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dimanche 13 juillet 2025

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 3 - Un avenir radieux

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un avenir radieux

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2025 (Calmann Lévy)

Pages : 592

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

«  Je viens sauver quelqu’un, se répétait-il, et maintenant qu’il se trouvait à deux heures de Prague, il sentait monter en lui une vive anxiété. » 
Une échappée belle de Paris à Prague, d’un studio de radio à des ruelles hostiles, d’un cachot glacé à une académie de billard, d’une école de bonnes sœurs aux bureaux obscurs de la République.
Chacun des Pelletier, à son heure, devra choisir entre son intérêt et son devoir, et pour certains entre la raison du cœur et  la raison d’État. Un dilemme parfois déchirant, sauf pour le chat Joseph, qui lui a choisi depuis longtemps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman.

 

 

Avis :

Après le Grand Monde et Le silence et la colère, Pierre Lemaitre poursuit sa tétralogie consacrée aux Trente Glorieuses avec un volet encore une fois malicieusement au carrefour des genres littéraires, puisqu’à la saga familiale et à la fresque sociale, il vient ajouter les ingrédients du roman d’espionnage pour évoquer le tournant des années 1960. L’on retrouve donc la famille Pelletier sur fond de guerre froide, de menace nucléaire, mais aussi d’une prospérité si bien convaincue de ses rêves de progrès qu’elle ignorera encore longtemps les vilaines graines, qu’à grands coups d’insecticides ou de violences sexuelles sur mineurs, elle est en train de semer pour notre monde contemporain.

Peu importe que l’on ait lu ou pas les tomes précédents, l’on se (re)familiarise très vite et avec plaisir avec les personnages de ce feuilleton à la mécanique bien huilée. Rentré en France après avoir vendu sa savonnerie beyrouthine, Louis, le patriarche des Pelletier, voit sa santé décliner et ses descendants prendre des chemins qui le laissent parfois perplexe. Ses fils ont pour leur part atteint la maturité, même si, mal marié avec l’épouvantable Geneviève, Jean l’entrepreneur reste secrètement la proie de ses frustrations et de ses démons criminels.

Ses tribulations d’éternel loser n’ont toutefois rien à envier à celles de son frère nettement plus affirmé. Toujours journaliste pour un quotidien, François doit affronter pour sa part le muselage des médias depuis qu’il a contribué à créer le premier magazine d’information à la télévision française. Amené à se rendre à Prague pour un reportage, une nouvelle salve de dilemmes moraux l’assaille lorsqu’il se retrouve activement impliqué dans une opération de contre-espionnage.

Mais, tout à ses préoccupations, cette génération passe totalement à côté de celles de ses enfants, en tête desquels la petite Colette qu’entre son désespoir pour ses ruches ravagées par les insecticides de l’agriculteur voisin et le secret dévastateur qu’elle n’a d’autre possibilité que de cadenasser au plus profond d’elle-même, l’on pressent déjà future championne de l’écologie et des droits des femmes dans le prochain tome.

Avec son titre ironique et sa radiographie de la société des Trente Glorieuse à la lumière de notre époque, cet épisode plein d’action de la saga Pelletier réussit une nouvelle fois à combiner le divertissement accessible à tous avec le roman social et politique, ici finement annonciateur des catastrophes qui nous concernent aujourd’hui. Tout à son plaisir, le lecteur acceptera bien volontiers la démarche, complice des « deux ou trois circonstances invraisemblables [maintenues] par respect pour la vérité » et annoncées en exergue par cette citation de Victor Hugo. (4/5)

 

 

Citations :

L’époque se faisait fébrile. L’angoisse nucléaire se dirigeait vers son apogée. La doctrine de la dissuasion s’accompagnait d’un surarmement nucléaire auquel les populations assistaient avec anxiété. On attendait des espions des deux camps des informations sur les capacités de l’adversaire, les défenses antimissiles, les sites de production d’armes, le Journal du soir, pour ne parler que de lui, publiait des articles du type : « Comment se protéger en cas d’attaque atomique », voire : « La peur de l’apocalypse nucléaire hante les familles françaises », il y avait beaucoup de travail dans les services de renseignement internationaux.


— Non, Arthur, cette fois, je ne vais pas t’écouter. Pendant des mois nous avons joué le jeu sans en discuter les règles. On ne s’autorise pas, à la télévision, le dixième de ce qu’on pratique tous les jours au Journal. Or, notre position est forte, notre émission est attendue et regardée, le ministère ne pourra pas la supprimer sans s’expliquer…
— Il ne supprimera rien, dit Baron, nous serons simplement remplacés.
— Tu penses ? Arthur Denissov, le directeur du plus grand quotidien national, sera purement et simplement remplacé ? Tu plaisantes ?
— Ça n’est pas comme ça que les choses se passent, dit Denissov.
Ce fut une révélation pour François.
— Tu as raison ! Le gouvernement n’a même pas besoin de nous demander de retirer ce qui le dérange, nous le faisons de nous-mêmes ! Parce que nous sommes d’accord ! Nous pensons que notre mission n’est pas seulement d’informer mais d’informer sans désagrément pour ceux qui nous autorisent à le faire.


 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

vendredi 4 octobre 2024

[Arfi, Fabrice] La troisième vie

 



 

J'ai aimé

 

Titre : La troisième vie

Auteur : Fabrice ARFI

Parution : 2024 (Seuil)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En septembre 1969, Vincenzo Benedetto, un dessinateur industriel roumain, franchit le rideau de fer pour rejoindre la France, qu’il ne quittera plus. A-t-il fui la Roumanie pour retrouver sa famille installée à Villeurbanne ? Est-il un agent secret à la solde de la Securitate ?

Dans ce récit haletant, à la croisée du roman d’espionnage, du suspense politique et de la chronique familiale, Fabrice Arfi court après les fantômes d’un homme et tente de percer le secret d’une vie où tout s’invente. Même la vérité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Fabrice Arfi est co-responsable des enquêtes à Mediapart. Il est à l’origine de nombreuses révélations dans les affaires Karachi, Bettencourt et Cahuzac. Il a aussi dévoilé l’affaire des financements libyens de Nicolas Sarkozy. Au Seuil, il a déjà publié, en 2018, D’argent et de sang, adapté en série par le réalisateur Xavier Giannoli.

 

 

Avis :

Journaliste d’investigation à l’origine de nombreuses révélations dans plusieurs affaires retentissantes, Fabrice Arfi publie aujourd’hui le résultat de plus de quinze ans d’une enquête qui nous replonge dans les arcanes de l’espionnage en pleine Guerre Froide.

En 1968, alors que depuis un demi-siècle on l’avait porté disparu sur le terrible front d’Isonzo – le Verdun italien – lors de la première guerre mondiale, quelle n’est pas la stupéfaction de sa famille, désormais établie en région lyonnaise, d’apprendre que le soldat Vincenzo avait en réalité réussi à gagner la Roumanie et que, bien vivant, il y est devenu dessinateur industriel. Le rideau de fer les sépare, qu’à cela ne tienne, les efforts des siens ont tôt fait de soulever des montagnes, et voilà notre homme qui, en 1969, quitte définitivement la Roumanie de Ceaușescu pour une nouvelle vie à Villeurbanne. Une vie tranquille et sans histoire, quoique…

Menant l’enquête en recroisant les sources, dont certaines touchant au plus près des services secrets français et étrangers, Fabrice Arfi ne manque pas d’arguments, à défaut de preuves, pour convaincre des très probables activités sous couverture de cet homme si miraculeusement réapparu. Mais quelles informations, provenant de quelles sources, aurait-il bien pu servir à véhiculer jusqu’aux oreilles de la Securitate ? Là encore, pas de preuves, mais un faisceau d’indices gros comme le bras pointant vers une personnalité au centre de nombreuses affaires et polémiques - passé vichyste et accusations d’espionnage - : Charles Hernu, ministre de la Défense sous François Mitterrand.

Si, aussi longue et minutieuse soit son enquête, Fabrice Arfi ne s’en casse pas moins les dents sur l’absence de preuves définitives, ce livre documenté et convaincant laisse au final assez peu de place au doute dans l'esprit du lecteur. Pas toujours absolument passionnante lorsqu’il s’agit des méandres intriqués du monde des services de renseignement, cette histoire un peu ancienne entre étrangement en résonance avec l’actualité et la famille si « normale » d’espions russes récemment libérés par la Slovénie dans le cadre d’un échange.

Un livre sérieux, bien informé et étayé, qui se lit presque comme un roman dans sa première partie centrée sur la légende de son personnage central, pour se faire ensuite un peu plus aride pour les non passionnés d’espionnage. (3,5/5)

 

 

Citation :

Tout le monde a trois vies : une vie publique, une vie privée et une vie secrète. (Gabriel Garcia Marquez)


 

samedi 2 mars 2024

[Péan, Grégor] Le ciel t'attend

 

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le ciel t'attend

Auteur : Grégor PEAN

Parution : 2024 (Robert Laffont)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

12 avril 1961, URSS. Pour la première fois, un homme a volé dans l’espace. Pourtant, rien ne prédestinait le jeune Youri Gagarine à un tel exploit. Quelques années auparavant, Khrouchtchev, aidé d’une ex-espionne et d’un ingénieur des fusées, s’est lancé dans la course aux étoiles. La bouille joviale du cosmonaute devient dès lors plus convaincante que n’importe quelle propagande communiste. Mais à quel prix ? Derrière les sourires et la gloire, un homme se débat pour rester lui-même…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Écrivain, Grégor Péan a notamment publié La Seconde Vie d’Eva Braun (Robert Laffont, 2022 ; prix des Lecteurs de la ville de Brive 2022, prix Griffe noire 2022 du meilleur roman français).

 

 

Avis :

Fils du grand journaliste d’investigation Pierre Péan, Grégor Péan a longtemps publié ses livres sous le pseudo Jean Grégor. Ce n’est que depuis le décès paternel, et donc pour la seconde fois, qu’il signe ses ouvrages de son nom véritable. Ce chef de piste dans l’aviation s’est tant intéressé à l’improbable destin du cosmonaute Youri Gagarine qu’il nous en propose une biographie romancée, en tout point fascinante.

En effet, quelle incroyable destinée que celle de ce fils de modestes paysans du centre de l’Union Soviétique. Pilote amateur, il abandonne sa formation de technicien du machinisme agricole pour intégrer une école de pilotage militaire, puis, son diplôme de pilote de chasse en poche, se retrouve affecté à une base aérienne dans la région de Mourmansk, au nord du cercle Arctique. Il y mène une vie rude avec sa jeune épouse, lorsqu’il est sélectionné pour un « entraînement spécial » dont il ignore encore qu’il fera de lui, « venu d’un village sans eau courante, né en quelque sorte au Moyen Âge », le premier être humain à effectuer un vol spatial. On est alors en 1961. Cet homme venu de rien se retrouve propulsé au rang de demi-dieu, héros d’une nation soudain galvanisée par un exploit qui, en pleine guerre froide, vient sévèrement humilier les Américains.

Au-delà du destin individuel de Gagarine, c’est toute l’histoire de la conquête spatiale soviétique au tournant des années 1960 qui se profile dans ces pages : pas seulement la prouesse technologique incarnée par l’ingénieur et fondateur du programme spatial Sergueï Korolev, mais le défi relevé par des institutions minées par les dysfonctionnements, la paranoïa et la corruption. « Dans la tête de Staline, être le meilleur, être une référence, c’était ramener la couverture à soi, s’éloigner de l’idée même du communisme. » Aux côtés du seul personnage fictif du roman, Marina Socovna, une bureaucrate devenue la conseillère de Khrouchtchev sur ce projet, l’on assiste alors aux manœuvres politiques, entre processus de déstalinisation et réformes intérieures, entreprises par « Nikita » : « sans ce miracle du premier homme dans l’espace, le communisme aurait pu mourir de désespoir. Avec ce petit gars, ils ont compris que toutes les pertes, toute cette tristesse ont été dépassées. Le communisme vient d’en reprendre pour trente ans ! »  

Mais comment peut-on garder les pieds sur terre après un tel exploit ? Surtout lorsque la propagande, loin des vôtres et du métier qui vous tient à coeur, vous réduit à la fonction de marionnette enrôlée dans une tournée sans fin de représentation publique ? « Lorsqu’on ne se prépare plus à être le meilleur », « on se sent redevenir banal, et cette banalité a un goût de médiocrité. » Pour Gagarine, la suite de l’histoire aura le goût de l’alcool et des femmes, avant de s’achever tragiquement dans le crash demeuré mystérieux d’un MIG-15. « L’ouvrier communiste ne pouvait pas avoir pour modèle un trublion alcoolique, amateur de voitures de sport. » De la grandeur à la décadence, sa mort à trente-quatre ans a fait l’objet des rumeurs les plus folles.

Entre intimité d’un homme au destin hors du commun et immersion historique en pleine conquête spatiale lors de la guerre froide, ce roman dont la fluidité d’écriture fait oublier le travail de documentation qui la sous-tend s’avère une lecture aussi vivante que passionnante. Il ne faisait décidément pas bon se faire remarquer en période soviétique ! (4/5)


 

Citations :

Le rassemblement d’aujourd’hui va donner lieu à un film diffusé dans tous les cinémas de Smolensk à Vladivostok, en passant par Volgograd et Samara. Pour une fois, la convocation de la population ne sera pas synonyme de disparition dans un camp. Au Kazakhstan, en Sibérie, en Moldavie, dans toutes les républiques socialistes soviétiques, des gens tous différents communient autour d’une seule et belle idée : un Russe a volé dans l’espace à bord d’une fusée. Et au-delà du message politique – à savoir : seul un Soviétique est capable de réaliser cet exploit, seul le communisme peut guider l’homme vers le progrès –, beaucoup y voient enfin un peu d’espoir, la justification des sacrifices consentis. Le père déporté, le frère torturé, tout prend soudain un sens. Finalement, ces pertes n’étaient pas vaines.
 

Si l’on se penche sur son cas, puisque c’est lui qui va servir de toile de fond à l’une des plus grandes aventures spatiales du XXe siècle, on peut être fasciné par son ascension. Par la manière dont, avec son petit sourire de tonton Arsène, il a réussi à flouer son monde et à passer pour un brave gars. Il fait moins peur que Staline, c’est là sa grande qualité. Pourtant, Khrouchtchev a servi son maître fidèlement pendant des années, lui apportant les têtes de ses amis ou de ses collègues sur un plateau.
 

Devant la foule à côté du cosmonaute, Khrouchtchev sourit parce que le phénomène Gagarine vient à point nommé. L’événement cloue le bec de ceux qui veulent sa peau, ceux qui agitent la main à côté de lui. Quelle aubaine pour Khrouchtchev ! Il va pouvoir souffler. Toute idée de renversement est soudain mise entre parenthèses. Alors oui, il peut embrasser Gagarine sur la bouche. Il peut lui taper sur l’épaule. Il se lâche complètement en ce grand jour.
 

Staline croyait sincèrement en la corruption de tous les êtres humains, car, selon lui, le fait d’avoir une situation enviable, et d’en profiter, finissait par rendre toute personne mauvaise, individualiste. Ce qui nuisait à la bonne tenue d’un État collectiviste. C’est seulement par ce prisme que l’on peut comprendre les purges, et cette décision qui nous paraît folle aujourd’hui : éliminer les meilleurs généraux, les meilleurs spécialistes dans chaque domaine de compétence. Dans la tête de Staline, être le meilleur, être une référence, c’était ramener la couverture à soi, s’éloigner de l’idée même du communisme. Pas bon.
 

Youra, pour ceux qui ne le savent pas, c’est le diminutif affectueux de Youri. Et Youri, c’est celui qui dans vingt ans deviendra le premier individu de l’histoire de l’humanité à voler en orbite jusqu’à une altitude de trois cent quatre-vingts kilomètres. Pour l’instant, l’enfant circule le plus souvent en carriole tirée par un gros cheval maladroit. La famille s’éclaire à la lampe à pétrole, va chercher l’eau au puits. Les routes ne sont pas goudronnées, et à la mi-saison c’est compliqué de ne pas perdre un sabot dans la boue.
 
 
Concrètement, les USA ont récupéré Wernher von Braun, le créateur du V2, cette fameuse rocket dont Hitler a rêvé jusqu’au bout. Si, juste avant de se suicider, le dictateur avait pu envoyer une tête nucléaire sur Londres, Moscou ou Washington, il n’aurait pas hésité une seconde. On sait à quel point la vie humaine était moins importante que l’idéal de société conçu par son esprit malade. Tout s’est joué à un cheveu. Les fusées soviétiques et américaines qui propulseront plus tard des hommes en orbite – Gagarine compris – sont nées dans le cerveau du Sturmbannführer von Braun. Le 25 juillet 1969, quand un Yankee bon teint pose le pied sur la Lune, on évite de communiquer sur le fait que ce miracle repose sur le génie d’un SS. Capturé par les Américains, le créateur du V2 a été rapatrié avec ses brevets. Il sera le maître d’œuvre des projets Mercury, Gemini et enfin Apollo. C’est une chance pour tous que le génie d’un homme ait servi à l’exploration de l’univers, plutôt qu’à un massacre sans nom.


C’est à la suite d’un de ses déjeuners mensuels avec sa conseillère occulte que Nikita autorisa l’envoi de la boule dans les airs. Très honnêtement, Nikita n’y croyait pas une seconde. Il pensa même que c’était du grand n’importe quoi. Pourtant, l’envoi du premier satellite par l’homme fut un des événements majeurs du XXe siècle. Nikita Khrouchtchev avait appuyé sur le bouton presque par inadvertance, et il en découlerait un feu d’artifice de fierté nationale qui durerait des années. Spoutnik fut le déclenchement de tout, la naissance de Jésus-Christ de la conquête spatiale. Avant, ce n’étaient que missiles qui explosent et tentatives avortées. Après Spoutnik, le politburo accepta de consacrer le lanceur balistique R7 à des fins civiles. On parla alors de fusée. Comme par magie, cet appareil prévu pour la guerre bascula dans une catégorie nettement plus noble.


Si Khrouchtchev avait voulu en mettre plein les yeux aux Américains, il n’aurait pu mieux s’y prendre. Les Russes étaient les premiers, c’était indiscutable. Wernher von Braun n’en menait pas large. Sur les chaînes de télévision, on enchaînait les interviews de citoyens apeurés. Les passants levaient la tête vers le ciel avec un air inquiet. Le petit satellite – dont le diamètre était de cinquante-huit centimètres – n’aurait pourtant pas fait de mal à une mouche. Mais l’idée qu’il planât au-dessus de ces gens si sûrs d’eux était humiliante. On s’imaginait un tas de choses, le contexte de la guerre froide n’arrangeait rien. Les Américains se sentaient espionnés, menacés. Ils en voulaient à leurs dirigeants. Eux qui pensaient être les meilleurs et qui se payaient la tête des Russes ! Ils durent ravaler leur fierté. C’était une blessure, qu’il faudrait panser.


Après la satellisation du Spoutnik, Sergueï Pavlovitch Korolev se sentit pousser des ailes. Il reçut des coups de téléphone de ministres qui l’avaient snobé jusque-là. Tout le monde lui mangea dans la main. L’opinion publique – si tant est que ce concept puisse exister dans l’URSS post-stalinienne – avait les yeux rivés sur le prochain défi spatial. Débordés par leur succès, et alors qu’en termes de qualité de vie, ils étaient encore des paysans sans l’eau courante, les Russes se virent propulsés en tête du hit-parade du moral à toute épreuve. On leur avait annoncé qu’ils étaient les plus avancés, technologiquement parlant. L’exploit du Spoutnik avait libéré les imaginations, ce fut palpable dans les fictions, les journaux officiels, et même à la radio. Tous les rêves étaient permis. 


Savoir si un homme pouvait endurer « tout ça » était en effet la question à laquelle Korolev s’attelait comme jamais. La capacité technique, Korolev l’avait avec la fusée R7 qui avait propulsé Spoutnik. Le grand enjeu des missions à venir consisterait à faire des tests, des tests, et encore des tests pour comprendre comment il était possible qu’un homme survive à toutes les secousses et autres vibrations redoutées par Korolev.


Il voyait se dessiner le profil de celui qui s’installerait bientôt dans sa fusée. Il le sentait rôder, il en éprouvait une sorte de mélancolie : n’était-ce pas dément de vouloir asseoir un homme sur des milliers de litres de propergol, prêts à s’enflammer, pour obtenir une déflagration équivalant à l’explosion de cinq tonnes de TNT ? De quoi parlait-on, au juste ? Ne cherchait-on pas un homme doué de toutes les qualités du monde pour mieux l’exposer à la mort ? C’était l’ultime paradoxe de cette quête. Parfois, Korolev se demandait s’il ne fallait pas faire voler un prisonnier, un condamné à mort, lequel en cas de succès de l’opération se rachèterait, et ainsi rachèterait l’humanité. 


La course à l’espace comportait ce double enjeu, que le président américain JFK résumerait dans son discours à l’université de Houston en septembre 1962 : « Je crois que cette nation devrait se donner comme objectif, avant que cette décennie ne se termine, d’envoyer un homme sur la Lune, et de le ramener sain et sauf sur Terre. »


Gagarine accueillit la nouvelle en se levant et en regardant droit devant lui. Il était sonné. Avoir ainsi été nommé, c’était la forte probabilité d’être classé parmi les plus grands explorateurs du monde, à l’instar de Christophe Colomb. On pouvait compter ces derniers sur les doigts d’une main.


En faisant son bilan anticipé, Khrouchtchev adopta un ton assez nostalgique, ce qui lui allait mal. Peut-être avait-il l’impression d’être au sommet de son mandat. Il savait que le pouvoir n’était pas éternel. Et qu’après l’ascension, le temps de la descente allait bientôt sonner.
« Vous savez, Marina, la fin de Staline et l’exploit effectué par Youri Gagarine seront liés à jamais. Je crois que, sans ce miracle du premier homme dans l’espace, le communisme aurait pu mourir de désespoir. Avec ce petit gars, ils ont compris que toutes les pertes, toute cette tristesse ont été dépassées. Le communisme vient d’en reprendre pour trente ans ! »
On était en 1961. Nikita voyait juste.


D’autant que Youri Gagarine croyait avec sincérité en la supériorité du communisme sur les autres systèmes. Certes, il avait subi la propagande pendant ses études, ce rabâchage à coups d’histoires de Lénine, de la révolution, et de caricature du peuple américain. Mais, à titre personnel, il voyait bien que le système l’avait plus que promu. Venu d’un village sans eau courante, né en quelque sorte au Moyen Âge, il était entré dans la machine la plus sophistiquée du monde. Dans ce système, un gosse de paysan n’avait-il pas fait des études tout à fait honorables de métallo-fondeur ? Puis de pilote d’avion, avant d’être recruté pour un programme très spécial ? Youri se souvenait avec acuité des mots de son instructeur : « Aux États-Unis, seuls les fils de pilotes deviennent pilotes. Ici, tout le monde a droit à sa chance. »


Depuis le discours de JFK, les Américains communiquaient sur la Lune avec frénésie. Frustrés d’avoir été dépassés à toutes les étapes – premier homme, premier chien, première femme, jusqu’à la première sortie extravéhiculaire effectuée par Leonov en 1965 –, ils voulaient décrocher la timbale. Le peuple entier avait vécu humiliation sur humiliation avec le plan spatial soviétique : la conquête de la Lune était devenue une question cruciale.


Un peu comme un baby blues, ceux qui ont préparé des épreuves pendant des années se sentent désorientés quand celles-ci sont passées ou déprogrammées. Le mental, le corps ont tendu vers un même objectif, et la disparition de ce dernier laisse la personne hagarde. Comment se comporter lorsqu’on ne se prépare plus à être le meilleur ? On se sent redevenir banal, et cette banalité a un goût de médiocrité. Ceux qui ont une vie ordinaire ne connaîtront jamais ce sentiment. Mais les cosmonautes n’ont pas une vie ordinaire, on l’aura compris. Ils côtoient les extrêmes, la peur ou la joie ultime.


Certains prétendirent qu’on avait acté de le supprimer en haut lieu. Réduit au rang de has been, de casse-cou porté sur la vodka et les femmes, il avait fini par devenir gênant. Grand étendard du communisme et de l’URSS pendant des années, son image s’était ternie. L’ouvrier communiste ne pouvait pas avoir pour modèle un trublion alcoolique, amateur de voitures de sport.


 

jeudi 1 février 2024

[Devillers, Sonia] Les exportés

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les exportés

Auteur : Sonia DEVILLERS

Parution : 2022 (Flammarion)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ma famille maternelle a quitté la Roumanie communiste en 1961. On pourrait la dire « immigrée » ou « réfugiée ». Mais ce serait ignorer la vérité sur son départ d’un pays dont nul n’était censé pouvoir s’échapper. Ma mère, ma tante, mes grands-parents et mon arrière-grand-mère ont été « exportés ». Tels des marchandises, ils ont été évalués, monnayés, vendus à l’étranger.
Comment, en plein cœur de l’Europe, des êtres humains ont-ils pu faire l’objet d’un tel trafic ? Les archives des services secrets roumains révèlent l’innommable : la situation de ceux que le régime communiste ne nommait pas et que, dans ma famille, on ne nommait plus, les juifs.
Moi qui suis née en France, j’ai voulu retourner de l’autre côté du rideau de fer. Comprendre qui nous étions, reconstituer les souvenirs d’une dynastie prestigieuse, la féroce déchéance de membres influents du Parti, le rôle d’un obscur passeur, les brûlures d’un exil forcé. Combler les blancs laissés par mes grands-parents et par un pays tout entier face à son passé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sonia Devillers est journaliste. Elle est spécialisée dans la culture l’économie et les médias. Sur France Inter elle présente les émissions quotidiennes L’Edito M et L’Instant M. Les exportés (Flammarion, 2022) est son premier livre.

 

Avis :

Alors que le régime communiste verrouillait hermétiquement les frontières, les grands-parents de Sonia Devillers quittèrent la Roumanie en 1961. Ces juifs de l’intelligentsia roumaine arrivèrent les mains vides à Paris et n’évoquèrent jamais de leur passé que leurs meilleurs souvenirs. Pourtant, la Roumanie fut, aux côtés des nazis, l’un des pays les plus zélés de la Shoah. Pourtant, quinze ans après la fin de la guerre, ils durent tout quitter et repartir de zéro dans l’exil. Intriguée par les blancs de son histoire familiale, l’auteur s’est lancée dans sa reconstitution, exhumant avec stupéfaction l’effarant et infamant trafic d’humains auquel, dans le plus grand secret, la Roumanie se livra de 1958 à 1989.

Ce n’est que depuis quelques années, avec l’ouverture progressive des archives de la Securitate, le Département de la Sécurité de l’État roumain, que le secret le mieux gardé du monde communiste commence à filtrer : pendant trente ans, des juifs furent troqués au prix fort contre du bétail - des porcs reproducteurs principalement - et du matériel agricole, nécessaires au sauvetage d’une agriculture rendue exsangue par la collectivisation. Les livres de comptes précisément tenus témoignent des transactions dont Nicolae Ceausescu se félicita en ces termes : « Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation ». Plus discret pour la vitrine communiste qu’une vente rémunérée directement en devises, l’échange d’humains contre des bestiaux et des équipements s’effectuait sous l’égide d’un passeur, Henry Jacober, un juif slovaque devenu homme d’affaires à Londres, et qui, bien loin d’un nouvel Oskar Schindler sauveur de juifs victimes du communisme roumain, s’en enrichit grassement, surtout lorsque Israël conclut les plus gros deals pour se peupler.

Ainsi, après avoir échappé de justesse à la Shoah dont le récit rappelle les pires moments en Roumanie, tellement oblitérés par le régime communiste que l’Histoire n’a principalement retenu que les neufs derniers mois de la guerre passés aux côtés des Alliés, les grands-parents de l’auteur, appliqués à se fondre parmi l’élite et les citoyens modèles de leur pays, finirent quand même par tout perdre, menacés et spoliés avant de servir de monnaie d’échange, expulsés quand le rideau de fer interdisait normalement de partir.

Entre récit intime et enquête journalistique, la narration de cet exil qui ne ressemble à aucun autre dévoile salutairement une ignominie restée cachée, qui vient honteusement s’ajouter, après la Shoah, à l’infinie tragédie des persécutions infligées aux juifs. Une histoire aussi douloureuse qu’inconcevable… (4/5)

 

 

Citations : 

Dans les années 1980, parut en France un livre qui avait fait grand bruit à sa sortie aux États-Unis : les confessions d’un général deux étoiles, tête pensante de la Securitate, la police politique roumaine sous l’ère communiste. Le militaire détaillait l’extravagante dérive du régime. Et, entre autres folies, racontait comment la Roumanie vendait ses juifs depuis des décennies. Elle avait commencé par les troquer contre du bétail, des veaux, des vaches, des poulets, des moutons et, surtout, des cochons. Elle avait fini par les facturer en dollars, au point que Nicolae Ceauşescu, dictateur roumain, dirait un jour : « Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation. »
 

Puis le Mur est tombé, le bloc communiste et ses polices secrètes ont été démantelés. Peu à peu, les archives se sont ouvertes. Certains dossiers du renseignement extérieur roumain ont mis vingt-cinq ans à être déclassifiés. Un historien, Radu Ioanid, s’est alors plongé dans la mémoire administrative du régime. Il en a exhumé des livres de comptes, des bons de commande, des inventaires. Tout, de ce grand commerce de juifs, s’y trouvait minutieusement consigné. Des listes sont ainsi apparues au grand jour. On a découvert qui avait été vendu et pour combien. La valeur de chaque ressortissant juif était établie par écrit, convertie en animaux d’élevage d’abord, en billets verts ensuite.
 

La Roumanie sortit triomphante de la Première Guerre mondiale. Elle fut choyée par le traité de Versailles qui, en 1919, annexa au Vieux Royaume plusieurs grandes régions frontalières. Cette expansion territoriale phénoménale décupla la fierté nationale. Elle posait pourtant les bases de la déflagration à venir. Les nouveaux territoires étaient peuplés d’immenses communautés juives. Ainsi, la population juive doubla-t-elle en Roumanie du jour au lendemain pour devenir, avec près de sept cent cinquante mille âmes, la troisième communauté d’Europe. Voilà qui allait revigorer une vieille psychose populaire et nourrir les prémices d’un antisémitisme politique.
 

Il passait pour avoir traversé les villages miséreux du Vieux Royaume juché sur un cheval blanc, lui-même habillé de blanc comme les paysans, portant le gilet brodé traditionnel, sa foi en bandoulière et préférant les paroles du Christ à de longs discours. Il était né catholique dans des provinces autrefois germaniques, il se fit orthodoxe et roumanisa son nom. Codreanu signifie « qui vient de la forêt ». Il sentit monter en lui les forces telluriques de la Roumanie profonde. Il défendrait cette terre contre les élites qui l’affamaient, les étrangers qui la menaçaient, les juifs qui la rongeaient. Il chasserait le peuple déicide avec lequel pactisait ce roi impuissant et corrompu. Sa majesté Carol II avait osé répudier la reine pour une maîtresse juive que les Roumains vomissaient. L’entourage du Palais ne s’enrichissait pas, il se goinfrait. Corneliu Codreanu pesait chacun de ses mots. Jamais on n’avait vu tribun plus silencieux, plus mystique, plus dangereux. Physiquement, le jeune homme n’avait rien d’un Benito Mussolini ou d’un Adolf Hitler. Il frappait par sa beauté. Sa tranquille impénétrabilité magnétisait les foules. (…)
Il fonda la Légion de l’archange Michel en 1927. Une foule d’hommes, souvent très jeunes, défilèrent bientôt dans les rues de Bucarest, rangés en faisceau, vêtus de chemise verte, prêtant allégeance à l’Église, jurant la mort du parlementarisme et réclamant que les juifs soient traqués dans les moindres recoins du pays. La Légion devint un mouvement politique de masse et se rebaptisa « la Garde de fer ».
 
 
En décembre 1937, l’écrivain [Mihail Sebstian] consigne, effaré, le résultat des élections législatives en Roumanie. La percée des fascistes se révèle spectaculaire. Sebastian la compare à celle des nazis allemands. Le roi de Roumanie réagit. Pour couper l’herbe sous le pied des légionnaires, il nomma un gouvernement ultranationaliste et conservateur. Celui-ci s’empressa d’adopter des lois antisémites calquées directement sur celles de Nuremberg. Un grand nombre de citoyens juifs perdirent d’emblée la nationalité roumaine. On purgea l’administration, l’encadrement industriel et l’enseignement des « non-Roumains de souche ». La Roumanie bascula. Sebastian relève que, pour la première fois, le vocabulaire de la presse d’extrême droite migre dans les discours officiels : « youpin, juiverie, domination de Judas et ainsi de suite ». 


Le dramaturge Eugène Ionesco se ferait dépêcher comme conseiller culturel à Vichy, où la Roumanie fasciste était diplomatiquement représentée auprès du maréchal Pétain. Quant au philosophe Emil Cioran et au grand historien des religions, Mircea Eliade, ils ne cachaient rien de leur admiration pour Hitler ni de leur haine féroce des juifs. Eliade assistait à l’université le théoricien du mouvement légionnaire. Les cours du grand homme passaient pour si brillants que même Mihail Sebastian, juif, s’y précipitait. Il finit toutefois par renoncer face à un antisémitisme aussi viscéral.


Le 17 décembre 1941, sous le régime de la terreur, Mihail Sebastian relève : « Quelque part dans une île d’ombre et de soleil, en pleine paix, en pleine sécurité, en plein bonheur, il me serait indifférent d’être juif. Mais ici, maintenant, je ne peux pas être autre chose. Et je pense que je ne veux pas l’être. »


La Roumanie fut le premier bras armé des nazis, à l’Est, et leur alliée la plus zélée. « Aucun pays, Allemagne exceptée, ne participa aussi massivement au meurtre des juifs […] La façon dont les Roumains menaient leurs opérations [de tuerie] évoque des scènes dont on ne trouve aucun équivalent dans l’Europe de l’Axe », insiste Raul Hilberg dans La Destruction des juifs d’Europe.


C’est ainsi que plus de treize mille juifs – hommes, femmes et enfants – furent assassinés en moins d’une semaine à Iasi. Point de nazis, ici. De ce carnage à grande échelle, les Roumains se chargèrent seuls : les juifs de la ville furent raflés, torturés, détroussés, abattus par familles entières sur les trottoirs ou fusillés en masse dans l’immense cour de la préfecture. Ceux qui en réchappèrent furent enfermés dans deux trains de marchandises dont les wagons ne laissaient passer ni l’air ni la lumière, sous un soleil de plomb, plusieurs jours durant. De ces tombeaux roulants, on ressortit entre cinq et six mille corps. L’idée des trains de la mort, encore une innovation roumaine… Hitler félicitera son allié, le maréchal Antonescu. 


Des atrocités commises au vu et au su de tous, avec le concours de tous. Cinq cents kilomètres séparent la Transnistrie de la capitale, mais des choses se savaient à Bucarest. Les juifs, rackettés, humiliés et terrorisés, vivaient dans l’angoisse que vienne leur heure. « Il y a eu encore une rafle de familles juives, cette nuit, dans divers quartiers. On ne sait combien, ni pourquoi. Mais, dorénavant, aucun de nous ne peut être sûr, le soir en se couchant, de se réveiller le matin chez lui, dans son lit », relate Mihail Sebastian dans son journal, en 1942. « Le malheur, c’est que personne n’y est pour rien. Tout le monde désapprouve, tout le monde est indigné, mais chacun n’en est pas moins un rouage de cette immense usine antisémite qu’est l’État roumain, avec ses bureaux, ses autorités, sa presse, ses institutions, les lois, ses procédés… Quant à la foule, elle exulte. Le sang juif, l’humiliation des juifs, voilà des amusements publics par excellence. »


En septembre 1942, le camp de Belzec était en mesure d’exterminer un arrivage journalier de deux mille Roumains en trois heures. Purification ethnique, accélération de la cadence. À Bucarest, le maréchal Antonescu valida la déportation de « la population juive tout entière ». L’historien Jean Ancel a exhumé chaque étape de ce projet préparé en silence par l’administration roumaine et que la presse allemande relatait en temps réel.  
L’opération fut interrompue au mois d’octobre, non pas pour épargner les juifs de Roumanie mais pour les utiliser comme monnaie d’échange. Le maréchal Antonescu attendait d’Adolf Hitler qu’il « rende » à la Roumanie la Transylvanie du Nord et qu’il reconnaisse les sacrifices de l’armée roumaine aux côtés des Allemands à Stalingrad. Le chef de l’État roumain voulait des contreparties et suspendit la déportation de ses juifs à la réponse de Hitler… qui ne vint pas. Au cours de l’année 1943, une possible défaite des nazis commença à s’esquisser. Le maréchal Antonescu imagina un autre scénario. La non-déportation des juifs pourrait lui servir de sauf-conduit auprès des Alliés. Passer pour leur sauveur après avoir été leur bourreau. À Bucarest, les juifs n’eurent la vie sauve que par chance, au gré de retournements toujours plus opportunistes, soutient l’historienne Alexandra Laignel-Lavastine. La version du leader fasciste travesti en bienfaiteur resta pourtant gravée dans le marbre.


Finalement, les communistes se livrèrent à une vaste entreprise de falsification. De la guerre en Roumanie, on ne retint plus que les neuf derniers mois : un pays au service de la liberté combattant aux côtés des Soviétiques et des Alliés, dans une guerre « juste ». On minimisa l’ampleur de la Shoah et on en imputa la responsabilité tout entière aux Allemands. Et pour cause : un pays communiste n’a pas de génocide juif sur la conscience. D’ailleurs, de quels juifs parle-t-on ? Au-delà des procès, la Roumanie communiste avait proscrit le mot « juif ». L’ethnologue Andrei Osteanu constate qu’à l’époque le terme a été éradiqué des romans comme des textes de sciences sociales. Sous prétexte de prendre le contrepied de la littérature et de la presse d’avant guerre, obsédées par le péril juif, le Parti refusa de nommer les juifs pour ne pas les stigmatiser. Mais ce faisant, il finit par les effacer. Et Andrei Osteanu de rappeler qu’en régime totalitaire, « si on n’en parle pas, c’est que ça n’existe pas ».


Le mois d’août se passait en bains de boue le matin et en jeux de plage l’après-midi sous un soleil dardant. Les albums de famille fourmillent d’ombrelles, de fichus, de pelles et de seaux. Ces photos jaunies laisseraient penser à des vacances normales, si le hors-champ n’avait raconté une tout autre histoire. Dès que la lumière commençait à décliner, deux cavaliers longeaient cérémonieusement le rivage. Ils traînaient derrière eux une large herse griffant le sable de ses dents. Les sillons ainsi tracés devaient rappeler à tous les vacanciers que la mer constituait une frontière. Gare à celui qui poserait un pied et laisserait son empreinte sur la zone délimitée le soir venu. Gare à celui qui oserait ainsi s’approcher de l’eau. Les garde-côtes craignaient une évasion par radeau. La Roumanie, prison à ciel ouvert.


Puisque Lucia Filderman et tous les autres « sionistes » en germe agglutinés aux grilles de l’ambassade d’Israël voulaient migrer, qu’ils migrent ! Mais au moins que la Roumanie en tire profit. À la fin des années 1950, le pays était exsangue. Il payait cher son passé fasciste, ses années à combattre aux côtés de Hitler. Son ralliement au camp vainqueur était trop tardif aux yeux de la communauté internationale pour que la Roumanie fût exonérée de dommages de guerre. Il lui fallait verser une somme vertigineuse à l’Union soviétique, trois cents millions de dollars. Par ailleurs, la collectivisation de l’économie roumaine menée en cadence par les communistes virait au naufrage, à la quasi-faillite. C’était particulièrement vrai en matière d’agriculture. L’État avait pris le contrôle des terres et des bêtes, obligeant chaque ferme à mettre en commun ses biens et ses ressources. S’ensuivirent des drames humains indescriptibles et, aussi, des pénuries comme on n’en avait jamais vu dans le pays. La Roumanie, terre d’agriculture et d’élevage, devait intensifier ses rendements coûte que coûte, ses besoins étaient exorbitants. La propagande d’État exaltait les paysans, héros d’une terre qui rompait avec les traditions pour se moderniser à marche forcée. Enfant, ma mère narguait ses parents en prétendant vouloir devenir trayeuse de vaches. La trayeuse de vache, figure glorifiée par la propagande : des bras au service de la productivité fermière ! Le pays devait nourrir plus que sa population, il visait l’exportation, afin de faire entrer les devises. Mettre la main sur de la monnaie forte devenait une obsession pour le régime. Or il ne disposait d’aucune denrée à vendre, sauf… certains de ses citoyens.


Jacober et Marcu mirent au point un système de « troc », selon le terme qu’emploie aujourd’hui l’historien Radu Ioanid, mais que nul n’aurait osé prononcer à l’époque. En clair, les uns sortaient dès l’instant où les autres entraient. Des juifs contre des porcs, des bœufs, des poules, des moutons, des dindons. Cela revenait bien sûr à mettre à prix la tête de chaque juif autorisé à franchir la frontière, à lui attribuer une valeur pécuniaire que l’on convertirait ensuite en « équivalent bétail ». Pourquoi troquer les juifs contre des animaux d’élevage ? Parce que les Roumains en avaient un besoin urgent et qu’ils rechignaient à se faire payer des juifs en monnaie sonnante et trébuchante. C’eût été trop voyant, trop risqué.


Ma famille fut échangée en 1961. Mais le troc, juifs contre cochon, débuta en Roumanie dès la fin des années 1950, soit la décennie qui suivit la Seconde Guerre mondiale, les lois raciales et la Shoah. Or voilà que les juifs, race dite par les antisémites « inférieure et impure », servaient en Roumanie de monnaie d’échange contre le porc qui leur était interdit, et ce dans l’idée d’implanter dans le pays une race de porc jugée, elle, « supérieure et pure ». L’effet de miroir est édifiant.


De cette expérience, le Parti communiste roumain tira un excellent bilan. Pas la population qui manquait de tout et ne profita guère de cette abondante production porcine puisqu’elle était réservée à l’exportation. « Au début de l’année 1965, la Roumanie s’avérait en mesure de produire cinquante mille cochons landraces par an qu’elle vendait à l’Ouest sous forme de jambon et de bacon, le tout grâce aux bons soins de Henry Jacober », résuma le général Ion Mihai Pacepa. C’était le cochon aux œufs d’or. Le régime engrangeait des devises, des sommes colossales. Cet argent était tenu au secret sur un compte auquel seul le premier secrétaire, Gheorghe Gheorghiu-Dej, avait accès. En résumé, nul ne le savait, mais depuis six ans la Roumanie vendait des juifs, importait des porcs, exportait du lard et faisait rentrer de la monnaie forte. Lucrative balance commerciale qui avait nécessité la conversion de juifs en cochons pour en tirer, au final, de l’argent, beaucoup d’argent.


Un épisode méconnu de l’histoire roumaine, exactement contemporain du « troc » des juifs et du départ de mes grands-parents, éclaire le rapport incroyablement tordu qu’entretenait la bureaucratie communiste avec le vivant. En 1957, le vice-Premier ministre, Alexandre Moghioros, ordonna que l’on exterminât tous les chevaux de Roumanie. Une boucherie de masse planifiée et mise en œuvre par l’État. Raison invoquée : les chevaux consommaient trop d’avoine, ils privaient le bétail de nourriture. En réalité, ils enfermaient la paysannerie dans des traditions que les communistes jugeaient arriérées. (…)
Par pur délire dogmatique, on élimina ainsi entre 500 000 et 800 000 bêtes. Aucun pays au monde n’a probablement perpétré un tel massacre animal. Or c’est le même gouvernement qui décida de négocier ses juifs, dont ma famille, en échange de bétail et d’équipements mécaniques afin d’accélérer l’exploitation du cheptel national. Les ordres transitèrent par le même ministère de l’Agriculture. Et les deux processus se déroulèrent exactement à la même période : 1958-1965. Vertigineux parallélisme. On tua par centaine de milliers des bêtes inutiles ; on troqua des êtres humains contre des bêtes utiles ; on négocia sans distinction des personnes contre des machines agricoles. Ce régime avait assujetti le vivant aux impératifs du productivisme agricole. Le cheval était exterminé, le juif était commercialisé, le porc roumain avait gagné en performance : il était prêt à l’export.


Par son ampleur et sa durée, cette traite d’êtres humains demeure unique en Europe. Des juifs contre des cochons, d’abord, puis des juifs vendus à Israël, ensuite. La Roumanie étendit le principe à sa minorité allemande, que les communistes vendirent petit à petit à l’Allemagne de l’Ouest. « La cruelle vérité est que 90 % des citoyens roumains qui immigraient à l’Ouest dans les années 1970 étaient secrètement rançonnés en devises soit par Israël, soit par l’Allemagne, soit par leurs familles en Occident. Faire du commerce d’émigrés contre des devises finit par devenir l’un des principaux métiers de la Securitate et de sa direction du renseignement extérieur. Cet organe sera considéré par Ceauşescu comme sa première source de devises », conclut Radu Ioanid au terme de sa vaste recherche.


À la fin des années 1930, la Roumanie comptait 750 000 juifs. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la moitié d’entre eux furent assassinés. La commission dénombre plus de 300 000 juifs roumains et ukrainiens (la Transnistrie, mais aussi la ville d’Odessa sont devenues ukrainiennes après guerre) ayant trouvé la mort durant la Shoah, ainsi que 130 000 juifs roumains vivant en Transylvanie du Nord déportés à Auschwitz.  Si la commission pointe la difficulté de compter les morts sur des territoires qui ont changé plusieurs fois de nationalité, elle établit sans discussion la responsabilité de l’État roumain, du haut en bas de l’échelle administrative, et l’implication de sa population civile dans la destruction des juifs de Roumanie.  Au sortir de la guerre, la Roumanie ne comptait donc plus que 350 000 citoyens d’origine juive. Le régime s’empressa d’enfouir leur histoire. Il enfouit l’histoire des morts, comme il enfouit celle des vivants. Quatre décennies plus tard, lorsque Nicolae Ceauşescu fut renversé en 1989, les juifs étaient moins de 10 000 dans le pays. Ils avaient physiquement disparu. La Roumanie était bel et bien devenue un pays sans juif.


 

vendredi 22 septembre 2023

[Hoemmel, Livie] Le sacrifice du roi

 





J'ai aimé

 

Titre : Le sacrifice du roi

Auteur : Livie HOEMMEL

Parution : 2023 (Plon)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Un roman événement, qui dévoile enfin la vérité sur le grand mystère du monde des échecs. Ou comment une incroyable machination du KGB a mis fin, en pleine guerre froide, à la carrière du meilleur joueur de tous les temps, Bobby Fischer.
 
En 1972, en pleine guerre froide, un Américain de 29 ans devient champion du monde d’échecs en battant le Russe Boris Spassky, sous les yeux médusés de l’opinion mondiale. Bobby Fischer vient ainsi de mettre un terme à une suite ininterrompue de champions du monde soviétiques depuis 1948. De cette débâcle naîtra une promesse faite par les dirigeants de l’Union soviétique à la Russie tout entière : « Dans trois ans, au prochain championnat du monde, notre fier représentant écrasera l'Américain ! » 
1975, coup de tonnerre : Bobby Fischer renonce à son titre. Il abandonne sans combattre, ni donner d'explication, et disparaît de la scène médiatique. Le monde des échecs est en deuil. Pourquoi le Mozart de cet art n’a-t-il pas défendu son titre, alors qu'il se savait invincible ? Sa décision demeure un mystère. Les historiens, les philosophes, les psychiatres finiront par enterrer cette énigme de manière simpliste : Bobby aurait tout simplement perdu la raison.
Ce livre, presque 50 ans plus tard, nous dévoile enfin la vérité, en s'appuyant sur des faits réels. Mi-roman d'espionnage, mi-grand roman d’amour, ce récit explosif nous entraîne dans une épopée historique poignante, des clubs d'échecs enfumés new-yorkais aux couloirs du Kremlin. La vie du prodige est réécrite à travers une série d'anecdotes encore jamais dévoilées. Et le plus grand secret du monde des échecs résolu.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Livie Hoemmel est passionné par le monde des échecs. Avec ce pseudonyme sibyllin, l’auteur crée une mise en abîme de l’histoire, entretenant le mystère à la fois autour de sa personnalité et de la conception du Sacrifice du roi, son premier roman. Entre personnage fictif et réel, Livie Hoemmel immerge son lecteur dans une expérience littéraire à son image, complexe et fascinante.

 

 

Avis :

Discrétion ou ruse marketing, de l’auteur de ce roman l’on ne sait rien, sinon ce que le récit prétend laisser croire. Lui et le narrateur ne seraient qu’un, et sous le pseudo, anagramme de « le vieil homme », se cacherait à la fois le fils d’un espion du KGB installé à New York et l’ami de toujours du champion d’échecs américain Bobby Fischer. Célèbre pour avoir mis fin en 1972, en pleine guerre froide, à l’hégémonie soviétique qui perdurait sur le titre depuis 1948, ce génie inégalé d’un jeu alors devenu affrontement politique avait à nouveau stupéfié le monde trois ans plus tard, quand, sans explication, il s’était déclaré forfait lors de la remise en jeu de son titre. L’explication, détonante si l’on en croit les supposées révélations de cet ouvrage, le narrateur était bien placé pour la connaître. C’est incognito qu’il se décide à la révéler dans ces pages, déplaçant le mystère vers... sa propre identité cette fois. A moins que l’indice de sa maîtrise, autant de la langue que des références littéraires françaises, ne suffise à faire pencher le lecteur perspicace vers l’hypothèse de la mystification romanesque…

Empilant donc les manipulations en un échafaudage à plusieurs étages incluant le lecteur lui-même, l’auteur s’empare de faits historiques propres à frapper les imaginations, entre un joueur iconique qui « était aux échecs ce que Mozart est à la musique » –  champion des Etats-Unis à quatorze ans, grand maître à quinze ans, champion du monde à vingt-neuf ans à l’issue de ce qu’on appela le « match du siècle » –, son retrait inexpliqué alors qu’il passait pour imbattable, et le déplacement de la guerre froide à l’intérieur d’un plateau de soixante-quatre cases, pour y adjoindre la construction d’une intrigue encore plus hallucinante.

Tout part de cette affirmation des dirigeants soviétiques au lendemain de leur défaite politiquement trop symbolique contre Bobby Fischer : "Dans trois ans, au prochain championnat du monde, notre fier représentant écrasera l’Américain !" Encore leur faut-il en trouver le moyen, puisqu’en vérité aucun Russe ne se sent en mesure de le battre. Parce qu’il figerait définitivement Bobby en vainqueur mythique, le poison – tant craint par le champion qui, dans la vie réelle, ne quitta plus une petite valise emplie d’antidotes – est écarté. Et le KGB se met activement à la recherche du génie capable de trouver la solution. Il va se matérialiser sous les traits d’une femme, surdouée à tendance Asperger, qui, puisque la cible ne vit que pour les échecs, va elle aussi s’immiscer à l’intérieur des soixante-quatre cases, pour une partie convoquant – excusez du peu –  Dieu lui-même. Mais peut-être devrait-on également évoquer le Diable, tellement cette histoire est une prouesse d’ingéniosité machiavélique…

Si l’on peinera sans doute à trouver ce texte tout à fait brillant, tant rebondissements et twists, qui plus est un peu trop scolairement surchargés de références littéraires et philosophiques semblant parfois au récit comme autant d’artificielles décorations en stuc, finissent par former une accumulation presque aussi épuisante qu’abracadabrantesque, l’on restera néanmoins estomaqué par la virtuosité inventive de ce roman, bien décidé à embrouiller son lecteur en mimant ingénieusement toutes les apparences de la véracité. En somme, un monument de manipulation… (3,5/5)

 

 

Citations :

Bobby Fischer n’est pas celui qui a été choisi pour marcher sur la Lune : il est celui dont le génie l’a conduit à marcher sur l’échiquier du monde.  
 

(…) l’Autrichien Wilhelm Steinitz, ancien champion du monde qui était persuadé de pouvoir rivaliser avec Dieu. Afin de L’inciter à accepter le défi, il Lui donnait un pion de plus. Avait-il peur de gagner et de s’attirer les foudres divines ? Le Créateur était-Il mauvais perdant ? Ou Steinitz était-il si génial qu’il était obligé de laisser l’avantage au Seigneur ?
 

Pourtant, le 11 mai 1997, lorsque la foule a applaudi la victoire de l’ordinateur Deep Blue sur Garry Kasparov, considéré comme le représentant humain le plus doué pour cet art, la communauté a craint que l’attrait pour ce jeu ne s’essouffle. Et pour cause, l’ordinateur n’est qu’un super-calculateur : il se contente d’inventorier, de recenser, de déterminer la plus forte probabilité de gagner. Le meilleur joueur serait donc celui qui possède la plus grande capacité à sonder l’infinité des variantes, un point c’est tout. Au bout du compte, les échecs auraient été inventés pour faire briller les monstres de silicium.
J’étais présent ce jour-là. Quelque part dans la salle, une poignée de grands maîtres faisaient bande à part. Ils se demandaient si le résultat aurait été différent contre un autre adversaire. Peu à peu, dans ce petit cercle d’initiés, un autre point de vue s’est dessiné :
— Pour avoir une chance de l’emporter, il faudrait que notre joueur ait une conception des échecs instinctive, que son style soit comparable à la pureté d’un Bach, que ses idées soient le fruit de la raison autant que de l’imagination, que son approche de l’art nous donne une valeur ajoutée : l’intuition.
Tout l’auditoire, suspendu aux lèvres du vieux maître, s’est arrêté de respirer. Il a finalement conclu :
— Un seul sur cette Terre réunit dans son jeu ce savant mélange de science et de conscience : BOBBY FISCHER. Oui, Bobby aurait pu triompher d’une lignée de microprocesseurs !
C’est avec joie que je suis intervenu dans leur discussion :
— Merci ! Il existe encore des gens qui font la différence entre le titre de champion du monde, le talent, des facultés hors normes et le génie… Bien sûr, seul Bobby Fischer serait en mesure de battre l’ordinateur ! Laissez-moi pour l’occasion citer Kant : « Le génie consiste dans un heureux rapport entre l’imagination et l’entendement, qu’aucune science n’enseigne, qu’aucun labeur n’acquiert. »
 
 
(...) c’est lors de la sixième et dernière partie du match l’opposant à Deep Blue que Garry Kasparov, digne représentant de l’espèce humaine, s’est effondré. Nerveusement épuisé, il s’était « suicidé » dès l’ouverture et avait perdu en dix-neuf coups ! Kasparov était pourtant un roc inébranlable. Mais l’ordinateur a été sacré champion du monde. Que s’était-il passé ?
Pour le comprendre, il nous faut revenir à un moment clé de la première partie lorsque, à la sidération générale, la machine a sacrifié un pion sans obtenir de réelle compensation. Kasparov se prend la tête entre les mains. Perdu, il divague : cette offrande est-elle le signe d’une intelligence supérieure ? IBM a-t-il enfoui une caractéristique improbable dans les lignes de codes : l’inspiration ? Le sacrifice positionnel à long terme n’est pas concevable pour un dispositif qui ne sait que calculer. C’est un geste trop raffiné, trop sophistiqué pour une machine binaire.
Notre champion vacille sur sa chaise. Dès lors, il n’a de cesse de tester son adversaire sur un point. Il va tenter de découvrir la vérité, de répondre à la question qui le tourmente : Deep Blue est-il capable de pressentir la voie à emprunter pour gagner ?
Kasparov en oublie l’essentiel : jouer aux échecs, trouver la meilleure réplique, le plus beau tracé de lumière qui aurait donné un ascendant à l’espèce humaine.
A posteriori, il semblerait que ce « sacrifice » puisse s’expliquer par un bug de la machine. Incapable de choisir entre plusieurs coups dotés strictement des mêmes évaluations, Deep Blue a joué un coup au hasard – tel un acte divin. De cette collision entre deux mondes que tout oppose le Russe ne se relèvera pas.


Les échecs ne sont-ils pas le seul jeu qui, dans un espace clos de soixante-quatre cases, ouvre des possibilités exponentielles ? En d’autres termes, un lieu unique à la frontière de deux univers, le fini et l’infini. Un passage étroit dans lequel, fugacement, il est possible de ressentir une présence supérieure.


En 1991, l’État était propriétaire de la Russie à 100 %. En 1994, 75 % des richesses étaient devenues privées. Aujourd’hui, en 2019, l’État s’endette pour préserver les richesses colossales d’une poignée d’entre nous. Un service très spécial a même été créé pour les protéger, le FSO.


« Il n’y a au monde que deux manières de s’élever, ou par sa propre industrie ou par l’imbécillité des autres. » [La Bruyère]


C’était donc ça, la littérature, une plongée dans la nature humaine, immuable malgré l’écoulement des siècles. 


Alors qu’elle prenait la mesure de la technique d’endoctrinement mise en place, il lui devint de plus en plus difficile de refréner son envie de communiquer. Elle entrait dans le paradoxe de la condition humaine : l’impossibilité de devenir soi-même sans l’influence des autres. 


La méthode consiste à nous isoler dès notre arrivée, à nous exiler. Nous n’avons plus aucune attache avec notre vie d’avant, même notre nom nous est confisqué. Le tout se traduit par un vide en nous qui ne cesse de grandir. La douleur engendrée crée à son tour un besoin impératif : combler ce manque affectif. Privé de la possibilité de créer des liens véritables, l’on se débat autant que possible avant de s’abandonner à une déstructuration psychique. C’est là que l’on devient malléable, stade récompensé par l’obtention d’une troisième étoile. Une rééducation est orchestrée, propre à chaque individu. Sa réussite apaise les douleurs, et c’est alors qu’un quatrième insigne est octroyé. Plus tard, lorsque la personne est totalement “guérie”, elle intègre la cinquième dimension. Elle a perdu tout sens critique et toute capacité à s’insurger. Elle entre dans une phase de latence pour intégrer définitivement les nouveaux paramètres de sa psyché. À ce moment précis, l’équipe médicale fait un autre travail important. Puis, dans un dernier geste d’inhumanité, et non sans la satisfaction d’avoir modelé son sujet, le médecin l’expose aux yeux de la société.  


Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti. 


Au cours des siècles, le jeu avait subi maintes modifications. Mais l’une d’elles la laissait perplexe. La pièce qui était, à l’origine, un « ministre » était devenue au Moyen Âge, par un concours de circonstances, la vierge, puis la reine. Olga interprétait cette curieuse transformation comme un signe du rôle grandissant qu’avait alors pris la femme. Les règles avaient donc suivi l’évolution de la société. Ce jeu n’était pas seulement une distraction, il était aussi le miroir de notre monde. 


Le corbeau, que La Fontaine fait passer pour un fieffé imbécile lâchant son fromage sous les vaines flatteries du renard, est en réalité bien plus malin que cela. Quand, dans la savane, une hyène repue laisse une carcasse, l’oiseau vient se régaler des restes. Mais d’autres animaux convoitent également ce butin. Or, le corbeau est dénué de toute arme contre eux, excepté celle de la ruse : pour induire les autres en erreur, il fait donc le mort ! Ces derniers, découvrant ce qu’ils croient être son cadavre, imaginent que la viande est avariée. Ils s’éloignent alors, laissant l’ingénieux volatile profiter seul du festin.


(…) comme l’a écrit le poète John Dryden, « les grands esprits sont sûrement de proches alliés de la folie, et de minces cloisons les en séparent. »


Aux échecs, l’intensité de la réflexion peut soumettre le corps à une pression telle que ses capacités sensorielles en sont momentanément altérées : la vision à plus d’un mètre se brouille, les oreilles bourdonnent. D’autres manifestations ahurissantes témoignent de la violence de cette joute intellectuelle, comparable, dans son ampleur, à un match de boxe : la température corporelle augmente, le rythme cardiaque ralentit. On est proche de l’embolie cérébrale. Au cours d’un affrontement de cinq heures, un joueur peut perdre jusqu’à quatre kilos sans avoir quasiment fait aucun mouvement. Heureusement, seuls les plus grands champions du monde, aux confins des capacités de l’esprit, sont victimes de ces troubles physiques.


Platon croyait que l’invention était le fruit d’une inspiration divine, un cadeau des dieux. Descartes ne partageait pas cet avis ; selon lui, tout raisonnement innovant était le produit de l’esprit déductif plutôt que des muses. Pour Kant, penseur du siècle des Lumières, la création était une activité spontanée, volontaire, indépendante de l’assistance divine ou de règles antérieures. Olga, dans l’un de ses carnets, en donne, elle, une définition poétique :
« Les ailes déployées, le corps haletant, on se sent léger, privé de toutes les contraintes sociales et même morales. Alors, l’homme, dans un instinct de vengeance, défie l’apesanteur et, d’un sursaut, s’élève. »
J’ai fini par comprendre la symbolique de ce fragment : la capacité de créer est intimement liée à la non-acceptation, c’est un acte de bravoure qui s’affranchit des codes pour établir un ordre nouveau. À son apogée, nous pouvons accéder à la folie. Voilà pourquoi, de toutes les spécialités, Olga avait choisi la psychiatrie, afin de vivre au plus près de ce qu’elle convoitait : l’aliénation, la plus puissante des révoltes de l’esprit.


Anatoli Karpov avait gagné le tournoi des candidats en battant en finale son compatriote Viktor Kortchnoï. Petit homme, maigre et chétif, il devait désormais se préparer à affronter Bobby Fischer, alors qu’il n’avait que vingt-trois ans. La ville de Manille, aux Philippines, s’était portée candidate, avec une dotation de cinq millions de dollars. Cela en faisait l’événement planétaire le plus lucratif de l’histoire ! Nous étions bien loin des deux cent cinquante mille dollars proposés par Reykjavik en 1972. Si nous devions évaluer cette somme aujourd’hui, elle s’élèverait à cinquante millions de dollars. Les chiffres montrent à eux seuls l’importance de cette confrontation entre les deux nations. Trente-cinq chefs d’État projetaient d’y assister ! Il faut l’admettre, l’essence même de la guerre froide s’était concentrée dans un jeu, un art, les échecs.


Écris-moi une histoire et je te dirai qui tu es.
Le choix des mots est à l’écriture ce que l’homme est à sa destinée.
Qu’elle soit longue ou courte, une fiction ou un témoignage, poignante, enivrante ou décevante,
Je saurai mieux te définir, t’appréhender, te nommer.