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lundi 19 février 2024

[Banks, Russell] Le royaume enchanté

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Le royaume enchanté
           (The Magic Kingdom)

Auteur : Russell BANKS

Traduction : Pierre FURLAN

Parution :  2022 en anglais (Etats-Unis)
                   2024 en français (Actes Sud)

Pages : 400

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

En 1971, Harley Mann, alors âgé de quatre-vingt-un ans, confie son histoire tragique à un magnétophone. Bande après bande, chapitre après chapitre, il revisite son adolescence et raconte l’installation de sa famille dans les marécages de Floride – à quelques encâblures de ce qui allait devenir Disney World – pour rejoindre une communauté de Shakers, pieuse et abstinente. La colonie rejette toutes les tentations extérieures et suit assidûment son credo : “Les mains au travail et le cœur à Dieu.” Mais lorsque Harley tombe éperdument amoureux d’une jeune femme et entame avec elle une relation clandestine, sa loyauté envers les Shakers et leur vision conservatrice du monde s’effrite et finalement se brise.
Une éblouissante tapisserie, tissant les fils de l’amour et de la foi, de la mémoire et de l’imagination, sur ce que signifie regarder en arrière et accepter sa place dans l’histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Russell Banks est né en 1940 dans le Massachusetts et a grandi dans le Vermont. Aîné de quatre enfants, il est issu d’un milieu ouvrier et d’une famille instable et précaire (il n’a pas douze ans quand son père déserte le foyer familial), le contexte de cette enfance marquera fortement son œuvre littéraire. Il entreprend des études supérieures à Colgate University qu’il interrompt rapidement. À l’âge de vingt ans, il est marié et père d’une première fille. Pour gagner sa vie, il exerce divers métiers comme plombier, vendeur de chaussures, pompiste, mais il découvre aussi la lecture et dévore la littérature classique et moderne américaine. Il commence à écrire. Quelques années plus tard, il reprend brillamment ses études à l’université de Caroline du Nord dont il sortira diplômé en 1967. Il fait à cette époque la rencontre décisive du romancier Nelson Algren qui lui confirmera sa vocation d’écrivain. Après avoir divorcé, il se remarie et devient père de trois autres filles. Avec sa famille, il voyage, s’installe un temps en Jamaïque, s’éprend de Cuba, de la Floride. Il enseigne dans plusieurs établissements supérieurs, université Columbia, Sarah Lawrence College, universités du New Hampshire et de New York, puis celle de Princeton où longtemps, il sera professeur de creative writing aux côtés de Joyce Carol Oates et de Toni Morrison.

Son premier roman paraît aux États-Unis en 1975 et il accède à une reconnaissance internationale au milieu des années 1980. Avec plus de vingt romans publiés, Russell Banks s’est imposé comme l’un des plus grands écrivains américains de sa génération, construisant une œuvre progressiste et anticonformiste, animée de la nécessité de faire entendre les voix de ceux que la société a abandonnés, et où toujours la dénonciation de toutes les formes d’injustice ou de violence occupe une place essentielle. L’œuvre de Russell Banks est une remise en cause du mythe américain.
Écrivain prolifique, il a également publié des poèmes, des nouvelles et des essais dans diverses revues. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma : De beaux lendemains, réalisé par Atom Egoyan (ce film a obtenu à Cannes en 1997 le Grand Prix du jury et le Prix de la critique internationale), Affliction, réalisé en 1997 par Paul Schrader, Trailer Park réalisé en 2010 par Jonny et Patrick Muhlberger. Paul Schrader a également adapté Oh, Canada, avec Richard Gere dans le rôle principal, dont la sortie est annoncée en 2024.
Russell Banks a reçu de nombreux prix et distinctions parmi lesquels le Prix Ingram Merrill, le Prix de la nouvelle St. Lawrence, le Prix O’Henry, celui du Best American Short Story, le Prix John Dos Passos, le Prix de littérature de l’Académie américaine des arts et lettres, le Common Wealth Award for Literature 2011. Continents à la dérive et Pourfendeur de nuages ont été finalistes du Prix Pulitzer en 1986 et 1998.
Membre de l’Académie américaine des arts et des sciences, Russell Banks a été, de 2001 à 2004, le troisième président du Parlement international des écrivains, après Wole Soyinka et Salman Rushdie, puis le fondateur de Cities of Refuge North America, un réseau de lieux d’asile pour des écrivains menacés ou en exil.
En 2022, il a reçu un hommage spécial pour l’ensemble de son œuvre du Prix du Meilleur Livre étranger, à Paris.

Il était marié à la poétesse Chase Twichell. Il s’est éteint le 7 janvier 2023 à New York. L’ensemble de son œuvre est publié aux éditions Actes Sud. 

 

Avis :

Dans son ultime roman, publié juste avant sa mort en janvier 2023, Russell Banks poursuit son questionnement du rêve américain au travers d’un paradis perdu, domaine d’une modeste communauté shaker en Floride, devenu aujourd’hui miroir aux alouettes de l’industrie du loisir.

L’auteur qui, dans ses livres, a si souvent adopté le point de vue des laissés pour compte en Amérique s’attaque cette fois au mythe du self-made-man au travers d’un récit désespérément nostalgique. Au soir de son existence depuis longtemps solitaire, un homme décide de se confier à des bandes magnétiques. L’on découvre son histoire depuis l’enfance, en une narration sans faux-semblants révélant une âme déchirée et sans plus d’illusions face à son combat d’une vie avec le Bien et le Mal.

Né au tournant du XXe siècle, Harley Mann a connu la misère la plus noire avant de faire fortune dans la spéculation immobilière. Son dernier coup fut la vente à l’empire Disney des terres qui devaient servir à l’implantation du grand parc d’Orlando. Des terres sur lesquelles il avait fait main basse après avoir contribué à la déroute de leurs propriétaires, une communauté utopiste de shakers, proches des quakers, qui l’avait charitablement recueilli avec les siens quand ils étaient littéralement au fond du trou.

Ce n’est qu’après les avoir trahis parce qu'irrésistiblement attiré par l’amour et l’argent, que Harley devait réaliser la bonté des shakers et son bonheur perdu, lui qui par avidité et vanité s’était exclu tout seul de leur « royaume enchanté », ce jardin d’Eden certes régi par des règles austères, entre chasteté, dévotion et communisme, mais pourvoyant simplement aux besoins de chacun.

Une infinie tristesse imprègne le récit de cet homme, enferré par de mauvais choix dans une voie sans retour dont il a pu, depuis, longuement mesurer tout ce qu’elle lui a fait perdre, à lui mais aussi, par sa faute, à d’autres qui ne demandaient rien. A travers cette utopie humaniste détruite au profit d’un matérialisme bassement individualiste, c’est ni plus ni moins ce que nous avons appelé le progrès de la civilisation et qui a abouti à la société de consommation et à ses nouveaux modes d’asservissement, à la disparition de la nature sauvage et à la mise en péril de la planète, que questionne Russell Banks dans ce chant du cygne parabolique.

Écrivain connu pour ses engagements humanistes, Russell Banks nous livre une dernière histoire crépusculaire, à la fois fresque intense et envoûtante traversée par un puissant souffle narratif, et réflexion mélancolique sur ce que nous coûte l’avidité matérielle de notre civilisation. A nous prendre pour des dieux, égoïstes et souverains, nous ne nous contentons pas de nous exclure nous-même du paradis terrestre, nous faisons tout pour le détruire. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Je devrais probablement m’abstenir de le dire ici, mais j’ai vu et entendu des choses au cours de ma vie – et je les ai vues et entendues ici, dans ma ville de St. Cloud, Floride – qui me poussent parfois à me demander si l’esclavage est vraiment fini aujourd’hui. Ou si les Blancs n’ont pas réussi à simplement lui donner un autre nom. Quand ils défendaient leur fidélité à l’égard de leur credo socialiste façon Ruskin, mes parents fustigeaient constamment ce qu’ils appelaient le “capitalisme à salaire d’esclave”. S’ils étaient vivants aujourd’hui, quel nom donneraient-ils à l’entreprise de M. Walt Disney, ici, au sud-ouest d’Orlando, où il est inutile pour un Noir, homme ou femme, qui cherche un emploi légitime de se présenter avec son visage à la peau sombre ? Tout change, et pourtant, comme disent les Français, tout reste pareil. L’esclavage, c’est ce qui produit les effets de l’esclavage, voilà ce que je dis. Les Blancs arrivent à échanger leur labeur contre un paiement, même si c’est contre une fraction minuscule de ce que vaut leur labeur, et les Noirs sont enchaînés et forcés à travailler pour rien dans les prisons et dans des équipes employées au bord des routes que les gens dépassent chaque jour à toute vitesse dans leurs voitures climatisées.
 

Que diraient Père et Mère s’ils connaissaient mon histoire ? Que dirait Mère Ann Lee, ce puits de sagesse et de piété des Shakers ? Ou l’Aîné John Bennett et l’Aînée Mary Glynn aujourd’hui disparus, ces deux Shakers communistes et dévoués à l’esprit clair et à l’âme noble ? Que me diraient-ils aujourd’hui ? Et s’ils pouvaient parler entre eux, que diraient-ils de moi ?
Ce sont leurs voix antiques que j’entends à l’intérieur de moi depuis que j’ai commencé à raconter mon histoire, l’histoire de mon enfance et de ma jeunesse chez les Shakers de la Nouvelle-Béthanie à Narcoossee, Floride, en y insérant tout ce qui a conduit aux événements dramatiques qui se sont déroulés là en 1910 et 1911 après que je suis devenu homme, et les malheureuses conséquences de ces événements. Quand je parle dans mon magnétophone, les voix de ces femmes et de ces hommes morts depuis longtemps me remplissent la tête. Elles ont même commencé à s’infiltrer dans ma voix, dans les mots et les phrases que j’emploie dans mon récit, et à les modeler. C’est comme si je n’avais jamais appris à parler comme l’homme qu’en fait je suis devenu, à savoir un de ces Blancs de Floride, petits commerçants à vie qui ne font montre d’aucun enthousiasme religieux ou politique remarquable, aucune appartenance de classe visible. Je suis le genre de Républicain ou de Démocrate qui s’inscrit en tant qu’Indépendant, le protestant ou le catholique qui ne pratique plus et coche la case “chrétien”, l’Anglo-Américain qui se voit comme simplement Américain, l’être humain de sexe mâle qui se croit juste humain, le Blanc qui pense ne pas avoir de couleur.T
Elle est la personne que j’ai été pendant la plus grande partie de ma vie d’adulte et dont, au fil des ans, j’ai pris la voix. Mais quand j’enclenche l’interrupteur de mon Grundig TK46 et que je rembobine la bande pour rejouer mon récit d’aujourd’hui, comme je viens de le faire, je n’entends pas la voix neutre, moderne, passe-partout et américaine de cette personne-là. J’entends à la place une voix qui n’a encore jamais été enregistrée, pas même par Thomas Edison, une voix parlant dans un autre siècle, le XIXe, et dans un autre pays, les régions sauvages du Centre-Sud de la Floride, une voix venue de loin dans le temps comme dans l’espace. Une voix que je reconnais à peine. Ma voix.
 
 
Rien qu’en nous présentant à la porte de la maison de maître et en demandant du travail et un abri, nous avions soumis nos vies aux besoins, aux règles, aux protocoles et aux priorités de la plantation Rosewell. Nous avions franchi une ligne qui séparait deux mondes, comme si nous avions échangé une planète contre une autre, et désormais nous n’avions plus qu’un souci, celui d’apprendre les règles et les principes qui gouvernaient ce nouveau monde.              
La planète qui avait jadis été notre chez-nous se situait dans un autre univers. C’était aussi simple que ça. Les règles, les priorités, les principes et les lois physiques d’autrefois ne s’appliquaient plus, pas même en tant que points de comparaison mesurables. Pour survivre, il nous fallait apprendre aussi vite que possible une logique et une cohérence nouvelles qui se révélaient à nous incessamment, car la plantation était rigoureusement autodéfinie, close sur elle-même selon une logique et une cohérence absolues.


Peau noire ou peau blanche, nous n’étions évidemment pas des esclaves. En tout cas pas des esclaves-marchandises. Nous étions plutôt comme des travailleurs réduits au servage par contrat, bien que pour nous la période de servitude ne soit pas fixée et puisse s’allonger en vertu du système comptable que notre pauvreté permettait à la plantation Rosewell d’utiliser et qui, dans tout le Sud à cette époque, était également celui de nombreuses autres plantations et sociétés d’exploitation minière ou forestière. Mais contrairement aux Noirs, ce n’était pas la couleur de notre peau qui nous avait rendus criminellement pauvres aux yeux de l’État. C’était le fait que Père et Mère se soient si longtemps et si bêtement consacrés au rêve ruskinite d’une “nation qui vient”.


Au fil du temps, nous avons appris indirectement, par des rumeurs et des commérages, que les Blancs, hommes et femmes, qui vivaient et travaillaient avec nous étaient presque tous des gens condamnés pour crime et qui avaient avec eux leurs enfants illégitimes. Il s’agissait de petits voleurs, de pickpockets, de prostituées, ou de Blancs et de Blanches arrêtés pour avoir cohabité avec une Noire ou un Noir, ou encore de ces gens qui étaient ce qu’on appelait à l’époque des sodomites. Ils étaient tous pauvres, incapables de s’acquitter de leurs amendes ou de leurs frais de justice. Ces frais et amendes avaient été payés aux shérifs de comté et aux juges dans tout l’État de Géorgie et même jusqu’au Mississippi et en Alabama par M. Couper lui-même. La dette devrait être remboursée par le condamné, homme ou femme, au taux d’un dollar par jour jusqu’à ce que la somme due soit égale à zéro. Échéance qui pouvait facilement être repoussée jusqu’à un futur indéfini, comme Mère s’en rendit compte à la fin du premier mois lorsque le coût de la nourriture, de l’hébergement et des articles indispensables qu’elle avait achetés à crédit au magasin de la compagnie pour nourrir, habiller et loger ses enfants fut déduit de notre salaire. Le solde était toujours négatif. Ce solde négatif était considéré comme un prêt de la part de la plantation, et Mère devait payer un intérêt sur la somme globale. Mois après mois, sa dette augmentait. Elle n’a jamais diminué d’un iota.


C’est ce qui se produit chez ceux qui sont totalement vaincus. Ils cessent de parler. Se plaindre serait exprimer l’espoir que la situation s’améliore. Nous n’avions pas cet espoir. 


J’ai appris que ceux à qui on a tout volé voleront n’importe lequel de ceux à qui on n’a pas tout volé. Dans des conditions de vie dégradante, il n’y a pas de solidarité. C’est pourquoi, après notre deuxième journée de travail, quand nous sommes rentrés d’un pas pesant des champs de coton, nous avons découvert que nos tentes avaient été vidées, qu’on nous avait volé tout ce que nous avions transporté de Waycross. Même nos couvertures s’étaient envolées, et si nous n’avions pas suivi les instructions du surveillant nous demandant d’apporter aux champs, avec nous, nos couverts et notre assiette, eux aussi auraient disparu. Mère s’est rendue à l’intendance pour demander à l’intendant de remplacer les couvertures volées, et leur coût – soit cinq jours de travail pour chacun de nous, les cinq Mann – est venu s’ajouter à son compte. L’intendant lui a déclaré que dorénavant, si elle et ses enfants voulaient conserver leurs couvertures, il faudrait que nous les prenions avec nous chaque fois que nous quittions la tente.
J’ai appris que ceux qu’on fait travailler presque littéralement à mort ne désirent que très peu la compagnie des autres. Tels des animaux blessés, ils veulent surtout qu’on les laisse tranquilles, qu’ils puissent se blottir dans un coin pour tenter de récupérer assez d’énergie pour continuer à vivre un jour de plus. De toute façon, la société n’existait pas, à la plantation Rosewell, sauf dans les champs ou sur le chemin qui y menait, ou parfois au début de la journée quand nous échangions quelques saluts rapides en grimpant à bord des wagons branlants qui nous transportaient vers nos lieux de labeur. Personne ne révélait quoi que ce soit de son passé ni de ce qui l’avait amené à se retrouver emprisonné à la plantation Rosewell. Ceux qui ne peuvent pas s’imaginer d’avenir ont du mal à se remémorer leur passé, ou du moins à en parler, car le passé ne peut pas avoir été pire que le présent et, par conséquent, le décrire et se le remettre complètement en tête serait une affaire douloureuse qu’on évite.
J’ai appris que les enfants comme les adultes, les femmes aussi bien que les hommes, les Blancs autant que les Noirs, en situation de dégradation vont entraîner tous ceux qu’ils peuvent dans cette dégradation. C’est du haut vers le bas que s’exercent alors la violence et le vol, la domination et les abus sexuels, la manipulation et le contrôle, la tromperie, l’escroquerie, le sadisme. 


Quand j’y repense, je suis encore stupéfait par le pouvoir coercitif de ceux qui, généralement par hasard, en viennent à nous entourer. Les humains ne sont ni rigoureusement des animaux de meute comme les loups, ni des animaux de troupeau comme les moutons, mais quand ils se rassemblent en groupes unis par des liens très forts, ils se conduisent autant comme des meutes que comme des troupeaux. Ils s’organisent instinctivement de telle sorte qu’un ou deux d’entre eux soient placés au sommet, comme dans une meute, tandis que le reste s’entasse dessous selon des degrés toujours plus faibles d’autorité et d’indépendance. En même temps, ils adoptent les buts et les besoins plus généraux du troupeau. Bien que fondamentalement instable, cette façon est néanmoins celle par laquelle s’organisent les sociétés humaines – adhésion simultanée à l’autorité et au groupe.


(…) la Floride, dès ses débuts, avait servi de réceptacle aux détritus du monde. C’était là qu’allaient ceux qui n’avaient plus de perspectives ailleurs et qui ne s’étaient pas encore installés dans le désespoir, qui croyaient qu’il existait toujours une faible chance de pouvoir repartir de zéro et que personne ne remarquerait leurs échecs passés ni ne leur en tiendrait rigueur le temps qu’ils retrouvent leurs repères et tentent un nouveau départ.


Durant ma propre vie, ce sont les réfugiés des guerres et des pogroms d’Europe, les survivants des camps de concentration qui ont émigré en Floride. Quelques décennies plus tard, ceux qui fuyaient Cuba, Haïti et l’Amérique centrale ont débarqué sur ces côtes, alors que depuis toujours des retraités en provenance des États du Nord viennent ici, en quête d’un endroit au soleil où finir les quatre-vingt-dix ans qui leur sont alloués et se retrouvent à somnoler sur le banc d’un parc ou à lancer des appâts depuis un bateau à moteur en alu de chez Sears, Roebuck voguant sur des eaux peu profondes, ou encore à frapper des balles de golf pendant que, derrière eux, enfants et petits-enfants – les leurs comme ceux de tous les autres – arrivent dans des breaks, attirés vers le sud comme par une doline de la taille de l’État tout entier, doline qui les verse dans le monde du rêve américain, le Royaume enchanté, la plantation récréative de Disney.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 23 mars 2023

[Quay Tyson, Tiffany] Un profond sommeil

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un profond sommeil
            (The Past is Never)

Auteur : Tiffany QUAY TYSON

Traduction : Héloïse ESQUIE

Parution : 2018 en anglais (Etats-Unis)
                  2022 en français (Sonatine)

 Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

White Forest, Mississippi. Cachée au milieu de la forêt, la carrière fascine autant qu’elle inquiète. On murmure que des esprits malveillants se dissimulent dans ses eaux profondes. Par une chaude journée d’été, Roberta et Willet bravent toutes les superstitions pour aller s’y baigner avec leur petite soeur, Pansy. En quête de baies, ils s’éloignent de la carrière. Quand ils reviennent, Pansy a disparu.
Quelques années plus tard, Roberta et Willet, qui n’ont jamais renoncé à retrouver leur soeur, suivent un indice qui les mène dans le sud de la Floride. C’est là, dans les troubles profondeurs des Everglades, qu’ils espèrent trouver la réponse à toutes leurs questions.

Tiffany Quay Tyson nous entraîne dans un voyage hanté au coeur des terres américaines. Du delta du Mississippi aux mangroves des Everglades, l’histoire tourmentée d’une famille fait écho à celle de toute une région, le sud des États-Unis, peuplé d’esclaves, de prêcheurs, d’assassins, de laissés-pour-compte, de monstres et de saints.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tiffany Quay Tyson est née et a grandi à Jackson, dans le Mississipi. Elle a été reporter pour le Mississipi Delta et a reçu, à cette occasion, le prix Frank Allen. 
Son premier livre, Three Rivers, a été publié en 2015 et rapidement repéré par différents magazines littéraires. Son deuxième roman, Un profond sommeil (2018), a été récompensé de nombreux prix, dont le Willie Morris Award for Southern Fiction, le prix Janet Heidinger Kafka, le Mississippi Institute of Arts and Letters Award for Fiction, et le Mississippi Author Award. Il a également valu à son auteure d'être comparée à William Faulkner par le Deep South Magazine pour son style gothique, sombre et atmosphérique.
Tiffany Quay Tyson vit aujourd'hui à Denver, dans le Colorado, et travaille comme enseignante à la Lighthouse Writers Workshop, un centre artistique de découverte et d'apprentissage de la littérature. Elle continue d'écrire, et cite Margaret Atwood parmi ses influences littéraires.

 

Avis :

En 1976, la narratrice Roberta a quatorze ans et vit dans le delta du Mississipi avec son frère aîné Willet et sa petite sœur Pansy. Un jour d’été, alors qu'en dépit des mises en garde, le trio est parti se baigner dans les eaux profondes d’une ancienne carrière, lieu réputé maudit au plus épais de la forêt, l’irréparable se produit : Pansy disparaît, et, malgré les battues, demeure introuvable. Face au drame qui anéantit leur mère et provoque le départ définitif de leur père, seuls Roberta et Willet refusent de baisser les bras. Quatre ans plus tard, plus que jamais persuadés que cela les mènera d’une façon ou d’une autre à Pansy, les deux jeunes gens se lancent sur les traces paternelles et débarquent dans les marais des Everglades, dans le sud de la Floride, là où, il y a bien longtemps, une partie de leur histoire familiale a commencé…

Tandis qu’en une sourde mélopée, comme en autant de haillons de brume surgis du passé, flottant indistincts dans l’inconscient des vivants et attachant craintes vagues et vieilles superstitions à certains lieux de mauvaise mémoire, un récit anonyme vient entrelacer ses réminiscences de la souffrance noire dans les plantations, de la guerre de Sécession et de la ségrégation, à la narration vivante et sensible de la jeune Bert, c’est un bien sombre marécage qui, au propre comme au figuré, happe bientôt le lecteur, ensorcelé par ses vapeurs fétides.

Car, lancée sur des traces familiales indissociables de la trouble histoire du sud des Etats-Unis, venue en l’occurrence enterrer ses morts et sa sinistre mémoire dans une vieille carrière creusée au XIXe siècle par des esclaves, Bert ne va pas seulement troquer la touffeur et les orages violents du Mississipi, ses superstitions et son racisme encore bien présent, pour la grouillante et pourrissante mangrove de la Floride, ses marais et son golfe où il est si facile de disparaître en toute discrétion. Dans ces atmosphères que Tiffany Quay Tyson excelle à peindre aussi grandioses que menaçantes, dans ces décors sauvages et fantasmagoriques où fleurissent aventures bien réelles, mais aussi légendes peuplées de monstres, de diables et de fantômes, c’est autant du dédale naturel de canaux et de chenaux dangereusement inextricables que des tortueux méandres humains d’une histoire courant sur plusieurs générations que la jeune fille va faire l’éprouvant apprentissage.

Sur le fond fantastiquement vibrant des décors naturels et de l’histoire du sud américain, se déploie ainsi un récit habité, haletant et profondément crédible, où, encore et toujours, la moindre goutte de sang noir ou indien, mais aussi le fait d’être femme, se payent au prix fort. Comme le rappelle l’épigraphe du roman empruntée à William Faulkner, « Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. » (4/5)

 

 

Citations :   

– Ça n’existe pas, les malédictions, Bert. Le truc, c’est que quand il arrive un malheur, les gens veulent pouvoir accuser autre chose qu’eux-mêmes. »             
Je ne savais trop que croire. Toutes ces histoires que nous avaient racontées papa et mamie Clem sur le mal qui émanait de la carrière, nous nous en étions toujours moqués, les prenant pour des rumeurs absurdes, pas plus réelles que les contes de fées qu’on trouvait dans les livres. Mais si nous avions eu tort ? Alors quoi ?
 

Toutes sortes de femmes venaient voir Clementine et Ora : des riches, des pauvres, des Noires, des Blanches, des jeunes, des vieilles. Elles avaient toutes des histoires à raconter. Clementine et Ora ne posaient jamais de questions, mais les femmes se sentaient comme obligées de révéler leurs secrets. Il écoutait les histoires et les recueillait. Il entendait des récits sur des hommes cruels, sur le désir et la trahison. Le monde n’était pas un lieu sûr pour les femmes, apprit-il. Le monde n’était tendre envers personne, mais visiblement, les femmes souffraient davantage que les hommes.
 

Sur l’île, les pélicans blancs abandonnaient leurs petits avant leur premier vol. Ce n’était que lorsqu’ils crevaient de faim, lorsqu’ils n’avaient plus le choix, que les oisillons se décidaient à quitter le nid. Penser à ces oiseaux déclenchait chez Junior une nostalgie terrible. Leur mère les mettait au monde, puis elle les nourrissait pendant près de trois mois. Elle quittait le nid chaque jour, et revenait avec des vairons, des crevettes, ou des petits poissons. Puis un jour, elle disparaissait. Les oiseaux, encore petits, encore bien au chaud, en sécurité dans leur nid, attendaient, et attendaient, plus affamés de minute en minute. Avaient-ils peur ? Étaient-ils tristes ? Étaient-ils en colère ? Sans doute, se disait-il. Finalement, ils s’élançaient hors du nid. C’est poussés par le désespoir et la famine qu’ils volaient pour la première fois. Pourquoi leur mère ne pouvait-elle pas rester assez longtemps pour leur apprendre à voler ? Pourquoi ne pouvait-elle pas les aider encore un petit moment ? Il le savait, pourquoi. Les oiseaux ne voleront pas s’ils n’y sont pas obligés. Les oiseaux, comme les enfants, ne quitteront leur nid douillet qu’en tout dernier recours.
 

En grandissant, j’avais commencé à me demander ce qui pouvait pousser un homme sur la voie de la malhonnêteté. Était-ce une tragédie unique, ou une série de petites injustices ?
 
 
Suivant le conseil d’Iggy, nous nous sommes servis de nos pattes de singes pour tirer le bateau sous la canopée de branches basses. Les palétuviers poussaient de travers malgré leur hauteur et, dans les zones où l’eau était le moins profonde, je voyais que les racines formaient une masse enchevêtrée, comme des lianes. Nous avons flotté pendant un moment dans une mare stagnante bordée d’herbe. Il faisait chaud pour une mi-janvier. Les moustiques sifflaient constamment. Un poisson a fait un bond en l’air. Un oiseau a lancé un appel dans les arbres. Une araignée tissait sa toile dorée sur une souche. Partout où je regardais, l’atmosphère était dense, lourde et grouillante de vie. Nous avons traversé une nuée de moucherons et j’ai manqué laisser échapper ma pagaie en tentant de les écarter. Les feuilles, les branches et les fragments de mousse qui pendouillaient semblaient s’avancer pour nous caresser au passage. Les troncs d’arbres étaient recouverts de plaques de mousse vert fluorescent. Nous étions à quelques coups de rame du golfe du Mexique, dont les eaux saumâtres étaient peuplées de requins bordés, de raies, de barracudas et de pieuvres. Il y avait des alligators dans la rivière et des serpents le long des rives. L’eau sentait le pourri et le vivant. Le paysage qui s’ouvrait devant et celui que nous laissions semblaient à la fois familiers et tout neufs. Il suffisait d’une variation minime de la lumière et de l’ombre pour que tout se transforme. Était-ce la même rangée de cèdres que nous avions dépassée à l’aller, ou les arbres étaient-ils sortis de terre pour exaucer quelque prière inconnue ? J’ai tendu la main pour toucher un genou de cyprès saillant et, quand j’ai replié le bras, une perle de sang grossissait au bout de mon doigt. Je ne savais pas si je m’étais éraflée contre une épine ou si j’avais été piquée par un des milliers d’insectes qui bourdonnaient autour de nous. Iggy avait raison. Il serait facile de disparaître dans les marais ou le golfe. Qui viendrait vous chercher ici, où tout était beau, dangereux et bizarre ?


Papa disait toujours que la carrière était maudite, mais il se passait des choses atroces partout. Peut-être que Willet avait raison, que les malédictions n’existaient pas, qu’il y avait seulement de mauvaises gens qui commettaient des actes mauvais, ou des imbéciles qui faisaient des imbécillités. J’ai touché le galet de la carrière dans ma poche. Je l’avais apporté parce qu’il me faisait l’effet d’un lien avec l’endroit où tous nos ennuis avaient commencé, un rappel de ce que nous cherchions, un talisman ou une clé. C’était peut-être naïf de présupposer qu’un lieu spécifique était plus maléfique qu’un autre en ce monde. C’était peut-être le monde entier qui était dangereux.


Côté sud du magasin, une demi-douzaine d’hommes bavardaient assis sous un porche en bois gris. Ils contemplaient l’horizon en inventant des histoires pour Dieu et pour eux-mêmes. Je suis persuadée que si les hommes s’assoient côte à côte sur les tabourets de bar, s’ils se tiennent au coude à coude quand ils pêchent, c’est parce que les mensonges coulent plus facilement dans cette configuration. Les femmes sont différentes, je l’avais appris en travaillant avec mamie Clem. Les femmes préfèrent vous regarder dans les yeux quand elles vous mentent.


On ne peut jamais sauver une autre personne de son deuil. Je n’aurais pas dû essayer. Le temps est la seule chose qui rende le deuil supportable, non parce qu’il vous fait oublier, mais parce qu’on apprend à vivre avec l’absence. Elle devient une partie de nous.


 

dimanche 8 mai 2022

[Franzobel] Toute une expédition : La vie héroïque du conquistador qui rêvait de gloire et de Californie

 





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Toute une expédition
            (Die Eroberung Amerikas)

Auteur : FRANZOBEL

Traduction : Olivier MANNONI

Parution : en allemand (Autriche) en 2021
                  en français (Flammarion) en 2022

Pages : 560

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

1537. Le conquistador Ferdinand Desoto obtient la direction de la prochaine expédition en Amérique, qui lui apportera, comme à ses guerriers, richesse et gloire. Mais rien n’est joué !
Las, nos cupides chasseurs d’or et de perles, tout droit sortis d’un tableau de Goya, sont attendus par des Indiens dont les habitudes carnassières ne feront pas toujours leur affaire…
De sa plume soigneusement aiguisée, Franzobel raconte la colonisation espagnole du xvie siècle dans une traversée de l’Amérique aussi pathétique qu’hilarante. Frayant hors des sentiers politiquement corrects et jouant avec la conscience troublée de l’homme occidental, il livre une réflexion morale sur notre époque dans un roman d’aventures inoubliable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franzobel, de son vrai nom Stefan Griebl, né en 1967, est l'un des écrivains les plus populaires et controversés d'Autriche. Dramaturge, poète et plasticien, il est l'auteur en français de la pièce Kafka, comédie (publiée aux solitaires intempestifs). Couronné du prix Nicolas Born, son roman sur le naufrage de La Méduse fut l'un des trois derniers ouvrages en lice pour le Deutscher Buchpreis (Prix du livre allemand) 2017.

 

 

Avis :

En 1537, le conquistador Ferdinand Desoto prend la tête de la plus importante des premières expéditions coloniales espagnoles. Persuadé d’y trouver un eldorado, il débarque en Floride et poursuit toujours plus loin à travers le Sud-Est des Etats-Unis actuels, obstinément en quête d’or et de perles.

Cinq ans plus tard ne reviendront même pas la moitié des quelque huit cents expéditionnaires, exténués, sans or ni richesses, et sans avoir établi la moindre colonie. Désastre à leurs propres yeux, leur aventure conservera à l’époque une réputation donquichottesque. Personne n’en mesure alors les principaux impacts : quelques chevaux et porcs restés sur place qui prolifèreront, les premiers à l'origine des mustangs de l’ouest de l’Amérique du Nord, les seconds d'épidémies qui décimeront les peuples autochtones ; l’amélioration des connaissances géographiques, ethniques et naturalistes des Européens, avec notamment les premières mentions à l’existence du Mississippi ; la montée en puissance des revendications espagnoles sur de larges territoires en Amérique du Nord, essentiellement en Floride et sur la côte du Pacifique : l’inégale bataille entre colons et Amérindiens est déjà irrémédiablement enclenchée.

Construit sur une documentation solide, ce livre ne se résume pas à un seul roman historique. Exploitant à outrance l’image de Don Quichotte laissée par Desoto, l’auteur a choisi le parti-pris de l’ironie pour souligner l’absurde et délétère cupidité qui gouverne le rapport au monde de l’homme occidental. Sous sa plume goguenarde, les aventures conquérantes de ces troupes expéditionnaires tournent sans mal à la bouffonnerie, lorsque la narration met l’accent sur la stupide obsession d’enrichissement facile d’un ramassis de réprouvés, de bandits et de laissés-pour-compte, croyant dur comme fer au pays de cocagne et à leur bon droit de saccage, d’appropriation et de réduction en esclavage, au nom grotesquement brandi du Christ et de leur supériorité civilisée. Si cette pantalonnade résonne sinistrement, ce n’est pas seulement parce qu’elle s’assortit d’une vague d’agressions meurtrières, mais aussi parce qu’en superposant cette amorce de colonisation et les traits les plus piteusement caractéristiques du mode de vie américain moderne, le récit opère une mise en perspective débouchant sur un terrible constat : la généralisation d’une absurdité prédatrice, qui, non contente d’avoir très sauvagement détruit les autres formes de rapport au monde, poursuit imperturbablement sur sa lancée la destruction de la planète entière.

Récit historique donc, mais aussi satire et diatribe morale menant à la question de la réparation aux peuples amérindiens, ce livre, que, de l’aveu de l’auteur, l’intervention de son éditeur a empêché de devenir fleuve, pourra pourtant encore sembler trop long et fastidieux. Solidement construit et étayé, mais volontiers provocateur au gré de ses débordements loufoques et de son humour grinçant, nul doute qu’il a de quoi entretenir le clivage autour de cet écrivain célèbre et controversé qu’est Franzobel en Autriche. (2,5/5)

 

 

Citations :

Peut-on croire les livres d’histoire ? L’Histoire est écrite par les vainqueurs, par ceux qui disposent d’argent et d’influence. D’autres manières de voir sont étouffées ou tournées en dérision.

De notre point de vue, la caractéristique majeure du XVIe siècle était sa brutalité. On aurait pu croire que la mafia avait lancé à tous les surveillants de camps de concentration un défi à celui qui serait le plus atroce. On écartelait les gens, on les sciait vifs ou on les tressait sur une roue en leur broyant les membres. Nous mentionnerons seulement en passant que, pour intensifier le spectacle, on avait de surcroît préalablement arraché les tétons des malheureux avec des tenailles chauffées au rouge et que l’on versait dans les blessures du plomb fondu, du goudron et du soufre. Brutal ? Non, monstrueux et méprisant pour l’être humain, d’une cruauté démesurée.
Comparée à l’arbitraire des gouvernants, l’Inquisition était une amicale altruiste de pêcheurs à la ligne, ce qui n’empêchait pas non plus le Saint-Office de torturer, de bannir et de brûler. Le pire fut que la délation put ainsi célèbrer sa résurrection. On ne comptait plus ses innocents accusés de chiromancie, de bigamie, de sodomie, d’invoquer les démons, d’offenser les cloches des églises, de profaner l’hostie, de transgresser les règles du jeûne ou d’autres pratiques obscures, personne ne pouvait plus croire sa propre peau à l’abri – et ce au sens littéral du terme. Dans le Nouveau Monde, la population indigène fit connaissance avec les doctrines du Christ à coups de massacres. Comme si cela ne suffisait pas, les Turcs sévissaient dans les Balkans. Toute l’Europe se recroquevilla comme une limace dans le sel -- et le sel, c’était les Ottomans.
A côté de cela, la vie suivait son cours tout à fait normal, avec chagrins d’amour, soucis financiers, projets de mariage et recettes de cuisine. Le peuple se réjouissait en lisant Amadis de Gaule, admirait les tableaux d’Arcimboldo et de Jérôme Bosch, il contemplait avec étonnement les personnages apotropéens aux façades des maisons, découvrait les pommes de terre, le cacao et le tabac, se piquait avec les ananas, s’énervait contre de honteuses vagues de hausses de prix et voyait dans les caprices du climat un signe avant-coureur du Jugement dernier.

Les corsaires étaient respectueux de la loi, simplement la loi qu’ils respectaient était un peu particulière : quiconque trompe la communauté doit être déposé sur une île déserte, quiconque vole ses pairs doit s’attendre à avoir le nez et les oreilles coupés. Nul n’a le droit de jouer pour de l’argent. Lanternes et bougies doivent être éteintes le soir à huit heures, qui veut continuer à boire ensuite doit le faire sur le pont et dans le noir. Les gamins et les femmes ne sont pas autorisés à bord. Qui fait monter une femme est condamné à mort. Le même destin guette celui qui quitte son poste de combat. Le port d’une flamme vive dans la cale est puni d’au moins quarante coups de fouet. Qui commet un meurtre est attaché à sa victime et jeté avec elle par-dessus bord...
 
Et voilà qu’on l’informait qu’au moment où des crimes contre l’humanité avaient été commis à leur encontre, les Indiens n’étaient pas encore des citoyens des Etats-Unis. Les Native Americans auraient dû se trouver au moment de leur naissance dans un avion volant au-dessus des frontières actuelles des USA pour être reconnus comme citoyens américains, hypothèse que l’on pouvait exclure d’emblée pour ce qui concernait les XVI et XVIIe siècles. Quel joyau de l’idiotie juridique ! Il n’existait par ailleurs aucun document prouvant que les Indiens avaient été les propriétaires légitimes du pays. Des notions telles que possession et propriété leur étaient étrangères. Ces catégories n’avaient été introduites que par le capitalisme dans le but de protéger les biens privés. Jusqu’à l’institution des cadastres, des registres d’état civil et de baptême ou d’autres documents légitimant les rapports de propriété de cette époque, on serait donc contraint… Rhubarbeàbarbedebarbare… Le rédacteur se vautrait dans le cynisme et les petits jeux intellectuels. Si la bêtise pouvait rapetisser un homme, il allait pouvoir sauter sous le tapis en parachute.

Mourir n’est pas une chose pour laquelle il vaille la peine de vivre.

Un arquebusier perdit la raison et prit la fuite, persuadé que toute l’expédition avait la peste. Ce n’était pas vrai, et pourtant les Espagnols détenaient une arme biologique dont ils ignoraient totalement l’existence et la dangerosité, quelque chose qui propageait la maladie du charbon, la brucellose, la leptospirose, la trichinose, la tuberculose et quelques autres choses encore, qui ouvrait des trouées dans la croissance démographique des Indiens et éradiquait des tribus entières – il ne s’agissait pas d’un virus créé en laboratoire, non, c’étaient les réserves mobiles de viande qui apportaient la mort : les cochons ! Ces animaux à soies causaient cent fois plus de dégâts parmi les indigènes que tous les Espagnols et tous les Anglais réunis. Pour les agents pathogènes, ces bestiaux étaient de véritables cars de tourisme. Quelques transmissions à des chevreuils ou à des perdrix suffisaient à contaminer des contrées entières. Ce n’était pas Desoto qui allait conquérir l’Amérique, pas plus que les Anglais ou les Français, mais les cochons…

Le christianisme est une religion de l’égoïsme. Chacun se préoccupe d’abord de son propre salut, il n’y a qu’un seul Dieu. Si nous réussissons si bien, c’est que nous sommes une masse d’individus. Les Indiens, eux, se considèrent comme une entité globale. On bien ils vont ensemble au ciel, ou bien ils n’y vont pas du tout.


 

vendredi 21 mai 2021

[Dubois, Jean-Paul] La succession

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : La succession

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2016 (Editions de l'Olivier)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Paul Katrakilis vit à Miami depuis quelques années. Jamais il n’a connu un tel bonheur. Pourtant, il se sent toujours inadapté au monde. Même la cesta punta, ce sport dont la beauté le transporte et qu’il pratique en professionnel, ne parvient plus à chasser le poids qui pèse sur ses épaules.

Quand le consulat de France l’appelle pour lui annoncer la mort de son père, il se décide enfin à affronter le souvenir d’une famille qu’il a tenté en vain de laisser derrière lui.
Car les Katrakilis n’ont rien de banal: le grand-père, Spyridon, médecin de Staline, a fui autrefois l’URSS avec dans ses bagages une lamelle du cerveau du dictateur; le père, Adrian, médecin lui aussi, est un homme étrange, apparemment insensible; la mère, Anna, et son propre frère ont vécu comme mari et femme dans la grande maison commune. C’est toute une dynastie qui semble, d’une manière ou d’une autre, vouée passionnément à sa propre extinction.
Paul doit maintenant rentrer en France pour vider la demeure. Lorsqu’il tombe sur deux carnets noirs tenus secrètement par son père, il comprend enfin quel sens donner à son héritage.

Avec La Succession, Jean-Paul Dubois nous livre une histoire déchirante où l’évocation nostalgique du bonheur se mêle à la tristesse de la perte. On y retrouve intacts son élégance, son goût pour l’absurde et quelques-unes de ses obsessions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004), le prix Goncourt pour Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (Editions de l'Olivier, 2019).

 

 

Avis :

Cela fait plusieurs années que Paul Katrakilis est pelotari professionnel au Jaï-Alaï de Miami, ce casino où l’on parie sur les joueurs de pelote basque. Diplômé de médecine, il a préféré s’écarter de la voie tracée par son père et son grand-père, eux-mêmes médecins, pour vivre modestement d’une passion qui lui permet en outre de prendre ses distances avec une famille aux tendances névrotiques et suicidaires. Le décès paternel le rappelle toutefois à Toulouse, pour y régler une succession qui va s’avérer bien plus encombrante qu’escompté : on n’échappe pas si facilement à ses atavismes…

On se délecte chaque fois autant de la plume et de l’humour de Jean-Paul Dubois qui, du rire aux larmes, entre gravité et légèreté, nous embarque pour notre plus grand plaisir dans l’exploration de ses thèmes de prédilection. Nous nous retrouvons donc à nouveau aux côtés d’un narrateur prénommé Paul, appliqué à se choisir une vie outre-atlantique pour se retrouver irrémédiablement rattrapé par un destin familial aux allures de malédiction. Si le propos s’habille d’une fantaisie cocasse, accentuant avec dérision les névroses qui ravagent chaque membre de la famille Katrakilis, il n’en suinte pas moins une profonde mélancolie, alors que l’envie de vivre, grignotée par le deuil, la solitude et la désillusion, y cède peu à peu la place à l’aliénation et à la dépression. Les personnages, enlisés dans le sillon de vie tracé par leur filiation, subissent un destin qui les emprisonne et leur coupe les ailes, au point que leur liberté finit par se résumer au seul choix de leur fin de vie.

De la pelote basque convertie en business mafieux au droit de grève quasi inexistant aux Etats-Unis, de la médecine aux ordres de la dictature soviétique à celle qui se résout discrètement à pratiquer l’euthanasie réclamée par ses patients, d’automobiles miteuses à d’autres presque mythiques, ou de la disparition du dernier quagga dans un zoo d’Amsterdam au touchant attachement à un chien sauvé de la noyade, la balade finit, malgré tous ses détours, par nous ramener à l’essentiel : « Je regrette de ne pas avoir su trouver ma place. » « Il ne faut jamais se tromper de vie. Il n'existe pas de marche arrière ».

Ce texte admirablement écrit, dont la désespérance se pare élégamment d’un humour désabusé, est un curieux cocktail de tristesse et de drôlerie qui vous empoigne le coeur comme il vous séduit l’esprit. Il ne déroge pas à la règle : les romans de cet auteur sont irrésistibles. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Il m’avait fallu attendre vingt-huit ans pour éprouver chaque jour cette joie d’être en vie au petit matin, de courir pour polir mon souffle, de respirer librement, de nager sans peur, et de ne rien espérer d’autre d’une journée sinon qu’elle m’accompagne comme l’on promène une ombre et que le soir venu elle me laisse en l’état, simplement satisfait, abruti de quiétude et de paix loin de ce territoire désarticulé que j’avais abandonné, et surtout loin de ceux qui m’avaient mis au monde par des voies naturelles, m’avaient élevé, éduqué, détraqué et sans aucun doute transmis le pire de leurs gènes, la lie de leurs chromosomes.

Le ciel était gris avec, çà et là, des taches sombres qui faisaient penser à des hématomes.

J'allais devoir rentrer en France pour enterrer mon père et m’occuper de ces choses que l’on doit régler quand on est le seul et le dernier à pouvoir les régler. Je pensai qu’après ma mort il n’y aurait plus personne pour s’occuper de ces formalités. Et pourtant tout se réglerait. Comme à chaque fois qu’un type meurt et qu’il faut faire de la place pour les suivants. Les numéros de sécurité sociale s’effacent les uns après les autres, les assurances se lassent de réclamer, les facteurs oublient l’adresse, les banques regardent ailleurs, et toute cette petite comptabilité d’une existence s’éteint d’elle-même comme une triste et mauvaise journée d’hiver.

« Il ne faut jamais se tromper de vie. Il n’existe pas de marche arrière. »

« Est-ce que tu sais à quelle vitesse tombent les gouttes de pluie ? Quels que soient la hauteur du nuage et le poids de chacune, elles arrivent toutes sur le sol à une vitesse à peu près constante, comprise entre 8 et 10 km/h. Et cela est dû à leur forme qui augmente l’effet de frottement dans l’atmosphère et empêche leur accélération.

Depuis que le monde était monde, il y avait toujours eu deux façons de le considérer. La première consistait à le voir comme un espace-temps de lumière rare, précieuse et bénie, rayonnant dans un univers enténébré, la seconde, à le tenir pour la porte d’entrée d’un bordel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création avait avalé 108 milliards d’humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvus d’une âme. La médecine ne traitait pas ce genre de questions. Pour elle, l’ongle incarné primait toujours sur l’herméneutique. Comme disait l’un de mes professeurs pour casser les reins de quelques internes pressés d’en découdre : « Nous ne sommes là que pour assurer une zone de moindre inconfort entre les griffes du forceps et celles de la broyeuse. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  
 

dimanche 28 mars 2021

[Dubois, Jean-Paul] La vie me fait peur

 


 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La vie me fait peur

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 1994 (Seuil), 1996 (Points)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Trente-trois mille pieds, c’est l’altitude idéale pour réfléchir à sa vie. Dans l’avion qui l’emporte vers Miami, Paul Siegelman s’efforce de retrouver le fil conducteur et remet les chapitres dans l’ordre : la mort de sa mère, les acrobaties financières de son père, ses propres errances d’Ibiza à panama City, ses relations tumultueuses avec les femmes. «Je suis tout petit. Je peux vivre dans un verre à dents», dira-t-il un jour. Et si c’était vrai ?

Avec ce livre limpide et mystérieux, Jean-Paul Dubois explore nos angoisses les plus familières et fait l’inventaire de quelques passions simples, comme autant de consolations. Dans les parages de Philip Roth et de John Updike, il est l’un des romanciers français les plus singuliers d’aujourd’hui.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Il a reçu le prix Femina pour Une vie française (2004) et le prix Goncourt pour Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (2019). Journaliste, il est l’auteur de chroniques publiées en deux tomes : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). L’ensemble de son œuvre est disponible en Points.


 

Avis :

Paul Siegelman s’est toujours laissé porter par la vie, laissant les choses avancer d’elles-mêmes sans jamais réellement s’en mêler. Un événement imprévu vient pourtant soudain secouer sa quarantaine jusqu’ici sans histoire. Dans l’avion qui l’emmène à Miami où réside désormais son père, il entame une introspection qui pourrait bien déboucher sur un tournant majeur dans son existence…

Chaque livre de Jean-Paul Dubois n’est « ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre ». Les obsessions de l’auteur nous emmènent une fois de plus aux côtés d’un homme prénommé Paul, à la dérive d’une existence toute tracée qu’il suit passivement, comme réfugié dans une sorte d’absence, commode mais au final assez ennuyeuse. Seul un séisme personnel le forcera à sortir du cadre dans lequel il paresse distraitement, à enfin prendre des risques et des décisions, à vivre en définitive.

L’on retrouve avec amusement les ingrédients des autres romans, accommodés d’une manière chaque fois étonnamment renouvelée. L’élégance et l’humour de la plume opèrent avec le charme qu’on est toujours sûr de trouver dans les pages de cet écrivain, au point que chacun de ses ouvrages évoque aussitôt la promesse d’une vraie délectation, le plaisir de s’installer dans un bon vieux fauteuil familier et confortable, pour une soirée de connivence aussi légère que profonde, aussi drôle que mélancolique.

Par bonheur, la bibliographie de Jean-Paul Dubois me réserve encore de nombreuses découvertes, que j’ai bien l’intention de savourer une à une. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

A quarante-quatre ans, lorsque je pense à ce que je suis devenu, lorsque j’envisage l’avenir, la vie me fait peur. Je n’incrimine nullement Vivien. Les sept années que j’ai passées avec elle ne furent pas pires que les autres. Je ne lui en veux même pas de m’avoir confirmé mon éviction par courrier recommandé. Il est dans sa nature de se conformer aux termes de la loi. Ma femme est ainsi faite. Je savais tout cela en l’épousant. Chez elle, le professionnel l’emporte toujours sur l’affectif. Ces derniers temps, avant d’être un amant assommant, j’étais surtout l’élément encombrant qui pénalisait son bilan.

Je ne suis pas un entrepreneur, ni un bâtisseur. Je ne me sens pas investi d’un rôle. Je ne fais pas partie de la famille des acteurs. Je ne me sens à l’aise que dans la salle, assis parmi la foule des autres spectateurs.

Vivien m’a toujours reproché de n’avoir aucune prise sur le monde. Vivien est née avec des grappins dans les mains. Pour elle, traiter avec l’avenir est aussi simple que de manier un agenda. Elle est persuadée qu’il suffit d’inscrire ses projets de manière lisible, pour qu’à la date choisie ils se réalisent. La maladie, la mort, la fatigue, les aléas sont des paramètres qu’elle refuse de prendre en compte. Elle se sent propriétaire de sa vie. Et moi, à peine locataire de la mienne. Un locataire qui voudrait croire aux vertus du bail emphytéotique, mais qui sait que tout peut arriver. Oui, au fond de moi, je voudrais croire. Mais, avec l’âge, le doute l’emporte sur l’espérance.

Avec Linda pour principale associée, Philip Schrader était à la tête d’un petit empire médical. Il dirigeait la Crandon Park Clinic, un établissement où l’on pratiquait uniquement des actes de chirurgie esthétique. A leur façon aussi, les Schrader étaient des magiciens, des fakirs. Tirant sur les peaux comme l’on retend les cordes d’une tente après la pluie, ils vendaient à des prix inabordables l’éphémère illusion de la jeunesse. A la fois maquilleurs et maquignons, ils s’efforçaient de donner au décrépit l’aspect de la patine.

L’ultimatum expira et plus jamais le téléphone ne sonna. Je savais que je laissais filer une chance de changer ma vie. Peut-être était-elle infime. Mais je reconnais avoir eu peur de la tenter. Parce que je ne crois pas plus en l’amour qu’aux prévisions météorologiques à dix jours. J’ai foi en un certain nombre de choses, comme la patience, le respect, le silence et même le mensonge. Mais je me défie de l’amour, ce sentiment hallucinogène éphémère qui paralyse l’esprit, et vous laisse ensuite pour mort, dans la posture de l’électrocuté. Un homme aimant vit toujours dans un verre à dents.

 

 

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