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lundi 29 juin 2026

Critique : "Jacky" de Anthony Passeron | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jacky" d'Anthony Passeron


 

J'ai aimé

 

Titre : Jacky

Auteur : Anthony PASSERON

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782246843573  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

«  Mon père a disparu en l’espace de trois consoles de jeux.  »
Au tournant des années 1980 et 1990, Anthony et son frère jumeau grandissent entourés d’une famille paternelle soudée, dans une vallée enclavée de l’arrière-pays niçois. Entre des grands-parents aimants, une cousine atteinte d’une maladie mystérieuse et un jeune oncle plein d’entrain, ils tuent l’ennui grâce aux jeux vidéo – une passion nouvelle, transmise par leur père  : Jacky.
De Space Invaders à Zelda, de Nintendo à Sega, la conscience du monde dans lequel le narrateur et son frère évoluent s’aiguise avec les capacités techniques de ces étranges machines. Elles vont peu à peu s’imposer comme un refuge face aux injonctions qui pèsent sur eux,  à l’ennui d’un quotidien sans horizon et aux drames qui frapperont bientôt leurs proches. Jusqu’au départ brutal de leur père. 
Anthony Passeron plonge le lecteur dans une époque révolue : l’insouciance de la fin du XXème siècle, avec son horizon de prospérité et d’innovations technologiques. Mêlant son histoire personnelle à celle des grands inventeurs de jeux vidéo, il lance un cri d’amour au père, malgré la blessure inguérissable de l’abandon.
Ce roman d’apprentissage en trois consoles, de la tendresse de l’enfance aux désillusions de l’adolescence, a le charme et la puissance d’une chronique sociale douce-amère : « J’aurais voulu qu’on se demande enfin quelle malédiction, quelle pluie de mépris, de bêtise et de brutalité tombait depuis des décennies, des siècles peut-être, dans cette vallée que certains n’avaient d’autre choix que de fuir. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Après avoir passé son enfance dans l’arrière-pays azuréen, il suit un cursus de géographie et devient professeur de lettres, d’histoire et de géographie en lycée professionnel. Son premier livre, Les Enfants endormis (Prix Wepler, finaliste du Prix du Livre Inter), paru en 2022 aux éditions Globe, a connu un immense succès et a été traduit dans une quinzaine de langues. Jacky est son deuxième roman.

 

 

Avis :

Après Les Enfants endormis, récit mêlant trajectoire familiale et enquête historique sur l’épidémie de sida dans les années 1980, Anthony Passeron revient avec un deuxième roman plus intimiste, centré cette fois sur la figure paternelle.

Délaissant la fresque documentaire, il s’ancre dans la mémoire d’un fils devenu adulte, qui s’obstine à cerner la présence insaisissable d’un père avant son éloignement volontaire, forme d’abandon sans fracas ni retour. Tout en revisitant les attitudes, les non-dits et les esquives, il tente de comprendre ce qui a conduit à la fracture, dans une quête où chaque détail se fait indice, et chaque souvenir, travail d’élucidation. 

La narration s'organise autour de trois consoles de jeux mythiques, qui balisent l’enfance de l’auteur comme autant de chapitres sensibles. Offertes par le père, elles ouvrent à ses deux fils un univers ludique devenu refuge et incarnent les gestes maladroits d’un homme pour transmettre quelque chose, sans toujours trouver les mots ni la juste attitude. Le jeu s'érige alors en langage affectif, une forme de contact indirect suppléant à la parole. À travers ces objets, l’écrivain capte les mutations d’une époque, mais surtout les traces d’un lien fragile, tissé dans le silence et les tentatives de partage. 

Parfois relâchée, l’écriture semble avancer à tâtons, comme si elle cherchait elle aussi à approcher une vérité fuyante. Avec ses phrases courtes, ses ruptures de rythme et ses ellipses qui en disent long, ce style dépouillé confère au texte une sincérité vibrante, mais aussi quelques fragilités : certaines séquences perdent en précision ce qu’elles gagnent en intensité, tandis que le dispositif formel centré sur les trois consoles fige parfois la narration dans une mécanique répétitive, au risque d’émousser l’émotion. La mémoire y est travaillée comme une matière instable, faite de bribes, de creux et de retours, que le récit tente d'assembler sans jamais prétendre à l’exactitude.

Plutôt que de théoriser, le roman aborde en filigrane des réalités sensibles – déclassement social, masculinités blessées et héritages invisibles – qu’il laisse se révéler à travers postures et silences. Evitant l’analyse frontale, il donne à voir ce qui se joue dans les replis de l’intime : une filiation marquée par le non-dit, et des enfances traversées par le manque où les transmissions échouent sans bruit. Opaque, maladroit, parfois touchant, le père n’est ni idéalisé ni condamné, mais présenté dans une complexité et une ambivalence d'une grande vérité.

Jacky explore avec justesse les blessures de la filiation, là où absence et défaut d’attention creusent un vide. Malgré une construction un peu artificielle qui tend à assécher l’émotion, le roman conserve une forme de pudeur vibrante et un art subtil de la suggestion. (3,5/5)

 

 

Citations :

Peut-être que c’était comme ça. Peut-être qu’on ne choisissait pas qui on était, après tout. Faute de devenir quelqu’un d’autre, on devait prendre la place qui nous était attribuée.

Personne n’a jamais revu Jacky. Il a disparu avec mes consoles de jeux, avec mon enfance, avec la boucherie de ses parents et avec le village que j’ai connu. Il s’est évaporé dans le temps et l’espace, à travers le rideau de brume des gorges qui enferment la vallée avant de s’éclipser dans les possibles de la plaine qui gagne la côte. Il a abandonné son métier, sa famille et son histoire. Faute d’être parvenu à venger son nom, il l’a enfin trahi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 23 mars 2026

Critique de "Sans carte ni boussole" de Meredith Hall | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Sans carte ni boussole" de Meredith Hall



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Sans carte ni boussole (Without a Map)

Auteur : Meredith HALL

Traduction : Laurence RICHARD

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2007,
                   en français en
2026 (Philippe Rey)

Pages : 352

Accès au livre : ISBN 9782384822768  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Meredith grandit dans la campagne du New Hampshire, au sein d’une de ces « bonnes familles », pour qui les apparences comptent plus que tout. Un quotidien réglé, où elle se sent importante et aimée, malgré un père absent, qui s’est très tôt remarié. Mais lorsque sa mère traverse à son tour une période de changements tumultueux, l’adolescente se retrouve livrée à elle-même et bientôt tombe enceinte d’un homme de vingt ans, inconscient et cynique. Nous sommes en 1965, Meredith a alors seize ans. Expulsée de son lycée, chassée par sa mère et envoyée vivre chez son père dans une maison froide et vide, elle vit seule sa grossesse, avant d’accoucher d’un enfant immédiatement placé à l’adoption, sans qu’elle ait son mot à dire.

S’ensuivent vingt ans de détresse et d’errance, qui mènent Meredith à fuir toujours plus loin, en Europe, au Moyen- Orient, en équilibre au bord du monde. Même la naissance de deux autres enfants ne réussit pas à susciter l’espoir d’un avenir meilleur – jusqu’au jour où son fils perdu retrouve sa trace. Grâce à lui, tout son être semble se recomposer…

L’autrice du magistral roman Plus grands que le monde retrace ici son parcours avec sincérité et subtilité : rejetée si jeune par ses parents, elle finit par revenir auprès d’eux pour leur apporter son secours à la fin de leur vie, en dépit de leur histoire commune douloureuse. Voyage inoubliable, Sans carte ni boussole bouleverse en posant ainsi de manière lumineuse la question du pardon au sein d’une famille meurtrie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Meredith Hall est née en 1949. Elle partage sa vie entre l’écriture et l’enseignement à l’université du New Hampshire. En 2007, elle publie ses mémoires, Without a Map, immédiatement reconnus outre-Atlantique comme un classique du genre. Elle collabore régulièrement avec Five Points, The Gettysburg Review, The Kenyon Review, ou encore The New York Times. Plus grands que le monde est son premier roman.

 

 

Avis :

En 1965, dans une Amérique encore profondément conservatrice, Meredith Hall tombe enceinte à seize ans et voit alors son univers s'effondrer. Son village rural du New Hampshire, reflet fidèle d’une société qui condamne sans appel les mères célibataires, la met au ban aussitôt. Rejetée par sa mère, puis par son père soucieux de ne pas contrarier sa nouvelle épouse, elle est expulsée de son lycée, écartée de son église et reléguée dans l’ombre pour mener une grossesse que l’on veut invisible. L'abandon contraint du nouveau-né scelle son sort et la plonge dans une culpabilité durable. Quarante ans plus tard, elle revient sur ce séisme intime qui a « dissolu son ancien moi dans une forme de mort », retraçant comment l’effacement forcé de son identité a marqué sa vie d’adulte et retardé, pendant des décennies, la possibilité même de rechercher l’enfant perdu.

Récit sensible et bouleversant d'une adolescence rejetée, Sans carte ni boussole est aussi le portrait d’une société qui, sous couvert de morale, organise l’effacement des femmes qui s’écartent de la norme. Meredith Hall montre avec une précision implacable comment la honte, outil de contrôle collectif bien éloigné d’un sentiment spontané, est inculquée, entretenue et surveillée. La violence du bannissement tient autant aux gestes et aux mots qu’à l’injonction au silence, à l’obligation de disparaître pour préserver l’ordre social. Montrant ce processus avec une lucidité sans complaisance, l’auteur met à nu l’hypocrisie d’un corps social qui préfère sacrifier une jeune fille plutôt que d’affronter la moindre déviance.

L’autre axe fort du livre réside dans la manière dont il articule mémoire et reconstruction. Quarante ans après les faits, Meredith Hall écrit depuis un lieu où la douleur, si elle n’est plus brute, demeure vive, et où l’écriture se fait acte de réappropriation. Le récit s'enroule en spirale autour du drame, suivant une chronologie souple qui ménage des retours et reflète l’état intérieur d’une femme qui, ayant vécu « dissoute », tente de rassembler une identité longtemps fracturée. La prose, dépouillée jusqu’à en paraître clinique, insuffle au texte une force d’autant plus marquante qu’elle rejette emphase, pathos et rancoeur. Cette lucidité accompagne une résilience saisissante : la Meredith adulte s’efforce, par son dévouement, de reconquérir une place auprès de ses parents vieux et malades, dans l’espoir de mots de réparation qui ne viendront jamais, trouvant pourtant dans cette fidélité silencieuse la possibilité d’un apaisement. « Le deuil transforme la douleur en chagrin, et le chagrin en amour… L’amour est la seule chose qui compte », écrit‑elle, résumant l’élan qui porte tout le livre.

Au‑delà du témoignage individuel, Sans carte ni boussole apparaît comme une oeuvre de transmission, un lieu de vérité que rien ni personne ne peut plus confisquer. À l’opposé du règlement de comptes, le livre expose, avec une rigueur quasi ascétique, ce que signifie survivre à l’effacement et reconstruire une existence à partir de ses propres ruines. Alliant pudeur et intensité, lucidité et tendresse, cette trajectoire marquée par l'exclusion ouvre sur une réflexion profonde autour de la dignité et de la persistance de l'être. En restituant à la jeune fille qu’elle fut une voix longtemps muselée, Meredith Hall offre un récit qui dépasse la confession pour célébrer la capacité humaine à se relever, à aimer encore et à reprendre place dans le monde malgré tout. Un récit d’une grande puissance, littéraire et émotionnelle, qui éclaire la violence morale d’une époque tout en révélant une force de résilience stupéfiante. (4/5)

 

 

Citations :

(…) tomber enceinte en 1965 ? Si pareille chose pouvait arriver à la fille de Bobbie, alors, comme en cas d’infection, toutes les adolescentes risquaient d’être contaminées. Sauf à les effrayer tellement que jamais plus elles n’oseraient écarter les cuisses. Injustice. Il fallait que ce soit injuste. D’une injustice saisissante pour frapper suffisamment les esprits


Mrs. Duggin s’est rassise dans son fauteuil. 
« Tu comprends que tu ne pourras pas revenir dans cette école ? » 
J’ai laissé sur son bureau mes livres, mes cahiers noircis de mon écriture enfantine, avec ses grandes boucles et ses griffonnages et ses « machin aime machine ». Empruntant le couloir encaustiqué et silencieux, j’ai gagné mon casier, enfilé mon blouson et mes mitaines, parcouru seule l’aile blanche, passant devant le personnel administratif qui me fixait par la grande fenêtre, puis j’ai franchi la porte. La première phase de la mise au ban venait de s’achever.   

« C’est simple, m’a dit ma mère en traversant la pièce pour s’asseoir sur le canapé dans sa robe en laine et ses hauts talons, tu ne peux pas rester vivre ici. » Place à la deuxième phase.

J’étais censée emménager chez mon père dès le lendemain matin. J’ai demandé à ma mère si c’était possible d’attendre le dimanche, afin que je puisse aller à l’église. Elle a eu l’air surpris. « Ne me dis pas que tu n’as pas compris la situation ? Tu ne peux plus aller à l’église dans ton état. Ils ne voudront plus de nous. »
 
 
Ma personnalité n’était pas encore forgée ; j’étais incapable de prendre des décisions engageant ma vie. Ma conscience, même, n’était pas encore advenue. Mais ici, soudain, j’étais confrontée aux conséquences d’être dans le monde. Lors de ces longues journées vides et solitaires, je devais naître à ma vie d’après, alors que se dissolvait mon ancien moi dans une forme de mort.


Ma demi-sœur Molly, élève en internat, revenait à la maison pour les vacances d’hiver. Le matin précédant mon arrivée, elle avait été expédiée chez sa grand-mère dans l’ouest du New Hampshire. On nous avait expressément ordonné de cesser de nous écrire, mon père m’expliquant que Molly n’avait que quinze ans et qu’ils ne voulaient pas qu’elle soit exposée « à ce genre de chose ». J’avais l’interdiction de sortir, car en ville, personne ne savait que j’étais ici et enceinte. Une fois, après une chute de neige bien épaisse et réconfortante, j’étais sortie pour dégager les allées, pensant que mon père et Catherine en seraient agréablement surpris à leur retour le lendemain. Ils se sont mis en colère, me répétant que je ne devais sortir sous aucun prétexte.


Je sais aujourd’hui que ce que j’ai vécu cet hiver-là relevait d’une profonde et terrifiante dépression. Le désespoir et une posture farouche de défi avaient pris le contrôle de ma jeune existence. Ces quatre mois ont considérablement façonné ma personnalité, quatre mois qui m’ont isolée de toute forme de vie, de toute croyance, de tout sentiment de reliance à qui que ce soit. J’étais seule. Ma peur et ma douleur se consumaient tels des incendies sur un horizon lointain et silencieux. Jour après jour, j’observais la destruction à l’œuvre, debout à la fenêtre de ma chambre donnant sur les champs couverts de neige, propriété de mon père.


Ma chambre ressemblait à un musée d’un autre temps. Elle était rose, accueillante, ensoleillée. Traîtresse. J’ai passé tout l’après-midi assise sur mon lit, à effleurer le couvre-lit en tuft blanc et à caresser mon chat noir qui ronronnait. Je me suis laissé gagner par l’engourdissement. Un napperon en dentelle blanche, que j’avais repassé lorsque je vivais, enfant, dans cette maison, recouvrait la commode. Le réveil en plastique bleu égrenait doucement les secondes. Des voitures glissaient en silence dans High Street, avec à leur bord des personnes que je connaissais : Mrs. Sargent, Teddy Lawrence, Sally et Mr. Palmer. Ils étaient dans un film, que je regardais de l’autre côté de l’écran.


Une des fonctions de la mise au ban est d’éradiquer totalement la personne qui la subit. Elle s’apparente à un meurtre, d’autant plus troublant d’ailleurs qu’il n’y a pas de tombe ; il n’y a eu ni chant ni cantique pour accompagner mon dernier voyage ou pour implorer de Dieu la bénédiction de mon âme. La mise au ban est aussi précise qu’un scalpel, une ablation absolue ne laissant miraculeusement pas la moindre cicatrice sur le corps communautaire. Cette cicatrice est portée uniquement par la jeune fille – blessure profonde et invalidante qui suinte pour le restant de ses jours. C’est un prix plutôt élevé pour avoir eu, effrayée, une expérience sexuelle sur une plage, une nuit brumeuse de Labor Day, un début septembre.


Un coup de marteau ne peut briser une larme de verre. Mais, si la moindre pression est exercée sur le long filament de terminaison, une fissure se propage en un instant à travers le noyau, créant ainsi un exutoire à la tension cachée. Soudain, au moindre contact avec le filament, la larme explose, projetant des éclats tout autour d’elle. 
Je suis une enfant. Puis je tombe enceinte. Ma mère me dit : Va-t’en loin de moi. La fragilité de son amour, le moment violent où la tension explose. La fille parfaite à la mère parfaite dans la famille parfaite, explosant en un instant. 
 
 
Une jeune fille qui a eu un enfant en 1966 n’était pas seulement mise au ban ou rejetée au loin dans sa propre orbite solitaire. Elle était humiliée. Lorsque j’ai pris place pour la première fois dans le bureau du Dr Quinn, que je ne connaissais pas, il m’a observée en silence avant de déclarer : « Ne perds pas ton temps à essayer de me dire qui est le père de ce bébé. Je sais que tu n’en as pas la moindre idée. Les filles comme toi ne le savent jamais. » Puis il a ajouté : « Tu dois abandonner ce bébé. Tu ne mérites pas d’avoir un bébé. » Avant de conclure par ces mots, qui ont laissé l’empreinte la plus durable : « Tu ne dois jamais essayer de retrouver cet enfant. Après la naissance, tu n’es plus rien pour lui. Tu détruiras sa vie si tu entres en contact avec lui. Ce serait la chose la plus égoïste au monde que d’essayer de le retrouver. Tu n’es rien d’autre qu’une fauteuse de troubles. » J’ai compris. J’étais une fille dévergondée, une source de contamination dans la vie de mon pauvre enfant. Dans tous les cas, je ne le méritais pas. Interférer dans sa vie n’aboutirait qu’à lui faire encore plus de mal. Tout cela me paraissait juste, la vérité irréfutable. La honte, une honte écrasante, m’a réduite au silence pendant ces neuf mois, et pendant les vingt et un ans qui ont suivi. 
Si j’avais cru que j’étais une fille ordinaire tombée enceinte après avoir fait preuve d’irresponsabilité, et non parce que mon destin était de nuire au monde, mon fils aurait un jour reçu un appel. Ce geste aurait fait une énorme différence. Cet appel, à dix ans, quinze ans ou vingt ans, lui aurait dit : « Je t’ai aimé. Je t’attends. Rentre à la maison, je t’en prie. »


Il n’y a pas de temps à perdre. Il n’y a pas d’autre vie qui nous attend. Le deuil transforme la douleur en chagrin, et le chagrin en amour. Le chagrin nous ouvre à la beauté et à la compassion. L’amour est la seule chose qui compte. 

 

mercredi 22 janvier 2025

[Luca, Laetitia (de)] L'Amour et autres mensonges

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'Amour et autres mensonges

Auteur : Laetitia de LUCA

Parution : 2025 (Robert Laffont)

Pages : 264

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lucie est une journaliste mariée à la vie bien réglée, lorsqu’elle croise un homme qui lui fait oublier ses principes et ses méfiances. Basculer dans la dissimulation amoureuse déclenche en elle un vertige et la ramène au destin de sa mère. Et surtout au terrible secret de sa naissance qui fait de Lucie, elle-même, un mensonge.
Alors qu’elle tente de comprendre ce que sa mère lui a caché, elle est propulsée sur la route de la grande Histoire qui va percuter de plein fouet la vie de Mathilde, jeune femme modeste, dont le chemin n’aurait pas dû croiser celui de Luis, qui a fui la terreur de la dictature dans son pays, l’Uruguay. Ensemble, ils vont croire à l’amour. Mais au fond de chacun, où se situe le courage ? Luis, ce réfugié politique qui organise la résistance, est-il l’incarnation du « grand homme » ? Mathilde, cette Française si dévouée, quelle idée du désir et de la loyauté chérit-elle tout au fond d’elle ?
L’amour et autres mensonges embarque le lecteur par le souffle de son récit, la singularité de ses personnalités et la profondeur de ses interrogations. Ce que Lucie ignorait, ce qu’elle a découvert esquisse un cheminement lucide, qui touche aux origines et à la liberté de chacun. Un roman bouleversant à mettre entre toutes les mains.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Laetitia de Luca est originaire du Nord de la France. Après des études de Sciences Politiques, elle rejoint les Etats-Unis puis Paris pour compléter sa formation. Titulaire d’un DESS de marketing et communication, elle entame une carrière passionnante dans les médias et évolue notamment plus de dix ans au sein de LCI et du groupe TF1. Elle travaille aujourd’hui dans le monde de l’art et vit en Provence avec sa famille. L’Amour et autres mensonges est son premier roman.

 

Avis :

Cela lui est tombé dessus comme à son corps défendant. Lucie sortait le chien comme chaque jour de sa vie réglée, entre boulot, époux et enfants, comme le papier d’une musique sans pause ni respiration, lorsqu’une rencontre fortuite l’a soudain fait basculer dans l’adultère et le mensonge.

Et si la fausseté était une tare héréditaire ? ironise amèrement Lucie, stupéfaite de reproduire ce qu’elle a découvert sur le tard et qu’elle n’a jamais pu digérer de l’histoire de sa mère et de ses propres origines. La voilà donc qui replonge au beau milieu des années 1970, lorsque sa mère Mathilde rencontrait à Lille un médecin uruguayen, Luis, contraint à l’exil, loin de sa femme et de ses enfants, pour ne plus avoir à signer les certificats de décès truqués que le régime de la dictature lui extorquait afin de blanchir ses actes de torture.

De leurs deux années de passion coupable et sans avenir puisque Luis, rongé par la honte de ses compromissions en Uruguay, de sa fuite et de son déclassement social en France, ne devait pas demeurer bien longtemps loin des siens et de la résistance qui s’organisait depuis le Venezuela, un enfant naissait, Lucie, dont personne, pas même elle avant ses trente-quatre ans, n’allait connaître la vérité sur ses origines. Lorsqu’au détour d’une phrase anodine sa mère finirait par lâcher le morceau, ce serait un séisme pour cette fille, la narratrice, qui se découvrant elle-même un mensonge, ses « racines artificielles [coupées] d’un coup sec et tranchant », devrait apprendre à « tenir debout autrement, couler de nouvelles fondations, redéfinir l’essence même de [s]on identité. »

A l’histoire d’amour telle que vécue par Mathilde et Luis, décortiquée dans ses ressorts psychologiques avec une acuité confondante, succède la vision rien moins que complaisante qu’en a développé Lucie et, surtout, l’incidence traumatisante de la découverte tardive du secret et du mensonge qui l’ont « maintenue dans le noir pendant toutes ces années, à vivre une vie qui n’était pas la [s]ienne, à jouer le rôle d’un personnage qu[‘elle] croyai[t] être [elle]. » Comment « faire maintenant pour ne pas douter du monde entier », alors que « désormais [s]a pire angoisse dans toute relation », c’est « d’évoluer dans une dimension parallèle créée par un mensonge » et que l’obsède « la crainte de penser vivre quelque chose et de [s]e rendre compte un jour que tout ce temps, la réalité était autre » ?

Efficace et précise dans le moindre de ses mots, la prose de ce premier roman procède d’une empathie et d’une profondeur psychologique telles qu’elles laissent subodorer, d’une manière ou d’une autre, un fond de vérité autobiographique. A cette justesse parfaite se conjuguent un ton direct et incisif, une lucidité sans complaisance, qu’il s’agisse des sentiments des personnages ou des actes de torture au fond des geôles uruguayennes, qui vous empoignent dès l’incipit pour ne jamais baisser de régime. Au fond, derrière l’acrimonie d’une Lucie blessée au plus profond de son identité transparaît en réalité l’envie d’aimer et d’être aimée de ce géniteur qui ne sera jamais le Papa qui l’a élevée, mais à qui, au travers des mentions à Daniel Viglietti, le chanteur uruguayen persécuté pour ses chansons contestataires pendant la dictature, ou des vers de Pablo Neruda en exergue de chaque chapitre, elle adresse un hommage de victime collatérale pleine de sympathie.

Un très beau coup de coeur que ce premier roman réussi et prometteur, aussi efficace que fin psychologue, où l’amour est partout, même dans ses mensonges et ses non-dits. (5/5).

 

Citations :

D’autant plus que la vérité, je la connais. C’est vrai que je ne suis pas une menteuse. C’est bien pire. Je suis un mensonge.
 

Luis connaît la prudence de sa femme. Il soupçonne autant qu’elle les autorités de lire le courrier destiné à l’étranger. Toutes les enveloppes ne sont peut-être pas ouvertes - ce serait impossible puisque d'après les chiffres qui circulent sous le manteau, ils sont près de cinq cent mille Uruguayens à avoir, comme lui, fui le pays -, mais les gardiens du régime sont suffisamment astucieux pour faire peser le doute. C'est la force des dictatures que de faire germer dans les esprits, même les plus libres, la graine de l'autocensure. Contrôler ou interdire les journaux, les syndicats, les partis, la justice et jusqu'au Parlement ne leur a pas suffi. Maintenant ce sont les mots qu'ils embastillent.
 

Comment peut-il traverser les journées ? Travailler, manger, discuter ? Comment peut-il même respirer alors que son pays s’enfonce dans les ténèbres ? Il est libre et en sécurité. Ils ont une cagoule sur la tête. Dans son exil, il ne s’est pas affranchi des griffes de la dictature. De leur main invisible, ses bourreaux le tiennent toujours par le col. Luis, comme tous les réfugiés, charrie les cauchemars auxquels il tente d’échapper. 
 

Je ne suis pas à toi non plus, nous le savons tous les deux. Nous devons nous aimer sans nous posséder. Nous aimer pour la beauté du geste, sans projections, sans construction, sans promesses. Un amour débarrassé des conventions sociales, du devoir, de la routine, dénué de jalousie et d'obligations. Toi et moi, c'est l'Amour dans son essence la plus pure. 
 

Luis vit avec « la valise derrière la porte », un pied dans son pays d’accueil, l’autre déjà sur le chemin du retour.
 

Il ne voudrait rien tant que s’autoriser le bonheur et lui offrir la légèreté qu’elle attend de lui. Pourquoi ne pas succomber à la tentation de l’amnésie Ça pourrait être si facile de ne pas penser, en la regardant l’aimer, au fait que de l’autre côté de l’océan l’attend sa famille. Comme il serait doux d’oublier, ou de prétendre oublier, que là même où jouent ses propres enfants, on exécute, on torture, on viole. Ça pourrait être si facile de ne pas voir que Mathilde s’est jetée dans leur histoire comme on plonge d’un rocher un peu trop haut en plein été, aveuglée par son envie d’échapper à une vie trop petite pour ses rêves, au risque de se fracasser en contrebas. Il s’en veut d’aimer Mathilde et il s’en veut de ne pas être à la hauteur de cet amour. Mais il a accepté l’idée qu’ils ne pourraient s’aimer que dans l’inconfort de la culpabilité, ce poison sans répit, ce tigre indomptable qui vous croque à pleines dents à l’instant même où vous pensez l’avoir apprivoisé. S’aimer dans l’imperfection est leur seule option. Il a appris à s’en accommoder mais le pourra-t-elle un jour ?
 
 
Puisque je savais, je ne pouvais me taire sans perpétuer la comédie. Alors j’ai envisagé de tout raconter, à ma famille au moins, et j’ai eu cette pensée affreuse : « Heureusement que Papa est mort », reconnaissante, l’espace d’un instant, envers la maladie de lui avoir épargné le profond chagrin de la vérité. Aussitôt j’ai eu honte. Honte pour ma mère aussi. Quelle vilaine graine avait-elle plantée dans mon esprit ? Comment peut-on pousser un enfant à se réjouir de la mort de son père ? S’il avait découvert le pot aux roses de son vivant, ça lui aurait rongé les sangs, brisé le coeur, coupé le souffle. C’est ça qui l’aurait tué, pauvre Papa, il serait mort à cause de moi.


Mais Sophie, elle, était bien vivante. Après des mois de tergiversations et malgré les réticences maternelles, j’ai décidé que je ne pouvais pas l’exclure plus longtemps de ce retournement de paternité. Impossible de la laisser seule dans un monde qui n’existait pas, comme j’avais été maintenue dans le noir pendant toutes ces années, à vivre une vie qui n’était pas la mienne, à jouer le rôle d’un personnage que je croyais être moi. C’était désormais ma pire angoisse dans toute relation, d’évoluer dans une dimension parallèle créée par un mensonge. Je ne pouvais pas lui infliger ça. Aujourd’hui encore, je patauge dans la crainte de penser vivre quelque chose et de me rendre compte un jour que tout ce temps, la réalité était autre.


J’ai pensé naïvement qu’en lui disant la vérité, j’allais briser ce putain de secret. Je ne me suis pas rendu compte qu’en ouvrant ma sœur au mensonge, j’allais au contraire l’enfermer dedans avec moi.


Tu te rends compte que ta propre mère, la personne que tu aimes le plus au monde, celle en qui tu as le plus confiance, t’a menti toute ta vie ? Elle était censée être ton roc, tes fondations, ton modèle… Qui pourras-tu croire désormais, à qui pourras-tu te fier, sachant qu’elle a eu le mauvais goût de n’être pas celle qu’elle prétendait ? C’est elle qui nous a enseigné notre socle de valeurs, qui nous a appris à distinguer le bien du mal, et elle t’annonce, la bouche en coeur, qu’elle a manigancé depuis toujours ! Comment va-t-on faire maintenant pour ne pas douter du monde entier ?


La grande révélation a coupé mes racines artificielles d’un coup sec et tranchant. Il me faut tenir debout autrement, couler de nouvelles fondations, redéfinir l’essence même de mon identité.


 

lundi 4 septembre 2023

[Belezi, Mathieu] Le petit roi

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le petit roi

Auteur : Mathieu BELEZI

Parution : 1998 (Phébus), 2023 (Le Tripode)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Abandonné par sa mère, un enfant se retrouve confié à son vieux grand-père, un paysan vivant seul dans une petite ferme provençale. Depuis cette scène, si simple, Mathieu Belezi réussit à dire la vérité d’un monde. L’indifférence répétée des saisons, la cruauté, l’absurdité des destins, la violence des désirs, le besoin d’amour, tout est là et brûle dans ce bref roman, dont la beauté et la puissance font écho à celles d’Attaquer la terre et le soleil, Prix littéraire du Monde 2022.
 
Roman sidérant d’une centaine de pages, Le Petit Roi se révèle un chef-d’œuvre. À l’instar d’œuvres comme Jeux interdits, Sa majesté des mouches ou encore Les 400 coups, il réussit à dire avec force le vertige de l’enfance, loin de toute mièvrerie. La musicalité et la fulgurance des phrases que déploie ce texte nous font vivre de façon bouleversante l’attente et la désillusion d’un enfant qui n’aspire qu’à être aimé.
 
Publié une première fois en 1998, et inexplicablement oublié depuis, Le Petit Roi est le premier roman de Mathieu Belezi. Il réaffirme, si cela était encore nécessaire, l’importance de cet écrivain, dont le Tripode entreprend à partir de 2023 la réédition de toute l’œuvre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mathieu Belezi a enseigné en Louisiane (États-Unis) et beaucoup voyagé. Il a vécu au Mexique, au Népal, en Inde, et dans les îles grecques et italiennes. Il vit désormais à Rome et se consacre à l’écriture depuis plus de vingt ans.

 

Avis :  

Premier roman publié en 1998 sous le pseudonyme de Mathieu Belezi, Le petit roi accède enfin au devant de la scène grâce au succès l’an dernier d’Attaquer la terre et le soleil et à la décision du Tripode de commencer à rééditer les précédents ouvrages de l’auteur. Dans un récit d’allure faussement autobiographique - « Je fuis comme la peste l’autofiction. A trop parler de soi, on en oublie d’imaginer. Et que devient la littérature si le souffle de l’imagination ne bouscule pas le lecteur ? » déclare-t-il dans une interview pour le journal Libération -, l’écrivain met en scène Mathieu, un garçon de douze ans dévasté par les déchirures parentales qui ont mené sa mère à le confier à la garde de son grand-père. Le vieil homme qui, en ce milieu des années soixante, subsiste en solitaire, dans une vie simple et rude au plus près des saisons, sur sa petite ferme d’altitude en Provence, a beau déployer en silence toute son impuissante tendresse, le pré-adolescent écorché vif, qui se sent abandonné et pense que « rien n’est là pour qu’il vive heureux », n’est plus que rancoeur et s’en prend violemment à lui-même autant qu’à la terre entière, dans des accès de cruauté où s’expriment sa révolte et sa colère.

L’écriture âpre et sans concession ne commente ni n’enjolive. Ses traits ciselés comme à vif dans la matière brute des réminiscences se contentent de raconter simplement, la sobriété de ton amplifiant encore la violence d’une narration coup de poing qui vous laisse assommé et interdit de tant de fulgurance et de souffrance rentrée. Car le jeune Mathieu, abandonné par ses parents après les avoir vus se déchirer dans un paroxysme de haine et de fureur, se punit autant qu’il se venge de leur manque d’amour en faisant mal à son tour. Réfléchissant en miroir la violence vécue, la victime se fait alors bourreau de plus faibles, animaux ou garçonnet fragile, en un crescendo de scènes brutales et cruelles. Lui, qui, au fond, se sent « coupable de tout », se défend en adoptant la stratégie bravache du même pas mal, et, tâchant de se convaincre que « n’est coupable que celui qui veut l’être », « [s]e venge de la désinvolture du monde à [s]on égard » en se faisant tortionnaire en retour. Dans ce chaos affectif, seul surnage le lumineux miracle de la tendresse taiseuse du grand-père, un début possible de pansement qui laissera pourtant plus que jamais la plaie à vif lorsque, comme si tout attachement ne servait qu’à vous piéger pour mieux vous meurtrir ensuite, le cours inéluctable de la vie l’arrachera sans prévenir.

Troussé sans ménagement dans une langue aussi cinglante que poétique, mêlant tendresse et sadisme en une combinaison détonante et dérangeante, ce court texte magnifiquement écrit et travaillé a l’éclat sombre de son personnage, un petit roi lancé à corps et coeur perdus dans un apprentissage sauvage et solitaire, aux couleurs de la rage et de la frustration. Un grand coup de chapeau à la petite maison d’édition du Tripode pour avoir su révéler cette œuvre injustement méconnue. (4/5)

 

Citation : 

Mon grand-père s’est assis, les coudes sur la table. Il se chauffe les os.        
Le chemin des éphélides sur ses bras mène au caillou nu de son crâne, à l’énigme d’un être qui s’occupe de moi sans m’avoir fait.        
Il fixe le feu, la gigue sautillante des flammes, et ce qu’il voit, ce qu’il entend, je pourrais à présent l’inventer, en faire des phrases, c’est si facile ; mais en ce temps de l’enfance où tout est à apprendre, je bute contre le mystère de cet homme qui voit ce que je ne sais pas voir, qui entend ce que je ne sais pas entendre. La joue contre l’oreiller, sentant à mon front la chaleur du feu, j’enrage d’être encore dans l’âge qui ne comprend rien.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


 

mardi 4 avril 2023

[Bourre, Sara] Maman, la nuit

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Maman, la nuit

Auteur : Sara BOURRE

Parution :  2023 (Noir sur Blanc)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Maman a disparu. C’est pas simple. Il a fallu le redire plusieurs fois, décomposer la phrase, la prendre et la secouer. Maman a disparu. Quelle folie de phrase. Si je la chuchote, les larmes me montent et me brûlent, si je la prononce avec une voix de fer, comme un vieux robot fatigué, ma-man-a-dis-pa-ru ma-man-a-dis-pa-ru, ça me fout la chair de poule et l’impression d’une catastrophe planétaire imminente. Si je la crie, si je la jette loin sur les routes, en plein cœur de ces villes qui scintillent et grincent sous ma peau, si je la crie si fort que ma voix casse, alors je crois que ce n’est plus vraiment triste. Pas aussi triste que ça. Je dirais plutôt affolant. Sidérant. Ou encore stupéfiant. Voilà. C’est affolant sidérant stupéfiant et ça me rend le cœur dingue, et étrangement vivant aussi. »

L’enfant écoute tout, observe tout, et avant toute chose sa mère, une fascination qui oscille entre haine et passion, dont on sent le danger, la menace, la violence des sentiments.
C’est une enfant sage, étrange. Elle a grandi robuste, comme une mauvaise herbe. Elle sent, perçoit, palpe, traque, à l’affût, toujours tapie.
Un jour, sa mère disparaît. Alors, que va-t-elle devenir ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sara Bourre est née à Paris en 1988. Elle a étudié les lettres modernes et la philosophie à la Sorbonne, et s’est formée en parallèle au théâtre et à la danse-théâtre. Elle se produit régulièrement sur scène avec des musiciens, dans des projets où se croisent texte, matière sonore et visuelle. Maman, la nuit est son premier roman, écrit dans le cadre du master en création littéraire de Paris-VIII.

 

 

Avis :

« Je ne suis pas finie. Il me manque encore quelque chose. Toujours quelque chose. Maman dit que je suis éparse et découpée. Elle dit aussi que je suis poisseuse et encombrante. Et laide, très laide. Je colle partout. Elle dit tu colles partout, c’est insupportable. » Si la jeune narratrice – une pré-adolescente émergeant à peine de l’enfance – est tellement suspendue, entre adoration et haine, aux variations d’humeur de sa mère, c’est qu’elle est née par accident, après un amour malheureux et une tentative d’avortement ratée, et que, chaque jour, au travers des plus ou moins non-dits qui pavent son existence, elle en observe les cruelles conséquences sur leur vie à toutes deux.

L’histoire de Maman est vieille comme le monde et quelques phrases semées d’ellipses aux reflets de puits noirs suffisent à en suggérer les abîmes. Lorsque qu’elle « n’était pas encore Maman », là-bas dans une roulotte en Espagne, elle s’est éprise d’un saltimbanque, un clown triste, torturé et violent, qui ne l’aima que mal et brièvement, avant de disparaître dans l’incendie né des vapeurs de l’alcool. La jeune amoureuse dévastée revint le coeur et les mains vides, mais le ventre gros d’un embarras que rien ne fit passer. Depuis, la mère et l’enfant vivent au bord d’un lac, en marge d’une bourgade provinciale où « les femmes se tiennent par la langue », « lourdes de haine et d’envie », tant « elles sont petites et sottes et ternes à côté de Maman – qui partout brille comme une étoile. »

Avec l’instinct d’un animal grandi comme il a pu dans le sentiment confus d’une disgrâce et d’une insécurité qui l’enjoignent à se faire petit et discret malgré sa soif de caresses, l’enfant s’imprègne, en silence et dans la crainte, des humeurs qui flottent autour d’elle et qui bornent son univers. Inaccessible et souvent méchante dans un chagrin et des désillusions que la fillette n’a que trop conscience d’incarner, cette mère n’est plus en réalité qu’une étoile morte, dont le reste d’éclat tourne peu à peu au clinquant artificiel d’une femme perdue, à mesure que ses fréquentations masculines profitent de plus en plus bassement de sa quête d’attachement amoureux. Son extravagance chaque jour plus désespérée entretient d’autant mieux la prescience d’une catastrophe imminente que l’incipit annonçait sa disparition et que, hantée par la même soif d’amour, sa fille laisse bientôt entrevoir des signes répétés et inquiétants d’une violence latente et explosive. Alors, comment tout cela va-t-il finir ?

Sara Bourre nous plonge dans la matière vivante des émotions sans jamais les formuler, empruntant à la peinture et à la poésie pour une écriture suggestive qui fait l’immense originalité et l’extrême beauté de ce premier roman. En moins de deux cents pages ciselées comme des poèmes en prose, chaque mot précis et dense de sens contribuant à un précipité d’images et de sensations presque physiques, elle incarne avec force et singularité une histoire universelle, laissant entrevoir, sous sa surface superbement stylisée, le vertige de dangereux précipices psychologiques. Un livre et une plume magnifiques, pour un immense coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Dans les couloirs du collège, il y a des zones d’ombre, des pièces exiguës qui sentent le renfermé. J’aime m’y dissimuler pendant les pauses, loin de la cour de récréation et de son vacarme, son goût de colère et de solitude. Ici je suis libre. J’entends la rumeur lointaine, les rires, les cris, les mots jetés à pleine voix, les corps qui courent et se chamaillent, les rires encore. Est-ce que parfois je regrette cette exaltation, est-ce que parfois j’ai honte de mettre une telle distance entre moi et les autres ? C’est difficile à dire. Rien n’est vrai dans ma tête. Parfois mon cœur se serre, quand un éclat de rire me parvient, un éclat de verre dans l’œil, d’une pureté aveuglante. Ai-je déjà été capable d’un tel rire ? Je me demande. Puis je pense à autre chose.



Presque chaque jour Maman vient me chercher à l’école en voiture. Et presque chaque jour, dans des tenues toujours plus extravagantes que la veille. Maman clignote, multicolore, dans le paysage, comme effrayée à l’idée de disparaître, de devenir invisible soudain – si transparente qu’on pourrait passer au travers. Ses bagues et ses colliers capturent la lumière du soleil. Maman plonge le monde autour d’elle dans l’obscurité. Je ne vois rien. Je ne vois qu’elle. (…)

Puis des rires. Mon cœur a cessé de battre pour se serrer – douloureux encore. Je sais. J’entends. Des rires et des mots que les autres parents s’échangent en douce, tantôt amusés, tantôt offusqués par l’allure de Maman. De plus en plus encombrante, Maman. De plus en plus aveuglante, et bruyante même les lèvres closes, si bruyante que je finirai par n’entendre qu’elle, son souffle grave, son désir niché dans l’attente, son indifférence. Je plisse les yeux et je serre les poings, les ongles plantés très fort dans mes paumes. Je voudrais faire venir le sang dans mes mains, éclabousser les pierres du parvis, recouvrir les rires et les mots, jeter un voile redoutable sur Maman qui s’étale, enfle, s’affiche, indécente comme une lune en plein jour. J’enfonce mes ongles plus fort encore jusqu’à me faire couler les larmes au lieu du sang. Je voudrais courir, vite et loin. Je ne bouge pas. C’est comme si les contours du corps de Maman s’élargissaient à mesure que les miens se dissipent dans une brume légère et inconsistante. Bientôt ce serait le monde entier qu’elle avalerait. (…)

Je voudrais lui dire de ne plus venir me chercher à l’école. Si elle veut, elle pourrait m’attendre un peu plus loin. Ou s’habiller autrement, arrêter de venir déguisée, c’est insupportable. Ça me brûle les joues, me monte des pieds jusqu’à la tête : l’envie brutale de disparaître – s’en rendrait-elle compte au moins ? –, ne plus entendre les rires et les mots balancés comme des pierres sur le corps muet de Maman, ne plus voir ce qui chaque jour se casse en elle, l’ignorance qu’elle a de ses propres décombres. Je voudrais lui demander pourquoi cette façon de se tenir debout, immobile, et d’attendre. Je voudrais lui arracher les yeux quand monsieur le professeur foule le sol du parvis et qu’alors ses pupilles tremblent sous ses paupières charbonnées. Je voudrais lui demander pourquoi ça tremble autant, est-ce de joie ou de peur, d’amour ou de rage, ou autre chose encore que j’ignore ?



Les bouches du village crachent à l’angle des rues, sur la place, au café. Les femmes se tiennent par la langue. Elles bavent en se regardant dans les yeux, agitent leurs mains vers le ciel et secouent leur tête grise au rythme des mots qu’elles se soufflent dessus. (…)
Je marche, les yeux fermés, je traverse la brume formée par l’haleine glacée des femmes qui parlent, debout pendant des heures sur les pavés heurtés par le vent. Dans leurs bras tremblent le pain, le journal du jour, le panier rempli de légumes et de lait. J’avance parmi leurs souffles aigres chargés d’années sèches et noires, de solitude impensable, d’attente anxieuse du dernier printemps.

 

Maman marche dans les herbes hautes, avant la forêt qui bientôt ne sera plus qu’un grand gouffre noir au milieu du paysage. À mesure que Maman avance, le soleil tombe et s’étale sur la cime des arbres. Transpercé par une foule de branches dressées vers le ciel comme des cornes de taureau, le soleil éclate en une large flaque orange avant de fondre vers la terre et de disparaître tout à fait. (…)
Dans mon dos, la maison est noire et calme. Tout entière prête au sommeil. Les volets sont clos, aucune lumière ne passe. Seule la lune éclaire faiblement les alentours. Seule la lune fait danser les ombres et gémir les pierres sous la neige.
Loin derrière les grands arbres noirs, j’aperçois des lueurs roses, timidement dressées vers le ciel. Des morceaux d’aurore, déposés là au hasard de la nuit, et qui lentement grimpent dans l’hiver noir et blanc.
Je regarde.
Soudain, les étoiles dégringolent une à une, tombent dans la neige, mortes d’épuisement.
L’obscurité peu à peu s’intensifie autour. Le monde est noir et rose. Rien d’autre.


L’homme sourit, je vois ses dents doucement apparaître derrière ses lèvres qui s’écartent, s’étirent, se déplient. Je ne vois plus que ça. Ses petites dents carrées, on dirait qu’elles ont été déposées sur ses gencives pour faire croire au sourire quand les lèvres fendent en deux le visage. Trou béant entre le nez et le menton. Je vois la langue bouger à l’intérieur comme un très vieux poisson sur la terre sèche qui cherche le souffle, qui ne trouve pas. J’ai le vertige. Je voudrais qu’il s’en aille avant de tomber tout entière entre ses dents, dans ce tunnel sombre et humide d’où je ne pourrais plus jamais sortir.



Les phrases se jettent au hasard des rues, se faufilent sous les portes comme des courants d’air, entrent dans les oreilles et dans les yeux, crispent les traits du visage dans des attitudes de raillerie et de dégoût. Je ne peux pas éviter les mots qui fusent en tous sens autour de moi, où que j’aille.
Des femmes parlent. Comme on abat un arbre, elles parlent. (…)
J’ai le visage en feu. De l’eau me dégouline des yeux. Un instant je voudrais hurler – j’ai cru à de l’acide le long de mes joues et déjà je me voyais les os dessous. Déjà je me voyais la mort en dedans. Ça brûle, puis la douleur s’étire avant de lentement s’estomper. Ce sont les phrases qui me coulent dessus, liquides et épaisses, poisseuses. Et souvent je brûle, quand elles me rentrent dedans, les phrases, je brûle, le temps que mes yeux les recrachent une à une sur le sol.



Elles sont si laides. Elles sentent la poussière et le beurre rance. Elles sont si petites et si sottes et si ternes à côté de Maman – qui partout brille comme une étoile – que je pourrais presque moi aussi les prendre en pitié, ces femmes qui penchent très bas vers le sol tant leurs langues sont lourdes de haine et d’envie. Proches de la mort, elles tiennent en équilibre au-dessus d’un précipice qui d’heure en heure s’assombrit. Ah je voudrais les pousser dedans, les envoyer se perdre dans un silence épais et définitif. 


J’occupe le temps. Il faut bouger son corps dans le temps pour qu’il passe, pour qu’il file plus vite, qu’il aille voir plus loin si nous y sommes encore.
Est-ce que nous y sommes encore ?
Voilà une question pleine d’épices et de ronces qu’il faut mastiquer longtemps, très longtemps, avant de pouvoir sentir son véritable goût de sang. Moi j’occupe le temps, depuis toujours je le pousse en avant, le temps gras de l’ennui, le temps sec du désir, le temps des eaux stagnantes et des feux de cheminée. Ce temps dans lequel rien n’a lieu, je le pousse loin là-bas, je le regarde se déployer, hors de moi. Parfois, il prend possession du corps de Maman, il grignote la peau, creuse des cernes et des sillons sur le visage, fait trembler discrètement les mains et le regard.
Je le pousse encore, plus fort et plus loin, et voilà qu’il s’attaque à l’intérieur, prend possession du cœur et des poumons, rampe entre les os. Je le pousse encore un peu plus loin, pour voir. Juste pour voir ce qui casse et ce qui résiste.



Il y a des jours gris. Et dans ma tête et dans les gens autour et dans le ciel et dans les arbres et partout où je passe. Mon sang est gris aussi, mon cœur, mes os, mes yeux. Tout est gris. Je suis un vieux tas de ferraille. Tout est dur en moi et tout se cogne et je fais des bruits de fer et des odeurs de sang. Je grince. Je fais des accidents. Ce matin c’était le chat.
J’ai serré trop fort la couverture autour de lui pour l’empêcher de miauler. J’ai senti le cœur battre n’importe comment, dans tous les sens le cœur. Un râle. Un sursaut. Et puis plus rien. J’ai lâché le paquet inerte sur le sol. Le gros chat roux avait la langue pendante et les pattes étaient raides comme des bouts de bois. Voilà. C’est ce qu’il se passe les jours où tout est gris. Je fais des accidents. Des bruits de fer et des odeurs de sang.   
Je suis un accident.



Fosse commune. Longtemps, dans le sommeil, j’ai rêvé d’un catafalque et, devant, d’une terre molle sur laquelle poser mes genoux. Longtemps j’ai craché sur ce qui reste. Beaucoup trop de choses restent. Des milliers de choses persévèrent chaque jour, poussent, indolentes, élargissent leur propre centre, leur densité, leur présence. Des milliers de choses survivent, à chaque seconde.



Souvent je parle seule. Je parle mal. Je laisse les mots couler de ma bouche, un à un, se perdre dans l’espace trouble de ma solitude. Ma séparation. Il faut bien veiller à être séparé, toujours. Séparé de soi-même avant tout. Pas coupé n’importe comment, non, mais séparé en beauté si j’ose dire, proprement, à l’endroit où toute confusion de soi avec soi deviendrait dangereuse. Séparé, et ainsi surveiller les lacs noirs qui parfois se mettent à gronder en silence.
Il faut maintenir l’ordre à l’intérieur de soi. Il faut se maintenir en vie aussi loin que possible. Et peu importe si pour cela on parle seul, on parle mal, on parle sans arrêt, sans réponse, sans écho. Ne pas avoir peur. Jamais. La peur, je la tiens dans mon poing s’il le faut, je la serre de toutes mes forces, je la broie s’il le faut. Je la hais. Je lui flanque une raclée, et une autre encore, je lui crève les yeux, je lui casse le crâne, je lui flanque la mort, je lui brouille les pistes, je la traque, je la crève, je l’oublie. La peur n’a jamais existé.
Je continue ma route. Tranquille.
Il faut rire beaucoup, très fort et très longtemps, pour venir à bout d’un tel adversaire. Il faut rire et décupler de rage et d’énergie, surtout ne pas prêter attention aux petits cris stupides de Maman. Continuer, encore et encore, frapper en plein cœur. Tenir la joie, la distance. Puis s’en aller. Ne pas se retourner.
Crier victoire.
Alors je peux continuer, tranquillement, à parler seule, à parler mal, à jouir sans limite de mon éloignement, je pourrais même dire de ma disparition. Mais ce mot-là fout la trouille. Un peu trop. Je me contenterai pour le moment d’un éloignement. D’une séparation.

 

samedi 5 novembre 2022

[Bailly, Pierric] Le Roman de Jim

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Roman de Jim

Auteur : Pierric BAILLY

Parution : 2021 (P.O.L)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

À vingt-cinq ans, après une séparation non souhaitée et un séjour en prison, Aymeric, le narrateur, essaie de reprendre contact avec le monde extérieur. À l’occasion d’un concert, il retrouve Florence avec qui il a travaillé quelques années plus tôt. Florence est plus âgée, elle a maintenant quarante ans. Elle est enceinte de six mois et célibataire. Jim va naître. Aymeric assiste à la naissance de l’enfant, et durant les premières années de sa vie, il s’investit auprès de lui comme s’il était son père. D’ailleurs, Jim lui-même pense être le fils d’Aymeric. Ils vivent tous les trois dans un climat harmonieux, en pleine nature, entre vastes combes et forêts d’épicéas.  Jusqu’au jour où Christophe, le père biologique du garçon, réapparaît.  La relation entre Aymeric et Jim, l’enfant de Florence, est le coeur de l’intrigue. C’est un roman sur la paternité. Aymeric sera séparé de Jim. Il va souffrir d’un arrachement face auquel il ne peut rien. Mais se donne-t-il vraiment les moyens de s’en sortir ? Aymeric multiplie les contrats précaires dans la grande distribution, les usines de plasturgie ou la restauration rapide. Plus tard, il est même photographe de mariage. Une grande partie de l’histoire se déroule à Lyon. Jusqu’au bout, Aymeric reste obsédé par cet enfant qu’il a vu naître et grandir, et qui lui a été enlevé, avec lequel il ne sait pas toujours observer la bonne distance, ni occuper la bonne place.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né le 14 août 1982 à Champagnole dans le Jura, Pierric Bailly vit à Lyon et travaille en intérim.

 

 

Avis :

Aymeric a vingt-cinq ans mais ne sait que faire de sa vie après une séparation et un séjour en prison. Ses retrouvailles fortuites avec une ancienne connaissance, Florence, quadragénaire célibataire et enceinte de six mois, lui offrent un nouveau départ. Et lorsque Jim naît, c’est tout naturellement qu’Aymeric se glisse dans le rôle du père. Les années coulent paisiblement, jusqu’à ce que Christophe, le père biologique du garçon, fasse irruption...

Rien ne va comme sur des roulettes dans l’existence d’Aymeric. Après un parcours scolaire écourté, quelques erreurs de jeunesse et une rupture amoureuse, certains pourraient même dire que tout n’est que ratages et maladroits tâtonnements dans la vie du jeune homme, alors que la précarité semble sa seule perspective durable. Pourtant, ou peut-être justement, lui tombe dessus ce qu’il est d’ailleurs le seul dans son entourage à envisager comme un cadeau de la vie : l’enfant sans père d’une femme passablement marginale, de quinze ans son aînée.

Se produit alors l’un de ces miracles qui n’existent peut-être que dans les romans. Malgré l’instabilité et les difficultés sociales, professionnelles et économiques assumées du couple, définitivement en rupture avec les schémas de vie classiques et les engagements qu’ils impliquent, l’enfant grandit sainement et sereinement, tuteuré par l’amour de ceux qu’il prend pour ses deux parents. Surtout, beau-père exemplaire, Aymeric réussit à nous conquérir au fil d'une narration touchante de sincérité et de maladroite volonté de bien faire, où les bons sentiments l’emportent tout en restant mesurés et crédibles. Et c’est un lecteur définitivement harponné qui aborde avec anxiété la partie la plus mélodramatique du récit, marquée par un inextricable enchaînement de mensonges et de rebondissements.

La finesse et l’émotion de cette tendre histoire de paternité font ainsi aisément passer ses aspects les plus idéalistes et son style décontracté, émaillé de quelques expressions triviales. C’est sous le charme qu’on achève cette lecture aussi touchante qu’originale. (4/5)

 

 

Citations :

Mais c’est ma mère. Finalement je suis comme le raciste qui déteste tous les Arabes sauf son voisin, moi je déteste tous les racistes sauf ma mère.

(…)  il me regarde fixement et s’exclame : c’est fou comme il te ressemble, ton fils. Mais ce n’était pas si bête comme remarque. Jim avait beau ne pas être mon fils de sang, je lui avais forcément transmis des attitudes, des traits de caractère, le genre de choses qu’on donne sans s’en rendre compte et sans le vouloir, et puis qu’on finit par avoir du mal à tolérer chez eux, c’est ça le pire. Il y a toujours un moment où on leur en veut d’être ces miroirs miniatures sur pattes. Mais on leur en veut aussi de ne pas nous ressembler totalement, de ne pas être des clones parfaits, d’avoir en plus de ça leur putain de personnalité à eux.


 

vendredi 18 juin 2021

[Anam, Tahmima] Trilogie bangladaise 3 - Les vaisseaux frères

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les vaisseaux frères
            (The Bones of Grace)

Auteur : Tahmima ANAM

Traductrice : Sophie BASTIDE-FOLTZ

Parution : en anglais (Bangladesh) en 2016
                   et en français en 2017

Editeur : Actes Sud

Pages : 384

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Son diplôme de paléontologie en poche, Zubaïda se prépare à quitter Harvard pour participer à une mission scientifique chargée de mettre au jour le squelette de la “baleine qui mar­chait”, un fossile vieux de cinquante millions d’années sus­ceptible de combler un chaînon manquant de l’évolution. Mais elle est tiraillée entre deux pays, deux cultures et surtout deux hommes : Rachid, son amour de jeunesse, et Elijah, un Bostonien dont elle tombe amoureuse. Il est le fils d’une famille américaine typique, elle, la fille d’une riche famille bangla­daise. Lorsqu’un coup du destin l’oblige à rentrer à Dhaka, elle accepte de devenir l’épouse de Rachid. Le mariage est arrangé de longue date et, malgré son amour pour Elijah, Zubaïda ne veut pas trahir l’engagement d’une famille qui l’a adoptée bébé et à laquelle elle doit tout. Bientôt, pourtant, elle parvient à échapper aux contraintes familiales et aux attentes de Rachid. Elle part pour Chittagong, sur la côte. Dans l’immense ville portuaire, elle va aider une organisation humanitaire à enquêter sur les conditions d’existence des pauvres diables qui désossent à mains nues, pour une misère et bien souvent au risque de leur vie, les gigantesques épaves des porte-conteneurs et des navires de croisière échoués sur la grève. Elle y retrouve Elijah, qui la complète parfaitement, mais elle-même se sent vide, taraudée qu’elle est par le mystère de ses origines. Jusqu’au jour où un inconnu l’interpelle, en la prenant manifestement pour une autre…

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tahmima Anam est née en 1975 au Bangladesh. Anthropoloque et romancière, elle compte parmi les meilleurs jeunes romanciers britanniques sélectionnés par la prestigieuse revue Granta. Chroniqueuse pour le New York Times, elle a été membre du jury du Man Booker Prize en 2016.
Son premier roman, Une vie de choix (Les Deux Terres, 2009), a été traduit dans une douzaine de langues et a reçu le prix du meilleur premier livre du Commonwealth.

 

 

Avis :

Alors qu’elle vient d’achever ses études aux Etats-Unis et s’apprête à rejoindre un chantier archéologique au Pakistan, Zubaïda tombe amoureuse d’un jeune Américain, Elijah. Sa mission bien vite interrompue par des troubles dans la région des fouilles, la jeune femme rejoint au Bangladesh la riche famille dont elle est la fille adoptive, et, rattrapée par la tradition et la norme sociale de son pays, se retrouve bientôt mariée à l’homme choisi par les siens. La réalisation d’un reportage lui offre l’occasion de se rendre sur les plages de Chittagong, où l’on dépèce des navires au rebut dans les pires conditions de travail. De manière inattendue, la terrible histoire d’un des ouvriers, Anwar, va la mettre sur la piste de ses propres origines.

Dernier tome d’une trilogie, ce livre ne s’en lit pas moins indépendamment sans aucune difficulté. Sur le fond ouvert à tous les possibles d’un campus universitaire américain, puis dans la poussière ardente d’un Pakistan dangereux au bord de l’explosion, et enfin de l’opulence à la misère dans un Bangladesh coloré et foisonnant, s’emboîtent peu à peu deux histoires habilement mises en abyme, où le passé vous rattrape toujours et où les erreurs d’une vie pèsent sans recours. D’autant plus écartelée entre deux cultures qu’elle trébuche douloureusement sur l’inconnue de ses origines, Zubaïda devra achever sa quête d’identité pour enfin cesser d’être le jouet des évènements et envisager – trop tard ? - ses propres choix.

De ce roman aux multiples facettes se détachent nettement les impressionnante scènes du plus grand cimetière de bateaux au monde, où des armées de misérables fourmis humaines déchiquettent à mains nues des monstres d’acier qui les tuent par brassées, dans d’effroyables accidents ou dans leurs vapeurs toxiques. Quelle triste image que ces rebuts d’un monde riche, négligemment jetés en pâture à une population de pauvres hères, réduits à grignoter ces déchets afin d’en extraire jusqu’à la dernière goutte de profit, pour un enrichissement qui ne sera jamais le leur…

Multipliant les embranchements dans des destinées tiraillées entre deux mondes, deux cultures, deux milieux sociaux, et même deux éléments pour l’espèce préhistorique de la baleine terrestre qu’étudie Zubaïda, cette vaste fresque illustre superbement les difficultés de l’existence humaine : d’où vient-on ? Où va-t-on ? Peut-on faire son chemin sans connaître ses racines ? Maîtrise-t-on son destin, ou passe-t-on sa vie dans l’éternel regret des erreurs commises et des possibles manqués ? (4/5)


Citations :  

Un jour ma mère revient du tribunal, se prend la tête dans les mains et se met à crier comme si quelqu’un la battait. Je me tiens un peu à l’écart, je vois ses épaules s’affaisser. Mon père va vers elle, l’entoure de son bras et ils restent assis un long mo­­ment comme ça. Ils m’aperçoivent, nous nous regardons, je reste sur place, sans qu’ils me disent d’entrer ni de m’en aller. J’ai déjà été témoin de cette chose qui circule entre eux comme un courant, sans qu’aucune explication soit nécessaire, et je sais que ma mère se rappelle quelque chose, ou bien qu’elle se le rappelle à travers l’histoire de quelqu’un d’autre, lourde de tout ce qu’elle sait et de tout ce qu’elle a appris récemment, parce que c’est toujours pire que dans son souvenir, et chaque souvenir enlève quelque chose au reste de sa vie, parce qu’elle en est sortie indemne, et que ce qu’elle est – encore entière – est un fardeau pour elle. Elle vit avec un sentiment de culpabilité permanent et passe ses journées à dédommager les autres de la chance qu’elle a eue d’avoir survécu, de s’être mariée, de m’avoir eue. Elle est une économie morale à elle seule, constituée de petites touches de passé.

Il s’appelait Mo. Il ressemblait à bon nombre d’enfants des rues que j’avais vus vendre des fleurs ou de petits paquets de pop-corn carrés à Dhaka. Ils vous sourient comme si une maison avec air conditionné et train électrique les attendait le soir. Même lorsqu’ils mendient, c’est avec des yeux rieurs, détenteurs d’un secret qu’eux seuls connaissent, à savoir que s’ils pleurent, s’ils ont l’air malheureux ou s’ils montrent quelque chose de leur misère, qui vous serait insupportable, vous partirez sans même leur donner le moindre taka. Mo avait la tête de l’un de ces gamins habitués à se rendre tellement amicaux et indispensables que quiconque leur donnait un peu de nourriture ou d’argent arrivait à la conclusion qu’il était plus simple de continuer à leur en donner plutôt que de se débarrasser d’eux. Je ne savais rien de lui, mais je savais au moins ça : sa gentillesse n’était que de façade, et elle masquait une dizaine d’années de choses terribles que j’ignorerais toujours.

(…) c’est que si tu regardes en bas, tu meurs. Tu as l’impression que le monde a rétréci. Tu appelles Dieu mais personne ne répond. Tu récites le Kalma. Tu vois que Dieu n’est pas là. Tu pisses dans ton froc. Personne ne le voit. Personne ne se soucie de ta petite vie de merde. Les personnes en dessous sont de pauvres taches, tu n’es qu’une pauvre tache. Dieu regarde en bas et ne voit rien d’autre que de minuscules fourmis. Tu suffoques. Tu remues les jambes. Tu hurles. Le bâtiment tangue, il bouge, il te régurgite et te voilà qui gît sur le pavé. Tu es foutu, une crêpe. Un coup de racloir et on t’enlève de là ; ils n’écrivent même pas à ta famille. Des mois plus tard, quelqu’un ira dans ton village et apprendra la nouvelle aux tiens. Et ce sera la fin de ton existence.
 
Pourquoi est-ce que je me sens honteux ? C’est une femme, c’est ce qu’elles font, elles en bavent du matin au soir, ça doit leur être égal, ça commence dès qu’elles sont nées. Quand on sait à quoi s’attendre, les choses ne sont pas si terribles.

Il commence à défaire sa ceinture. Je le regarde. Il a une ligne de transpiration au-dessus de la lèvre, et il peine à ôter sa ceinture parce qu’on dirait qu’elle tient toute la moitié supérieure de son corps et que s’il l’enlève, son corps va fondre et dégouliner comme du sirop.

Je le crois pas, je le laisse dire – qu’est-ce qui reste aux vieux, sinon les oreilles des jeunes ? 

 

 

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