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lundi 21 juillet 2025

[Orsenna, Erik] Ces fleuves qui coulent en nous

 





J'ai aimé

 

Titre : Ces fleuves qui coulent en nous

Auteur : Erik ORSENNA

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

" De nouveau, je vous emmène en voyages. Mais cette fois, pas besoin de prendre l'avion ou le bateau.
Je vous invite tout près, au plus près.
Au cœur de votre cœur, au fil de votre sang et de vos larmes. Dans les mystérieuses citernes de votre cerveau.
Bienvenue dans les secrets les mieux gardés, nos parcs naturels intimes où œuvrent, sans relâche, d'innombrables micro-organismes. Sans oublier ces tout petits et palpitants espaces, ceux que nous qualifions, les yeux baissés et du fard aux joues, de "zones humides'.
Embarquons ensemble pour vingt mille lieues sur, sous et dans la peau.
Pour retrouver aussi musiques et légendes : elles aussi coulent en nous, elles aussi nous irriguent.
Vous vous demanderez peut-être quelle folie m'a pris de tant raconter.
En m'aventurant dans des domaines qui n'étaient pas les miens.
L'âge venu, je voulais remercier la vie.
Et comment remercier vraiment sans connaître ? "

E.O.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Professeur de matières premières, cofondateur de l'association internationale Initiatives pour l'avenir des grands fleuves, Érik Orsenna est membre de l'Académie française et ambassadeur de l'Institut Pasteur.

 

 

Avis :

Après La terre a soif et son tour du monde des grands fleuves, Erik Orsenna poursuit sa promenade curieuse, entre science et littérature, pour un autre type de géographie, celle des flux qui irriguent notre corps, nos pensées et nos émotions.

Curieux insatiable, l’auteur académicien a pris l’habitude de croiser les regards d’experts en un méticuleux travail d’enquête, avant d’en restituer un précipité de connaissances à mi-chemin de la vulgarisation scientifique et de la réflexion littéraire. Il use cette fois du formidable réseau de scientifiques auquel lui donne accès son rôle d’ambassadeur de l’institut Pasteur, pour une exploration pleines d’analogies de la dynamique des fluides – sang, larmes, salive…, mais aussi pensées et imagination – qui, comme l’eau sur la planète, abreuvent la vie dans l’incroyable galaxie que constitue notre corps.

Si l’ensemble, érudit, didactique et pimenté d’autant d’humour que d’intelligence, ne manque pas d’intérêt, nous transportant des errements de la connaissance aux découvertes les plus récentes, nous émerveillant de si formidables complexités anatomiques qu’elles se prêtent à toutes sortes d’images et réflexions tant poétiques que philosophiques, il n’empêche que, sautant très vite d’un sujet à l’autre, le texte ne parvient pas totalement, malgré les anecdotes et apartés tentant d’y mettre un peu de liant, à effacer chez le lecteur, d’une part une tenace et déroutante impression de décousu, d’autre part une certaine frustration de rester souvent sur sa faim.

Peut-être pas l’étape la plus aboutie du voyage vers la connaissance que nous propose l’auteur au gré de ses explorations les plus diverses, un ouvrage néanmoins de qualité, soigneusement documenté, enrichi de maintes réflexions pertinentes comme d’une poignée de bonnes adresses gastronomiques, où le savoir se fait accessible au plus grand bénéfice du lecteur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Lors de la « petite circulation », le sang « bleu » est donc transmis de l’oreillette droite au ventricule droit, qui l’envoie aux poumons par une artère logiquement baptisée « pulmonaire ». Ainsi, le sang échangera son CO2 contre l’oxygène inspiré avant d’être renvoyé, redevenu rouge, vers l’oreillette gauche.   
Pour identifier ce double « mouvement », et pour rendre au cœur le rôle qu’il mérite, déterminant, il a fallu plus d’un millénaire. Onze siècles d’inlassable curiosité. Onze siècles d’avancées soudaines, précédant de longues stagnations, d’interminables obstinations dans des erreurs évidentes, interrompues subitement par un nouveau progrès. Suivre ce rythme, c’est prendre le pouls d’un autre « mouvement » vital, celui de la connaissance. Et mieux comprendre les causes de ses maladies comme le secret de sa bonne santé possible. 
Près d’un siècle et demi plus tôt, Christophe Colomb puis Vasco de Gama et Magellan avaient ouvert de nouvelles routes sur les mers. Maintenant, c’était au tour du sang de livrer les mystères de son parcours.


L’eau nous a été donnée, arrivée, un beau jour, on ne sait pas vraiment quand et encore moins venant d’où. Et depuis la nuit des temps, c’est la même eau qui circule. Je sais, cette vérité dérange, ou dégoûte, mais il faut t’y faire : nous buvons la pisse des dinosaures. 


De tout cours d’eau on cherche la source. Pour les larmes, certains ont évoqué le cerveau. Mais sans y croire. L’opinion générale, durant des millénaires, et y compris chez Léonard de Vinci, fut qu’elles venaient du cœur. Mais la vérité vint d’une allégorie. Elle rejoignait l’intuition des mystiques. Submergés par leurs visions de Dieu, nous savons qu’ils pleurent d’abondance. C’est le même Marin Cureau de La Chambre qui trouva les mots pour dire le mieux l’entièreté du mystère : « Les larmes sont le sang de l’âme. »


Dans la bibliothèque familiale, au moins cent volumes de la vieille collection des Contes et légendes occupaient la place centrale. C’est dans ce trésor que venait puiser notre mère chaque fois que se déclenchait chez nous une otite ou une grippe. Pour vaincre les microbes et les virus, elle faisait plus confiance à ces récits de vaillance qu’aux antibiotiques qui débutaient. Blotti dans ses bras, le petit malade s’endormait, bercé par ces hauts faits étrangers. Au matin, la plupart du temps il se réveillait guéri. Merci, les chevaliers de la Table ronde ! Merci à la renarde russe (sage-femme de métier) ! Merci aux korrigans de Bretagne ! 
C’est de ce temps-là que je tiens les légendes pour les plus fortes des eaux de vie.


Si parmi les fleuves qui coulent en nous, le plus porteur de vie est celui de la curiosité, le premier mal qui nous menace est celui d’une ignorance célébrée ou pire, peut-être, celui de ces « vérités alternatives », fabriquées sans rapport aucun avec le vrai, juste pour ne pas déranger le cours de nos habitudes et la répartition des richesses.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 14 avril 2025

[Li, Wei Jing] Le bal des sirènes

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le bal des sirènes
            (Ren yu ji)

Auteur : LI Wei Jing

Traduction : Lucie MODDE

Parution : en chinois (Taïwan) en 2019
                   en français en 2024
                   (Mercure de France)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jeune trentenaire solitaire, Hsia-t’ien a une passion folle : la danse de salon de style latino-américain – cha-cha-cha, rumba, pasodoble et jive. Dans ce monde très hiérarchisé, aux interactions codifiées par le genre, elle doit trouver sa place entre amatrice et compétitrice, et surtout trouver un partenaire masculin. « Les hommes mènent, les femmes suivent », c’est la règle d’or de la discipline.
Pour Hsia-t’ien, danser est une bénédiction : cette école de la rigueur lui permet de reprendre possession de son corps, de surmonter ses complexes et de connaître d’intenses moments de bonheur. Mais l’exigence de ce sport la met aussi face à ses limites.
Li Wei Jing nous entraîne dans l’univers singulier de danseurs passionnés : analyses du style des champions, descriptions des costumes et des coiffures, confidences sur les coulisses... un monde fascinant et ignoré du grand public.

 

Un mot sur l'auteur : 

Li Wei Jing (1989 - 2018) est une directrice éditoriale, journaliste et romancière taïwanaise.

 

Avis :

Roman posthume d’une plume taïwanaise disparue à moins de trente ans, Le bal des sirènes raconte la solitude et le mal-être d’une jeune femme à travers sa passion pour la danse de salon, ses efforts pour trouver sa place dans l’univers corseté de la compétition de haut niveau semblant une métaphore de la difficulté à être femme et à disposer de son corps dans la société taïwanaise tout court.

« Avant, les gens pensaient que c’était une danse d’escort girl, ce n’est que récemment que les jeunes se sont entichés de ce sport. Cinquante ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu à notre île pour passer de la loi martiale à une société libérée. On parle souvent de l’enfermement mental lié au régime mais il allait de pair avec un enfermement physique. »

Alors, on le comprend, se faire accepter dans ce sport de contact pour Hsia-t’sien, la trentenaire célibataire dont le corps se couvre d’allergies comme le signe de son mal-être habituel, relève bien plus que d’une simple passion pour la danse. Comme semble le suggérer l’auteur, l’enjeu pour elle, dans ce microcosme réglé comme du papier à musique, qu’il s’agisse de ses chorégraphies ou de ses codes et de sa hiérarchie aussi stricts qu’immuables, est fort symboliquement sa place de femme, autant physique que morale, dans une société où, encore et toujours, « l'homme conduit et la femme suit. »

Sans partenaire attitré et sans argent – les compétiteurs assument seuls les dépenses liées à leurs entraînements, y compris celles de leur enseignant –, sans un strict respect de la tradition chorégraphique et sans programmation, voire sacrifice, de la vraie vie amoureuse – peu importe l’amour, le mariage des partenaires simplifie grandement leur stabilité professionnelle – et des éventuelles grossesses, Hsia-t’sien découvre auprès des danseurs tant amateurs que professionnels qu’il n’y a point de salut et que l’apparente liberté des corps dans la danse cache en réalité un carcan de règles rigides rappelant en miniature le corpus de principes organisant la société dans son ensemble.

Découverte fort réaliste d’un univers sportif méconnu, un livre qui, symboliquement, en dit long aussi sur le rapport au corps, le poids des traditions et le délicat équilibre au sein des couples dans nos sociétés. (4/5)

 

Citations :

Pour que Tzu-en reste, Tony assume seul toutes les dépenses liées à leurs entraînements, des titres de transport aux costumes. Lorsqu’ils prennent un cours cher, c’est lui qui paie la part de Tzu-en. S’ils se produisent dans un cadre privé, il donne tout ce qu’ils gagnent à Tzu-en. Tout ce qu’il veut, c’est qu’elle continue à danser, qu’elle continue à danser avec lui. Il faut qu’elle danse pour qu’il puisse danser. Lui aimerait aller tous les ans à Blackpool pour pouvoir se confronter aux meilleurs danseurs du monde et se faire un nom dans le milieu. Si leur duo devait se stabiliser, il serait même prêt à se marier avec elle, ce qui simplifierait beaucoup les choses pour les compétitions internationales, tant sur le plan du voyage que de l’administratif. « Peu importe qu’on ait une relation amoureuse, l’important c’est tout le temps qu’on va passer ensemble, dans cette situation-là l’arrangement le plus simple c’est le mariage, c’est ce que tout le monde fait. Je ne pourrai pas coucher ni avoir des enfants avec elle, mais je pourrai m’occuper d’elle aussi bien qu’un hétéro. Je n’ai pas d’objection à ce qu’elle ait des relations avec d’autres hommes tant que cela ne nuit pas à notre pratique. »
S’il veut une bonne cavalière, c’est pour pouvoir briller à Blackpool, parce que ce sont les règles.
 

Lorsqu’un prof et son élève assistent à une compétition organisée à l’étranger, la règle veut que toutes les dépenses de l’enseignant – repas, hébergement, titres de transport – soient prises en charge par son élève. Les élèves les plus attentionnés donnent même un peu d’argent en plus à leur prof, qui a pris sur son temps pour les former ailleurs que dans le cadre habituel. Si un élève et son professeur deviennent partenaires de danse et participent ensemble à des compétitions ou des représentations d’envergure variable, c’est également à l’élève de payer toutes les dépenses de son enseignant, en plus de quoi il doit également le rémunérer.
(…) La marche est haute pour ceux qui souhaitent intégrer le monde de la danse. Il y a la règle du binôme, qui fait beaucoup souffrir les danseurs sans partenaire, mais il y a aussi cette nouvelle règle, qui fait beaucoup souffrir les danseurs pauvres.
 

Seuls les idiots se concentrent sur les mouvements de bras des danseurs ; quand on s’y connaît un peu plus, c’est aux pieds qu’on s’intéresse. Sur ce point-là, la danse et la vie sont étonnamment raccord : lorsqu’on est assommé, aveuglé par le joyeux bazar qui nous entoure et qu’on finit par se perdre soi-même de vue, la solution est de revenir aux pas de base, et donc de s’intéresser aux pieds.
 

Indiquer puis se mettre en mouvement. C’est par sa main que l’homme donne la direction, la femme reçoit le signal, il y a un décalage de deux petites secondes entre l’homme et la femme, un changement subtil qui s’opère dans l’orientation des muscles – contraction, extension –, un jeu poignant d’attraction-répulsion entre ces deux corps collés, comme un yo-yo contrôlé d’une main de maître ou une poulie suspendue tournant sur eux-mêmes en des cercles de plus en plus larges. Ces deux secondes représentent l’essence même de la danse de couple. Il n’y a que ceux qui en ont fait l’expérience, comme les juges au sourire sibyllin ou les danseurs ayant eu la chance de tomber sur un partenaire vraiment bon, qui sont capables de voir tout ce qui s’échange dans ce court intervalle.
 
 
Pour Tony, les très rares profs de sa génération ont beaucoup sacrifié pour pouvoir danser. À Taïwan, ce n’était pas autorisé. Avant les années quatre-vingt, aucun habitant n’avait le droit de danser, il y avait une prohibition de la danse. Ça voulait dire qu’on contrôlait les corps, que personne ne pouvait bouger comme il l’entendait, qu’il était interdit de laisser son corps osciller librement au rythme de la musique et du mouvement du sang. C’était un péché, un acte de dépravation, la danse n’était ni un instinct physique ni une activité normale dans les relations sociales, la danse c’était le règne du corps et celui du sexe, elle relevait de la catégorie des choses impures et donc nuisibles à tout point de vue.


Avant, les gens pensaient que c’était une danse d’escort girl, ce n’est que récemment que les jeunes se sont entichés de ce sport. Cinquante ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu à notre île pour passer de la loi martiale à une société libérée. On parle souvent de l’enfermement mental lié au régime mais il allait de pair avec un enfermement physique. 


(…) entre la grossesse et le fait de devoir ensuite s’occuper d’un nourrisson, trois ans risquaient d’être sacrifiés. Ils ont décidé que leur cause ne souffrait aucune interruption, qu’ils ne voulaient pas prendre ce risque et ont abandonné le projet d’avoir des enfants, préférant se dédier à leur art. Ils sont ainsi devenus des grands noms de la danse sportive et ont ouvert leur studio.
Les danseurs de la génération suivante, un peu plus jeunes que le prof de Tony et un peu plus âgés que lui, ont eux aussi fondé leurs studios. L’exemple de leurs prédécesseurs leur avait appris que danse et grossesse n’étaient pas compatibles : les hommes de cette génération-là ont donc opté pour se marier avec leur cavalière avant leur service militaire et avoir un enfant pendant leur service, qui dure un peu plus d’un an. Un plan parfait. À leur démobilisation, les hommes reprenaient leur carrière de danseur avec leur cavalière en faisant garder leurs enfants par les grands-parents ; c’est ainsi qu’ils ont pu continuer à participer à des compétitions et à faire des tournées un peu partout dans le monde, tout en sachant qu’ils pourraient confier leur studio à leurs enfants le temps venu.


On peut changer quelques petites choses mais il faut que la tradition reste la tradition, sinon ça ne marche pas.
— Sinon on ne peut pas gagner ?
— C’est ça.


 

jeudi 2 janvier 2025

[Pichat, Bérénice] La Petite Bonne

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La Petite Bonne

Auteur : Bérénice PICHAT

Parution : 2024 (Les Avrils)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782383110293  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur : 

Domestique au service des bourgeois, elle est travailleuse, courageuse, dévouée. Mais ce week-end-là, elle redoute de se rendre chez les Daniel. Exceptionnellement, Madame a accepté d’aller prendre l’air à la campagne. Alors la petite bonne devra rester seule avec Monsieur, un ancien pianiste accablé d’amertume, gueule cassée de la bataille de la Somme. Il faudra cohabiter, le laver, le nourrir. Mais Monsieur a un autre projet en tête. Un plan irrévocable, sidérant. Et si elle acceptait ? Et si elle le défiait ? Et s’ils se surprenaient ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Passionnée d’histoire, elle raconte dans La Petite Bonne les répercussions intimes de la Grande Guerre dans la France des années 1930. Grâce à une alchimie parfaite entre prose et vers libres, elle tisse un huis clos bouleversant entre deux êtres que tout oppose hormis le poids du destin, et où la tension happe dans un crescendo envoûtant.

 

Avis :

Trois personnages, trois voix intérieures, qui, à l’image de la mise en page – fer à gauche pour la petite bonne, fer à droite pour Monsieur ou Madame –, ne se rejoindront jamais, chacune prisonnière de son irrémédiable solitude. Il s’en faudra pourtant de peu, mais en ces années 1930 en région parisienne, il n’est pas jusqu’au sort lui-même qui semble s’allier au strict maintien des convenances sociales. Intercalant dans le récit en prose classique les volutes de vers libres portant chaque voix comme un chant, Bérénice Pichat déroule la superbe et originale partition d’une implacable tragédie.

« Elle » n’a pas de nom, elle est juste la petite bonne qui, laissant à l’aube les rustres violences de son homme et la secrète culpabilité d’un avortement dicté par la misère, partage ses industrieuses journées entre les demeures bourgeoises de ses employeurs. Eux sont les Daniel, un couple de la haute société que le malheur s’est chargé d’ostraciser d’une autre manière. Pianiste recraché par la Grande Guerre à l’état de gueule cassée, défiguré, amputé des jambes et des doigts, Blaise vit terré dans sa chambre, repoussant la compassion avec une rage qui a fini par rendre son caractère aussi monstrueux que le reste. Si son infirmité ne l’en empêchait, il aurait depuis longtemps usé de son revolver pour mettre fin à son calvaire et rendre ainsi sa liberté à Alexandrine, l’épouse dont il ne supporte plus le dévouement et les sacrifices. 

Mais, grande première : mise en confiance par cette nouvelle bonne pour une fois pas le moins du monde effarouchée par l’état de l’estropié, l’épouse se décide enfin à accepter une invitation. Le temps d’une partie de chasse à la campagne, voilà Monsieur, son revolver et la bonne, seuls pour deux jours. Dans l’absolue proximité physique exigée par l’infirmité, le duo de leurs voix intérieures gagne rapidement en intimité, et tandis que l’épouse se débat de son côté entre devoir d’abnégation et culpabilité, se dessinent en transparence, d’une manière poétique et musicale, des portraits psychologiques de la plus grande finesse. Entre le mutilé de guerre, son épouse mutilée sociale, et la bonne mutilée d’enfant, se joue la partition de voix qui, pour être en canon, n’en resteront pas moins à jamais irréconciliables.

D’une créativité formelle impeccablement en accord avec l’ébauche de dialogue qui tente vainement de se mettre en place entre des êtres malgré eux plus proches que les conventions sociales ne sauraient l’admettre, un livre d’une grande beauté et d’une parfaite justesse jusque que dans son dénouement inattendu. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Les vrais héros sont partis
morts depuis longtemps
Fauchés à la sortie des tranchées
Tombés dans le no man’s land
Eux ne gisent pas sur un lit médical
Eux ne croupissent pas dans une villa
Eux n’ont pas besoin d’une bonniche
Qui les torche et les nourrit


on m’a dit
La liberté commence au fond de soi
Mais on ne m’a pas montré
Comment trouver le fond
pour espérer pouvoir remonter
Depuis
j’explore
Sans parvenir
À reprendre mon souffle

 

dimanche 29 août 2021

[Bourdeaut, Olivier] Florida

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Florida

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Editeur : Finitude

Année de parution : 2021

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Ma mère s’emmerdait, elle m’a transformée en poupée. Elle a joué avec sa poupée pendant quelques années et la poupée en a eu assez. Elle s’est vengée. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. L’Education Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.
Durant dix ans il  travailla dans l’immobilier allant de fiascos en échecs avec un enthousiasme constant.  Puis, pendant deux ans, il devint responsable d’une agence d’experts en plomb, responsable d’une assistante plus diplômée que lui et responsable de chasseurs de termites, mais les insectes achevèrent de ronger sa responsabilité. Il fut aussi ouvreur de robinets dans un hôpital, factotum dans une maison d’édition de livres scolaires – un comble – et cueilleur de fleur de sel de Guérande au Croisic, entre autres.
Il a toujours voulu écrire, En attendant Bojangles en est la première preuve disponible.

 

Avis :

Pour ses sept ans, la petite Américaine Elizabeth reçoit un cadeau dont elle ignore encore le poison. En lui offrant une robe de princesse et en l’inscrivant à son premier concours de mini-miss, sa mère vient de faire d’elle une jolie poupée qui lui fera vite oublier la véritable fillette. Devenue le jouet d’une mère bientôt obsédée par la course au podium, outrageusement transformée en infantile Lolita, Elizabeth ne tarde pas à réaliser que l’amour maternel ne tient plus qu’à ses performances lors de ses exhibitions. Elle croira trouver le moyen de s’échapper, mais, sa vie durant, ne connaîtra plus que haine et désir de revanche. Ce corps qu’elle déteste désormais, elle va s’en occuper à sa façon…

L’histoire d’Elizabeth est d’abord celle de ces enfants qui, investis malgré eux de la réalisation par substitution des rêves de leurs parents, sont poussés sans limite vers l’atteinte d’une performance qui dévore leur existence, dans le culte d’une passion que souvent ils ne partagent pas eux-mêmes. Circonstance aggravante, la prouesse attendue d’Elizabeth est directement liée à son apparence, à laquelle elle se voit bientôt réduite, pour le grand préjudice de sa construction psychique. Forcée dans une image artificielle et réductrice d’elle-même, hypersexualisée avant l’âge, l’enfant se retrouve non seulement dépossédée de son existence, mais aussi de son corps et de sa personnalité. Quand elle ne parvient pas sur la plus haute marche de ses podiums, c’est tout son être qui est marqué du sceau de l‘échec et de la déception de ses parents.

Rédigé du point de vue d’Elizabeth, le texte n’est que rage, haine et rancoeur. Et puisque c’est son corps qui alimente les fantasmes de cette mère qu’elle déteste de toute son âme, c’est à lui que l’adolescente, puis la jeune femme, va n’avoir de cesse de s’en prendre, dans un processus d’auto-destruction qui l’aspire irrésistiblement. Paradoxalement, ou peut-être fatalement, c’est encore à un autre culte de l’apparence qu’elle va finir par s’adonner, sculptant dangereusement ses muscles en vue d’une nouvelle compétition, culturiste cette fois, à grands coups de souffrance physique et de produits anabolisants.

Immensément crédible – j’ai retrouvé la rage et le trou noir intérieur qu’André Agassi, ce champion qui déteste le tennis, dévoile dans sa biographie Open -, le récit envoie ses phrases courtes comme une volée de bois vert, dans un crépitement de haine de soi assorti d’acides sarcasmes. Olivier Bourdeaut réussit un roman d’une terrible férocité, totalement aux antipodes de son si poétique succès En attendant Bojangles. (4/5) 

 

 

Citations :

Une salle polyvalente, une lumière jaune, du carrelage blanc, des fanions multicolores frétillants, nous sommes loin du palais de conte de fées. En parlant de fées, il y en a tout autour de moi. C’est un château moche avec des princesses partout. Les parents sont là, posant des diadèmes, ajustant les ourlets, prenant des photos ; ils sont fiers, souriants, angoissés, je les comprends, c’est quelque chose d’être les parents d’une princesse. Cela ne fait-il pas de vous un roi ou une reine ?

J’ai souvent changé d’aspect dans ma vie, mais je n’ai jamais changé de prénom ni de nom. Voilà deux choses stables chez moi, mon prénom et mon nom. Ce sont les seules. Elizabeth Vernn, deux mots qui permettent de faire le lien entre ce que je suis aujourd’hui et ce que j’étais à la naissance. Depuis le jour de mes sept ans, mon corps et moi faisons chambre à part. L’éloignement s’est fait progressivement. Nous nous sommes séparés car pour rester bien dans ma tête, il fallait que le jugement des autres sur ma peau ne me concerne plus.

Ma mère aurait pu comprendre qu’elle avait déconné le jour où je lui ai avoué que j’aurais préféré être moche. J’avais onze ans. Mais non, elle n’a pas compris. Et je n’ai pas envoyé que ce signal, j’ai fait quelques trucs bizarres aussi, j’y reviendrai plus tard. Elle n’était pas stupide pourtant, mais dans ce domaine il y a eu un problème de connexion. Le petit bruit strident de la connexion au serveur a mis des années à résonner dans sa cervelle, avant ça il y a eu un bip qui grésillait dans le vide mais elle n’y a pas fait attention.

Il faut dire qu’il fallait à tout prix quitter la maison le week-end. Mes parents s’engueulaient tellement qu’une journée à l’extérieur offrait à tout le monde une pause nécessaire. Mon pauvre père, que j’ai adoré comme toutes les petites filles, n’était pas mécontent de voir le cortège princier quitter le foyer. Il n’avait pas vraiment tenu les promesses d’une vie luxueuse, il s’était contenté d’offrir à la Reine mère une vie confortable. La Reine mère, de son côté, ne semblait pas lui donner entière satisfaction. Avec toutes ces frustrations, ça braillait sec à la maison. Alors mon père préférait se ruiner en achats de robes, de maquillage, d’essence, de frais d’inscription, il achetait sa tranquillité, une petite fortune. Pendant des années, je l’ai épargné car je voyais du désarroi et de la tristesse dans ses yeux pendant les préparatifs, il avait de la peine pour moi et cette peine me réconfortait. Désormais, je maudis sa faiblesse. Il passait sa vie à gueuler contre ma mère, ses collègues, le temps, les présidents, la banque et ses clients, il aurait pu le faire une fois pour moi. Au lieu de ça, il n’a rien dit pour s’assurer le calme d’un samedi seul à regarder la télé. Il m’a sacrifiée pour son confort. Je le constaterai plus tard, un homme qui crie tout le temps est souvent un homme faible. Le silence est fort.
Je suis injuste, il a fait une chose pour moi. Une de ses relations était responsable de la communication d’une chaîne de magasins d’articles de sport. Pendant trois ans, je suis devenue le mannequin enfant officiel du groupe. (…)
C’était bien payé, 18 000 dollars par an, je crois. Il a fait une chose pour moi, il s’en est foutu plein les poches. Il s’est largement remboursé l’argent dépensé pour sa tranquillité.
 
Trop mignon comme disaient les membres du jury. C’est bien simple, je pense que ces abrutis ont trente-sept mots de vocabulaire. Sur l’échelle de l’évolution, ça les situe au niveau des attardés mentaux. D’une ville à l’autre les mêmes expressions, à croire qu’avec les mensurations ils ont aussi un cahier des charges lexical très précis. Ceci dit, comment leur en vouloir, ils voient des petites filles qui sont toutes habillées pareil, qui font les mêmes danses et les mêmes mimiques sur la même musique, alors ils disent les mêmes choses. Certains jouent la comédie, bouche grande ouverte, yeux ronds, sourcils à la lisière des cheveux. Les seuls qui ne peuvent pas la jouer sont ceux dont la chirurgie a fossilisé l’expression faciale. Il y en a un bon paquet, souvent d’anciennes reines de beauté, des coachs tout beaux tout propres ou des coiffeurs qui ont réussi. Ceux-là applaudissent plus que les autres pour montrer avec leurs mains ce que le visage n’arrive plus à exprimer. Les anciennes miss sont les plus intransigeantes. Elles ont morflé, elles ne veulent pas être les seules, elles ont un truc à régler. Si j’avais un message à l’attention des futures mini-miss je leur dirais de regarder ces femmes dans les yeux. Regarder ces yeux vides et ces paupières tirées, c’est voir votre avenir. J’y pense trop tard, c’est souvent comme ça dans la vie, l’illumination intervient quand on ne peut plus rien faire.

Je n’ai plus beaucoup d’amour pour le genre humain, et comme j’en fais partie, je n’ai pas beaucoup d’amour pour moi.

Je l’ai expérimenté, je le sais, je peux le prouver, à l’adolescence les garçons ne cherchent pas un physique, une beauté, ils cherchent la fille qui les transformera en homme. Seul l’acte les obsède, pas celle avec qui ils le feront. Il faut y passer, peu importe comment et avec qui, c’est l’étape nécessaire. Après ils vont mieux, fugace satisfaction, et ensuite ils sont foutus pour la vie, ils ne penseront qu’à recommencer, ce sera le fil rouge tenace et agaçant de leur existence, jusqu’à leur dernier souffle.

J’ai passé ma vie à élaborer des théories que les faits s’empressaient de détricoter. À quatorze ans on a une vérité définitive par jour, qui s’amuse à devenir un mensonge le lendemain.

De zéro à sept ans, comme tous les enfants, j’avais pris la vie comme elle venait, sans me poser de questions, sans comparaisons, sans objectif surtout. De sept à onze ans, j’avais pris la vie comme on me la donnait, avec l’objectif de faire comme il fallait. De onze à quinze, j’avais refusé la vie qu’on me présentait, j’en avais fabriqué une autre que j’avais imposée, ou plutôt j’avais fait le contraire de ce qu’on attendait de moi, oui d’accord, c’est la définition banale de l’adolescence en fait.
 
Petit conseil de survie : quand vous partez au paradis, prenez quand même un pull et un pantalon, on ne sait jamais ce qui peut arriver. On se prélasse sur un transat, une douche qui tourne mal et hop, on se retrouve sous le transat. J’ai fait une chute de transat. C’est pas très haut mais ça file le vertige.

La musculation est un sport particulier où la performance ne se mesure pas avec un chronomètre, un mètre, un nombre de buts ou de paniers, de revers ou de smashs, la performance se mesure dans ses yeux et ceux des autres, dans un miroir et sur une balance.

Tu es malheureuse ? Pense aux enfants du Nigéria, petite privilégiée. Oui oui, c’est vrai ça, mais ça ne tient pas. Personne ne console un type qui a la grippe en lui parlant des cancéreux, au pire ça mérite un éclat de rire, au mieux un pain dans la gueule. C’est inaudible comme discours. La théorie du pire ailleurs est la négation du bon sens et de l’ambition. Si je me compare tout le temps aux petits Nigérians, j’accepte ma condition toute ma vie et je ferme ma gueule toute la journée. Je regarde mes pieds et j’attends que la vie passe, qu’elle m’écrase.

Chaque fois le même délire, la même angoisse quand elle remplit ses poumons pour cracher sur le gâteau. Car c’est de ça dont il s’agit lors des anniversaires, manger les postillons et les miasmes de celui qui fait un pas de plus vers la mort. C’est une fête et, pour la célébrer, il faut des bougies comme pour une veillée funèbre. L’anniversaire, c’est la répétition annuelle de la fête finale et tout le monde y participe en mangeant de la meringue contaminée.

C’est peut-être ça, la jalousie, être privé de l’intérêt qu’on s’imagine mériter.
 
Un soir, nous avions regardé un documentaire dans lequel des gens tatoués de la tête aux pieds parlaient de leur envie irrépressible de recommencer. À peine sortis de chez le tatoueur, la peau charcutée, brûlée, ils pensaient déjà à leur prochaine séance, aux futurs motifs, à la prochaine parcelle de peau à décorer. Surtout, ils évoquaient tous l’endorphine et l’adrénaline que sécrétait la douleur, ce sentiment de bien-être en sortant de la boutique après quatre heures de torture. Que sont les bodybuilders à part des tatoués sans encre ? On n’inscrit pas nos motifs sur la peau mais sous celle-ci. On dessine les reliefs qu’on veut voir apparaître sur notre corps. On sélectionne la partie qu’on veut voir gonfler, on la martyrise et on attend qu’elle devienne saillante, visible, pour nous d’abord, pour les autres ensuite. Comme il est difficile d’avoir une maîtrise totale de sa vie et j’en sais quelque chose, il est réconfortant de sentir qu’on a un contrôle total sur son corps. On décide, on choisit les machines, on agit, on obtient le résultat souhaité puis on l’observe, on l’admire. Et comme pour le tatouage, c’est là que le problème apparaît. Les parties du corps tatouées ou stimulées révèlent crûment celles qui ne le sont pas. Alors on s’attaque à un autre muscle, à une autre parcelle de peau et ainsi de suite. L’avantage, ou le défaut, du tatouage par rapport à la musculation, c’est qu’il y a une limite : quand le tatoué n’a plus d’espace libre sur la peau, quand son crâne rasé est tatoué, quand ses doigts de pied sont noircis de chiffres romains, qu’il a un dragon dans le dos, ses paupières colorées, c’est terminé. Le bodybuildé, lui, peut continuer, il peut développer ses muscles, et par la même occasion étirer sa peau, l’étendre. Quand le tatoué sort de chez le tatoueur, il pense à son prochain tatouage, quand le musclé sort de la salle de sport, il pense à sa future séance. Dans le documentaire, un intervenant disait que les tatoués à l’extrême étaient des sortes d’handicapés volontaires. Je n’avais pas très bien saisi ce que cela voulait dire. Je comprends mieux maintenant. La plupart des gens regardent les handicapés avec gêne, comme si un accident les avait mis à la marge de l’humanité.
(…)
Tout est là, dans le regard. Deux yeux qui se fixent sur quelqu’un, et qui ne regardent pas de la même manière un valide et une personne en fauteuil roulant. Les séances de tatouage et de musculation changent radicalement le regard que posent les gens sur vous. Vous faites partie de l’humanité, mais vous êtes un peu à côté quand même, pas tout à fait, il y a de la curiosité et de la gêne. Quand j’étais mini-miss, on me regardait avec curiosité aussi, mais surtout avec envie. Plus maintenant. Je me suis déformée volontairement, je suis sortie du moule car je m’y sentais à l’étroit, il est devenu bien trop petit pour moi, même si je le voulais, je ne pourrais plus y rentrer, il n’est plus adapté. Ou peut-être est-ce moi.
 
Le Valet ne rentre presque jamais dans ma chambre, comme s’il avait peur de moi. Il ouvre la porte, me demande si ça va, si j’ai besoin de quelque chose. Comme d’habitude, il ne sert à rien. Il voulait que je rentre à la maison, c’est fait. Je réalise qu’en quelque sorte il est toujours resté sur le pas de la porte. Il y a des gens comme ça, qui ne s’impliquent jamais totalement, qui passent une tête pour montrer qu’ils existent, qu’ils sont là. Lorsque le samedi matin nous partions pour ces concours à la con, il se tenait dans l’encadrement de la porte. Au retour, même chose. Ce n’est pas un père de famille, c’est un portier, un valet. Un vrai.

 

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