n’est pas une banlieue à risques, nous. Du coup, on ne peut pas tout traiter, malheureusement. Et surtout tout traiter correctement. Il y a forcément des choses à côté desquelles on passe. »  
Le cri d’alarme de ma mère était donc une de ces choses à côté desquelles on passe. J’ai dit : « Une femme battue, c’est moins important qu’un chien perdu ou une voiture emboutie, c’est ça ? »


Sans trembler, elle a dressé de notre père le portrait d’un être narcissique, dominateur et terrifié à l’idée d’être abandonné : « Au fond, il n’aime que lui, et ne conçoit pas qu’on ne l’aime pas en retour. Il a une certaine idée de la virilité, que des millénaires lui ont enseignée, que son histoire personnelle et familiale a forgée. Pourtant, il a peur comme un enfant. Peur d’être oublié dans une fête foraine. »
La perspective d’une séparation lui est donc apparue comme une dépossession intolérable. « Ne vous méprenez pas, mesdames et messieurs les jurés, ceci est un crime de propriétaire. Cet homme estimait que sa femme lui appartenait, qu’elle était son bien, il la considérait comme sa chose. La mise à mort était pour lui la certitude de l’empêcher de reprendre sa liberté. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 



 
 

vendredi 1 décembre 2023

[Sönmez, Burhan] La pierre et l'ombre

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La pierre et l'ombre (Taş ve gölge)

Auteur : Burhan SÖNMEZ

Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution :  2021 en turc,
                   2023 en français (Gallimard)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Maître marbrier, aujourd’hui gardien de cimetière, Avdo a vécu mille vies avant de s’installer à Istanbul. Il espérait y trouver la paix, mais était loin d’imaginer que son passé viendrait lui rendre visite. Par une nuit enneigée, il aperçoit la maigre silhouette d’une jeune femme qui émerge d’entre les stèles. La police est à ses trousses, elle a désespérément besoin d’un endroit où se cacher. Mais qui est vraiment cette mystérieuse Reyhan ? Ses pas l’ont-ils menée jusqu’à Avdo par hasard ?
Burhan Sönmez croise habilement les destins au sein d’une mosaïque narrative riche de multiples histoires. Avec La pierre et l’ombre, il brosse un portrait sans concession de la Turquie du siècle dernier, et continue d’explorer sous un angle résolument romanesque les grands thèmes de la mémoire et de l’identité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Burhan Sönmez, auteur kurde écrivant en turc, est né en 1965 dans un petit village d’Anatolie. Récompensées par de prestigieux prix, ses œuvres sont traduites dans plus de quarante langues. Avocat spécialisé dans les droits de l’homme, il a longtemps exercé à Istanbul. Après un exil de plus de dix ans en Angleterre, il vit aujourd’hui entre la Turquie et Cambridge. En 2021, il a été élu président de l’association d’écrivains PEN International.

 

 

Avis : 

Arrêté et torturé pour ses activités d’avocat spécialisé en Droits de l’homme à Istanbul, le Kurde turc Burhan Sönmez a connu dix ans d’exil en Grande-Bretagne avant de pouvoir revenir en Turquie. Désormais professeur de littérature à l’université d’Ankara, auteur d’articles pour des journaux indépendants et de romans primés et traduits dans de nombreux pays, il a été élu en 2021 président de l’association d’écrivains PEN International, qui défend « les valeurs de paix, de tolérance et de liberté sans lesquelles la création devient impossible ». Son dernier roman La pierre et l’ombre raconte l’histoire sociale de la Turquie moderne au travers d’Avdo, un sculpteur de pierres tombales amené à croiser des personnes représentatives de toutes les facettes culturelles du pays.

L’histoire commence dans les années 1980, peu après le coup d’État militaire. Avdo, la cinquantaine solitaire, vit en marge du monde, sur les bords du cimetière d’Istanbul dont il est assure le gardiennage entre ses confections de pierres tombales. Mais voilà que le passé vient déranger le présent sous la forme d’une pauvre silhouette titubante, pourchassée par la police jusqu’au coeur du cimetière. C’est une toute jeune fille, elle s’appelle Reyhan et n’est pas arrivée jusqu’à la porte d’Avdo par hasard. Qui est-elle ? Pourquoi veut-on l’emprisonner ? Quel lien a-t-elle avec le paisible veilleur du cimetière ? Et puis, aussi, comment en vient-on, comme Avdo, à préférer vivre parmi les morts plutôt que les vivants ?

Oscillant constamment entre passé et futur, le récit nous ramène dans les années 1930, quand un Assyrien prend l’orphelin Avdo sous son aile et l’initie à la sculpture des pierres tombales. Quelque vingt années plus tard, le jeune homme devenu maître marbrier itinérant rencontre l’unique amour de sa vie, Elif, dans un village d’Anatolie qui n’a pas pour habitude de marier ses filles à des étrangers. Le drame est inévitable, qui brisera les rêves d’Avdo mais ne cessera jusqu’à la fin de ses jours de retentir sur son destin. Un destin qu’il nous sera donné de reconstituer peu à peu, à mesure que les fragments du récit, s’échelonnant dans le désordre de l’époque ottomane jusqu’à nos jours en visitant différents lieux du Moyen-Orient, en laisseront progressivement percevoir le motif global, dessiné sur la toile de fond d’une mosaïque culturelle aussi riche que déchirée. Chrétiens, sunnites, alaouites, Turcs, Kurdes et Arméniens : n’y a-t-il donc que la sagesse d’un gardien de cimetière pour constater que « tous les morts sont bons pour l’éternité » ?

Suspendu à ses rebondissements dramatiques autant qu’attaché à la belle humanité de ses personnages, séduit par sa plume soigneusement travaillée, l’on reste impressionné par ce récit dense, doucement mélancolique, dont les cassures temporelles savent si bien refléter le bris des rêves de son principal protagoniste et, à travers lui, les traumas silencieusement accumulés depuis un siècle par les diverses populations de la Turquie. Une lecture à plusieurs niveaux qui inscrit définitivement l’auteur parmi les écrivains majeurs de langue turque. (4/5)

 

 

Citations :

Le silence et le brouillard recouvraient la ville, la rumeur des voitures sur la route avait disparu ; on entendra bientôt le hibou, songea Avdo. Il prit la théière sur le brasero et remplit son verre. Il remonta la couverture sur ses épaules, appuya son dos au coussin du divan. Il versa trois cuillerées de sucre dans son thé, remua, puis tendit l’oreille à l’obscurité blanche. La nuit, nul silence : des sons distillés. Le jour, ils se mélangent en un bruit indistinct ; mais la nuit, chacun retrouvait sa pure clarté. Chansons d’enfance, soupirs des morts, hululement du hibou. Tous inaudibles dans le vacarme du jour. Comme les peines, les regrets. La douleur nue surgissait dans le face-à-face de l’homme seul avec la nuit. Le murmure de la fontaine au pied de l’arbre de Judée était chargé de vieilles élégies, un coeur s’emplissait de la mélancolie d’un amour perdu. Le jour, ces charges-là étaient douces à porter : il fallait la nuit pour croire réellement à la solitude.
 

« - Maître, demanda Avdo d’une voix timide, en quel prophète dois-je croire ? Chacun a le sien, pour certains c’est Jésus, pour d’autres Mahomet, et pour moi ? »
Joseph détourna les yeux du feu pour regarder Avdo. Il lui caressa les cheveux avec bonté et sérénité, comme un père.
« Regarde, lui dit-il, en bas on aperçoit les lumières de l’église Saint-Michel, et là-haut on entend l’appel du muezzin de la mosquée de Cheikh Zirrar. Tu te trouves exactement entre les deux. Ne sois pas pressé, le temps t’apprendra quel prophète il te faut choisir, et peut-être n’en choisiras-tu aucun, et ainsi vivras-tu.
- Peut-on être un homme sans avoir de prophète ?
- Sans doute, certainement, et d’ailleurs méfie-toi de ceux qui en ont un, la plupart ne croient qu’en eux-mêmes, seulement ils le cachent. Attends de grandir un peu, tu décideras par toi-même. Je ne te demande que deux choses, d’être bon et d’être travailleur. Voilà qui convient à un homme.
- Toi, maître, tu crois en Jésus, et pourtant tu fabriques des tombes pour des morts qui croyaient en d’autres prophètes, comment est-ce possible ?
- Avdo, les vivants sont parfois bons, mais les morts sont bons pour l’éternité, voilà ce en quoi je crois quand je fais une tombe. Bientôt eux aussi viendront te voir, et ils te demanderont une tombe, une belle tombe dédiée à des dieux dont tu n’auras jamais entendu parler. Tu ne leur refuseras pas, en mémoire des morts.
 

L’homme qui m’a apprit le métier (…), enfin mon maître et son ami maître Dikran, des hommes d’autrefois, lorsqu’ils arrivaient quelque part, regardaient les pierres d’un air étrange, les touchaient étrangement, les sculptaient d’une façon étrange. Tu sais ce qu’ils faisaient, ils creusaient un trou dans la roche et y glissaient un bourgeon de peuplier. Puis ils attendaient. Une fois le peuplier enraciné, les pointes de ses racines s’enfonçaient dans la roche et la faisaient éclater en plusieurs morceaux. Telle est la loi de la vie, disait maître Joseph : que les choses les plus dures cèdent sous l’effet des plus tendres. 
 
 
La prison est inaugurée, et tandis que quelques prisonniers sont envoyés aux champs, on exécute un premier condamné à mort. Atif Hodja, prédicateur originaire d’Iskilip, ne s’attendait pas à être cet homme-là. Il avait bien prononcé et publié quelques sermons contre l’armée d’Atatürk lors de la guerre turco-grecque, mais c’est son opposition à la révolution vestimentaire qui lui vaut un procès. L’avenir de la jeune république dépendait de sa capacité à rattraper la civilisation occidentale, en imposant à la société un rythme de progrès extrêmement soutenu. La Loi du Chapeau était un jalon essentiel sur ce chemin qui menait à l’abolition du califat à la reconnaissance du droit de vote féminin. Le fez, le turban et autres couvre-chefs traditionnels étaient désormais interdits, et le port du chapeau à l’européenne recommandé pour tous les hommes. Dans un livre publié avant la loi, Atif Hodja d’Iskilip s’était appliqué à montrer que le vêtement occidental était contraire à la religion. Si les musulmans avaient toutes les raisons d’adopter la technique et les inventions de l’Occident infidèle, en revanche ils devaient rejeter fermement l’alcool, la danse, le théâtre et autres moeurs culturelles dont le vêtement faisait partie. La position d’Atif Hodja illustrait la fracture qui divisait profondément la société turque depuis un siècle. Dans toutes ses prises de parole depuis qu’il était officier dans l’armée ottomane, Atatürk avait insisté sur la nécessité de réformer entièrement la société, ajoutant que ces réformes, il faudrait les mener non pas lentement, mais à toute allure. Une fois au pouvoir, il n’avait pas hésité à mettre ses idées de jeunesse en application.


Il y a un dicton italien : Perdere la Trebizonda, ils disent, « perdre Trébizonde ». Autrefois, Trébizonde, aujourd’hui Trabzon, était le port où se rencontraient les navires et les caravanes venus d’Europe et d’Orient. Et quand l’un de ces convois ou de ces navires s’égarait en route, on disait qu’il avait perdu Trébizonde, ce qui est devenu une expression pour dire qu’on a perdu le fil de sa propre vie. Et moi qui ai  passé ma vie à me perdre en voyageant de port en port, je cherchais Trébizonde. C’est étrange, tu sais, mais on découvre ce qu’on cherche seulement le jour où on le trouve.


Les détails de leurs retrouvailles secrètes avaient été fixés l’an passé. Si l’une des deux perdait l’autre, elle l’attendrait tous les mercredis à quatorze heures sur ce banc. Des semaines, des mois pouvaient passer, perdre l’espoir leur était interdit, elles devaient être, elles seraient au rendez-vous. Depuis le coup d’État militaire de 1980 – combien y en avait-il eu ? -, tant de gens avaient disparu ou étaient en cavale que tout le monde avait pris ses dispositions pour renouer secrètement le contact avec ses proches.


L’autre jour, un ami m’a raconté qu’un vieil homme détenu dans la prison de Diyarbakir, à force d’être torturé, avait fini par perdre complètement le sens de la réalité. Il disait à ses camarades de cellule qu’ils étaient tous déjà morts et vivaient en enfer. Cette prison est l’enfer, nous sommes les morts, les gardiens sont les cerbères qui nous surveillent, il disait. Alors les jeunes prisonniers essaient de le persuader qu’il se trompe. Bien, mais dans ce cas qui sont nos parents qui viennent nous voir les jours de visite ? lui demandent-ils. Eux, dit le vieil homme, ce sont ceux qui viennent pleurer sur notre tombe, et nous croyons qu’ils parlent avec nous comme si nous étions encore vivants. Quelque temps plus tard, le vieil homme apprend qu’il va être remis en liberté. Il n’y croit pas. Où peut-on bien aller après l’enfer ? Il a peur. Le jour de sa libération, il a un arrêt cardiaque et meurt. Cette histoire me hante depuis des jours… Puis j’ai pensé que ce que disait le vieil homme valait aussi pour nous. Ce pays est un enfer, l’enfer où nous, les morts, payons pour nos péchés. En sortir est impossible. Et moi non plus, comme ce vieil homme, je n’en sortirai pas, je ne réussirai pas quitter le pays. Le jour du départ, mon coeur s’arrêtera de battre. 
 
 
L’habitude est un savoir tout fait, qui préserve les hommes d’en apprendre de nouveaux.


Nous croyons que personne ne peut retrouver le passé, mais les vieux, avec leur esprit vacillant, leurs jeux cérébraux, ils y arrivent. Vers la fin de leur vie, les vieillards, arrivant aux frontières de l’avenir, trouvent un moyen de faire revenir leur passé. Brisant le verre de cette horloge mentale qu’on appelle le temps, ils font se rencontrer le passé et l’avenir dans le moment présent.


 

samedi 11 mars 2023

[Cavina, Caterina] La Merlette

 



J'ai moyennement aimé

 

Titre : La Merlette (La Merla)          

Auteur : Caterina CAVINA

Traduction : Murielle HERVE-MORIER

Parution : en italien en 2010,
                  en français en
2022
                 (Editions Sans Pitié)

Pages : 200

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Nuovariva, dans la basse plaine de l’Émilie-Romagne, les crimes domestiques sont monnaie courante, en particulier ceux commis sur les femmes ; leurs cadavres disparaissent à jamais dans les eaux glauques du marais. Un jour, le corps d’une adolescente assassinée pendant les jours de la Merlette, ne sombre pas tout de suite, mais reste à la surface glacée de l’eau jusqu’au printemps. Personne ne s’aventure à le ramasser. Bien des années plus tard, la jeune fille réapparaît mystérieusement.

Protégée par une religieuse un peu bizarre, Leonida, et un sympathique carabinier, le maréchal Fringolesi, elle devient une sorte de justicière qui abat les « porcs sur deux jambes ». Pour le reste, sa vie reprend là où elle s’était interrompue. Après une adolescence tumultueuse, la jeune femme s’intègre dans la petite communauté de Nuovariva comme chroniqueuse judiciaire. Elle détient un avantage de taille sur ses collègues journalistes : les cadavres lui racontent leur histoire.

En jonglant en permanence avec les plans spatio-temporels et en passant efficacement du genre gothique au registre picaresque et comique, Caterina Cavina a écrit un roman à la manière d’une fable moderne sans jamais tomber dans le morbide. Avec une touche de réalisme magique qui rend son propos intemporel et même d’une troublante modernité. Ici, Che Guevara et Anaïs Nin sont les parents spirituels d’une éternelle Lolita et des larmes vertes comme le limon du fleuve s’échappent des yeux des défuntes quand celles-ci révèlent d’inavouables secrets.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Caterina Cavina a coutume de dépeindre sans filtre les injustices et les maux qui affectent en particulier les femmes et dont elle-même a souffert : violences morales et   physiques,   grossophobie,   discrimination…   par l’entremise   d’héroïnes   à   la   personnalité   hors   norme.
Évitant toujours l’écueil de la vaine pleurnicherie, elle ne craint   pas   d’appeler   un   chat   un   chat   quitte   à   parfois caresser le lecteur dans le sens inverse du poil. En plus de son   humour   décapant,   ses   romans   font   avant   tout   la démonstration d’une force de caractère qui jusqu’ici lui a permis   de   traverser   les   tempêtes   de   la   vie   et   d’en surmonter les difficultés.

 

 

Avis :

Selon une vieille légende milanaise, les merles doivent la couleur noire de leur plumage à un hiver particulièrement rigoureux qui les fit se blottir dans la fumée des cheminées. Depuis lors, les trois derniers jours de janvier, réputés les plus froids de l’année, sont appelés en Italie « les jours de la Merlette ». A ce joli conte traditionnel, Caterina Cavina a imaginé une suite nettement moins féerique, placée sous l’égide du féminicide…

Son surnom de la Merlette, la narratrice le doit à son assassinat, l’un des jours du même nom. Son corps abandonné aux eaux vertes et glacées des marais du delta du Pô, l’adolescente rejoint dans ces profondeurs glauques le choeur éploré des âmes de toutes les autres femmes victimes de la violence des hommes. Elles sont une multitude à croupir dans cet oubli aquatique. Mais, contrairement à elles, notre dernière venue n’en a pas encore fini avec sa vie terrestre. La voici renvoyée parmi les vivants, bientôt chroniqueuse judiciaire animée d’un impitoyable esprit de vengeance.

L’on s’enfonce dans ce livre comme l’on perdrait pied dans les eaux putrides et les vapeurs méphitiques du marécage, bientôt gagné par la répulsion et le dégoût, tant, entre féminicides et infanticides, inceste, pédophilie, nécrophilie et autres joyeusetés crûment évoquées, une véritable gangrène semble, dans l’indifférence générale, corrompre les rapports domestiques. En fait d'hommes, l'on ne croise dans ces pages que « des porcs sur deux jambes », gouvernés par des pulsions sexuelles qu’ils assouvissent impunément, dans une violence devenue discrètement ordinaire. Tant pis si les victimes en perdent jusqu’à la vie, il suffit d’en détourner les yeux pour se sentir sauf, que l’on soit perpétrant ou témoin.

Si l’on ne dénoncera jamais assez ces violences faites aux femmes et même aux enfants, l’on ne peut se déprendre d’un sentiment de malaise à la lecture de ce texte imprégné des excès d’une colère que, d’après la présentation de l’auteur par l’éditeur, l’on perçoit motivée par un vécu et une souffrance personnels. A ces crimes présentés comme ordinairement répandus dans un climat d’impunité générale, l’auteur et son personnage répondent par la haine et la vengeance, versant dans une auto-justice que les aspects surnaturels du roman ne rendent pas moins dérangeante. Et, même si, sur le tard, la narratrice en vient à une forme d’apaisement, réconciliée avec l’espèce humaine au contact d’autres personnages plus droits malgré leurs déchirements personnels, l’on garde de cette lecture le sentiment nauséeux d’une vision exagérée et distordue par la haine et par la rancune, à l’origine d’une virulence de ton menant à de dangereux extrêmes.

Dans la mouvance #MeToo et BalanceTonPorc, un texte dérangeant, non pas seulement en raison des crimes qu’il dénonce, mais aussi en ce qu’il montre comment la violence corrompt, à leur insu, jusqu’à la perception du monde par les victimes. Heureusement, les hommes ne sont pas tous des porcs : c’est ce que l’on a envie de crier en refermant ce livre. (2,5/5)
 

 

Citation :  

En haut, sous le rebord du toit, on pouvait lire une inscription de style Art nouveau en lettres peintes écaillées : Nuovariva. Le nom d’un port, et en effet autrefois c’en était un. On pouvait voir des radeaux chargés de marchandises poussés par des hommes au moyen de perches qu’ils enfonçaient dans la vase. Le comble c’est qu’aucun d’entre eux n’avait jamais vu la mer. Il existe des horizons plus vastes, mais en cet endroit de la basse plaine, c’est difficile à imaginer. Nous sommes l’eau, la terre et le ciel.


 

mercredi 23 mars 2022

[Trethewey, Natasha] Memorial Drive

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Memorial Drive

Auteur : Natasha TRETHEWEY

Traduction : Céline LEROY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2020,
                  en français en 2021 (L'Olivier)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le 5 juin 1985, Gwendolyn est assassinée par son ex-mari, Joel, dit « Big Joe ». Plus de trente ans après ce drame qui a changé sa vie, Natasha Trethewey, sa fille, affronte enfin sa part d’ombre en se penchant sur le destin de sa mère. Tout commence par un mariage interdit entre une femme noire et un homme blanc dans le Mississippi. Suivront une rupture, un déménagement puis une seconde union avec un vétéran du Vietnam. À chaque fois, Gwendolyn pense conquérir une liberté nouvelle. Mais la tâche semble impossible. Elle est toujours rattrapée par la violence.
Dans ce récit déchirant, Natasha Trethewey entremêle la trajectoire des femmes de sa famille et celle d’une Amérique meurtrie par le racisme. Elle rend à sa mère, Gwendolyn Ann Turnbough, sa voix, son histoire et sa dignité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1966, Natasha Trethewey est une écrivaine et poétesse américaine, lauréate du prix Pulitzer en 2006 puis Poet Laureate en 2012 et 2013. Publié en 2020 aux États-Unis, Memorial Drive a été un immense succès critique et public, restant plusieurs semaines dans la liste des best-sellers du New York Times.

 

Avis :

En 1985, lorsqu’elle a dix-neuf ans, l’auteur perd sa mère, tuée par balle par un mari violent qui la menaçait depuis longtemps, au point d’avoir déjà été incarcéré. Il lui faudra plusieurs années avant de pouvoir faire face aux souvenirs, et encore trois décennies pour mettre en mots, dans ce livre, l’histoire de son enfance et de sa mère Gwendolyn.

Qu’il est déchirant, ce récit autobiographique aux allures de roman ! Au-delà de la narration de l’intime, marqué par un traumatisme qui, après une vie à tenter de l’apprivoiser, hante encore l’auteur et l’étreint d’une douleur palpable, c’est l’histoire raciale des Etats-Unis qui se dessine à travers plusieurs générations d’une même famille. Née d’une mère noire et d’un père blanc dans une Amérique qui interdit encore les mariages interraciaux, pointée du doigt pour sa peau à la fois trop claire et trop foncée pour lui assurer une identité claire et une appartenance incontestable, Natasha apprend très vite que son métissage sera d’abord pour elle un poids à subir en silence, dans une omniprésente désapprobation générale.

Intégrée dès le plus jeune âge, cette habitude de faire profil bas dans un monde qui la réprouve sera en grande partie à l’origine de la douleur qui la poursuivra sans remède après la perte de sa mère. Car jamais la fillette, puis l’adolescente, ne se sentiront autorisées à s’arracher du carcan de l’endurance passive, subissant comme une fatalité les manipulations perverses du beau-père, et absorbant sans mot dire le dramatique vécu maternel, en observatrice impuissante qui aurait tant voulu protéger mais n’héritera au final que de la lancinante culpabilité de sa résignation. L’on comprend ce que la prise de parole de l’écrivain peut comporter ici d’essentiel, pour la réconciliation de l’auteur avec cette part d’elle-même qu’elle a si longtemps tenté d’effacer, et pour rendre à sa mère une voix, et peut-être une forme de sens à son histoire.

De la narration se dégage le bouleversant portrait d’une femme qui croit trouver la voie de la liberté et de l’indépendance, mais qu’un destin tragique rattrape cruellement au travers d’un conjoint violent. Longtemps martyrisée, pourtant mise sous protection, elle est finalement tuée par cet homme, dans un enchaînement de circonstances à pleurer. L’on reste notamment sans voix à la lecture des transcriptions des dernières conversations téléphoniques entre Gwendolyne et son bourreau. Leur enregistrement devait permettre à la courageuse jeune femme d’obtenir un mandat d’arrêt contre son mari, mais trop tard...

Douloureux, profondément sincère, ce livre impressionne par la qualité et la sensibilité de son écriture, souvent poétique, toujours hantée par une figure maternelle érigée à l’état d’icône et restituée dans un troublant jeu d’ombre et de lumière. D’une symbolique toute biblique, il matérialise aussi de manière frappante la dramatique éclipse venue irrémédiablement assombrir la vie entière de l’auteur. Un livre terriblement poignant. (4/5)

 

 

Citations : 

Contrairement à mon père qui avait grandi petit garçon blanc dans la campagne de Nouvelle-Écosse au Canada où il pouvait chasser et pêcher, explorer la forêt comme il le voulait, ma mère était née petite fille noire dans le Sud profond, entravée, liée à un monde circonscrit par les lois Jim Crow. Même si mon père défendait l’idée qu’il fallait vivre dangereusement, qu’il était nécessaire de prendre des risques, ma mère avait été témoin de la nécessité de la dissimulation, de l’art de transformer son visage en un masque indéchiffrable face aux Blancs qui attendaient des Noirs une déférence servile. L’été de ses onze ans, en 1955, elle avait vu ce qu’il en coûtait pour un enfant noir du Mississippi qui ne s’était pas comporté comme il aurait dû, qui était sorti des limites de la proscription raciale : dans l’exemplaire du magazine Jet de ma grand-mère, les restes réduits en bouillie d’Emmett Till, son visage massacré.
Même si ma mère avait voulu faire abstraction de la violence raciale et de l’agitation grandissante autour d’elle, ma grand-mère l’en aurait dissuadée. À la maison, chaque nouveau numéro de Jet se retrouvait sur la table basse à côté d’un livre de photos documentaires consacré au mouvement des droits civiques allant des lynchages aux manifestations pacifiques en passant par les visages d’Afro-Américains en résistance – des rappels constants qu’il fallait se battre pour obtenir justice dans un État où les rappels extérieurs étaient de plus en plus incontournables. Un an avant que ma mère ne rencontre mon père, l’activiste des droits civiques Medgar Evers a été abattu devant chez lui, à Jackson. Cette même année, 1963, ma grand-mère a rejoint un groupe de citoyens noirs à l’occasion d’une des « promenades de Biloxi » pour manifester contre l’interdiction qui leur était faite d’accéder aux plages publiques. Pleurant la disparition d’Evers, les manifestants ont planté des centaines de drapeaux noirs dans le sable – une image que ma mère, qui observait depuis la digue, n’oublierait jamais. Elle n’oublierait pas non plus ce qui est arrivé aux trois activistes du Freedom Summer, une action visant à faire inscrire les Noirs du Mississippi sur les listes électorales. James Chaney, Andrew Goodman et Michael Schwerner ont été enlevés et assassinés en juin 1964, leurs corps retrouvés deux mois plus tard enterrés au bord d’un chemin, dans le comté de Neshoba.
 

C’est dans ce climat lourd de menaces que mes parents, tous deux étudiants, sont tombés amoureux. Ils se sont rencontrés à un cours consacré au théâtre moderne, et leurs conversations sur la littérature et le théâtre les ont poussés hors de la salle de classe vers l’après-midi ensoleillé tandis qu’ils se promenaient dans le campus et au-delà, sur les collines verdoyantes du Kentucky. Quand ils ont pris la poudre d’escampette en 1965, franchissant la rivière Ohio afin de rejoindre Cincinnati où ils avaient le droit de se marier, seule ma mère a vraiment compris ce que cela impliquait pour moi, l’enfant qu’elle portait déjà. Dans des lettres envoyées à mon père durant leurs mois de séparation, elle était à la fois optimiste et pragmatique, pleine d’espoir pour cette nation en plein bouleversement, mais aussi consciente que l’enfant à qui elle allait donner naissance aurait beaucoup à apprendre si elle voulait rester en sécurité. Il me faudrait comprendre les réalités auxquelles je serais confrontée : les faits douloureux et oppressifs d’un territoire qui mettait du temps à accepter l’intégration alors même qu’elle faisait désormais partie des lois du pays. Mon père, idéaliste de nature, était encore assez naïf pour croire que je pourrais grandir aussi délestée des fardeaux de la race – de ma peau noire, donc – que lui.
 
 
Un jour, après m’être fait une coupure au genou dans le fossé à côté de chez nous, révélant ce qui ressemblait à une sous-couche de peau blanche, j’ai mis leurs mains côte à côte et j’ai demandé pourquoi ils n’étaient pas de la même couleur, pourquoi je ne correspondais à aucun d’eux. Qu’étais-je ? « Tu as le meilleur des deux mondes », m’ont-ils répondu, une réponse que j’avais déjà entendue.          
À l’extérieur, seule avec l’un ou l’autre, un profond sentiment de dislocation s’emparait de moi. Si j’étais avec mon père, je mesurais les réactions polies des Blancs, la façon dont ils s’adressaient à lui en l’appelant « monsieur ». Alors qu’ils appelaient ma mère « ma fille », jamais « mademoiselle » ni « madame » comme la politesse l’exigeait, comme on me l’avait appris. Le traitement que je recevais variait tellement selon que je me trouvais avec ma mère ou mon père que je n’étais pas sûre de savoir à qui ou à quel lieu j’appartenais. Il n’y avait qu’à la maison, quand nous étions tous les trois ensemble, que j’avais vraiment l’impression d’être leur fille, et dans cette trinité de la mère, du père et de l’enfant, je fermais les yeux et m’endormais entre eux dans le grand lit.


Ma mère et ma grand-mère avaient beau afficher un même stoïcisme face aux événements, le reste de leurs attitudes divergeaient. Ma mère détestait les armes, la confrontation, alors que ma grand-mère voyait les armes comme un mal nécessaire, me serinant que la manière d’affronter un intrus était la suivante : « Tu commences par un tir de sommation et, si ça ne l’arrête pas, tu vises les jambes pour le blesser. »          
Ces mots ont marqué ma première prise de conscience que le danger qui se présentait à nous ne se limitait pas au monde situé à l’extérieur de notre communauté très unie, à ce groupe de maisons, mais qu’il pouvait nous atteindre chez nous, directement dans le jardin, peut-être jusque devant notre porte. Même si j’étais trop petite pour me souvenir de la nuit où le Klan a brûlé une croix dans notre allée, j’ai très souvent entendu l’histoire et ce moment est gravé dans ma mémoire comme si je l’avais vécu. Je le vois comme si je regardais une scène dans un documentaire, silencieux à l’exception du ventilateur encastré dans la fenêtre, un bourdonnement pareil à celui d’un vieux projecteur de cinéma :          
« Les hommes arrivent tard le soir, longtemps après le dîner : mes parents sont encore assis dans le salon, ils regardent la télévision ; dans la cuisine, ma grand-mère et mon oncle Charlie lavent ce qui reste de vaisselle. Ils sont aujourd’hui tous morts et je les vois se déplacer dans la maison pareils à des fantômes. Dans cette histoire, moi aussi je suis un fantôme – un moi bébé dont je ne me rappelle rien, mon expression indéchiffrable sur mon visage encore aussi blanc que celui de mon père. Ma grand-mère observe le groupe à travers les stores – sept ou huit hommes en tunique blanche qui portent une croix de taille humaine ; dans la chambre, ma mère monte la garde devant moi, les rideaux sombres tirés, toutes les lumières de la maison éteintes en dehors de la faible lueur émise par une lampe-tempête dans un coin, pour que nous soyons tous plongés dans l’obscurité ; mon père et mon oncle, fusils à la main, attendent en silence dans la pièce de devant tandis que dehors le brasier est allumé ».
Chez ma grand-mère, se souvenir de cette histoire, la raconter, visait à assurer ma future sécurité, une protection obtenue grâce au savoir et à la vigilance qu’elle faisait naître, une espèce de prudence exacerbée : les poils qui se dressaient sur ma nuque dès que j’entendais un accent du Sud bien précis, ma colonne qui se raidissait quand je voyais le drapeau confédéré ou le râtelier à fusils sur un pick-up qui nous suivait de trop près sur la route.
 
 
Un après-midi, à une rue de là, j’ai croisé un groupe d’enfants pas beaucoup plus âgés que moi. Ils fêtaient un anniversaire et, alors que je passais lentement devant eux dans l’espoir qu’ils m’invitent à jouer dans le jardin, l’un des garçons m’a montrée du doigt et hurlé : « Le zèbre ! Attrapez-la ! » Il a été le premier à m’atteindre et, quand il m’a poussée, je l’ai fait tomber par terre et suis partie en courant. La dizaine d’enfants m’a pourchassée jusqu’au bout de la rue.          
Je n’avais encore jamais entendu ce mot pour me désigner – zèbre – et, alors que j’étais assise sur les marches de l’appartement de mon père en train de démêler la métaphore, j’ai décidé de ne pas raconter à mes parents ce qui s’était passé. Croyais-je les protéger ? Ou y avait-il autre chose qui m’incitait à me taire ? Je ne m’apitoyais pas sur mon sort – je ne m’étais pas laissé faire – mais, d’une certaine façon, je savais que je devais porter seule ce savoir.          
D’aussi loin que je me souvienne, mon père n’arrêtait pas de dire qu’un jour je deviendrais écrivaine, parce que, avec ce que je vivais, j’aurais quelque chose d’important à dire. Je crois aujourd’hui que cet épisode marque ma première prise de conscience partielle de ce qu’il entendait par là. 


Pendant longtemps, j’ai essayé d’oublier autant que possible ce qui s’est passé pendant ces douze années, entre 1973 et 1985. Je voulais bannir cette partie de mon passé, un acte d’autocréation par lequel je chercherais à n’être constituée que de ce que je décidais de me souvenir. J’ai choisi d’inscrire le mot fin sur l’année qui a suivi notre départ du Mississippi, et le mot début après le moment de la perte – la mort de ma mère.          
Ces deux années seraient comme les serre-livres qui se trouvaient sur mon bureau à l’époque : deux petites mappemondes couleur sépia encadrant quelques-uns de mes ouvrages préférés – Les Hauts de Hurlevent, Gatsby le Magnifique, Lumière d’août. Par cette tentative d’oubli volontaire, je faisais disparaître la distance entre les serre-livres. L’année qui marquait la fin du monde de mon enfance heureuse se collait alors au nouveau monde dans lequel j’étais brutalement devenue orpheline de mère. Les années 1973 et 1985, côte à côte, sans aucun livre entre elles, sans les pages racontant ce que je ne supportais pas de me remémorer. Mais l’oubli volontaire n’est pas sans danger ; on risque de perdre plus que prévu. Au moment où j’en avais le plus besoin, j’ai eu beaucoup de mal à me rappeler ma mère.


Bien sûr, nous sommes aussi faits de ce que nous avons oublié, de ce que nous avons cherché à enterrer ou à retrancher. Une part d’oubli est nécessaire et l’esprit travaille à nous protéger de ce qui est trop douloureux ; cela n’empêche pas certains aspects d’un traumatisme de vivre dans notre corps et de se manifester de manière impromptue. Même quand j’essayais d’enterrer le passé, des fragments de ces années perdues ne cessaient de resurgir, de me revenir à l’esprit sans que je l’aie voulu. Ces souvenirs – certains intrusifs, certains jolis – semblent plus significatifs aujourd’hui, pareils à des jalons sur un chemin. Et je suis capable de voir ce chemin uniquement parce que je suis revenue sur mes pas afin d’y trouver un instant révélateur, la preuve d’un élément déclencheur.
 
 
La ville où nous nous sommes installées traversait un énorme bouleversement démographique, social et politique. À peine plus d’une décennie plus tôt, les écoles avaient officiellement mis fin à la ségrégation. Les barricades physiques qui avaient été érigées dans le sud-ouest d’Atlanta pour empêcher les Noirs d’emménager dans les quartiers blancs avaient été retirées par ordonnance du tribunal, et la fuite progressive des résidents blancs vers les banlieues environnantes était devenue massive. En 1960, les Noirs représentaient moins d’un tiers des résidents de la ville et plus de la moitié en 1970. (…)
Une photo de cinquième prise en 1962 ne montre que des visages blancs. À l’automne 1972, quand je suis entrée en CP, il n’y avait pas un seul élève blanc dans ma classe et je ne me souviens pas d’en avoir vu ailleurs dans l’école. La plupart des enseignants étaient noirs à l’exception d’une poignée de Blancs qui n’avaient pas pris de poste en banlieue. Ceux qui étaient restés ont embrassé avec les nouveaux instituteurs noirs la transformation raciale du corps étudiant en adoptant tout au long de l’année, et pas uniquement durant le Black History Month, un programme qui incluait l’histoire et les contributions culturelles des Afro-Américains. Seuls les manuels scolaires et les livres de lecture Dick and Jane remontant à la décennie précédant la déségrégation proposaient une vision du monde qui ne comprenait aucun personnage noir.


Je me demande souvent si notre vie aurait pris un cours différent si, très tôt, j’avais dit à ma mère les choses qu’elle ne pouvait pas savoir : les tourments que me faisait subir Joel quand elle n’était pas à la maison. Aurait-elle voulu aussitôt me sauver ? Et ce faisant, serait-elle sortie de ce mariage assez vite pour se sauver elle-même ? Pourquoi ne lui ai-je rien dit ? Quand j’essaye de réfléchir à ce qui s’est passé, je ne comprends pas pourquoi je ne me suis pas confiée à elle, et je ne peux m’empêcher de me demander si mon silence ne lui a pas coûté la vie. Je me souviens que j’étais une gentille petite fille parce que je ne me plaignais pas, que je surmontais seule les épreuves et que je protégeais ma mère en ne lui révélant pas à quel point la vie avec son nouveau mari m’affectait.


En CM1, je me suis mise à rêver régulièrement que je sentais une présence dans la pièce, peut-être penchée au-dessus de moi, en train de parler sans que je puisse crier ni bouger le moindre muscle. Je me souviens que j’essayais de toutes mes forces de remuer le petit doigt, consciente qu’il fallait que je me réveille. Les chercheurs appellent cet état situé entre deux cycles de sommeil la paralysie du sommeil. L’esprit se réveille, mais le corps est encore très détendu et il est impossible de bouger pendant plusieurs minutes. La personne est consciente, mais ne peut rien contrôler, son esprit et son corps étant temporairement dissociés. Peut-être que cette dissociation est une métaphore de la façon dont j’ai vécu toutes ces années : l’esprit s’efforçant d’avancer pendant que le corps résistait. L’esprit qui oublie, le corps qui garde le souvenir du traumatisme jusque dans ses cellules.         
Si le traumatisme fragmente le moi, alors que veut dire garder le contrôle de soi ? On peut essayer d’oublier. Une complète révolution peut prendre longtemps, mais le souvenir est une boucle. Quand je suis retournée à Atlanta, quinze ans après la mort de ma mère, je faisais des détours de plusieurs kilomètres pour éviter la 285. Je pensais que ça suffisait, que si je n’empruntais pas ce périphérique, je pouvais être sûre de tenir les pires souvenirs en échec. Cependant, la vérité m’attendait dans mon corps et sur la carte que je consultais pour l’esquiver : la 285 a la forme d’un cœur humain imprimé sur le paysage, une blessure à l’intersection de Memorial.
 
 
Depuis toujours, les gens s’interrogent sur « ce que » je suis, sur ma race, ma nationalité. La façon qu’a le médium d’essayer de deviner mes origines m’est familière. Ça arrive tout le temps : une personne me jette un coup d’œil, me qualifie d’« exotique » et demande : « Quel est votre héritage ? » Un jour, dans un grand magasin, le vendeur blanc derrière le comptoir s’est montré trop gêné ou poli pour poser la question – sûrement pour ne pas offenser une femme blanche en présumant qu’elle était autre chose que blanche. Il fallait pourtant l’inscrire au dos de mon chèque, les informations concernant la race et le genre étant requises à l’époque. Hésitant, stylo en l’air, il a tenté de m’examiner discrètement. Je l’ai dévisagé pendant qu’il cogitait après deux ou trois coups d’œil à mon visage, à mes cheveux raides et fins, à la couleur de ma peau et à mes vêtements. Il a aussi certainement pris en compte ma façon de parler et a comparé ces éléments à l’idée qu’il se faisait de certaines personnes – les Noirs. Je suis restée là sans rien dire tandis qu’il griffonnait les lettres FB, pour « femme blanche ». Cette même semaine, un autre vendeur m’avait attribué un FN, pour « femme noire ». Ce jour-là, je n’étais pas seule, j’étais dans la file d’attente du supermarché avec une amie noire. 


Son récit s’arrête là. En l’écrivant elle devait encore avoir l’espoir – si ce n’est la certitude absolue – qu’il s’agissait d’une histoire d’évasion, de celles où on repart de zéro, qu’une fin heureuse l’attendait, que c’était cette histoire-là qu’elle vivait. Je pense aux mots d’Orson Welles : « Une fin heureuse dépend du moment où l’on arrête l’histoire. »


Sa voix. J’ai appuyé sur « play » et ma mère m’est revenue pendant moins de trente secondes avant que la bande ne se prenne dans la machine, que sa voix ne se brouille et s’arrête. J’ai retiré la cassette, rembobiné la bande doucement en l’aplatissant bien. Mais chaque fois que je la passais, le mécanisme se grippait avant que je puisse entendre un mot supplémentaire. Je n’arrêtais pas de la sortir, de la lisser, de l’étirer entre mes doigts jusqu’à ce que la vieille bande se casse. Si j’avais attendu, j’aurais peut-être pu la préserver. La longue bande qui renfermait sa voix était aussi fragile que la foi qui maintenait Orphée et Eurydice ensemble tandis qu’il essayait de la conduire hors du monde des morts.         
Dans mon impatience, je l’avais rompue.


Depuis que je travaille à raconter cette histoire, je me suis attachée à le faire de manière très progressive, à l’analyser par petits bouts pour pouvoir la supporter : des segments bien nets et compartimentés qui m’ont permis d’avancer pendant trois décennies sans craquer.


L’esprit travaille de telle façon que, lorsque nous voyons et percevons quelque chose pour la première fois, cela se fait toujours à travers le filtre de ce que nous avons déjà vu.