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lundi 14 septembre 2026

Critique : "JE" de Lilia Hassaine | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "JE" de Lilia Hassaine




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : JE

Auteur : Lilia HASSAINE

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782073099945  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« — Que savez-vous de la beauté, Antoinette ?
Il se tourna vers moi, suspendu à ma réponse.
— Pas grand-chose. Mais je sais la reconnaître quand elle est là.
— Eh bien moi, chaque fois que je la vois, elle me blesse.
Quand je vois votre visage, par exemple, quelque chose en moi se trouve comme ébranlé. »

Île de la Jamaïque, 1831. Antoinette Cosway, créole de bonne famille, s’éprend d’Edward Rochester, un Anglais aussi impénétrable que fascinant. Mais à la séduction enflammée succèdent rapidement des scènes vénéneuses, où les baisers sont des blessures, où toute une société livre la jeune femme à son bourreau.
Des années plus tard, Antoinette tente de conquérir sa propre histoire.
JE se situe à mi-chemin entre roman victorien et thriller intimiste contemporain. Lilia Hassaine s’est inspirée du personnage de la première femme de Rochester dans Jane Eyre, le roman culte de Charlotte Brontë. Elle a choisi de lui donner une voix, un corps, une destinée.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Lilia Hassaine est notamment l'autrice de Panorama (2023, Prix Renaudot des lycéens). JE est son quatrième roman.

 

 

Avis :

Le tout récent Je voulais vivre d’Adélaïde de Clermont‑Tonnerre rendait son intégrité psychologique à Milady, qu’à l’aune des valeurs du XIXe siècle, Alexandre Dumas avait peinte dans une perversité sans scrupules. C’est un travail similaire que propose Lilia Hassaine avec Bertha Antoinette Mason, l’épouse « folle » d’Edward Rochester dans Jane Eyre. Fortement déprécié par l’Angleterre victorienne, ce personnage féminin se réapproprie ici son identité, prolongeant la réparation initiée par Jean Rhys dans La Prisonnière des Sargasses. 

Issue d’une famille créole de Jamaïque ruinée par l’abolition de l’esclavage, Antoinette voit, à vingt‑sept ans, ses perspectives réduites comme peau de chagrin. Prise entre l’hostilité des Noirs affranchis et le mépris des Européens qui jugent son sang corrompu, discréditée par l’abandon d’un fiancé et soupçonnée d’une tare héréditaire, elle semble en passe de rejoindre les rangs de ces femmes reléguées par la société d’alors pour n’avoir su trouver un mari à temps. La rencontre avec Edward Rochester surgit comme un cadeau du ciel, la bonne réputation et le nom solide de cet homme d’allure courtoise oblitérant aisément les quelques discordances déjà perceptibles dans son comportement. Opacité, froideur et imprévisibilité ne sont pourtant que l’avant-goût des attributs beaucoup plus troubles que cet homme possessif et manipulateur va révéler dans l’intimité du mariage, resserrant son emprise jusqu’à faire passer la jeune femme pour folle et l’enfermer dans le grenier de son manoir. 

A partir des mêmes ingrédients, voici donc une troisième vision de la « folle du grenier ». Chez Charlotte Brontë, la folie de cette figure secondaire est un postulat que l’altérité raciale aggrave d’un exotisme inquiétant. Un siècle plus tard, Jean Rhys entérine cette démence comme la conséquence d’un passé traumatique, marqué par le déracinement et l’emprise maritale. Lilia Hassaine fait un pas de plus en proposant une lecture structurelle de cette violence. D'abord attribut, puis destin, la folie est cette fois le résultat d'un processus d’effacement. Du changement de prénom imposé par Rochester à l’isolement forcé et à la réinterprétation des affects, la dépossession de soi se déroule sous le regard complaisant des contemporains, la qualification de folie servant de paravent bien commode à la violence patriarcale pressée de faire taire une femme au comportement jugé dérangeant.

En lui redonnant les rênes du récit et l’emploi du pronom « je », la prose fluide et délicate de Lilia Hassaine permet à Antoinette de reconquérir son histoire. Ce recentrage écrase certes la complexité de Rochester, désormais très (trop?) univoque. Il redonne en contrepartie la dignité que, par souci d’ordre social, le patriarcat avait soustraite aux femmes racisées, déclassées ou insoumises. Sans se substituer aux lectures de Charlotte Brontë ou de Jean Rhys, ce roman en éclaire autrement le contexte d’écriture et les filtres historiques implicites. (4/5)

 

 

Citations :

Parce qu’un cœur vide, c’est une maison sans gardien : tôt ou tard, de mauvais esprits viennent l’habiter.


Pour enlèvement d’enfant, il aurait pu me traduire devant un tribunal. Il s’y refusa. Une procédure publique l’eût exposé à des questions, à cette lumière crue dont il redoutait l’inquisition. L’asile comportait aussi des risques – médecins scrutateurs, registres méticuleux, possibles interventions charitables, et même l’éventualité d’une évasion. Il préféra me garder sous sa surveillance directe, dans ce grenier où nul médecin ni magistrat ne viendrait m’interroger. Sous son toit, il demeurait maître absolu : geôlier sans uniforme, juge sans robe. Là, dans la pénombre poussiéreuse des poutres et des toiles d’araignées, il pouvait assister à ma lente déchéance physique et morale, et observer, jour après jour, l’effritement de ma raison comme on contemple une fresque ancienne se détériorer sous l’effet du temps.


(…) mais je sais qu’il n’est point d’aveuglement plus volontaire que celui d’un cœur épris. Une femme amoureuse se forge ses propres illusions et les défend avec plus d’opiniâtreté qu’elle ne défendrait son propre salut.


Lorsqu’un homme sait éveiller chez chacun la passion qui lui est propre – l’orgueil chez l’un, l’intérêt chez l’autre, la jalousie chez un troisième – il n’a plus besoin de contraindre qui que ce soit. Les gens travaillent pour lui sans s’en apercevoir. L’un détourne les yeux. L’autre atténue la brutalité dont il fut témoin. Peu à peu se forme autour d’une personne un récit commode, auquel chacun contribue sans réfléchir. On juge une femme nerveuse, excessive, ingrate. Si elle se défend, on la dit violente ; si elle se tait, on l’estime coupable.


Crois-moi, mon enfant, cette histoire ne fut pas l’œuvre d’un seul homme. Il faut toute une société pour créer ce genre d’entreprise. Ma chute est le fruit de dizaines de petites complicités, de silences prudents, d’intérêts mesquins.   
Chacun n’y mit presque rien. 
Mais de ces presque riens se forma la prison où l’on m’enferma.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
  
 

dimanche 19 juillet 2026

Critique : "Chimère" de Julie Wolkenstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chimère" de Julie Wolkenstein


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chimère

Auteur : Julie WOLKENSTEIN

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782818064023  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Même si tous mes livres précédents étaient construits sur le modèle de l’enquête policière (secret, énigme à déchiffrer, indices, tension vers une résolution partielle ou totale), je n’avais jusqu’ici jamais écrit de vrai "polar" : le genre littéraire que je préfère ! Il me manquait l’envie de faire mourir violemment un personnage. Cette envie a fini par prendre forme, et Chimère est donc mon premier roman policier. » (J.W.)

L’intrigue de Chimère se construit comme une enquête familiale éclatée, transmise par voix croisées, lettres, souvenirs et confidences. Cinq femmes évoquent à tour de rôle la mort suspecte d’un homme, Osmond, à Rome, dans les années 1990. Vingt-cinq ans ont passé, mais chacune d’elles reste, à des degrés différents, marquée par cette affaire. À travers leurs points de vue, ce sont plusieurs générations, plusieurs époques qui se superposent et apportent un éclairage particulier sur ce qui apparaît avoir été un homicide involontaire en situation de légitime défense – c’est ainsi que la police romaine a défini la chute mortelle de ce tyran domestique, Osmond, par ailleurs artiste photographe et honorablement connu de la haute société pour sa collection d’oeuvres d’art. Cinq voix de femmes, que le confinement de 2020 isole du monde et les unes des autres, expriment successivement leur part de vérité. Leurs récits, leurs souvenirs, dévoilent des versions contradictoires de la vie d’Osmond et de sa mort, mais aussi des secrets et des blessures enfouies : amours contrariées, deuils, emprise, ambitions déçues, fractures générationnelles. Quête impossible ou contrariée, dans laquelle chaque témoin livre une part de vérité subjective, créant une mosaïque où vérité et mensonge se confondent, s’hybrident, créant des chimères.

Le mystère n’est pas tant dans la mort suspecte d’un homme controversé que dans le récit lui-même que les unes et les autres en font, livrant chacune une pièce tragique, fantaisiste, sombre ou nostalgique, d’un puzzle familial et générationnel. Une formidable histoire d’emprise, de filiation, et une plongée dans le passé, des années 1970 à nos jours.

 

Un mot sur l'auteur :

Spécialiste de Henry James, Julie Wolkenstein enseigne la littérature comparée à l’Université de Caen. Elle a notamment publié chez P.O.L. Les Vacances, Adèle et moi, La Route des Estuaires. Elle traduit également des auteurs américains et participe à des initiatives visant à mieux faire connaître le travail des artistes femmes.

 

Avis :

Romancière et universitaire spécialiste d’Henry James, Julie Wolkenstein reprend la trame du Portrait de femme de l’auteur américain dans une transposition contemporaine réagençant emprise et tension morale en une narration polyphonique. Conservant noms et configurations relationnelles, elle donne directement la parole à cinq femmes qui, vingt-cinq ans après les faits, restituent chacune leur versant de l’histoire. Le titre renvoie symboliquement à cette forme composite, assemblage de récits partiels et partiaux, en même temps que la réécriture, déplaçant l’intrigue dans un autre temps et l’envisageant sous plusieurs angles, propose, elle aussi, une sorte de version chimérique du roman classique. 

Au fil des récits se reconstitue un drame familial doublement meurtrier. Dans les années 1980, sur les instances de Serena Merle, écornifleuse experte à se rendre indispensable auprès des familles fortunées, la riche Isabelle a épousé Osmond, un homme tyrannique qui tenait déjà sous son emprise sa propre fille Iris, enfant fragile, sujette aux dépressions et habituée des séjours en clinique. Deux morts allaient survenir : celle d’Osmond, il y a vingt ans, officiellement tué par Serena en état de légitime défense, puis, quelques années plus tard, celle d’Iris, réputée suicidaire – des versions pourtant entachées de nombreuses ombres. C’est pour éclaircir ces événements que Henri, petit-fils d’Osmond, sollicite, en plein confinement du Covid‑29, plusieurs femmes liées à cette histoire : Lidia, nonagénaire au caractère bien trempé, qui rassemble ses souvenirs par mail avec l’aide de sa secrétaire ; Amelia, sœur du défunt, si volontiers tenue pour sotte et vulgaire qu’elle réserve ses confidences à ses soliloques ; Henriette, journaliste amie d’Isabelle, qui n’a jamais réussi à assembler les pièces du puzzle malgré ses investigations ; Serena elle‑même, cynique et calculatrice, qui se confie à son psychanalyste ; et enfin Isabelle, plus soucieuse d’oubli que d’élucidation. Leurs voix, diverses dans leur ton comme dans leurs doutes, se répondent en échos déformés, dessinant par leur superposition une vérité qu’aucune ne détient à elle seule.

Loin du seul hommage ou du simple décalque, la réécriture opérée par Julie Wolkenstein relève du procédé critique et interroge les ressorts narratifs de Portrait de femme. Conservant l'ossature originale du roman – les noms, les relations, l'emprise –, elle en déplace les coordonnées temporelles, redistribue les voix et reconfigure les enjeux moraux pour un effet de diffraction. Ce qui, chez Henry James, reposait sur une progression psychologique centrée sur Isabel Archer, se mue en mosaïque de récits dissolvant la vérité en un substrat incertain, entièrement dépendant des perspectives. Substituant à la focalisation unique une polyphonie de témoignages, la narration s'intéresse à ce que l'ouvrage originel escamotait, notamment le ressenti des femmes reléguées à la périphérie du drame. Lidia, Amelia, Henriette, Serena, Isabelle : chacune apporte un éclairage qu'à la fin du XIXe siècle, l'auteur laissait hors champ.

Se voulant révélatrice, cette réécriture ne modernise pas tant qu’elle réagence la parole, faisant entendre ce qui, dans le texte source, restait silencieux ou implicite. Cette double entrée dans le roman, par l’héritage littéraire et par le drame familial, lui confère une dimension chimérique à plusieurs titres. Hybride dans sa forme, composite dans sa structure et instable dans sa vérité, le livre montre que toute histoire – surtout lorsqu’elle repose sur l’emprise, le secret et la culpabilité – se construit à partir de récits concurrents, de reconstructions et de déformations. Réécrire sert ainsi à explorer la fabrique du récit, sa transmission, ses falsifications et sa survivance dans les mémoires, où il apparaît, de fait, fort chimérique.

En veillant, pour s’y retrouver, à dessiner l’arbre généalogique de la famille, l’on pourrait se trouver déjà content de la simple dégustation de ce polar original, qui privilégie l’écoute patiente des témoins et des intervenants plutôt que la logique déductive. À cette dimension ludique s’ajoute l’ambition, teintée d’éthique contemporaine, d’une revisite du roman source d’Henry James, qui met à distance l’autorité narrative victorienne et recentre le récit sur celles qui n’y étaient que figurantes. Laissant s’exprimer ces subjectivités marginalisées, la réécriture questionne la légitimité des récits dominants et propose une autre façon d’envisager le passé, par ses omissions et ses silences. Hasard des publications : la nouvelle traduction quasi concomitante de Moon Tiger de Penelope Lively rappelle aussi, à sa manière, combien l'Histoire, tout sauf un bloc homogène, se construit dans la superposition de récits disjoints et dans la tension entre mémoire individuelle et narration commune. Ainsi, de Penelope Lively à Julie Wolkenstein se dessine une même conviction : la vérité n’est jamais qu’une chimère patiemment élaborée par celles et ceux qui tentent de la raconter. (4/5)

 

Citation : 

Son père était horloger. Il y avait vraiment de très belles choses, chez eux. Lidia m’a offert cette pendule pour me remercier de l’avoir aidée. Et je l’ai remerciée pour cette pendule en lui faisant acheter son palazzo, comme l’appelait Isabelle. Parce que l’un des secrets, pour que vos amis fortunés continuent à vous faire des cadeaux, c’est qu’ils vous restent toujours redevables de quelque chose, et pas l’inverse.

 

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CURIOL Céline : La dynamique de l'oeuf
LIVELY Penelope : Moon Tiger 
 

 
 

lundi 17 novembre 2025

[Clermont-Tonnerre, Adélaïde (de)] Je voulais vivre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je voulais vivre

Auteur : Adélaïde de CLERMONT-TONNERRE

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782246831662  
                           en librairie

 

  

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Par une nuit glaciale, le père Lamandre recueille une fillette de six ans venue frapper avec insistance à sa porte. L’enfant aux yeux admirables tremble de froid et de faim. Elle a les pieds en sang dans ses souliers à boucles d’argent, mais refuse de répondre aux questions qui lui sont posées. Le vieux prêtre ne saura que son prénom  : Anne. Vingt ans plus tard, Anne est devenue Lady Clarick. Richissime, courtisée, elle a l’oreille des grands et le cardinal de Richelieu ne jure que par elle. Pourtant, dans l’ombre, quatre hommes connaissent son vrai visage et sont prêts à tout pour la punir de ses forfaits. Manipulatrice sans foi ni loi, intrigante, traîtresse, empoisonneuse, cette criminelle au visage angélique a traversé les siècles et la littérature  : elle se nomme Milady.
Voici venu le temps d’écarter la légende pour rencontrer la femme. Même un personnage de fiction peut réclamer justice. Ce roman inoubliable, écrit d’une voix puissamment contemporaine, rend vie à Milady et nous offre son histoire dont Dumas a semé les indices dans Les Trois Mousquetaires.
Magnifique portrait d’une femme libre menant, pour sa survie, un jeu dangereux. Dans une époque où trop d’hommes voudraient la contraindre et la posséder, elle se bat – jusqu’à la transgression ultime – pour son pays, pour son idéal et pour sa liberté. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Adélaïde de Clermont-Tonnerre, ancienne élève de l’École normale supérieure, est journaliste et romancière. Fourrure (Stock) a été récompensé par cinq prix littéraires, dont le prix des Maisons de la Presse et le prix Sagan, suivi par Le Dernier des nôtres (Grasset), Grand Prix du roman de l’Académie française 2016, traduit en dix langues. Et enfin, Les Jours heureux (Grasset, 2021), prix Cabourg du roman.

 

 

Avis :

Espionne au service du cardinal de Richelieu, manipulatrice, séductrice et meurtrière, Alexandre Dumas avait fait de Milady l’ennemie des mousquetaires, une femme fatale fascinante mais vouée à la condamnation, dont le destin dramatique résonne comme une sanction morale. Son passé reste volontairement opaque, renforçant son aura de mystère et de menace.

Prenant le risque de désamorcer la part d’ombre qui faisait la force du personnage, Adélaïde de Clermont-Tonnerre choisit de l’éclairer autrement en la dotant d’une profondeur psychologique. Commençant par une enfance abandonnée et meurtrie, elle lui donne une biographie détaillée, une intériorité et une parole qui raconte ses blessures et ses désirs. La même protagoniste se révèle une héroïne tragique, animée par une soif de liberté et une rage de survivre. Insistant sur son humanité et sa vulnérabilité, le décalage de point de vue transforme le monstre en femme écrasée par les contraintes de son siècle, qui ose revendiquer son droit à l’existence. 

Cette réinvention se lit comme une interrogation sur la manière dont les récits fondateurs ont façonné notre imaginaire collectif, souvent au détriment des personnages féminins. Mettant en lumière les biais du passé, elle propose une lecture plus empathique et nuancée, inscrite dans un mouvement plus vaste où la fiction contemporaine relit les classiques pour interroger la mémoire culturelle et restituer la parole aux figures longtemps marginalisées. L’on pense ainsi à Jean Rhys redonnant une identité à la « folle du grenier » de Jane Eyre dans Wide Sargasso Sea, ou à Margaret Atwood qui revisite l’histoire de Grace Marks dans Alias Grace. Plutôt que de prétendre corriger les classiques de manière anachronique, ces œuvres les illuminent autrement. Elles rappellent que les récits naissent d’un temps donné, et qu’il nous appartient de les relire en gardant à l’esprit leurs zones d’ombre et leurs oublis. 

Ainsi, la Milady revisitée par Adélaïde de Clermont-Tonnerre apparaît comme le contrepoint d’un destin littéraire façonné par les valeurs du XIXᵉ siècle. Chez Dumas, elle incarne la femme jugée dangereuse parce que, séductrice, indépendante et insoumise, elle échappe aux rôles assignés. Dans l’univers du roman, cette transgression des normes sociales et morales ne pouvait qu’appeler la punition, et sa mort devient la sentence exemplaire infligée à celle qui avait osé défier l’ordre masculin. En lui offrant une histoire et une parole, Je voulais vivre déplace ce jugement : sans nier sa noirceur, le roman en révèle les causes et met en lumière une femme broyée par les carcans sociaux de son temps. 
 
Palpitant et audacieux, ce récit élégant et lucide réussit l’exercice périlleux d’éviter l’anachronisme, tout en invitant à relire les classiques avec la conscience qu’ils reflètent, parfois de manière insidieuse, les représentations sociales de leur siècle. Loin de trahir l’œuvre originelle, il en approfondit la lecture en lui donnant une portée presque sociologique, révélant combien la fiction éclaire autant les imaginaires que les structures d’une époque. (4/5)

 

Citations :

Partout en Europe, un mot glorieux le précède désormais : « Toute ville assiégée par Vauban, ville prise, toute ville défendue par Vauban, ville imprenable. »


« Un monastère sans bibliothèque, c’est comme une citadelle sans munitions. » (Saint Benoît)


Vous avez reçu à la naissance le don de la beauté, c’est une chose merveilleuse si vous la confiez à Dieu ou à un être digne de vous, mais elle peut devenir votre malédiction. Je sais que l’idée du mariage vous révolte. J’espère que vous reviendrez sur votre décision. Je doute que vous puissiez vous satisfaire d’une vie de prière et, pour nous autres femmes, il n’est de liberté sans dommages. Si malgré les conseils dont je vous presse, vous deviez persister dans l’idée de suivre un autre chemin, il vous faudra du courage et des appuis…


Je fus frappée par cette liberté de mœurs. Au couvent de Templemars, puis dans le Berry, l’existence de ce type de relation n’avait jamais été évoquée. Même sœur Mary, qui parlait sans détour et m’avait décrit avec force détails les intrigues de la cour au temps de sa jeunesse, ne m’avait pas présenté clairement ces jeux d’amour. Venue de ma province, détournée du droit chemin par un prêtre, mariée à Olivier dont l’intransigeance m’avait coûté si cher, je me rendais compte que j’avais été violemment punie, que j’avais manqué de mourir pour une faute qui n’aurait pas incommodé grand monde ici. À condition d’être bien nés, et d’avoir des protecteurs puissants, les prêtres, les hommes, les femmes, les jeunes filles et les jeunes garçons y suivaient leur plaisir, ce qui n’empêchait ni les mariages ni la vie commune. Les principes de la religion ne semblaient s’appliquer qu’aux bourgeois et aux humbles, ou servaient à faire tomber en disgrâce ceux qui avaient cessé de plaire. Les puritains s’en offusquaient, promettant le royaume à une damnation certaine, quand cette canaillerie enchantait l’héritier du trône.