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jeudi 13 août 2026

Critique : "Maypops" de Didier Decoin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maypops" de Didier Decoin



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Maypops

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2026 (Stock)

Pages : 408

Accès au livre : ISBN 9782234096479  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce roman s’inspire d’une histoire vraie.
Un soir de mars 1944 en Caroline du Sud, État ségrégationniste alors sous l’emprise du Ku Klux Klan, deux petites filles blanches prennent leur vélo pour aller cueillir des maypops, une variété de passiflore aux couleurs éclatantes. On retrouvera leurs corps sans vie dans un marécage d’eau croupie. Georges Stinney Jr., un jeune Noir de quatorze ans, a eu le malheur d’être le dernier à leur adresser la parole. Le garçon est accusé, condamné sans preuves après un simulacre de procès et exécuté deux mois plus tard sur la chaise électrique. Soixante-dix ans après, le procès sera réouvert.
Didier Decoin, que les faits divers ont toujours inspiré, nous emmène à la suite de la juge Lucy Mc Gillish, chargée d’étudier la révision éventuelle du jugement, et de son greffier noir, Goliath, dans la ville d’Alcolu où l’odeur des marais prend à la gorge. Qui a tué les deux innocentes fillettes ? Qui avait intérêt à juger en toute hâte l’enfant d’une famille pauvre ? Voluptueuse et imagée, la langue du romancier nous transporte du paradis des maypops à l’enfer du petit George.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain, scénariste et journaliste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier roman, suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires 1972), John L’Enfer (Prix Goncourt 1977), et Le Bureau des Jardins et des Étangs (Stock, 2017) ainsi que Le Nageur de Bizerte (2021). Après le départ de Bernard Pivot, il prend en 2020 la présidence de l’académie Goncourt pour quatre ans.

 

Avis :

Fasciné par les faits divers au point d’y avoir consacré un Dictionnaire amoureux, Didier Decoin s’en est souvent inspiré dans ses livres, interrogeant leur charge morale et sociale. Tantôt parce qu’ils révèlent l’indifférence d’une époque, comme dans Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, tantôt parce qu’ils exposent la mécanique implacable d’une justice qui broie les individus, à l’image de La Pendue de Londres ou de Madame Seyerling. Avec Maypops, inspiré d’une histoire vraie, reviennent les thèmes du racisme, de l’erreur judiciaire et de la peine de mort, dans une narration qui s’attache à réparer symboliquement une effroyable injustice.

En 1944, en marge d’une petite ville de Caroline du Sud dominée par le Ku Klux Klan, deux fillettes, Betty June et Mary Emma, sont retrouvées assassinées après être parties cueillir des maypops. Dans l’empressement à préserver l’ordre social blanc, préjugés raciaux, peur collective et besoin d’un coupable immédiat conduisent à l’arrestation sans preuve de George Stinney, un garçon noir de quatorze ans, jugé en quelques minutes puis exécuté sur une chaise électrique trop grande pour lui. Soixante-dix ans plus tard, la réouverture du dossier offre à la juge Lucy Mc Gillis et à son greffier noir, Goliath, l’occasion de revisiter les faits et de rendre justice à un enfant sacrifié par la ségrégation.

Porté par une écriture d’une grande sobriété, tout en nuance et en retenue, le récit fait surgir l’horreur à partir des faits et des comportements. Menant une véritable exploration morale, Didier Decoin montre comment une communauté ordinaire peut produire de la violence sociale, en se ralliant très vite à un coupable commode, en laissant la froideur administrative entériner l’élimination d’un enfant sans défense et en préférant détourner le regard du vrai – et embarrassant – responsable. Alternant passé et présent et faisant ainsi dialoguer les époques à travers le regard contemporain de la juge et de son greffier, il met en évidence les ambiguïtés de 1944 et révèle comment l’opinion, les habitudes et les rapports de domination ont élaboré une vérité judiciaire factice. Cette manière de laisser la réalité parler d’elle-même donne au roman une force d’autant plus saisissante que la mécanique intime de l’injustice s’y déploie avec un naturel confondant. 

L’on retrouve l’art et la manière de Didier Decoin de peindre les atmosphères : la touffeur des paysages, l’étroitesse de la ville et des mentalités, les regards qui s’évitent ou s’acharnent installent un huis clos oppressant où chaque personnage, même esquissé en peu de traits, incarne une facette de la ségrégation, et où l’innocence d’un enfant ne pèse guère face à un ordre social qui se protège lui‑même. Pourtant, par la façon dont il restitue à George et aux siens leur place et leur humanité, le livre conserve une forme de lumière, transformant un fait divers en réflexion sur la justice, la mémoire et la responsabilité collective, et offrant à l’adolescent exécuté une forme de réparation morale.

Récit de facture classique et d’une grande maîtrise, Maypops allie rigueur historique, profondeur morale et puissance narrative. En éclairant les ressorts collectifs qui ont dévoyé la machine judiciaire, en restituant avec précision une époque où la ségrégation dictait les destins et en révélant les distorsions sur lesquelles s’est construite cette affaire tragique et révoltante, le roman dépasse le cadre du fait divers pour questionner le vrai sens des mots justice, mémoire et responsabilité. Sa sobriété, son sens du détail juste et sa manière de faire dialoguer les temporalités dans un jeu de répons entre objectivité et émotion en font un ouvrage réaliste, incarné et profondément humain, qui remet honte et culpabilité à leur place légitime et restitue à une vie volée la dignité qu’on lui avait déniée. (4/5)

 

Du même auteur sur ce blog : 


 

dimanche 30 avril 2023

[Schmitt, Eric-Emmanuel] Le défi de Jérusalem

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Le défi de Jérusalem

Auteur : Eric-Emmanuel SCHMITT

Parution :  2023 (Albin Michel)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

 « Marcher là-bas, où tout a commencé. »
Après La Nuit de feu, où Éric-Emmanuel Schmitt décrivait son expérience mystique dans le désert du Hoggar, il revient aux sources avec ce récit de voyage en Terre sainte, territoire aux mille empreintes. Bethléem, Nazareth, Césarée, lieux intenses et cosmopolites qu’il saisit sur le vif tout en approfondissant son expérience spirituelle, ses interrogations, réflexions, sensations, étonnements jusqu’à la surprise finale, à Jérusalem, d’une rencontre inouïe avec ce qu’il nomme « L’incompréhensible ».

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 48 langues et joué dans plus de 50 pays, Éric-Emmanuel Schmitt est un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Membre depuis 2016 de l’académie Goncourt, il prolonge ici sa réflexion sur la foi, inaugurée avec La Nuit de feu (2015).

 

 

Avis :

Sur un coup de fil surprise du Vatican, Eric-Emmanuel Schmitt accepte de suspendre l’écriture de son cycle La Traversée des Temps, dont le troisième des huit tomes est paru l’an dernier, pour une visite en Terre Sainte et, peut-être, la publication d’un journal de voyage.

Lui que l’étude des Evangiles et l’expérience du désert du Hoggar ont convaincu de croire au mystère divin – lui inspirant au passage plusieurs livres comme L’Evangile selon Pilate et La Nuit de Feu –, mais qui, peu assidu des églises, observe la liturgie chrétienne avec des yeux de « poisson rouge », débarque donc à l’aéroport de Tel-Aviv pour, passablement décontenancé, rejoindre à Nazareth un groupe de pèlerins réunionnais, menés par le père Henri et la guide Guila. Bardé de sa bonne volonté et de ses carnets de notes qu’il noircit studieusement, le voilà lancé dans le circuit habituel du pèlerinage en Terre Sainte, avec en point d’orgue la découverte de là « où tout a commencé » : Jérusalem.

L’érudition et la qualité de réflexion de l’écrivain se mêlent à sa sincérité pour un compte-rendu souvent aussi drôle qu’intéressant, tandis que ses observations le conduisent d’une certaine frustration – entre contagion du béton, tohu-bohu urbain et flots de bimbeloterie à destination des hordes de touristes, « l’unique berceau de l’extraordinaire est l’ordinaire » – à une franche irritation – « Quand je lis les récits de voyageurs anciens, tels Chateaubriand, Lamartine, Loti, je les jalouse d’avoir foulé des sites vierges » –, et même à de vraies bouffées de rejet – « Que fais-je ici ? La dérision me gagne. Mon esprit voltairien commence à persifler, jugeant ce spectacle aussi navrant que ridicule » « L’envie de déserter cette mascarade me ronge. Je ne m’estime ni en résonance ni en sympathie avec ceux qui m’encerclent, j’aspire à récupérer ma liberté, ma rationalité, mon autonomie. Maillon de cette chaîne de bigots, moi ? Quelle prison ! Je vais m’extraire de ce rituel imbécile. »

Pourtant, à sa plus grande stupéfaction, alors que, s’appliquant à suivre sans broncher le parcours programmé, il se prend insensiblement à lâcher prise, ce n’est pas moins qu’une vraie révélation, l’incompréhensible expérience d’une évidence rappelant le « Il fait Dieu » de Didier Decoin, qui l’attend au détour de ce voyage dont il reviendra confondu et bouleversé.

L’on reste durablement impressionné par ce texte intelligent et sincère, qui sertit si bien l’extrême intimité d’une expérience spirituelle à corps défendant dans la sage objectivité d’observations et de réflexions historiques, politiques et philosophiques, en tout point captivantes. Voilà un écrivain que l’on ne se lasse pas de lire et d’écouter, fasciné par son érudition, son humanité et… son carnet d’adresses où figure désormais le Pape François à qui l’on doit la postface de ce livre. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

La photographie, le cinéma, la vidéo ont changé le voyage, car des milliers d’images précèdent l’instant où nous bouclons nos valises. Même lorsque nous nous éloignons de notre quotidien, nous ne nous dirigeons plus vers l’inconnu. Les limites du monde ont disparu, ces au-delà opaques d’une herméticité absolue, ces confins auxquels ne s’accrochaient que des rêves. L’étranger est devenu familier, l’effroi s’amoindrit à mesure que s’élargit le champ de l’iconographie, nous avançons toujours vers de l’entrevu.


De même que le philosophe grec soutenait que les idées préexistent quelque part, que dès lors connaître se réduit à de l’attention, je suis convaincu que les romans et les nouvelles préexistent quelque part, et que écrire consiste à guetter la proie avant de ramener l’animal vivant. Jeune, on croit qu’on crée. Mûr, on comprend qu’on observe. Vieux, on sait qu’on obéit.


Chez l’écrivain, vieillir procure un avantage. Les années apportent une meilleure intelligence de soi : on se connaît, on perd moins de temps, on ne court plus après la légitimité, on canalise ses forces sur les points capitaux, on ne se regarde plus dans le miroir toutes les trois phrases, on a repéré ses limites et surtout les ruses, les expédients, les méthodes qui permettent de les transcender. À vingt ans, j’étais un cheval sauvage que je ne parvenais pas à diriger. À soixante, je suis toujours ce cheval sauvage, mais je sais le mener.


Être chrétien revient à accepter le mystère. Les récits évangéliques nous le présentent sans l’éclaircir, ils nous en rapportent les éléments comme de purs événements : Jésus, Fils de Dieu, né en Galilée, prodigua sa parole, souleva de plus en plus de méfiance, puis fut exécuté à Jérusalem où il ressuscita. À notre cerveau de mouliner jusqu’à admettre cela ! Au cœur d’y adhérer ! Le mystère ne réside pas dans l’inconnu, mais dans l’incompréhensible. (…)
Le mystère désigne donc ce que la pensée n’arrive pas à penser.


La raison scrupuleuse doit traquer ses limites. En même temps qu’elle exploite ses possibilités, elle mesure ses impossibilités ; lorsqu’elle décèle une frontière, elle va au-devant d’elle, l’explore au lieu de la fuir.
En travaillant des milliers d’heures sur le christianisme, ce fut philosophiquement que je transgressai la philosophie, rationnellement que je me risquai à l’irrationnel : la logique me poussait à dépasser la logique. Loin de trahir ou de me fourvoyer, j’avançais.
Enfin, à l’issue de quelques années d’enquête, je me rendis compte que j’étais devenu chrétien. Une alchimie intérieure, presque indépendante de ma volonté, m’avait métamorphosé. Aux deux questions fondamentales – « Jésus constitue-t-il l’incarnation de Dieu ? », « Jésus a-t-il ressuscité ? » –, je répondais par l’affirmative. Le christianisme ne nous aide pas à penser l’impensable, il nous incite à l’affronter humblement. Il tance l’esprit en lui confirmant ce que nous soupçonnions : la raison n’embrasse pas tout, beaucoup de choses lui échappent. L’essentiel peut-être…
 
 
Les aéroports n’ont pas été conçus pour faciliter les voyages mais pour en dégoûter, ils se ressemblent tous. En dépit des milliers de kilomètres franchis, nous retrouvons les mêmes couloirs, des enseignes similaires, des boutiques jumelles, une ambiance identique, un cadre technologique interchangeable, une logistique dénuée de singularités. Les aéroports devraient constituer une promesse, celle de la contrée où l’on atterrit ; au rebours, ils se raccordent à un fonctionnalisme universel. Pourquoi un pays commence-t-il après son aéroport ?


Maintenant, la ville de Nazareth, inaltérablement située à 400 mètres d’altitude, s’est agrandie, élargie, mais elle offre un parfum identique, celui de la trivialité. Entre les exhalaisons d’essence et les gras effluves des fast-foods, les pétarades des mobylettes et les klaxons des cars, la musiquette de variété internationale vomie par les autos et le folklore touristique arrosant les boutiques de bibelots, elle s’apparente à mille endroits. Voilà ce pour quoi j’ai franchi des milliers de kilomètres : la banalité. Suis-je déçu ? Non, je reçois ma première leçon : l’unique berceau de l’extraordinaire est l’ordinaire.


J’ai d’abord cru que Jésus trompait les malheureux par de belles promesses, leur annonçant la venue de lendemains meilleurs dans l’au-delà pour compenser leur aujourd’hui calamiteux. Cela me scandalisait. Jésus proposait arbitrairement une consolation future pour les souffrances du moment ? Trop facile ! Quelle parole vide de sens ! L’opium servi au peuple !
Or un jour j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une promesse, mais d’une constatation. Le bonheur se trouve actuellement chez ceux qui pratiquent les vertus énumérées, humilité, douceur, sensibilité, probité, compassion, pureté, pacifisme, rébellion. Jésus les encourage à les repérer et à en éprouver plus de satisfaction. Son message pourrait se formuler en ces mots : « Heureux, vous l’êtes déjà. Vous l’êtes à votre insu. Prenez-en conscience, puisez-y de la force, et de la sorte engendrez votre avenir. Vous méritez ce bonheur au présent comme au futur. Le Royaume de Dieu appartient à ceux qui se comportent ainsi. » Désirer que le règne de Dieu vienne, c’est être habité par Dieu avant d’aller habiter chez lui.


La secte, c’est toujours la religion des autres. 


L’affrontement de deux légitimités. Deux camps s’opposent qui, à leur manière, ont tous les deux raison. Il ne s’agit ni d’un combat entre le bien et le mal, ni d’un assaut du vrai contre le faux ; il s’agit de deux conceptions du bien inconciliables, de deux vérités qui s’excluent.  
 
                                                                
Israël a raison, la Palestine a raison. Les deux pays justifient leur occupation du territoire par une présence longue, ancestrale, licite.                                         
Les Juifs en furent chassés à deux reprises : une première dispersion de leurs élites en 587 avant Jésus-Christ par les Babyloniens, une seconde, décisive, par les Romains en 70. Titus, futur empereur, assiégea, pilla, incendia Jérusalem, massacra la population et détruisit le Temple, ce qui provoqua l’exil. Au XIXe siècle, la montée des nationalismes et de l’antisémitisme en Europe poussa les Juifs de la diaspora à désirer un État juif. Le mouvement sioniste se forma et rêva d’une réinstallation en Israël. L’horreur absolue que commirent les nazis en organisant leur extermination libéra les verrous de ce projet : avec le soutien de l’ONU, la création de l’État d’Israël fut proclamée en 1948.                                                                         
Or des populations occupaient légitimement cette terre depuis deux millénaires, lesquelles vécurent sous l’Empire romain, puis ottoman, devinrent musulmanes en majorité, parlaient arabe ou turc. En 1947, les Arabes palestiniens ainsi que les États arabes voisins rejetèrent le plan de partage de l’ONU. La violence redoubla. À leur tour, ces populations subirent des expulsions et connurent par les Juifs ce que les Romains avaient jadis  infligé aux Juifs. Elles prirent les armes et tout s’envenima.                                                                         
Telle est la logique tragique : chacun des blocs possède sa légitimité, laquelle lui est déniée par l’autre.                                                                         
Telle est la logique tragique : puisque personne n’a raison ni tort, la force se substitue à la discussion, au droit.                                                                          
Telle est la logique tragique : le problème s’amplifie et demeure sans issue.


Lorsqu’on naît israélien ou palestinien, on choisit vite son clan, car par le sang, les fêtes, les souvenirs, parfois par le deuil et le chagrin, on se rattache à une communauté. J’ai rencontré néanmoins des Israéliens et des Palestiniens choqués par ce conflit qui a pris leur pensée en otage ; ils souffrent de ne pouvoir introduire des analyses, peser le pour et le contre, inaugurer un espace de dialogue, donc de partage. Sous la haine de l’autre se tapit toujours une aversion fondamentale : le refus de la complexité. Les apporteurs de nuances, ceux qui perçoivent la tragédie et ne la balayent pas au moyen d’un choix partisan, tiennent une position difficile : ces écartelés se révèlent inaudibles, promptement traités d’anti-Arabes ou d’antisémites. (…)
Face à ceux, consternés mais conscients, qui gardent à l’esprit le tragique de la conjoncture, les marchands de drame prolifèrent. Sous le drapeau d’une idée réductrice, ils réunissent les gens pour voter ou pour se battre, impatients d’imposer un remède unique à une maladie aux causes multiples. Ici, terroristes et démagogues s’équivalent : ils repoussent la tragédie en nous refilant le drame.


Un jour, pendant que Banksy peignait, un habitant lui avait dit : « Vous embellissez le mur. » Banksy l’avait remercié, mais l’homme l’avait interrompu : « On ne veut pas que ce mur soit beau, on ne veut pas de ce mur. Rentrez chez vous. » [mur de séparation Israël-Palestine]


L’enquête a débuté avec les historiens. Ceux-ci ont montré que, contrairement à la légende, la destruction du Temple par Titus avait provoqué en 70 une dispersion de la population juive massive mais pas totale : des Juifs étaient demeurés sur le sol,en particulier des paysans attachés à leurs champs. Si l’on suit le cours de leur destinée à travers les siècles, on s’aperçoit qu’ils furent hellénisés, romanisés, convertis à l’islam. Les Palestiniens d’aujourd’hui en descendent, ayant gardé des empreintes du passé dans leur dialecte, leurs patronymes, la pratique de la circoncision juste après la naissance alors que l’islam l’impose à l’adolescence.
L’enquête continue avec les travaux d’un biologiste espagnol, Antonio Arnez-Vilna, qui a mis en lumière une parenté génétique entre Juifs et Palestiniens, une proximité relayée par des études sur les maladies héréditaires.
Les combats auxquels se livrent Israël et la Palestine depuis soixante-quinze ans se révèlent donc une guerre fratricide. Le même sang coule des deux côtés.


« Je ne crois que ce que je vois », s’exclama Thomas, le disciple qui doutait de la résurrection de Jésus. Ce sceptique ne céda que lorsqu’il posa ses mains sur l’empreinte des clous, ses doigts dans les plaies du revenant. 
Je l’ai toujours contredit : « Tu ne vois que ce que tu crois. » Nous avons appris  à regarder le monde à travers des concepts, des savoirs, des idéologies, en plus de nos attentes et centres d’intérêt singuliers. Personne n’appréhende la réalité pure, chacun la discerne avec les lunettes qu’il a chaussées, lesquelles apportent leur précision autant que leurs limites. Ce qui paraît prodigieux à telle époque change de catégorie quand la science l’élucide. Voilà pourquoi les miracles se raréfient de siècle en siècle…


Les raisons de croire n’engendrent pas la croyance. La foi ni ne se déduit ni ne découle d’une logique. L’esprit prépare le terrain pour qu’elle s’y enracine à l’occasion, guère davantage. Les démonstrations de Dieu ou de Jésus n’obtiennent jamais le statut de preuves, seulement celui d’arguments.
Croire reste un saut. Se rallier au christianisme ne relève pas du rationnel, c’est consentir à un signe.


L’athée est celui qui croit en la mort, il y voit le néant. Le chrétien est celui qui croit en la vie dont il attend qu’elle triomphe du néant.
Tout relève de la croyance quand il s’agit d’appréhender ce que nous ignorons.


Les pierres savent qu’elles sont pierres, faites d’une matière commune, et n’ont de formes que d’emprunt. L’humanité s’obstine à l’oublier en ce qui la concerne. D’abord nous nous estimons absolument différents les uns des autres alors que nous sommes tous modelés de la même pâte humaine. Quant aux formes que revêt notre être – notre langage, notre spiritualité, notre culture –, au lieu de les reconnaître comme d’emprunt, contingentes, historiques, dues au hasard de la naissance et des circonstances, nous nous convainquons qu’elles composent un béton dont les coulures ont irrémédiablement forgé notre identité.


Jérusalem m’avertit : avoir une religion, ce n’est pas détenir la vérité, une vérité logique que l’on prouve, une vérité découlant d’arguments qui la rendent nécessaire, une vérité universelle. « Deux plus deux font quatre », énonce une vérité, laquelle ne nous demande ni de la valider ni de la préférer mais s’impose ; si l’on désire compter, on l’utilise. En revanche, les spiritualités ne se situent pas dans ce champ-là. Elles proposent. Elles promettent.                                
Aucune religion n’est vraie ou fausse. La mienne pas davantage qu’une autre. « Si on ne faisait que pour le certain, on ne ferait rien pour la religion car elle n’est pas certaine », rappelait Blaise Pascal. Quand on pratique un culte, on ne possède pas la vérité, plutôt une manière de vivre et de penser. La religion ne se partage pas ainsi que les axiomes ou les sentences incontournables de la raison, elle se répand parce que des individus décident de s’en imprégner, de fonder ou de rejoindre une communauté. Chaque religion est élue, pas démontrée. Lorsqu’elle n’est pas adoptée, elle est héritée.                                             
À la différence de la raison qui soumet notre esprit, la religion sollicite notre  liberté. Elle lui présente une vision, un programme, des valeurs, des rites, et espère son acquiescement.   
  
                                                                    
Cette liberté, certains la détestent. Soit par nostalgie de la raison, soit par inquiétude, ils n’en veulent pas. Les premiers récusent toutes les religions ; les seconds excluent les confrontations qui fragiliseraient leur croyance, jugent que ce en quoi ils croient est la vérité, et virent à l’intégrisme. Ne supportant pas la contradiction, ils vilipendent l’athée, ils méprisent les convictions étrangères, ils dénoncent comme hérétique celui qui interprète dissemblablement leurs textes, ils haïssent l’altérité au point, dès qu’ils en ont les moyens, de convertir les peuples voire, en cas d’échec, de les massacrer. À la force rationnelle qui leur manque, ils substituent la force tout court. À leurs yeux, la violence reste la plus efficace façon d’éradiquer le doute. Les carnages perpétrés au nom des religions dérivent de ce rejet de la critique, d’une allergie à l’incertain.


Chaque religion met une vertu en avant : le respect pour les juifs, l’amour pour les chrétiens, l’obéissance pour les musulmans, la compassion pour les bouddhistes.


La clé de cette nation se trouve là : Israël résulte de cette violence, l’extermination systématique des Juifs par les nazis. Un traumatisme l’a fondée. Comment cette brutalité n’aurait-elle pas encore des répercussions ? Comment ne pas réagir par la force quand on a été victime d’une force écrasante, nihiliste, sans compromis ? Adoptera-t-on l’angélisme après avoir échappé miraculeusement au néant et vu mourir les siens ? Non seulement ce peuple vaincu a besoin de victoire, mais désormais l’essence de l’âme juive comprend la crainte permanente de sa destruction.   
 
                                                                      
Si rien ne légitime la violence qu’inflige parfois le gouvernement d’Israël aux populations arabo-musulmanes, l’Histoire l’explique. Attention cependant : expliquer ne revient pas à justifier.


Pourquoi partir ?                                                      
Je me le demandais il y a quelques mois, lorsque, à la perspective hasardeuse de pérégriner en Terre sainte, je préférais le confort de mon métier, fût-il parfois pesant. J’étais alors persuadé que mon esprit ne se nourrissait que de pensées et de livres.                                                                         
Or il me semble évident aujourd’hui que l’esprit avance avec les pieds.
Marcher, s’épuiser, transpirer, découvrir, rencontrer, voilà ce qui, chaque fois, a suscité le renouvellement de ma vie spirituelle. Si je n’avais pas traversé le Sahara, je n’aurais jamais reçu la foi. Si je n’avais pas gagné Jérusalem, je n’aurais jamais perçu Jésus comme une personne et comme Dieu. Toujours, au cours de mon existence, des révélations m’attendaient au bout des routes. 
Pourquoi partir ? Parce qu’il faut d’abord abandonner son cadre, perdre ses repères, se désenkyster. de ses habitudes : cette rupture constitue une hygiène nécessaire. Le voyage exprime ensuite le respect de soi-même, le soin qu’on apporte à soi-même : consacrer du temps à la rêverie, à l’impromptu, aux sensations, aux sentiments. Enfin, il nous porte à ouvrir les bras, le cœur, l’intellect, à déverrouiller nos préjugés, à assumer notre faiblesse, à cultiver notre fragilité. Sans nos failles, comment la lumière passerait-elle ?                                                                         
Le voyage coupe, disperse, recentre puis aboutit.


L’humanité se divise entre ceux qui résolvent des énigmes et ceux qui demeurent à l’écoute des mystères. 
On ne devient pas chrétien parce qu’on a élucidé le mystère du christianisme, on devient chrétien parce que l’on palpe ce mystère, qu’on le fréquente, qu’on s’en inspire et que, de son contact, on sort modifié. Si la foi chrétienne réclame au départ une intelligence persévérante – lire les Évangiles, les comparer, les interroger, les compléter –, elle la dépasse pour se muer en adhésion. Comment ? Mon expédition me l’a révélé.
Le christianisme est un mystère auquel il reste mystérieux de croire.
Au fond, il y a deux façons d’appréhender un voyage en Israël et en Palestine, deux manières aussi légitimes l’une que l’autre. Certains cherchent leurs racines dans la terre. Moi je les ai trouvées dans le ciel.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

mercredi 15 mars 2023

[Decoin, Didier] Le nageur de Bizerte

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le nageur de Bizerte

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2023 (Stock)

Pages : 350

Accès au livre : ISBN 9782234084230  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

Nous sommes à Bizerte, en Tunisie, janvier 1921, sous le protectorat français. 
La vie serait presque douce pour le jeune docker du port de Bizerte, Tarik Aït Mokhtari, nageur longiligne et musculeux, s’il ne s’était heurté un matin, dans sa ligne de nage, à un obstacle infranchissable : il ne le sait pas encore, mais il s’agit d’un croiseur de bataille, survivant de la flotte impériale russe qui fuit l’irréversible et sanglante poussée des « rouges » et transporte à son bord toute une population d’exilés, de « blancs » aristocrates désormais appauvris, bousculés par le vent  de l’histoire. Mais il ignore la guerre qui divise la Russie. Il vit à Bizerte, il est beau et pauvre, il a une sœur désirable, une mère veuve.

Ce destroyer est-il «  maskoun  » ? Hanté, habité par un djinn, infréquentable pour le docker aux longs cils ? D’où vient le navire fantôme couleur d’âme grise ? Quel est son nom ? Que cherche-t-il à fuir ? Quelles horribles scènes de pogroms, de fermes incendiées quand les soviets lancent « le coq rouge », pillent, tranchent au sabre et fusillent, quelles images hantent à jamais les passagers du  Georguii Pobiedonossetz  ? Depuis le 18 décembre 1920, les Russes sont confinés à bord des bateaux de guerre en rade de Bizerte. Des prisonniers flottants.  Tarik aurait été avisé d’en rester là. Mais, comme le chant d’une sirène, le docker entend soudain la voix d’une jeune femme, une voix de théâtre, et il aperçoit, chatoyante, sa robe de mousseline blanche, gonfler sur le pont du navire. A l’instant il en est captif.

Yelena Maksimovna Mannenkhova, fille unique d’un riche baron, personnage qu’on dirait issue de  La Cerisaie, a la beauté fragile d’une porcelaine qui va se briser. Chaperonnée par sa tante Sofia, elle fuit la même horreur que toute une classe sociale gisant sans pouvoir s’en libérer dans les coursives d’un navire qui sera leur prison, et peut-être leur destin. Tarik parviendra-t-il à la rencontrer ? Avant que le cosaque Bissenko ne tranche la blanche gorge de notre héroïne ? Avant que la sœur du docker ne se marie ? Avant que le monde ne referme les rideaux d’un théâtre pourpre sang sur ces deux innocents ? Vivront-ils ? 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain et scénariste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier livre. Celui-ci sera suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires), John L’Enfer (Prix Goncourt en 1977), et chez Stock son dernier roman, Le Bureau des Jardins et des Étangs (2017). Il est également président de l’Académie Goncourt.

 

 

Avis :

La mer était vide, et soudain ils sont là, surgis du néant comme une escadre fantôme : des centaines de navires de toute taille, dépenaillés et brinquebalants, venus s’entasser sur le lac de Bizerte, cette lagune au sud de la ville éponyme transformée en rade militaire par le protectorat français de Tunisie. Vestiges de la flotte de l’Armée blanche, ces bâtiments ont à leur bord cent cinquante mille réfugiés, civils et militaires, évacués de Crimée trois mois auparavant alors que les unités de l’Armée rouge s’apprêtaient à envahir cette seule région russe non encore tombée sous leur contrôle.

La France ayant accepté de leur venir en aide, ils affluent en ce début de 1921, pour un internement dans le port de Bizerte dont on ignore encore qu’il durera presque quatre ans. Quatre ans d’une lente décomposition pour ces bateaux bientôt irrécupérables. Quatre ans d’une longue attente pour les exilés restés à bord tout ce temps, maintenus en vie par l’aide d’urgence française et par le troc mis en place avec la population locale. Alors seulement, le gouvernement français ayant reconnu l’URSS, ce qu’il restera de l’escadre sera rendu aux Soviétiques, et les émigrés russes autorisés à poursuivre leur exode vers la métropole.

S’emparant de ces événements méconnus, Didier Decoin a composé une poignée de personnages mirifiques, pour un roman aussi magique que tragique. A bord du plus grand cuirassier de ce camp de réfugiés flottant, la jeune Ukrainienne Yelena, toujours miraculeusement vêtue de blanc malgré la crasse et la noirceur ambiantes, survit en se prenant pour une héroïne de La cerisaie de Tchékhov, comparable dans son esprit à son ancien domaine de Zagoskine. Docker sur le port et nageur émérite, Tarik est fasciné par la silhouette immaculée et la voix de miel de cette fille entr’aperçue de loin. Se rencontreront-ils et parviendront-ils à se prêter main-forte dans ce télescopage improbable de leurs mondes diamétralement opposés ? Il leur faudra compter avec la folie des hommes, tapie à fond de cale comme l’un de ces aliens survivant aux voyages spatiaux...

L’exactitude historique sous-tend ici une fiction flamboyante, un feu d’artifices sensoriel où se retrouve l’une des marques de fabrique de l’auteur : chaque page est un concentré de couleurs, de saveurs et d’odeurs dont on ressort ébloui et enchanté, conquis par l’élégante précision de la plume et par la puissance d’évocation de ce conteur-magicien. Un roman que l’on se plaît à imaginer adapté à l’écran. (4/5)

 

 

Citations :

D’instinct, il se recroquevilla dans l’eau comme il le faisait dans son lit pour se réchauffer les nuits où du givre s’attachait aux carreaux de sa chambre – sauf qu’ici le drap qui recouvrait Tarik jusqu’au menton était un suaire de cent vingt kilomètres carrés d’eau glacée dévalée des oueds, ce qui ne laissait au jeune bouchkara aucun espoir de jamais pouvoir lui emprunter la moindre de ses calories.


Mais la jeune femme ne manifestait aucune curiosité pour les autres facettes de l’œuvre de Tchékhov : sans qu’elle pût s’expliquer pourquoi, La Cerisaie suffisait à la combler. Plus elle voyait représentée cette fausse comédie qui était en réalité une vraie tragédie, plus elle rejoignait l’opinion de Tolstoï selon qui l’on pouvait lire, relire et rerelire Tchékhov de manière toujours différente, ce qui revenait à dire qu’une seule de ses œuvres – et donc La Cerisaie – contenait assez de raisons de désespérer en même temps que de s’émerveiller pour une vie tout entière.


Elle se sentait parfois ajourée comme une dentelle. Se prenait pour une dentelle. Craignant par-dessus tout que la vie ne la déchirât.


D’abord un peu terne, une clarté rabougrie s’étirait à l’horizon, lisse comme le premier trait de calame à partir duquel va se développer et s’ourler toute une calligraphie généreuse et splendide.        
Puis, pulsée par la mer dont elle venait de naître, la lumière s’éleva, se dilata un peu plus à chaque palpitation, s’étala sur le ciel, le remplit, puis du ciel elle ruissela, s’épanchant sur la terre, envahissante et blanche comme du lait renversé, inépuisable, comblant tout ce qui n’était pas elle.    
C’était l’aube.


Yelena se tut pour reprendre son souffle et lécher ses lèvres devenues sèches : il lui arrivait rarement de parler ainsi tout d’une traite, elle avait un trop grand respect des mots pour les lâcher dans la nature comme la bergère libère ses moutons à l’orée d’un pacage dont l’herbe tendre a aussi la hauteur qu’il faut pour dissimuler le piège d’un loup couché, ramassé sur lui-même, les muscles tendus : dans toute conversation, songeait-elle, il y a un loup embusqué, prêt à fondre sur le mot en trop, le mot qui fait mal, la phrase maladroite…

 

Du même auteur sur ce blog :

 


 

dimanche 3 juillet 2022

[Maurier, Daphne (du)] L'Auberge de la Jamaïque

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'Auberge de la Jamaïque
            (
Jamaica Inn)     

Auteur : Daphne du MAURIER

Traduction : Léo LACK

Parution : 1936 en anglais,
                  1944 en français (Albin Michel)
                   (Livre de Poche en 1975)

Pages : 320

 

 

 

 
 

Présentation de l'éditeur : 

Orpheline et pauvre, Mary Yellan n’a pas d’autre ressource que de quitter le pays de son enfance pour aller vivre chez sa tante, mariée à un aubergiste, sur une côte désolée de l’Atlantique. Dès son arrivée à l’Auberge de la Jamaïque, Mary soupçonne de terrifiants mystères. Cette tante qu’elle a connue jeune et gaie n’est plus qu’une malheureuse, terrorisée par Joss, son époux, un ivrogne menaçant, qui enjoint à Mary de ne pas poser de questions sur les visiteurs de l’auberge. Auberge dans laquelle, d’ailleurs, aucun vrai voyageur ne s’est arrêté depuis longtemps… De terribles épreuves attendent la jeune fille avant qu’elle ne trouve le salut en même temps que l’amour. Dans la grande tradition romantique des sœurs Brontë, la romancière anglaise, auteur de Rebecca, nous entraîne avec un sens prodigieux de l’ambiance et de l’intrigue au cœur d’un pays de landes et de marais, battu par les tempêtes, où subsiste la sauvagerie ancestrale des pirates et des naufrageurs.
 

 

Un mot sur l'auteur : 

Daphne du Maurier (1907-1989) est l'une des romancières britanniques les plus lues. Rebecca, paru en 1938, est sans doute son roman le plus connu. Bon nombre de ses oeuvres ont été adaptées au cinéma, dont L'Auberge de la Jamaïque, par Alfred Hitchcock en 1939, sous le titre La Taverne de la Jamaïque.
 

 

Avis :

Demeurée seule et sans ressources après la mort de sa mère en ce début de XIXe siècle, la jeune Mary Yellan se voit contrainte de quitter sa région natale pour aller vivre chez sa tante Patience, dont le mari Joss Merlyn tient une auberge. Planté aux quatre vents de la lande sauvage et désolée des Cornouailles, l’établissement a si mauvaise réputation que, déserté depuis longtemps par les voyageurs, son simple nom est devenu synonyme d’épouvante dans la région. Mary y est accueillie par une tante terrorisée, soumise à un époux alcoolique et violent qui menace d’emblée la jeune fille, l’enjoignant à fermer les yeux et à tenir sa langue sur ce qui se passe certaines nuits à l’Auberge de la Jamaïque, lorsque de mystérieux visiteurs s’y donnent rendez-vous.

L’Auberge de la Jamaïque existe bel et bien : l’auteur y a séjourné en 1935 avant d’écrire ce livre, assurant à cet ancien relais de poste, bâti en 1750 et devenu un temps un notoire repaire de contrebandiers, une renommée qui en a fait un haut lieu touristique, classé monument historique. Et s’il y a bien une composante qui fait la force du récit imaginé par Daphne du Maurier, c’est l’ambiance qu’elle a su recréer autour de cette vieille bâtisse isolée, dressant ses hautes cheminées sur un paysage de maigres landes et de traîtres marécages. Tantôt étouffés d’épais brouillards propices à perdre les voyageurs, tantôt lacérés par des vents jouant à l’infini de leur sinistre registre de gémissements, de glapissements et de hurlements, parfois fugitivement tachés de l’ombre mouvante des nuages filtrant les pâles rayons du soleil, mais le plus souvent trempés par une sournoise pluie fine ou battus par des trombes glacées, ces lieux ne sont le rude habitat que de quelques moutons et chevaux sauvages, mais aussi d’une humanité éparpillée dans quelques pauvres fermes solitaires, à plusieurs lieues de toute agglomération.

Une telle sauvagerie est bien sûr le terreau idéal de toutes les croyances et superstitions. Mais les rumeurs effrayées qui pointent à mots couverts l’Auberge de la Jamaïque semblent d’emblée corroborées par la peur manifeste de la tante Patience et par la brutalité dangereuse du patibulaire et fruste Joss Merlyn. Piqué par le mystère et talonné par l’angoisse, l’on se retrouve dès lors happé par les péripéties dans lesquelles Mary se lance tête baissée, très loin d’anticiper les développements que le lecteur saura, pour sa part, assez facilement deviner bien avant le twist final. Et même si parfois un peu facile et prévisible, ce roman porté par un grand souffle d’aventure, un soupçon de féminisme, et surtout par l’atmosphère magnifiquement âpre de ce bout de terre rongé par la mer et râpé par le vent, refuge de bandits aptes à frapper les imaginations, nous emporte, séduits et frissonnants, dans une lecture captivante, qu’Alfred Hitchcock a d’ailleurs adaptée au cinéma.

Certes dans un registre très différent, ces pages m’en ont à plusieurs reprises évoqué d’autres, peignant aussi superbement la lande et ses âmes perdues, cette fois au coeur du Cotentin, avec Les trois vies de Babe Ozouf de Didier Decoin et L’ensorcelée de Jules Barbey d’Aurevilly. Trois belles lectures pour explorer ces terres mélancoliques, rudement situées entre ciel et mer souvent chagrins. (4/5)

 

 

Citations :  

De chaque côté de la route, la campagne s’étendait, sans limites. Pas d’arbres, pas de chemins, aucun groupe de chaumières, aucun hameau, mais, mille après mille, la lande aride, noire et inexplorée, se déroulant comme un désert vers quelque invisible horizon. Nul être humain, songeait Mary, ne pouvait vivre dans cette région dévastée et rester semblable aux autres. Les enfants mêmes devaient naître aussi tordus que les touffes de genêts, ployés par la force d’un vent qui ne cessait jamais de souffler, de l’est et de l’ouest, du nord et du sud. Leur esprit, lui aussi, devait être contourné, leurs pensées mauvaises, à force de vivre au milieu des marécages et du granit, de l’âpre lande et des pierres effritées.
 

De temps à autre, le ciel était obscurci par un nuage et des ombres s’allongeaient sur la lande. Les couleurs venaient par taches ; parfois, les collines étaient violettes, comme tachées d’encre et mouchetées ; puis un faible rayon de soleil sortait d’un petit nuage, et l’une des collines devenait d’un brun doré, tandis que sa voisine languissait encore dans l’ombre. Le paysage changeait sans cesse ; à l’est, c’était la gloire d’un soleil de midi, et la lande était aussi immobile qu’un désert de sable, tandis qu’au loin, à l’ouest, l’hiver arctique tombait sur les collines, apporté par un nuage déchiqueté qui avait la forme du manteau d’un voleur de grand chemin et déversait la grêle et la neige, et la bruine sur les roches de granit.
 

Des vents étranges soufflaient, qui semblaient, ne venir de nulle part. Ils se glissaient à la surface de l’herbe, et l’herbe frissonnait ; ils soufflaient sur les petites flaques de pluie, dans le creux des roches, et les flaques ondulaient. Parfois, le vent hurlait et ses clameurs résonnaient dans les crevasses ; puis ses gémissements se perdaient de nouveau. Il y avait, sur les rocs, un silence qui appartenait à un autre âge, à un âge révolu, évanoui comme s’il n’avait jamais été, un âge où l’homme n’existait point, où seuls des pieds païens foulaient les collines. Il y avait dans l’air un calme, une paix plus ancienne et plus étrange qui n’était pas la paix de Dieu.
 

Si Mary était un homme, on la traiterait avec rudesse, tout au moins avec indifférence ; on l’obligerait peut-être à se rendre tout de suite à Bodmin ou à Launceston pour servir de témoin ; elle devrait s’occuper elle-même de son logement et disparaîtrait au bout du monde si elle le voulait après avoir répondu à l’interrogatoire. Lorsqu’on en aurait terminé avec elle, elle s’embarquerait sur quelque paquebot et travaillerait pour payer son passage ; ou bien elle prendrait la route, avec quelques sous en poche, le cœur et l’esprit libres. Mais elle était là, les larmes prêtes à couler, ayant la migraine ; on l’éloignait en hâte du lieu du crime avec des paroles et des gestes apaisants ; elle n’était qu’un élément d’encombrement et de retard, comme toutes les femmes et tous les enfants après une tragédie.
 

(…) hors du silence, monta de nouveau le murmure du vent. Il s’élevait et s’éteignait ; sa plainte courait sur les pierres. C’était une autre sorte de vent, qui laissait derrière lui un cri et un sanglot, un vent qui ne venait de nulle part, qui n’allait vers aucun rivage. Il jaillissait des pierres elles-mêmes, et de la terre sous les pierres. Il chantait dans les creux des cavernes et dans les crevasses des rochers, commençant par un soupir qui se muait en lamentation. Il résonnait dans l’air comme un chœur chanté par des morts.

 

 

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