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lundi 29 juin 2026

Critique : "Jacky" de Anthony Passeron | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jacky" d'Anthony Passeron


 

J'ai aimé

 

Titre : Jacky

Auteur : Anthony PASSERON

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782246843573  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

«  Mon père a disparu en l’espace de trois consoles de jeux.  »
Au tournant des années 1980 et 1990, Anthony et son frère jumeau grandissent entourés d’une famille paternelle soudée, dans une vallée enclavée de l’arrière-pays niçois. Entre des grands-parents aimants, une cousine atteinte d’une maladie mystérieuse et un jeune oncle plein d’entrain, ils tuent l’ennui grâce aux jeux vidéo – une passion nouvelle, transmise par leur père  : Jacky.
De Space Invaders à Zelda, de Nintendo à Sega, la conscience du monde dans lequel le narrateur et son frère évoluent s’aiguise avec les capacités techniques de ces étranges machines. Elles vont peu à peu s’imposer comme un refuge face aux injonctions qui pèsent sur eux,  à l’ennui d’un quotidien sans horizon et aux drames qui frapperont bientôt leurs proches. Jusqu’au départ brutal de leur père. 
Anthony Passeron plonge le lecteur dans une époque révolue : l’insouciance de la fin du XXème siècle, avec son horizon de prospérité et d’innovations technologiques. Mêlant son histoire personnelle à celle des grands inventeurs de jeux vidéo, il lance un cri d’amour au père, malgré la blessure inguérissable de l’abandon.
Ce roman d’apprentissage en trois consoles, de la tendresse de l’enfance aux désillusions de l’adolescence, a le charme et la puissance d’une chronique sociale douce-amère : « J’aurais voulu qu’on se demande enfin quelle malédiction, quelle pluie de mépris, de bêtise et de brutalité tombait depuis des décennies, des siècles peut-être, dans cette vallée que certains n’avaient d’autre choix que de fuir. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Après avoir passé son enfance dans l’arrière-pays azuréen, il suit un cursus de géographie et devient professeur de lettres, d’histoire et de géographie en lycée professionnel. Son premier livre, Les Enfants endormis (Prix Wepler, finaliste du Prix du Livre Inter), paru en 2022 aux éditions Globe, a connu un immense succès et a été traduit dans une quinzaine de langues. Jacky est son deuxième roman.

 

 

Avis :

Après Les Enfants endormis, récit mêlant trajectoire familiale et enquête historique sur l’épidémie de sida dans les années 1980, Anthony Passeron revient avec un deuxième roman plus intimiste, centré cette fois sur la figure paternelle.

Délaissant la fresque documentaire, il s’ancre dans la mémoire d’un fils devenu adulte, qui s’obstine à cerner la présence insaisissable d’un père avant son éloignement volontaire, forme d’abandon sans fracas ni retour. Tout en revisitant les attitudes, les non-dits et les esquives, il tente de comprendre ce qui a conduit à la fracture, dans une quête où chaque détail se fait indice, et chaque souvenir, travail d’élucidation. 

La narration s'organise autour de trois consoles de jeux mythiques, qui balisent l’enfance de l’auteur comme autant de chapitres sensibles. Offertes par le père, elles ouvrent à ses deux fils un univers ludique devenu refuge et incarnent les gestes maladroits d’un homme pour transmettre quelque chose, sans toujours trouver les mots ni la juste attitude. Le jeu s'érige alors en langage affectif, une forme de contact indirect suppléant à la parole. À travers ces objets, l’écrivain capte les mutations d’une époque, mais surtout les traces d’un lien fragile, tissé dans le silence et les tentatives de partage. 

Parfois relâchée, l’écriture semble avancer à tâtons, comme si elle cherchait elle aussi à approcher une vérité fuyante. Avec ses phrases courtes, ses ruptures de rythme et ses ellipses qui en disent long, ce style dépouillé confère au texte une sincérité vibrante, mais aussi quelques fragilités : certaines séquences perdent en précision ce qu’elles gagnent en intensité, tandis que le dispositif formel centré sur les trois consoles fige parfois la narration dans une mécanique répétitive, au risque d’émousser l’émotion. La mémoire y est travaillée comme une matière instable, faite de bribes, de creux et de retours, que le récit tente d'assembler sans jamais prétendre à l’exactitude.

Plutôt que de théoriser, le roman aborde en filigrane des réalités sensibles – déclassement social, masculinités blessées et héritages invisibles – qu’il laisse se révéler à travers postures et silences. Evitant l’analyse frontale, il donne à voir ce qui se joue dans les replis de l’intime : une filiation marquée par le non-dit, et des enfances traversées par le manque où les transmissions échouent sans bruit. Opaque, maladroit, parfois touchant, le père n’est ni idéalisé ni condamné, mais présenté dans une complexité et une ambivalence d'une grande vérité.

Jacky explore avec justesse les blessures de la filiation, là où absence et défaut d’attention creusent un vide. Malgré une construction un peu artificielle qui tend à assécher l’émotion, le roman conserve une forme de pudeur vibrante et un art subtil de la suggestion. (3,5/5)

 

 

Citations :

Peut-être que c’était comme ça. Peut-être qu’on ne choisissait pas qui on était, après tout. Faute de devenir quelqu’un d’autre, on devait prendre la place qui nous était attribuée.

Personne n’a jamais revu Jacky. Il a disparu avec mes consoles de jeux, avec mon enfance, avec la boucherie de ses parents et avec le village que j’ai connu. Il s’est évaporé dans le temps et l’espace, à travers le rideau de brume des gorges qui enferment la vallée avant de s’éclipser dans les possibles de la plaine qui gagne la côte. Il a abandonné son métier, sa famille et son histoire. Faute d’être parvenu à venger son nom, il l’a enfin trahi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 19 juin 2026

Critique : "Les coeurs sont faits pour être brisés" de Tatiana de Rosnay | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les coeurs sont faits pour être brisés" de Tatiana de Rosnay


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les coeurs sont faits pour être brisés

Auteur : Tatiana de ROSNAY

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782226504555  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Prix Lübeck 2026.
Un matin, l’annonce de la mort prématurée de Marlo von Graf fait le tour du monde. La célèbre romancière lègue son dernier manuscrit à Audrey, une ancienne rivale, aujourd’hui libraire. Ce texte, qui retrace l’histoire d’un triangle amoureux, confronte soudain Audrey à son premier amour. C’était il y a trente ans…
De Londres aux rives du lac d’Annecy en passant par le Paris d’Oscar Wilde, autour de ces deux femmes aussi opposées que la lune et le soleil, Tatiana de Rosnay tisse un suspense amoureux envoûtant sur la jalousie, la rédemption et la frontière trouble entre réalité et fiction.
Faut-il toujours croire ce que racontent les écrivains ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tatiana de Rosnay est l’auteure d’une vingtaine de livres dont Elle s’appelait Sarah, Manderley forever, Poussière blonde, traduits en trente langues et à l’origine de nombreuses adaptations cinématographiques.

 

Avis :

Avec pour titre un emprunt à Oscar Wilde, ce roman s’inscrit d’emblée dans une filiation que Tatiana de Rosnay revendique ouvertement. Véritable clé de lecture, cette référence éclaire un récit où, à mesure que vulnérabilité affective et failles intérieures s’entrelacent, la frontière entre réalité et fiction dans l’acte même de créer se brouille toujours davantage. Avec un art consommé de l’intrigue, l’auteur explore comment les blessures personnelles nourrissent l’imaginaire romanesque et alimentent une narration qui, entre sincérité émotionnelle et construction littéraire, joue subtilement de l’ambiguïté.

Cette trame où la vie privée se mêle à l’écriture met en scène deux femmes à l'opposé l'une de l'autre : Audrey, libraire discrète établie à Londres, hantée par un premier amour jamais vraiment refermé ; et Marlo von Graf, romancière à succès dont la noyade soudaine dans le lac d'Annecy agit comme un détonateur narratif. Le legs inattendu du dernier manuscrit de Marlo – un texte ravivant un triangle amoureux vieux de trente ans – oblige Audrey à affronter un passé qu’elle croyait enfoui et qui la ramène, entre fiction et réalité historique, dans le Paris d’Oscar Wilde. À travers ce jeu de pistes affectives et littéraires se tisse un lacis de lieux, d’époques et de voix qui donne au récit la profondeur vertigineuse d’un miroir infini,  multipliant les reflets en enfilade dans une véritable mise en abyme narrative.

La romance pourrait sembler convenue si son architecture savamment intriquée, en plus de maintenir un certain suspense, ne dessinait en filigrane une réflexion plus large sur le pouvoir des histoires et la manière dont elles imprègnent ceux qui les écrivent autant que ceux qui les lisent. Tatiana de Rosnay interroge ainsi la part de projection et de réinvention inhérente à tout geste créatif, montrant comment la fiction devient à la fois refuge, révélateur et instrument de reprise de soi. La tension amoureuse sert de levier pour explorer les fragilités des personnages et la façon dont leurs récits intimes se superposent, se contredisent ou s’éclairent mutuellement, dans une atmosphère de clair‑obscur qui n’est pas sans rappeler l’univers de Daphne du Maurier. Jouant sur les échos entre passé et présent, vérité vécue et vérité écrite, l’ouvrage interroge subtilement la fiabilité des voix narratives et la tentation, toujours renouvelée, de remodeler sa propre histoire.

Porté par une intrigue solide et élégante, le roman orchestré autour d’un suspense maîtrisé fait émerger une réflexion plus profonde sur l’écriture, la mémoire et les secrets qui infléchissent les existences. Habilement construit sur un jeu de résonances démultiplié par les hommages littéraires, notamment à Oscar Wilde et à Daphne du Maurier, le récit gagne en densité et en nuances, tissant un dialogue subtil entre héritages littéraires et trajectoires intimes. Il en résulte une oeuvre émouvante sans pathos, où la sensibilité s’exprime avec justesse et où l’art du récit s’allie à la profondeur introspective. (4/5)

 

 

Citations : 

Oscar Wilde. Le professeur nous avait demandé d’écrire sur lui, et il avait été clair lors de ses premiers cours. Il ne nous demandait pas de rédiger un mémoire scolaire et assommant, il insistait là-dessus : c’étaient nos univers, nos imaginaires qui l’intéressaient, pas ce qui s’était réellement passé, pas les faits. Il fallait avant tout nous souvenir que la magie de l’écriture, c’était de se servir de la vérité pour tisser du faux, qui serait le portrait craché du vrai.

La vie n’est qu’un mauvais quart d’heure composé de moments exquis. (Oscar Wilde)

 

mercredi 3 juin 2026

Critique : "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'étendard sanglant est levé

Auteur : Benjamin DIERSTEIN

Parution : 2025 (Flammarion)

Pages : 914

Accès au livre : ISBN 9782080470768  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Janvier 1980. Alors que la France s’enfonce dans la crise économique, les services de police sont déterminés à mettre un visage sur ceux qui importent le terrorisme révolutionnaire dans le pays.
Infiltré auprès d’Action directe, le brigadier Jean-Louis Gourvennec approche un marchand d’armes formé par les services libyens qui affole Beauvau et répond au surnom de Geronimo. Jacquie Lienard, son officier traitant aux RG, tout comme Marco Paolini, un jeune flic tourmenté de la BRI, sont prêts à tout pour localiser et identifier le trafiquant. Les deux inspecteurs concurrents vont rapidement faire face à Robert Vauthier, un mercenaire reconverti en proxénète qui enflamme les nuits de la jet-set parisienne et s’apprête à prendre le chemin du Tchad pour traquer Geronimo. La campagne présidentielle et le retour de Carlos sur le devant de la scène vont plonger ces quatre personnages dans un déchaînement de coups bas, de corruption et de violence dont personne ne sortira indemne.
Le deuxième tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Charles Pasqua, Tany Zampa, François de Grossouvre, Carlos ou Gaston Defferre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Benjamin Dierstein est né à Lannion, dans les Côtes-d’Armor. Enfant des cités HLM bretonnes et des comptoirs de bistrots, biberonné à Ellroy, Peckinpah et Cimino, il dirige le label de musiques électroniques bretonnes Tripalium Corp. Il s’est fait connaître par une première trilogie très remarquée sur la France des années 2011 à 2013 : La Sirène qui fume, La Défaite des idoles et La Cour des mirages. Les deux premiers tomes sont parus chez Nouveau Monde Éditions et le troisième chez EquinoX ; tous trois ont été repris chez Points. En 2025, Bleus, blancs, rouges a inauguré sa nouvelle saga sur la France des années 1978 à 1984.

 

Avis :

Le deuxième volet de la trilogie de Benjamin Dierstein nous propulse dans la France de 1980, secouée par des tensions politiques et par la montée de la violence d’extrême gauche. Sur la toile précise des rivalités policières, des fractures idéologiques et des derniers soubresauts de l’ère Giscard, se dessine un paysage sombre où l’État chancelle, miné par une brutalité qui se propage et s’organise. Agents infiltrés, militants radicaux, intermédiaires opaques : toute une faune agit dans l’ombre, insufflant au récit une tension électrique.

Dans le prolongement direct de Bleus, blancs, rouges, on retrouve Jackie Lienard et Marco Paolini, toujours pris dans les rêts de leurs querelles de services et de leurs fidélités mouvantes, tandis que l’enquête ouverte précédemment s’enfonce dans des ramifications plus troubles encore. Aux luttes intestines entre RG et BRI s’ajoutent les trajectoires de nouveaux protagonistes – militants exaltés, intermédiaires clandestins et agents doubles aux motivations fuyantes – qui complexifient un jeu de forces déjà instable. Si L’Étendard sanglant est levé s’inscrit clairement dans cette continuité, Benjamin Dierstein réactive avec soin les enjeux essentiels pour que le lecteur puisse s’y frayer un chemin sans avoir nécessairement parcouru le volet précédent. Mais ceux qui auront suivi la genèse des tensions entre Lienard et Paolini, les rivalités institutionnelles et les premières zones d’ombre de l’affaire mesureront mieux la portée des fractures qui s’élargissent ici. Au fil des opérations clandestines, des filatures et des manipulations croisées, le récit dévoile les coulisses d’un affrontement souterrain où chacun avance masqué, et où les certitudes initiales se brisent pour laisser place à un ensemble plus vaste, plus opaque, et terriblement humain.

Ce nouvel opus confirme la maîtrise narrative de Benjamin Dierstein, qui conjugue exigence documentaire et tension romanesque avec une acuité impressionnante. Son écriture, sèche et nerveuse, restitue la brutalité d’une époque en reconstituant minutieusement ses réseaux, ses logiques institutionnelles et leurs zones de friction. Mais derrière la mécanique policière et politique, apparaît la dimension plus intime d’hommes et de femmes pris dans des engrenages qui les dépassent, contraints d’avancer dans un monde où la loyauté se délite à mesure que les lignes de force se déplacent. Cette manière de faire dialoguer le chaos ambiant et les failles individuelles installe une tension continue, qui rend tangible, à chaque scène, la façon dont les dynamiques collectives rejaillissent sur les trajectoires singulières, parfois jusqu'à les broyer.

Encore une fois d’une ampleur considérable – près d’un millier de pages – mais toujours parfaitement digeste et réellement captivant, ce tome intermédiaire élargit le champ de la saga, approfondit les lignes de fracture et dévoile l’architecture souterraine d’un moment historique en recomposition. Réussissant à embrasser simultanément la complexité des enjeux politiques, la densité des intrigues clandestines et la fragilité des trajectoires humaines qui s’y trouvent prises, ce roman noir particulièrement riche, dont certains passages exigent un cœur bien accroché, confirme la force d’un projet littéraire porté par une cohérence et un souffle à la hauteur de son ambition. Coup de coeur. (5/5) 

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

mardi 31 mars 2026

Critique : "En attendant le déluge" de Dolores Redondo | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "En attendant le déluge" de Dolores Redondo



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En attendant le déluge
            (Esperando al diluvio)

Auteur : Dolores REDONDO

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution :  en espagnol en 2022,
                   en français en
2024 et 2026 
                   (Gallimard)

Pages : 560

Accès au livre : ISBN 9782073018694  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

À l’origine de ce roman époustouflant, des faits réels : entre 1968 et 1969, celui que la presse écossaise a surnommé Bible John tua trois jeunes femmes rencontrées dans une discothèque de Glasgow et disparut.
En 1983, Noah Scott Sherrington, policier obsédé par Bible John depuis près de quinze ans, s’apprête à l’arrêter sous une pluie torrentielle quand il est foudroyé par une crise cardiaque. À peine remis, écoutant son intuition et résistant aux injonctions des médecins et de sa hiérarchie, il suit la piste du meurtrier jusqu’à Bilbao, port où s’active secrètement l’ETA. Alors que les fêtes patronales de l’Aste Nagusia battent leur plein, des jeunes femmes sont assassinées à la sortie de discothèques...
Noah, enquêteur tenace et doté d’un cœur fragile, au sens propre comme au figuré, a-t-il enfin retrouvé sa cible ? Les terribles inondations qui vont bientôt ravager la ville feront-elles obstacle à son projet ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1979 à Donostia-San Sebastian, Dolores Redondo se revendique comme une écrivaine de la tempête. Révélée par la trilogie du Baztan, traduite en trente-huit langues et adaptée pour Netlix, elle a connu un succès planétaire avec La face nord du coeur, vendu à plus de 300 000 exemplaires en Espagne et qui a remporté le Grand Prix des lectrices de elle en 2021.

 

 

Avis :

Deux drames réels durablement traumatisants nourrissent ce roman noir. Entre 1968 et 1969, un tueur en série jamais identifié, surnommé Bible John, terrorise l’Écosse et laisse derrière lui une affaire criminelle non résolue. En 1983, des jours d’intempéries ininterrompues provoquent au Pays basque une inondation sans précédent, dévastant Bilbao et marquant à jamais ses habitants. C’est dans cette année charnière que Dolores Redondo situe son récit, au moment où un enquêteur écossais poursuit jusqu’en Espagne l’ombre du meurtrier. Fidèle à son ancrage basque, elle inscrit son histoire dans un territoire qu’elle connaît intimement et fait résonner la violence du passé britannique avec la tension d’un désastre annoncé. S’éloignant de l’univers du Baztán, cette trilogie où elle mêlait enquête policière et mythologie navarraise, elle choisit un matériau plus strictement historique pour déployer une atmosphère menaçante d’une grande cohérence.

Ni la santé ni la carrière du policier écossais Noah Scott Sherrington n’ont résisté à l’obsession qui le lie à Bible John. Lucide sur ses limites mais incapable de renoncer à une traque qui le définit autant qu’elle l’épuise, ce personnage hanté arrive dans une Bilbao encore paisible, déjà battue par la pluie. S’installe alors une inquiétude croissante, ce qui ressemble à de nouveaux crimes en série se superposant à l’approche d’une catastrophe naturelle pour refléter les failles intimes d’un être au bord de la rupture. Autour de lui gravitent des figures basques finement dessinées, dont les solidarités, les doutes et les blessures composent un tableau local vivant et profondément humain, même si l’on pourra s’étonner du traitement de Rafa, dix-huit ans mais doté d’une candeur presque enfantine, une caractérisation assez maladroite. L’intrigue se construit ainsi sur la double confrontation d’un homme avec son passé et d’une ville avec un danger qui gonfle inexorablement.

Toute la narration repose sur une tension qui s’installe lentement, à l’image de la crue qui gagne chaque jour un peu plus de terrain et use les nerfs des habitants. Bilbao semble s’imbiber à la fois des eaux du ciel et des peurs individuelles, comme emportée par une seule marée irrépressible. Dans ce décor saturé d’humidité et d’anxiété, la fragilité cardiaque du fort bien dénommé Noah renforce encore le sentiment de vulnérabilité, la mise en danger que représente pour lui le moindre geste insufflant à l’enquête une urgence redoublée. Alternant investigation, introspection et descriptions d’une ville qui se délite sous la pluie, le roman dépasse la simple résolution d’un mystère pour explorer le combat d’un homme au bord de l’effondrement physique et psychique. Il s’éloigne ainsi du thriller classique pour tendre vers un ample roman noir, où climat, mémoire et corps occupent une place essentielle.

Cette dimension physique renforce l’attention portée à la vulnérabilité et à la persistance traumatique. Tandis que l’ombre de l’insaisissable Bible John fait planer le spectre d’un mal incontrôlable, l’inondation imminente rappelle la fragilité humaine face aux forces naturelles. Entre ces deux menaces, Noah avance comme un funambule, conscient que son cœur peut le trahir à tout moment. Fidèle à une symbolique de l’eau déjà centrale dans La face nord du coeur, Dolores Redondo fait de la pluie, des crues et des débordements un langage métaphorique qui fond peurs individuelles et détresses collectives. Le roman interroge ainsi la manière dont individus et communautés tentent de survivre à ce qui les hante, corps et esprits marqués par la mémoire des catastrophes. Cette profondeur thématique, alliée à une maîtrise du rythme et à une sensibilité aiguë pour les paysages basques, distingue le livre de manière originale dans le roman noir contemporain.

Dans la continuité de La face nord du coeur, Dolores Redondo signe un roman noir d’une belle intensité, conjuguant ampleur narrative et précision émotionnelle. Sa capacité à faire surgir une ambiance à la fois oppressante et profondément humaine, portée par une écriture sensible aux failles intimes comme aux secousses de l’Histoire, confirme la force d’une romancière capable de donner une véritable profondeur romanesque à un fait divers. Nourri par trente-neuf ans de maturation et une documentation irréprochable, ce polar ample et habité, solidement ancré dans le réel et doté d’une authentique puissance atmosphérique et psychologique, procure un vrai plaisir de lecture. (4/5)

 

 

Citations :

Dans les situations extrêmes, périlleuses, risquées, on suit son instinct et on adapte son comportement en fonction. Il est frappant de constater que les pressentiments surgissent spontanément, sans raisonnement préalable, ce qui nous permet de les percevoir comme une force magique, alors qu’en définitive ils sont l’interprétation d’une information que nous recevons de manière inconsciente.

L’égoïsme, c’est de ne pas laisser à autrui la possibilité de se prononcer.

 

 

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mercredi 17 décembre 2025

[Paulin, Frédéric] Que s'obscurcissent le soleil et la lumière

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Que s'obscurcissent le soleil 
            et la lumière

Auteur : Frédéric PAULIN

Parution : 2025 (Agullo)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782382461372  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Si la guerre ne finit jamais, qui donc verra la fin des combats ? Qui donc verra la fin des larmes des veuves, de la détresse des orphelins, de la souffrance des pères ? Qui donc, si ce n’est ceux qui sont morts à la guerre ? »
Fin d’année 1986, Paris est à feu et à sang. Il faut alors trouver rapidement un coupable pour calmer l’opinion publique. La piste Abdallah, bien que hautement improbable, est choisie, car la raison d’État prévaut souvent sur la vérité, comme le commissaire Caillaux ne le sait que trop bien. À l’international, Michel Nada a fort à faire car les enjeux sont colossaux : la crise des otages qui dure depuis plusieurs années maintenant vient se mêler de manière toujours plus cynique à la course à la présidence de 1988 entre Mitterrand et Chirac. Au Liban, la guerre reprend de plus belle après une brève accalmie, opposant cette fois les chrétiens entre eux, en plus de la lutte fratricide entre chiites, et le pays se retrouve bientôt avec deux gouvernements. Cette macabre comédie cessera-t-elle un jour ? Dans le dernier volet de sa trilogie libanaise, Frédéric Paulin nous emmène jusqu’aux derniers jours d’un conflit long de quinze ans et qui, comme il avait débuté, s’achève dans le chaos, avec, comme toujours, le peuple libanais pour seul véritable perdant.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Frédéric Paulin écrit des romans noirs depuis presque dix ans. Il utilise la récente Histoire comme une matière première dont le travail peut faire surgir des vérités parfois cachées ou falsifiées par le discours officiel.
Ses héros sont bien souvent plus corrompus ou faillibles que les mauvais garçons qu’ils sont censés neutraliser, mais ils ne sont que les témoins d’un monde où les frontières ne seront jamais plus parfaitement lisibles. Il a notamment écrit Le monde est notre patrie (Goater, 2016), La peste soit des mangeurs de viande (La Manufacture de livre, 2017) et Les Cancrelats à coups de machette (Goater, 2018).

 

 

Avis :   

Après Nul ennemi comme un frère et Rares ceux qui échappèrent à la guerre, Frédéric Paulin clôt sa trilogie géopolitique avec un dernier volet consacré aux ultimes années du conflit libanais, entre 1986 et 1990. Le récit reprend là où il s'était brutalement interrompu. Paris reste secouée par les attentats, les services secrets s’agitent et les ramifications de la guerre civile débordent largement de Beyrouth. On retrouve les mêmes personnages fictifs, mêlés aux figures historiques, pour cette suite troublante de réalisme, qui, miroir de la complexité d’un conflit dense et opaque, se déploie dans un entrelacs de lieux et de temporalités. 

Dans ce troisième tome, Frédéric Paulin resserre encore l’étau autour de ses protagonistes, pris dans les jeux d’ombres et les brutalités du renseignement et de la diplomatie. À mesure que le conflit s’intensifie, leurs trajectoires se referment inexorablement, jusqu’à leur effacement. Marqués par la fatigue et le doute, ils dessinent une humanité en lutte, ni héroïque ni cynique, mais désespérément impuissante dans sa lucidité. Leur disparition, brutale ou silencieuse, scelle la trilogie dans une impasse tragique, reflet fidèle d'une guerre sans issue.

L’écriture, tendue et précise, saisit les tensions invisibles, rend palpable l’attente, la peur et l'usure, là où l’éthique s’efface devant les calculs politiques. Elle accompagne les scènes de marchandage autour des otages, réduits à des leviers électoraux dans la rivalité entre Chirac et Mitterrand, révélant un monde où les vies humaines sont reléguées au rang de variables dans une stratégie de conquête du pouvoir. 

Frédéric Paulin explore les marges de l’histoire contemporaine avec une acuité sans fard, attentive aux failles humaines autant qu’aux rouages politiques. Certaines scènes, saisies dans leur âpreté, claquent comme des déflagrations : une exécution dans un couloir, un regard échangé avant la mort, une ville qui s’effondre sous les bombes. Ce sont des fulgurances de réel, des fragments de vérité assemblés avec une exactitude quasi documentaire.

Pourtant – est-ce une certaine lassitude, avec près de 1300 pages cumulées sur toute la trilogie ? – on en vient parfois à souhaiter une respiration, tant la précision irréprochable finit par pétrifier l’émotion et la mécanique narrative, si maîtrisée, par lisser les aspérités. L’intérêt ne faiblit pas, mais l’intensité s’émousse, comme si le récit, à force de lucidité, se tenait à distance de ce qu’il fait ressentir.

Que s’obscurcissent le soleil et la lumière referme une trilogie ambitieuse, tendue, d’une cohérence remarquable. Frédéric Paulin y poursuit son entreprise de dévoilement, entre fiction et histoire, sans jamais céder à la facilité du spectaculaire ni à l’illusion du dénouement. Si ce dernier volume laisse parfois l’émotion en retrait, il confirme la puissance d’un regard : celui d’un écrivain qui interroge les zones grises du pouvoir et les mécanismes souterrains qui façonnent les conflits contemporains. Une lecture exigeante, dérangeante par sa lucidité, impitoyable dans sa vision du politique – et nécessaire. (4/5)

 

 

Citations :

Est-ce que la légalité est une frontière ? La juge Gagliago elle-même n’en est plus certaine. Est-ce que la légalité est une frontière lorsque les politiques mentent, se renient, font d’un petit juge le coupable de leurs magouilles ? Est-ce que la légalité a un sens lorsqu’il s’agit d’assassiner un assassin ?

Sur le terrain, les combats continuent. Édouard Nada a aussi accepté l’inacceptable : dans son pays, les combats ne sont plus le moyen d’atteindre des objectifs stratégiques ou politiques, non, ce ne sont que l’expression pathologique de chefs de guerre, et des miliciens qui leur obéissent. Ces gens se battent entre eux uniquement pour affirmer leur présence. Les anciens alliés se retrouvent désormais ennemis et l’on se massacre au sein d’une même confession : chiites contre chiites, Palestiniens contre Palestiniens, et chrétiens contre chrétiens. La Syrie et l’Iran exacerbent ces conflits, certes. Mais les Libanais sont assez fous pour se battre entre eux, sans l’aide de l’extérieur.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 8 octobre 2025

[Kureishi, Hanif] Black Album

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Black Album

Auteur : Hanif KUREISHI

Traduction : Géraldine KOFF-D'AMICO

Parution : en anglais en 1995,
                  en français (Christian Bourgois) 
                  en 2025

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Shahid Hasan, un jeune homme d’origine pakistanaise, quitte sa province anglaise pour aller étudier à Londres. Passionné de rock et de littérature, il tombe amoureux de sa professeure qui l’initie à la scène underground, au militantisme et à la sexualité. En parallèle, il se lie d’amitié avec ses voisins de la cité universitaire, des musulmans intégristes qui cherchent à l’entrainer vers le fondamentalisme. Mais cette double vie apparaît vite aussi risquée qu’irréconciliable : entre Madonna et Allah, Shahid doit choisir.
Roman d’apprentissage, thriller comique et histoire d’amour, Black album est une formidable plongée dans le Londres cosmopolite de 1989, l’année de la chute du mur de Berlin et de la fatwah lancée contre Salman Rushdie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Hanif Kureishi est né et a grandi dans le Kent. Il a étudié la philosophie au King’s College de Londres où il commença à écrire des pièces de théâtre. Auteur de scénarios, dont My Beautiful Laundrette (nominé aux Oscars en 1984 dans la catégorie « meilleur scénario »), il est également réalisateur (London kills me), auteur de nouvelles, d’essais et de romans. En 1990, Le Bouddha de banlieue reçut le Prix Whitbread du meilleur roman. En 2001, l’adaptation cinématographique d’Intimité par Patrice Chéreau a obtenu l’Ours d’or du meilleur film à Berlin. Il a été membre du jury du festival de Cannes en 2009. Il a écrit le scenario d’Un week-end à Paris, le prochain film de Roger Mitchell, sorti au cinéma en France en mars 2014. Il vit à Londres.

 

 

Avis :

Il y a dans Black Album l’éclat trouble d’un miroir ancien : une époque, des visages, des désirs s’y reflètent, toujours voilés d’un léger frisson. Hanif Kureishi, dont l’écriture oscille entre provocation et tendresse, compose un roman qui se dévoile lentement, par cercles concentriques. Publié en 1995 au Royaume-Uni, ce texte s’inscrit dans une œuvre traversée par les questions d’identité, de liberté et de désir, autant de thèmes que l’auteur incarne dans les gestes esquissés, les regards échangés et les silences habités de ses personnages. 

Shahid, jeune étudiant d’origine pakistanaise, récemment installé à Londres pour suivre des cours de littérature, suit une trajectoire hésitante, tiraillée entre le besoin d’appartenance et le désir d’émancipation. Autour de lui, la ville bruisse, tentaculaire et mouvante, ville-monde aux contours labyrinthiques où les identités se croisent, se frôlent et parfois s’entrechoquent. Derrière cette effervescence affleure une autre réalité, faite de regards en biais, d’humiliations feutrées et d’exclusions ordinaires, où le racisme s’insinue dans les gestes les plus anodins et façonne en creux les parcours comme les aspirations. Fils d’un père pakistanais et d’une mère anglaise, Hanif Kureishi connaît intimement ces zones de frottement, ces banlieues où l’on apprend à se taire ou à crier selon les jours. Le roman suit une tension continue entre l’appel du groupe et le souffle de l’individu, entre fidélité et vertige de l’autonomie. 

La figure de Deedee, professeur libre et amante exigeante, incarne la promesse ambiguë d’une liberté à la fois séduisante et contraignante. Leur relation, nourrie de lectures partagées, de proximité physique et de joutes verbales, se transforme peu à peu en scène de pouvoir. On y sent l’expérience de l’auteur, familier des milieux intellectuels, observateur lucide des dynamiques affectives. Rien ne s’ordonne ni ne se simplifie jamais, cette complexité assumée et cette manière de laisser les tensions ouvertes, sans arbitrage ni apaisement, contribuant à l’extrême justesse du récit.

À l’opposé, les membres du groupe islamiste que Shahid fréquente apparaissent figés, porteurs d’un discours plus que d’une histoire. Leur parole, érigée en certitude, s'impose comme une ligne de force, séduisante par sa clarté brutale, sa promesse d’ordre et sa capacité à dissiper le vertige du doute. Face aux tâtonnements de Shahid, elle offre un abri – rigide, mais rassurant – dans une société fragmentée et désenchantée. 

L’auteur orchestre cette polarité avec une précision presque chorégraphique, cristallisant les frictions autour de la liberté d’expression, de l’identité et du pouvoir des mots. Sans jamais nommer Salman Rushdie, il convoque Les Enfants de minuit comme spectre littéraire, œuvre devenue champ de bataille idéologique. Ce roman, dont l’évocation suffit à faire basculer les équilibres, incarne le point de rupture où la fiction devient menace, l’imaginaire subversion, l’auteur cible. En exposant cette tension dans toute sa violence symbolique, Hanif Kureishi montre comment une société, prise dans ses contradictions, peut glisser vers l’intolérance, comment les discours simplificateurs – religieux, politiques, identitaires – tirent leur force du désarroi ambiant.

À travers les ambivalences de Shahid, ce sont ainsi les déchirures d’un corps social qui se révèlent, le malaise collectif d’une époque où les appartenances se durcissent, faute de savoir encore comment vivre ensemble. Le roman interroge les mécanismes insidieux qui mènent à l’autodafé, à la censure, à la peur de penser librement. Il montre comment, dans le silence des institutions, les calculs électoraux et les renoncements publics, se creusent les failles où s’engouffrent les radicalismes. Face à la complexité du réel, nombreux sont ceux qui préfèrent l’ordre à la nuance, la certitude au doute, le slogan à la pensée, et, peu à peu, chacun finit par douter, se taire et détourner le regard.
 
Exigeant, dense et nuancé, ce roman lucide et inquiet éclaire les zones d’ombre où se joue, en silence, le destin des libertés fragiles, rappelant, non sans ironie, qu’il suffit parfois d’un livre pour faire tomber les masques et changer le cours des vies. (4/5)

 

 

Citation :

Qui sont ces gens qui brûlent des livres et lisent des aubergines ? J’avais entendu dire que les livres étaient en voie de disparition. Je n’avais jamais imaginé qu’ils seraient remplacés par les légumes. Je suppose que les bibliothèques seront remplacées par des marchands de primeurs. 


 

samedi 7 juin 2025

[Rozycki, Tomasz] Les voleurs d'ampoules

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les voleurs d'ampoules
            (Złodzieje żarówek)

Auteur : Tomasz Rozycki

Traduction : Isabelle MACOR

Parution : en polonais en 2023
                   en français en 2025
                   (Noir sur Blanc)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Habitant au dixième et dernier étage d'une barre d'immeuble, chef-d'œuvre d'architecture brutaliste à l'époque du communisme tardif, Tadeusz s'est vu confier par son père une tâche difficile : aller porter un précieux, un miraculeux paquet de café en grains à M. Stefan, le seul voisin à posséder encore un de ces vieux moulins à manivelle.
L'expédition n'est pas facile, il faut s'aventurer tout au bout du couloir, qui fait plus de cent mètres et qui est toujours sombre, parce que les locataires ne cessent d'y voler les ampoules.
À la faveur de cette odyssée, Tomasz Różycki nous raconte le quartier de son enfance, avec ses monstres, ses demi-dieux, ses ragots, ses petites affaires et ses exploits de légende. Ithaque ? C'est un appartement de 35 m2 que Tadeusz habite avec ses frères et sœurs et leurs parents.
De même que la mémoire de l'auteur, ce long chemin obscur a tout du labyrinthe. Dans une prose tantôt lyrique, tantôt clinique, avec autant d'humour que de goût pour la rêverie, ce panorama d'une enfance au crépuscule de l'époque communiste est un enchantement.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tomasz Różycki (né en 1970) est un poète polonais de grand renom, lauréat notamment du Prix de la Fondation Kościelski. Après des études de philologie romane à l’université Jagellonne de Cracovie, il enseigne la littérature et la langue françaises à l’université d’Opole. Il a traduit en polonais des œuvres de Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud et Victor Segalen. Les Voleurs d’ampoules, son premier roman, lui a valu en 2023 le prestigieux Prix Grand Continent.

 

Avis :

Le Prix de la revue Le Grand Continent l’ayant choisi en 2023 pour promouvoir sa diffusion en cinq langues européennes, il nous est donné de découvrir en français l’un des derniers ouvrages du poète, essayiste et traducteur polonais Tomasz Rozycki, couronné il y a une vingtaine d’années du prestigieux Prix littéraire de la fondation Kościelski – le  « Nobel polonais des écrivains de moins de quarante ans ».

D’inspiration autobiographique, ce roman raconte, au travers de la fantaisie imaginative d’un jeune garçon, la vie dans un immeuble en Pologne à la fin de l’époque communiste. Ce jour-là, l’anniversaire du père coïncide avec une sorte de miracle. Après s’être relayée dès l’aube dans la queue devant l’hypermarché Megasam, la famille a réussi à se procurer ce dont elle avait depuis longtemps oublié le goût : un paquet de café en grains. Chargé de le porter chez M. Stefan, un voisin encore en possession d’un moulin à manivelle, le narrateur Tadeusz doit traverser la centaine de mètres de coursive puante, parcourue de courants d’air et peuplée de diverses bestioles réelles ou imaginaires qui, de buanderies en débarras ayant depuis longtemps perdu leurs ampoules électriques, parcourt sous les toits toute la longueur de leur barre d’immeuble.

Débute une aventure dont chaque pas en début de chapitres se retrouve le prétexte de digressions que le regard innocent mais affûté du garçon permet à l’auteur de charger d’un humour grinçant. Peu à peu se dessine, sur la grisaille d’un quotidien marqué par la pénurie, le mensonge des autorités et la peur de l’arrestation arbitraire, un formidable réseau de solidarité et de débrouillardise. Privés de tout ou presque, ces gens ont malgré tout conservé ce que rien ni personne n’aura pu leur prendre : leur dignité et leur humanité. C’est ainsi que, de longue et aventureuse traversée d’un couloir, le roman se fait métaphore de l’histoire d’un pays, voire même de toutes les populations d’Europe de l’Est.

Malgré ça et là quelques longueurs et imperfections de traduction, une lecture pleine d’humour et de poésie pour une ode à l’enfance, en même temps qu’une évocation sans aigreur ni nostalgie de la Pologne communiste. (3,5/5)

 

Citations :

(…) elle s’occupait de toutes sortes de papiers de la plus haute importance, dans un grand bâtiment, au département de la mise en application des procédures, où, pour entrer, il fallait d’abord déposer une demande écrite puis essayer d’obtenir la série adéquate de tampons. Et puisque ces tampons reposaient dans son tiroir, elle n’avait pas à craindre un afflux de demandeurs. On ne savait pas exactement ce qu’elle faisait, assise à son bureau avec sa petite pile de papiers, à côté de ses collègues du même genre, occupées aux mêmes tâches – sans doute ne savait-elle pas elle-même précisément en quoi consistait son travail dans l’institution.


De cette époque, je me souviens parfaitement comment un jour d’hiver quelqu’un est mort dans le magasin après plusieurs heures d’attente, debout dans la queue pour l’un des étalages. On avait recouvert le mort de journaux et on l’avait placé sur le parapet dans l’attente des secours, qui étaient arrivés plus d’une heure après et, ayant constaté le décès, avaient disparu. Ensuite, une patrouille de police était venue pour vérifier l’identité du cadavre, puis elle avait surveillé les gens de loin, depuis la voiture garée de l’autre côté de la rue, comme l’a affirmé Stefan – peut-être soixante-dix, bon, tout au plus cent mètres plus loin. Le magasin était chichement éclairé, mais on voyait de loin le cadavre qui gisait depuis longtemps sur le parapet, tout près des vitrines. Et pendant ce temps, à côté, une immense file d’attente de plusieurs centaines de personnes s’avançait sans émotion à un rythme de tortue vers le comptoir où, à l’instant, on venait d’apporter un chargement de beurre et de charcuterie. Tous, se balançant d’un pied sur l’autre, soupiraient quand ils se retrouvaient près du cadavre, ou bien ils l’ignoraient, poursuivant leurs querelles, en s’envoyant : « Monsieur, vous n’étiez pas à cette place », ou bien : « Madame, vous allez où en poussant comme ça ?! » Les employés de la morgue ou d’une entreprise de pompes funèbres étaient arrivés très tard et avaient enfin emporté le défunt, libérant la place sur le parapet où pouvaient désormais s’appuyer les plus âgées des propriétaires de jambes enflées et de varices, fatiguées par une attente de plusieurs heures. Le magasin continuait de fonctionner, la file était là, les gens avaient besoin de beurre et de saucisson. Malgré la distribution des tickets, la marchandise était incroyablement difficile à se procurer, il fallait parfois faire la queue jour et nuit pour obtenir la ration mensuelle prévue pour chaque citoyen. 1 000 grammes de farine, 500 grammes de sucre, 250 grammes de bonbons, 1 000 grammes de céréales, six paquets de cigarettes, 375 grammes de graisse, 100 grammes de lessive, 100 grammes de produits chocolatés, 300 grammes de bœuf/veau avec os, une bouteille d’alcool, du coton et éventuellement du papier toilette en échange de vieux papiers. Le système d’attribution des tickets de rationnement a eu pour conséquence le marché des tickets. Le change ressemblait à ceci : contre trois tickets de cigarettes, on pouvait obtenir une bouteille de vodka, et contre des tickets de sucreries et de tabac, deux bouteilles même. La ration de chaussettes pouvait être échangée contre un ticket de rationnement de bœuf avec os, éventuellement contre deux paquets de café ou deux savons. Parfait, sauf que le café ne faisait son apparition que rarement dans les magasins. Les plus chers étaient les coupons d’essence et les alliances de mariage (les rations de farine et de riz étaient les moins bien cotées). On faisait la queue – principalement pour la viande, qui ne se présentait pas souvent – et ce, dès la nuit noire. Le premier se plaçait dans la file à quatre heures du matin, ensuite arrivait la grand-mère pour la relève, car celui-ci allait au travail, puis les enfants rentraient de l’école et remplaçaient la grand-mère, et au moment culminant apparaissait la mère, venue pour faire les courses au comptoir même. La file de plusieurs heures ondulait le long du bâtiment du Megasam, parfois elle allait plus loin, traversait la pelouse pour atteindre l’arrêt d’autobus proche. Les passagers qui arrivaient en autobus, l’ayant aperçue de loin par les vitres, descendaient fréquemment, alertés, pour s’enquérir de l’arrivage – la vue d’une longue file éveillait l’espoir de quelque chose de particulièrement rare et raffiné, comme par exemple le coton hygiénique ou le papier toilette. 


Car en général le lecteur ne voit rien hormis lui-même, ou bien éventuellement le monde représenté et les héros du monde représenté, c’est-à-dire les soi-disant protagonistes. Bah, plus le lecteur se voit lui-même, plus il fait l’éloge du livre : Brillant ! cela parle de la vraie vie ! ou bien : Parfaite construction, ça vous emporte.


 

vendredi 16 mai 2025

[Paulin, Frédéric] Rares ceux qui échappèrent à la guerre

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Rares ceux qui échappèrent
            à la guerre

Auteur : Frédéric PAULIN

Parution : 2025 (Agullo)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Ce n’est pas un mercredi agréable de fin d’été. C’est seulement un jour comme les autres, un jour comme ceux qui ont précédé : Paris, feu et sang. »
Beyrouth, 23 octobre 1983. Un attentat visant le poste Drakkar fait près de soixante victimes françaises parmi lesquelles pourrait se trouver le fils du diplomate Philippe Kellermann. La France, directement visée, est désormais en guerre et le commandant Dixneuf se retrouve en première ligne.
Entre Beyrouth et Téhéran, après plusieurs nouvelles tentatives déjouées, Abdul Rasool al-Amine et les chefs du Hezbollah décident de changer de tactique, inaugurant une crise des otages qui occupera le paysage médiatique français pendant tout le reste des années 1980.
Mais alors que le pays n’en finit pas d’être endeuillé et que le monde politique se déchire quant à la conduite à tenir, les attentats signés Action directe se multiplient à Paris et en province.
Deuxième partie de l’ambitieuse trilogie de Frédéric Paulin consacrée à la guerre du Liban, Rares ceux qui échappèrent à la guerre se concentre sur une période de 1983 à 1986, charnière du conflit. La France prend conscience, de la plus dure des manières, des dangers qui la menacent tandis que le Liban s’enfonce chaque jour un peu plus dans la guerre…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Frédéric Paulin écrit des romans noirs depuis presque dix ans. Il utilise la récente Histoire comme une matière première dont le travail peut faire surgir des vérités parfois cachées ou falsifiées par le discours officiel. Ses héros sont bien souvent plus corrompus ou faillibles que les mauvais garçons qu’ils sont censés neutraliser, mais ils ne sont que les témoins d’un monde où les frontières ne seront jamais plus parfaitement lisibles. Il a notamment écrit Le monde est notre patrie (Goater, 2016), La peste soit des mangeurs de viande (La Manufacture de livre, 2017) et Les Cancrelats à coups de machette (Goater, 2018).

 

 

Avis :

Après le premier tome Nul ennemi comme un frère, Frédéric Paulin poursuit sa trilogie sur les quinze années de la guerre du Liban, de 1975 à 1990. Le récit reprend là où il s’était arrêté, en plein attentat du Drakkar le 23 octobre 1983, un immeuble de Beyrouth où stationnaient des militaires français. Le souffle de l’explosion passe ainsi directement de la dernière page du volume précédent à la première de celui-ci, dans une continuité narrative qu’il vaut mieux aborder depuis le début. En attendant le dernier tome annoncé pour l’été 2025, ce sont les années 1983 à 1986, jusqu’à cette fois l’attentat de la rue de Rennes à Paris, que l’auteur nous raconte avec toujours autant de souffle romanesque que de rigueur historique.

Mêlés aux protagonistes réels de l’époque, l’on retrouve donc les mêmes personnages fictifs qui, des désillusions du commandant Dixneuf de la DGSE au redoublement de violence du Libanais chiite Abdul Rasool al-Amine, en passant par les manoeuvres politiques du bientôt député RPR Michel Nada et de l’ex-diplomate Philippe Kellerman devenu proche conseiller du président Mitterrand, mais aussi par le désarroi du commissaire Caillaux et de sa femme juge anti-terroriste, permettent de croiser les points de vue sur ces années qui ont vu la guerre du Liban s’exporter sur le sol français.

Sans chapitre ni coupure, avec pour seules balises temporelles les faits historiques, le récit avance comme un fleuve en furie charriant les événements toujours plus violents qui, au Liban, en France, en Iran, ont pris une tournure d’une inextricable complexité. Pendant que la guerre transforme le Liban en champ de ruines, que les bombes d’Action Directe et des différents groupes islamistes installent un climat de terreur en France et que les otages tremblent pour leur vie entre les mains du Hezbollah, l’on découvre dans un étonnement consterné les dessous d’une diplomatie française minée par les rivalités et par les compromissions, les tractations concurrentes menées par les différents partis politiques à l’approche des élections présidentielles achevant d’ajouter à la confusion.

Les scènes courtes s’enchaînent sans discontinuer, sautant d’un lieu à l’autre dans une tension d’autant plus captivante que d’une crédibilité sans faille, l’auteur fondant son irréprochable rigueur d’écriture sur une documentation aussi impressionnante par sa minutie que par le naturel de sa restitution. Sans commentaire ni parti pris, le livre démonte les mécanismes et les enjeux politiques de la violence pour un tableau édifiant, souvent effarant, et toujours passionnant. Une vraie performance que cette lecture limpide et agréable du fatras au Proche-Orient. Vivement le dernier tome de la trilogie ! Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Les deux hommes lui ont confié que les otages au Liban étaient une opportunité pour la droite. Nada s’est forcé de garder pour lui son embarras lorsque Marchiani a dit que si les otages restaient otages jusqu’aux élections législatives, c’était même une chance pour Chirac.


Marcel Carton et Marcel Fontaine, enlevés depuis le 22 mars.
Jean-Paul Kauffmann et Michel Seurat, enlevés depuis le 22 mai.
Les otages, c’est Dumas qui s’en charge – avec Védrine, Bianco et Cousseran. C’est Dumas parce que Mitterrand en a décidé ainsi. Officiellement, on ne négocie pas avec les terroristes. Officieusement, on aimerait bien que les terroristes négocient plus facilement.


(…) finalement, les otages ne sont que des produits comme les autres, des produits qui ne se négocient plus sur un marché économique ou financier, mais sur un marché politique qui, à bien y réfléchir, englobe même l’économique et le financier.


— Vous n’auriez pas dû démissionner de la DGSE, commandant. Votre pays a besoin de gens comme vous.
— Mon pays se fout des gens comme moi. Vous n’avez qu’à voir les magouilles qui empêchent les otages d’être libérés.
— Les magouilles ?
— Ça fait trois mois que vous me retenez ici alors je suis un peu largué, je vous l’accorde. Mais je sais comment les choses se passent : mon gouvernement veut faire libérer les otages parce que bientôt ce sont les élections en France. Et plein d’autres gens veulent que les otages restent des otages parce que ça arrange leurs affaires.


La rue autour d’elle est agitée par la vie mais par une vie étrange. Dix ans de guerre, et la normalité accepte le pas pressé des femmes qui vont chercher de la nourriture ou des médicaments avant de rentrer précipitamment chez elles. La normalité accepte ces bâtiments aux vitres brisées, aux murs percés d’impacts. La normalité accepte le regard méfiant des miliciens en armes qui patrouillent ou gardent l’entrée d’un immeuble qui, peut-être, abrite en son sous-sol des otages, des morts-vivants. Depuis dix ans, c’est la normalité à Beyrouth.
Ces dix dernières années qui lui ont été volées. Comme à tous les Libanais.

 

 

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