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jeudi 23 novembre 2023

[Viel, Tanguy] Article 353 du code pénal

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Article 353 du code pénal

Auteur : Tanguy VIEL

Parution :  2017 (Editions de Minuit)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d'être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l'ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d'investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu'il soit construit.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tanguy Viel est né en 1973 à Brest. Il publie son premier roman Le Black Note en 1998 aux Editions de Minuit qui feront paraître Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001), Insoupçonnable (2006), Paris-Brest (2009), La Disparition de Jim Sullivan (2013) et en janvier 2017 Article 353 du code pénal, Grand prix RTL Lire.

 

 

Avis :

Parce qu’au cours d’une partie de pêche au large de Brest, il a jeté et abandonné un homme à la mer, le narrateur Martial Kermeur a été déféré devant un juge. Il est auditionné, mais, dans le huis clos qui le place face à lui-même autant qu’au magistrat, sa confession se mue en implacable réquisitoire, et, sous les traits du meurtrier, se profile bientôt la victime d’une insupportable machination. L’on ne devient pas assassin du jour au lendemain. Victimes ou coupables, tout est parfois question de point de vue...

Son quasi monologue s’ouvre sur l’horizon modeste d’un ouvrier de l’arsenal de Brest, horizon encore raccourci par quelques vents contraires : opportunité manquée, divorce, chômage, et voilà notre homme seul avec son fils de onze ans et une prime de licenciement, de quoi investir dans un bateau de pêche et enfiler le ciré jaune, seule reconversion plausible dans cette région sans avenir économique. C’est dans cette grisaille que surgit une perspective inespérée, en la très avenante personne d’Antoine Lazenec, un promoteur immobilier vendeur de rêve et de standing, plein de projets dynamisants que plus personne ici n’aurait osé imaginer. Séduit comme beaucoup d’autres par la promesse d’un « Saint-Tropez du Finistère », Kermeur lui confie tout son argent. Le temps passe, mais aucun complexe immobilier ni touristique ne sort de cette terre fatiguée, usée jusqu’à la moelle par les vents et les flots.

Comme souvent les victimes de grosses arnaques, si bien prises à leurs espérances qu’elles préfèrent s’enfermer dans le déni malgré les évidences, les pigeons vont se laisser leurrer des années durant. Jusqu’à ce que les drames s’enchaînent, dans une cascade n’épargnant que l’escroc, plus que jamais plastronnant et occupé de son grand train, sans remords ni conscience dans son aplomb inoxydable et dans son intouchable toute-puissance. Enfin revenu de sa crédulité, dépouillé, trahi et humilié, mais surtout blessé au travers de son fils, victime collatérale, et désespérant d’une quelconque «  justice naturelle qui ne tombera peut-être jamais », Kermeur décide, dans sa colère, d’entrer en révolution pour inverser, ne serait-ce qu’une fois, le sempiternel cours de l’histoire qui veut qu’une poignée de puissants menteurs et corrompus impose ses dés pipés à une majorité d’éternels perdants.

Se dévidant en longues phrases qui reflètent à merveille les efforts d’ordonnancement de la pensée, entre incrédulité, lassitude et sentiment de délivrance, d’un homme droit, mené au meurtre par les circonstances, le texte est d’une virtuosité confondante, chaque tournure renversante de justesse, d’originalité et de vraie beauté. Et c’est l’âme troublée, qu’à la fois dans la tête du prévenu et dans la peau de son juge, on l’observe tenter de tracer « la ligne droite des faits », en réalité « la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies » et « comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire » qui ont fait déraillé sa vie. A moins que le dénouement ne réserve quelque surprise… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Peut-être que c’est Le Goff qui avait raison, que j’étais trop isolé ces derniers temps, alors le premier qui s’approche et rompt la solitude, on s’en fiche de savoir qui c’est, pourvu que tout s’engouffre et s’encastre en vous comme une pièce de puzzle que vous auriez découpée exprès pour qu’elle épouse les contours de votre âme. Voilà. C’est peut-être ça, la principale chose que j’ai apprise ces dix dernières années : qu’on finit toujours par aimer qui nous aime.


En tout cas, c’est comme ça qu’aujourd’hui je me représente la dernière décennie quand j’en amène toutes les lignes ici même devant vous, et ça fait comme un cerf-volant dont j’actionnerais les commandes depuis une plage, comme si soudain j’avais une vue claire et comme surnaturelle du temps qui passe, mais c’est toujours facile, j’ai dit, avec le recul, de tisser les choses en destin, et alors border les années avec je ne sais quels piquets ou poteaux d’angle et même une couleur qui en déciderait la teinte définitive. Seulement, quand on était dedans, dans chaque année ouverte sur quelle bouteille de champagne, il n’y a jamais eu de carte IGN
qu’on nous aurait distribuée le jour de l’an pour nous conduire dans les temps futurs. Jamais rien d’autre que les lignes un peu floues qu’on essaie chacun de dessiner pour suivre la pente des saisons, mais c’est tout. Et que tout le problème c’est qu’il faut encore prendre les virages soi-même. Encore que me concernant, je n’ai pas eu l’impression de prendre beaucoup de virages. C’est l’avantage de la bêtise : on reste au carrefour et on attend de se faire renverser par une voiture. Je veux dire : est-ce que c’est moi qui ai décidé que ma femme parte du jour au lendemain sans presque prévenir ? Est-ce que c’est moi qui ai décidé de licencier les trois quarts du personnel de l’arsenal ?


Médecin ou juge, j’ai pensé depuis, ce ne sont pas des gens qui marchent aux sentiments, au contraire, ils sont trop occupés à en écarter les branchages et briser l’épaisseur des sous-bois qu’ils habitent. Même, quelquefois, quand il me regardait, le juge, on aurait plutôt dit qu’il avait une machette dans les yeux et qu’avec elle il frayait son chemin à l’intérieur de moi, comme s’il visait un point central que je ne connaissais pas moi-même, quelque chose qu’il aurait peut-être simplement appelé « les faits » et parce qu’il pensait qu’à l’intérieur d’eux, « les faits », il y avait la vérité. Comme si elle, la vérité, elle allait émerger toute seule hors de l’eau, sèche et sans rides.


Maintenant je demande : est-ce que le silence, c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner. Maintenant je sais, monsieur le juge, je sais comment on transmet tant de mauvaises choses à un fils, si sous l’absence de phrases il y a toujours tant d’air chargé qui va de l’un vers l’autre, selon cette porosité des choses qui circulent dans une cuisine le soir quand on dîne l’un en face de l’autre, et que peut-être, dans la trame des jours qui s’enchaînent, tous ces repas où il m’a raconté sa journée de collège et le métier qu’il voudrait faire plus tard, tous ces soirs où je ne l’écoutais pas vraiment, cela, croyez-moi, ça travaille comme une nappe phréatique qui hésiterait à trouver sa résurgence. Et vous, père en forme de rocher absent, ce n’est pas la peine d’essayer de mentir, ce n’est pas la peine de dire « si, bien sûr, je t’écoute » parce qu’il sait, n’importe quel enfant sait parfaitement si on n’écoute pas, si on refait à l’infini je ne sais pas quelle boucle dans son esprit, comme une vitre devant les yeux qui vous sépare du monde et alors, à mesure que votre pensée a l’air de vous emmurer, votre enfant, vous ne le savez pas encore, vous l’abandonnez sur place.
 
 
Erwan devant la télévision éteinte. Erwan dans la cuisine à me regarder penser. Erwan derrière la vitrine du banquier. Erwan derrière la porte de sa chambre. Erwan sur les pontons à regarder le gros bateau de Lazenec. Et moi je dis que chaque scène est devenue une image fixe dans son cerveau, au point de faire comme la lame d’un cutter qui a fini par lui déchirer la peau ou non pas la peau mais la chair dessous, tirant sur elle en l’effleurant et à la fin son visage intérieur, il fut comme lacéré. Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années.


Au fond, plus vous faites une chose absurde et plus vous avez de marge de manœuvre, parce que l’autre en face, l’autre, tant qu’il n’a pas mis ça dans sa machine à calculer à lui, tant qu’il n’a pas fabriqué une petite machine à lui pour domestiquer l’absurdité, il est paralysé. Les grands boxeurs le savent, que seulement quand le jeu de l’autre est dans leur boîte, c’est-à-dire seulement quand il est enfin enfermé dans leur cerveau comme sur le plateau d’une petite boîte à musique, là, oui, ils savent qu’ils peuvent combattre mais avant ça, avant ça vous prenez des coups, et puis c’est tout. Et plus vous prenez des coups, moins vous êtes lucide, et moins vous êtes lucide, plus vous prenez des coups, vous comprenez ?


Le plus étrange peut-être, c’est qu’il ne m’apprenait rien, mais plutôt comme s’il avait apporté la dernière pièce qu’on pose en haut d’un château de cartes, celle dont on sait qu’elle fera tout s’écrouler, mais dont on a compris depuis longtemps que chaque étape précédente nous menait vers lui, l’écroulement.


Comme quoi on n’est pas toujours les mêmes, les pères et les fils, et si j’ai compris quelque chose dans cette histoire, c’est bien qu’il y a un moment vos enfants, ils ne sont pas le prolongement de vous. Mais combien d’années il faut pour se rendre compte de ça, oh pas tant nous, mais eux, combien d’années il leur faut pour un jour comprendre qu’ils ne sont pas le bras armé de nos rêves et de tout ce que nous n’avons pas fait dans la vie, oui, qu’ils ne sont pas là pour rattraper nos conneries ?


On a marché dans le vent de la nuit et c’était clair que j’avais rattrapé mon retard, je veux dire, là, dans l’air humide, j’étais aussi soûl que lui, aussi léger que lui, avec l’alcool et le vent qui faisaient comme deux serre-livres qui nous maintenaient droits, parfaitement droits dans la nuit claire.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 


 

mercredi 20 avril 2022

[Dassas, Michèle] Le Dîner de l'Exposition

 



 

 

J'ai aimé

 

Titre : Le Dîner de l'Exposition

Auteur : Michèle DASSAS

Parution : 2022 (Ramsay)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un roman inspiré d’une histoire vraie, où le scandale du restaurant Le Dîner de l’Exposition, ouvert pour l’exposition universelle de 1855, joue un rôle déclencheur.
Née esclave, Aurélia passe une enfance heureuse à Basse-Terre auprès de sa mère, mulâtresse affranchie. Son géniteur, vice-consul des États-Unis en Guadeloupe, la chérit tendrement et veille à son éducation. Pour ses vingt ans, il l’emmène avec lui à Paris et lui fait découvrir les salons mondains de la capitale. La très belle quarteronne y fait la connaissance d’un aristocrate, l’avocat Édouard Ventre d’Auriol, aussitôt subjugué par son charme. L’inclination est réciproque. Après leur mariage, Aurélia mène une existence bourgeoise et paisible jusqu’à l’affaire du Dîner de l’Exposition. Ventre d’Auriol, principal associé d’un restaurant à prix unique créé pour l’exposition universelle de 1855, est soupçonné de banqueroute frauduleuse. Il s’enfuit, laissant sa famille, et est condamné par contumace à dix ans de travaux forcés. Le destin de la jeune femme bascule. Menacée, jugée, déclassée, elle prend le chemin d’un exil à haut risque de l’autre côté de la Manche. Vingt ans plus tard, après de multiples péripéties, c’est en riche rentière qu’Aurélia rentre en France sous une autre identité…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auteure de plus d'une quinzaine d'ouvrages, dont neuf romans, Michèle Dassas s'est vu décerner en 2021 la Médaille d'or du mérite littéraire de l'Association Arts et Lettres de France pour l'ensemble de son oeuvre. Femme de robe consacré à Jeanne Chauvin, la pionnière des avocates, a reçu le premier Prix du roman Arts et Lettres de France en 2018 et A la lumière de Renoir, paru en 2020 aux éditions Ramsay, a été couronné par le  Prix Charles Oulmont de la Fondation de France.


 

Avis :

Les faits relatés sont véridiques. En 1855, l’ambitieux et aristocratique avocat Edouard Ventre d’Auriol a la folie des grandeurs. Anticipant la forte fréquentation de l’exposition universelle, il ouvre un luxueux et gigantesque restaurant, le Dîner de l’Exposition, financé par les actionnaires de la Société Générale de Gastronomie dont il est le gérant principal. Véritable gouffre financier, l’établissement prend le bouillon dès son ouverture, ruinant ses actionnaires qui se découvrent du même coup escroqués : Ventre d’Auriol s’est enfui en détournant des sommes considérables.

Le scandale qui éclate, frappe de plein fouet son épouse, qui, demeurée à Paris avec leurs enfants, apprend toute l’histoire en même temps que le public. D’abord soupçonnée de complicité, elle est menacée et traînée dans la boue. Enfin, pendant que son mari est condamné par contumace à dix ans de travaux forcés, elle parvient à le rejoindre à Londres, où il vit clandestinement sous une fausse identité. C’est elle, Aurélia, qui mène la narration, nous révélant un parcours déjà peu ordinaire, et qui n’est guère en passe de le devenir. Née esclave à Basse-Terre d’une métisse affranchie et du vice-consul des Etats-Unis en Guadeloupe, elle doit à la protection paternelle ses débuts au sein de l’aristocratie parisienne, puis son mariage et sa riche vie bourgeoise dans la capitale. Désormais exilée et contrainte de vivre cachée, il va lui falloir prendre en mains une existence qui lui réserve encore bien des péripéties inattendues.

C’est un bien bel hommage que Michèle Dassas rend à cette femme, lui redonnant vie à partir des éléments en possession de ses descendants, dans une narration romancée entièrement envisagée de son point de vue. Le destin d’Aurelia est proprement fascinant, dépassant dans sa réalité ce que l’imagination romanesque n’aurait pu produire sans paraître aborder les rivages de l’improbable. Sans doute parce qu'explorée un peu trop superficiellement dans ses ambivalences par une plume qui décrit davantage qu'elle ne donne vraiment à ressentir, elle pourra certes laisser poindre un certain agacement chez le lecteur, qui l’observe longuement dans son rôle d’oie blanche malgré tout plus soucieuse du maintien de son train de vie qu’horrifiée par la fraude dont elle profite. Et même si la suite du récit lui donne davantage de consistance, plus que ce personnage, c’est bien l’incroyable succession d’événements qui jalonne sa vie qui donne au final tout son sel à ce roman.

Belle trouvaille que cette histoire véridique que Michèle Dassas fait sortir de la seule mémoire d’une famille. Il est de ces destins dont la réalité dépasse largement toute fiction. Ironiquement, les titres de la Société Générale de Gastronomie, qui ne valaient plus rien après la faillite de 1855, ont, semble-t-il, retrouvé aujourd'hui quelque valeur : celle d’objets de collection, mis aux enchères dans les salles des ventes… (3/5)

 

Citations :

Elle, dont l’enfance s’est écoulée au rythme nonchalant des îles, avait déjà éprouvé quelques difficultés à s’habituer à la cadence parisienne qui n’est rien en comparaison de l’agitation qui règne sur les trottoirs de Londres. Son père lui tient le bras. Ils marchent droit devant eux, sans s’arrêter. Et où s’arrêteraient-ils, d’ailleurs, dans des rues où le torrent des passants est si rapide, si impétueux, qu’il vous entraîne presque malgré vous ? Si bien que les Anglais ont inventé un trottoir pour les allants et un trottoir pour les venants. Gare à ceux qui voudraient rebrousser chemin ! Ils risqueraient de se faire, sinon écraser, du moins couvrir de contusions.

Tu as remarqué comme les gens ici semblent impatients d’arriver à destination. A Londres, on ne gaspille pas son temps. Le temps, c’est de l’argent, dit-on. Quand on désire acheter un article quelconque, on s’informe à l’avance de la boutique où le trouver, et l’on s’y rend. Un commis ou le patron accueille le client aussitôt. S’il s’agit d’emplettes, on lui montre les marchandises demandées et on l’informe du prix, invariablement fixe. Il accepte ou refuse. Toute transaction se termine donc en moins de deux minutes par un oui ou par un non. Dans le deuxième cas, le marchand se garde bien de lui faire l’article et de lui proposer d’autres marchandises, il considère toutes ses avocasseries du commerce français comme autant de paroles et de temps perdus.


 

jeudi 14 octobre 2021

[St JOHN MANDEL, Emily] L'hôtel de verre

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'hôtel de verre (The Glass Hotel)

Auteur : Emily St JOHN MANDEL

Traducteur : Gérard DE CHERGE

Parution : 2020 en anglais (Canada),
                   2021 en français

Editeur : Rivages

Pages : 300

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Et si vous avaliez du verre brisé ? » Comment cet étrange graffiti est-il apparu sur l’immense paroi transparente de la réception de l’hôtel Caiette, havre de grand luxe perdu au nord de l’île de Vancouver ? Et pourquoi précisément le soir où on attend le propriétaire du lieu, le milliardaire américain Jonathan Alkaitis ? Ce message menaçant semble lui être destiné. Ce soir-là, une jeune femme prénommée Vincent officie au bar ; le milliardaire lui fait une proposition qui va bouleverser sa vie. D’autres gens, comme Leon Prevant, cadre d’une compagnie maritime, ont eux aussi écouté les paroles d’Alkaitis dans ce même hôtel. Ils n’auraient pas dû…

  

Un mot sur l'auteur : 

Emily St John Mandel est une romancière canadienne anglophone, aujourd'hui installée à New York. Son livre à ce jour le plus récompensé est Station Eleven, roman dystopique, paru en 2014, qui se déroule dans un monde post-apocalyptique après qu'un virus a ravagé la Terre.

 

 

Avis :

Une femme, Vincent, tombe de nuit d’un porte-conteneurs malmené par la tempête. Treize ans plus tôt, elle travaillait avec son frère Paul à l’hôtel Caiette, un luxueux établissement isolé sur l’île de Vancouver. Son destin basculait le soir où, juste quand le milliardaire new yorkais Jonathan Alkaitis pénétrait dans l’hôtel, un mystérieux et inquiétant tag apparaissait sur la façade vitrée : « Et si vous avaliez du verre brisé »…

Le récit commence là où il finira, dans un plongeon à pic et un tumulte d’images ultimes. Happé par la frénésie de l’incipit, le lecteur apprendra bientôt ce qui s’est enclenché un quart de siècle plus tôt, préparant Vincent à se laisser emporter par une illusion qui la perdra, en même temps que presque tous les personnages. Ce mirage a un nom et un visage : Jonathan Alkaitis, alter ego romanesque de Bernard Madoff, organisateur d’une gigantesque escroquerie construite sur le principe de la pyramide de Ponzi.

Comment une arnaque aussi massive, que d’aucuns avaient pourtant publiquement percée à jour, a-t-elle pu prendre autant d’ampleur et durer si longtemps ? Emily St John Mandel met en évidence les mécanismes humains qui ont conduit les protagonistes à se laisser enfermer, plus ou moins consciemment, dans une vulnérable mais séduisante bulle d’irréalité, à l’image de cet hôtel de verre, cocon douillet et exclusif à l’écart du monde, dont on en vient à oublier qu’il pourrait voler en éclats comme du cristal. Choisissant de ne voir que ce qu’il veut bien, selon l’opportuniste principe qu'il est possible de savoir quelque chose et en même temps de ne pas le savoir, chacun s’aveugle en jouant du flou entre réel et virtuel, entre mensonge et apparences, pour apprendre à s’arranger avec ses craintes et ses scrupules, dans un complexe jeu de dupes où l’illusion finit par prendre corps.

Cette exploration psychologique construit peu à peu une galerie de portraits nuancés, souvent ambivalents, d’une grande humanité. Il s’en dégage une mélancolie de plus en plus prégnante, au fur et à mesure que s’estompe l’effet hypnotique du mirage qui maintenaient les personnages dans leurs illusions et leurs faux-semblants. Bientôt ne subsistent plus que la réalité crue du malheur et de la déchéance pour les uns, l’insupportable hantise de la culpabilité pour les autres, dans une évocation où affleurent émotion et poésie.

Savamment enchevêtrés, les éléments narratifs de cette histoire s’assemblent en un tableau désenchanté d’une société tellement obsédée par l’argent, qu’elle en arrive collectivement à se convaincre de la réalité de fantasmes insensés. Une lecture troublante sur la plasticité de nos représentations mentales, lorsque l’intérêt parvient à ce point à distordre notre perception du réel. (4/5)

 

Citations :

Vous savez ce que j’ai appris au sujet de l’argent ? Quand j’ai essayé de comprendre pourquoi ma vie à Singapour me semblait plus ou moins identique à celle que j’avais à Londres, c’est là que j’ai réalisé que l’argent est un pays en soi.

Ce n’était pas ça qui la retenait dans cette nouvelle vie étrange, dans le royaume de l’argent ; ce n’étaient pas les vêtements, les objets, les sacs à main ni les chaussures. Ce n’étaient pas la luxueuse maison, les voyages ; ce n’était pas la compagnie de Jonathan, même si elle avait pour lui une sincère affection ; ce n’était même pas l’inertie. Ce qui la retenait dans le royaume, c’était le fait – précédemment inconcevable – de ne pas avoir à penser à l’argent, car c’est bien cela que l’argent vous procure : la liberté de cesser d’y penser. Si vous n’en avez jamais été privé, vous ne pouvez pas comprendre la profondeur de cette donnée, à quel point cela change radicalement votre vie.

Dans le monde extérieur, il restait éveillé la nuit, inquiet à l’idée d’être envoyé en prison ; maintenant, il dort très bien entre deux séances de comptage. Il y a une exquise insouciance à se réveiller chaque matin en sachant que le pire est déjà arrivé.

- Pourquoi voulais-tu prendre la mer ? (…) Je ne veux pas être indiscret, si tu préfères ne pas en parler. (…)
- Non, ça va. En fait, ce n’était pas vraiment… Je n’ai pas quitté la terre ferme à cause de ce que cet homme a fait, spécifiquement. Je l’ai quittée parce que je n’arrêtais pas de tomber sur les gens qu’il ne fallait pas.
– C’est ça le problème avec la terre, dit Geoffrey. Il y a trop de gens dessus.
 
Tout en marchant vers le métro, il réfléchit même à la façon dont il présenterait la chose : « Je me suis rendu compte qu’il y avait de l’escroquerie dans l’air », s’imaginait-il déclarer à un futur employeur admiratif, « et ce jour-là je suis parti. Jamais je n’aurais imaginé plaquer un emploi comme celui-là, mais parfois il faut savoir fixer des limites. » Même si la limite, pour Oskar, avait été franchie onze ans auparavant, la première fois qu’on lui avait demandé d’antidater une transaction. « Il est possible de savoir quelque chose et en même temps de ne pas le savoir », affirma-t-il par la suite, lors d’un contre-interrogatoire. Le ministère public le déchiqueta sur ce point précis mais Oskar, en l’occurrence, parlait pour plusieurs d’entre nous qui avaient beaucoup réfléchi à cette dualité : savoir et ne pas savoir, être honorable et ne pas être honorable, savoir que vous n’êtes pas quelqu’un de bien mais essayer quand même d’être quelqu’un de bien dans les limites de la corruption. Nous étions tous prêts à mourir pour la vérité dans nos vies secrètes, ou sinon exactement à mourir, du moins à passer deux ou trois coups de téléphone confidentiels et tâcher de feindre la surprise quand les autorités arriveraient ; mais dans la vie réelle, nous touchions un salaire exorbitant pour rester bouche cousue, et vous n’avez pas besoin d’être un individu totalement horrible pour fermer les yeux sur certaines choses – ou même participer activement à certaines autres choses – quand il ne s’agit pas uniquement de vous, parce que, parmi nous, qui est absolument seul au monde ? Il y a toujours d’autres personnes dans le tableau. Nos salaires et nos primes payaient un toit sur nos têtes, des papillotes en forme de poisson rouge, les études des enfants, les frais des maisons de retraite, les remboursements sur l’appartement de la mère d’Oskar à Varsovie, etc.

Il est possible de savoir qu’on est un criminel, un menteur, un homme sans grande moralité, et en même temps de ne pas le savoir, en ce sens qu’on a le sentiment de ne pas mériter sa punition, d’avoir droit, malgré les faits bruts, à de la clémence, à une sorte de traitement spécial. On peut savoir qu’on est coupable d’un crime très grave, qu’on a volé d’énormes sommes d’argent à de multiples clients et que cela a entraîné la misère pour certains d’entre eux et le suicide pour d’autres, on peut savoir tout cela et néanmoins considérer qu’on est victime d’une injustice quand le jugement tombe.


 

mardi 31 août 2021

[Kakuta, Mitsuyo] Lune de papier

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lune de papier (Kami no tsuki)

Auteur : KAKUTA Mitsuyo

Traductrice : Sophie REFLE

Parution : en japonais en 2012,
                   en français (Actes Sud) en 2021

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mariée depuis peu, Rika tente avec beaucoup d’humilité de correspondre à l’image qu’elle se fait du bonheur conjugal, mais ne tarde pas à percevoir l’inélégance de son mari.
À cela la jeune femme ne voit qu’une parade : réintégrer le monde du travail pour assumer ses propres dépenses, être relativement autonome, et retrouver un semblant de vie sociale. Dès lors, elle prépare un examen qu’elle obtient haut la main et entre dans une banque où lui est rapidement attribué un poste de responsable de clientèle. Rika s’attelle ainsi à la gestion de produits d’épargne un peu particuliers, puisqu’il s’agit de les vendre exclusivement à des personnes âgées dont elle doit gagner la confiance à l’occasion de visites régulières, et toujours à domicile.
Quand un jeune homme la croise chez son grand-père, Rika a déjà basculé dans une véritable addiction. Bien loin d’être une héroïne hollywoodienne, cette femme ordinaire est néanmoins sur le point de mettre en place l’une des plus importantes escroqueries de l’époque.
Avec une férocité saisissante, Mitsuyo Kakuta explore de livre en livre les effets de la société japonaise sur la psychologie du féminin. Capables de briser le carcan du quotidien, de sauter de l’autre côté de leur vie pour échapper au renoncement, ses créatures sans faille apparente sont inoubliables car effroyablement proches de nous.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mitsuyo Kakuta est née en 1967, dans la préfecture de Kanagawa au sud de Tokyo. Diplomée de littérature de l’Université de Waseda à Tokyo, elle commence par écrire pour la jeunesse. Elle obtient de nombreux prix et en 2005, le prix Naoki, pour Celle de l’autre rive (Actes Sud 2008). Elle est l'auteur de La Maison dans l'arbre (Actes Sud, 2014) et La Cigale du huitième jour (Actes Sud, 2015) qui a été porté à l'écran par Akimistu Sasaki.

 

 

Avis :

La vie avec un mari distant ne lui apportant pas le bonheur espéré, Rika décide de s’investir dans un emploi. Devenue chargée de clientèle dans une banque, elle visite régulièrement à domicile les personnes âgées qui lui font confiance pour leurs opérations bancaires et la gestion de leur épargne. Sa hiérarchie et ses clients l’apprécient, mais le vide de sa vie privée devient de plus en plus obsédant. Pour tenter de le combler, elle noue une relation extra-conjugale avec un jeune homme et, insensiblement, se retrouve occupée à détourner des sommes de plus en plus importantes…

A travers Rika, mais également les autres femmes du roman, tout aussi ingénument engagées dans une vie maritale dont elles n’imaginaient pas le poids des désillusions, c’est la vacuité du quotidien ordinairement réservé aux Japonaises, que l’auteur nous dépeint ici avec férocité. Au foyer ou employée le plus souvent à mi-temps, avec ou sans enfants, aucune, dans ce récit, n’était préparée à la somme des renoncements qui l’attendait, alors que toutes se retrouvent liées à des époux absents, exclusivement accaparés par leur carrière professionnelle et pétris de la certitude de leur prééminence masculine. Dans cette histoire, aucune communication n’existe au sein du couple, chacun vaque à ses occupations parallèles au détriment même, parfois, de toute intimité conjugale. Les maris décident et disposent sans partage, partent plusieurs années à l’étranger sans se préoccuper de ce qu’il advient à la maison, divorcent rarement, mais alors abandonnent leur ex-conjointe sans ressources pour confier la garde des enfants à leurs propres parents.

Dans ces couples cimentés principalement par le souci des apparences et des conventions sociales, sans doute parce que chacun pense compenser ses manques affectifs par davantage de satisfactions matérielles, c’est finalement autour des questions d’argent que se cristallisent tensions et conflits. Tel mari craint l’ombre d’une épouse capable de gagner sa vie, tel autre est mal considéré par sa belle-famille parce que ses revenus sont insuffisants, le dernier se résout au divorce – si rare au Japon -, en raison des achats compulsifs de sa femme. Quand, depuis les années quatre-vingt, beaucoup de Japonais se retrouvent prisonniers des crédits à la consommation et du surendettement, c’est dans un tout autre engrenage que la si sage Rika, sans intention malhonnête initiale, se laisse happer, dans une irrésistible escalade qui installe un sentiment de malaise et tend imperceptiblement le récit : en rébellion à sa morne et insignifiante existence, la jeune femme succombe elle aussi au mirage de l’argent, en se transformant en improbable escroc. Par ses malversations, c’est de la société japonaise toute entière, de ses hypocrisies et de son corset de convenances, que Rika tente en réalité de s’affranchir…

Au travers de ses personnages féminins, réduits à tromper l’indigence affective de leur couple et à s’inventer un semblant d’affirmation de soi par une surconsommation de biens matériels, Mitsuyo Kakuta pointe du doigt l’écrasante pression sociale qui poursuit les Japonais jusque que dans leur relation maritale, sacrifiée à l’hypertrophie du carriérisme masculin. Une lecture fascinante et troublante, où sous ses apparences lisses et policées, la société japonaise, tout comme cette histoire, se révèle d’une incommensurable violence psychologique. (4/5)

 

Citations :

Il ne lui offrait pas ce voyage pour compenser ses absences mais pour affirmer sa supériorité. De la même manière qu’il l’avait emmenée dans un restaurant de sushis de luxe après qu’elle l’avait invité dans un bistrot près de chez eux. Il voulait la lui faire sentir. Lui montrer qu’il lui était supérieur, par lui-même, par le contenu et l’importance de son travail, et par son salaire qui dépassait de loin le sien.

Pourquoi pense-t-on toujours que ce qui est plus plaisant que la réalité est un rêve, se demanda Rika sans le dire tout haut. Pourquoi ne pense-t-on pas le contraire ? Que là où ils retourneraient tous les deux demain était un rêve moins plaisant que la réalité ?

L’argent, plus on en a, moins on le voit, pour une raison inexplicable. Quand on n’en a pas, on y pense sans arrêt, mais quand on en a beaucoup, on trouve immédiatement cela naturel.

C’est ça, avoir commis un crime, en vint-elle à penser. Cela ne libérait pas, mais enfermait dans un lieu bien plus exigu que soi-même.