samedi 4 janvier 2020

[Modiano, Patrick] Encre sympathique






 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Encre sympathique

Auteur : Patrick MODIANO

Année de parution : 2019

Editeur : Gallimard

Pages : 144






 

 

Présentation de l'éditeur :

«Et parmi toutes ces pages blanches et vides, je ne pouvais détacher les yeux de la phrase qui chaque fois me surprenait quand je feuilletais l’agenda : "Si j’avais su…" On aurait dit une voix qui rompait le silence, quelqu’un qui aurait voulu vous faire une confidence, mais y avait renoncé ou n’en avait pas eu le temps.»


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Patrick Modiano, né en 1945, est l'un des plus talentueux écrivains de sa génération. Explorateur du passé, il sait ressusciter avec une précision extrême l'atmosphère et les détails de lieux et d'époques révolues, comme le Paris de l'occupation, dans son premier roman, La Place de l'étoile, paru en 1968. Avec Catherine Certitude, il nous fait pénétrer dans l'univers tendre d'une petite fille au nom étrange, dont l'enfance se déroule dans le quartier de la gare du Nord, à Paris, au cours des années 1960.
Il est le quinzième écrivain français à recevoir la prestigieuse récompense, le Prix Nobel de littérature, le 9 octobre 2014.


Grand prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco (1984)
Grand prix de Littérature Paul-Morand de l'Académie française (2000)
Prix mondial de la Fondation Simone et Cino del Duca (2010)
Prix Nobel de littérature (2014)


Avis :

Il y a trente ans, le narrateur s’était vu confié une enquête par l’agence de détectives qui l’employait : il s’agissait de retrouver une jeune femme disparue. Ses recherches avaient alors tourné court, et voilà que soudain, si longtemps après, cette affaire resurgit à sa mémoire et l’incite à la reprendre là où il l’avait laissée.

Construit comme une esquisse qui s’éclaircit à mesure des touches de lumière apposées peu à peu par l’auteur, le texte nous fait errer dans les limbes des souvenirs et non-souvenirs du narrateur, en quête des détails du passé qui lui permettront enfin d’élucider cette affaire de disparition. Toutes les explications sont à portée de sa conscience mais se dérobent dans le kaléidoscope de sa mémoire. Jusqu’à ce que…

Tout le roman repose sur l’idée que le présent est le résultat de notre passé et influencera lui aussi notre futur. Cette trame qui modèle notre vie à notre insu, en un invisible filigrane, est comme écrite à l’encre sympathique : les fils en sont cachés par une foule d’éléments parasites, déformés par notre mémoire, mais il suffit d’un rien pour qu’ils resurgissent soudain à notre esprit, révélant soudain à quel point ils nous ont construits et menés à notre vie d’aujourd’hui. Mais a-t-on vraiment intérêt à toujours tout comprendre ? Ne risque-t-on pas, en la perçant à jour, de rester prisonnier de cette forme de prédestination ?

Mélancolique et subtile, cette jolie réflexion sur la mémoire et le temps qui passe sans jamais disparaître tout à fait, est un petit bijou littéraire, où l’esquisse et le non-dit donnent tout son relief au texte. (4/5)



Citations :

Je crois qu’il est préférable de laisser courir ma plume. Oui, les souvenirs viennent au fil de la plume. Il ne faut pas les forcer, mais écrire en évitant le plus possible les ratures. Et dans le flot ininterrompu des mots et des phrases, quelques détails oubliés ou que vous avez enfouis, on ne sait pourquoi, au fond de votre mémoire remonteront peu à peu à la surface. Surtout ne pas s’interrompre, mais garder l’image d’un skieur qui glisse pour l’éternité sur une piste assez raide, comme le stylo sur la page blanche.

À mesure que je tente de mettre à jour ma recherche, j’éprouve une impression très étrange. Il me semble que tout était déjà écrit à l’encre sympathique. Quelle est dans le dictionnaire sa définition ? « Encre qui, incolore quand on l’emploie, noircit à l’action d’une substance déterminée. » Peut-être, au détour d’une page, apparaîtra peu à peu ce qui a été rédigé à l’encre invisible, et les questions que je me pose depuis longtemps sur la disparition de Noëlle Lefebvre, et la raison pour laquelle je me pose ces questions, tout cela sera résolu avec la précision et la clarté des rapports de police. D’une écriture très nette et qui ressemble à la mienne, les explications seront données dans les moindres détails et les mystères éclaircis. Et, en définitive, cela me permettra peut-être de mieux me comprendre moi-même.

(...) si vous avez parfois des trous de mémoire, tous les détails de votre vie sont écrits quelque part à l’encre sympathique.

Il ne faut jamais se fier aux témoins. Leurs prétendus témoignages sur des personnes qu’ils auraient connues sont inexacts, la plupart du temps, et ils ne font que brouiller les pistes. La ligne d’une vie disparaît derrière tout ce brouillage. Comment démêler le vrai du faux si l’on songe aux traces contradictoires qu’une personne laisse derrière elle ? Et sur soi-même en sait-on plus long, si j’en juge par mes propres mensonges et omissions, ou mes oublis involontaires ?

Dans le tracé assez rectiligne de ma vie, elle était une question demeurée sans réponse. Et si je continue d’écrire ce livre, c’est uniquement dans l’espoir, peut-être chimérique, de trouver une réponse. Je me demande : Faut-il vraiment trouver une réponse ? J’ai peur qu’une fois que vous avez toutes les réponses votre vie se referme sur vous comme un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison. Ne serait-il pas préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l’on puisse s’échapper ?

Je n’ai jamais respecté l’ordre chronologique. Il n’a jamais existé pour moi. Le présent et le passé se mêlent l’un à l’autre dans une sorte de transparence, et chaque instant que j’ai vécu dans ma jeunesse m’apparaît, détaché de tout, dans un présent éternel.


Le passage du temps. Elle avait toujours vécu au présent, si bien que le parcours de sa vie était semé de trous de mémoire. Elle n’aurait pas su dire s’il s’agissait de trous de mémoire ou si elle évitait de penser aux différents événements de sa vie.

Sa vie était désormais une longue, trop longue histoire qu’elle aurait retracée à quelqu’un si elle s’était sentie en confiance. Mais à qui ? Et pourquoi ? Alors, il ne lui restait que le présent avec ses points de repère, quelques images fixes et immuables : le pin de la piazza Pitagora qu’elle voyait de ses fenêtres, les feuilles mortes des platanes, chaque automne, sur les quais du Tibre.

Et d’ailleurs existait-il vraiment, le passage du temps, dans cette ville que l’on qualifiait d’éternelle ? Bien sûr, au fil des années, les gens disparaissaient, les lumières s’éteignaient, le silence se faisait dans les lieux où l’on s’était habitué au brouhaha des conversations et aux éclats de rire. Et, malgré tout cela, il y avait un fond d’éternité dans l’air.

Pour la première fois, ces souvenirs venaient la visiter, à la manière d’un maître chanteur dont vous êtes certain qu’il a perdu votre trace depuis longtemps et qui, un soir, frappe doucement à votre porte.



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jeudi 2 janvier 2020

[Bronsky, Alina] Le dernier amour de Baba Dounia





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le dernier amour de Baba Dounia
          (Baba Dunjas letzte Liebe)

Auteur : Alina BRONSKY

Traductrice : Isabelle LIBER

Parution : en allemand en 2015,
                en français en 2019 (Actes Sud)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, les alentours de la centrale désaffectée se repeuplent clandestinement : Baba Dounia, veuve solitaire et décapante, entend bien y vieillir en paix. En dépit des radiations, son temps s’écoule en compagnie d’une chaleureuse hypocondriaque, d’un moribond fantasque et d’un centenaire rêvant d’amour.
Mais qui est l’auteur de la lettre à Baba Dounia, écrite dans une langue qu’elle ne comprend pas ?
D’une plume à la fois malicieuse et implacable, Alina Bronsky invente la comédie humaine post-cataclysmique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1978 à Swerdlowsk, Alina Bronsky a grandi du côté asiatique de l’Oural. Elle est à présent journaliste et vit à Francfort-sur-le-Main. Après Scherbenpark (Kiepenheuer & Witsch, 2008, inédit en français), elle a publié Cuisine tatare et descendance. Ces deux livres ont été sur la liste du Deutschen Buchpreis et traduits dans plusieurs langues.

 

 

Avis :

Quelque trente ans après la catastrophe du réacteur et l’évacuation du village de Tchernovo voisin de la centrale, une poignée d’habitants a clandestinement entrepris de réoccuper les lieux, bravant les radiations et l’isolement. Parmi eux, Baba Dounia, une veuve nonagénaire dont les enfants vivent au loin, bien décidée à finir ses jours chez elle, entre son potager et ses quelques antiques voisins. Pourtant l’arrivée de deux nouvelles personnes, un père et sa petite fille, va faire basculer le fragile équilibre de la petite communauté.

Tout le livre repose sur l’attachant portrait d’une vieille femme au bout de sa modeste vie, vaillamment passée à trimer pour joindre les deux bouts et pour assurer l’avenir de ses enfants, heureusement, et même si cela lui brise le coeur, partis loin de ce lieu dévasté qui représente pourtant tout ce qui lui reste. Désarmant mélange de courage et de fragilité, elle est de ces personnes indéfectiblement humaines et intègres, étonnées d’en être admirables quand elles ne font que suivre leur instinct. Comment aurait-elle pu imaginer que sa spontanéité et son bon coeur lui vaudraient une notoriété bien au-delà des frontières de son pays ?

S’inspirant de son vécu d’émigrée russe en Allemagne, l’auteur recrée une atmosphère authentique et colorée, où lieux et personnages prennent vie d’une manière crédible et réaliste. Sa plume ironique et mordante réussit à rendre légers les sujets les plus graves : vieillesse et décrépitude, solitude et fossé entre les générations, suites d’une catastrophe nucléaire. Le drame devient tragi-comédie, et le lecteur se retrouve invité à un délicieux moment de tendresse et de charme. Coup de coeur. (5/5)

 

 

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mardi 31 décembre 2019

[Coher, Sylvain] Vaincre à Rome






J'ai moyennement aimé

Titre : Vaincre à Rome

Auteur : Sylvain COHER

Année de parution : 2019

Editeur : Actes Sud

Pages : 176






 

 

Présentation de l'éditeur :

Rome, samedi 10 septembre 1960, 17 h 30. Dans deux heures, quinze minutes et seize secondes, Abebe Bikila va gagner le marathon olympique. En plus de battre le record du monde en terre italienne plus de vingt ans après la prise d’Addis-Abeba par Mussolini, le soldat éthiopien va courir les quarante-deux kilomètres et cent quatre-vingt-quinze mètres pieds nus. “Vaincre à Rome, ce serait comme vaincre mille fois”, a dit Hailé Sélassié. Vaincre pieds nus, c’est comme jouer sur les pistes des hauts plateaux abyssins. En pleine période de décolonisation et de démembrement des empires européens, un jeune Africain remporte l’or et couronne tout un continent.

Seul un tour de force littéraire pouvait rendre compte d’un tel exploit sportif : Sylvain Coher parvient à insuffler à la langue le rythme, la mécanique, les accélérations d’une course de fond, jusqu’au bien-être des endorphines, jusqu’à l’envol final du sprint. Devenu Petite Voix dans la tête du champion, il se coule dans la cadence variable de sa foulée infatigable pour raconter comment grandissent les héros, comment se relèvent les peuples, comment se gagnent les revanches et comment naissent les légendes.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1971, Sylvain Coher vit à Paris et à Nantes, selon le vent et l'état de la mer. Après des études de lettres modernes, il a successivement été moniteur de voile, surveillant d'internat, libraire, éditeur, maçon et chômeur. Depuis 2001, il intervient lors de rencontres ou de lectures publiques et anime régulièrement des ateliers d'écriture. Pensionnaire à la Villa Médicis 2005-2006, il est l'auteur chez Actes Sud de Hors saison (Babel n°1071), Carénage (2011 ; Babel n°1199), Nord-nord-ouest (2015 ; Babel n°1461 ; prix Ouest-France / Étonnants Voyageurs, prix des Mémoires de la mer, prix Encre Marine, prix de la bille d'Asnières) et Trois cantates policières (2015).


Avis : 

En 1960, le marathonien Abebe Bikila décroche l’or aux Jeux Olympiques de Rome. La stupéfaction est générale : après 2h15 de course pieds nus, l’Ethiopien ne semble même pas marqué par l’effort, quand tous les favoris sont effondrés. Il est le premier athlète d'Afrique noire médaillé d'or olympique et devient un héros national dans son pays. Sa victoire à Rome-même revêt un aspect hautement symbolique, compte tenu du récent passé colonial de l’Italie en Ethiopie.

L’auteur s’est glissé dans la tête du champion pour en faire le narrateur de sa course, de bout en bout : un véritable marathon littéraire pour l’écrivain comme pour le lecteur, tant ce récit, qui se lit lui aussi en quelque deux heures et plus, impressionne par sa prouesse narrative. Les 176 pages ne parlent que de l’épreuve sportive elle-même, détaillant, quasi en temps réel, l’atmosphère de la compétition, son parcours, et la stratégie de ce coureur émouvant de modestie et de simplicité.

Il faut avouer que mon intérêt pour cette lecture a souvent peiné à se maintenir : truffé de références littéraires classiques, enrichi de quelques réflexions sur la portée historique de la victoire d’Abebe Bikila, le récit s’avère néanmoins monotone... comme un marathon. Je me suis essoufflée au fil de ce texte, magnifique mais très dense, juste entrecoupé par la voix répétitive du journaliste radio. 

Hommage à un exploit sportif qui eut une véritable portée symbolique et historique pour l’Afrique, ce livre remarquablement bien écrit est lui-même une performance littéraire qui m’a plus révélé le talent de son auteur que réellement passionnée. (2/5)



Citations : 

Un bon athlète s’adapte en douceur et sans violence pour ne pas finir comme Dorando à Londres en 1908 : hébété, incapable de franchir la ligne d’arrivée. Avec ces derniers cent quatre-vingt-quinze mètres totalement absurdes rajoutés cette année-là pour parfaire la distance qui séparait la terrasse est du château de Windsor à la loge royale du stade olympique de Shepherd’s Bush. Tomber cinq fois et se relever autant. Rester sur le seuil pour ne pas dépasser l’huis étroit où se cognent le corps et la raison. Un bon athlète mesure ses efforts, il se dépasse tout juste mais sans jamais aller au-delà.

En vérité les courses se disputent toujours avec la corde à gauche : c’est le sens direct de la rotation positive et c’est aussi le sens mathématique. Depuis 1913 les athlètes courent toujours dans le sens antihoraire ; autrement leurs foulées ne semblent pas naturelles et les virages sont plus difficiles à négocier. Cela n’a rien d’une plaisanterie : quelques secondes précieuses sont en jeu !

Il faut avoir souvent perdu pour vouloir gagner à ce point, proteste la Petite Voix. La gagne est le fruit d’un échec, si obscur soit-il.


SI vous vous intéressez aux marathons : 

 



dimanche 29 décembre 2019

[Schwartzmann, Jacky] Pyongyang 1071






 

J'ai aimé

Titre : Pyongyang 1071

Auteur : Jacky SCHWARTZMANN

Année de parution : 2019

Editeur : Paulsen

Pages : 192






 

 

Présentation de l'éditeur :

Rien n’était gagné. Il a fallu franchir l’étape de l’inscription, celle de la sélection, puis se préparer au marathon et à un voyage dans la dernière dictature communiste à l’œuvre. Savoir que l’on sera guidé, désorienté, mais aussi très, très encadré. Dans son style imparable, alternant entre humour et cynisme, Jacky Schwartzmann cherche à comprendre ce qui pousse des individus venus du monde entier à participer à l’épreuve sportive certainement la plus abracadabrante de la planète : le marathon de Pyongyang, ouvert aux étrangers. 
Tout en s’appuyant sur l’expérience de spécialistes du pays et d’anciens expatriés, il va parcourir 42 kilomètres dans l’un des pays les plus fermés au monde et dépasser ses limites. Son dossard : le n° 1 071. Entre rêve fou, défi sportif et envie irraisonnée, Jacky Schwartzmann allie émotion, découverte et curiosité, pour nous proposer une immersion inédite dans un pays qui lui a ouvert ses portes… l’espace d’une course.


Un mot sur l'auteur :

Jacky Schwartzmann est un auteur de romans noirs né à Besançon en 1972.


Avis : 

A l’incrédule incompréhension de son entourage, l’auteur s’est piqué d’aller courir le marathon de Pyongyang qui, ouvert aux étrangers, lui apparaît comme l’idéale opportunité de pénétrer le pays le plus fermé au monde. Il prend un congé sabbatique, confie l’organisation de son voyage à une agence chinoise spécialisée dans les « excursions » en Corée du Nord depuis Pékin, et se lance dans plusieurs mois d’un entraînement sportif d’autant plus intense que ce quinquagénaire n’a pas couru depuis plusieurs décennies.

Quelle fascination pour les dictatures communistes pousse-t-elle l’auteur à y enchaîner les voyages ? Après la Russie et la Roumanie, cette fois c’est la Corée du Nord qu’il a décidé d’explorer : un défi doublé d’un exploit sportif qui va lui faire dépasser ses limites. Avec bonne humeur et auto-dérision, il nous fait partager ses foulées d’entraînement, son périple jusqu’à Pyongyang, sa fierté de porter le dossard 1071 dans une course où il s’est littéralement engagé corps et biens, et enfin sa frustration de ne découvrir du pays que la façade réservée aux tours officiels, ultra-encadrés et organisés à grand renfort de propagande, excluant bien sûr tout contact avec la population.

Rien de bien surprenant dans cette confrontation en direct avec un état totalitaire : Jacky Schwartzmann ne fait que confirmer, au fil d’anecdotes tantôt amères, tantôt cocasses, ce que nous savons tous de la Corée du Nord. Reste un réjouissant moment en compagnie d’un sympathique luron, engagé jusqu’aux tripes dans son aventure, un exploit personnel relaté avec humour et simplicité, pour notre plus grand plaisir. (3/5)



Citations : 

Juliette Morillot, au sujet de la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées autour du 38e parallèle, écrit : « Surréaliste zone démilitarisée, vestige d’une guerre froide toujours vivante ici, sorte de musée du présent, figé, presque dépassé par les événements. » Une idée que je trouve très forte. Tout ce que j’ai ressenti en Corée du Nord tient dans sa formulation géniale du « musée du présent ».

Lorsque j’étais étudiant en philo, plusieurs lectures, dont Le Sacré et le profane de Mircea Eliade, ont forgé une conviction en moi : l’homme est une bête à foi. L’homme a la foi, quelle qu’elle soit, et si ce n’est pas en un ou plusieurs dieux, c’est en autre chose. Ainsi un supporter de l’Olympique de Marseille n’a pas moins la foi que le plus assidu des témoins de Jéhovah. L’objet de la foi diffère, mais pas l’élan, pas l’envol de l’âme.
Les religions sont totalement proscrites en Corée du Nord, mais pas la foi.
La foi, ce dépassement de soi pour plus haut, pour plus important, qui ne sert qu’à une chose : accepter sa propre mort. Les religions existeraient-elles, d’ailleurs, sans la mort ? La foi, une diversion pour nous détourner de notre minable statut de mortel. Les Kim profitent des mécanismes d’une foi laïque dont ils sont l’objet.

Les téléphones et appareils photo doivent être laissés à l’entrée du mausolée. Les blousons, aussi. Un vestiaire, comme en boîte de nuit, mais la comparaison s’arrête là. Les visiteurs sont ici tellement cadrés que la seule chose autorisée est de respirer. Marcher, par exemple, n’est pas accepté. Les gardiens du mausolée vous forcent à emprunter un tapis roulant, comme ceux des grandes stations de métro. Le but n’est pas de nous faire aller plus vite, au contraire. Les guides sont placés à l’avant et empêchent la colonne que nous formons, en rang par deux, d’avancer sur le tapis. Nous nous laissons porter. Trèèèèèèèès lentement. Pourquoi ? Pour la vue. Sur les côtés, des centaines de photographies sont encadrées. D’un côté Kim Il-sung, de l’autre Kim Jong-il. Le sourire bienveillant, toujours.


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vendredi 27 décembre 2019

[Forget, Mathilde] A la demande d'un tiers






Coup de coeur 💓

Titre : A la demande d'un tiers

Auteur : Mathilde FORGET

Année de parution : 2019

Editeur : Grasset

Pages : 162






 

 

Présentation de l'éditeur :

«  La folie n’est pas donnée à tout le monde. Pourtant j’avais essayé de toutes mes forces.  »

C’est le genre de fille qui ne réussit jamais à pleurer quand on l’attend. Elle est obsédée par Bambi, ce personnage larmoyant qu’elle voudrait tant détester. Et elle éprouve une fascination immodérée pour les requins qu’elle va régulièrement observer à l’aquarium.
Mais la narratrice et la fille avec qui elle veut vieillir ont rompu. Elle a aussi dû faire interner sa sœur Suzanne en hôpital psychiatrique. Définitivement atteinte du syndrome du cœur brisé, elle se décide à en savoir plus sur sa mère, qui s’est suicidée lorsqu’elle et Suzanne étaient encore enfants.

Elle retourne sur les lieux, la plus haute tour du château touristique d’où sa mère s’est jetée. Elle interroge la famille, les psychiatres. Aucun d’eux ne porte le même diagnostic. Quant aux causes  : « Ce n’est pas important de les savoir ces choses-là, vous ne pensez pas ? » Déçue, méfiante, elle finit par voler des pages du dossier médical qu’on a refusé de lui délivrer.
Peu à peu, en convoquant tour à tour Blade Runner, la Bible ou l’enfance des tueurs en série, en rassemblant des lettres écrites par sa mère et en prenant le thé avec sa grand-mère, elle réussit à reconquérir quelques souvenirs oubliés.
Mais ce ne sont que des bribes. Les traces d’une enquête où il n’y a que des indices, jamais de preuves.

La voix singulière de Mathilde Forget réussit à faire surgir le rire d’un contexte sinistre et émeut par le moyen détourné de situations cocasses. Sur un ton à la fois acide et décalé, elle déboussole, amuse et ébranle le lecteur dans un même élan.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auteure, compositrice et interprète, Mathilde Forget a reçu le Prix Paris jeunes talents en 2014 pour son EP de chanson « Le sentiment et les forêts ». Elle a suivi un master de création littéraire et publié des nouvelles dans les revues Jef Klak et Terrain vague. À la demande d’un tiers est son premier roman.


Avis : 

La narratrice est assaillie par l’angoisse : sa mère a été longtemps enfermée en hôpital psychiatrique avant de se suicider quand ses deux filles étaient enfants. Récemment, elle a dû se résoudre à faire interner sa sœur après une crise de délire paranoïaque. Et elle-même montre des signes de fragilité : obsession maniaque de l’ordre, phobie, difficultés relationnelles… Elle entreprend alors une recherche sur la maladie de sa mère, tentant de percer l’omerta familiale et médicale. Exhumer les vieux secrets l’aidera-t-elle à mieux vivre ?

La personnalité compliquée de celle qui mène le récit jette le trouble dans l’esprit du lecteur qui se prend aussi à douter. Un doute qui va vite devenir le motif en filigrane de ce livre : celui qui inquiète le lecteur quant à la santé psychologique de la narratrice, celui qu’ont toujours eu les médecins quant à la véritable folie de sa mère, celui que n’avaient pas certains membres de la famille qui se sont pourtant tus.

Acide et percutant, le texte frappe par la justesse des détails et des ressentis : choisis de façon apparemment décousue, ils dessinent un ensemble saisissant de véracité, que l’on n'aurait aucune peine à accepter comme biographique. Les courts chapitres ne cessent de prendre le lecteur au dépourvu, instaurant un rythme qui le happe sans répit. Jamais larmoyant, le ton oscille constamment entre émotion et dérision, faisant naître le rire des perpétuels décalages du personnage principal et transformant le drame en une tragi-comédie ouverte sur l’espoir.

Ce singulier roman sur l’enfance blessée et les désordres laissés par la difficile relation à une mère est une réussite sur tous les plans : touchant, drôle, terriblement juste, il révèle une plume aussi délicate que percutante et une maîtrise de la construction romanesque qui me feront guetter les prochains romans de l’auteur. Coup de coeur. (5/5)


Citations : 

Dans les couloirs, il y a ceux qui parlent tout seuls, ceux qui ne parlent pas et ceux qui parlent tout seuls sans que cela se voie car ils ne sont pas seuls. J’apprécie leur compagnie, avec eux j’ai toujours l’impression d’avoir de la conversation. Impression que je connais peu. Avoir un avis à donner, une chose à dire, me demande un temps si long qu’il fait de moi une personne peu bavarde.

Ranger permet de maîtriser au moins un des désordres possibles de notre existence. L’expression de tueur en série a été inventée par l’agent du FBI Robert K. Ressler dans les années soixante-dix à l’occasion du procès de Ted Bundy. Avant ce procès, c’est l’expression tueur en séquence qui était utilisée, séquence signifiant une suite ordonnée d’opérations. Je range en séquence.

La fille avec qui je veux vieillir voulait qu’on habite ensemble. Un jour elle me l’a dit. Moi je préférais que l’on vieillisse ensemble dans deux appartements distincts. Après notre rupture, j’ai tout de suite su où ranger le pull qu’elle avait oublié. Concernant les gens que j’aime, je m’organise mieux avec leur absence.

Ça rassure d’avoir un coupable quand on perd quelqu’un, c’est important d’avoir un visage à détester. Quand une personne se donne la mort, le visage que l’on déteste est aussi celui qui nous manque. (…) L’autre problème avec l’absence de coupable, c’est que tout le monde se sent accusé. Les gens qui se suicident sont un sujet désagréable pour les gens qui ne se suicident pas. Les conversations deviennent des interrogatoires, les souvenirs de potentielles preuves (…)

Le syndrome du cœur brisé, aussi appelé tako-tsubo, a été découvert dans les années quatre-vingt par des médecins japonais. Mon cœur alors avait à peine deux ans. Dans certains cas cette défaillance cardiaque peut mener au décès. À Zurich, vingt-six scientifiques ont étudié les causes de cette maladie. Entre 1998 et 2014 ils ont brisé le cœur de 1 750 patients volontaires. Quand c’est volontaire c’est moins douloureux. Dans les décès liés à cette maladie, 27 % sont dus à un choc émotionnel. Sous l’effet d’un très grand stress, pour se défendre, le cerveau envoie un signal aux glandes surrénales pour qu’elles libèrent de l’adrénaline. Les petits vaisseaux se contractent et accélèrent le cœur. Sous l’effet d’un stress particulièrement important, comme la perte d’un conjoint, il peut arriver que le cœur se paralyse et arrête de battre. Parfois, en croyant se protéger, le cœur se blesse. Comme si en préparant sa garde, le boxeur avait vivement reculé sa main trop près de son visage, et s’était ouvert l’arcade sourcilière. Se protéger, c’est dangereux. Les symptômes sont pratiquement identiques à ceux d’une crise cardiaque : de violentes douleurs thoraciques suivies d’un essoufflement. Le plus souvent, les médecins prescrivent aux malades des bêtabloquants qui ont pour effet d’inhiber l’angiotensine II, l’hormone qui augmente la pression artérielle. Mais l’efficacité de ce traitement d’appoint reste incertaine. « Il n’existe pas de traitement à long terme », regrette Jeremy Pearson, médecin à la British Heart Foundation. Je regrette avec lui.

Récemment, à l’université britannique d’Aberdeen, des médecins ont mené une nouvelle étude qui valide l’hypothèse que le cœur est réellement touché lors d’un chagrin d’amour. Des petites cicatrices sont visibles sur le muscle et le système de pompe est affecté de manière permanente. Au moment du choc, le ventricule gauche se gonfle sans jamais retrouver sa forme initiale.

Le tako-tsubo touche environ 3 000 individus par an au Royaume-Uni, précise l’étude. Les cœurs se brisent différemment selon les pays. Dana Dawson, la seule femme nommée dans cette grande enquête sur le cœur, déclare que les personnes souffrant du cœur brisé peuvent se rétablir sans intervention médicale, avant d’ajouter : « Nous avons montré que cette maladie provoque des dommages irréparables. C’est une maladie dévastatrice qui peut frapper des personnes d’ordinaire en bonne santé. »

J’ai pensé que la folie de ma mère n’était rien d’autre que des instants où elle refusait le silence imposé par son histoire. Délirer, c’était résister. J’ai pensé que les fous sont des résistants méprisés.

Glenn Gould passait plus de temps à travailler ses morceaux en lisant la partition qu’en la jouant. Il pouvait rester des jours entiers sans toucher son piano, à étudier chaque note. Depuis, Pauline travaille essentiellement son piano sur son bureau. « Il faut avoir la sensation que chaque partie de ton corps a choisi, désiré, attendu les moindres détails de la partition. Rien en toi, rien physiquement ne doit résister à la partition, comme si le noir de l’encre pouvait disparaître sans te mettre en danger. Il faut donner l’impression d’improviser quelque chose que tu connais au millimètre près. »

Schumann avait inventé une machine, la Cigarrenmechanik, qui lui permettait d’immobiliser son annulaire droit pendant les exercices pour travailler sa dextérité, mais au lieu d’améliorer sa souplesse, son annulaire fut définitivement paralysé, ce qui l’empêcha par la suite de devenir pianiste concertiste.

Ce qui est gênant avec les scientifiques, c’est que le ton solennel et assuré qu’ils emploient n’est pas vraiment rassurant. Parfois on pourrait même croire qu’ils disent l’inverse de ce qu’ils pensent pour calmer les foules. Au cinéma, dans les situations de menace réelle, il y a souvent un scientifique qui, sous le contrôle des autorités, affirme très sérieusement : « Chers concitoyens, vous pouvez rentrer chez vous, plus aucun danger ne pèse sur la ville de Grinwood », alors même que les extraterrestres sont en train de dévorer les derniers membres de l’USAPH, l’Unité spéciale américaine de protection de l’humanité. Dans ces situations-là, les super-héros sont plus honnêtes. En général, quand ils déclarent que tout est rentré dans l’ordre, c’est qu’ils ont endigué la menace et que tout est réellement rentré dans l’ordre.


mercredi 25 décembre 2019

[Lavenant, Guillaume] Protocole gouvernante






J'ai aimé

Titre : Protocole gouvernante

Auteur : Guillaume LAVENANT

Année de parution : 2019

Editeur : Rivages

Pages : 176






 

 

Présentation de l'éditeur :

Une jeune femme sonne à la porte d'une maison dans une banlieue pavillonnaire coquette et tranquille. Le couple aisé qui l'accueille lui donne quelques recommandations concernant leur fille Elena, dont elle aura la charge. La gouvernante sourit, pose les mains bien à plat sur ses genoux, module sa voix, les met à l'aise... En suivant à la lettre le protocole imaginé par l'étrange Lewis, elle saura se rendre indispensable. Elle deviendra la confidente et l'objet de tous les désirs enfouis par cette famille en apparence idéale.
Mais cette gouvernante n'est pas seule. Ils sont nombreux comme elle à s'être infiltrés à divers endroits de la société. Les motos vont rugir. Une action d'envergure se prépare et, dans l'ombre, tous y concourent.
Alors que le vernis craque et que l'emprise de la jeune femme grandit, la tension se fait de plus en plus palpable. Jusqu'au grand jour.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Guillaume Lavenant est auteur dramatique et metteur en scène. Protocole gouvernante est son premier roman.


Avis : 

Conformément au protocole qui vous a été assigné, vous vous êtes fait engager comme gouvernante par une famille d’une tranquille petite ville. Votre mission est de vous rendre indispensable et, en attendant la suite des instructions, de commencer un insidieux travail de sape…

En vous impliquant comme si vous étiez vous-même le personnage principal, l’auteur adopte un parti-pris original qui, associé à un préambule étrange et inquiétant, pique aussitôt votre curiosité pour vous tenir en haleine jusqu’au dénouement. Les phrases courtes, alignées en rafales de mitraillette, accélèrent le rythme, et vous voilà solidement harponné, suspendu au fil d’une histoire machiavélique dont vous attendez de comprendre les mystérieux motifs.

Malheureusement, la manière, aussi habile et séduisante soit-elle, ne réussit pas à pallier l’impression finale de creux, laissée par cette histoire qu’il vous faudra accepter de conclure sans grandes explications, d’autant plus frustré qu’elle vous aura si bien mené en bateau. Cette vague sensation de vacuité vous semblera peut-être d’autant plus décevante que, globalement, l’écriture, très évocatrice d’un scénario entièrement préoccupé de l’action et des décors, ne vous aura guère offert, en termes de style, que son impressionnante efficacité.

Si j’ai aimé me laisser surprendre par sa forme originale et par son suspense addictif, cette courte histoire aurait mérité un fondement d’intrigue plus solide et plus crédible. Et si j’ai été totalement convaincue par les talents de mise en scène de l’auteur, je reste dans l’expectative quant à sa plume, dont la singularité formelle sera difficile à renouveler. Un très plaisant moment de lecture quoi qu’il en soit. (3/5)