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samedi 18 avril 2026

Critique : "Lâcher les chiens" de Antonin Feurté | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Lâcher les chiens" de Antonin Feurté


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lâchez les chiens

Auteur : Antonin FEURTE

Parution : 2026 (Paulsen)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782375024515  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis près de dix ans, Valère fait le sale boulot. Au chenil, il nettoie la merde des chiens sous la pression d’un patron intraitable. Ces derniers temps, il se sait menacé : la nuit, dans le village où il vit avec sa femme et son fils, des hommes armés patrouillent autour de sa maison. Pour protéger les siens, il s’équipe et s’entraîne. Jusqu’au jour où l’irréparable se produit. Alors, Valère prend la fuite avec pour seule boussole la carte dessinée par son père, un berger qui a quitté la montagne à regret. Au détour des sentes pastorales, un itinéraire mène à la terre promise. Là-bas, espère-t-il, une autre vie est possible.
Servi par une prose syncopée, ce premier roman librement inspiré de faits réels entraîne le lecteur dans une cavale haletante à travers les Pyrénées.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 2002 à Amiens, Antonin Feurté a étudié l’art dramatique avant de rejoindre le master d’écriture créative de Toulouse. L’été, il travaille comme intérimaire dans une société de nettoyage industriel, une expérience qui nourrit son écriture. Dans la lignée d’auteurs comme Jean-Baptiste Del Amo, David Lopez et Mathieu Palain, il développe un style précis et tendu, attentif aux silences et à la violence du réel. Lâcher les chiens est son premier roman.

 

Avis :

Une toute jeune voix d’à peine vingt-trois ans fait, avec ce premier roman, une entrée remarquée dans le paysage du noir français. Construit autour d’un ouvrier de chenil industriel dont l’existence monotone éclate après des années d’humiliation, le livre annonce son enjeu dès le titre : il renvoie au cadre brutal du travail, à une violence longtemps contenue qui finit par se libérer, et à la traque qui s’engage lorsque le protagoniste prend la fuite dans les Pyrénées. Entre fractures sociales et pulsions libératrices, un torrent d’énergie sombre irrigue le récit.

Valère, jeune époux et père discret, travaille depuis dix ans dans cet élevage où il nettoie les cages et encaisse sans broncher, sous les railleries de ses collègues, les brimades d’un supérieur tyrannique. Sa vie n’est plus que solitude et fatigue, quand un ultime incident, pourtant minime, fait soudain céder ce qui tenait encore en lui. Commence alors une cavale dans les Pyrénées où se mêlent instinct de survie, mémoire familiale et confrontation brutale avec la nature : la trajectoire désespérée d’un homme ordinaire que la pression sociale a fini par pousser hors des clous.

Maîtrisant avec maestria l’intensité de son récit, l’auteur installe une tension continue où la violence surgit comme l’aboutissement logique d’un engrenage implacable. La narration s’enracine dans un réalisme dur – nourri par l’expérience de l’auteur comme intérimaire dans une société de nettoyage industriel – qui donne à la chute de Valère la force de l’évidence. Si la description du travail aliénant, des humiliations répétées et de l’usure psychique s’inscrit dans la tradition du roman social, l’écriture, nerveuse et précise, lui confère une dimension plus intime, qui fait ressentir la suffocation et le désarroi du personnage. 

Le livre parvient aussi à faire basculer le réel vers une forme de tragédie primitive. Le changement de décor de la cavale pyrénéenne agit comme un révélateur : un catalyseur des tensions accumulées qui confronte Valère à lui-même autant qu’à la nature. La narration éclaire la zone de fracture entre déterminisme social et pulsion de fuite, entre enfermement et débordement. On y lit la colère sourde d’une génération confrontée à la précarité, mais aussi un désir de rupture qui prend des allures de retour à l’instinct.

Enfin, la voix narrative, d’une maturité remarquable pour un premier livre, impose un rythme grave et tendu, sans afféterie ni complaisance. L’auteur sait aller droit au nerf des situations, saisir l’instant où tout craque, et donner à son personnage une densité tragique sans jamais le mythifier. S’y ajoute la force du cadre, rendu avec une précision sensorielle. Le chenil, d’abord, avec ses odeurs stagnantes, ses aboiements en continu, ses gestes mécaniques répétés jusqu’à l’abrutissement, compose un décor d’enfermement où chaque détail renforce l’impression d’usure. À l’inverse, la montagne ouvre un espace plus vaste mais tout aussi implacable : un territoire minéral, abrupt, où la nature ne se donne jamais comme refuge mais comme épreuve. Ce contraste entre huis clos industriel et immensité sauvage accentue la dérive du personnage et confère au roman une atmosphère obsédante, entre oppression et vertige.

Au-delà de sa tension narrative et de la puissance de son cadre, Lâcher les chiens met au jour la vérité souterraine d’une existence broyée jusqu’à la rupture sociale. Entre harcèlement, humiliations et précarité, le roman suit au plus près la dérive psychologique d’un homme fragilisé, à la fois victime et danger – une bombe de colère rentrée, de peur et de paranoïa. Dans cette trajectoire éperdue, dictée par la nécessité plus que par le choix, se lit la manière dont la brutalité ordinaire peut consumer un individu à petit feu jusqu’à lui faire perdre pied. Conjuguant intensité romanesque et acuité sociale, ce premier roman aussi haletant que juste révèle une voix à suivre. (4/5)

 

Citation :

À mesure que je gagne en altitude, les arbres maigrissent, la forêt devient blanche. Mes pas font craquer le sol comme un tapis d’osselets. Brindilles, feuilles mortes. Les arbres se courbent, j’ai l’impression de pénétrer dans la cage thoracique d’une bête immense. Les troncs serrés des bouleaux étouffent tous les bruits.

 

mardi 31 mars 2026

Critique : "En attendant le déluge" de Dolores Redondo | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "En attendant le déluge" de Dolores Redondo



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En attendant le déluge
            (Esperando al diluvio)

Auteur : Dolores REDONDO

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution :  en espagnol en 2022,
                   en français en
2024 et 2026 
                   (Gallimard)

Pages : 560

Accès au livre : ISBN 9782073018694  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

À l’origine de ce roman époustouflant, des faits réels : entre 1968 et 1969, celui que la presse écossaise a surnommé Bible John tua trois jeunes femmes rencontrées dans une discothèque de Glasgow et disparut.
En 1983, Noah Scott Sherrington, policier obsédé par Bible John depuis près de quinze ans, s’apprête à l’arrêter sous une pluie torrentielle quand il est foudroyé par une crise cardiaque. À peine remis, écoutant son intuition et résistant aux injonctions des médecins et de sa hiérarchie, il suit la piste du meurtrier jusqu’à Bilbao, port où s’active secrètement l’ETA. Alors que les fêtes patronales de l’Aste Nagusia battent leur plein, des jeunes femmes sont assassinées à la sortie de discothèques...
Noah, enquêteur tenace et doté d’un cœur fragile, au sens propre comme au figuré, a-t-il enfin retrouvé sa cible ? Les terribles inondations qui vont bientôt ravager la ville feront-elles obstacle à son projet ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1979 à Donostia-San Sebastian, Dolores Redondo se revendique comme une écrivaine de la tempête. Révélée par la trilogie du Baztan, traduite en trente-huit langues et adaptée pour Netlix, elle a connu un succès planétaire avec La face nord du coeur, vendu à plus de 300 000 exemplaires en Espagne et qui a remporté le Grand Prix des lectrices de elle en 2021.

 

 

Avis :

Deux drames réels durablement traumatisants nourrissent ce roman noir. Entre 1968 et 1969, un tueur en série jamais identifié, surnommé Bible John, terrorise l’Écosse et laisse derrière lui une affaire criminelle non résolue. En 1983, des jours d’intempéries ininterrompues provoquent au Pays basque une inondation sans précédent, dévastant Bilbao et marquant à jamais ses habitants. C’est dans cette année charnière que Dolores Redondo situe son récit, au moment où un enquêteur écossais poursuit jusqu’en Espagne l’ombre du meurtrier. Fidèle à son ancrage basque, elle inscrit son histoire dans un territoire qu’elle connaît intimement et fait résonner la violence du passé britannique avec la tension d’un désastre annoncé. S’éloignant de l’univers du Baztán, cette trilogie où elle mêlait enquête policière et mythologie navarraise, elle choisit un matériau plus strictement historique pour déployer une atmosphère menaçante d’une grande cohérence.

Ni la santé ni la carrière du policier écossais Noah Scott Sherrington n’ont résisté à l’obsession qui le lie à Bible John. Lucide sur ses limites mais incapable de renoncer à une traque qui le définit autant qu’elle l’épuise, ce personnage hanté arrive dans une Bilbao encore paisible, déjà battue par la pluie. S’installe alors une inquiétude croissante, ce qui ressemble à de nouveaux crimes en série se superposant à l’approche d’une catastrophe naturelle pour refléter les failles intimes d’un être au bord de la rupture. Autour de lui gravitent des figures basques finement dessinées, dont les solidarités, les doutes et les blessures composent un tableau local vivant et profondément humain, même si l’on pourra s’étonner du traitement de Rafa, dix-huit ans mais doté d’une candeur presque enfantine, une caractérisation assez maladroite. L’intrigue se construit ainsi sur la double confrontation d’un homme avec son passé et d’une ville avec un danger qui gonfle inexorablement.

Toute la narration repose sur une tension qui s’installe lentement, à l’image de la crue qui gagne chaque jour un peu plus de terrain et use les nerfs des habitants. Bilbao semble s’imbiber à la fois des eaux du ciel et des peurs individuelles, comme emportée par une seule marée irrépressible. Dans ce décor saturé d’humidité et d’anxiété, la fragilité cardiaque du fort bien dénommé Noah renforce encore le sentiment de vulnérabilité, la mise en danger que représente pour lui le moindre geste insufflant à l’enquête une urgence redoublée. Alternant investigation, introspection et descriptions d’une ville qui se délite sous la pluie, le roman dépasse la simple résolution d’un mystère pour explorer le combat d’un homme au bord de l’effondrement physique et psychique. Il s’éloigne ainsi du thriller classique pour tendre vers un ample roman noir, où climat, mémoire et corps occupent une place essentielle.

Cette dimension physique renforce l’attention portée à la vulnérabilité et à la persistance traumatique. Tandis que l’ombre de l’insaisissable Bible John fait planer le spectre d’un mal incontrôlable, l’inondation imminente rappelle la fragilité humaine face aux forces naturelles. Entre ces deux menaces, Noah avance comme un funambule, conscient que son cœur peut le trahir à tout moment. Fidèle à une symbolique de l’eau déjà centrale dans La face nord du coeur, Dolores Redondo fait de la pluie, des crues et des débordements un langage métaphorique qui fond peurs individuelles et détresses collectives. Le roman interroge ainsi la manière dont individus et communautés tentent de survivre à ce qui les hante, corps et esprits marqués par la mémoire des catastrophes. Cette profondeur thématique, alliée à une maîtrise du rythme et à une sensibilité aiguë pour les paysages basques, distingue le livre de manière originale dans le roman noir contemporain.

Dans la continuité de La face nord du coeur, Dolores Redondo signe un roman noir d’une belle intensité, conjuguant ampleur narrative et précision émotionnelle. Sa capacité à faire surgir une ambiance à la fois oppressante et profondément humaine, portée par une écriture sensible aux failles intimes comme aux secousses de l’Histoire, confirme la force d’une romancière capable de donner une véritable profondeur romanesque à un fait divers. Nourri par trente-neuf ans de maturation et une documentation irréprochable, ce polar ample et habité, solidement ancré dans le réel et doté d’une authentique puissance atmosphérique et psychologique, procure un vrai plaisir de lecture. (4/5)

 

 

Citations :

Dans les situations extrêmes, périlleuses, risquées, on suit son instinct et on adapte son comportement en fonction. Il est frappant de constater que les pressentiments surgissent spontanément, sans raisonnement préalable, ce qui nous permet de les percevoir comme une force magique, alors qu’en définitive ils sont l’interprétation d’une information que nous recevons de manière inconsciente.

L’égoïsme, c’est de ne pas laisser à autrui la possibilité de se prononcer.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

lundi 12 mai 2025

[Fottorino, Eric] Des gens sensibles

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des gens sensibles

Auteur : Eric FOTTORINO

Parution :  2025 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« J’avais vingt ans et j’avais écrit le plus beau roman du monde. C’est Clara qui le disait. Je croyais tout ce que disait Clara. »
Au début des années 1990 à Paris, Jean Foscolani, dit Fosco, s’apprête à publier son premier roman, Des gens sensibles. Saisie par la force de son texte, l’attachée de presse de la maison d’édition, Clara, remue ciel et terre pour que le talent du jeune auteur soit reconnu. Grâce à elle, Fosco rencontre Saïd, un écrivain algérien adulé dans son pays, qui dénonce les atrocités commises par les fanatiques religieux. La vie de Saïd est en permanence menacée. Pendant quelques mois, avec Clara, ils vont former un trio inséparable uni par un farouche désir de liberté, par l’amour et l’amitié, et surtout par la conviction que la littérature est plus grande que la vie.
À travers ce roman bouleversant, Éric Fottorino offre une plongée incomparable dans l’univers littéraire de la fin du XXᵉ siècle, sur fond de drame algérien et de foi immense dans le pouvoir des mots.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Éric Fottorino est un journaliste et écrivain français né en 1960, cofondateur, directeur de la publication, écrivain, ancien PDG du groupe Le Monde, auteur d'essais et de romans.

 

 

Avis :

Dans une fiction d’inspiration largement autobiographique, Eric Fottorino fait revivre ses fantômes d’une façon toute modianesque, pour un hommage à fleur de peau à la littérature et à la liberté d’expression au travers d’une très passionnée attachée de presse éditoriale et d’un écrivain algérien devenu la cible des fanatiques religieux dénoncés dans ses livres.

Le jeune narrateur Jean Foscolani, dit Fosco presque comme Fotto, est aux anges de voir son premier livre publié par les éditions du Losange. Il est emporté dans le tourbillon festif et mondain de Clara, l’attaché de presse déterminée à en faire la coqueluche de la rentrée littéraire. Cette femme solaire et insomniaque qui semble ne se nourrir que de la fumée de ses cigarettes, de champagne et de littérature, mène sa vie tambour battant, noyant de vieilles blessures dans sa passion pour les livres et leurs auteurs. Une relation amoureuse agitée la lie à Saïd, un écrivain algérien contraint à l’exil sous protection policière, que la violence et la peur font sombrer toujours plus profond dans l’alcool et le désespoir.

Avec la tendresse grave et nostalgique du témoin qui se retourne quelque trente ans plus tard sur ce qui fut son épiphanie d’écrivain, mais aussi une tragédie vécue dans une impuissance déférente et triste puisque Clara et Saïd – dans la vie réelle Chantal Lapicque, attachée de presse chez Stock, et Rachid Mimouni, écrivain censuré en Algérie et traqué par les islamistes – ne devaient pas tenir très longtemps à ce rythme, Fosco raconte sa fascination pour ce duo de fortes et brillantes personnalités qui, inventant contre leurs douleurs un espace littéraire et intellectuel comme échappé des contingences du monde, lui ont ouvert les portes du microcosme littéraire parisien en même temps que d’une carrière pleine de reconnaissance.

Et puis Fosco, comme Fotto, doit lui aussi composer avec ses propres souffrances et sa quête identitaire, sa mère refusant de lui délivrer sur son père plus que la seule information de son origine nord-africaine, comme Saïd. Avec la pudeur et la délicatesse des « gens sensibles », l’on pourrait même dire ici écorchés vifs, l’auteur raconte le pouvoir de l’écriture et la littérature comme espace de liberté, de découverte de soi et d’orpaillage de la vraie vie. Et, puisqu’ « on écrit pour pouvoir se taire », lui sait qu’en devenant écrivain, il a « choisi [s]a naissance. » Il est devenu « l’enfant de [s]es livres », qui ne « racont[e] pas [s]a vie », mais « l’invent[e] en l’écrivant. »

Autofiction fine et pudique, ce roman est le récit touchant d’une naissance à l’écriture et, à travers elle, d’une naissance à la vie, doublé d’un formidable hommage à celle qui, vouant son existence à ses auteurs, en a été l’accoucheuse. La littérature se fait ici espace vital, au sens propre comme au figuré. Salvatrice pour Fosco-Fotto et ses interrogations identitaires, elle était pour Saïd et Rachid Mimouni, comme elle l’est encore aujourd’hui pour tant d’auteurs persécutés, Boualem Sansal ou Kamel Daoud pour l’Algérie, mais aussi Ahmet Altan en Turquie par exemple, l’ultime refuge d’une liberté bafouée. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais besoin de la retrouver, de sentir sa présence. J’ai bu un thé sur une terrasse du Palais-Royal. J’étais seul avec son fantôme qui s’entourait de livres sans les lire, mais les butinait follement. Je songeai que, toute diminuée qu’elle était, ou justement parce qu’elle l’était, Clara éprouvait mieux que personne les vertiges de la littérature, ses sommets sans air, son souffle à tout renverser. Ses parfums violents. Ses états d’urgence. Elle savait qu’une émotion tissée de mots peut vous transformer à jamais. Ce frisson, elle le recherchait dans chaque roman qu’elle passait des nuits entières à parcourir en aveugle, le cœur aux aguets.


En écrivant, espérais-je fiévreusement, je laisserais une trace, même ténue, dans l’esprit de ceux qui me liraient. J’observais Clara dans ces instants exaltés où elle dénichait pour moi des trésors. Concentrée dans sa recherche, elle attrapait les ouvrages à la façon d’un chercheur d’or secouant son tamis au-dessus d’une rivière. Subitement son regard s’éclairait, empli de toute l’excitation qui vient avec la certitude d’avoir, même une seconde, perçu le visage de la vie. Et je me retrouvais comblé, orpailleur joyeux, les mains pleines de littérature.


Jean-Claude se mit alors à murmurer : « Clara, elle me fait penser à un personnage des Pièces noires d’Anouilh, ça te dit quelque chose ? » Comme je faisais non de la tête, il poursuivit en baissant encore le ton : « Dans La Sauvage, il est question d’une violoniste qui joue dans un orchestre de bastringue. Un pianiste virtuose en tombe follement amoureux. Il la convainc même de l’épouser. Elle accepte. Mais un soir avant de le retrouver, alors qu’elle a troqué sa vieille robe noire pour une belle toilette, elle entend un chien aboyer dans le lointain. Elle se regarde dans le miroir. Elle ôte sa jolie tenue, renfile l’ancienne. Elle ne rejoindra pas l’homme qui l’aime. Clara ressemble à cette femme. Il y aura toujours un chien perdu qui aboie dans la nuit et l’empêchera d’être heureuse. »


J’appréhendais qu’elle surgisse et qu’elle me questionne sur ce que j’avais écrit depuis toutes ces années. Aurait-elle été surprise que je gratte comme une plaie mon histoire familiale ? Aurait-elle découvert dans mes romans d’aujourd’hui la trahison du jeune homme que j’étais ? Avais-je été à la hauteur de son attente, et de la mienne ? Avais-je dit ce que j’avais à dire ? Avais-je écrit l’indicible d’une main ferme sur des jambes de roseau ? Avais-je su accueillir les soleils et la pluie froide, les tempêtes, les accalmies, les moments de doute et d’ennui d’où peut jaillir une brèche de lumière ? Avais-je atteint le profond, le sincère, le nu des choses ? L’écriture avait-elle pris possession de moi ? Avais-je réussi à me rencontrer ? Et surtout, avais-je compris qu’écrire était impossible, mais que je n’avais d’autre choix qu’écrire ? Avais-je compris qu’on écrit pour pouvoir se taire ?


J’avais renoncé à parler avec maman, depuis tout ce temps qu’elle gardait son secret, et que ce secret me faisait écrire des mots comme des murs porteurs. Le silence m’avait construit. Berbère du Maroc ou d’Algérie, lié à Jo Attia ou à Mouloud Feraoun, peu m’importait désormais. J’avais choisi ma naissance. Je serais l’enfant de mes livres. Je ne raconterais pas ma vie. Je l’inventerais en l’écrivant.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 18 janvier 2024

[Manook, Ian] Ravage

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ravage

Auteur : Ian MANOOK

Parution :  2023 (Paulsen)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Red Arctic, hiver 1931. Une meute d’une trentaine d’hommes armés, équipés de traîneaux, d’une centaine de chiens et d’un avion de reconnaissance pourchasse un homme. Un seul. Tout seul.  C’est la plus grande traque jamais organisée dans le Grand Nord canadien. Pendant six semaines, à travers blizzards et tempêtes, ces hommes assoiffés de vengeance se lancent sur la piste d’un fugitif qui les fascine. Cette course-poursuite va mettre certains d’eux face à leur propre destin. Car tout prédateur devient un jour la proie de quelqu’un d’autre…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ian Manook a sillonné le monde pour son plaisir, puis en qualité de journaliste avant de se consacrer à l’écriture. Il se fait remarquer en 2013 avec le roman policier Yeruldelgger (Albin Michel). L’ancien routard s’est ensuite consacré à une trilogie de thrillers islandais, pays dont les légendes et croyances l’ont séduit et inspiré pour ce nouveau roman imprégné de culture insulaire et maritime.
À Islande ! a reçu le Prix Compagnie des Pêches de Saint-Malo lors du festival Étonnants Voyageurs (juin 2022).

 

 

Avis :

Spécialisées en littérature de voyage et d’exploration, les éditions Paulsen accueillent pour la seconde fois l’écrivain bourlingueur Ian Manook, qui, après une série de thrillers consacrés aux rudes terres d’Islande, nous embarque dans une traque échevelée à travers le Grand Nord canadien, d’après un fait divers survenu au tout début des années 1930.

Qui était-il et d’où venait-il ? Nul n’a jamais su précisément, mais surnommé le « Trappeur Fou de la Rat river », il est entré dans la légende de la région d’Aklavik, un village des Territoires du Nord-Ouest Canadien, en zone arctique. L’histoire débute en plein hiver 1931, par les moins quarante degrés habituels, lorsque des Loucheux – ainsi nomme-t-on les Indiens locaux – viennent porter plainte contre un nouveau venu, un colosse au farouche tempérament, apparu sans tambour ni trompette et désormais installé avec ses lignes de trappe, sans en demander l’autorisation, à quelque cent trente kilomètres du village. Une équipe de la Gendarmerie royale est diligentée sur place pour une mission de contrôle qui tourne au drame. Des coups de feu sont échangés, un policier est blessé et il faut dynamiter sa cabane pour en extraire le forcené. L’homme ayant réussi à prendre la fuite, commence une traque dantesque, à travers blizzards et tempêtes, qui durera six semaines, engagera des forces a priori disproportionnées – trente hommes armés, soixante-dix chiens de traîneaux, un avion de reconnaissance – et, après avoir laissé se développer le sentiment d’une invincibilité quasi surnaturelle du fugitif, s’achèvera dans le sang d’un hallali sauvage et vengeur.

Raconté du point de vue des poursuivants, eux aussi des individus au physique et au mental hors du commun, le roman oscille entre l’état d’esprit plus pondéré des représentants des forces de l’ordre et la soif de vengeance des trappeurs déchaînés auxquels ils ont fait appel pour les aider à courser le fugitif. Si tous sont impressionnés par les incroyables capacités du fuyard, en telle osmose avec leur infernal environnement que sa résistance et ses ruses semblent les narguer à les en rendre fous, ils savent aussi, depuis que l’un, puis deux des leurs se sont retrouvés au tapis, le premier blessé, l’autre tué, qu’il n’y aura pas de pitié ni de justice autre que celle de ces espaces sauvages et glacés, torturés par le blizzard, asphyxiés par les brouillards, égarés dans le grand blanc. Et tant pis si cet homme qui n’avait jamais que prétendu à une vie solitaire, loin des hommes et de leurs lois, n’a toujours agi qu’en légitime défense. On n’échappe pas ainsi au monde, qui entend contrôler jusqu’au dernier lambeau de territoire sauvage et qui règle parfois ses comptes sans autre forme de procès, avec le pire acharnement.

Entre les dangereuses somptuosités d’une nature blanche et glacée et le tragique aveuglement de la vindicte humaine, ce polar noir mené tambour battant sur la trame de faits réels est aussi un superbe roman d’aventure que l’on n’a aucun mal à imaginer projeté sur un autre écran blanc, cinématographique cette fois. (4/5)

 

 

Citations :

En meute, les hommes ne sont pas des loups. Ils ne respectent pas les consignes et la stratégie de l’alpha. Être en bande leur donne un courage malsain. Ce n’est pas une force organisée, mais un assemblage de violences individuelles. 
 

Le soleil ne se couche pas. Il ne s’est pas montré de la journée. La clarté du jour se noie juste dans la nuit qui se glisse entre les ombres. La nuit ne tombe pas, c’est un mensonge, elle monte de la terre, sournoise, et surprend les hommes qui la cherchent encore dans le ciel.
 

La ville est enterrée sous une épaisse croûte de neige, les maisons arc-boutées contre les assauts d’un vent hystérique. Chaque bourrasque est un assommoir. Dans les rues désertes, des rubans de neige s’agitent au ras du sol comme des serpents haineux, puis se redressent en lanières de fouet et leur cinglent le visage. Le vent frise les toits de lambrequin d’un givre abrasif qui poudroie dans les rares éclairages ouatés par la neige.
 

Ils décollent sans difficulté deux heures plus tard, mais le ciel change aussitôt. Wright n’avait pas piloté dans des conditions aussi épouvantables depuis son mercy flight vers Fort Vermilion. Une tempête de neige haute et dense comme l’Everest. Un tourbillon de flocons que des bourrasques fantasques tordent en brusques tornades de cristaux de glace, jusqu’à trois cents mètres au-dessus du sol. Dans la seconde, plus aucune visibilité, ni du sol ni du ciel. Wright navigue aux instruments, les yeux rivés sur sa boussole et son altimètre. Il pense que le vent du nord, fusant depuis la banquise de la mer de Beaufort et canalisé par la chaîne des monts Mackenzie, est un vent rasant. Qu’il devrait suffire, pour s’en protéger, de monter à mille deux cents mètres dans les nuages, mais il n’a jamais été confronté à ce cas de figure. Là-haut, ce sont des vents d’ouragan. Des vents haineux de poudrin qui poncent la carlingue. Déchaînés, violents, rageurs. L’avion est malmené, le bruit du grésil sur le cockpit assourdissant. C’est une force surnaturelle, démesurée, obstinée, appliquée à les détruire. Plusieurs fois, le vent de face tabasse si fort que les trois hommes sont projetés vers l’avant, comme dans une collision, le corps meurtri par leur ceinture. Wright a beau donner toute la puissance du moteur, le carburateur ouvert au maximum, les vents contraires condamnent le Bellanca à faire du sur-place. Des tourbillons de neige enveloppent l’avion, et la ronde hystérique des flocons leur donne plusieurs fois l’illusion terrifiante qu’ils volent à reculons.
 

Jones ne se laissera jamais prendre vivant.
— Comment pouvez-vous en être si sûr ?
— Parce que c’est un coureur de bois. Empêchez-le de courir et il préférera mourir. Il n’est plus du même monde que nous, Wright, il est passé de l’autre côté. Du côté des lagopèdes, des bœufs musqués, des caribous et des loups. Un animal, ça ne se rend pas. Ça se fait abattre par surprise, ça fuit ou ça fait face jusqu’à la mort.
 
 
Ce brave Bauwen appartient désormais à ce que les Indiens appellent « le temps long ». Celui des morts, des esprits, des éternités promises…
— Le temps long de ceux qui restent, aussi, lance Wright. Du vide, de l’attente, des souvenirs… Je plains sa femme.
Ils gardent le silence pendant le reste du vol. Mais, quand ils survolent Aklavik sous un ciel dégagé pour la première fois, Wright ne peut s’empêcher de penser que ce bourg reculé ne demande qu’à s’abandonner au temps long. Les gens qui vivent ici sont moitié perdus, moitié condamnés. Loin du temps fou des grandes villes. 


— Alors pourquoi avoir accepté cette mission contraire à vos principes ?
— Je vous l’ai dit, Walker, je suis un témoin privilégié de l’époque. À voir les choses de haut, on devient lâche. J’apporte mon aide, mais je continue à vendre mes services de pilote pour conserver mon confort de vie. C’est le confort qui mènera ce monde à sa perte, Walker, en étouffant nos indignations, nos révoltes, nos colères pour un aspirateur ou un autoradio dernier cri. C’est pour ça que vous n’aurez pas Jones vivant.
— Je ne vois pas le rapport.
— Jones n’a plus rien à perdre. Sa mort ne le privera de rien.
— De sa vie, quand même, excusez du peu.
— Quelle vie, Walker ?


Comment peut-on traquer un homme depuis cinq semaines déjà pour le mettre à mort sans rien savoir de lui ? Rien. Pas même son nom. Quelle mécanique absurde s’est enclenchée pour condamner un inconnu ? Pas de nom, pas d’adresse, pas de passé, pas d’histoire. C’est pourtant le principe même de la justice. Chercher à connaître l’homme pour comprendre le geste. D’après ce que Wright a recueilli des uns et des autres, Jones trappait depuis six mois sur la Rat River sans que personne ait eu à se plaindre de lui. Il avait fait exactement ce qu’il avait annoncé lorsque Bauwen l’avait interrogé sur ses intentions : se retirer pour trapper et se faire oublier. Et il avait suffi de la dénonciation d’un Loucheux pour tout faire basculer. Quelques mots. Même pas consignés. Sans preuve. Bien sûr, le système est ainsi fait qu’il s’auto-justifie. C’est précisément pour aller chercher des preuves que Bauwen aura envoyé Billy et Barnhard jusqu’à la cabane. C’est pour son silence obstiné que Walker aura envoyé quatre hommes armés avec un mandat de perquisition. C’est parce que l’attitude du trappeur aura été considérée comme un outrage à la Gendarmerie royale que l’usage de la force sera légitimé. Et même s’il s’est avéré depuis que le fougueux Billy a menti et qu’il a bien fait feu le premier, le tir de Jones sera considéré comme une tentative d’homicide. Volontaire, même. D’ailleurs, Jones finira par tuer Bauwen – preuve s’il en est qu’il était bien, dès le départ, l’assassin qu’on fera de lui. Ainsi va et se perpétue le système… 


— Ce Jones n’est pas fait en mousse de nombril, murmure Wright.
— Il doit être d’une force incroyable, répond le médecin, mais ce n’est pas l’essentiel. Ce qu’il faut vraiment pour endurer tout ça, c’est une volonté d’acier, une force de caractère hors du commun.
— Ou c’est un obstiné, un têtu, corrige Wright, un type déjà mort qui n’a plus rien à perdre. Parfois, j’ai l’impression d’avoir affaire à un animal.
— Il est plus nuancé que l’animal. L’animal connaît deux modes : proie, il prend la fuite, prédateur, il attaque. Quelques animaux sont capables des deux. J’ai entendu dire que les léopards qui se sentent traqués décrivent un large cercle pour rattraper et prendre à revers ceux qui suivent leur piste. Mais pas pour jouer. Pour attaquer. Notre horde est à ses trousses depuis des semaines, pourtant Jones ne fuit pas vraiment et n’attaque jamais. Il adopte une sorte de stratégie défensive.
— Pour quelle raison, d’après vous ? Söderlund réfléchit et Wright le regarde d’un autre œil. Cette façon qu’il a d’être à l’aise dans la tourmente. Un homme qui sait marcher avec des raquettes au fin fond d’une forêt canadienne en hiver. Un homme qui en a vu d’autres. Étonnamment solide pour son âge.
— Peut-être parce qu’on s’acharne à l’empêcher de vivre comme il le veut.


C’est un lendemain de la veille, comme on dit, un matin de gueule de bois. Les hommes émergent des tentes, rasés avec une biscotte et coiffés en pétard, la tête bourrée d’étoupe, pour constater que le monde n’est plus. Un vide compact. Dense et vaporeux à la fois. Il commence si près de l’ouverture des tentes qu’ils n’osent poser une main en dehors, de peur de tomber dans un vide sidéral. Ils s’appellent sans se voir, leurs réponses étouffées par le brouillard. Plus rien n’existe au monde que la tente de chacun.


— Comment Hattaway peut-il savoir qu’il va neiger ?
— Il le sait. Il a des instruments et des livres, il fait des calculs, déclare fièrement Huapikun. Il a dit deux jours de neige et de brouillard.
— Comment peut-il neiger dans le brouillard ? s’étonne Claudel, le nez dans son bol de soupe.
— Mon homme dit que ce brouillard-là est une sorte de neige en suspension. Quand l’humidité aura saturé le nuage, les flocons vont se former et se mettre à tomber. C’est ce qu’il a dit.


— Ce Jones est quand même un mystère. Et dire qu’on ne sait toujours pas qui c’est…
— On ne sait pas qui il a été, mais on sait très bien qui il est. Un homme malin, courageux, endurant, intuitif, dur au mal, résolu. Un type qui vit selon ses convictions, même si elles sont contraires aux nôtres, et qui pense ne faire que se défendre. Un type qui n’a peur ni de nous, ni du blizzard, ni du grand froid, ni de la montagne, ni même de la mort, mais qui fuit les hommes…
— Attention, inspecteur, à vous entendre, on pourrait bien croire que vous l’admirez, ce Jones, se moque Hattaway.
— Oui, on pourrait le croire. C’est vrai qu’à défaut d’admirer l’homme, ce qu’il endure force l’admiration.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

samedi 23 janvier 2021

[Cuisset, Philippe] Miranda

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Miranda

Auteur : Philippe CUISSET

Parution : 2020 (Kyklos)

Pages : 200

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bien que Miranda soit essentiellement une héroïne de papier ou l’ombre indécise de quelques souvenirs vagues, je l’ai croisée au cours de l’automne 2017 à Reims sur un camp de réfugiés et de demandeurs d’asile.  

Miranda n’est qu’une des innombrables figures de l’abandon qui s’échouent sur les plages, s’épuisent au pied de murs fraîchement érigés, disparaissent sur le fil ininterrompu de l’exil avant de mourir dans les mascarades savantes des études statistiques. M’est-elle apparue dès le début sous la forme d’un squelette ? Je l’ignore, mais il fallait bien que quelqu’un songe un jour à lui rendre un peu de sa chair.

 

Un mot sur l'auteur :

Philippe Cuisset vit à Reims où il enseigne le français. Il a publié son premier roman Zacharie Blondel, voleur de poules en 2018.

 

 

Avis :

Compromise malgré elle dans la guerre des cartels au Mexique, la prostituée Miranda n’a d’autre choix que de fuir pour tenter de sauver sa peau. Lancée sur les routes de son pays avec la peur aux trousses, parviendra-t-elle à passer inaperçue et à gagner l’état mexicain de Basse-Californie où l’attend, peut-être, une autre vie ?

Le récit nous plonge dans la vie misérable et sans espoir d’une de ces filles tombées dans les griffes d’un réseau de prostitution au Mexique. Son destin aurait pu peu à peu s’acheminer vers l’usure et la déchéance classiquement réservées à ses semblables, si un coup de théâtre n’était venu soudain anéantir jusqu’à cette pauvre et désolante perspective. Contrainte à une fuite précipitée, sans ressource ni appui si ce n’est la fidèle amie qui l’accompagne, Miranda devient du jour au lendemain l’une de ces innombrables ombres qui traversent furtivement le Mexique, poussées par une urgence vitale dans une odyssée de tous les dangers.

Au travers du destin de Miranda et de la narration toute en tension de sa trajectoire éperdue, se dessinent les silhouettes de tous les migrants, chassés de chez eux par un sort devenu intenable, et lancés à la dérive de courants aléatoires entrecoupés d’obstacles souvent infranchissables. C’est d’ailleurs une rencontre de l’auteur dans un camp de réfugiés en France, avec une femme tatouée de la Santa Muerte - cette déesse de la mort qui remonte à l’histoire ancienne du Mexique -, qui lui a inspiré ce roman. Imaginé avec la plus grande crédibilité, raconté avec une sensibilité pleine de tendresse et de pudeur, le personnage de Miranda prend des allures d’allégorie, fragile et touchante, universelle dans le malheur de son destin brisé par la folie et l’indifférence humaines : une âme à la dérive parmi tant d’autres, une vie de désespoir sans fin pourtant pétrie de dignité, face auxquelles l’auteur exprime sa triste et respectueuse impuissance.

Après Zacharie Blondel voleur de poules paru en 2018, j’ai retrouvé avec plaisir l’élégance et la tonalité douce-amère de la plume de Philippe Cuisset, assorties d’une tension dramatique lucide et désespérée. Ce livre coup de coeur est à découvrir sans hésiter. (5/5)

 

Citations :

Derrière ce masque puéril d’une froideur frénétique, le carnaval exhibe en réalité la puissance militaire des forces locales. Les troupes de chaque section avancent et animent le coeur maladif d’une ville sous perfusion. Camée depuis ses artères principales jusqu’aux moindres veinules de ses ruelles, la ville frontière gavée de poudre et d’alcool frelaté avance et crépite, rue après rue, comme une coulée de lave sur une forêt sèche. Elle prend des allures de boxeur groggy dont les yeux hallucinée fixent un horizon de haine. Somnambule et incandescente sur cette terre qui craquelle, la procession criarde se nourrissant de poussière ricoche sur les murs et se laisse dériver comme des algues mortes.

En réalité rien n’aura changé. Les mêmes filles seront vendues dès l’âge de quinze ans, le même tonnage de cocaïne partira vers les USA et le Vieux Monde, on aura simplement fait triompher le plus puissant des cartels. Les lois d’une économie mondialisée s’appliquent ainsi dans cet univers. Tout tend vers le monopole absolu et l’hégémonie totale. Ce nouveau totalitarisme dépourvu de bannière officielle, recouvert d’une myriade de symboles tatoués à même la peau ou gravé dans l’or des chevalières étranglant les doigts boudinés des mains meurtrières, ce nouvel ordre pèse à ce jour quarante milliards de dollars à l’année. Il est la toute puissance économique d’un pays agonisant d’overdoses et de folie. Les églises ne désemplissent plus, les asiles débordent, les hospices refusent du onde et les prisons sont pleines. Le pays tout entier vomit son surplus d’humanité pourrissante dans les rues des nouvelles cités maudites. L’air même que l’on respire a des relents de bile.

Les sermons manichéens des prêtres catholiques ou les propositions moralisatrices des tribuns politiques auront beau résonner dans les consciences, le peuple a bien compris l’obsolescence de ces propos bien intentionnés. Le gain de cette partie faussée n’est plus relatif de quelque affrontement entre le vice et la vertu. Depuis trop longtemps, le diable a contaminé les deux camps et le véritable enjeu ne réside plus que dans le développement d’une monoculture indiscutablement imbattable en termes de rentabilité.

L’humanité n’existe plus que sous des formes résiduelles, c’est la résurrection d’un autre monde que Miranda ne connaissait plus depuis l’enfance, une sorte de tissu usé jusqu’à la trame entièrement tendu vers la survivance à tout prix ; et cette civilisation dispersée et déployée dans des étendues insensées de plaines arides et de chaînes rocheuses a développé le sens du camouflage. Les derniers paysans hantent les coins d’ombre, les replis, les cavités. C’est une peuple d’insectes infatigables, de lézards obstinés qui se fossilise silencieusement, un peuple dont Miranda se devine orpheline. Ce pays traversé ne constitue rien pour elle qu’une terre d’exil dont l’«étrange hostilité se manifeste par l’absence : villages déserts, maisons vides, routes à l’abandon, terres en friches…
 
La foudre ne tonne que pour ceux qui lui survivent.

La machine bien huilée tourne comme une horloge. Aucun raté, pas la moindre hésitation, chaque mexicain avance les yeux fermés sur des chemins balisés. Aucune faiblesse inutile, pas d’état d’âme superflu puisque la substance même de la mort suinte par tous les pores, traverse tous les tissus, se répand au-delà de toutes les frontières. Celle belle mécanique tragique pourra de poursuivre pendant des siècles et des siècles. Et qu’il en soit ainsi est tout naturel puisque l’indifférence ne cesse de nous anesthésier.

L’indifférence face au malheur ne tient que parce que nous nous agrippons à cette pensée : la mort se contente de nous frôler de son aile et la vie, indolore et tenace, s’échappe au compte-goutte sans que nous nous en rendions réellement compte.
 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  
 


 


 

mardi 19 janvier 2021

[Collette, Sandrine] Ces orages-là

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Ces orages-là

Auteur : Sandrine COLLETTE

Parution : 2021 (JC Lattès)

Pages : 300

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Clémence a trente ans lorsque, mue par l’énergie du désespoir, elle parvient à s’extraire d’une relation toxique. Trois ans pendant lesquels elle a couru après l’amour vrai, trois ans pendant lesquels elle n’a cessé de s’éteindre.
Aujourd’hui, elle vit recluse, sans amis, sans famille, sans travail, dans une petite maison fissurée dont le jardin s’apparente à une jungle.
Comment faire pour ne pas tomber et résister minute après minute à la tentation de faire marche arrière  ?

Sandrine Collette nous offre un roman viscéral sur l’obsession, servi par l’écriture brute et tendue qui la distingue.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sandrine Collette vit dans le Morvan. Elle est notamment l’auteure de Des nœuds d’acierIl reste la poussière, et Les larmes noires sur la terre. Son dernier roman, Et toujours les Forêts a été couronné, entre autre, par le Prix  du Livre France Bleu PAGE des libraires 2020, le Grand Prix RTL Lire et le Prix de La Closerie des Lilas.

 

 

Avis :

Après trois ans de relation conjugale toxique, Clémence a enfin trouvé la force de s’enfuir. Mais, seule face à son désarroi et à son total manque de confiance en elle, saura-t-elle échapper durablement et définitivement à l’emprise qui continue à saper sa volonté, à lui faire douter de ses capacités, et à la plonger dans une dépression noire et suicidaire ? Ne serait-il pas plus simple de revenir auprès de cet homme, qui pourtant la terrorise et la réduit à néant ?

Le récit est une plongée dans la tête d’une femme sous emprise, démolie à petit feu par la perversité narcissique de son conjoint, et désormais enfermée dans un processus d’auto-destruction qui continue à la broyer psychiquement malgré la prise de distance physique. Piégé à ses côtés dans un huis-clos oppressant où le danger est autant intérieur qu’extérieur, le lecteur se met à appréhender, aussi bien l'effondrement de cette femme au bout du rouleau, que la réapparition de son prédateur. Tandis que l’écriture sèche et dépouillée tend sans répit le fil narratif à la limite du point de rupture, l’on se retrouve en apnée dans un labyrinthe psychologique tout à fait cauchemardesque, dont l’issue réservera quelque surprise.

J’ai retrouvé avec plaisir le style et la manière de Sandrine Collette, si experte à nous embarquer dans la noirceur explosive de désespoirs extrêmes, et dans le rythme effréné de traques infernales. Point n’est besoin d’aller chercher très loin pour trouver l’enfer : il brûle dans l’intimité de la violence conjugale, et dans la solitude de victimes convaincues de leur insignifiance méprisable et coupable. Ce livre incarne leur terreur et leur tourment dans un récit vertigineux aux allures de cyclone psychologique. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Et est-ce véritablement de la chance d’ouvrir les yeux et de deviner l’aube d’un autre jour, au fond ? Est-ce de la chance que tout recommence chaque fois ? Quand on a une vie de merde, se réveiller le matin n’est pas forcément une bonne nouvelle. Il n’y a pas de retour au meilleur – juste le pire qui s’accumule.

La femelle du coucou pond ses œufs dans le nid des autres oiseaux. C’est la meilleure façon qu’elle ait trouvée de faire des paquets de bébés coucous chaque année, qu’elle ne pourrait pas élever elle-même en aussi grand nombre – mais aussi parce que le coucou est une espèce qui migre sans cesse et ne reste pas suffisamment longtemps au même endroit pour préparer un nid, couver ses œufs et nourrir ses petits une fois éclos. La femelle éjecte un œuf du nid de l’oiseau hôte et pond le sien – un seul – à la place. Lorsque le poussin coucou naît, aveugle et sans plumes, la première chose qu’il fait est de jeter hors du nid les œufs non éclos ou les bébés oiseaux autres que lui. Ainsi, il reste seul nourri. Ce qui est fascinant, c’est la taille du coucou : très vite, il devient plus gros que les parents adoptifs qui l’alimentent. Il ressemble à un ogre qui pourrait les engloutir d’un coup de bec. Or, il ne le fait pas. De leur côté, jamais les parents trompés n’arrêtent de le nourrir, semblant ignorer que ce poussin-là est un imposteur, alors même que son apparence n’a rien à voir avec la leur. Bref, le coucou est une belle saloperie. De là vient aussi le coucou que l’on adressait, il y a longtemps, aux mariés trompés ou aux couples adultères – et qui s’est transformé en cocu.

Lorsqu’il pond dans le nid d’espèces méfiantes, le coucou a la capacité stupéfiante de changer la forme ou la couleur de ses œufs pour que les rouges-queues ou les rouges-gorges, ses hôtes préférés, n’y voient que du feu.

En haut des arbres, cela roucoule, cela piaille, cela roule dans les gorges, cela strie l’air d’une force impossible pour des corps si dérisoires. Si un homme chantait avec proportionnellement la même puissance de voix qu’un merle, on ne pourrait pas se tenir à moins de vingt mètres de lui, au risque d’avoir les tympans crevés.

(…) elle a compris qu’elle devait choisir. C’était être la meilleure toute seule, ou être moyenne avec les autres. Quand on est enfant, on n’a pas toutes les données en main, on ne sait pas encore que tout est composition, ruse, compromis. On n’a pas la force. Clémence a décidé de ne plus être seule. Ses notes se sont effondrées, elle s’est appliquée à faire des erreurs, à mimer des trous de mémoire, à ne pas connaître les réponses, il y a eu quelques amies. Jamais beaucoup. Parce que là aussi, on ne le dit pas aux enfants : c’est la nature. Il y a des gens qui n’ont qu’à ouvrir les bras pour que les autres se précipitent. Et puis il y a ceux pour qui ouvrir les bras est déjà un immense effort, et personne ne s’y trompe – personne ne vient, personne n’accourt.
 
Telles ces maisons humides qu’un propriétaire décide un jour de drainer et dont les façades, soudain, se lézardent de longues fissures : quand on a appris à vivre dans un univers bancal, il est parfois dangereux que l’équilibre revienne.

Elle ne sait pas si c’est elle qui provoque cela, la transparence. Elle ne sait pas si elle est contagieuse. Mais c’est là, sur elle, en elle. Pas la transparence des grands glaciers ou des mers superbes : celle des invisibles. De ceux qui voudraient qu’on les voie, en vain. C’est dérangeant d’y penser, à cette transparence qui a toujours accompagné Clémence. Cela se sent à plein de choses insignifiantes. Cela s’accumule comme les chagrins, l’impression que les autres passent à travers son corps, à travers son regard, et que rien ne les arrête – rien ne justifie qu’ils s’y arrêtent.

Mais quoi, quand on ouvre les mains et qu’il n’y a rien dedans, quand on fouille au fond de son crâne et qu’on ne trouve que le chagrin, le vide et la colère ? C’est idiot de dire qu’une fois au creux de la vague, on ne peut que remonter, tellement idiot parce qu’il faut de l’élan pour cela, il faut du courant, et souvent, quand on est au creux de la vague, on se noie. À vrai dire, une fois en bas, il y a beaucoup plus de risques de couler pour de bon que de chances de remonter à la surface.

Quinze ans : pour les autres, c’est plus que le temps nécessaire pour guérir de cette chose inguérissable. Au début, tout le monde comprend, tout le monde s’immobilise, priant seulement que cela n’arrive qu’ailleurs. Mais si une vie s’est arrêtée, les autres continuent. L’existence les reprend. Il y a juste une place vide. Le temps du deuil – quelle affreuse, quelle impossible expression. Le temps de cela n’est pas concevable, il est infini, il ne se répare pas ni ne cesse. Colin n’est jamais revenu. Il n’y a pas eu de miracle. Alors Gabriel a fait semblant, pour que les autres se rassurent, pour ne pas sombrer tout à fait.
Semblant de guérir. Seulement ce n’est pas vrai, il n’est pas apaisé. Il ne veut pas l’être. Il se contente de mentir, pour qu’on lui foute la paix. Le jour, il mime, il feint, il joue. Il brille, il ouvre les bras, il éclate, tout le monde l’aime. Personne ne se doute que la blessure à l’intérieur, plus que cicatriser, est devenue un abîme. Le soir, l’alcool colmate la plaie à grand-peine pour tenir un soleil de plus, des petites révolutions d’aube en aube, au moment où les ténèbres cèdent. Gabriel est une marionnette, un chiffon. Le destin l’agite chaque jour, l’obligeant à vivre, pantin superbe qui parle et rit et rayonne, sidérant les autres – un spectre de lumière, une illusion d’or et de sang.

 

 

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lundi 25 mars 2019

[Collette, Sandrine] Six fourmis blanches






 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Six fourmis blanches

Auteur : Sandrine COLLETTE

Editeur : Denoël

Parution : 2015

Pages : 288




 

 

Présentation de l'éditeur :   

Le mal rôde depuis toujours dans ces montagnes maudites. Parviendront-ils à lui échapper?
Dressé sur un sommet aride et glacé, un homme à la haute stature s’apprête pour la cérémonie du sacrifice. Très loin au-dessous de lui, le village entier retient son souffle en le contemplant.
À des kilomètres de là, partie pour trois jours de trek intense, Lou contemple les silhouettes qui marchent devant elle, ployées par l’effort. Leur cordée a l’air si fragile dans ce paysage vertigineux. On dirait six fourmis blanches…
Lou l’ignore encore, mais dès demain ils ne seront plus que cinq. Égarés dans une effroyable tempête, terrifiés par la mort de leur compagnon, c’est pour leur propre survie qu’ils vont devoir lutter.

 

 

Avis :

Les montagnes d’Albanie effraient toujours les habitants de ses vallées reculées : les superstitions ont la vie dure et continuent à faire vivre Mathias, le sacrificateur de chèvres auquel chaque famille à recours pour conjurer l’Esprit du Mal. Ce sont ces mêmes montagnes qu’a décidé de rejoindre un groupe de six Français, que leur guide attend pour un trek de quelques jours sur les pentes enneigées. Ils n’ont encore aucune idée de l‘enfer qui les attend.

Le récit alterne entre l’histoire de Mathias et les aventures des randonneurs jusqu’à ce qu’elles se rejoignent, dans un crescendo dramatique aux multiples rebondissements. Dans ce décor grandiose mais hostile, les faiblesses humaines s’exacerbent dès qu’il est question de la vie et de la mort. Et c’est bien un combat à mort qui s’engage, dans une blancheur glaciale et oppressante : alors que l’expédition comprend bientôt que les conditions météorologiques ne sont pas le seul obstacle à leur survie, Mathias, lui, doit faire face à la vindicte impitoyable de la vengeance à l’Albanaise.


Le suspense happe le lecteur dans un tourbillon de neige, de sang et de peur, au fur et à mesure que les phrases courtes et percutantes instillent un rythme où l’angoisse ne connaît aucune trêve, jusqu’à l’ultime et surprenant dénouement.


Ce thriller impeccablement mené m’a subjuguée de la première à la dernière ligne. Toutefois, en raison de quelques invraisemblances, il m’a semblé moins réussi que l’excellent Animal, qui, avec un certain nombre d’ingrédients similaires, avait été pour moi un immense coup de coeur. (4/5)


Le coin des curieux :

Les sacrifices animaux perdurent bel et bien dans certains coins des Balkans : ainsi, en Mai, à Babaj i Bokesle au Kosovo, des milliers d’Albanais célèbrent une fête ancestrale destinée à saluer la fin de l’hiver et l’arrivée de la belle saison. Afin d’infléchir favorablement le destin, pour éloigner le Mal, obtenir une guérison ou la fertilité, on y sacrifie des moutons par dizaines, pendant que les familles viennent s’incliner sur la tombe d’un derviche local mort il y a deux siècles et demi.


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