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lundi 19 février 2024

[Banks, Russell] Le royaume enchanté

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Le royaume enchanté
           (The Magic Kingdom)

Auteur : Russell BANKS

Traduction : Pierre FURLAN

Parution :  2022 en anglais (Etats-Unis)
                   2024 en français (Actes Sud)

Pages : 400

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

En 1971, Harley Mann, alors âgé de quatre-vingt-un ans, confie son histoire tragique à un magnétophone. Bande après bande, chapitre après chapitre, il revisite son adolescence et raconte l’installation de sa famille dans les marécages de Floride – à quelques encâblures de ce qui allait devenir Disney World – pour rejoindre une communauté de Shakers, pieuse et abstinente. La colonie rejette toutes les tentations extérieures et suit assidûment son credo : “Les mains au travail et le cœur à Dieu.” Mais lorsque Harley tombe éperdument amoureux d’une jeune femme et entame avec elle une relation clandestine, sa loyauté envers les Shakers et leur vision conservatrice du monde s’effrite et finalement se brise.
Une éblouissante tapisserie, tissant les fils de l’amour et de la foi, de la mémoire et de l’imagination, sur ce que signifie regarder en arrière et accepter sa place dans l’histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Russell Banks est né en 1940 dans le Massachusetts et a grandi dans le Vermont. Aîné de quatre enfants, il est issu d’un milieu ouvrier et d’une famille instable et précaire (il n’a pas douze ans quand son père déserte le foyer familial), le contexte de cette enfance marquera fortement son œuvre littéraire. Il entreprend des études supérieures à Colgate University qu’il interrompt rapidement. À l’âge de vingt ans, il est marié et père d’une première fille. Pour gagner sa vie, il exerce divers métiers comme plombier, vendeur de chaussures, pompiste, mais il découvre aussi la lecture et dévore la littérature classique et moderne américaine. Il commence à écrire. Quelques années plus tard, il reprend brillamment ses études à l’université de Caroline du Nord dont il sortira diplômé en 1967. Il fait à cette époque la rencontre décisive du romancier Nelson Algren qui lui confirmera sa vocation d’écrivain. Après avoir divorcé, il se remarie et devient père de trois autres filles. Avec sa famille, il voyage, s’installe un temps en Jamaïque, s’éprend de Cuba, de la Floride. Il enseigne dans plusieurs établissements supérieurs, université Columbia, Sarah Lawrence College, universités du New Hampshire et de New York, puis celle de Princeton où longtemps, il sera professeur de creative writing aux côtés de Joyce Carol Oates et de Toni Morrison.

Son premier roman paraît aux États-Unis en 1975 et il accède à une reconnaissance internationale au milieu des années 1980. Avec plus de vingt romans publiés, Russell Banks s’est imposé comme l’un des plus grands écrivains américains de sa génération, construisant une œuvre progressiste et anticonformiste, animée de la nécessité de faire entendre les voix de ceux que la société a abandonnés, et où toujours la dénonciation de toutes les formes d’injustice ou de violence occupe une place essentielle. L’œuvre de Russell Banks est une remise en cause du mythe américain.
Écrivain prolifique, il a également publié des poèmes, des nouvelles et des essais dans diverses revues. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma : De beaux lendemains, réalisé par Atom Egoyan (ce film a obtenu à Cannes en 1997 le Grand Prix du jury et le Prix de la critique internationale), Affliction, réalisé en 1997 par Paul Schrader, Trailer Park réalisé en 2010 par Jonny et Patrick Muhlberger. Paul Schrader a également adapté Oh, Canada, avec Richard Gere dans le rôle principal, dont la sortie est annoncée en 2024.
Russell Banks a reçu de nombreux prix et distinctions parmi lesquels le Prix Ingram Merrill, le Prix de la nouvelle St. Lawrence, le Prix O’Henry, celui du Best American Short Story, le Prix John Dos Passos, le Prix de littérature de l’Académie américaine des arts et lettres, le Common Wealth Award for Literature 2011. Continents à la dérive et Pourfendeur de nuages ont été finalistes du Prix Pulitzer en 1986 et 1998.
Membre de l’Académie américaine des arts et des sciences, Russell Banks a été, de 2001 à 2004, le troisième président du Parlement international des écrivains, après Wole Soyinka et Salman Rushdie, puis le fondateur de Cities of Refuge North America, un réseau de lieux d’asile pour des écrivains menacés ou en exil.
En 2022, il a reçu un hommage spécial pour l’ensemble de son œuvre du Prix du Meilleur Livre étranger, à Paris.

Il était marié à la poétesse Chase Twichell. Il s’est éteint le 7 janvier 2023 à New York. L’ensemble de son œuvre est publié aux éditions Actes Sud. 

 

Avis :

Dans son ultime roman, publié juste avant sa mort en janvier 2023, Russell Banks poursuit son questionnement du rêve américain au travers d’un paradis perdu, domaine d’une modeste communauté shaker en Floride, devenu aujourd’hui miroir aux alouettes de l’industrie du loisir.

L’auteur qui, dans ses livres, a si souvent adopté le point de vue des laissés pour compte en Amérique s’attaque cette fois au mythe du self-made-man au travers d’un récit désespérément nostalgique. Au soir de son existence depuis longtemps solitaire, un homme décide de se confier à des bandes magnétiques. L’on découvre son histoire depuis l’enfance, en une narration sans faux-semblants révélant une âme déchirée et sans plus d’illusions face à son combat d’une vie avec le Bien et le Mal.

Né au tournant du XXe siècle, Harley Mann a connu la misère la plus noire avant de faire fortune dans la spéculation immobilière. Son dernier coup fut la vente à l’empire Disney des terres qui devaient servir à l’implantation du grand parc d’Orlando. Des terres sur lesquelles il avait fait main basse après avoir contribué à la déroute de leurs propriétaires, une communauté utopiste de shakers, proches des quakers, qui l’avait charitablement recueilli avec les siens quand ils étaient littéralement au fond du trou.

Ce n’est qu’après les avoir trahis parce qu'irrésistiblement attiré par l’amour et l’argent, que Harley devait réaliser la bonté des shakers et son bonheur perdu, lui qui par avidité et vanité s’était exclu tout seul de leur « royaume enchanté », ce jardin d’Eden certes régi par des règles austères, entre chasteté, dévotion et communisme, mais pourvoyant simplement aux besoins de chacun.

Une infinie tristesse imprègne le récit de cet homme, enferré par de mauvais choix dans une voie sans retour dont il a pu, depuis, longuement mesurer tout ce qu’elle lui a fait perdre, à lui mais aussi, par sa faute, à d’autres qui ne demandaient rien. A travers cette utopie humaniste détruite au profit d’un matérialisme bassement individualiste, c’est ni plus ni moins ce que nous avons appelé le progrès de la civilisation et qui a abouti à la société de consommation et à ses nouveaux modes d’asservissement, à la disparition de la nature sauvage et à la mise en péril de la planète, que questionne Russell Banks dans ce chant du cygne parabolique.

Écrivain connu pour ses engagements humanistes, Russell Banks nous livre une dernière histoire crépusculaire, à la fois fresque intense et envoûtante traversée par un puissant souffle narratif, et réflexion mélancolique sur ce que nous coûte l’avidité matérielle de notre civilisation. A nous prendre pour des dieux, égoïstes et souverains, nous ne nous contentons pas de nous exclure nous-même du paradis terrestre, nous faisons tout pour le détruire. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Je devrais probablement m’abstenir de le dire ici, mais j’ai vu et entendu des choses au cours de ma vie – et je les ai vues et entendues ici, dans ma ville de St. Cloud, Floride – qui me poussent parfois à me demander si l’esclavage est vraiment fini aujourd’hui. Ou si les Blancs n’ont pas réussi à simplement lui donner un autre nom. Quand ils défendaient leur fidélité à l’égard de leur credo socialiste façon Ruskin, mes parents fustigeaient constamment ce qu’ils appelaient le “capitalisme à salaire d’esclave”. S’ils étaient vivants aujourd’hui, quel nom donneraient-ils à l’entreprise de M. Walt Disney, ici, au sud-ouest d’Orlando, où il est inutile pour un Noir, homme ou femme, qui cherche un emploi légitime de se présenter avec son visage à la peau sombre ? Tout change, et pourtant, comme disent les Français, tout reste pareil. L’esclavage, c’est ce qui produit les effets de l’esclavage, voilà ce que je dis. Les Blancs arrivent à échanger leur labeur contre un paiement, même si c’est contre une fraction minuscule de ce que vaut leur labeur, et les Noirs sont enchaînés et forcés à travailler pour rien dans les prisons et dans des équipes employées au bord des routes que les gens dépassent chaque jour à toute vitesse dans leurs voitures climatisées.
 

Que diraient Père et Mère s’ils connaissaient mon histoire ? Que dirait Mère Ann Lee, ce puits de sagesse et de piété des Shakers ? Ou l’Aîné John Bennett et l’Aînée Mary Glynn aujourd’hui disparus, ces deux Shakers communistes et dévoués à l’esprit clair et à l’âme noble ? Que me diraient-ils aujourd’hui ? Et s’ils pouvaient parler entre eux, que diraient-ils de moi ?
Ce sont leurs voix antiques que j’entends à l’intérieur de moi depuis que j’ai commencé à raconter mon histoire, l’histoire de mon enfance et de ma jeunesse chez les Shakers de la Nouvelle-Béthanie à Narcoossee, Floride, en y insérant tout ce qui a conduit aux événements dramatiques qui se sont déroulés là en 1910 et 1911 après que je suis devenu homme, et les malheureuses conséquences de ces événements. Quand je parle dans mon magnétophone, les voix de ces femmes et de ces hommes morts depuis longtemps me remplissent la tête. Elles ont même commencé à s’infiltrer dans ma voix, dans les mots et les phrases que j’emploie dans mon récit, et à les modeler. C’est comme si je n’avais jamais appris à parler comme l’homme qu’en fait je suis devenu, à savoir un de ces Blancs de Floride, petits commerçants à vie qui ne font montre d’aucun enthousiasme religieux ou politique remarquable, aucune appartenance de classe visible. Je suis le genre de Républicain ou de Démocrate qui s’inscrit en tant qu’Indépendant, le protestant ou le catholique qui ne pratique plus et coche la case “chrétien”, l’Anglo-Américain qui se voit comme simplement Américain, l’être humain de sexe mâle qui se croit juste humain, le Blanc qui pense ne pas avoir de couleur.T
Elle est la personne que j’ai été pendant la plus grande partie de ma vie d’adulte et dont, au fil des ans, j’ai pris la voix. Mais quand j’enclenche l’interrupteur de mon Grundig TK46 et que je rembobine la bande pour rejouer mon récit d’aujourd’hui, comme je viens de le faire, je n’entends pas la voix neutre, moderne, passe-partout et américaine de cette personne-là. J’entends à la place une voix qui n’a encore jamais été enregistrée, pas même par Thomas Edison, une voix parlant dans un autre siècle, le XIXe, et dans un autre pays, les régions sauvages du Centre-Sud de la Floride, une voix venue de loin dans le temps comme dans l’espace. Une voix que je reconnais à peine. Ma voix.
 
 
Rien qu’en nous présentant à la porte de la maison de maître et en demandant du travail et un abri, nous avions soumis nos vies aux besoins, aux règles, aux protocoles et aux priorités de la plantation Rosewell. Nous avions franchi une ligne qui séparait deux mondes, comme si nous avions échangé une planète contre une autre, et désormais nous n’avions plus qu’un souci, celui d’apprendre les règles et les principes qui gouvernaient ce nouveau monde.              
La planète qui avait jadis été notre chez-nous se situait dans un autre univers. C’était aussi simple que ça. Les règles, les priorités, les principes et les lois physiques d’autrefois ne s’appliquaient plus, pas même en tant que points de comparaison mesurables. Pour survivre, il nous fallait apprendre aussi vite que possible une logique et une cohérence nouvelles qui se révélaient à nous incessamment, car la plantation était rigoureusement autodéfinie, close sur elle-même selon une logique et une cohérence absolues.


Peau noire ou peau blanche, nous n’étions évidemment pas des esclaves. En tout cas pas des esclaves-marchandises. Nous étions plutôt comme des travailleurs réduits au servage par contrat, bien que pour nous la période de servitude ne soit pas fixée et puisse s’allonger en vertu du système comptable que notre pauvreté permettait à la plantation Rosewell d’utiliser et qui, dans tout le Sud à cette époque, était également celui de nombreuses autres plantations et sociétés d’exploitation minière ou forestière. Mais contrairement aux Noirs, ce n’était pas la couleur de notre peau qui nous avait rendus criminellement pauvres aux yeux de l’État. C’était le fait que Père et Mère se soient si longtemps et si bêtement consacrés au rêve ruskinite d’une “nation qui vient”.


Au fil du temps, nous avons appris indirectement, par des rumeurs et des commérages, que les Blancs, hommes et femmes, qui vivaient et travaillaient avec nous étaient presque tous des gens condamnés pour crime et qui avaient avec eux leurs enfants illégitimes. Il s’agissait de petits voleurs, de pickpockets, de prostituées, ou de Blancs et de Blanches arrêtés pour avoir cohabité avec une Noire ou un Noir, ou encore de ces gens qui étaient ce qu’on appelait à l’époque des sodomites. Ils étaient tous pauvres, incapables de s’acquitter de leurs amendes ou de leurs frais de justice. Ces frais et amendes avaient été payés aux shérifs de comté et aux juges dans tout l’État de Géorgie et même jusqu’au Mississippi et en Alabama par M. Couper lui-même. La dette devrait être remboursée par le condamné, homme ou femme, au taux d’un dollar par jour jusqu’à ce que la somme due soit égale à zéro. Échéance qui pouvait facilement être repoussée jusqu’à un futur indéfini, comme Mère s’en rendit compte à la fin du premier mois lorsque le coût de la nourriture, de l’hébergement et des articles indispensables qu’elle avait achetés à crédit au magasin de la compagnie pour nourrir, habiller et loger ses enfants fut déduit de notre salaire. Le solde était toujours négatif. Ce solde négatif était considéré comme un prêt de la part de la plantation, et Mère devait payer un intérêt sur la somme globale. Mois après mois, sa dette augmentait. Elle n’a jamais diminué d’un iota.


C’est ce qui se produit chez ceux qui sont totalement vaincus. Ils cessent de parler. Se plaindre serait exprimer l’espoir que la situation s’améliore. Nous n’avions pas cet espoir. 


J’ai appris que ceux à qui on a tout volé voleront n’importe lequel de ceux à qui on n’a pas tout volé. Dans des conditions de vie dégradante, il n’y a pas de solidarité. C’est pourquoi, après notre deuxième journée de travail, quand nous sommes rentrés d’un pas pesant des champs de coton, nous avons découvert que nos tentes avaient été vidées, qu’on nous avait volé tout ce que nous avions transporté de Waycross. Même nos couvertures s’étaient envolées, et si nous n’avions pas suivi les instructions du surveillant nous demandant d’apporter aux champs, avec nous, nos couverts et notre assiette, eux aussi auraient disparu. Mère s’est rendue à l’intendance pour demander à l’intendant de remplacer les couvertures volées, et leur coût – soit cinq jours de travail pour chacun de nous, les cinq Mann – est venu s’ajouter à son compte. L’intendant lui a déclaré que dorénavant, si elle et ses enfants voulaient conserver leurs couvertures, il faudrait que nous les prenions avec nous chaque fois que nous quittions la tente.
J’ai appris que ceux qu’on fait travailler presque littéralement à mort ne désirent que très peu la compagnie des autres. Tels des animaux blessés, ils veulent surtout qu’on les laisse tranquilles, qu’ils puissent se blottir dans un coin pour tenter de récupérer assez d’énergie pour continuer à vivre un jour de plus. De toute façon, la société n’existait pas, à la plantation Rosewell, sauf dans les champs ou sur le chemin qui y menait, ou parfois au début de la journée quand nous échangions quelques saluts rapides en grimpant à bord des wagons branlants qui nous transportaient vers nos lieux de labeur. Personne ne révélait quoi que ce soit de son passé ni de ce qui l’avait amené à se retrouver emprisonné à la plantation Rosewell. Ceux qui ne peuvent pas s’imaginer d’avenir ont du mal à se remémorer leur passé, ou du moins à en parler, car le passé ne peut pas avoir été pire que le présent et, par conséquent, le décrire et se le remettre complètement en tête serait une affaire douloureuse qu’on évite.
J’ai appris que les enfants comme les adultes, les femmes aussi bien que les hommes, les Blancs autant que les Noirs, en situation de dégradation vont entraîner tous ceux qu’ils peuvent dans cette dégradation. C’est du haut vers le bas que s’exercent alors la violence et le vol, la domination et les abus sexuels, la manipulation et le contrôle, la tromperie, l’escroquerie, le sadisme. 


Quand j’y repense, je suis encore stupéfait par le pouvoir coercitif de ceux qui, généralement par hasard, en viennent à nous entourer. Les humains ne sont ni rigoureusement des animaux de meute comme les loups, ni des animaux de troupeau comme les moutons, mais quand ils se rassemblent en groupes unis par des liens très forts, ils se conduisent autant comme des meutes que comme des troupeaux. Ils s’organisent instinctivement de telle sorte qu’un ou deux d’entre eux soient placés au sommet, comme dans une meute, tandis que le reste s’entasse dessous selon des degrés toujours plus faibles d’autorité et d’indépendance. En même temps, ils adoptent les buts et les besoins plus généraux du troupeau. Bien que fondamentalement instable, cette façon est néanmoins celle par laquelle s’organisent les sociétés humaines – adhésion simultanée à l’autorité et au groupe.


(…) la Floride, dès ses débuts, avait servi de réceptacle aux détritus du monde. C’était là qu’allaient ceux qui n’avaient plus de perspectives ailleurs et qui ne s’étaient pas encore installés dans le désespoir, qui croyaient qu’il existait toujours une faible chance de pouvoir repartir de zéro et que personne ne remarquerait leurs échecs passés ni ne leur en tiendrait rigueur le temps qu’ils retrouvent leurs repères et tentent un nouveau départ.


Durant ma propre vie, ce sont les réfugiés des guerres et des pogroms d’Europe, les survivants des camps de concentration qui ont émigré en Floride. Quelques décennies plus tard, ceux qui fuyaient Cuba, Haïti et l’Amérique centrale ont débarqué sur ces côtes, alors que depuis toujours des retraités en provenance des États du Nord viennent ici, en quête d’un endroit au soleil où finir les quatre-vingt-dix ans qui leur sont alloués et se retrouvent à somnoler sur le banc d’un parc ou à lancer des appâts depuis un bateau à moteur en alu de chez Sears, Roebuck voguant sur des eaux peu profondes, ou encore à frapper des balles de golf pendant que, derrière eux, enfants et petits-enfants – les leurs comme ceux de tous les autres – arrivent dans des breaks, attirés vers le sud comme par une doline de la taille de l’État tout entier, doline qui les verse dans le monde du rêve américain, le Royaume enchanté, la plantation récréative de Disney.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 19 novembre 2023

[Banks, Iain M.] L'homme des jeux

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme des jeux
           (Cycle de la Culture)
           (The Player of Games)

Auteur : Iain M. BANKS

Traduction : Hélène COLLON

Parution :  en anglais en 1988,
                   en français dès 1992
                   (Robert Laffont)

Pages : 480

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans l'empire d'Azad, le pouvoir se conquiert à travers un jeu multiforme. Jeu de stratégie, jeu de rôle, jeu de hasard, le prix en est le trône de l'Empereur.
Gurgeh est le champion de la Culture, une vaste société galactique, pacifique, multiforme, anarchiste, tolérante, éthique et cynique où le jeu est considéré comme un art majeur.
S'il gagne, la paix sera sauvée entre la Culture et Azad.
S'il perd...

Voici le premier volume de la fameuse série de la Culture qui a renouvelé avec humour et panache le thème de la société galactique. Il sera suivi de L'Usage des armes et de Une forme de guerre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1954 en Écosse, Iain M. Banks a connu le succès dès 1984 avec son premier roman, Le Seigneur des guêpes. En 1987, il entama en parallèle une carrière d’auteur de science-fiction avec Une forme de guerre, premier opus de son célèbre cycle de la Culture. Grâce à celui-ci, il renouvela le genre du space opera en lui apportant finesse d’esprit, humour anglais, cynisme et ironie politique. Auteur reconnu tant pour ses romans de littérature générale que pour ceux de science-fiction, il était considéré par le Times  comme l’auteur anglais le plus imaginatif de sa génération. Il fut d’ailleurs élu sixième meilleur auteur britannique de tous les temps dans un sondage de la BBC. Iain M. Banks est décédé le 9 juin 2013.

 

 

Avis : 

Que vous soyez familier de la littérature de science-fiction ou complet néophyte, ce très bon deuxième tome du vaste Cycle de la Culture – un space opera dont les épisodes largement indépendants se découvrent aisément dans le désordre ou même individuellement – a tout pour vous captiver : le rythme, l’humour et l’imagination de sa narration, comme la portée politique et philosophique de son propos.

La Culture est une civilisation utopique post-humaniste regroupant à travers la galaxie, souvent à bord de structures artificielles, une société technologiquement avancée composée d’humanoïdes augmentés, d’extra-terrestres assimilés et d’intelligences artificielles conscientes. Anarchiste et égalitariste – les genres y sont interchangeables et les notions de propriété et de pouvoir n’y existent pas –, elle offre à ses habitants une existence quasi illimitée, confortable et hédoniste, dégagée de tout tracas par la prise en charge des contingences, matérielles, politiques et sécuritaires, par des intelligences artificielles bienveillantes. Celles-ci ont notamment la responsabilité sous-jacente, discrètement exercée, des opérations diplomatiques et militaires nécessaires à la stabilité, voire à l’expansion, de la Culture lorsqu’elle rencontre des civilisations étrangères. Cette interface plus ou moins violente est du domaine d’une agence, nommée Contact, dont personne ne sait à vrai dire grand-chose.

Quelle n’est donc pas la surprise de Gurgeh, champion incontesté du jeu sous toutes ses formes au sein de la Culture, lorsque Contact sollicite son aide pour l’étude de l’Azad, un jeu d’une complexité inégalée qui structure l’organisation de l’Empire, une civilisation récemment découverte se caractérisant par un régime dictatorial et violent, aussi profondément sexiste et inégalitaire que dangereusement belliciste et colonialiste. En premier lieu peu enclin à quitter son confort pour un voyage censé durer cinq ans, Gurgeh accepte la mission sous la pression de circonstances désagréables et le voilà bientôt parachuté en plein coeur de l’Empire, étranger désarçonné par des mœurs et des valeurs à l’exact opposé des siennes, ayant fort à faire pour comprendre les règles de l’Azad, cette compétition qui ne restera jamais qu’un jeu pour lui mais qui, a contrario, décide de la place de chacun dans la société de l’Empire. A moins, au trouble grandissant de Gurgeh, que cette partie gigantesque ne revête aussi pour la Culture un enjeu insoupçonné, propre à ébranler bon nombre de ses certitudes…

Pris dans les filets d’un rythme narratif allant crescendo jusqu’au spectaculaire bouquet final, l’on reste impressionné, de la première à la dernière page, par l’envergure et la précision de l’imagination avec laquelle, non sans ironie, l’auteur construit et oppose ses deux modèles de civilisations, l’une a priori idéale, l’autre a fortiori mauvaise, au final les deux faces de notre ambivalence humaine et, à tout bien considérer, pas si binairement différentes. A vivre parmi les Azadiens, ces Barbares qui nous ressemblent tant, nous les humains d’aujourd’hui, Gurgeh lui-même évolue, éprouve malgré lui des sympathies, se sent gagné lui aussi par l’ivresse de vaincre, bien supérieure au simple plaisir de jouer. En même temps, il prend conscience des aspects les plus retors et manipulateurs de Contact, habile à lui faire endosser à son insu le rôle du Cheval de Troie pour dynamiter l’ennemi de l’intérieur. La Culture mène en réalité une guerre qui ne porte pas son nom et, toute libérale qu’elle soit, n’hésite pas à adopter les règles de l’adversaire pour mieux en prendre le contrôle. Destruction pure et simple de sociétés jugées inférieures et colonialisme de la part de l’Empire, ingérence et déstabilisations politiques de la part de la Culture, ce sont autant de pratiques courantes sur cette Terre que dénonce sarcastiquement Iain Banks, renvoyant dos à dos les clans de tout bord, aux mains aussi sales les unes que les autres.

Sur une trame magistralement tissée de suspense et d’ironie par une imagination impressionnante de cohérence et de précision, Iain Banks nous offre une addictive et réjouissante lecture à plusieurs niveaux, propre à séduire n’importe quel lecteur, adepte ou non de science-fiction. (4/5)

 

 

Citations :

Ah ! Comme tout est merveilleux au sein de la Culture, n’est-ce pas, Gurgeh ? Nul n’y meurt de faim ni de maladie, les catastrophes naturelles n’y font jamais de victimes, rien ni personne n’y est exploité. Pourtant le hasard et la chance existent encore, ainsi que les peines de coeur et la joie ; oui, le hasard demeure, l’avantage et le désavantage.
 

Les récits qui se déroulaient au sein de la Culture et décrivaient des situations où « les choses tournaient mal » commençaient généralement ainsi : un être humain perdait son terminal, l’oubliait quelque part ou l’abandonnait délibérément.  C’était une convention ; en d’autres temps, on aurait pris pour point de départ un individu s’écartant du sentier forestier ; plus tard, ç’aurait été la voiture tombant en panne sur une route déserte. Qu’il soit en forme de bague, de bouton ou encore de stylo, le terminal était ce qui vous reliait à tous les individus et à tous les éléments de la Culture. Avec lui, quand on voulait savoir quelque chose ou qu’on avait besoin d’aide, on n’avait, selon le cas, qu’à poser une question ou lancer un appel. (…)
Terminal était synonyme de sécurité.
 

Comme le disait le proverbe : tomber n’a jamais tué personne ; ce qu’il faudrait, c’est ne jamais s’arrêter de tomber.
 

L’ennui, c’est qu’il ne voulait ps perdre. Il ne ressentait aucune animosité personnelle à l’encontre de Bermoiya, mais désirait éperdument sortir vainqueur de cette partie, de la suivante, et de celle qui vendrait ensuite. Il venait seulement de comprendre à quel point l’Azad pouvait être envoûtant lorsqu’on y jouait dans son environnement d’origine. (…) Maintenant, il savait pourquoi ce jeu avait permis à l’Empire de se perpétuer. L’Azad créait en lui-même une soif insatiable de victoires accumulées, de pouvoir, de territoires toujours plus étendus et de domination toujours plus grande. 
 

Ce que vous avez vu ce soir, cela aussi est l’Empire. Et il existe entre les deux visions des tas de choses que je ne puis vous montrer ; toute la frustration qui pèse sur les pauvres comme sur les gens plus aisés, simplement parce qu’ils vivent dans une société où personne n’est libre d’agir selon ses choix. Le journaliste qui ne peut pas écrire ce qu'il sait pourtant être la vérité, le médecin qui ne peut soigner un être souffrant parce que celui-ci n’appartient pas au bon sexe… Un million de phénomènes similaires, jour après jour, des choses peut-être moins mélodramatiques, moins grossières que ce que je vous ai montré ce soir, mais qui n’en font pas moins partie de l’ensemble, des choses qui comptent parmi les manifestations de cette société. Le vaisseau vous a dit qu’un système coupable ne reconnaît point d’innocents. Moi, je dirais que si. Il reconnaît l’innocence d’un petit enfant, par exemple, et vous avez bien vu comment ils se comportent dans ce domaine. En un sens, il reconnaît même le « caractère sacré » du corps… mais pour mieux le violer. Encore une fois, Gurgeh, tout cela peut se ramener à la notion de propriété, de possession ; à l’acte de prendre afin d’avoir. 
 
 
Il plongea son regard dans les yeux de l’étranger.
Et n’y lut rien. Ni pitié ni sympathie, pas trace de bonté ni de tristesse. Oui, il plongea dans ces yeux, et tout d’abord il songea au regard qu’avaient parfois les criminels lorsqu’ils s’entendaient condamner à une mort expéditive. Un regard d’indifférence ; ni désespoir ni haine, mais quelque chose de plus terne et de plus terrifiant. Un regard résigné,  un regard qui disait : plus d’espoir ; un drapeau hissé par une âme qui ne s’en souciait déjà plus.
Mais si ce fut, en ce brusque instant de lucidité, l’image du condamné qui lui vint tout d’abord à l’esprit, Bermoiya sut en même temps qu’elle ne convenait pas. Quelle image aurait pu convenir, cela il l’ignorait. Peut-être était-elle inconnaissable.
Et puis tout à coup, il sut. Et tout à coup, pour la première fois de sa vie, il comprit ce que ressentait les condamnés quand ils le regardaient dans les yeux, lui, Bermoiya.


Vous savez, monsieur Gurgeh, j’ai entendu dire que dans votre « Culture », vous n’aviez pas de lois. Je suis sûr qu’il s’agit d’une exagération, mais il doit tout de même y avoir un peu de vrai là-dedans ; donc je veux croire que vous voyez dans le nombre et la rigueur de nos lois… une grande différence entre notre société et la vôtre. Nous possédons ici un grand nombre de règles, et nous essayons de vivre en accord avec les lois de Dieu, du Jeu et de l’Empire. Mais il y a un avantage à posséder des lois : le plaisir qu’on peut prendre à les enfreindre. Les personnes ici présentes ne sont pas des enfants, monsieur Gurgeh. (…) Règles et lois n’existent que par le plaisir que nous prenons à commettre ce qu’elles interdisent, mais, du moment que la plupart des gens respectent leurs prescriptions la plupart du temps, elles remplissent leur office : l’obéissance aveugle aux lois ferait de nous… ha ! (…) Rien de plus que des robots !


Et de toute façon, l’identité a-t-elle une quelconque importance ? Personnellement, j’en doute. On est ce qu’on fait, et non ce qu’on pense. Seules comptent les interactions (cela n’empêche pas le libre arbitre, non incompatible avec la thèse qui veut que nous soyons définis par nos actes). Et d’abord, qu’est-ce que le libre arbitre ? Le hasard. Le facteur aléatoire. Si l’on admet qu’en dernière analyse l’individu n’est pas prévisible, alors le libre arbitre ne saurait être autre chose. (…)
C’est le résultat qui compte, et non les moyens mis en oeuvre pour l’obtenir (sauf, naturellement, si l’on considère le processus d’achèvement comme une série de résultats en soi). Quelle importance qu’un esprit soit constitué de grosses cellules animales spongieuses fonctionnant à la vitesse du son (dans l’air !), ou de nanomousse étincelante à réflecteurs et structures de cohérence holographiques, le tout agissant à la vitesse de la lumière ?  (…) L’un comme l’autre, ce sont des machines, des organismes qui s’acquittent de la même tâche.
Tout cela n’est que matière commutant l’énergie sous une forme ou une autre.
Commutations. Mémoire. Cet élément aléatoire qui est le hasard et qu’on appelle choix : tous des communs dénominateurs. 
 
 
« Non, la vie n’est pas juste. Pas intrinsèquement. » (…)
« Mais on peut s’efforcer de la rendre juste, reprit Gurgeh. C’est un but qu’on peut se fixer. On peut choisir de tendre vers lui, ou bien s’en détourner. Nous avons opté pour la première solution. Je regrette que vous nous trouviez si répugnants pour cela.
« Le mot ’’répugnant’’ est faible pour décrire ce que je ressens à l’égard de votre précieuse Culture, Gurgeh. Je ne suis même pas sûr de disposer des termes adéquats pour vous dire ce que j’en pense, de cette… Culture. Vous ne connaissez ni la gloire, ni la fierté, ni la notion de culte. Vous détenez un certain pouvoir, je l’ai constaté. Je sais ce dont vous êtes capables… Mais vous n’en restez pas moins des impuissants. Et vous le serez toujours. Les êtres humbles, pitoyables, apeurés, lâches… ceux-là ne durent pas éternellement, aussi terribles et imposantes que soient les machines à l’intérieur desquelles ils rampent. Un jour viendra où vous vous effondrerez ; et ce n’est pas votre batterie d’engins flamboyants qui vous sauvera. Ce sont les forts qui survivent. Voilà ce que nous enseigne la vie, Gurgeh, voilà ce que nous montre le jeu. La lutte pour la suprématie, le combat qui révèle la valeur. » (…)
Que répondre à cet apical ? (…) Que l’intelligence pouvait surpasser la force aveugle de l’évolution et sa tendance à mettre l’accent sur la mutation, la lutte et la mort ? Que la coopération consciente était plus efficace que la compétition sauvage ? Que l’Azad pouvait être tout autre chose qu’un simple combat, si l’on s’en servait pour structurer, communiquer, définir… ? (…)
« Vous n’avez pas gagné, Gurgeh, reprit Nicosar d’une voix basse mais dure, presque un croassement ? Les individus dans votre genre ne gagneront jamais. (…) Vous jouez, mais vous ne comprenez rien à rien, n’est-ce pas? »

dimanche 2 juillet 2023

[Pointurier, Sophie] Femme portant un fusil

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Femme portant un fusil

Auteur : Sophie POINTURIER

Parution : 2023 (HarperCollins)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« “Et vous, quelle violence trouvez-vous juste ?”, c’est ce que j’aurais aimé leur dire. Mais là encore je n’ai pas trouvé le courage. Ce n’est pas constant, le courage. »

Au début, elles étaient quatre. Il y avait cette annonce d’un hameau à vendre dans le Tarn, loin de tout. Alors un projet est né, le rêve d’un lieu construit par et pour les femmes. Elles l’ont fait. Claude, Harriet, Élie, Anna. Jeunes, vieilles, toutes forgées par les tentatives d’autres avant elles, guerrières jusque-là tenues au silence. Mais voilà : aujourd’hui, Claude doit répondre du meurtre d’un homme. Deux gendarmes lui font face, attendant que cette mère de famille au prénom épicène reprenne tout depuis le début. De l’utopie à la riposte. Ce jour où Claude et ses sœurs ont pris les armes.
Que sait-on de la violence des femmes ? De l’arrière-pays toulousain aux terres des amazones de l’Oregon, Femme portant un fusil est le récit d’une quête pour se réinventer, une ode à l’amitié et à la liberté.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sophie Pointurier est enseignante-chercheuse et directrice de la section Interprétation en langue des signes à l’ESIT (École supérieure d’interprètes et de traducteurs) – université Sorbonne-Nouvelle. Elle est l’autrice d’un premier roman remarqué : La Femme périphérique (HarperCollins « Traversée », 2022 ; HarperCollins Poche, 2023).

 

Avis :

Une tradition huit fois centenaire s’est éteinte dans les dernières décennies : celle du béguinage, née au XIIe siècle sous l’impulsion de femmes désireuses de vivre, ni épouses, ni moniales, affranchies de toute domination masculine. Persécutées parfois tant leur prétention à l’indépendance suscita d’inquiétude et de réprobation au cours des siècles, les béguines ont subsisté jusqu’à l’époque moderne, où l’on vit encore des femmes de tous âges et conditions se rassembler en communautés pour y vivre de leur entraide. Il n’en existe plus aujourd’hui, mais elles ont inspiré à Sophie Pointurier une histoire contemporaine, où, plus que jamais, la liberté des femmes se conquiert de haute lutte.

Elles étaient quatre, chacune avec leurs raisons de souhaiter changer de vie, à l’écart des hommes et de leur force coercitive. Une petite annonce proposant à la vente un hameau à retaper au fin fond du Tarn leur avait offert l’opportunité de leurs rêves. Alors, s’inspirant d’autres exemples avant elles, elles avaient entrepris d’y créer une communauté de femmes, ouvertes à toutes celles qui éprouvent le besoin de retrouver une forme de liberté, de se réinventer en s’appuyant sur leur sororité, loin du cadre encore très masculin de la société ordinaire. Mais on ne tourne pas si aisément le dos au monde, ou plutôt le monde ne vous laisse pas si facilement le tenir à l’écart. Cela commence par des clôtures pour préserver vos moutons de gestes malveillants et cela s’achève le fusil entre les mains, puis les menottes aux poignets au commissariat du coin. La narratrice doit répondre du meurtre d’un homme. A son récit de l’emballement des événements se mêlent ses réminiscences de tout ce qui, depuis la naissance de leur projet, les a menées au drame.

Epouses battues tentant de s’extraire de la violence, lesbiennes souhaitant vivre en paix, révoltées libertaires ou femmes simplement lasses de se heurter constamment à des parois pas uniquement de verre : que l’on s’identifie ou pas aux aspirations des personnages, que l’on approuve ou pas leur manière de s’y prendre, et surtout peut-être parce que, justement, l’on aura sans doute un peu de mal à ne pas voir certaines comme des originales quand même loufoques sur les bords, il apparaît bien vite évident que l’utopie de ces femmes ne parviendra pas plus à les préserver que leur vie en société. Le drame étant annoncé dès les premières lignes, tout le suspense du récit provient du désarroi de la narratrice, qui, dans la confusion ambiante, tente de reconstituer et de s’expliquer ce qui vient de se passer, l’inscrivant dans la continuité d’un enchaînement de circonstances que l’on découvre peu à peu.

La marginalité dérange, et comme la jungle ne renonce jamais à reprendre ses droits sur une zone défrichée, la société encore patriarcale a beau jeu de vouloir effacer cette « lubie » de femmes, que, les préjugés aidant, elle a vite fait de considérer comme forcément subversive. Preuve en est qu’elles avaient des fusils, qu’elles savaient s’en servir et qu’elles ont tué un homme, même si les deux premiers points sembleraient tout à fait naturels chez des ruraux et chasseurs masculins, et même si, peut-être, il y a eu en partie légitime défense, en tout cas, décision de se faire justice soi-même parce que, sur ce plan, plus rien n’était à attendre du côté des hommes. Loin d’idéalisations, les personnages féminins de Sophie Couturier apparaissent dans toutes leurs ambivalences, avec leurs limites et leurs faiblesses, à la fois fortes dans leur détermination, naïves et maladroites dans certaines de leurs actions, mais tellement désespérées et poussées à bout que prêtes à tout – sur ce point, l’auteur n’hésite pas à forcer le trait pour mieux troubler le lecteur.  

Voici un livre fortement dérangeant, où, parce qu’il leur est autant impossible de trouver leur place au sein qu’aux marges de la société, des femmes se retrouvent en totale rupture avec la loi et la moralité, acculées à des gestes non dénués d’une certaine barbarie. Très sombre constat – désespéré ou provocateur ? – que celui de la nécessité d’une rébellion violente pour faire valoir le droit des femmes. (3/5)

 

Citations : 

Pendant des siècles, les béguines ont su se frayer un chemin entre vie laïque, travail rétribué et vie mystique, où leur engagement était révocable. Ce statut, créé sur mesure par elles-mêmes et pour elles-mêmes, leur avait permis de contourner l’obéissance pendant des siècles. Ni mariées, ni religieuses, ni soumises. Juste : tranquilles.
Je ne sais quel aspect des béguines m’avait d’abord attirée. Peut-être la révélation naïve que le refus de la norme n’était pas nouveau dans l’histoire de l’humanité, ou encore que le Moyen Age pouvait être plus progressiste que je ne le pensais. J’étais heureuse de cette découverte tout en réfrénant ma consternation de n’avoir jamais rien su de ce mouvement qui s’était répandu partout en Europe et jusqu’en plein Paris. Comme trop souvent dans l’histoire des femmes, le pouvoir s’était chargé soit de les brûler soit de les effacer, alors qu’elles avaient été plus d’un million à vivre ainsi pendant plus de mille ans. Tout avait été orchestré au cours des siècles pour oublier ces femmes dont les seules représentations consistaient en des caricatures de vieillesse, de laideur, d’infirmité convoquées depuis la nuit des temps pour moquer celles qui osaient s’extraire de la société des hommes.

L’Oregon Women’s Land trust a été fondé en 1975 en tant qu’organisation à but non lucratif et a été la première fiducie foncière pour femmes au monde. En 1976, la fiducie a acheté l’OWL Farm, 147 acres de forêt et de prairies merveilleuses, s’engageant à préserver l’environnement naturel et à faire de la terre un espace sûr et propice à la croissance pour les femmes, quelles que soient leurs ressources financières. Des dizaines de femmes ont fait don de fonds pour acheter cette terre, dans un esprit de propriété par le public féminin.

Il n’y a rien de pire au monde que passer pour une femme qui déteste les hommes. On peut être raciste, antisémite, violeur ou bouffeur de bébés que les hommes nous le pardonneraient mieux qu’une suspicion de misandrie. (…)
Pourtant, je ne les déteste pas, moi, les hommes. Je m’en passe, c’est tout. Depuis que j’ai décidé de vivre en dehors de la société, de leurs regards, ma vie a changé, le quotidien s’est apaisé et mon corps tout entier a enfin commencé à respirer.

Une pensée m’obsède. A savoir comment, et par quelle magie, l’espèce humaine continue-t-elle de perdurer sachant ce qu’endure sa propre moitié ? Avec la misogynie décomplexée qui se répand depuis la nuit des temps, c’est un miracle que cette deuxième moitié du monde ne se soit toujours pas réveillée en rage, consciente de sa blessure collective.

Quand il faut se battre pour une cause et que cette cause est juste, qu’importe que le sang soit versé. La violence devient morale, et pourquoi pas nécessaire.  (…)
« Et vous, quelle guerre légitimez-vous ? Quelle violence trouvez-vous juste ? », c’est ce que j’aurais aimé leur dire. Mais là encore, je n’ai pas trouvé le courage. Ce n’est pas constant, le courage.

Les lendemains de mort ne devraient jamais être soumis à la même routine, le jour devrait attendre avant de se lever, il devrait y avoir un silence, un changement dans notre respiration collective. Ce serait la moindre des choses.