Affichage des articles dont le libellé est Fresque sociale. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fresque sociale. Afficher tous les articles

dimanche 1 novembre 2020

[Némirovsky, Irène] Le Bal

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le Bal

Auteur : Irène NEMIROVSKY

Parution : 1930 (Grasset)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Soudainement devenus riches, les Kampf donnent un bal pour se lancer dans le monde. Antoinette, quatorze ans, rêve d'y participer mais se heurte à l'interdiction de sa mère. Plus que le récit d'une vengeance, Le Bal (1930) compte parmi les chefs-d'œuvre consacrés à l'enfance.
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1903 à Kiev, Irène Némirovsky connaît le succès dès son premier roman, David Golder (1929), puis avec Le Bal (1930). En juin 1940, elle se réfugie dans un village du Morvan avant d’être arrêtée par les gendarmes français, puis assassinée à Auschwitz, l’été 1942. Âgée de treize ans, sa fille aînée, Denise, emporte dans sa fuite une valise contenant une relique douloureuse : le manuscrit ultime de sa mère, Suite française, inédit jusqu’en 2004, qui obtint à titre posthume le prix Renaudot.

 

 

Avis :

En 1928, un couple de parvenus entreprend d’organiser un bal, afin d’éblouir la bonne société dont ils sont si fiers de prétendre désormais faire partie. L’interdiction d’y participer faite par la mère à sa fille va entraîner une bien cruelle vengeance de la part de l’adolescente.

Cette brève et implacable histoire est d’abord celle de la relation conflictuelle entre une mère et sa fille. Egoïste et autoritaire, aigrie de n’être devenue riche que sur le tard et de n’avoir pu briller lors de ses plus belles années, angoissée de vieillir, Rosine Kampf  refuse de voir grandir la rivale qu’elle voit en devenir chez sa fille Antoinette. En retour, mal dans sa peau mais impatiente de devenir femme, l’adolescente, qui se sent incomprise et mal aimée, voue une véritable haine à sa mère. Le récit va s’avérer le croisement des trajectoires de ces deux femmes, l’une amorçant un déclin accéléré par la montée de l’autre vers l’éclosion de sa jeune vie d’adulte.

Ce duel entre mère et fille a par ailleurs pour écrin une féroce satire sociale. Soulignant la naïveté de ces nouveaux riches appliqués à singer les usages du monde auquel ils aspirent, l’auteur se moque en particulier de ses coreligionnaires juifs qui, ayant fait fortune, pensent s’intégrer à la bourgeoisie de l'époque en masquant leurs modestes origines sous un luxe clinquant et de ridicules noms à particule.

Devenu un classique de la littérature française, adapté au cinéma, à l’opéra et au théâtre, ce très court roman allie sarcasmes, subtilité de l’observation et finesse de la plume pour le grand plaisir du lecteur. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

- Je me fous de l’opinion des domestiques, grommela Kampf.
- Tu as bien tort, mon ami, ce sont eux qui font les réputations en allant d’une place à une autre et en bavardant…

Pour la première réception, du monde et encore du monde, le plus de gueules que tu pourras... A la seconde ou à la troisième, seulement, on trie...

- Dis donc, Alfred, est-ce qu'on leur donne leurs titres en parlant ? Je pense qu'il vaut mieux, n'est-ce pas ? Pas monsieur le marquis, naturellement, comme les domestiques, mais : cher marquis, ma chère comtesse... sans cela les autres ne s'apercevraient même pas que l'on reçoit des gens titrés...

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 18 septembre 2020

[Caldwell, Erskine] Le petit arpent du Bon Dieu





J'ai aimé

 

Titre : Le petit arpent du Bon Dieu
           (God's Little Acre)

Auteur : Erskine CALDWELL

Traducteur : Maurice-Edgar COINDREAU

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1933,
                  en français en 1973 (Gallimard)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Sur la première marche de la véranda, Buck était assis, la tête penchée sur la poitrine. Le fusil était toujours par terre, là où il l'avait laissé tomber. Ty Ty fit un tour complet pour éviter de le voir.
- Du sang sur ma terre ! murmurait-il.
Devant lui, la ferme s'étendait, désolée. Les tas de sable jaune et d'argile rouge, séparés par les grands cratères rouges, le sol rouge, inculte - la terre semblait désolée. Ty Ty, à l'ombre du chêne, se sentait complètement exténué. Il n'avait plus de force dans les muscles quand il pensait à l'or enfoui dans la terre, sous sa ferme. Il ne savait pas où se trouvait l'or et comment il le pourrait extraire, maintenant que ses forces l'avaient abandonné.»

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Erskine Caldwell est né le 17 décembre 1903 à White Oak, près d'Atlanta (Georgie), où son père était pasteur. Il a fait des études aux universités de Virginie et de Pennsylvanie. Après avoir publié The Bastard (1929) et Poor Fool (1930) [Un pauvre type], deux récits, dont le second surtout donne déjà les couleurs les plus violentes de la manière de Caldwell s'apparente au genre «noir», le succès est venu avec la publication de Tobacco Road (1932) [La Route au tabac], puis de God's Little Acre (1933) [Le Petit Arpent du bon Dieu], qui firent connaître son nom à des millions de lecteurs, dans le monde entier. Il est mort le 11 avril 1987 à Paradise Valley (Arizona).

 

 

Avis :

Au début des années trente, au fin fond du Sud des Etats-Unis, en Géorgie, le vieux Ty Ty et ses fils, pris par la fièvre de l’or, passent leur temps à creuser leur terre au lieu de la cultiver. Pendant ce temps, la beauté et la sensualité des filles et des brus du patriarche enflamment désirs et jalousies…

Immersion chez les blancs pauvres du Sud américain, ceux que l’on a nommé « White trash » tant leur niveau de vie et d’éducation les renvoie à un état intermédiaire entre « la bête et l’esclave, mais sans leurs avantages respectifs » pour reprendre les termes du journaliste et producteur radio François Angelier, ce roman s’ouvre sur une note burlesque – Ty Ty n’a pas compris que l’or qu’est supposée contenir sa terre mentionne le fruit de son travail de cultivateur, et non la présence de pépites -, s’installe dans la concupiscence charnelle qui obsède ses personnages, et finit dans la cruauté de destins voués à la catastrophe par la bêtise et l’ignorance.

Avec un cynisme noir et une crudité sans fard, Erskine Caldwell nous emmène au plus crasse de la misère sociale et intellectuelle de son époque, sur un fond de crise économique qui conduit les plus démunis à la détresse absolue et au drame, en tous les cas qui semble les réduire à une quasi animalité. Aussi crétins qu’obsédés, les personnages évoquent une bande de lapins occupés à copuler tout en creusant inutilement d’innombrables terriers qui détruisent leur habitat. Si confondante est leur pauvreté, de corps comme d’esprit, que, sur le fond plus bêtes que méchants, ils finissent par en devenir somme toute attendrissants.

Rien n’est ici édulcoré et, entre son humour aussi grotesque que pathétique, sa  noirceur autant violente que désespérée, et son érotisme sordide quasi animal, il n’est guère étonnant que Caldwell vienne en tête des auteurs les plus censurés de l’histoire de la littérature américaine. Ce livre reste encore aujourd’hui profondément dérangeant. (3/5)

 

 

Citations :

Mon garçon, dit Ty Ty en secouant la tête et en faisant disparaître la liasse de billets dans sa poche, mon garçon, quand il pleut t'as qu'à te mettre à poil et laisser ta peau se charger du reste. Le meilleur imperméable que Dieu ait jamais fait, c'est encore la peau de l'homme.

Dieu nous a mis dans le corps d’animaux et il prétend que nous agissions comme des hommes. C’est pour cela que ça ne va pas. S’il nous avait faits comme nous sommes, et ne nous avait pas appelés des hommes, le plus bête d’entre nous saurait comment vivre. (…)
Dieu a fait les jolies filles et Il a fait les hommes. Il n’en fallait pas plus. Quand on se met à prendre une femme ou un homme pour soi tout seul, on est sûr de n’avoir plus que des ennuis jusqu’à la fin de ses jours.

dimanche 14 juin 2020

[Incardona, Joseph] La soustraction des possibles






 

J'ai aimé

 

Titre : La soustraction des possibles

Auteur : Joseph INCARDONA

Editeur : Finitude

Année de parution : 2020

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

On est à la fin des années 80, la période bénie des winners. Le capitalisme et ses champions, les Golden Boys de la finance, ont gagné : le bloc de l’Est explose, les flux d’argent sont mondialisés. Tout devient marchandise, les corps, les femmes, les privilèges, le bonheur même. Un monde nouveau s’invente, on parle d’algorithmes et d’OGM.

À Genève, Svetlana, une jeune financière prometteuse, rencontre Aldo, un prof de tennis vaguement gigolo. Ils s’aiment mais veulent plus. Plus d’argent, plus de pouvoir, plus de reconnaissance. Leur chance, ce pourrait être ces fortunes en transit. Il suffit d’être assez malin pour se servir. Mais en amour comme en matière d’argent, il y a toujours plus avide et plus féroce que soi.


De la Suisse au Mexique, en passant par la Corse, Joseph Incardona brosse une fresque ambitieuse, à la mécanique aussi brillante qu’implacable. Pour le monde de la finance, l’amour n’a jamais été une valeur refuge.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Joseph Incardona a 50 ans, il est Suisse d’origine italienne, auteur d’une douzaine romans, scénariste de BD et de films, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).
Ses derniers livres, Derrière les panneaux, il y a des hommes (Finitude 2015), Grand Prix de littérature policière, et Chaleur (Finitude 2017), Prix du polar romand, ont connu un beau succès, tant critique que public.

 

Avis :

Ex presque-champion de tennis, désormais coach dans un club fréquenté par la société genevoise la plus huppée, Aldo arrondit ses fins de mois en jouant les gigolos. Sa rencontre avec Svetlana, jeune financière aux dents de louve, est un coup de foudre amoureux, mais aussi la confluence de deux insatiables appétits de richesses qui va les conduire bien au-là de leurs prévisions…

L’histoire est efficace et musclée, le mécanisme implacable et la chute impitoyable. Mais, au-delà du suspense et de l’action qu’elle contient, c’est la construction de son épais contexte qui lui donne tout son relief : dans les années quatre-vingts, le capitalisme triomphe avec la chute du bloc soviétique, la finance internationale s’emballe pour le plus grand bénéfice des Golden Boys mais aussi des paradis fiscaux, le blanchiment d’argent prend des dimensions inédites… Décortiquée avec un cynisme d’un noir absolu, se dessine dans ces pages une société qui a troqué toutes ses valeurs contre l’unique obsession de l’argent, sacrifiant morale et sens commun dans la quête infinie d’un Graal qui la rend folle.

Le style narratif est original : n’hésitant pas à se mettre lui-même en scène, apostrophant ses personnages pour leur rappeler que le « grand architecte » de cette histoire, c’est lui, ou commentant leurs choix comme s’ils menaient l’intrigue à sa place, l’auteur scrute, souligne, critique, et enrichit sa narration d’une foule d’observations et de digressions qui finissent par conférer à ce thriller une dimension sociologique.

Impressionnée par l’habileté de ce roman qui prend le temps de nous convaincre de la noirceur de ce monde mais réussit encore à nous surprendre par l’absolu machiavélisme de sa chute, j’ai eu toutefois du mal, assez inexplicablement, à m’absorber dans sa lecture : peut-être trop touffue et déprimante pour mon état d’esprit du moment… (3/5)


 

Citations :

Cette hypothèse qui vaut ce qu’elle vaut : le seuil de 1990, s’en souvenir.      
Mai 1990 : Tim Berners-Lee, un informaticien anglais travaillant au CERN de Genève invente le World Wide Web ; il travaille sur un ordinateur américain nommé NEXT produit par une entreprise fondée par un certain Steve Jobs.      
Le système est rendu public, c’est cadeau pour l’Humanité ; voici que le monde change.      
Nous franchissons l’étape de l’hypertexte : URL, HTTP, HTML.      
Nous doublons notre réalité par l’hyperréalité.      
Le passage du temps dans une clepsydre.      
Un basculement, et plus rien ne sera comme avant.      
Voilà que se mesure l’Histoire.      
Le feu. La roue. Le web.



Svetlana a beau avoir vécu le communisme, elle est restée profondément superstitieuse et catholique. Sa fille Luana est baptisée. On peut se demander d’où vient ce besoin d’inscrire une enfant encore inconsciente de sa propre vie dans un choix d’adulte. Y aurait-il encore la peur de l’enfer, malgré tout, et celle des limbes pour le nouveau-né ? Cette peur du chaos, encore et toujours, cette peur du rien, cette peur des bifurcations, l’homme serait-il si faible pour ne pas se fier à son instinct ? Est-ce si terrifiant de naître nus et vulnérables ?



Et puisqu’on en n’est pas à une citation près, quelques mois avant d’être assassiné Robert Kennedy confiait, out of the record : « Le PIB mesure tout, sauf ce qui vaut la peine d’être vécu. »



Les gens font semblant. Observez autour de vous. Combien vont-ils au bout d’eux-mêmes ?      
Très peu.      
Après coup, c’est eux qu’on admire. Après coup.      
L’Humanité est lâche. L’Humanité a peur. L’Humanité est triste.      
Aller vers ce qui nous constitue, vers ce que nous voulons. Le problème, c’est que, souvent, on veut tout. Et tout vouloir, c’est ne rien vouloir du tout.      
Et voilà qu’apparaissent les contradictions. Les frustrations.      
Qu’apparaissent les faux-semblants.      
Et tout se complique.      
Comment composer avec la loyauté vis-à-vis de soi-même ? Comment allier la loyauté avec la peur ? La peur de perdre ce qu’on possède ? Ou la nécessité d’obtenir ce qu’on souhaite ?



Ce n’est pas de votre faute si vous êtes né pauvre. Mais si vous mourez pauvre, vous en êtes responsable. (Bill Gates)


Alfred Hitchcock nomme « McGuffin » ce qui, dans un film, est objet indéfini prétexte à l’action des protagonistes. Par exemple, dans Les Enchaînés, Ingrid Bergman et Cary Grant sont deux espions antagonistes dont la mission consiste à mettre la main sur des documents relatifs à un programme nucléaire. On ne sait rien de ce « programme », il serait notamment question d’une bombe, Hitchcock lui-même, lorsqu’il écrit le scénario, ignore tout du sujet et ne s’en inquiète guère — la première bombe à neutrons n’a d’ailleurs pas encore explosé sur Hiroshima lorsqu’il tourne le film en 1944 —, mais ce qui nous intéresse en tant que spectateurs, c’est que deux personnages sont mus par la nécessité de cette action. Tout découle du « McGuffin » : c’est le moteur de la dramaturgie, mais il n’est pas indispensable de posséder un doctorat en physique nucléaire pour comprendre l’histoire qui nous est racontée. En passant, il n’est pas nécessaire non plus de savoir comment fonctionnent la plupart des objets qui nous entourent pour savoir les utiliser.       
(...)     
L’argent est devenu le « McGuffin » de l’Humanité. On ne sait même plus s’il est cause ou conséquence d’un certain fonctionnement économique. Les années 1990 préfigurent un système sur le point de perdre tout contrôle, où l’informatique s’apprête à révolutionner la planète, où les algorithmes emballent la combinatoire des transactions boursières. Plus personne ne sait vraiment ce qu’est devenu l’argent, un moyen, un but, un prétexte, une dématérialisation de nos existences.
Demandez autour de vous, les réponses restent vagues.       
Et même si l’argent a une odeur — celle des slips crasseux du junkie, des mains sales du dealer, des doigts maculés du mécanicien, de l’usure en filigrane où se nichent bactéries et virus, des mains de la boulangère prenant votre billet en échange du pain —, et même si l’argent se matérialise en numéraire déposé dans des millions de coffres, honnête ou malhonnête,       
et même, et par conséquent,       
l’argent est le « McGuffin » de notre histoire.       
À force de le laisser se propager, il prend toute la place disponible. Il est comme l’air, il est partout. 



Le problème, avec la vie qui avance, c’est qu’elle soustrait les possibles.       
Justement.       
Christophe Noir s’achemine vers un de ces dimanches soirs qui lui foutent un bourdon pas possible. Parce qu’on s’arrête. Les psychologues nomment ça l’angoisse de la performance. Le lundi et ses attentes. Mais il y a sans doute là-dessous une appréhension plus subtile, une inquiétude latente. Qu’on le veuille ou non, on se regarde tout de même un peu, on se constate et on se désole. Le dimanche soir est l’instant de fragilité. Celui où l’on aurait besoin par-dessus tout de bras aimants, d’une voix qui rassure, d’une présence.

 

La lecture est un de ces plaisirs qui permettent de goûter à l’existence tout en restant en retrait de ses actes. Quand il n’y a plus que la catharsis pour atténuer ce qui est au-delà des joies et des peines. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  



 

lundi 15 avril 2019

[Zukerman, David] San Perdido






Coup de coeur 💓💓

Titre : San Perdido

Auteur : David ZUKERMAN

Editeur : Calmann Levy

Parution : 2019

Pages : 450








Présentation de l'éditeur :   

Qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour les rêves secrets de tout un peuple ? 
Un matin de printemps, dans la décharge à ciel ouvert  de San Perdido, petite ville côtière du Panama aussi  impitoyable que colorée, apparaît un enfant noir  aux yeux bleus. Un orphelin muet qui n’a pour seul talent  apparent qu’une force singulière dans les mains.
Il va pourtant survivre et devenir une légende. Venu de nulle  part, cet enfant mystérieux au regard magnétique endossera  le rôle de justicier silencieux au service des femmes  et des opprimés et deviendra le héros d’une population  jusque-là oubliée de Dieu.

 

 

Avis :

Coincé entre la jungle panaméenne et la mer des Caraïbes, San Perdido porte bien son nom. Dans ce lieu de perdition des années cinquante, où l’on dit que chaque jour naissent un tortionnaire et sa future victime, se côtoient deux mondes : en bas, autour du port où le commerce le plus florissant est celui des charmes féminins, et aussi près de la vaste décharge où la vieille Felicia et tant d’autres viennent glaner leur pitance, sévissent la misère et l’exploitation humaine. Les salaires des dockers n’ont ainsi augmenté que de dix centimes de l’heure en trente ans. Sur les hauteurs se perchent les belles demeures, surplombées par le palais du gouverneur de la ville, où règne une forte promiscuité entre argent, vice, crime et corruption. S’y répand d’ailleurs une variété criminelle de la « fièvre jaune », qui frappe spécialement les dirigeants politiques, à la longévité étrangement courte…

Alors que rien ne semble pouvoir alléger un jour la condition d’en-bas ni contrecarrer les malversations d’en-haut, se développe à San Perdido une curieuse légende, teintée de mystère et d’espoir : celle d’un descendant des cimarrons, ces esclaves noirs en fuite qui, jusqu’à l’abolition de l’esclavage au 19e siècle, vivaient retranchés dans la jungle et harcelaient les colonies espagnoles. Et si cet homme avait le pouvoir de redresser certains torts ?

Dans une ambiance colorée au rendu très visuel, se déploie un récit captivant et rythmé, où la magie de la légende vient rendre plus supportable le quotidien des pauvres gens de San Perdido, leur faisant retrouver espoir et dignité.
Qu’est-ce qu’un héros sinon un homme qui réalise un jour le rêve secret de tout un peuple ? L’on se prend à croire à celui-là, à cet homme discret et imperturbable qui combat silencieusement et implacablement l’injustice. Il est entouré d’une galerie de personnages attachants, qui accompagnent le lecteur tout au long de l’intrigue, rendue crédible par l’authenticité des décors et la touchante humanité de ses protagonistes. Les expressions hispaniques, pour la plupart des insultes se passant de traduction, apportent quant à elles une touche de vie locale vraie et pimentée. 

Cette histoire envoûtante m’a emportée dès les premiers mots pour ne plus me lâcher avant son point final. Grand coup de coeur pour ce pittoresque voyage en Amérique latine, où le vert émeraude de la jungle et le bleu turquoise de la mer des Caraïbes cachent un dangereux combat entre l’ombre et la lumière. (5/5)

 

Citation :

Bientôt les touristes enfouissent le nez dans leur mouchoir et plissent les yeux de dégoût. Devant eux s’étend la décharge publique qui coupe San Perdido en deux, comme une plaie humide et purulente. On dit que les pauvres l’ont placée là pour ne pas sentir la mauvaise odeur des riches qui vivent au-dessus d’eux.

 

Le coin des curieux :

Au 16e siècle, le Panama comportait deux principales colonies espagnoles : les ports de Nombre de Dios sur la côte caraïbe et de Panama sur la côte pacifique, séparés par une jungle coupée uniquement de hautes montagnes. Cette zone hostile et peu accessible était le refuge de groupes armés composés d’esclaves noirs en fuite, appelés cimarrons (de « cima » [cime] et « marron »).  

Ces colonies de Noirs libres, appelées palenques, existaient dans de nombreux endroits de l’Amérique hispanique, où elles étaient une menace et une inquiétude pour les Espagnols qu’elles venaient régulièrement attaquer. 

C’est au Panama que les cimarrons furent les plus nombreux et acquirent le plus de pouvoir, s’alliant notamment avec les pirates français et anglais, comme Drake. Les plus grands conflits eurent lieu de 1549 à 1582, date à laquelle un accord de paix reconnaissant la liberté des cimarrons mit fin à leur mouvement organisé au Panama. La résistance des esclaves et des cimarrons continua néanmoins durant toute la période coloniale et ne disparut définitivement qu’avec l’abolition de l’esclavage au 19e siècle
.
 

 

Du même auteur sur ce blog :