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samedi 8 avril 2023

[Dabadie, Florent] Comment je suis devenu japonais

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Comment je suis devenu japonais

Auteur : Florent DABADIE

Parution :  2023 (Les Arènes)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Tokyo, milieu des années 1990. À vingt ans, son diplôme de japonais en poche, Florent Dabadie s’installe pour quelques mois au Japon. Trente ans plus tard, il vit toujours là-bas. Il a été salaryman (employé de bureau), interprète, s’est marié avec une Japonaise et est devenu une star de la télévision.
Sa façon de raconter ses années japonaises, avec un sens du détail juste et une émotion à fleur de peau, est unique. Comment je suis devenu japonais est une immersion au coeur de ce pays si fascinant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1974, Florent Dabadie est journaliste et réalisateur pour la télévision japonaise et française.


 

Avis :

Attiré par la culture nippone et tout frais diplômé de japonais au milieu des années 90, l’auteur décroche une bourse gouvernementale, puis un poste dans un groupe de presse français désireux de percer là-bas. Il a vingt ans et, entre rythme de travail insensé, sorties alcoolisées le soir avec les collègues et premières fréquentations amoureuses, s’efforce tant bien que mal de s’acclimater aux codes et aux subtilités qui régissent le pays, lorsque, coup de théâtre, on lui propose de servir d’interprète à l’entraîneur de l’équipe nationale de football, le Français Philippe Troussier. Dès lors, tout s’emballe : très exposé médiatiquement, il devient la coqueluche des publicitaires, se retrouve l’un des Français les plus connus au Japon – juste derrière Carlos Ghosn, Philippe Troussier et Jean Reno –, rencontre même l’impératrice, et, après la Coupe du Monde de 2002, devient journaliste sportif à la télévision japonaise.

Tout se passe donc dans le meilleur des mondes pour le jeune homme devenu le plus japonais des Français. Marié à une Japonaise, il a adopté une conception japonaise de l'existence. Son épouse ayant opté pour une carrière, le couple, comme il est de règle dans ce cas au Japon, n’aura pas d’enfant pour pouvoir tenir le rythme effréné du travail. Les années passent, surviennent la crise des subprimes en 2008, puis la catastrophe de Fukushima en 2011. Le récit poursuit son calme cheminement au milieu des péripéties les plus échevelées, dévoilant les réalités concrètes de la vie quotidienne au Japon, le peu d’ouverture du pays, la place réservée aux femmes, le terrible rapport au travail, le désarroi des jeunes générations.

Mais, déjà largement placée sous le signe de l’inattendu, la vie de Florent Dabadie ne lui a pas encore livré toutes ses surprises. Après trente ans au Japon et bien des obstacles franchis pour son intégration – en fait, s’intègre-t-on jamais vraiment au Japon lorsqu’on est étranger ? – , il lui faudra réaliser qu’il est quand même finalement temps de rentrer, faute d’assumer une éclipse professionnelle aussi brutale que son ascension fut fulgurante. Passé cinquante ans au Japon, l’on est souvent balayé des entreprises vers des fonctions plus subalternes…

Racontée avec simplicité sur un ton calme et distancié qui s’étonne presque encore du chemin parcouru, l’expérience de Florent Dabadie est extraordinaire à plus d’un titre et sa lecture fort divertissante. En référence à Amélie Nothomb, son récit aurait pu s’intituler « Stupeur et Emballement »… (4/5)

 

 

Citations :

Le professeur Yamamoto me parle de son découragement : « Les jeunes n’étudient plus. Ils ne posent pas de questions. Ils dorment pendant mes cours. Je regrette ma classe à la Sorbonne. » C’est déjà la génération des petits-fils de baby-boomers. L’illusion de l’emploi à vie est finie. Ils ont vu leurs grands-parents vivre et mourir pour l’entreprise. Leurs parents s’épuiser trois cent soixante-cinq jours par an pour une qualité de vie médiocre. L’enseignement de l’anglais au Japon étant volontairement catastrophique (pour empêcher la fuite des cerveaux à l’étranger), les jeunes ne peuvent pas voyager. Ils sont pris au piège. Heureusement, le travail à la sauce nippone leur permet de trouver des boulots à temps partiel, de gagner suffisamment pour manger et s’amuser. Ils vivent souvent chez leurs parents jusqu’à la trentaine. C’est le farniente. « Comment leur reprocher de ne pas travailler s’ils ne peuvent pas rêver ? » dis-je à mon professeur. « Vous avez raison. Alors qu’ils fassent la révolution ! »
 

Le pays est trop petit, l’immobilier trop cher pour avoir une résidence secondaire. Les habitants de Tokyo s’échappent le week-end au sein de leur propre quartier. Comme Saturne, la mégalopole de trente millions d’habitants se constitue de plusieurs anneaux de banlieue. Tels des champs d’astéroïdes, les alentours de Tokyo sont d’innombrables villages limitrophes, avec la gare, la place, la rue commerçante, le temple, le jardin. Loin de la folie du centre-ville, c’est là que les Japonais se ressourcent. Souvent exténués, ils exigent que tout y soit propre, sûr, que le service dans les magasins soit impeccable. Six jours durant, ils travaillent comme des forcenés et attendent qu’on les traite comme des rois le dimanche. Au travail, les Japonais se transforment. Comme une double nature. Il n’y a plus de sentiments. Le travail est la fierté nationale. Pour être un bon Japonais, on ne peut pas y échapper. Et les mauvais Japonais n’ont pas leur place dans la société.
 

Au bureau, je commence à me lasser des sorties avec mes collègues, qui finissent systématiquement sous la table à quatre grammes. C’est un rituel, souvent de célibataires, dont le refus de rentrer chez soi, dans un espace trop exigu, sans attache émotionnelle, se mélange à l’envie de se livrer : la société japonaise est tellement dure, les sentiments personnels tellement refoulés ou étouffés, qu’il n’est pas possible de les partager en plein jour, et c’est à une heure avancée de la nuit, après trois ou quatre verres de vin, qu’on peut découvrir une personne. Malheureusement, ce sont trop souvent des confessions avortées : au bord de vous livrer ses secrets l’interlocuteur s’endort, s’enferme dans les toilettes, fond en larmes et fuit de honte par la porte de derrière. Les Japonais, en fin de compte, ne se livrent jamais.
 

M. Osawa, le directeur marketing, est livide. Quelques mois plus tard, on apprendra qu’il est en arrêt de travail. Dans une structure à la japonaise, il ne faut surtout jamais faire de bruit. Si l’on accomplit sa tâche avec abnégation, sans essayer d’attirer l’attention sur soi, même si l’on commet des erreurs, on sera toujours pardonné par le groupe, récompensé par le plein emploi. Dans ce contexte-là, il n’y a aucun mérite à la prise de risque, et la dilution du procédé de prise de décision est totale. Tout le monde est responsable. Personne n’est responsable. Le Procès de Kafka. Jamais d’explication frontale, toujours ménager l’honneur de celui qui a tort. Éviter la confrontation. Osawa a été pris en otage entre ses patrons occidentaux qui ont lui demandé d’agir vite et ses collègues japonais qui ont tergiversé et n’ont pas voulu faire de vagues. Coincée dans cet étau, la puce de son cerveau a buggé. Et il a préféré se court-circuiter lui-même.
 
 
Il est malheureusement difficile de faire de l’esprit. La langue japonaise n’est pas aussi imagée et fantaisiste que la nôtre. C’est une prose logique, sans guirlande. Comme une langue classique. Essayez donc de faire une blague en latin : en japonais, c’est la même chose.


Elle donne toujours l’impression de vous écouter, avec ses grands yeux pétillants, même quand elle parle, comme si elle n’était que la marionnette et vous le ventriloque. 


Les femmes japonaises. Trop longtemps humiliées par les politiciens conservateurs qui dirigent le pays. Entre autres doléances, on leur a toujours refusé un accès libre à la pilule contraceptive. Les entreprises ne leur donnent que six semaines de congé maternité. Au foyer ou au travail, il faut choisir. Kurumi ne veut pas d’enfants, elle préfère sa carrière. Elle dit qu’ici une femme doit travailler trois fois plus qu’un homme pour réussir et que ce n’est pas compatible avec une vie de famille. Elle est devant son ordinateur jusqu’à minuit, tous les jours de la semaine. Les vacances sont rares. Elle est prise dans la nasse. Le pays vieillit, les enfants ne naissent pas.


 

jeudi 1 avril 2021

[Yu, Charles] Chinatown, intérieur

 


 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Chinatown, intérieur
            (Interior Chinatown)

Auteur : Charles YU

Traductrice : Aurélie THIRIA-MEULEMANS

Parution : en anglais (USA)
                   et en français en 2020

Editeur : Aux Forges de Vulcain

Pages : 256

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’est l’histoire d’un Américain d’origine asiatique qui essaie de trouver sa place dans la société américaine. Et, comme on est dans la patrie d’Hollywood, Yu raconte cette épopée sous la forme d’une quête du rôle idéal. Car le rêve de toujours du héros c’est de devenir Mister Kung Ku : il a vu la série à la télé quand il était petit, et c’est son but dans la vie. Sauf que plus il monte les échelons, plus il comprend que Mister Kung Fu n’est qu’un autre rôle qu’on veut lui coller parce qu’il est asiatique. C’est un roman high-concept écrit sous la forme d’un scénario : le héros n’est ni « je » ni « il » mais il est désigné par un « tu ». Le héros suit le script qui peint sa vie comme une série télé en mélangeant les genres : la bonne vieille série policière, avec un flic noir et une flic blanche et une grande tension amoureuse entre les deux, des scènes de kung fu, et on finit sur une superbe scène de court drama où l’Amérique se retrouve jugée pour son traitement de la communauté asiatique. Un roman virtuose, drôle et attachant : un Lala Land sauce aigre-douce.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Charles Yu est un Américain d’origine taïwanaise, né à Los Angeles en 1976. Nouvelliste, il est lauréat de nombreux prix (Sherwood Anderson Fiction Award en 2004). Charles Yu fut distingué par la National Book Foundation comme un des 5 écrivains américains les plus prometteurs de sa génération, sur recommandation de Richard Powers (lauréat 2006 du National Book Award). Actuellement, Charles est un des scénaristes de Westworld, la nouvelle série de JJ Abrams pour HBO. En 2020, il est le lauréat du National Book Award pour son roman Chinatown, intérieur.

 

 

Avis :

Américain d’origine asiatique né à Taïwan, Willis tente désespérément de percer au cinéma et dans les séries télévisées. Tirant le diable par la queue, il fait de la figuration et cumule les petits rôles, dans l’espoir de devenir un jour la  vedette de films de kung-fu. Il réalise peu à peu que ces rôles souvent insignifiants et toujours stéréotypés réservés aux « Asiats » par Hollywood ne sont que l’exact reflet de la place accordée aux « ni Noirs, ni Blancs » aux Etats-Unis.

Ecrivain mais aussi scénariste pour la télévision américaine, Charles Yu a choisi d’écrire ce livre à la manière d’un script, tutoyant le lecteur pour mieux le faire entrer dans le rôle du personnage asiatique, et confondant sans cesse fiction et réalité dans l’idée que l’image renvoyée par les productions audiovisuelles en dit long sur les représentations et les interactions sociales qui régissent le pays tout entier. Sous couvert d’un texte aux allures de farce souvent loufoque, l’auteur se livre en fait à une sorte d’analyse sociologique des films et séries produits par Hollywood, y retrouvant en condensé les modes de pensée, les rapports sociaux et les clichés raciaux qui prévalent ordinairement aux Etats-Unis. Il rappelle ainsi, qu’éclipsée par la forte et historique confrontation entre le « noir » et le « blanc » en Amérique du Nord, la discrète et calme communauté asiatique n’en souffre pas moins de préjugés d’autant plus pernicieux, qu’ils font partie d’un inconscient collectif intériorisé par les premiers concernés eux-mêmes.

Audacieux dans sa construction, brillant dans sa démonstration, ce livre plein de dérision est un véritable tour de force expérimental. Sa lecture n’en est toutefois pas vraiment une promenade de santé. Souvent sans repères dans ce texte labyrinthique où l’on ne sait plus où s’arrête la scène et où commence la ville, le lecteur devra accepter de se laisser déstabiliser et de voguer à vue dans un univers déstructuré aux apparences absurdes. J’en ressors admirative de l’exploit littéraire et de son intelligence, mais assez soulagée d’en être venue à bout. (2/5)


Citations :  

Pauvre, c’est relatif, bien sûr. Aucun d’entre vous n’a jamais été riche, ni rêvé de l’être, ni jamais connu quelqu’un de riche. Mais le plus grand gouffre au monde, c’est celui qui sépare le fait de s’en sortir et celui de ne pas vraiment s’en sortir. Il y a mille et une façons de le franchir, ce gouffre, presque toutes accidentelles. Mauvaise journée au boulot et/ou mon gamin est malade et/ou j’ai raté le bus et donc dix minutes de retard à l’audition, et donc le rôle de l’Asiat’ à l’Arrière-Plan Avec un Air Abattu te passe sous le nez. Et donc les finances sont au plus bas cette semaine, tu fais bouillir deux fois les mêmes os de poulet pour un petit bouillon et tu décides que la fin du paquet de riz fera encore un repas, ou encore trois.
Le gouffre franchi, tout change. De l’autre côté, le temps est ton ennemi. Ce n’est pas toi qui passes la journée, c’est la journée qui te passe dessus. Chaque mois qui passe, ton embarras progresse, s’accumule, implacable comme l’arithmétique. X vaut moins que Y, et il n’y a rien à y faire. Le courrier quotidien apporte chaque fois son lot d’inquiétude ou de soulagement, seulement temporaire dans le dernier cas, il remet à zéro le minuteur jusqu’à la prochaine facture, au prochain avis d’échéance, au prochain coup de fil des huissiers.

(…) tout mène à cela : une famille. Ils te ramènent à la maison en sortant de l’hôpital, et là tout s’accélère. C’est un montage des premiers moments, les étapes majeures et mineures : premiers pas, premiers mots, première nuit complète. Il y a quelques années dans la vie d’une famille où, si tout va bien, les parents ne sont plus seuls, ils sont en train d’élever leur propre compagnon. Le gamin qui les sortira de la solitude, et pendant ces quelques années, ils sortent effectivement de la solitude. 
C’est un brouillard – dense, rauque, épuisant – des sentiments, des pensées sens dessus dessous qui forment des jours, puis des semestres. Le train-train, les premières fois, ça roule, plus ou moins, les nuits d’été la fenêtre ouverte, allongé sur les couvertures ; et les sombres matins d’automne quand personne n’a envie de sortir du lit ; on se prépare, on s’améliore ; on gagne, on perd, les jours où rien ne va, et puis, juste quand le chaos commence à prendre forme, n’a plus l’air d’une suite désordonnée d’urgences et de choses qu’on aurait pu mieux faire, le calendrier, les mois et les années, le fil des ans, tout s’empile jusqu’à ce que le tas se mette à faire sens, la douceur de tout ça, juste à ce moment-là, les premières fois se muent en dernières fois : dernière rentrée, dernière fois qu’il vient dans notre lit, dernière fois qu’on dort tous ensemble, tous les trois. Les souvenirs les plus importants se construisent juste sur l’espace de quelques années. Puis on passe les décennies suivantes à les revivre.
 
C’est là que se trouve l’origine de tout, la véritable histoire du peuple jaune en Amérique : deux cents ans à être de perpétuels étrangers.  (…)
On nous a parqués, maintenus à l’écart de tous les autres. Piégés à l’intérieur. Coupés de nos familles, de notre histoire. Alors, on s’est fabriqué un endroit : Chinatown. Un lieu de mémoire et d’auto-préservation. Donnez-leur ce qui leur plaît, ce qui les sécurise. Conformez-vous à leur idée de ce qu’on y trouve. Rien de menaçant. Chinatown, et le fait d’être chinois aussi, ça a toujours été, depuis le début, un artefact, une mise en scène de traits, de gestes, de culture et d’exotisme. Une invention, une réinvention, une stylisation. Comprendre le spectacle, y trouver notre place dans le décor, être le décor, des personnages muets. Comprendre ce qu’on a le droit de dire. Surtout, essayer de ne jamais, jamais froisser qui ce que soit. Regarder la société, comprendre le genre d’histoire qu’ils se racontent, et y trouver un petit rôle. Être attirant et acceptable, être ce qu’ils veulent voir.

Parce qu’on n’a pas notre place. Pas dans cette histoire. Si quelqu’un dans la rue vous montrait ma photo, vous diriez quoi ? Ah ouais, un mec Asiat’, un type Asiat’, un Asiat’. Combien diraient : c’est un Américain ? Qu’est-ce qui fait qu’un Asiat’ est si difficile à intégrer ?  (...)
Pourquoi n’a-t-il pas de rôle dans Noir et Blanc ? La vraie question c’est : qui a le droit d’être américain ? À quoi ressemble un Américain ? On se retrouve piégés dans des rôles de guest-stars au sein d’un petit ghetto dans un épisode spécial. Des personnages mineurs enfermés au cœur d’une histoire qui ne sait pas trop quoi faire de nous. Après deux siècles passés ici, pourquoi ne sommes-nous toujours pas des Américains ? Pourquoi est-ce qu’on se fait toujours virer de l’histoire ?