dimanche 29 mars 2026

Critique de "Très brève théorie de l'enfer" de Jérôme Ferrari | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Très brève théorie de l'enfer" de Jérôme Ferrari


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Très brève théorie de l'enfer

Auteur : Jérôme Ferrari

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 168

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après avoir quitté son île natale pour enseigner à Alger, un homme, mû par le désir d’un ailleurs où échapper à lui-même, prend un poste au lycée français d’Abu Dhabi et s’y installe avec femme et enfant. Bientôt, leur trajectoire effleure celle de leur employée, Kaveesha, partie du Sri Lanka trente ans plus tôt et voguant depuis de famille en famille pour subsister.
Expatrié, immigré – deux manières d’être étranger, deux mots pour dire deux mondes, séparés par un mur invisible que l’empathie ne saurait abattre.
Dans une langue acérée, ténébreuse, Jérôme Ferrari poursuit l’examen lucide de notre rapport à l’autre et livre un nouvel opus déchirant des “Contes de l’indigène et du voyageur”.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari enseigne la philosophie en Corse. Il a obtenu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. À son image a reçu le prix Le Monde 2018 et le prix Méditerranée la même année. Nord Sentinelle paraît en août 2024, suivi de Très brève théorie de l'enfer en mars 2026.

 

Avis :

Après Nord Sentinelle, qui disséquait avec une ironie acide les illusions et les violences d’une Corse refermée sur ses mythologies, Jérôme Ferrari poursuit sa trilogie Contes de l’indigène et du voyageur en nous emmenant cette fois à Abu Dhabi, décor de verre et de sable où l’exil n’a rien de romantique et où les existences se frôlent sans jamais se rejoindre. Là, dans cette cité artificielle écrasée de lumière, l’auteur déplace son interrogation sur l’altérité : il ne s’agit plus de l’intrusion du touriste dans un territoire replié sur son histoire, mais de la coexistence muette entre ceux qui, suffisamment aisés, se rendent par choix dans ce temple du clinquant et ceux qui, poussés par la misère, viennent y chercher l’espoir d’un gagne-pain. L’auteur orchestre un face‑à‑face d’autant plus implacable qu’il se confond avec la normalité, pavant un enfer banalement quotidien fait de privilèges que l’on ne voit plus et de souffrances que l’on ne veut pas voir.

Dans ce décor étincelant où tout semble conçu pour lisser la moindre aspérité, le récit met en scène deux trajectoires que seule la géographie rapproche : d'un côté, le narrateur, professeur corse venu enseigner la philosophie dans l’un de ces campus ultramodernes où l’Occident exporte sa bonne conscience ; de l'autre, la Sri‑lankaise Kaveesha, domestique depuis trente ans, silhouette corvéable à merci parmi les innombrables travailleurs immigrés qui font tourner la machine sans jamais accéder à ses promesses. Aveuglé par les mirages de la ville, notre homme ne voit d'ailleurs même pas sa propre femme, entraînée là à son corps défendant et réduite malgré elle à l'oisiveté, dépérir lentement sous ses yeux. Entre ces trois êtres, rien ne se joue ouvertement, et c’est précisément dans ce presque‑rien, entre ces vies qui se croisent sans jamais converger, que l’histoire s’installe, révélant par leur simple juxtaposition l’abîme social, moral et affectif qui les sépare. 

D’un dispositif narratif d’une grande simplicité, Jérôme Ferrari tire une puissance critique d’autant plus redoutable qu’elle avance masquée, le récit de ces destins parallèles servant une mise en accusation feutrée de notre incapacité à voir l’autre.  Le narrateur se révèle privé dans sa propre vie de la lucidité qu’il dispense en cours, et l’écart entre discours et expérience marque alors le lieu où se déplie la véritable violence du roman. La narration montre comment le confort matériel, la routine institutionnelle et l’illusion d’une supériorité culturelle anesthésient toute empathie, transformant l’indifférence en faute morale. Tout sauf spectaculaire, l’enfer décrit est tissé de renoncements minuscules, de lâchetés ordinaires et de cette cécité bien commode qui permet aux privilégiés de continuer à vivre sans se sentir troublés, aveugles à ceux qui les servent. Le roman fait alors figure de parabole contemporaine sur la responsabilité et la mauvaise foi, chacun s’y voyant sommé de reconnaître la part d’aveuglement qui lui appartient. Il montre aussi comment les bonnes intentions, brandies comme des preuves de probité morale, servent surtout à préserver la tranquillité de ceux qui les affichent : on fait ce que l’on peut, on se félicite de l’avoir fait, puis l’on retourne chez soi sans rien avoir réellement déplacé.

À cette mécanique narrative d’une redoutable sobriété répond une écriture résolument ample : l’écrivain déploie ici, comme dans Nord Sentinelle, ces phrases interminables, sinueuses et parfois volontairement boursouflées, qui semblent se construire en même temps qu’elles se moquent d’elles‑mêmes. Leur démesure mime l’enflure du discours occidental, sa propension à tout expliquer, tout justifier et tout recouvrir d’un vernis moral rassurant. Le narrateur, philosophe de métier, parle comme il pense, longuement, lourdement, avec cette solennité légèrement ridicule qui, faute de profondeur réelle, trahit surtout un besoin désespéré de se convaincre de sa propre lucidité. Cette grandiloquence assumée dessine un narrateur qui ressemble à l’auteur tout en en offrant une version volontairement déformée, un double dont Jérôme Ferrari accentue les travers pour mieux en exposer les aveuglements. L’écrivain joue de cette rhétorique contrôlée pour révéler ce que son personnage s’efforce de gommer : plus les phrases s’étirent, plus elles laissent affleurer l’impuissance, la mauvaise foi et l’aveuglement confortable qui les sous‑tendent, le style devenant le reflet d’un homme qui s’écoute parler pour ne pas entendre ce qui l’entoure. 

Aussi remarquablement cohérent que parfois déroutant dans sa forme elliptique et sa tonalité à la fois tragique et onirique, ce récit partiellement autobiographique relève d’une méditation morale où se croisent culpabilité, damnation, rédemption et vacuité spirituelle. Le dispositif narratif croisé, qui oppose l’expatrié protégé à l’immigrée sans filet, met en lumière avec une netteté implacable les travers d’un monde que le narrateur traverse longtemps les yeux fermés, tandis que le style – miroir de ses certitudes comme de ses failles – laisse percevoir les fissures de son discours. De cette architecture sombre et désabusée naît un roman tendu, parfois inconfortable mais d’une réelle puissance d’interrogation, davantage préoccupé par la responsabilité individuelle que par la restitution sociologique, et dont la portée se cristallise dans cette phrase enfin dessillée : « j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, (…) parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. » (4/5)

 

 

Citations : 

Elle était encore jeune quand elle entra au service de ce couple de médecins, recrutés depuis peu par la clinique Al Noor où on leur offrait un salaire et des conditions de travail bien plus attrayantes qu’à l’hôpital public de leur pays d’origine. Leurs deux fils adultes n’avaient plus besoin d’eux depuis longtemps et plus rien ne les empêchait de fuir la grisaille parisienne pour finir leur carrière au soleil. Ils ignoraient bien sûr, comme la plupart des Européens du Nord, que le soleil du golfe d’Arabie n’est pas l’astre amical des printemps fertiles mais une étoile meurtrière, accablante, si dangereusement proche qu’elle fait bouillir le sang dans les veines, s’évaporer l’écume suspendue comme une brume à la surface des flots et tomber en poussière les bourgeons calcinés. Et même quand elle semble avoir cédé la place à l’obscurité, son incandescence continue d’embraser les profondeurs de la nuit.


Tous les ans, certains collègues qui avaient eu la naïveté d’y accepter un poste nous rejoignaient aux Émirats où siégeait le jury du baccalauréat. Dès leur arrivée à l’aéroport, leurs visages exprimaient la béatitude de résidents de l’enfer bénéficiant d’une permission divine exceptionnelle pour passer parmi les élus un temps qu’ils comptaient bien mettre à profit en attendant d’être renvoyés vers le séjour des supplices. Avant même de descendre à leur hôtel, ils couraient se procurer, auprès des magasins habilités, de l’alcool dans des quantités peu compatibles avec l’exercice lucide et rigoureux de leur tâche de correcteur impartial. Certains d’entre eux émettaient ensuite le désir de se rendre au supermarché où, derrière le rideau de plastique opaque séparant, pour ménager la sensibilité des Croyants, le rayon Non Muslims only ! du reste du magasin, ils se ravitaillaient de surcroît en jambon, pâtés, saucisses et autres cochonnailles afin de se livrer, dans l’intimité de leur chambre, à la consommation compulsive de mets impurs, illustrant à merveille la façon dont la sévérité implacable de l’interdit transforme un vice inoffensif en obsession perverse et des fonctionnaires consciencieux en crétins monomaniaques.


De l’avis de tous – avis, me précisa-t-on, que partageaient nombre de Saoudiens –, l’Arabie n’offrait comme avantage notable que sa proximité avec les Émirats. Il me semblait étrange que le pays où je périssais d’ennui pût ainsi donner l’image d’une version moderne de Sodome et Gomorrhe et j’avais peine à imaginer à quel degré de torpeur mortifère il fallait être exposé pour qu’une telle comparaison semblât crédible. 


Avant que le grand vent ne m’emporte, j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, même si nous ne l’avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. 

 

 

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