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vendredi 2 juin 2023

[Harris, Nathan] La douceur de l'eau

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : La douceur de l'eau
            (The Sweetness of Water)

Auteur : Nathan HARRIS

Traduction : Isabelle CHAPMAN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021
                  en français en
2022 (Philippe Rey)

Pages : 464

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

À Old Ox, en Géorgie, sonnent les dernières heures de la guerre de Sécession :  l’émancipation des esclaves est proclamée. À quelques kilomètres de leur ancienne plantation, Prentiss et son frère Landry savourent amèrement leur liberté dans un monde qui ne leur offre aucun travail. Tandis qu’ils s’apprêtent à passer la nuit dans la forêt, ils sont découverts par le propriétaire du domaine, George Walker, hanté par la récente annonce de la mort au combat de son fils Caleb.

Quand George, perdu, accepte d’être guidé par les deux jeunes hommes vers sa maison, il voit en eux un moyen d’apaiser son chagrin et leur propose, contre rémunération, de les aider, lui et sa femme Isabelle, à cultiver leurs terres. Des liens inattendus de confiance se tissent entre ces êtres tourmentés, jetés dans une société qui leur reste inhospitalière, et trouvant refuge dans la quiétude d’une nature luxuriante. Jusqu’au jour où Caleb revient frapper à la porte de ses parents…

En portant un regard moderne sur une période sombre de l’histoire, Nathan Harris signe un roman impressionnant de maturité et de maîtrise. Ses héros, premières victimes de la longue et persistante ségrégation américaine, parviendront-ils à garder espoir, à survivre face au déferlement de bruit et de fureur ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Nathan Harris vit à Austin, Texas. À tout juste vingt-neuf ans, il publie son premier roman, La douceur de l’eau, largement salué aux États-Unis.

 

 

Avis :

Que fait-on et où va-t-on lorsqu’on est soudain affranchi après une vie d’asservissement dans la même plantation ? Comment dispose-t-on de sa liberté quand il faut reconstruire jusqu’à son identité-même, dans une société aux mentalités sudistes encore intactes qui ne vous y reconnaît aucune place, aucun droit, et surtout pas celui d’y trouver un emploi ? Leur émancipation à peine proclamée en ces lendemains de guerre de Sécession, les deux frères Prentiss et Landry acceptent le travail que, plongé dans la douleur et le désarroi parce qu’il pense son fils mort à la guerre, le fermier voisin de leur ancienne plantation leur propose sur ses terres, au grand dam des habitants de la petite ville d’Old Ox, en Géorgie. Les esprits sont dans un tel état d’échauffement qu’un rien pourrait bientôt suffire à mettre le feu aux poudres...

Entre espoirs et désillusions alors que la défaite sudiste bouleverse leur vie et les entraîne vers un inconnu à l’évidence plus hostile qu’accueillant, c’est la peur au ventre que les anciens esclaves abordent ce qui, en fait de statut d’hommes libres, ressemble plutôt désormais à un grand vide. Les uns partent tenter leur chance dans le nord, amorçant un long périple vagabond pendant lequel il leur faudra trouver moyen de survivre. Les autres s’entassent encore dans des campements de fortune, désemparés et indécis. Les forces d’occupation nordistes ont beau commencer à occuper le terrain pour y asseoir la paix, l’atmosphère est explosive, alimentée par la colère et la rancoeur des planteurs qui, convaincus de n’avoir perdu qu’une bataille, ne pensent qu’au retour de l’ordre ancien. Qui ose s’entremettre entre blanc et noir se retrouve au ban de la ville entière, la peur aux tripes face à la menace de terribles représailles.

C’est de cet impossible rapprochement entre les deux bords que vont faire les frais la non-conformiste famille Walker et ses deux protégés, très vite exposés à la vindicte générale dans une dramatique escalade de violence dont personne ne sortira indemne. Allant crescendo dans un déchaînement de péripéties pleinement crédibles mêlant lynchage, incendie et chasse à l’homme dans la touffeur humide d’une nature luxuriante, la narration nous fait toucher du doigt les racines de la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Finement campés dans leurs plus infimes déchirements et contradictions, les personnages y prennent vie et épaisseur avec une parfaite justesse. Et c’est avec un immense plaisir que, subjugué par la maturité et la maîtrise de ce premier roman souvent très cinématographique, l’on s’accorde à son rythme soutenu, entrecoupé de beaux passages plus amples, empreints de réflexion et de nature-writing.

Un très beau et puissant roman, sur les prémices d’une liberté que l’on aurait tort de croire acquise par simple décret anti-esclavagiste… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Finalement, le seul moyen d’avoir une vie qui en vaille la peine, c’était d’aller la chercher ailleurs, là où ils n’auraient peut-être pas plus, mais, avec un peu de chance, pas moins.
 

Mais ce qu’ils avaient en commun avait ses limites. Réunis au départ par une passion partagée pour l’indépendance, la capacité de traverser une grande partie de la journée en silence, ils avaient, pour exprimer leurs sentiments, seulement l’échange de regards et d’effleurements. Ainsi le lien qui les unissait s’était solidifié au fil des années, mais si ce lien était peu enclin à plier, il présentait néanmoins un point de faiblesse, un seul, du fait que son existence même était pour eux une source d’embarras. Ils étaient deux à prétendre n’avoir besoin de personne et voilà à présent qu’ils avaient désespérément besoin l’un de l’autre.
 

– Wade Webler n’est ni plus ni moins égoïste et dur que vous, ou moi, ou tout homme ou femme qui réclame quelque chose de mes services. Pourtant c’est le premier à m’avoir ouvert sa porte. Le premier à m’avoir indiqué les personnes susceptibles de m’aider à accomplir nos objectifs communs. Je me permettrai d’ajouter qu’à un moment de grande gêne, alors que j’avais besoin de liquidités pour une parente, il m’est venu en aide sans hésiter. Sa générosité a été sans pareille, monsieur Walker.           
– Il vous a mis dans sa poche », marmonna George.          
Glass poursuivit comme s’il n’avait pas entendu.          
« Et jusqu’à aujourd’hui, Monsieur Webler ne m’a jamais rien demandé en échange. Bon, il souhaite maintenant que je me retire de cette affaire de Nègre affranchi trouvé mort afin d’éviter de graves troubles à l’ordre public. Si cela suffit à maintenir la paix parmi les habitants de ce patelin, à contenter mes supérieurs et à rendre service à un homme qui m’a été d’une aide incomparable, eh bien, je me ferai un plaisir de fermer les yeux. »
 

La routine variait rarement et ce jour-là n’était pas différent des autres. Les hommes qui n’étaient pas en train de couper du bois allumèrent les feux sous les chaudières. Il y en avait quatre en tout, alignées en batterie. Lorsque la première était en ébullition, le jus de canne était transféré au moyen de cuillères dans la grande marmite suivante, et ainsi de suite jusqu’à ce que le sirop réduit fût arrivé jusqu’à Caleb, qui surveillait son déversement dans le tonneau. Lorsque celui-ci était plein, il fixait dessus un plateau, le déplaçait dans un coin pour le laisser refroidir et le remplaçait par un tonneau vide.          
La chaleur s’accumulait irrésistiblement et ils toussaient sans arrêt, une toux pareille à de longs aboiements qui trahissait la pénibilité de leur labeur. À la fin de la journée, afin de délasser leurs corps après avoir touillé sans fin debout pendant des heures, ils se ruaient à la rivière et se laissaient flotter sans bouger dans ses eaux glacées.
Caleb se rappelait que pendant sa première semaine, un garçon pas plus vieux que lui avait par inadvertance lâché sa cuillère. Le sirop avait coulé comme de la lave, et ils avaient assisté à son supplice muet : ses yeux qui lui sortaient de la tête, ses poings qui se serraient comme des boules de douleur. Un spectacle si fascinant que personne n’avait bougé : la vue du sirop dégoulinant à l’intérieur de sa botte et la perspective d’avoir à l’enlever, alors que le cuir avait déjà adhéré à sa peau. Plus tard, le garçon leur avait décrit la douleur quand le médecin s’y était appliqué : comme si on lui avait arraché la langue. Caleb n’avait pas oublié. Il aurait été étonné qu’un seul d’entre eux eût oublié.
 
 
Les choses vont continuer comme avant. Ces Yankees avec leurs petits uniformes et leurs épées, ils sont pas là pour toujours. Ils retourneront d’où ils viennent. Et ces Nègres, ils continueront à se plier à ce qu’on veut. Le ramdam que vous faites vers chez vous, eh bien, les gens d’ici y mettront aussi le holà. Ça a toujours été ainsi. Parce qu’on est comme ça dans le pays. Et ce qui est comme ça restera comme ça.

 

mardi 23 août 2022

[Barry, Sebastian] Des milliers de lunes

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des milliers de lunes
            (A Thousand Moons)

Auteur : Sebastian BARRY

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais (Irlande) en 2020,
                  en français en 2021
                  (Joëlle Losfeld, Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bien qu’il s’agisse d’une histoire à part entière, nous retrouvons Winona Cole, la jeune orpheline indienne lakota du roman Des jours sans fin, et sa vie dans la petite ville de Paris, Tennessee, quelques années après la guerre de Sécession.
Winona grandit au sein d’un foyer peu ordinaire, dans une ferme à l’ouest du Tennessee, élevée par John Cole, son père adoptif, et son compagnon d’armes, Thomas McNulty. Cette drôle de petite famille tente de joindre les deux bouts dans la ferme de Lige Magan avec l’aide de deux esclaves affranchis, Tennyson Bouguereau et sa sœur Rosalee. Ils s’efforcent de garder à distance la brutalité du monde et leurs souvenirs du passé. Mais l’État du Tennessee est toujours déchiré par le cruel héritage de la guerre civile, et quand Winona puis Tennyson sont violemment attaqués par des inconnus, le colonel Purton décide de rassembler la population pour les disperser.
Magnifiquement écrit, vibrant de l’esprit impérieux d’une jeune fille au seuil de l’âge adulte, Des milliers de lunes est un roman sur l’identité et la mémoire, une sublime histoire d’amour et de rédemption.

 

Un mot sur l'auteur :

Né à Dublin en 1955, Sebastian Barry est un écrivain, dramaturge et poète irlandais. Il est le seul romancier à avoir obtenu à deux reprises le prestigieux Booker Prize : en 2008 pour Le Testament caché, en 2016 pour Des jours sans fin, dédié à son fils gay.

 

Avis :

S’il peut se lire indépendamment, ce récit s’inscrit dans la continuité Des jours sans fin, dont on retrouve les protagonistes, Thomas McNulty, John Cole et Winona, leur fille adoptive rescapée du massacre de sa famille sioux, trimant pour joindre les deux bouts dans la ferme de leur ami Lige Magan, dans l’Ouest du Tennessee. Eux qui, en ces lendemains de guerre de Sécession, n’aspirent qu’à vivre enfin en toute tranquillité, doivent se défendre quotidiennement contre la violence. Quand ils ne sont pas assaillis par les pilleurs, ce sont Winona, puis Tennyson, l’un des deux esclaves affranchis qu’ils emploient, qui sont sauvagement attaqués par des inconnus. Mais, alors que l’amertume des anciens Confédérés ne cesse de bouillonner, multipliant les troubles, la petite communauté peut-elle seulement compter sur les autorités pour faire toute la lumière sur ces agressions et pour obtenir justice ?

Comme à son habitude, Sebastian Barry excelle à nous faire ressentir son histoire. Caractérisés au plus fin de leurs attitudes, de leurs émotions et de leur langage, ses personnages prennent vie au point que l’on croirait les voir et les entendre, et l’on ressort de la narration avec l’illusion d’avoir soi-même, le temps de cette lecture, vécu à leurs côtés. Si action et aventure sont bien sûr encore au rendez-vous de ce western, elles se fondent dans une évocation historique particulièrement suggestive de cette Amérique de 1870 encore à feu et à sang, où règnent la faim, la violence et la peur. Entre bandits de grand chemin et rebelles sécessionnistes encore en campagne, meurtres, passages à tabac et incendies criminels entretiennent un sentiment de menace larvée et de paix bien fragile, tandis que le début de reprise en main du Sud par les démocrates conservateurs ne laisse augurer rien de bon, ni pour les Indiens traités comme des animaux, ni pour les Noirs que leurs droits tout neufs ne protègent aucunement des tabassages en règle dès qu’ils risquent un pied en ville.

Centrée cette fois sur Winona, la narration adopte le point de vue doublement meurtri d’une jeune Indienne en passe de devenir femme. Sa douloureuse émancipation dans un imbroglio où s’affrontent désir de justice et vengeance aiguise chez elle une lucidité acérée que le souvenir de la tendresse maternelle et le soutien indéfectible de sa drôle de famille d’adoption vont néanmoins préserver du désespoir et de la haine. A travers elle se pose toute la question de l’identité amérindienne dans la nouvelle Amérique suprémaciste blanche. Si la guerre de Sécession et la défaite des Confédérés avaient alors ouvert quelques espoirs, certes rapidement douchés, pour le sort des Noirs dans l’Union, combats et massacres se poursuivraient encore longtemps à l’encontre des Amérindiens. Pour les survivants comme Winona, se construire est une terrible gageure que leurs descendants peinent encore à réussir aujourd’hui.
 
Après la violence des guerres et de leurs tueries, ce nouvel opus enchaîne sur une autre forme de brutalité : celle des persécutions racistes qui n’ont pas fini d’agiter l’Amérique. Qu’il s’agisse de la jeune indienne Winona, ou de la vieille esclave noire affranchie Rosalee, la même tendresse envahit peu à peu le lecteur, en même temps emporté par le rythme incessant de ce très immersif western. (4/5)

 

 

Citations : 

Il ne ressemblait pas à grand-chose avec son visage rougi. On aurait dit le dessous d’une bûche qu’on soulève de terre. Par contre, à vingt pas, je vous promets qu’il avait belle allure. Certes, c’était un garçon ordinaire, un garçon simple, un descendant de Polonais ayant émigré en Amérique, mais ce qui comptait pour les gens de Paris, c’est qu’il était blanc. C’était un Blanc. Peut-être que l’amour est aveugle, en revanche les habitants de Paris ne l’étaient pas. Ça non.          
Quand on vous répète sans cesse la même chose, ça finit par vous atteindre. Je savais que, selon M. Hicks, Jas Jonski avait perdu la tête. Qu’il le pensait peut-être même vicieux. Vouloir épouser un être plus proche du singe que de l’homme. Voilà comment M. Hicks voyait les choses. Jas Jonski m’a raconté ça, il était très en colère, mais il avait peut-être aussi un peu peur. Jas Jonski avait une mère à Nashville, pourtant il ne m’avait jamais emmenée lui rendre visite, rien de tout ça.


À part pour l’avocat Briscoe et peut-être quelques autres, dans l’esprit des habitants de la ville, je n’étais pas une humaine mais une créature sauvage. Plus proche de la louve que de la femme. Ma mère avait été tuée comme un berger tuerait un loup. Ça aussi, c’est un fait. Il y avait donc deux faits. Et moi, j’étais moins que le moins important de ces gens. J’étais moins que les prostituées du bordel, pour eux, j’étais peut-être uniquement une prostituée en devenir. J’étais moins que les mouches noires qui suivent tout le monde en été. Moins que la merde qu’on balance à l’arrière des maisons.          
J’étais tellement moins que tout ça qu’on pouvait faire tout ce qu’on voulait de moi, m’abîmer, me frapper, me tuer, m’écorcher.


Pourtant les soldats l’avaient tuée comme ils avaient tué mon père et mes oncles. Ils avaient tué ma sœur, mes tantes, et beaucoup d’autres encore. Ça ne pouvait être que ça, puisque mon peuple avait entièrement disparu. Apparemment, il ne restait plus que moi.          
Pour eux, nous n’étions rien. Je repense à la grande valeur que nous nous accordions et je me demande ce que cela signifie lorsqu’un autre peuple juge que vous valez si peu que vous méritez uniquement la mort. Comment la fierté pour tout ce que nous étions avait-elle pu être broyée au point de finir en particules balayées par le vent ? Qu’était devenu le courage de ma mère ? Avait-il lui aussi été réduit en poussière ? Nous croyions que le monde s’appelait l’Île de la Tortue, ce qui n’était pas le cas. Qu’est-ce qu’une telle découverte fait à votre cœur, et qu’a-t-elle fait au mien ?          
Rien, rien, rien, nous n’étions rien. Quand je pense à ça, je me dis que c’est le summum de la tristesse.


Nous accordons tous une grande valeur à la vie. Mais les Blancs avaient leur propre échelle de valeurs. Comme nous n’étions rien, nous tuer, c’était tuer rien, donc ça ne signifiait rien. Ça n’était pas un crime de tuer un Indien parce qu’un Indien, ça n’était rien.


Les hommes qui commencent durement dans la vie paient chaque cent d’une dette qui finit par se comptabiliser en dollars. S’il avait été beau dans sa jeunesse, il était maintenant une beauté hypothéquée. Les rats de l’âge le guettaient depuis l’ombre.

 

Du même auteur sur ce blog :

 






 

lundi 25 juillet 2022

[Barry, Sebastian] Des jours sans fin

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des jours sans fin
            (Days Without End)

Auteur : Sebastian BARRY

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais (Irlande) en 2016,
                  en français en 2018
                  (Joëlle Losfeld, Gallimard)

Pages : 272

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Chassé de son pays d’origine par la Grande Famine, Thomas McNulty, un jeune émigré irlandais, vient tenter sa chance en Amérique. Sa destinée se liera à celle de John Cole, l’ami et amour de sa vie.
Dans le récit de Thomas, la violence de l’Histoire se fait profondément ressentir dans le corps humain, livré à la faim, au froid et parfois à une peur abjecte. Tour à tour Thomas et John combattent les Indiens des grandes plaines de l’Ouest, se travestissent en femmes pour des spectacles, et s’engagent du côté de l’Union dans la guerre de Sécession.
Malgré la violence de ces fresques se dessine cependant le portrait d’une famille aussi étrange que touchante, composée de ce couple inséparable, de Winona leur fille adoptive sioux bien-aimée et du vieux poète noir McSweny comme grand-père. Sebastian Barry offre dans ce roman une réflexion sur ce qui vaut la peine d’être vécu dans une existence souvent âpre et quelquefois entrecoupée d’un bonheur qui donne l’impression que le jour sera sans fin. 

 

Un mot sur l'auteur :

Né à Dublin en 1955, Sebastian Barry est un écrivain, dramaturge et poète irlandais. Il est le seul romancier à avoir obtenu à deux reprises le prestigieux Booker Prize : en 2008 pour Le Testament caché, en 2016 pour Des jours sans fin, dédié à son fils gay.

 

Avis :

Le jeune Thomas McNulty a fui la Grande Famine irlandaise dans l’espoir d’une vie meilleure en Amérique. Aux côtés de celui qui est devenu son inséparable compagnon, John Cole, il endosse la tunique bleue et combat les Indiens dans les grandes plaines de l’Ouest, se travestit en femme pour chanter dans un cabaret, puis s’engage dans l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession. Et aussi, comme pour conjurer la violence qui les cerne, John et lui adoptent une fillette sioux après le massacre de tous les siens.

Les westerns modernes n’ont heureusement plus grand-chose à voir avec ceux des années trente à cinquante. Terminé le mythe des gentils et virils cow-boys confrontés à la cruauté des sauvages indiens. D’abord, en un hommage au fils gay de l’auteur, c’est un couple homosexuel qui, évoqué avec une pudeur et une délicatesse contrastant singulièrement avec les violences induites par les guerres et par la prévalence de la loi des armes en cette période de l’histoire américaine, joue le rôle principal dans cette vaste fresque. Et puis, Indiens, soldats et colons se retrouvent emportés, la plupart du temps bien malgré eux à leur petit niveau, dans une spirale infernale où s’enchevêtrent inextricablement, jusqu’à leur faire perdre toute raison, misère et famine, peurs et représailles de plus en plus terribles. Dépassés et impuissants, Thomas et John constatent amèrement que nul autour d’eux n’échappe au processus de pourrissement qui transforme peu à peu les protagonistes les plus raisonnables en incontrôlables bêtes fauves.

Alors que les massacres entre colons et indiens ne concernent déjà plus que les territoires les plus occidentaux d’Amérique, c’est bientôt le Nord et le Sud qui s’empoignent à leur tour dans un nouveau carnage dont les enjeux passent encore par dessus la tête des simples soldats employés comme chair à canon. Toujours, le regard et le bon sens paysan de Thomas traduisent en mots simples et imagés la nécessité de suivre le mouvement et de tenter de survivre, souvent tout court, parfois le moins mal possible. Et l’on demeure saisi par tant d’instinctif à-propos, exprimé avec une innocence et une sincérité encore amplifiées par la langue un peu frustre de cet homme condamné depuis la naissance à une existence des plus humbles.

Ce naturel contribue pour beaucoup à l’attachement du lecteur pour ce couple étonnant de courage et d’humanité, qui, en adoptant une fillette sioux après avoir contribué à l’extermination de sa tribu, relègue par ailleurs définitivement tout manichéisme loin de ces pages en permanent clair-obscur. Aussi brutal soit leur contexte, les personnages parviennent à y préserver, chaque fois que possible, ces tranches de bonheur qui donnent malgré tout son prix à leur vie.

Une grande réussite donc que ce roman plein d’aventure et d’émotion, écrit à la hauteur d’un humble émigré irlandais jeté dans le chaudron d’une jeune Amérique en ébullition. L’on retiendra incidemment que les Amérindiens ont de tout temps considéré l’existence d’hommes à tendance féminine et de femmes à tendance masculine, portant au moins à quatre le nombre de genres humains. (4/5)

 

 

Citations : 

Bert Calhoun meurt, et il est pas le seul. La monotonie de l’hiver et son âme de glace surgissent, et on a pas le moindre bois de chauffe. La moitié des prisonniers n’ont plus de chaussures et personne a assez de vêtements. On a pas de manteau, puisqu’on est en campagne juste l’été et l’automne. Le froid nous ronge la peau comme des rats. Une grande fosse a été creusée à l’est du camp, et tous les jours, on y pousse les morts. Ça peut aller jusqu’à trente en une nuit. Peut-être plus. Y a rien à manger, à part ce maudit pain de maïs. Trois lichettes par jour. Je jure devant Dieu qu’aucun homme peut vivre de ça. Semaine après semaine, on prie M. Lincoln de procéder à un échange. Avant, ça se passait comme ça. Mais le lieutenant Sprague adore nous dire que M. Lincoln va pas s’embêter à récupérer des squelettes. C’est-à-dire nous. Qu’il veut pas échanger des Fédérés bien dodus contre les tas d’os de l’Union. Qu’on lui est plus d’aucune utilité, ajoute Homer Sprague. Et là, il rit encore. Quelle source d’amusement on est pour lui. Une source qui devient rivière. On passe des semaines couchés. Y a aucune raison de se lever, à part quand faut traîner son pauvre cul pour aller chier. Aux latrines. Une puanteur impossible à concevoir. L’endroit est jamais nettoyé. Je vous jure que je pourrais y lire toute l’histoire du pain de maïs. La nuit, les températures plongent bien au-dessous de zéro. On dort blottis les uns contre les autres comme des limaces. On se met sur le bord à tour de rôle. On peut mourir la nuit à cause du givre qui vous prend le cœur, ce qui arrive à certains. Et là, c’est la fosse. Au bout de six mois, on s’en fout, ou presque. On essaie de survivre, mais on s’en fiche de mourir.


Toute l’armée a l’air de frémir. D’autres braves traversent le village armés de carabines. Les femmes et les enfants partent par l’arrière. Il y a beaucoup d’agitation et de grabuge chez les squaws. Leurs cris et hurlements dérivent jusqu’à nous. Le capitaine Sowell a pas d’autre choix que de rejoindre sa compagnie. Les Gatling se mettent à tirer sur les femmes. On les regarde tomber comme si elles appartenaient à un autre monde. Puis les canons ouvrent une autre sorte de feu, et une douzaine d’obus foncent sur le village. Ensuite, les soldats exécutent les ordres. On leur a ordonné un massacre, alors ils massacrent. Sinon, c’est eux qui vont mourir. Celui-Qui-Domptait-Les-Chevaux hésite. Il rappelle ses braves et se met à courir seul. Il court aussi vite qu’un jeune garçon. Ses jambes le propulsent à travers l’armoise. Le major lève son Enfield, vise et tire. Le grand Celui-Qui-Domptait-Les-Chevaux tombe, tué en plein ahurissement. Laissez rien en vie, crie le major. Tuez-les tous. Alors on se précipite comme le pire Déluge de tous les temps.
Qui vous expliquera la raison de tout ça ? Certainement pas Thomas McNulty. La sauvagerie de l’humain était présente en chacun de nos soldats ce matin-là. Des hommes que je connaissais bien et des nouveaux que je fréquentais depuis quelques jours. Tous se précipitent sur le village comme une bande de coyotes. Des braves jaillissent armés de leurs wigwams. Des squaws pleurent et supplient. Les soldats hurlent comme des démons. Ils tirent partout. Je vois Starling Carlton en tête de sa compagnie, sabre tendu vers l’ennemi. Le visage aussi rouge qu’une plaie. Sa corpulence dans un dangereux équilibre. Un danseur meurtrier. La force, le pouvoir et la terreur. Jusque dans le cœur de chaque soldat. La peur de mourir ou de prendre une balle. Une balle qui pénètre votre corps mou. Tuez-les tous. On a jamais entendu un ordre pareil. 


L’autre créature qui garde le silence, c’est Winona. Je la tiens tout contre de moi. Je fais confiance à personne. On vient d’assister à l’anéantissement de son peuple. Balayé comme la terre et le sang séché sur la veste d’un soldat d’un coup de brosse métallique. Une brosse métallique faite d’une haine bizarre et implacable. Qui a emporté jusqu’au major. C’est comme si les soldats s’en prenaient aux miens à Sligo pour les découper en morceaux. Quand ce bon vieux Cromwell a débarqué en Irlande, il a déclaré qu’il allait tous nous tuer. Que les Irlandais étaient juste de la vermine et des diables. Qu’il nettoierait le pays afin qu’un bon peuple puisse s’y installer. Qu’il en ferait un paradis. Là, j’imagine qu’on est en train de créer un paradis américain. C’est curieux que des Irlandais fassent le boulot. Ainsi va le monde. Rien de tel qu’un peuple vertueux. 
 
 
À la gare, l’énorme train crache de la fumée et de la vapeur. On dirait une machine vivante. En explosion perpétuelle. Avec d’immenses muscles allongés, et quatre hommes pour alimenter sa chaudière. Un vrai spectacle. La locomotive va tirer quatre wagons en direction de l’Est, il paraît que ça va bien se passer. La neige qui tombe sur la cheminée s’évapore en sifflant. J’aimerais pouvoir vanter les mérites du wagon de troisième classe, mais il est abominablement froid et humide. Winona et moi, on se blottit l’un contre l’autre comme des chats. On peut pas bouger d’un centimètre car nos compagnons de voyage ont emporté toutes leurs possessions avec eux. Il y a même des chèvres, et la caractéristique d’une chèvre, c’est de puer. Mon voisin est qu’une horrible pile de manteaux. Je sais même pas quelle taille fait son corps tellement il est emmitouflé. À Laramie, on a acheté des tourtes et l’un de ces infâmes pains de maïs. À vous tordre le ventre. On nous annonce une centaine d’arrêts, et le train démarre comme un danseur géant malgré sa corpulence. La grille à l’avant fend la neige tel un navire qui fend l’écume. Puis la neige propulsée en l’air passe par-dessus les toits et retombe par les fenêtres sans vitres en se mêlant au passage à la suie et à la fumée. C’est donc ça, le luxe moderne. On file dans un paysage qu’on aurait mis des jours à traverser péniblement à cheval. Le train galope comme un bison affolé. Dans deux ou trois jours, on sera à Saint-Louis. Un petit miracle. On va si vite que j’ai l’impression que nos pensées restent sur la voie, que seuls nos corps voyagent, certes non sans souffrance. On est étourdis et frigorifiés. Si on avait eu de l’argent pour la première classe, on l’aurait donné, même si c’étaient les derniers sous qu’on devait jamais voir. Aux arrêts tremblotants, on achète de quoi manger. La grosse locomotive souffle, cliquette et frissonne. C’est une bête humaine. 


À Saint-Louis, on se rend compte que tout a changé. Au port, il y a de grands entrepôts aussi hauts que des collines. Tous les affranchis se trouvent là, comme une moisson d’âme, et presque chaque visage qu’on croise sur les rives est une déclinaison du noir au marron clair. On a besoin d’eux partout. Pour transporter, suspendre, tirer. Mais ils ont plus l’air d’esclaves. Leur chef est noir, les ordres proviennent de poumons noirs. Il y a plus de fouets comme avant. Je sais pas trop dire, mais ça a l’air mieux. Winona et moi, on aperçoit pas une seule tête indienne. Mais c’est vrai qu’on traîne pas à la recherche des cafards et de la vermine des bas-fonds non plus. On fait que passer, et à vrai dire, il y a même quelque chose d’agréable, là. Saint-Louis, détruite par la guerre, avec ses maisons en ruine à cause des obus, commence à se reconstruire. L’impression que deux univers se confrontent. Est-ce que je suis américain ? Je sais pas. Winona et moi, on prend place dans les cales avec des pauvres hères comme nous. C’est un plaisir de faire un bout de trajet sur le fleuve. Ce bon vieux Mississippi. La plupart du temps, c’est une bonne fille raisonnable à la peau douce et lisse. Si vieille et pourtant dotée d’une jeunesse éternelle. Le fleuve prend jamais de rides, et si c’est le cas, ça dure que le temps d’un orage.

 

A venir sur ce blog :

 





 

dimanche 13 février 2022

[Weller, Lance] Le cercueil de Job

 


 
 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le cercueil de Job (Job's Coffin)

Auteur : Lance WELLER

Traducteur : François HAPPE

Parution : en anglais (Etats-Unis) et
                   en français (Gallmeister) en 2021

Pages : 480

 

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Alors que la Guerre de Sécession fait rage, Bell Hood, jeune esclave noire en fuite, espère gagner le Nord en s’orientant grâce aux étoiles. Le périple vers la liberté est dangereux, entre chasseurs d’esclaves, combattants des deux armées et autres fugitifs affamés qui croisent sa route. Jeremiah Hoke, quant à lui, participe à l’horrible bataille de Shiloh dans les rangs confédérés, plus par hasard que par conviction. Il en sort mutilé et entame un parcours d’errance, à la recherche d’une improbable rédemption pour les crimes dont il a été le témoin. Deux destinées qui se révèlent liées par un drame originel commun, emblématique d’une Amérique en tumulte. 

Doté d’un souffle épique qui emporte tout sur son passage, Le Cercueil de Job est un somptueux roman qui rend justice aux plus beaux espoirs humains.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lance Weller est né en 1965 à Everett dans l'État de Washington. Il est l’auteur de nombreuses nouvelles qui lui ont valu diverses récompenses littéraires. Il a été nominé pour un Pushcart Prize et pour le Prix Médicis Étranger. On lui doit deux romans : Wilderness, publié en 2012 aux États-Unis, et Les Marches de l'Amérique. Il vit actuellement à Gig Harbor, dans l’État de Washington, avec sa femme et ses chiens.

 

 

Avis :

En pleine guerre de Sécession, la jeune esclave noire Bell Hood prend la fuite vers le Nord et la liberté. Engagé parmi les confédérés, Jeremiah Hoke survit mutilé à la terrible bataille de Shiloh, et, hanté par les atrocités auxquelles il a assisté, se lance lui aussi sur les routes avec au coeur l’espoir de se racheter. Leur dangereux périple sur le fond d’un pays à feu et à sang les mène tous deux vers les mêmes lieux, faisant à nouveau se croiser leurs destins déjà marqués par un drame commun.

Le Cercueil de Job est un astérisme dans la constellation du Dauphin. Si ce nom lugubre résonne sur le récit comme une malédiction, il est aussi pour Bell Hood, au travers des histoires dont son père a bercé son enfance, le symbole de l’espoir en une autre vie possible, dans un lieu rêvé où les Noirs disposeraient librement et sans peur d’eux-mêmes. C’est cette image, seule lumière rescapée du cauchemar de la plantation, qui lui donne la force de s’échapper, puis de poursuivre sa route malgré les embûches. Dans la profonde noirceur qui pèse sur la narration, elle est la petite flamme, fragile mais inextinguible, qui entrouvre l’avenir vers une Amérique différente, celle qui, un jour, comme en témoigne l’entame de chaque chapitre, commencera à reléguer dans ses archives historiques le traumatisant souvenir de toute cette violence.

En attendant, entre exécutions d’esclaves et boucherie des champs de bataille, le roman se déploie dans un réalisme cru et violent, dessinant dans le sang et la boue une fresque historique étourdissante, encadrée par deux temps forts : la bataille de Shiloh, qui, en 1862, horrifia les deux camps par l’ampleur alors sans précédent de son carnage, et celle, deux ans plus tard, de Fort Pillow, tristement célèbre pour la polémique que suscita le massacre de prisonniers nordistes, majoritairement noirs. Heureusement, de ce chaos et de cette folie se détachent quelques bribes d’humanité, comme autant de bouffées d’oxygène empêchant le lecteur de céder à l’accablement. Elles sont incarnées par une poignée de personnages secondaires attachants, formant, comme les étoiles qui guident Bell Hood, une constellation placée sous l’égide de l’entraide et de la bonté.

S’il m’a parfois semblé un peu pesant à la lecture, Le cercueil de Job est un grand et puissant roman, probablement majeur pour comprendre l’Histoire de l’Amérique, et pour que l’on n’oublie jamais avec quelle férocité les démons de la ségrégation y ont longtemps refusé d’enfin céder le pas. (4/5)

 

Citations :

Une autre truite fit un saut au-dessus de la surface et sembla rester suspendue en l’air l’espace d’un instant telle une parenthèse ouverte dans l’interminable phrase de la rivière.

C’était une femme légèrement grassouillette qui n’avait vraisemblablement qu’une seule fois dans sa vie pensé au fond de son cœur qu’elle était tout sauf quelconque – le jour de son mariage. (…)
Il se dit qu’elle donnait l’impression – tout comme son mari – d’être une personne qui se retrouve finalement acculée à la frontière de ce qu’elle considérait certainement comme la vieillesse, mais qui possède suffisamment de ressources en elle pour retarder le franchissement de cette frontière encore un peu. Mais juste un peu.
 
Tout de même, l’amour et la haine ? C’est de drôles de choses, non ? Compliquées. Comme si votre cœur et votre âme erraient dans un endroit quelconque, en plein désert. Alors même que vous savez que vous êtes pris entre les deux, au milieu, quelque part.

— La crainte que nous soyons tous damnés, et que nous le soyons depuis très, très longtemps. Damnés pour ce que nous avons fait, pour ce que nos pères ont fait, et ce que les pères de nos pères ont fait, ou ce qu’ils ont commencé, ou ont entretenu.

De ma vie, je n’ai vu que cette seule bataille. Celle sur laquelle vous n’arrêtez pas de poser des questions. À Fort Pillow, ce jour-là. Et encore, je n’ai vu que quelques scènes, pas la totalité. Parce que, comment j’aurais pu ? Comment quelqu’un aurait pu voir une chose aussi terrible et savoir en même temps ce qu’il était en train de voir ? C’est trop grand, c’est trop… tout, et je ne crois pas que quelqu’un aurait pu comprendre ce qu’il était en train de voir. Sur le moment, je veux dire. C’est comme ça avec une calamité. Le cœur ne peut pas supporter tout en bloc, alors il aborde cette calamité morceau après morceau.

— Regarde-le, dit-il. Tu crois que ça aurait changé quelque chose s’il avait eu un fusil ? Certainement pas. Il se serait retrouvé dans le même pétrin. Mais s’il en avait eu un, peut-être qu’il n’aurait pas été attaché comme ça. Peut-être qu’il faut avoir un fusil pour pouvoir mourir d’une façon plus digne que celle dont on a vécu.

(…) nous pourrons dire que nous avons pris notre liberté. Que personne ne nous l’a donnée en pensant que nous l’avions méritée, mais que nous l’avons prise parce qu’elle nous a toujours appartenu.