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vendredi 16 janvier 2026

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 4 - Les belles promesses

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Les belles promesses

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2025 (Calmann Lévy)

Pages : 512

Accès au livre : ISBN 9782702191477  
                           en librairie

 

 

 

   

 

Présentation de l'éditeur :     

Tout commence par un incendie, un bébé… et un sanglier.
Paris est transformé par des travaux titanesques, le cœur d’un homme est écartelé, le monde rural menacé, des femmes sortent de l’oubli, et les membres de la famille Pelletier, toujours plus proches de nous, marchent inexorablement vers leur destin. Au terme d’un effroyable dilemme moral, ce sera l’effondrement ou l’apothéose. Par bonheur, le chat Joseph veille encore.

Les romans de Pierre Lemaitre ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. Après l’immense succès du Grand Monde, du Silence et la Colère, et d’Un avenir radieux, il clôt avec Les Belles Promesses sa plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman.

 

 

Avis :

Avec ce quatrième volet de la saga des Pelletier, Pierre Lemaitre achève sa vaste radiographie des Trente Glorieuses en nous plongeant au début des années 1970, alors que s’élève le chantier du périphérique parisien, emblème d’une modernité triomphante encore inconsciente des désillusions qu’elle porte déjà en elle. En prélude au cycle suivant, qui mettra au premier plan la génération des enfants, les Pelletier voient leurs trajectoires converger vers leur terme, chacun confronté à une version de lui-même plus nue, plus exacerbée, et aux répercussions parfois implacables de ses choix, dans un monde où les certitudes économiques et sociales commencent à se fissurer.

Si chacun des volets de la saga peut, en théorie, se lire de manière autonome, découvrir les Pelletier à ce stade reviendrait à se priver d’une grande part de la saveur du cycle. Ce dernier volume repose en effet sur l’évolution patiente des personnages, sur leurs contradictions accumulées et sur les décisions – parfois douteuses, souvent irréversibles – qu’ils ont prises au fil des décennies. La lumière se porte cette fois sans ambiguïté sur Jean, entrepreneur complexé qui dissimule un secret inavouable sous ses airs d’homme effacé, et sur son épouse Geneviève, plus tyrannique que jamais, sa férocité domestique atteignant son point d’incandescence. À travers eux, l'auteur poursuit son exploration des rapports de domination, des illusions de réussite et des violences symboliques qui traversent la cellule familiale comme la société.

La narration déroule la logique interne de ces deux êtres avec une jubilation presque cruelle, sous le regard d’une famille tour à tour témoin, juge ou victime. Autour d’eux, les attitudes varient : révolte contenue ou effacement douloureux chez leurs enfants, inquiétude persistante ou résignation tranquille chez les frères et sœurs, sans oublier l’énergie volontiers burlesque du chat Joseph, dont les apparitions offrent un contrepoint comique aux tensions dramatiques. Chacun, à sa manière, absorbe et renvoie les tensions du couple central, tel un miroir qui déforme autant qu’il révèle, jusqu’à laisser affleurer l’ampleur du drame en gestation. Pierre Lemaitre joue ici pleinement de son art du feuilleton : scènes rapides, ruptures de ton, humour noir, rebondissements savamment dosés, autant d’éléments qui amplifient la montée de la tension et accentuent la mécanique des conséquences. 

Ce quatrième volet s’impose comme l’aboutissement magistral de la saga. Entre sens du rythme, ironie mordante, art du retournement et plaisir évident à orchestrer les destins de ses personnages, Pierre Lemaitre y déploie le meilleur de sa puissance romanesque. Figures inoubliables, dialogues vifs et construction millimétrée composent un récit où chaque décision, même la plus anodine, déclenche une réaction en chaîne entraînant les protagonistes toujours plus loin qu’ils ne l’avaient prévu. À cette dynamique implacable s’ajoute le souffle du suspense : une enquête progresse en arrière‑plan, resserrant peu à peu l’étau autour du secret de Jean, que le lecteur connaît mais dont il ignore s’il finira par être mis au jour. L’écriture, brillante et incisive, mêle chronique familiale, tension dramatique, humour discret et menace latente avec une remarquable fluidité. Tout converge vers un final spectaculaire et émouvant, où chaque trajectoire trouve sa vérité, faisant de ce volume le plus accompli de la saga. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tout le monde, tôt ou tard, s’assied au banquet des conséquences. (R. L. Stevenson)

Et, au bout du compte, il dut admettre ce qu’il savait depuis le tout début, depuis le premier jour. Il avait lu Crime et châtiment : « C’est sa propre conscience qui est le dernier juge de l’homme. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

dimanche 24 mars 2024

[Clairville, Agnès (de)] Corps de ferme

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Corps de ferme

Auteur : Agnès de CLAIRVILLE

Parution : 2024 (HarperCollins)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Quand on prend leur veau, les vaches chargent. Même si elles n’ont plus de cornes. Elles courent comme des génisses, sans la joie. Leur plainte envahit l’air froid. Traverse les prés. Frappe les carreaux de la ferme. S’insinue dans les oreilles. Elle devient un bourdonnement qui empêche de penser à autre chose. Qu’à cette mère qui appelle son veau. »

Tandis qu’ils œuvrent à leur survie, rien n’échappe aux animaux de la ferme. L’inquiétude de l’éleveur acculé par les échéanciers, les batailles des fils à mesure qu’ils grandissent, les pas de la femme, plus lourds que d’ordinaire. La vache, la chienne, le chat sont les vigies d’un monde rythmé par la vie et la mort. Leur ronde silencieuse ne connaît pas le contretemps. Mais dans cette ferme une tragédie a cours et personne n’en devine rien. Parce que les hommes sont aveugles, les bêtes vont témoigner.
 
Avec ce huis clos à ciel ouvert, où les cris des bêtes se mêlent aux secrets des hommes, Agnès de Clairville s’attache à renverser le regard. Qu’ont à nous dire les animaux sur notre rapport à la naissance et à la filiation ? Ici, l’animalité commande tout et les mots bousculent, jusqu’à l’inattendu.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Agnès de Clairville est née en Normandie et vit aujourd’hui à Marseille. Scientifique de formation, elle a d’abord travaillé la photographie avant de se dédier à l’écriture. Corps de ferme est son deuxième roman.

 

Avis :  

Corps de ferme ou corps de femme ? Après un premier roman sur les silences familiaux autour des violences sexuelles, Agnès de Clairville, ingénieur agronome de formation, poursuit sur la voie de l’indignation avec l’ingrate condition paysanne. Les seuls témoins de son huis clos silencieux étant les animaux de la ferme, c’est à eux, vache, chien, chat, oiseau, qu’elle laisse le soin de la narration.

Invisible aux yeux de tous, même de ses acteurs principaux aveuglés par leur quotidien, une tragédie se joue depuis des années dans le monde clos de cette petite exploitation agricole. Seules les bêtes, comme le choeur d’une tragédie grecque, ont tout loisir d’en ressentir instinctivement les tensions et d’en observer les manifestations. C’est la pluralité de leurs voix et de leurs points de vue, exprimés à la première personne du singulier dans un langage viscéralement descriptif qui nous immerge, loin de toute sentimentalité anthropomorphique, dans la réalité sensorielle, ses bruits, ses odeurs, la chair et le sang de cet univers, qui permet peu à peu au lecteur de se construire une idée globale de la situation.

Il faut dire qu’entre aléas divers et implacable pression des factures, le quotidien au sein de cette ferme n’est pas seulement harassant du petit matin au coucher du soleil. La pression est écrasante, qui risque à tout moment de mettre cette famille sur la paille, aussi frugale et dure à la tâche que soit leur existence. L’on n’a donc pas le temps de se complaire aux sentiments et à l’introspection. Chacun fait face en silence et sans se plaindre, le père tout en rudesse et coups de gueule, les deux fils dans la rivalité de leurs conflits croissants, et la mère dans la résignation fatiguée qui alourdit chaque jour un peu plus son pas et ses mouvements.

Pourtant, tapi au plus secret du corps de ferme, le drame qui attend son heure finira bien, sordide mais si humain, par se déclarer au grand jour. Pari gagnant, l’audacieux parti-pris narratif permet à l’auteur d’aborder très naturellement l’impensable, dans une réalité brutale et nue, simplement factuelle et terriblement douce-amère, qui interroge notre rapport à la vie et à la mort, à la maternité et à la filiation, à la violence et à la domination des plus faibles.

Une réussite que ce second roman construit selon une perspective des plus originales et qui permet à l’auteur d’aborder avec sensibilité et pudeur un sujet qui ne s’y prêtait a priori pas aisément.  (4/5)


 

mardi 26 septembre 2023

[Koenig, Gaspard] Humus

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Humus

Auteur : Gaspard KOENIG

Parution : 2023 (L'Observatoire)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Deux étudiants en agronomie, angoissés comme toute leur génération par la crise écologique, refusent le défaitisme et se mettent en tête de changer le monde. Kevin, fils d’ouvriers agricoles, lance une start-up de vermicompostage et endosse l’uniforme du parfait transfuge sur la scène du capitalisme vert. Arthur, enfant de la bourgeoisie, tente de régénérer le champ familial ruiné par les pesticides mais se heurte à la réalité de la vie rurale. Au fil de leur apprentissage, les deux amis mettent leurs idéaux à rude épreuve.

Du bocage normand à la Silicon Valley, des cellules anarchistes aux salons ministériels, Gaspard Kœnig raconte les paradoxes de notre temps – mobilité sociale et mépris de classe, promesse de progrès et insurrection écologique, amour impossible et désespoir héroïque… Une histoire de terre et d’hommes, dans la grande veine de la littérature réaliste.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gaspard Kœnig est un philosophe engagé, auteur d’une douzaine d’essais et de romans, et fondateur du mouvement SIMPLE.

 

Avis :  

Philosophe et essayiste aux convictions libérales, fondateur du mouvement Simple contre la complexité administrative et bref candidat à la dernière élection présidentielle, Gaspard Koenig a abandonné la politique pour une autre façon d’influencer le monde : la création littéraire. Il revient à la fiction avec un roman d’apprentissage sur fond d’engagement écologique, une satire apocalyptique où l’avenir du monde repose sur le sauvetage… des vers de terre…

Ingénieurs agronomes fraîchement diplômés, Arthur et Kevin ont noué leur amitié autour d’une idée commune : le plus grand - mais pourtant le plus ignoré, tant la science du sol et la géodrilogie restent balbutiantes - des désastres écologiques est la disparition des lombrics, première biomasse au monde indispensable à la vie des sols et donc à la production agricole. « Sans vers de terre, plus de terre ». En quelques décennies de productivisme agro-industriel, la fragile couche d’humus constituée au cours de millions d’années d’évolution biologique s’est transformée en poussière infertile que l’on continue d’épuiser à grands coups de chimie. Alors, eux qui n’ont jamais rejoint les rangs des bifurqueurs, ces étudiants de grandes écoles dont les velléités écolo-contestataires produisent à leurs yeux plus de bruit que d’effets, se lancent chacun dans un projet censé exorciser leur éco-anxiété.

Pendant qu’Arthur, le Parisien issu d’un milieu aisé, se met en tête de faire revivre, par l’inoculation de vers de terre, la terre tuée en Normandie par son grand-père agriculteur, Kevin le fils de paysan pauvre crée une petite entreprise de vermicompostage. Dès lors, les rebondissements se bousculent dans un crescendo confrontant leurs idéaux et leurs principes à la réalité. Entre tempêtes amoureuses et financières, les erreurs et les échecs répétés de l’un, l’engrenage du succès en mode start-up pour l’autre, déboucheront sur une troisième voie beaucoup plus violente et désespérée, dans une explosion finale bouclant le tour des comportements, finalement tous voués au fiasco, adoptés par les uns ou les autres face à l’urgence écologique.

Si, soutenu par une documentation qui rend le propos fascinant, le récit fait la part belle à ses petits personnages rampants et méconnus, les « intestins du sol », que l’on ne verra plus désormais du même œil, l’autre grande force du roman est le regard moqueur, qu’avec autant de cruelle lucidité que de vraie tendresse, il porte, sans jamais les juger, sur les différents acteurs de la société. Il faut dire que, créateur d’un think tank et un temps membre d’un cabinet ministériel, l’auteur a fréquenté l’élite et les dîners parisiens comme il a sillonné la France et l’Europe au plus près de ses habitants lors de plusieurs mois d’un périple à cheval. De ce matériau, il tire une satire percutante, n’épargnant ni zadiste, investisseur ou ministre, ni écologie libertaire, éco-frugalité ou greenwashing. Et, tandis que ses observations soulignent sans prendre parti le grand désordre de tous ces tâtonnements qui s’étagent des plus idéalistes aux plus opportunistes et hypocrites, des plus cosmétiques aux plus radicaux et violents, il recentre le débat sur une vision prophétique et, selon sa démonstration, encore très inédite : l’avenir passera par les sciences de la terre ou ne sera pas, n’en déplaise aux uns et aux autres et à leurs différentes manières de réagir face à l’urgence environnementale.

Malgré un final, à y réfléchir pas si invraisemblable, mais quand même très (trop?) spectaculaire, un livre intéressant et original, dont on retiendra les vérités satiriques d’une humanité écartelée, dans sa course folle, entre son confort immédiat et ses craintes d’un avenir menaçant, autant que son exploit inattendu de passionner son lecteur pour les vers de terre. (3,5/5)

 

Citations : 

À une époque où le moindre geek prétend réinventer le monde, Arthur trouvait réconfortant de découvrir en Marcel Combe un vrai savant : un esprit curieux qui sait ce qu’il ne sait pas. 
 

La nature en sursis les invitait à philosopher. Ils ne refaisaient pas le monde, comme les générations précédentes. Ils le regardaient se défaire et tentaient de se trouver un rôle dans l’effondrement à venir.
 

Arthur dissertait ainsi (...) avec ce faux désespoir de la vingtaine, quand on peut s’amuser à ne croire à rien parce qu’on croit encore en soi-même.
 

De dix ans plus âgée que Philippine, Zo-iii avait travaillé chez Google comme avocate spécialisée dans le droit du travail (autrement dit, experte en licenciements express) avant de créer une agence de chasseurs de têtes. Elle passait donc son temps dans les conférences et les cocktails à scruter qui pourrait débaucher qui. D’un physique avenant sans être remarquable, elle était en passe de devenir la mère maquerelle de la Valley. Déjà divorcée, elle ne voulait plus entendre parler d’amour et envisageait de recourir dans quelques années à une mère porteuse pour élever un enfant, ou plutôt le faire élever par des baby-sitters philippines, l’équivalent des dog walkers mexicains pour l’espèce humaine.
 

Zo-iii avait arrangé une série d’entretiens à Menlo Park, selon elle « l’endroit sur la planète où il y a le plus de fric ». Pour leur premier rendez-vous de la journée, Kevin et Philippine se rendirent à l’hôtel Rosewood Sand Hill, au milieu de la réserve naturelle de Jasper Ridge. Ce n’était pas ainsi que Kevin imaginait l’épicentre mondial du capital-risque. Depuis la terrasse, on voyait les cyprès qui descendaient jusqu’à la piscine, puis plus loin les forêts de séquoias qui moutonnaient à perte de vue. Il n’y avait ni immeuble de quinze étages, ni banquier en costume, ni écran diffusant les cours de Bourse. C’était plutôt une paisible et luxueuse retraite dans une nature épargnée par l’homme. Certains séquoias séculaires au tronc rougeoyant avaient dû grandir au temps des tribus amérindiennes. Comme si, au cœur du capitalisme le plus déchaîné, il fallait ce calme soudain. L’œil du cyclone, sans un brin de vent.
 
 
— C’est un bois communal, il n’a rien à dire. Arrivés là-bas, on pourra s’éparpiller, rien ne sert de rester groupés. Il faut si possible repérer les turricules, des mottes de terre pas plus grosses que le pouce, pures déjections lombriciennes…  
— Je vois bien. C’est gras comme de la boue. Ça colle aux doigts.
— Ensuite, pour faire sortir les vers… — C’est facile. On met du détergent.
— Pour faire simple, je vous propose la méthode vibratoire. On prend une fourche…
— Le détergent, c’est ce qui marche le mieux.
— C’est vrai, mais ça prend plus de temps, et qui va trimbaler les barriques d’eau savonnée ? Donc on prend une fourche, on la plante et on balance le manche des deux côtés pour envoyer des ondes dans la terre. Les vers détestent ça. Ils vont se précipiter à la surface.  
— Marrant. Comme les pommiers à l’automne. On secoue et on attend que ça tombe. Sauf que là, ça tombe d’en bas.
— Si tu veux. Ensuite, on les attrape délicatement entre deux doigts, de préférence par l’extrémité la plus claire.
— Par le cul, en fait ?
— Voilà. Le ver de terre rentre souvent dans le sol par l’arrière. Mais attention, quand vous le prenez, il faut faire attention de ne pas le casser en deux.
— Je croyais que les anneaux repoussaient.
— Difficilement. Ensuite, vous les mettez dans le seau où ils trouveront tout seuls leur chemin. Si chacun pouvait en rapporter entre deux et trois cents, ce serait idéal.
— On va en avoir pour la nuit !
— Justement. D’ici une petite heure, vous allez devoir allumer vos lampes frontales. J’ai mis des ampoules à faible luminosité pour ne pas effrayer nos petits amis.
— On ne pourrait pas remettre ça à demain, en plein jour ?
— Les vers sortent plus volontiers au crépuscule et à la nuit tombée.
— Ça va te coûter le poids des lombrics en bière, Arthur !


En les contemplant de très près, Arthur put distinguer leur bouche. Elle n’avait ni langue ni croc. C’était un simple vide annelé, comme le trou formé par une pelote de fils. Et ce vide était surmonté d’une grosse babine pelleteuse qui venait y fourrer indistinctement ce qu’elle trouvait devant elle, feuille, herbe, charogne, résidus divers. Le ver avalait tout sans rien mâcher, et laissait ensuite son intestin broyer les éléments organiques à l’aide des petits cailloux qui s’y trouvaient mêlés. C’était une membrane ambulante, ingérant et excrétant. Les vers formaient les intestins du sol.


« À quoi pense un ver de terre ? », se demandait Arthur en jetant son butin grouillant dans le seau. Il se trouve plongé dans un monde aveugle, sans odeur, ni forme, ni goût, ni son. Le seul sens qu’il possède, le toucher, doit être formidablement développé. Anneau par anneau, le ver perçoit le moindre changement de température ou d’humidité. Toujours poussant, engagé tête la première dans les concrétions du sol, il balise son territoire selon des zones plus ou moins compactes, plus ou moins friables. Un mètre cube de terre représente un univers dont il connaît les cavités et les recoins. Il sait où il peut se faufiler et quand il doit rebrousser chemin. Il y retrouve même les petites chambres qu’il a aménagées, où il fait macérer ses propres excréments comme des fromages et où il se réunit parfois avec quelques amis choisis, peau contre peau, pour passer les saisons inclémentes. De même que les grands espaces avec leurs géométries figées nous ont appris à raisonner de manière causale, le ver pense selon les catégories de la masse et de la résistance. 


Cette ambiance lui rappelait une scène de livre. Une battue au loup, l’hiver, quelque part dans un village perdu des Alpes. Des centaines de villageois en armes avançant dans la neige et agitant leurs crécelles. La traque qui progresse, lentement et inexorablement. L’ambiance légère de bonne camaraderie. La bête qui se révèle par son absence, qui s’exprime par son silence, qui s’impose par ses ruses. La peur qui surgit, absurde et tyrannique. Les flambeaux qu’on apporte à la tombée de la nuit. Le découragement qui point. Les traces qui se précisent. Le cercle des hommes qui se referme du côté de la muraille. La bête acculée, tranquille, attendant son destin. La paix, soudain. Le commandant de louveterie qui s’avance et tire deux coups de pistolet en même temps. Le sang sur la neige. La mort. Et cet affreux sentiment que l’essentiel, dans toute cette mise en scène, était de se divertir.
Ce soir avec les vers de terre, pensa Arthur, c’était pareil, et c’était tout l’inverse. Il ne s’agissait pas de la mort mais de la vie. Cette obsession du meurtre, cette esthétique du néant, c’était le luxe des époques paisibles. À présent, le néant menaçait pour de bon, celui d’un monde stérile, desséché, vitrifié. On n’avait plus le temps, on n’avait plus le droit de s’ennuyer. La question n’était pas de se divertir mais d’agir. Il fallait vivre, vivre et faire vivre.


En démocratie, pensa Arthur, le pouvoir accorde à ses opposants le plus vicieux des privilèges : l’illusion de la révolte. Une révolte tolérée, confortable et donc bénigne. Au moins, en Russie ou en Chine, on joue sa liberté sur un tweet. Ici, on se contente de l’épuiser.


Arthur marcha une bonne dizaine de minutes sans trouver personne. La nuit ne lui faisait pas peur. Le temps médiéval des loups et des ogres était révolu, remplacé par la conscience plus ancienne encore de trouver dans cet espace touffu un refuge contre les prédateurs. Réunis par la nuit, les arbres coalesçaient en masses compactes d’où émergeait un moucharabieh de branchages, une architecture complexe qui transformait la forêt en palais oriental. Arthur s’y sentait protégé.


Ce vers idiot d’Éluard : “La Terre est bleue comme une orange.” Finalement, notre siècle lui donne raison. L’homme a pelé la Terre comme on pèle une orange. Il en a ôté le zeste. Ne reste plus qu’un caillou aux reflets d’argent.


Ils diront : et si on remettait des vers de terre là-dedans ? Bon courage, les amis. Les lombrics n’aiment pas qu’on les bouscule, voyez-vous. Le temps de les convaincre, ce sera la famine. L’apocalypse alimentaire. Le changement climatique, les raz-de-marée, les sécheresses et les inondations, c’est un amuse-bouche, ça ne touche pas à l’essentiel. Ce qui fait notre humanité, ce n’est pas la température. C’est le sol. Imaginez un été où les céréales refusent de pousser. Où les graines restent toutes ratatinées dans le bunker qu’on appelle encore un champ. Juste un été. Les vaches, moutons, poulets, toute notre viande sur pied sera la première sacrifiée. Menu végétarien pour tout le monde. Grognement du peuple. On videra les silos pour faire du pain. Quand les réserves seront épuisées, émeutes. Resteront encore quelques légumes sous serre : on s’entretuera pour un poireau. Imaginez l’hiver suivant, quand les nappes phréatiques cesseront de se remplir, l’eau de pluie ne s’écoulant plus à travers une terre devenue minérale. On ouvre le robinet : plus rien. On va voir le voisin : rien non plus, c’est bizarre. On attend une journée. Pas deux. Les villes se dépeupleront en quelques heures dans un chaos indescriptible. Il n’y aura plus personne pour entretenir les réseaux de téléphone, ’Internet et d’électricité. La planète plongera dans le noir. Les maîtres du monde, ceux qui possèdent un potager et un puits, repousseront les hordes chapardeuses de cadres, d’ingénieurs et d’ouvriers chassés des villes.
Les Romains le savaient bien : Homo vient d’humus. Homo vit d’humus. Puis Homo a détruit humus. Et sans humus, pas d’Homo. Simple.


Maintenant qu’il avait sous la main la clé des champs, comme disait Montaigne, chaque jour devenait une prime offerte par le temps. Rien de tel que de se préparer à la mort pour ne plus la désirer.


— Notre technique marche. Ta technique, celle que tu as mise au point. On connaît désormais le rythme de traitement et les rendements en compost. Quand l’usine du Limousin sera ouverte, il n’y aura plus aucun problème. D’ici là, il faut s’arranger. Encore quelques mois, au pire, un an. Avec le cash qu’on a en réserve, on pourra lancer la production très vite dès que tous les permis seront délivrés.
— Je ne vois pas de quelle production tu parles. On a menti. Il faut tout arrêter.
— Ne fais pas la tête, partner ! C’est de bonne guerre. Comme on dit dans la Valley : « Fake it until you make it. » On n’a fait de mal à personne.
— L’incinération, c’est le pire des…
— D’accord ! Ça représentera quoi, au final, ce qu’on a brûlé ? Une goutte d’eau dans l’océan du carbone. Alors que notre projet, il va changer le monde pour de bon.
Kevin fit la moue.
— Le monde du déchet, en tout cas. Veritas va justement mettre fin à tous ces fours à merde répugnants. On ne peut pas se faire hara-kiri, si près de la réussite ! Je dirais même qu’on n’en a pas le droit. Moralement.
Kevin se sentit fléchir. Il aurait voulu s’appesantir sur cette idée. « Moralement. » Au Petit Lutetia, Arthur lui avait parlé de deux types de morale, l’une intentionnelle, l’autre conséquentialiste.
 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

dimanche 16 janvier 2022

[Fottorino, Eric] Mohican

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mohican

Auteur : Eric FOTTORINO

Parution : 2021 (Gallimard)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Brun va mourir. Il laissera bientôt ses terres à son fils Mo. Mais avant de disparaître, pour éviter la faillite et gommer son image de pollueur, il décide de couvrir ses champs de gigantesques éoliennes. Mo, lui, aime la lenteur des jours, la quiétude des herbages, les horizons préservés. Quand le chantier démarre, un déluge de ferraille et de béton s’abat sur sa ferme. Mo ne supporte pas cette invasion qui défigure les paysages et bouleverse les équilibres entre les hommes, les bêtes et la nature. Dans un Jura rude et majestueux se noue le destin d’une longue lignée de paysans. Aux illusions de la modernité, Mo oppose sa quête d’enracinement. Et l’espoir d’un avenir à visage humain.
Avec Mohican, Éric Fottorino mobilise toute la puissance du roman pour brosser le tableau d’un monde qui ne veut pas mourir.

  

Un mot sur l'auteur : 

Éric Fottorino est un journaliste et écrivain français né en 1960, cofondateur, directeur de la publication, écrivain, ancien PDG du groupe Le Monde, auteur d'essais et de romans.

 

 

Avis :

Brun a voué toute sa vie à l’exploitation de ses terres du piémont jurassien. Désormais malade et proche de la mort, lui qui s’est toujours enorgueilli de sa modernité, a l’idée d’y faire implanter des éoliennes pour sauver son exploitation de la faillite et la transmettre à son fils Mo. Celui-ci se retrouve confronté à un chantier titanesque, en passe de défigurer les paysages qu’il aime tant et de détruire le fragile équilibre naturel de ces lieux.

A travers Brun, c’est un siècle de paysannerie française qui défile sous nos yeux : un siècle qui a soudain métamorphosé notre ancestrale relation à la terre, dans une course au progrès et au rendement destinée à accompagner la croissance économique et démographique. Remembrement, mécanisation, usage intensif des produits phytosanitaires : l’optimisation des rendements et les efforts pour s‘affranchir d’une partie des aléas naturels ont ouvert des perspectives inédites pour l’alimentation du monde. Mais, pour tous les Brun entraînés dans une perpétuelle course en avant, bientôt pris en ciseaux entre le gouffre sans fond de leur endettement et l’interminable chute des cours mondialisés, c’est un progressif étranglement qui, lentement mais sûrement, a clairsemé leurs rangs, semant au passage son lot de suicides et de drames. Pour se maintenir à flot, Brun et ses semblables ont dû rompre le pacte millénaire de l’homme avec la terre, le végétal et l’animal, avant de tardivement s’apercevoir que leurs pratiques d’apprentis sorciers ont fini par bouleverser de complexes équilibres.  

L’écriture tout en finesse et en délicatesse teinte d’une poignante mélancolie la mémoire d’un vieil homme parvenu au bout de ses désillusions après avoir tant cru au progrès. Dans un Jura âpre et magnifique qui vaut au récit de somptueux passages, cette vie qui s’achève sans rien vouloir céder, dans un ultime baroud d’honneur tendu vers la transmission au fils unique, prend des accents de vérité dans les moindres détails de la narration. Et c’est avec une tendresse toute révérencielle que l’on assiste au passage de relais entre le père, déclinant mais lucide, et le fils qui s’astreint à ravaler sa rébellion par affection. Malgré leurs divergences de vue, les deux hommes ont en commun les morts qui leur sont chers et un attachement viscéral à une lignée et à une terre qui ne font plus qu’une. Alors, à travers Mo et grâce à la conscience de son enracinement, peut-être l’histoire poursuivra-t-elle son cours, vers un avenir plus sage et plus humain.

Ses peintures majestueuses du Jura, ses personnages d’une parfaite authenticité et sa justesse de réflexion entre désillusion et espoir font de ce roman à l’écriture ciselée un moment de lecture aussi magnifique que poignant, en même temps qu'un vibrant hommage à nos racines paysannes. (4/5)

 

Citations :

— Vous avez ma parole que tout se passera sans accroc.
— Oh, votre parole…
Le promoteur, qui croyait l’affaire en poche, se cabra.
— Qu’insinuez-vous ?
 — La parole vaut ce que vaut le bonhomme, répliqua Brun. Si le bonhomme vaut rien, elle ne vaut guère plus.

Souviens-toi, Suzanne. Nous avons été bien manipulés. D’abord il a fallu produire. Des tonnes de tout, des quintaux, des hectos. On aurait semé jusque sur le goudron si on les avait écoutés. On aurait coupé les arbres, on aurait même planté dans le creux des fossés. La force de frappe céréalière, c’était notre bombe atomique, l’arme alimentaire, que sais-je encore. Little Boy ! Mo n’a pas connu cet âge d’or, l’explosion des rendements qui nous remplissait d’orgueil. On achetait des machines toujours plus grosses. On arrachait les haies pour planter plus de blé encore, puisque le blé valait le prix de l’or. Je m’entends encore proclamer fièrement : “Je produis, donc je suis !” Les prix grimpaient jusqu’au ciel. On était les rois du monde, pas vrai ? Ma douce, on n’avait pas les rendements des gars de la Beauce ou de la Marne, ni des terres noires de Limagne, mais à force on s’en tirait pas si mal. On construisait des silos plus hauts que des cathédrales, des laiteries avec des robots pour dégorger les pis enflés des laitières. On s’endettait sans compter. Les traites passaient à la banque comme dans du beurre, l’argent coulait à flots depuis Bruxelles. Puis un autre jour, les conseilleurs ont dit stop. Arrêtez de produire ! Rendez les champs à la nature que vous avez massacrée avec vos engins et vos engrais de malheur. Ayez la main verte. Et mettez vos terres au repos. Ça leur plaisait, cette image. Une grande banquise brune. Il fallait se tenir debout sur les freins, qu’on devait ronger, on a voulu nous tuer en plein élan. On a gelé nos terres. Et plus on les gelait, plus on touchait. Ils nous ont payés à ne rien faire, à ne rien produire, à mourir sur pied. Voilà ce qui est sorti de leurs cervelles malades. Produire était devenu un gros mot. On voyait aux informations les paysans sans terres du Brésil et du Sahel. Et chez nous en ouvrant les volets on contemplait nos terres sans paysans. Il faudrait que je dise ça à Mo. Il doit croire qu’avec les éoliennes on va vivre dans la laideur. Il a tort. On va juste mourir en beauté.
 
— Tu vois, fils, reprend-il après un soupir, on est les cocus de l’histoire.
— Tu penses à quoi ?
— À tous ces conseillers des chambres d’agriculture, à ces fonctionnaires du ministère, ils avaient la langue déliée pour nous vendre leur révolution chimique.
— Ils croyaient bien faire, non ?
— Un pantin croit bien faire quand on le tire par ses ficelles. Ils étaient de mèche avec les marchands de semences, d’herbicides et d’insecticides, et que sais-je encore, avec les marchands d’aliments, avec l’industrie et même avec les grandes surfaces, tu m’ôteras pas ça de l’idée. Ce petit monde a prospéré sur notre dos. Et nous, crédules comme pas deux, flattés d’être des entrepreneurs modernes et pas des péquenauds en gros sabots, on a gobé ces mirages. Résultat, à force d’avoir les plus grosses machines, on se retrouve avec des bulldozers aux Soulaillans, et ces ventilos monstrueux qui vont massacrer nos paysages pour brasser du vent. Cocus, c’est le mot.

Tu ne peux te représenter ce qu’étaient nos vies, celles de mes parents et des anciens avant eux. Mon grand-père était valet de ferme chez des hobereaux de l’Arbois qui le traitaient pire qu’une bête. Son salaire de honte, il le remettait chaque mois à son père qui le buvait d’un trait. On était pauvres et on avait peur. Pauvres comme tu n’imagines même pas. Une misère sans fond. La vérité c’est qu’on crevait de faim. Les récoltes couchées par la tempête pourrissaient sur pied. La terre se craquelait, de grosses crevasses comme au Sahel. Les hivers, on n’en voyait pas le bout. La neige bloquait tout. Ceux de Montfort, ceux d’Autigny, ceux des hameaux de la vallée, on ne les croisait plus pendant des mois. On se demandait même s’ils avaient jamais existé. Il fallait chausser des raquettes et s’enfoncer dans la neige au risque de se perdre pour espérer rallier le hameau le plus proche après des heures. C’était pour les urgences, aller chercher un docteur ou des médicaments, des questions de vie ou de mort. Nous autres on avait l’impression d’être seuls au monde, oubliés des hommes et du ciel. La solitude nous rendait fous et agressifs entre nous. On en avait assez d’être collés ensemble du matin au soir. À la fin, mes parents pouvaient plus se voir en peinture. C’est la maladie qui a mis fin aux hostilités avec ma mère. Faute d’oseille pour payer un ouvrier agricole, on se débrouillait avec les moyens du bord. Les femmes, on en faisait nos hommes à tout faire. L’argent nous filait entre les doigts. On se demandait tout le temps où il était passé. Si le bois venait à manquer – et c’était chaque hiver car le froid jouait les prolongations –, on commençait à brûler nos meubles. Jusqu’à sa mort ta grand-mère a pleuré son vaisselier en merisier qu’on a flambé planche après planche pendant l’hiver 1954. Une année on a aussi mis le feu à un parquet. On a même sacrifié le bouffadou en pin qui servait à rallumer la flamme sans se roussir les moustaches, c’est dire jusqu’où on était tombés. Le vétérinaire venait plus souvent que le docteur. On soignait les chevaux et les bœufs car, sans eux, c’était foutu pour les labours et tout le reste. Quand l’hiver pointait son nez, on savait qu’on ne verrait plus personne pendant des mois.
 
Dans le temps, on dormait tous dans la salle du bas. Oublie le carrelage d’aujourd’hui et le chauffage central et l’eau courante. C’était de la terre battue entre quatre murs humides qui suintaient comme une sueur froide. Pour les besoins fallait courir au fond de la cour et se geler les fesses dans les tinettes en bois que traversaient d’énormes araignées et des rats. La nuit on se retenait. Si c’était vraiment pressé on y allait à tâtons, sans lumière, en espérant que la lune nous guiderait. Sinon l’odeur servait de repère. La grande cheminée n’envoyait plus que de la fumée alors mon père préférait qu’on dorme la porte ouverte. Un courant glacé nous pétrifiait. Il faisait cinq degrés, parfois moins. Ne crois pas ce que les gens disent, qu’on était des riches déguisés en pauvres, des champions du marché noir qui avaient bâfré sous l’Occupation pendant que les citadins crevaient la dalle, des rois de la lessiveuse, du bas de laine et des napoléons. Aux Soulaillans et dans les fermes alentour, c’était le régime choux-raves matin et soir, et des lardons qu’on cuisait dans la soupe une fois par mois ou aux fêtes carillonnées, les seules à me réconcilier avec Dieu. Même quand on avait le ventre plein, on avait toujours la tête aussi vide. Ton grand-père Léonce ne savait rien de la terre qu’il cultivait. Rien de sa chimie, rien de ses propriétés, rien des méthodes modernes de fumure, rien de la génétique, des croisements, des hybrides, rien du calcul des bilans. Léonce, il ne savait que donner sa peine. Comme tous les gars de sa condition il n’avait pas de savoir, juste de la croyance. Je le revois penché sur son calendrier, ses carreaux sur le nez. Il avait une collection de dictons pour l’hiver, qui était la grande affaire, tellement on craignait ses dégâts quand il s’éternisait dans la vallée. “S’il neige à la Saint-Onésime, la récolte est à l’abîme”, ânonnait-il, ou encore : “S’il pleut à la Saint-Victorien, on ne ramassera que du foin.”

— Tout à l’heure tu disais que vous aviez peur. Mais de quoi ? 
— De tout. Que le ciel nous tombe sur la tête. Que la neige couvre le blé en fleur. Je te l’ai dit cent fois. La grêle, l’orage sur la moisson, la tempête, le coup de chaud, l’incendie dans les granges avec le fourrage. Mais on avait peur aussi pour nous. La maladie ne pardonnait pas. Quand on était pris… C’était un drame pour se procurer des médicaments. Ça coûtait trop cher de se faire soigner. Alors on serrait les dents, on prenait notre mal en patience. La peur ? Oui, fils, on avait peur de la vieillesse aussi. De devenir des bouches inutiles. Les maisons de retraite n’existaient pas. Nos grands-parents, nos parents, nous les gamins, tout le monde vivait ensemble, et la mort n’était pas une affaire. Il y avait toujours une tâche urgente à l’étable ou aux champs qui abrégeait les effusions. On ne s’éternisait guère à pleurer. D’ailleurs on ne pleurait pas, et si des larmes coulaient, le froid avait tôt fait de les figer, ou la chaleur de les sécher. On avait peur de pas y arriver.

À force pourtant, sans un bruit, sans cocoricos, le pari a été gagné. Moins on était nombreux, plus on produisait. En ajoutant des tonnes aux tonnes, on a fini par se faire respecter. Comprends ceci, Mo. Sans la chimie, sans nos machines, jamais on n’aurait fait de notre pays une puissance agricole. C’est bien beau à présent de rêver écologie, petites fleurs et légumes bio. Mais si on était partis dans cette direction après la guerre, crois-moi, il y a longtemps qu’on aurait tous crevé de faim.
 
Il raffole aussi du morbier que son père et les gars de la vallée fabriquent à la ferme quand les routes sont coupées par le verglas. Impossible de rallier la fruitière. Alors on fait comme on peut. La traite du matin donne la semelle du fromage qu’on protège d’une raie noire, un filet de cendre arraché au cul du chaudron et qui stérilise la pâte. Après la traite du soir on ajoute la partie haute. La marque sombre court au milieu de chaque tranche, pareille à une frontière. 

 

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