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mardi 26 mars 2024

[Salvayre, Lydie] Irréfutable essai de successologie

 


 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Irréfutable essai de successologie

Auteur : Lydie SALVAYRE

Parution : 2023 (Seuil)

Pages : 176

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Comment se faire un nom ?
Comment émerger de la masse ?
Comment s’arracher à son insignifiance ?
Comment s’acheter une notoriété ?
Comment intriguer, abuser, écraser, challenger ?
Comment mentir sans le paraître ? Comment obtenir la faveur des puissants et leur passer discrètement de la pommade ? Comment évincer les rivaux, embobiner les foules, enfumer les naïfs, amadouer les rogues, écraser les méchants et rabattre leur morgue ? Comment se servir, mine de rien, de ses meilleurs amis ? Par quels savants stratagèmes, par quelles souplesses d’anguille, par quelles supercheries et quels roucoulements gagner la renommée et devenir objet d’adulation ?


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1946 d’un père Andalou et d’une mère catalane, réfugiés en France en février 1939, Lydie Salvayre passe son enfance à Auterive, près de Toulouse.

Après une Licence de Lettres modernes à l’Université de Toulouse, elle fait ses études de médecine à la Faculté de Médecine de Toulouse, puis son internat en Psychiatrie. Elle devient pédopsychiatre, et est Médecin Directeur du CMPP de Bagnolet pendant 15 ans.

Lydie Salvayre est l’auteur d’une vingtaine de livres traduits dans de nombreux pays et dont certains ont fait l’objet d’adaptations théâtrales.

La Déclaration (1990) est saluée par le Prix Hermès du premier roman, La Compagnie des spectres (1997) reçoit le prix Novembre (aujourd’hui prix Décembre), BW (2009) le prix François-Billetdoux et Pas pleurer (2014) a été récompensé par le prix Goncourt.


 

Avis :

S’il n’était autrefois que « la conséquence et non le but d’une œuvre ou d’une action », les priorités se sont aujourd’hui inversées : « Le succès est la nouvelle religion. » C’est lui désormais « le but et non la conséquence », le Graal moderne accessible au plus commun des mortels, pourvu que, même sans talent aucun - « Tout vient prouver, en effet, que le caractère le plus propice au succès est de n’en avoir aucun (talent) et qu’écrire du rien sur du rien (...) ne dessert nullement votre ascension vers les cimes » -, il sache faire siennes certaines règles. Ces règles, Lydie Salvayre les a cyniquement rassemblées en une satire vitriolée, qui, prenant la forme d’un vrai-faux manuel du savoir-réussir, nous renvoie, grotesques Narcisses, à l’inanité de nos impostures.

Ecrivains de tout poil, éditeurs tendant à « privilégier les déjà privilégiés, et à négliger les déjà négligés », journalistes et animateurs dotés de « la désinvolture et de l’élégance crâne d’un Cyril Hanouna », hommes influents qui usent « de leur esprit comme de leur fortune : ne le dépensant que sciemment et à la seule condition qu’il rapporte », ou encore influenceuses « bookstagrameuses » aux « dimensions inversement proportionnelles à celles de l’esprit » et qui vouent « une dévotion toute particulière à leur gueule, à leurs seins, et par-dessus tout à leur cul, qui, comme le rumsteak chez le bœuf, semble constituer à leurs yeux le morceau de choix » : nul n’échappe aux féroces coups de griffe et de plume, gantés d’esprit et d’une élégance d’écriture volontiers désuète, qu’en exutoire à son exaspération et à sa révolte, l’auteur assène avec jubilation, dans un exercice rhétorique aussi sévère que railleur.

Sans même verser dans l’outrance ni la caricature, ses observations caustiques font mouche et construisent un inventaire, ô combien peu flatteur, des différents profils à l’oeuvre dans le monde des livres et de la littérature. Et même si le rire nous emporte, la consternation n’est jamais très loin sous le sarcasme, lorsque tout cela se résume en brochettes d’égos boursouflés, rassemblés en coteries motivées par l’arrivisme bien plus que par la promotion d’oeuvres de qualité, et en un marketing de l’inculture et de la médiocrité, où la notoriété se bâtit sur le brillant de l’apparence et grâce à la supercherie de ces « nouveaux territoires virtuels » où l’on peut « affirmer, sans preuves vérifiables, que vos produits s’arrachent ; les gratifier de vertus qu’ils ne possèdent en rien ; vendre pour authentiques de faux objets de marque ; cameloter la poudre dite de perlimpinpin ; gonfler outrageusement le chiffre de vos likes ; et faire accroire, pour résumer, n’importe quel bobard. »

Alors, comment atteindre au succès quand on est écrivain ? Les recommandations de Lydie Salvayre dans cette parodie de manuel pour les apprentis de la réussite les inciteront peut-être à réviser leurs priorités s’ils n’ont « pas de goût pour le tapin, ni pour les laisses autour du cou » et si, comme Marcel Proust, ils préfèrent penser que « les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence. » Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Le succès possède d’excellentes facultés détergentes. (...)
En résumé, le succès, par un phénomène que je n’hésiterai pas à qualifier de transsubstantiation, fait passer pour intelligent l’individu le plus con, pour séduisant le plus moche, pour aimable le plus odieux, pour honnête le plus malhonnête et pour immortel le plus piètrement mortel. Autant de prodiges qui me permettent d’inférer que ce ne sont plus désormais ni l’art, ni la politique, ni les anciennes croyances qui déterminent notre présent. C’est, sans contredit, le succès. Le succès est la nouvelle religion.
 

La flatterie a ce double avantage de satisfaire la personne flattée et de prouver en même temps l’extrême discernement de son flatteur.
 

(…) rien ne lui [le puissant] répugne davantage que ces gens à sa botte, suspendus à ses ordres, cédant à ses caprices et accourant dès qu’il les siffle, mais qu’il ne pourrait supporter s’ils se comportaient autrement.
 

Il fut un temps où de grands esprits affirmaient que la célébrité n’était que le châtiment du talent, son fardeau, sa disgrâce. Il fut un temps où des artistes jugeaient vulgaire la moindre concession au grand nombre, considéraient que les vérités malséantes étaient les seules dignes d’être plaidées, foulaient aux pieds les lois sacrées de la renommée, et finissaient leur vie dans la dèche se nourrissant de pâtes et de sardines à l’huile. Une existence lamentable était, à leurs yeux, inséparable de leur vocation, puisqu’ils identifiaient le talent à l’échec, affichaient avec empressement le malheur où ils étaient plongés, cultivaient leur masochisme comme une marque d’humanité, et l’obscurité dans laquelle ils sombraient, comme un signe de profondeur. Un philosophe du nom de Nietzsche alla jusqu’à écrire que le refus de se plier aux conventions sociales et l’isolement qui en découlait conféraient aux esprits supérieurs la force nécessaire pour devenir ce qu’ils étaient !
 

Car s’il se disait autrefois que le succès était la conséquence et non le but d’une œuvre ou d’une action, la doxa moderne, et j’irais jusqu’à dire : la doxa révolutionnaire dont je suis la matricielle conceptrice, est de postuler que : Le succès est le but et non la conséquence.
 

L’écrivain stupide, plus fréquent qu’on ne croit, rit fort, parle haut, s’échauffe, tant il est heureux de se retrouver parmi ses pairs, soliloque sans cesse sur un ton d’importance – c’est en partie à cela qu’on le reconnaît –, s’absorbe dans ses démonstrations, et s’indigne tout seul au nom de convictions dont il ne démord pas. (…)
Laissez-le asséner ses jugements sur le ton d’évidence qui est le sien, en vous interdisant de les approuver ou de les récuser. Un vague hochement de tête, un regard terne et quelques écholalies seront les meilleures réponses à sa stupidité. Il en déduira que vous partagez ses convictions et ne vous en estimera que davantage. Car Tous les imbéciles aiment à être approuvés. Si l’envie vous prend de bâiller à ses démonstrations et que vous ne savez la refréner, appliquez-vous à bâiller par les narines.
 

La tendance des éditeurs est de privilégier les déjà privilégiés, et de négliger les déjà négligés.
 
 
Lorsqu’un vrai génie apparaît dans le monde, vous le reconnaîtrez à ce signe que les sots sont tous ligués contre lui, écrivait un célèbre pamphlétaire anglais.


Pour paraphraser Baudelaire, dites-vous que : Le succès est l’adaptation d’un esprit à la médiocrité nationale.


Pour le dire de façon plus convenable : plus le public vous voit, mes chéris, plus il vous aime. C’est une règle mathématique qui ne souffre aujourd’hui aucune contestation.


Alors un conseil : si vous avez la chance d’attraper le succès, ne le laissez pas, par indolence ou paresse, s’enfuir. Exploitez-le à fond. Rentabilisez-le. Consolidez-le pierre à pierre. Faites-le prospérer. Et hâtez-vous, sur sa lancée, d’en produire aussi sec un deuxième. Chose aisée puisque : Le succès produit les succès, comme l’argent produit l’argent.


Il ne suffit pas d’être talentueux, il faut avant tout le paraître. De ce principe découlent tous les autres.


N’oubliez pas, c’est encore Balzac qui l’affirme, n’oubliez pas que L’élégance travaillée est à la véritable élégance ce qu’est une perruque à des cheveux.


N’allez jamais contre l’opinion commune, vous soulèveriez des tollés, seriez condamné à la réprobation de tous, et finiriez votre vie seul, seul, aussi seul qu’un tyran. La singularité, je vous l’aurai répété ad nauseam, est odieuse au grand nombre. Or, tout succès repose sur son approbation (du grand nombre). C’est ce qu’ont parfaitement compris les hommes politiques qui vont chasser leur clientèle tous azimuts dans le but de se faire élire. Si bien que le premier zigoto venu, s’il a bien caressé l’opinion dans le sens de son poil et par tous les moyens possibles, peut se retrouver hissé à la tête d’un pays.


Il faut, écrivait Chateaubriand en expert, dispenser son mépris avec parcimonie tant il y a de nécessiteux.


Les humains d’aujourd’hui placent tous leur salut dans l’opinion publique. Ne vous insurgez donc pas contre sa tyrannie, si vous souhaitez que votre livre, ou tout autre objet ou cause à vendre, obtienne un véritable triomphe et devienne ce piège à foule que vous convoitez âprement. Enjôlez-la (l’opinion). Alléchez-la. Aguichez-la. Racolez-la. Appâtez-la. Et pour la mieux hameçonner, empressez-vous de l’émouvoir.  
Car la foule, mes cœurs purs, réclame à grands cris sa dose d’émotions, son alcool, son ivresse. Et les malheurs d’autrui, fussent-ils des fictions (enfants martyrisés, femmes en guerre, exils dévastateurs…), les malheurs d’autrui ont ce don singulier de la « divertir » au sens que Blaise Pascal accordait à ce verbe, c’est-à-dire d’occuper son esprit et son temps sans que cela n’apparaisse jamais comme une diversion ou un amusement, mais comme une chose noble, sérieuse, exemplaire, voire admirable. Cette foule affamée de choses qui asservissent se repaît, vous disais-je, de divertissements. Car en la détournant d’elle-même, ces divertissements colmatent le vide de sa vie, offrent à son mal-être une forme d’opium, et apaisent pour un temps sa conscience coupable. 


Notre homme influent a en effet compris qu’il fallait, pour triompher, dominer et asseoir son pouvoir, allier la ruse du renard à la férocité du fauve. Intriguer et faire peur. Capable donc de brutales transactions menées le plus souvent grâce à d’indécelables entourloupes et un opportunisme des plus ondoyants, il se félicite intérieurement à chacune de ses victoires et ne peut concevoir que tous ne soient, devant lui, confits d’admiration.
Il se pense considérable.   Son entourage, un quarteron de faibles qu’il a expressément choisis en raison de leur faiblesse, ne fait que l’en convaincre. Tous lui cèdent et tous le remercient de n’être pas infâme. Il peut néanmoins se montrer odieux, son passe-temps favori consistant à rappeler à ceux qui sont ses obligés qu’ils sont ses obligés ; à leur faire briller de grandes espérances, puis de but en blanc, comme ça, sans crier gare, à violemment les annuler ; à flatter leur ego pour mieux ensuite le flétrir ; à vanter le talent des uns pour amoindrir celui des autres ; à attiser leur inquiétude par quelques phrases énigmatiques ; ou à les rabrouer sans le moindre motif. (…)
Un autre enfin de ses plaisirs est de défendre mordicus un avis le lundi, et le mardi un avis tout contraire, sans autre motif que de déstabiliser ceux qui ont adhéré à sa première opinion. Façon de prouver que c’est lui, et lui seul, qui dicte le sens (dicter du latin dictare dont est issu dictatura). Lui seul qui décide des choses. Lui seul qui est craint et obéi. Et lui seul, donc, qui détient le pouvoir.


Le succès va principalement aux livres qu’on ne lit pas mais dont les réseaux sociaux se font abondamment l’écho. (…)
Gardez à l’esprit que seul, encore, un dernier carré de fanatiques et de vicieux s’emmerde à déchiffrer des ouvrages d’esprit, à les méditer, à les approfondir, à les comprendre amoureusement ou à les incomprendre. Leur extinction est proche.


 

Du même auteur sur ce blog :

 



 

dimanche 12 septembre 2021

[Biasini, Sarah] La beauté du ciel

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La beauté du ciel

Auteur : Sarah BIASINI

Parution : 2021 (Stock)

Pages : 144

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Un matin de mai, le téléphone sonne, je réponds, "Bonjour, gendarmerie de Mantes-la-Jolie, la tombe de votre mère a été profanée dans la nuit."  »

Une femme écrit à sa fille qui vient de naître. Elle lui parle de ses joies, ses peines, ses angoisses, et surtout d’une absence, celle de sa propre mère, Romy Schneider.  Car cette mère n’est pas n’importe quelle femme. Il s’agit d’une grande star de cinéma, inoubliable pour tous ceux qui croisent le chemin de sa fille.

Dans un récit fulgurant, hanté par le manque, Sarah Biasini se livre et explore son rapport à sa mère, à la mort, à l’amour. Un texte poétique, rythmé comme le ressac, où reviennent sans cesse ces questions :  comment grandir quand on a perdu sa mère à quatre ans ? Comment vivre lorsqu’on est habitée par la mort et qu’elle a emporté tant de proches ? Comment faire le deuil d’une mère que le monde entier idolâtre ?  Comment devenir à son tour mère ?

La réponse, l’auteure la porte en elle-même, dans son héritage familial, dans l’amour qu’elle voue à ses proches, à ses amis, à ces figures féminines qui l’ont élevée comment autant d’autres mères. Le livre de la vie, envers et contre tout. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Tout en continuant de jouer au théâtre, Sarah Biasini, fille de Romy Schneider et de Daniel Biasini, change de mode d’expression et choisit l’écriture.

 

 

Avis :

A quarante-trois ans, l’âge de Romy Schneider à sa mort, Sarah Biasini s’adresse à sa toute petite fille, encore en bas-âge, lui exprimant toute sa joie, mais aussi ses angoisses de jeune maman, elle dont la vie s’est construite sur l’absence et le manque.

C’est en quelque sorte d’un « vol » aggravé qu'est victime l’auteur, au plus profond de son être. Car non seulement la vie lui a ravi sa mère à l’âge le plus tendre, mais c’est une seconde dépossession qu’elle lui fait régulièrement subir, lorsqu’au vide laissé chez elle par la perte, répond un trop-plein médiatique destiné à abreuver des inconnus. Alors, lorsque lui naît une fille, dans cette vie où elle s’évertue à jeter une passerelle sur la béance de l’absence, une tempête se déchaîne dans la tête de la nouvelle maman. Saura-t-elle être la mère de sa fille, elle la fille qui a dû grandir sans mère ? Cessera-t-elle un jour de redouter des répliques au séisme qui lui a déjà tant pris ?

Nommée une fois seulement, l’ombre de la mère absente hante chaque page d’un récit par ailleurs placé sous l’égide des femmes et d’un amour maternel unissant indéfectiblement quatre générations féminines. Au désarroi et au manque de l’orpheline répond l’émouvante affection d’une grand-mère qui reste le principal point d’ancrage de la femme d’aujourd’hui. 
 
Sarah Biasini s’exprime avec une sincérité simple et touchante. Et c’est avec émotion et sympathie que l’on accompagne son cheminement de jeune mère, saisie de l’urgence d’écrire à sa fille pour contrecarrer l’éphémérité et la fragilité de la vie. (4/5)

 

Citations :

Combien de fois ai-je répondu « non » quand, dans la rue, des gens que je ne connaissais pas me demandaient si j’étais sa fille. Je voulais la paix. Éviter les questions, la gêne, les regards appuyés, disproportionnés, trop proches. Je ne sais pas gérer ces situations. À l’impudeur des inconnus, j’oppose une froideur. Je stoppe net, non ce n’est pas moi. Que répondre à leurs « Je l’aimais tellement ». Je n’arrive pas à partager leur amour pour elle, leur manque d’elle. Mon amour et mon vide me semblent mille fois supérieurs. Je ne suis pas la bonne interlocutrice pour eux. J’en suis désolée.

Je prends conscience de l’importance de l’impression sur papier, de la fixation du souvenir, garder une trace, voir nos têtes vieillir. Capturer la joie, la beauté, l’encadrer, l’exposer, chez nous.
Je vois l’amour de ma mère sur ces photos. Je me revois fixer ses yeux sur la pellicule, ses yeux qui fixent l’objectif, qui me fixent moi.
Je la regarde de longues secondes. Je pourrais dire que je nous invente des conversations mais ce n’est pas vrai. C’est moi qui parle. Je secoue légèrement ma tête de droite à gauche, un air de lui dire « Vraiment… ». Vraiment ce que tu es belle, vraiment ce que tu m’agaces de n’être plus là, vraiment !… Je l’engueule pour mieux la chérir. Je la délaisse pour la garder près de moi. Je la démystifie pour l’humaniser. L’humaniser pour la ressusciter.

Je ne retrouve pas les cassettes VHS, nos films amateurs faits entre nous, en famille. Trop de déménagements.
Le cinéma me donne le son de la voix de ma mère et son visage en mouvement, ses expressions, ses surprises. Des interviews filmées et archivées.
Mais l’actrice ne m’intéresse toujours pas. De l’autre côté de l’écran, les mots qu’elle prononce ne me sont pas adressés et sont encore moins les siens.
Elle parle à tout le monde et tout le monde croit l’entendre. L’enfant s’amuse de voir sa mère importante. Suffisamment importante pour être dans un film. Le plus souvent un film où tout le monde l’aime et l’admire. Je comprends très bien qu’elle joue un personnage, j’admire juste la beauté et je cherche ce qui me lie à cette femme qui m’a faite à moitié.
 
Quand la mort empêche de connaître quelqu’un, on ne cherche pas pour autant ce qu’on ignore. On le laisse en blanc.
On tourne autour du sujet, de ce que l’on en sait. Si peu soit-il.
Je ne vois pas tous les films. Je ne veux pas tout savoir.
Ce que je n’ai pas pu apprendre du mort, les vivants me le diront à leur manière.
Ce ne sera pas toujours suffisant. Alors il faudra tout miser sur la mémoire cellulaire.
J’entends dire qu’on ne doit pas, qu’il n’est pas utile, de tout savoir sur la vie de ses parents. Cela m’arrange bien, ce n’est donc pas un handicap, je peux continuer dans ma vie. Je me rassure comme je peux.
Sauf que l’on finit toujours par avoir besoin de savoir. Ou par souffrir de ne pas savoir. Le manque de connaissance deviendrait un problème. Dans mon cas, le monde extérieur m’abreuve de détails, de théories, d’hypothèses, au point de me pousser à la fuite. Des informations m’arrivent de toutes parts. Je ne veux plus rien entendre.

Moi, la chair de sa chair, j’ai intégré sa notoriété depuis belle lurette mais je voudrais toujours qu’elle soit à moi seule. Que personne d’autre ne la regarde, ne la nomme, ne prétende la connaître, n’écrive sur elle ou, pire encore, ne porte le même prénom. Je voudrais m’asseoir sur la pile de magazines qui la représente pour la cacher aux yeux du reste du monde.

Toujours Monique, l’autre jour en parlant de toi : « Je ne voulais pas m’y attacher mais… », elle soupire sans te quitter des yeux, impossible. « Aura-t-elle des souvenirs de ses arrière-grands-parents ? » De quoi sera faite ta mémoire, je me le demande. Son cœur est lourd de ne pas te voir grandir pour longtemps. « Tu lui diras bien que ses arrière-grands-parents l’ont adorée. » Aujourd’hui, tu marches, tu parles, tu joues avec elle toute la journée. « Tu vois, Mamie, tu es toujours là ! » « Eh oui », elle me répond en riant doucement de ne pas savoir combien de temps cela durera.

Je marche constamment sur ce fil qui nous lie, tendu mais incassable. La vie que tu m’as donnée, qui me reste. Une vie interrompue il y a trente-huit ans, une autre qui commence aujourd’hui. Au milieu, je suis là. Au milieu, je reste.

Si j’osais, je serais comme Amma, en Inde. Celle qui prend dans ses bras le monde entier et quiconque perdrait un parent, un frère, un fils. Amma et son pouvoir réconfortant. J’ai été réconfortée, je saurais le faire à mon tour. Viens dans mes bras, moi aussi je suis passée par là. Ordre bien présomptueux. Un chagrin est unique pour celui qui l’éprouve.
 
Pourquoi je t’écris ? Pourquoi cela devient-il un travail, un besoin, une nécessité absolue ? Je ne vais pas mourir. Pas tout de suite, pas dans un an, pas à quarante-quatre ans comme ma mère. Mais si jamais, je dois te laisser quelque chose de moi. J’ai si peu de ma mère, j’aurais voulu qu’elle aussi m’écrive, mais comment pouvait-elle imaginer ce qui allait suivre ?

Certains jours, il y a des endroits où je ne peux aller, des zones à ne pas franchir. Je peux vivre normalement et même extrêmement gaiement, dans une totale légèreté. Je peux aussi être très froide quand je pense à eux. Sans affect. Sans ressenti. Sans émotions. Ou alors je pleure carrément. Il n’y a aucun entre-deux, aucune tiédeur. Eux sont les morts-vivants parmi nous. Nous sommes les vivants-morts avec eux. Ce n’est pas grave, c’est comme ça.

Je confonds mes besoins et les tiens, ma fille. Tu vas garder ta mère, ton frère (et si ça ne se passe pas ainsi, tu y arriveras quand même). Je m’occupe de toi comme si tu étais moi, parce que j’ai tant l’impression de savoir ce dont tu as besoin. Comme si tu allais me perdre. Comment puis-je être à ce point submergée ? Je veux rendre tout ce que j’ai reçu et qui m’a permis d’arriver jusqu’à toi.

Toi qui joues simplement avec le cordon de la capuche de mon sweat, tu sais déjà quel genre de mère je suis, je le vois bien. À ma façon de t’embrasser, de te regarder, de t’attraper, tu sens déjà que j’en fais trop, tu as compris. Tu me repousses. Je t’obéis, j’essaie de me calmer. Je t’embrasse non seulement par plaisir mais aussi par peur que cela ne s’arrête, brusquement. Comme si c’était la dernière fois. Ça fait mal d’aimer à ce point. C’est un amour craintif. Il faudrait arrêter d’avoir peur. Cet amour-là est juste un peu plus fort que les autres. C’est tout.

« Romy Schneider était vraie. Plus vraie que ses rôles parfois. Par le mystère du talent mais aussi par l’obstination à ne jamais mentir, à ne jamais tricher. Une star est un mirage. Elle est une star mais un jour, ayant connu des tours de valse, des coups de cœur, des bonheurs lumineux comme son sourire, des rencontres fulgurantes et des chagrins insupportables, un jour, Romy cessa d’être un mirage pour devenir un miroir, celui où se reflètent les joies et les peines du plus grand nombre. Mieux qu’une star. » (Michel Piccoli)


 

mercredi 13 mai 2020

[Josse, Gaëlle] Une femme en contre-jour





 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Une femme en contre-jour

Auteur : Gaëlle JOSSE

Editeur : Notabilia / Noir sur Blanc

Année de parution : 2019

Pages : 160

 


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants. Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos. Une Américaine d’origine française, arpenteuse inlassable des rues de New York et de Chicago, nostalgique de ses années d’enfance heureuse dans la verte vallée des Hautes-Alpes où elle a rêvé de s’ancrer et de trouver une famille.
Son œuvre, pleine d’humanité et d’attention envers les démunis, les perdants du rêve américain, a été retrouvée par hasard – une histoire digne des meilleurs romans – dans des cartons oubliés au fond d’un garde-meuble de la banlieue de Chicago. Vivian Maier venait alors de décéder, à quatre-vingt-trois ans, dans le plus grand anonymat. Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste. Une vie de solitude, de pauvreté, de lourds secrets familiaux et d’épreuves ; une personnalité complexe et parfois déroutante, un destin qui s’écrit entre la France et l’Amérique. 
L’histoire d’une femme libre, d’une perdante magnifique, qui a choisi de vivre les yeux grands ouverts. Je vais vous dire cette vie-là, et aussi tout ce qui me relie à elle, dans une troublante correspondance ressentie avec mon travail d’écrivain. »
 
Dix ans après la mort de Vivian Maier, Gaëlle Josse nous livre le roman d’une vie, un portrait d’une rare empathie, d’une rare acuité sur ce destin troublant, hors norme, dont la gloire est désormais aussi éclatante que sa vie fut obscure.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman Les Heures silencieuses en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et Noces de neige en 2013. Également parus en édition de poche, ces trois titres ont remporté plusieurs prix, dont le prix Alain-Fournier en 2013 pour Nos vies désaccordées. Ils sont étudiés dans de nombreux lycées et collèges, où Gaëlle Josse est régulièrement invitée à intervenir. Le roman Les Heures silencieuses a été traduit en plusieurs langues et Noces de neige fait l’objet d’un projet d’adaptation au cinéma.

Aux Éditions Notabilia/Noir sur Blanc, Gaëlle Josse a publié trois romans : Le Dernier Gardien d’Ellis Island (2014), L’Ombre de nos nuits (2016), Une longue impatience (2018) et Une femme en contre-jour (2019).

Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille à Paris et vit en région parisienne. Elle anime, par ailleurs, des rencontres autour de l’écoute d’œuvres musicales et des ateliers d’écriture auprès d’adolescents ou d’adultes.

Elle a reçu le prix 2015 de littérature de l’Union européenne pour Le Dernier Gardien d’Ellis Island (Notabilia/Noir sur Blanc).

 

Avis :

Les photographies réalisées sa vie durant par Vivian Maier, Américaine d’origine française et autrichienne née en 1926, n’ont été découvertes qu’après sa mort, tout à fait par hasard. Désormais au panthéon des plus grands photographes de son siècle, cette gouvernante d’enfants issue d’un milieu modeste, voire misérable, grandie sans amour auprès d’une mère dysfonctionnelle, mena une existence solitaire et étrangement libre pour l’époque, centrée sur l’obsession de sa collection d’images qu’elle n’a jamais cherché à faire connaître, qu’elle n’a parfois même jamais vues elle-même, faute de moyens suffisants pour développer ses plaques et pellicules. Elle a laissé la trace de son regard sur le monde et sur elle-même, au travers de scènes de rues croquées sur le vif où elle s’intéresse aux failles de ses sujets, souvent marginaux et laissés-pour-compte, et d’auto-portraits sans coquetterie où elle ne se profile que sous la forme d’ombres ou de reflets. Son personnage reste un mystère, que Gaëlle Josse tente d’approcher au travers de son histoire, étonnante à plus d’un titre, et qu’elle nous restitue fidèlement, avec sensibilité et élégance.

Ce qui frappe chez Vivian Maier est sa volonté de ne pas exister et de s’effacer, qui la fait se transformer en témoin quasi invisible, en regard qui traverse le monde sans se donner le droit d’y laisser sa marque ni d’y devenir quelqu’un : dans ses images d’êtres souvent misérables et marqués par la vie, ces invisibles anonymes qui la fascinent, on est tenté de voir une projection d’elle-même, elle qui assiste au naufrage de ses proches dans le dénuement, la violence, les addictions et la folie, et qui, privée d’amour dans une famille où chaque naissance engendre honte et rejet, ne se reconnaît aucune valeur et préfère se faire discrète pour moins souffrir.

Au fur et à mesure que l’on devine les failles de la personnalité de Vivian, que certains témoignages viennent même teinter d’une suspicion de pathologie quasi psychiatrique, l’on perçoit aussi l’importance vitale qu’a pu revêtir pour elle la prise quotidienne d’images. Loin d’un hobby, la photographie est chez elle un acte salvateur, un moyen qui lui permet sans doute, inconsciemment, d’exprimer et de mettre à distance sa souffrance, de vivre sous la protection de reflets qui la dévoilent et la masquent en même temps. L’appareil-photo de Vivian devient une sorte d’instrument de camouflage, qui en la transformant en miroir réfléchissant, lui permet d’exister au travers de ses sujets, sécurisée par son invisibilité.

L’on ne peut désormais plus que s’émouvoir de la trace fantomatique laissée par cette artiste, et frémir à l’idée que son œuvre aurait bien pu disparaître corps et bien avec elle.

Gaëlle Josse a donné à son récit un équilibre parfait : sans ajouter aux prédispositions romanesques de cette biographie, avec fidélité, sobriété et discrétion, elle réussit à faire revivre cette femme et son histoire de façon crédible et vivante, dans un style élégant, sensible et soigné qui hypnotise de la première à la dernière ligne. Il ne reste plus ensuite qu’à courir découvrir les clichés de Vivian Maier, et à éternellement s’interroger sur la manière dont elle aurait considéré sa notoriété posthume. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

C’est sans importance, maintenant. C’est le passé. Un temps d’avant dont quelques fragments épars surnagent peut-être dans l’océan enténébré d’une mémoire oscillante, fugitivement embrasés, par instants, comme sous le faisceau d’un phare à éclats.

Il faut aussi trier les possessions de Vivian trouvées dans les cartons ; vêtements, chaussures, chapeaux, papiers et documents divers, vieux appareils photo, caméras. Il faut aussi faire développer les photos en couleurs trente-cinq millimètres et les films de huit et seize millimètres, écouter les cassettes audio. La tâche est gigantesque. C’est entrer dans un monde foisonnant et fascinant. Un continent disparu, une Atlantide qui ressurgit. C’est aussi approcher, peu à peu, la personnalité de Vivian Maier, entrer dans une intimité qui ne peut plus rien faire savoir de ses vœux et de ses désirs. C’est aussi faire surgir des témoignages contrastés, troublants. Entrer dans une vie, c’est brasser des ténèbres, déranger des ombres, convoquer des fantômes. C’est interroger le vide et tendre l’oreille vers des échos perdus.

En pleine ségrégation raciale, au cœur des années cinquante, Vivian Maier photographie les Noirs, les Hispanos. Les exclus, les marginaux, les abandonnés, les abîmés, les fracassés. Et que dire de ces innombrables autoportraits qui suffiraient à faire œuvre ? Elle s’y montre dans une troublante présence-absence, en dévoilant des fragments de corps ou de visage, champ et hors-champ, décalée, décentrée, inventant une forme de désagrégation, d’effacement du sujet, comme une métaphore de sa propre existence. Une dérisoire résistance contre le néant, comme la réassurance de sa propre identité.

Vivian entre dans la famille des plus grands, et prend place au panthéon des photographes de rue. Comme si elle réalisait une synthèse de leurs travaux, de leurs talents, avec quelque chose d’autre, d’unique, qui n’appartient qu’à elle. En ce temps-là, ces années cinquante, soixante, ce genre photographique est un domaine pionnier ; peu de femmes se risquent à se confronter à l’espace public, vibrant d’imprévus, mais aussi de dangers. Vivian ne se pose pas cette question. Elle va au contact. Sans appréhension. La rue, elle connaît. Elle montre une société brutale, des existences âpres, malmenées, des horizons fermés, des enfances meurtries, parfois traversées par la grâce. La misère, là, celle qui dort recroquevillée sur le pavé. Dans la ville saturée de vie, de mouvement, l’humain est son territoire.

Et comme nous aimons tous les histoires, comme nous vibrons devant les énigmes, les destins brisés, le mystère Maier n’en finit pas de nous interroger. Insoluble secret d’une existence, terrifiante solitude d’une femme dont le geste photographique, le geste seul donna un sens à la vie, la sauva peut-être du désespoir. Inconcevable pour nous aujourd’hui, en ces temps où nos fragiles et exigeants ego quêtent sans fin l’approbation, l’admiration, le regard. Être vu, reconnu, aimé. Passions, désirs, profits, plaisirs, notre insatiable cavalcade avant le néant.

Elle n’est qu’un réceptacle, un révélateur, plaque sensible de la vie qui vient à elle, dans tout ce qu’elle offre. Aucune gratuité dans ses prises de vue. Aucun hasard. Extrême virtuosité, lorsqu’on connaît un peu le maniement malcommode d’un Rollei. Une photo par sujet, sauf si elle cherche à saisir une séquence, une suite d’actions. Pellicule vierge. Toile blanche. Une pellicule par jour, douze poses. Faible marge d’erreur. Le geste est parfait.

Son regard prodigue a multiplié les miracles nés d’une exceptionnelle, d’une troublante empathie envers l’univers des exclus, des laissés-pour-compte, de ceux qui ne possèdent rien, à peine leur propre vie. Elle leur a offert son seul bien, son trésor : le regard.

Que vaut une société terrifiée par ses fous, ses artistes, incapable de protéger les plus vulnérables d’entre eux ?

Il y a de la fierté chez elle. Une grande fierté. Celle des vaincus. Ce qui reste quand on a tout perdu. Le regard droit. La nuque raide. Ne rien demander, ne rien attendre. S’épargner le refus, le rejet.

Tout au long de sa vie, Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l’œuvre. La beauté du geste. La perfection du geste. Rien d’autre. Les yeux prêts pour la photo suivante. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 




 

lundi 27 avril 2020

[Baricco, Alessandro] Smith & Wesson





J'ai aimé

 

Titre : Smith & Wesson

Auteur : Alessandro BARICCO

Traductrice : Lise CAILLAT   

Parution : en italien en 2014,
                en français en 2018 chez Gallimard

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Maintenant je résume : on attendait un tas de choses de la vie, on n’a rien fait de bien, on glisse peu à peu vers le néant, et ce dans un trou paumé où une splendide cascade nous rappelle tous les jours que la misère est une invention humaine et la grandeur le cours naturel du monde.»
Année 1902, Tom Smith et Jerry Wesson se rencontrent au pied des chutes du Niagara. L’un passe son temps à rédiger des statistiques météorologiques ; l’autre à repêcher les corps engloutis par les rapides. Rencontre exceptionnelle, comme celle que les deux types font avec Rachel Green, jeune journaliste prête à tout pour dénicher le scoop du siècle, même à embarquer Smith et Wesson dans son projet loufoque : plonger dans les chutes du Niagara et s’en sortir vivante. Tout le monde en rêve, personne ne l’a jamais fait. Il ne reste alors qu’à se glisser dans un tonneau, défier les lois de la physique et sauter. Nous avons tous besoin d’une histoire mémorable, d’un exploit hors norme pour réaliser quelque chose qui nous soit vraiment propre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alessandro Baricco est né en 1958 à Turin. Il est l’auteur de romans et d’essais traduits dans le monde entier. La Jeune Épouse est son dernier roman paru aux Éditions Gallimard en 2016.

 

 

Avis :

En 1902 à Niagara, Tom Smith, inventeur féru de statistiques météorologiques, et Jerry Wesson qui, parfait connaisseur des lieux, s’emploie à repêcher les cadavres des nombreux suicidés des fameuses chutes, font la connaissance de l’audacieuse Rachel Green : frustrée de ne pas parvenir à percer dans le monde masculin du journalisme, la jeune femme a décidé de créer son propre scoop en tentant la descente des chutes du Niagara à bord d’un tonneau. Elle compte bien être la première à se sortir vivante de ce toboggan de l’extrême…

Les malicieuses allusions aux Tom & Jerry du dessin animé et aux Smith & Wesson des armes à feu confirment que, même si une Annie Edson Taylor de soixante-trois ans fut bien la première à sortir vivante d’une descente en tonneau des chutes du Niagara en 1901, organisée à grand renfort de publicité, le récit est avant tout une fantaisie burlesque et railleuse.

Dotée d’indications musicales qui la rythment comme une partition, cette pièce de théâtre est l’occasion de s’interroger sur le courage ou la folie de ces hommes et de ces femmes capables de mettre en jeu leur vie pour, au mieux tenter de s’accomplir ou de réaliser un rêve, au pire pour essayer d’exister ou pour devenir célèbres. Dans le collimateur de l’auteur, l’on a vite fait de repérer la recherche de notoriété et de gloire instantanées devenue si commune dans notre société médiatisée, et en particulier dans le monde du spectacle. A quelles extrémités notre narcissisme et l’appât du gain sont-ils capables de nous mener ?

Sur un ton léger et ironique, associant la musique à l’élégance du texte, Alessandro Baricco nous livre une comédie dramatique satirique qui se moque de notre fascination pour la célébrité, souvent devenue une fin en soi, poursuivie à tout prix et par n’importe quel moyen. (3/5)


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020