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jeudi 14 mai 2026

Critique : "Lalie en l'air" de Anne-Sophie Kalbfleisch | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Lalie en l'air" de Anne-Sophie Kalbfleisch




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lalie en l'air

Auteur : Anne-Sophie KALBFLEISCH

Parution : 2026 (Rouergue)

Pages : 128

Accès au livre : ISBN 9782812628290  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Lalie n’est qu’une enfant. Et si elle dérive bien souvent de rue en rue, dans le quartier de l’Ancien Canal, c’est que ses parents travaillent et que ni sa grande sœur ni son grand frère ne veulent s’encombrer d’une gosse. Un jour, elle entre dans le jardin d’un homme qui s’exprime avec un drôle d’accent. Sa meilleure amie Sophie a beau lui dire que les hommes sont dangereux, Lalie ne peut renoncer à ses échappées auprès de Mark. Là où, enfin, quelqu’un prend le temps de s’intéresser à elle. Et puis elle ne lit pas les journaux, lesquels ne parlent plus que des petites filles qui disparaissent dans le pays, semant la peur et le désarroi. Avec ce roman pudique et tendre, Anne-Sophie Kalbfleisch raconte par petites touches une amitié sous le sceau de l’interdit au milieu des années 1990, lorsque des crimes inouïs ont changé la Belgique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1988 à Bruxelles, Anne-Sophie Kalbfleisch enseigne la physique. Son premier roman, Eureka dans la nuit (Rouergue, 2024), pour lequel elle a reçu le Prix des lecteurs Quais du Polar / Le Figaro 2025, a révélé son grand talent d’écriture.

 

 

Avis :

Dans le climat de suspicion générale que l’affaire Dutroux commence à installer dans la Belgique du milieu des années 1990, l’innocente affection qui se développe entre une fillette et un vieil homme solitaire se retrouve soudain exposée aux interprétations les plus anxieuses. En variant les focalisations – tantôt proches de l’enfant, tantôt de l’adulte ou de leur entourage –, la romancière Anne‑Sophie Kalbfleisch montre comment une angoisse collective naissante peut déformer la manière d’appréhender une situation pourtant bénigne. 

Lalie, petite fille vive et attachante, découvre le monde avec la spontanéité propre à son âge. Sa rencontre avec Mark, un voisin âgé et discret, lui ouvre un espace de complicité fait de conversations simples, d’observation des oiseaux et d’une confiance immédiate. Autour d’eux se dessine un environnement social et familial ordinaire : une mère attentive mais absorbée par le quotidien, un quartier où chacun observe sans toujours comprendre, et une époque où les adultes projettent sur les enfants des inquiétudes qui ne leur appartiennent pas.

Faisant circuler la narration entre Lalie, Mark et quelques figures secondaires, Anne‑Sophie Kalbfleisch construit un dispositif polyphonique qui déjoue toute interprétation unilatérale. De l’élan confiant de l’enfant à la solitude pudique de l’homme, en passant par le regard suspicieux des autres, chaque point de vue apporte sa nuance et fait apparaître un jeu d’écarts où se glissent malentendus, projections et peurs, sans que l’auteur tranche jamais. Volontairement sobre, l’écriture laisse émerger les tensions plutôt qu'elle ne les souligne, invitant le lecteur à interroger ses propres réflexes et à mesurer ce que le contexte social fait peser sur des gestes et des liens pourtant anodins. Tout en empathie et en finesse, le roman gagne ainsi en complexité et en justesse, déployant sous son apparent minimalisme un voile de silences et de sous‑entendus qui laisse entrevoir la zone grise où, de préjugés en inquiétudes croissantes, se fabriquent les jugements. 

De son écriture délicate, poétique et tendre, qui trahit une compréhension fine des interactions humaines, Anne‑Sophie Kalbfleisch parvient à suggérer les pesanteurs d’un climat social anxiogène, ainsi que la fragilité des êtres qu’elle met en scène. Scrutant avec acuité les peurs diffuses, les malentendus qui s’enracinent et les regards qui se durcissent, le roman se tend entre innocence et soupçon, jusqu’à l’injustice et la malveillance engendrées par l'anxiété et les distorsions de perception qui en découlent. Il offre ainsi une illustration subtile de la manière dont se forment les jugements et de ce qu’ils révèlent, en creux, de nos intolérances. (4/5)

 

 

Citations :

Il utilise des phrases importantes, par exemple il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs, citant Victor Hugo comme si tu le connaissais toi aussi.

Tu te demandes si être enfant n’est pas la chose la plus dangereuse au monde, il suffit d’un adulte, un seul…

 

lundi 23 février 2026

Critique de "Lundi, c'est loin" de Oisin McKenna | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "Lundi, c'est loin" de Oisin McKenna



J'ai aimé 

 

Titre : Lundi, c’est loin 
            (Evenings and Weekends) 

Auteur : Oisin McKENNA

Traduction : Olivier DEPARIS

Parution :  en anglais (Irlande) en 2024,
                   en français en
2026 (L'Olivier)

Pages : 320

Accès au livre : ISBN 9782823623093  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Londres, 2019. La ville est en effervescence : une baleine est coincée dans la Tamise, devenant en quelques heures le sujet de conversation de tout le pays, puis du monde entier. Cette présence fascinante agit tel un révélateur dans la vie de Maggie, Ed, Phil, Rosaleen et les autres. Chacun se trouve à un moment charnière, où il doit prendre en main son destin ou s’en remettre à lui.

Maggie, trente ans, est enceinte de son compagnon, Ed, mais elle craint de renoncer à sa liberté. Phil n’aime pas son boulot et ne vit que pour les week-ends, leur promesse d’oubli et de fête. Rosaleen, sa mère, doit affronter la maladie et ne sait comment lui en parler. Lundi, c’est loin suit ces personnages attachants le temps d’un été caniculaire.

Rien n’arrête l’énergie de la ville, la pulsation de Londres, qui se nourrit des cœurs brisés, des âmes perdues et de l’espoir qui s’entête. Dans ce premier roman addictif comme une série, Oisín McKenna prend le pouls de notre époque. 

 

Un mot sur l'auteur : 

Oisín McKenna est un écrivain et dramaturge irlandais installé à Londres. Issu de la scène artistique indépendante, il s’est d’abord fait connaître par ses performances et ses pièces mêlant poésie, politique et observation sociale. Lundi, c’est loin est son premier roman.

 

 

Avis :

Premier roman d’un auteur jusqu’ici surtout remarqué pour sa poésie et ses performances scéniques, Lundi, c’est loin marque l’entrée d’Oisín McKenna dans la fiction longue. Son regard acéré sur le quotidien s’y déploie autour de ses thèmes de prédilection : la vie urbaine contemporaine, les identités queer et la fragilité émotionnelle d’une génération prise dans les tensions du capitalisme tardif.

Dans un Londres écrasé de chaleur, l’échouage à la fois dérisoire et symbolique d’une baleine dans la Tamise accapare l’actualité. Autour de ce motif s’entrecroisent des trajectoires elles aussi désorientées : Maggie et Ed, chassés de la ville par la pression immobilière, voient leur couple vaciller sous le poids d’une grossesse inattendue et de l’homosexualité qu’Ed refoule ; Phil, leur ami d’enfance, vit pleinement ses désirs gays mais se heurte à un amour impossible ; Rosaleen, sa mère, rongée par un cancer qu’elle n’ose annoncer, s’enfonce dans les réflexes de culpabilité hérités de son éducation catholique irlandaise. Tous dérivent vers un point de rupture que la présence incongrue de la baleine cristallise.

Orchestrant ces existences parallèles sans jamais forcer leur convergence, le roman avance par glissements, résonances et micro‑décalages, comme si chaque personnage évoluait dans une chambre d’écho intime où vibrent les mêmes angoisses : la peur de l’avenir, l’épuisement du présent et l’incapacité à dire ce qui blesse. La baleine échouée, motif presque trop évident, relève paradoxalement d’une vraie finesse narrative : un point de diffraction qui révèle la vulnérabilité commune de vies prises dans un continuum de tensions sociales, économiques et affectives. Oisín McKenna capte ces vibrations minuscules, ces gestes retenus et ces pensées qui n’osent pas se formuler, dans une attention au presque rien où se loge la force émotionnelle du roman.

Plus largement, Lundi, c’est loin s’inscrit dans une littérature contemporaine qui interroge la possibilité même de se projeter dans un monde saturé d’incertitudes. Sans se soucier d’offrir des solutions ni de redresser ses personnages, le roman les accompagne dans leur fragilité et leur difficulté à répondre aux exigences de la société. La prose d’Oisín McKenna, précise et empathique, refuse le spectaculaire pour saisir l’ordinaire comme lieu de résistance. Il montre comment les existences les plus banales – les plus « moyennes », pour reprendre le qualificatif attribué à Basildon par The Economist, cette ville nouvelle d’après‑guerre où Phil, Ed et Maggie ont grandi – sont traversées par des forces qui les dépassent, mais aussi par des élans de lucidité et de tendresse qui empêchent le naufrage.
 
Le roman met surtout en lumière la pression insidieuse qui pèse sur les personnes queer, prises entre normes sociales et aspiration à être pleinement elles‑mêmes. À travers Rosaleen, héritière d’une culture catholique irlandaise où la culpabilité structure les comportements, l’auteur montre comment ces injonctions se transmettent et façonnent les vies. Ed en incarne la dimension la plus intime, marquée par une honte intériorisée. Phil affronte une violence plus directe, qui l’empêche de vivre librement depuis l’agression qu’il a subie. Deux trajectoires différentes, mais révélatrices d’un même système de contraintes et de blessures. 

Sans être autobiographique, Lundi, c’est loin puise clairement dans l’expérience sensible d’Oisín McKenna – son rapport à l’Irlande, à la culture catholique et à la vie queer londonienne – pour composer une fiction qui sonne juste. On pourra lui reprocher une symbolique parfois appuyée, quelques longueurs inhérentes à son écriture impressionniste et une tonalité uniformément sombre, mais ce premier roman se distingue surtout par la finesse avec laquelle il met à nu les mécanismes de honte, de violence et de transmission, et par la manière dont il transforme l’ordinaire en lieu de résistance. C’est une entrée en fiction d’une grande maîtrise, qui laisse entrevoir un écrivain déjà pleinement conscient de ses forces, et un roman dérangeant, parfois oppressant, mais surtout lucide, sensible et profondément engagé. (3,5/5)

 

 

Citation :

Elle connaissait l’Église : elle savait que, selon ses représentants, les filles qui faisaient la roue étaient un danger pour les Irlandais, de même que les culottes, de même que les préservatifs (illégaux jusqu’aux années 1980). On ne pouvait pas laisser les Irlandais prononcer le mot « préservatif », comprendre qu’un préservatif se mettait sur un pénis, ni même entendre le mot « pénis » marmonné accessoirement par un médecin (ne parlons pas du mot « vagin »). On ne pouvait pas leur autoriser l’homosexualité (illégale jusqu’aux années 1990) ni même l’hétérosexualité, si la définition qu’on en avait incluait l’expérience du plaisir avec le corps d’un autre, ou avec le sien. Les Irlandais devaient se méfier des corps. Ils devaient les ignorer ou tout bonnement faire comme s’ils n’existaient pas. Quant à la bisexualité, c’était alors une chose inconnue, mais si elle avait été connue, on n’aurait certainement pas pu la tolérer chez les Irlandais, elle non plus. Point crucial : les Irlandais devaient se méfier de la grossesse, ne pouvaient prétendre à accoucher ou à grandir sans risque, et, surtout, il leur était interdit de recourir à l’avortement (illégal jusqu’à cette année).


 

jeudi 7 novembre 2024

[Vingtras, Marie] Les âmes féroces

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les âmes féroces

Auteur : Marie VINGTRAS

Parution : 2024 (Olivier)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Ici, la nuit est belle. (…) Leo avance de tache de lumière en tache de lumière et entre les deux, elle disparaît presque entièrement. Elle est alors exactement ce qu’elle paraît être : la fille qui glisse le long des murs, calme, discrète. La fille qui s’efface, la fille qu’on oublie. »
Leo n’est pas rentrée et le printemps s’entête dans sa douceur. Leo ne reviendra pas. La shérif Lauren Hobler découvre son corps au milieu des iris sauvages. Autour de la mort soudaine d’une jeune fille, Les Âmes féroces tisse plusieurs destinées. Pour élucider un mystère, mais lequel ? Celui de Leo, peut-être, et de ses silences. Celui de Lauren, coincée dans une petite ville qui ne la prend pas au sérieux. Il y a aussi Benjamin, Seth et les autres… Les gens de Mercy, qui pensent tous se connaître et en savent si peu sur eux-mêmes.
Envoûtant, surprenant et d’une grande ampleur romanesque, Les Âmes féroces traque la part d’ombre de chacun.

 

 

Un mot sur l'auteur :   

Marie Vingtras est née en 1972. Couronné par plusieurs prix, son roman Blizzard  a rencontré un vif succès en librairie. Les âmes féroces est son deuxième roman.

 

 

Avis:   

Avocate de profession, Marie Vingtras aime les huis clos vénéneux où, bien à l’abri des regards, la férocité des âmes macère. Trois ans après son très remarqué premier roman Blizzard, cette passionnée de littérature américaine quitte les rudesses de l’Alaska pour les civilités d’une petite ville quelque part ailleurs aux Etats-Unis. A l’image de son climat plus tempéré, cette bourgade semble couler des jours paisibles. C’est que, en apparence moins brutal, le mal s’y fait plus insidieux.

Tout commence un jour pourtant comme les autres, lorsque le corps de Leo, une jeune fille sans histoire, est retrouvé en bordure de rivière et que l’autopsie conclut à un assassinat. A Mercy où tout le monde se connaît et où il ne se passe jamais rien, un trouble crispé s’installe. La nouvelle shérif Lauren Hobler, qui plus est l’objet de réticences mal voilées car non seulement femme mais aussi homosexuelle, patine dans une enquête peinant à percer les façades bien proprettes de la ville. Mais voilà que surgit un coupable idéal, Benjamin Chapman, un professeur de français dont on découvre à cette occasion qu’il est venu s’enterrer à Mercy suite à des accusations de détournement de mineure.

Comme dans Blizzard, quatre personnages mènent tour à tour le récit dans une succession de points de vue s’éclairant mutuellement. Découpé ainsi en quatre parties, le récit avance le temps de quatre saisons pour autant d’ambiances et de styles de narration. Au printemps du drame, la shérif en est aux questionnements et aux incertitudes : « c’était sans doute ce que les gens recherchaient ici, vivre à l’abri des regards, mais je n’étais plus tout à fait sûre que ce soit sain ». L’été vient accabler le professeur de tout le poids de ses culpabilités. L’automne déverse les révélations de celle qui, autrefois la meilleure amie de Leo, s’est peu à peu, par jalousie, muée en manipulatrice perverse, les failles et les zones d’ombre ne manquant pas dans le secret des personnalités entourant les jeunes filles. Enfin, l’hiver resserre ses griffes sur la douleur du père de Leo, jusqu’au dénouement, terrible et glaçant. Dans cette histoire, rien au final ne s‘avère ni blanc ni noir, alors que sous le vernis lisse de la tranquillité et de la respectabilité pourrissent en secret petitesses, rancoeurs et vilenies.

Maîtresse en tension et en suspense, Marie Vingtras l’est tout autant des descentes en profondeur dans l’âme humaine, dans ces replis cachés sous les apparences les plus tranquilles et ordinaires. Sous l’être social se dissimule bien des complexités et qui s’aventure en société est loin d’imaginer les invisibles courants qui font et défont les relations humaines, et parfois les vies et les réputations. « Avec le genre humain, on n’est jamais sûr de rien. »

Un second roman lui aussi très réussi, aussi addictif que crédible, pour un tableau marécageux des hypocrisies de la société américaine et de l’âme humaine. (4/5)

 

 

Citations :

J’en ai profité pour appeler Janis et la prévenir que je rentrerais tard. Elle était déjà au courant de tout et ça m’a mis un sale goût dans la bouche de savoir que les mauvaises nouvelles circulent toujours plus vite que les bonnes.

De toute façon, on a jamais vu quelqu’un de pauvre expliquer la marche du monde à un plus riche, même chez les gosses.

Il n’y a que ceux qui ont tout ce qu’ils désirent qui peuvent marcher le nez en l’air. Les autres avancent les yeux rivés au sol en se demandant où se dissimule le prochain obstacle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 10 octobre 2024

[Taïa, Abdellah] Le Bastion des Larmes

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Bastion des Larmes

Auteur : Abdellah TAÏA

Parution : 2024 (Julliard)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

À la mort de sa mère, Youssef, un professeur marocain exilé en France depuis un quart de siècle, revient à Salé, sa ville natale, à la demande de ses sœurs, pour liquider l’héritage familial. En lui, c’est tout un passé qui ressurgit, où se mêlent inextricablement souffrances et bonheur de vivre.
À travers lui, les voix du passé résonnent et l’interpellent, dont celle de Najib, son ami et amant de jeunesse au destin tragique, happé par le trafic de drogue et la corruption d’un colonel de l’armée du roi Hassan II. À mesure que Youssef s’enfonce dans les ruelles de la ville actuelle, un monde perdu reprend forme, guetté par la misère et la violence, où la différence, sexuelle, sociale, se paie au prix fort. Frontière ultime de ce roman splendide, le Bastion des Larmes, nom donné aux remparts de la vieille ville, à l’ombre desquels Youssef a jadis fait une promesse à Najib. « Notre passé… notre grande fiction », médite Youssef, tandis qu’il s’apprête à entrer pleinement dans son héritage, celui d’une enfance terrible, d’un amour absolu, aussi, pour ses sœurs magnifiques et sa mère disparue.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Abdellah Taïa est né à Rabat (Maroc) en 1973. Il a publié aux Éditions du Seuil plusieurs romans, traduits dans de nombreuses langues, notamment Une mélancolie arabeLe Jour du roi (Prix de Flore 2010) et Vivre à ta lumièreLe Bastion des Larmes est son premier livre aux Éditions Julliard.

 

 

Avis :

Après bien des années d’atermoiement et d’insistance de ses six sœurs restées sur place, Youssef, professeur exilé en France depuis plusieurs décennies, se décide enfin à revenir à Salé, la ville marocaine de son enfance, pour solder l’héritage de leur mère morte. Là-bas l’attendent les souvenirs d’une jeunesse douloureuse, humiliée et violée parce que trop différente et efféminée, et qui ne cesse de le hanter à travers la voix fantomatique de Najib, son premier amour perdu. Ce dernier est quant à lui déjà revenu à Salé. Devenu gros bonnet de la drogue sous la protection d’un colonel de l’armée du roi Hassan II, un homme suffisamment puissant pour s’affranchir des lois et pour vivre sans dommage son homosexualité, il a, pour sa part, décidé de s’y venger de ses anciens tortionnaires en les rendant dépendants de ses largesses. Une revanche personnelle qui ne change rien au terrible sort communément réservé aux homosexuels dans un pays qui les criminalise toujours…

Il y a bien sûr beaucoup de l’auteur dans ce récit, lui l’homosexuel que la société marocaine ne veut pas voir et qu’à travers ses personnages, il sort de sa réclusion en le plaçant au centre de ses romans. Prolongement de lui-même, Youssef se fait la voix des minorités LGBT bafouées dans son pays, mais aussi celle des femmes – Abdellah Taïa a huit soeurs aînées qui, après leur mère, lui ont appris à inventer la liberté quand elle manque – et de tous ceux qui se retrouvent laminés par le pouvoir d’autrui. Transgressif, parfois cru, son livre est un geste politique, un acte de révolte contre la violence sociale. On y découvre une société marocaine paradoxale, empreinte d’un rigorisme moral et religieux n’empêchant aucunement, ni la corruption de faire florès, ni les puissants de favoriser, ouvertement et en toute impunité, des intérêts personnels aussi immoraux qu’illégaux. Malheur aux faibles et sans défense : « Les femmes ne devraient jamais se marier. Le mariage, c’est la mort instantanée. » Et personne ne penserait à s'y insurger contre le viol systémique des garçons trop féminins.

Si certaines scènes sont effroyables, elles sont le strict reflet d’une réalité insupportablement ordinaire contre laquelle l’auteur a décidé de se battre à coups de mots, parce que, pour que les choses changent, il faut d’abord qu’il y ait prise de conscience, et que sans les victimes pour se révolter et oser crier la vérité, cela n’adviendra jamais. Cette rébellion, il l’inscrit jusque dans le titre du roman, en référence à l’histoire de sa ville, Salé, et aux vestiges encore visibles de la muraille construite après le raid meurtrier des Castillans en 1260. Une ville que son personnage n’évoque qu’avec effroi, mais aussi avec beaucoup d’amour. Car, au final, c’est bien l’amour, de sa mère, de ses sœurs, et celui qu’il ressent pour les autres victimes – Najib ou ce petit garçon abusé au hammam – qui le préservent du désespoir en lui redonnant l’estime de lui-même et la force de résister.

Un livre douloureux, magnifique et cruel, où la colère et la révolte finissent par trouver l’amour en réponse à l’hypocrisie et à la haine homophobe qui plombent la société marocaine. (4/5)

 

 

Citation :

Les femmes ne devraient jamais se marier. Le mariage, c’est la mort instantanée.


 

dimanche 3 décembre 2023

[Chacour, Eric] Ce que je sais de toi

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Ce que je sais de toi

Auteur : Eric CHACOUR

Parution :  2023 (Philippe Rey)

Pages : 304

Accès au livre : ISBN 9782384820344  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le Caire, années 1980. La vie bien rangée de Tarek est devenue un carcan. Jeune médecin ayant repris le cabinet médical de son père, il partage son existence entre un métier prenant et le quotidien familial où se côtoient une discrète femme aimante, une matriarche autoritaire follement éprise de la France, une sœur confidente et la domestique, gardienne des secrets familiaux. L’ouverture par Tarek d’un dispensaire dans le quartier défavorisé du Moqattam est une bouffée d’oxygène, une reconnexion nécessaire au sens de son travail. Jusqu’au jour où une surprenante amitié naît entre lui et un habitant du lieu, Ali, qu’il va prendre sous son aile. Comment celui qui n’a rien peut-il apporter autant à celui qui semble déjà tout avoir ? Un vent de liberté ne tarde pas à ébranler les certitudes de Tarek et bouleverse sa vie.

Premier roman servi par une écriture ciselée, empreint d’humour, de sensualité et de délicatesse, Ce que je sais de toi entraîne le lecteur dans la communauté levantine d’un Caire bouillonnant, depuis le règne de Nasser jusqu’aux années 2000. Au fil de dévoilements successifs distillés avec brio par une audacieuse narration, il décrit un clan déchiré, une société en pleine transformation, et le destin émouvant d’un homme en quête de sa vérité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Montréal de parents égyptiens, Éric Chacour a partagé sa vie entre la France et le Québec. Diplômé en économie appliquée et en relations internationales, il travaille aujourd’hui dans le secteur financier. Ce que je sais de toi est son premier roman.

 

 

Avis :

Dans l’Egypte des années 1980, une passion interdite vient bousculer une vie rangée. Mais on ne défie pas impunément le mektoub et, surtout, les conventions. Avec une retenue qui n’a d’égale que son intensité, ce premier roman à l’écriture magnifiquement ciselée explore les profondeurs d’un drame enseveli sous le secret.

Grandi dans la tradition bourgeoise d’une famille levantine chrétienne installée au Caire, Tarek a suivi sans broncher un destin tout tracé en devenant médecin comme son père, puis, au décès de ce dernier, en reprenant son cabinet. Bien rodée entre sa patientèle et un foyer tout entier à sa dévotion entre mère, sœur, épouse et servante, l’existence de Tarek déraille pourtant, lorsque ayant ouvert un dispensaire dans le quartier du Moqattam sordidement construit sur une décharge, il y choisit comme assistant Ali, un jeune prostitué dont il a entrepris de soigner la mère gravement malade. En cette période où le retour d’Egyptiens partis travailler en Arabie Saoudite fait naître en Egypte un nouveau rigorisme religieux, la présence d’Ali aux côtés de Tarek dérange. Ce sont d’abord des malveillances, puis le drame, et enfin l’exil solitaire de Tarek à Montréal.

Que s’est-il passé exactement ? S’adressant à lui à la deuxième personne du singulier, un narrateur mystérieux dont on ne découvrira l’identité qu’à mi-parcours - cette révélation creusant plus encore les béances tragiques de cette histoire - assemble avec pudeur, respect et bienveillance, les douloureux fragments du parcours de Tarek entre 1961 et 2001, entre une Egypte colorée et olfactive en pleine transformation que l’auteur, né à Montréal de parents égyptiens, recompose à partir d’évocations familiales, et un Montréal où, à l’époque de la nationalisation de Nasser, ont émigré nombre des Chawams, ces chrétiens issus de divers rites orientaux, originaires du Liban, de Syrie, de Jordanie ou de Palestine, et qui, bien qu’en Egypte depuis plusieurs générations, continuaient à y manier le français mieux que l’arabe. Dans le Caire du début des années 1980, une liaison entre deux hommes est socialement inacceptable. Paradoxalement, ce sont les femmes, pourtant sans voix au chapitre dans la société, qui vont ici jouer un rôle prépondérant et veiller, à leur manière, à ce que l’ordre social demeure immuable.

D’une extrême délicatesse, le récit plein d’empathie évoque sans jamais juger, laissant à comprendre de l’intérieur les perceptions et réactions des différents protagonistes. De tout cela émerge peu à peu une tragédie en cascade, aux répercussions infinies et irréparables, sauf à compter, au moins partiellement, sur l’affection, l’intelligence et l’opiniâtreté a posteriori du narrateur. Un livre bouleversant, magnifiquement écrit, tout en finesse et sensibilité, qui, de la triste banalité humaine de cette histoire, parvient à dégager, tel un diamant de sa gangue, la quintessence universelle de l’amour et de la filiation. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

On vient tous sur terre pour mourir un jour et peut-être, avant, faire quelques jolies choses.
 
 
Les hommes sont des nomades à l’arrêt. Ils peuvent parfaitement traverser leur existence tout en se cachant cette réalité. Ils se persuadent alors que le temps ne compte pas, que l’espace se fractionne en poussières et que ces poussières s’acquièrent par des titres de propriété. Orphelins de l’immensité, ils meurent sans avoir vécu. Mais pour peu que cette vérité leur apparaisse soudain, qu’elle choisisse de jeter sa lumière crue sur leur quotidien, tout compromis à leur liberté devient alors insupportable.
 

D’un coup, tout prit sens dans mon esprit : la signification de l’insulte, le lien t’unissant à Ali, les mystères entourant ton départ… Cela devenait une violente évidence. (…)
e me mis à détester tous mes semblables. Ceux dont le rang social du père tenait lieu de présentation, leurs airs d’être accomplis avant même d’avoir vécu. Ceux qui avaient un modèle qu’il suffisait d’imiter pour un jour devenir un soi convenable. Ceux qui avaient grandi à proximité de la source et allaient s’y abreuver sans jamais avoir connu la soif.
Je détestais ma famille de m’avoir tu cette vérité que tout le monde savait. Comme s’il suffisait de dissimuler les miroirs pour préserver un être difforme de sa propre laideur.
 

Les souvenirs n’ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces derniers disparus, ils deviennent une devise qui n’a plus cours, une monnaie de singe dont il faut se méfier.
 

Ce n’est pas tant que l’on s’habitue aux deuils : on finit simplement par se faire à l’idée que nous sommes mortels. On y trouve même parfois une certaine forme d’apaisement. Il nous arrive de pleurer encore. On pleure pour se sentir vivant, on pleure comme un rappel de son propre sursis, on pleure de mesurer l’extrême précarité de celui-ci. On dit que l’on pleure ceux qui nous ont quittés mais, à la vérité, on ne pleure jamais que sa propre impuissance.
 

Un ersatz de sapin ouvre péniblement ses bras synthétiques alourdis de boules achetées au Dollarama. Soignants et malades le contournent comme un obstacle auquel on ne prête plus attention. La nouvelle année est pourtant vieille de quelques semaines, mais le temps ne se mesure pas de la même manière dans un hôpital. Ceux qui savent qu’ils en sortiront cherchent à le tuer, les autres tentent d’en gagner un peu. Ils se l’injectent par intraveineuse, le réajustent d’un bilan sanguin à l’autre, se font une raison ou finissent par la perdre.


 

lundi 10 octobre 2022

[McDaniel, Tiffany] L'été où tout a fondu

 



 Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'été où tout a fondu
            (The Summer That Melted
            Everything)

Auteur : Tiffany McDANIEL

Traduction : François HAPPE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2016
                  en français (Gallmeister) en 2022

Pages : 480

 

 


 

 

Présentation de l'éditeur :  

Été 1984 à Breathed, Ohio. Hanté par la lutte entre le bien et le mal, le procureur Autopsy Bliss publie une annonce dans le journal local : il invite le diable à venir lui rendre visite. Le lendemain, son fils Fielding découvre un jeune garçon à la peau noire et aux yeux d’un vert intense planté devant le tribunal, qui se présente comme le diable en personne. Cet enfant à l’âme meurtrie, heureux d’être enfin le bienvenu quelque part, serait-il vraiment l’incarnation du mal ? Dubitatifs, les adultes le croient en fugue d’une des fermes voisines, et le shérif lance son enquête. Se produisent alors d'étranges événements qui affectent tous les habitants de Breathed, tandis qu’une vague de chaleur infernale frappe la petite ville.

Porté par une écriture incandescente, L’été où tout a fondu raconte la quête d’une innocence perdue et vient confirmer le talent exceptionnel d’une romancière à l’imaginaire flamboyant.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tiffany McDaniel vit dans l’Ohio, où elle est née. Son écriture se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne.
En 2002, elle a dix-sept ans et la découverte de secrets de famille déclenche son envie d’écrire. En 2003, elle achève une première version de Betty, qu’elle envoie à des agents littéraires. Mais c’est seulement en 2017 que le prestigieux éditeur américain Knopf, maison littéraire du groupe Penguin, s’intéresse au roman. Les droits de publication à l’étranger sont cédés dans plusieurs pays, dont la France et l’Angleterre. Betty paraît en 2020. Le livre est un immense succès et remporte de nombreux prix littéraires : Prix du Roman Fnac 2020, Prix America du meilleur roman étranger 2020, Roman étranger préféré des libraires du Palmarès Livres Hebdo 2020, Prix des libraires du Québec 2021, Prix Libr’à Nous 2021 du meilleur roman étranger, Prix 2022 du club des irrésistibles des bibliothèques de Montréal.

L'été où tout a fondu, écrit quelques années après Betty, trouvera un éditeur en moins d’un mois : il s’agit donc du premier roman publié de Tiffany McDaniel, même si c’est le 5e ou 6e dans l’ordre d’écriture.
Tiffany McDaniel a obtenu le titre de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en juillet 2021.

 

Avis : 

Ebranlé dans sa vision manichéenne du monde depuis qu’il a contribué à une terrible erreur judiciaire, le procureur Autopsy Bliss espère s’éclaircir les idées sur les notions du Bien et du Mal en s’y confrontant personnellement. Alors qu’il vient de publier une annonce invitant le diable à venir le rencontrer, se présente un jeune garçon noir aux yeux verts qui prétend incarner le Mal. Pensant plutôt avoir affaire à un banal fugueur, Bliss l’accueille comme un fils en attendant les résultats de l’enquête lancée par le shérif : une hospitalité que ses voisins ne voient pas tous d’un bon œil, surtout lorsque, concomitamment, leur petite ville de l’Ohio se retrouve affectée, à la fois par une vague de chaleur exceptionnelle, et par une série de faits étranges, propres à échauffer davantage encore les esprits...

C’est le fils cadet de Bliss, Fielding, aujourd’hui un vieil homme marginal et insociable, qui raconte tristement cette année 1984, qui, comme celle de George Orwell, devait aliéner les habitants de Breathed jusqu’à leur faire perdre tout bon sens et les placer, marionnettes manipulées par les ficelles de la peur, sous l’emprise d’un Mal d’autant plus pernicieux qu’il se cachait, sans cornes ni pieds fourchus, sous les apparences de la morale. Cet été-là, celui de ses treize ans, scinde à jamais la vie de Fielding entre un avant plein d’insouciance et un après brisé par la violence des hommes. Alors que peu à peu le drame se noue, menant l’univers familial des Bliss à la désintégration, le garçon prend brutalement la mesure de l’intolérance, du racisme et de l’homophobie, qui, sous couvert d’une foi bigote et de principes étroits, empoisonnent une certaine Amérique attachée à ses convictions bien-pensantes.

Premier roman publié de l’auteur, L’été où tout a fondu a pourtant été écrit plusieurs années après Betty, le livre multi-récompensé qui a fait connaître Tiffany McDaniel. Les deux récits se déroulent dans son Ohio natal, au coeur de la « Bible Belt », ce quart sud-est américain caractérisé par la prédominance d’un protestantisme rigoriste et fondamentaliste. Tandis que Betty y dénonce les conséquences du racisme et du sexisme sur l’existence d’une jeune métisse, cette fois l’auteur en met en évidence les racines profondes. Ici le diable se cache au plus secret des convictions religieuses, sous les traits d’un prédicateur vengeur, Elohim – Dieu dans l’Ancien Testament –, qui, au nom d’une morale chrétienne archi-conservatrice et arriérée, fournit aux peurs de ses concitoyens l’éternel bouc émissaire de la différence.
 
Ce récit initiatique, éblouissant de clairvoyance et d’empathie, qui nous parle avec tant de poésie de tolérance, d’indulgence et de compassion au fil d’une tragédie construite sur un très ancien héritage ancré au plus profond de la culture américaine, révèle, bien plus encore que Betty, une grande voix de la littérature états-unienne. Très grand coup de coeur. (5/5) 

Merci à lecteurs.com et aux éditions Gallmeister pour cette superbe découverte.
 

 

Citations : 

(...) c’était une femme des plus étranges dans sa religiosité, une femme qui utilisait la Bible comme un stéthoscope avec lequel elle écoutait battre le pouls du diable dans le monde qui l’entourait.


C’était ainsi que je le voyais. Une vision d’horreur. Je me trompais. J’avais commis une erreur en imaginant des cornes dès que j’avais entendu le mot diable. Savez-vous qu’il y a, dans le Wisconsin, un lac superbe qui s’appelle le Diable ? Dans le Wyoming, une magnifique intrusion rocheuse porte le même nom. De même, il existe une sorte de mante religieuse absolument prodigieuse connue sous le nom de Fleur du Diable. Il y a aussi une fleur, du genre crocosmia, qu’on appelle communément Lucifer.  
Pourquoi, entendant le mot diable, n’avais-je pensé à rien d’autre qu’à un monstre hideux ? Pourquoi n’avais-je pas vu un lac ? Une fleur poussant au bord de ce lac ? Une mante religieuse en haut d’un rocher ?  
Quelle erreur stupide que de s’attendre uniquement à la Bête immonde, parce que parfois, oui, parfois, c’est au tour de la fleur de porter ce nom.


Quand vous n’avez personne de qui vous soucier, ni personne qui se soucie de vous, essayer d’améliorer vos conditions de vie est une perte de temps.


Quand j’y pense aujourd’hui, ce qui s’impose à mon esprit, c’est tout ce qui faisait qu’il n’était pas le diable à cet instant. Le diable aurait brisé le cou d’un chien, il ne l’aurait pas niché au creux du sien. Le diable aurait eu une bouche comme un coffret plein de couteaux, pas une bouche capable de tenir des marshmallows entre ses dents sans les déformer. Je pense à tous les diables que j’ai connus au cours de ma longue existence. Je sais maintenant que les innocents ont une vie plutôt brève et que les méchants perdurent.


— Tu sais d’où vient le mot enfer ? (Il a croisé les mains sur ses genoux.) Après ma chute, j’ai pas arrêté de me répéter, Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. Après des siècles passés à répéter ça, j’ai commencé à raccourcir ce refrain. Il ne me laissera pas enfermé. Et peu à peu, ça a fini par donner, pas enfermé. Pas enfermé.  
“Quelque part en route, j’ai perdu le pas et la dernière syllabe, et c’est devenu enfer. Mais, cachée dans ce seul mot, il y a encore toute la phrase, Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. C’est ça, qui est derrière ma porte, vous comprenez ? Un monde sans pardon, et donc sans espoir.


J’avais vu des photographies de Fedelia prises longtemps avant l’infidélité de Scranton. Toute cette beauté et toute cette vie. Quel dommage qu’elle ne se soit pas vaccinée contre la maladie qu’était Scranton. À cause de lui et de la colère à laquelle elle s’accrochait, ses traits s’étaient affaissés jusqu’à l’os, créant des cavités et des ombres. Lui donnant un visage plus fin que son corps où le poids s’était accumulé dans l’abdomen, les hanches et les cuisses. Elle mangeait le réconfort qu’elle ne pouvait trouver ailleurs. Le capitonnage s’empilait sur elle comme une protection contre les rugosités de la vie. Et dans la mesure où elle portait des vêtements trop grands pour elle, elle paraissait encore plus grosse. Cette femme vêtue de sacs informes se maquillait outrageusement, comme pour se déguiser, parce qu’elle refusait de sortir dans le monde le visage à découvert, de peur d’être vue. De peur de se voir elle-même.


Il a montré le revolver.  
— Qu’est-ce que tu veux faire avec ça ? Sal ?  
— Elle est mourante, alors c’est pas comme si on la tuait. C’est ce qu’il faut faire.  
— Non, ai-je crié en me jetant sur le corps agité de soubresauts. Ça va aller. Il faut juste qu’elle vomisse. Ouais, c’est ça, faut qu’elle vomisse le poison.  
Je ne savais pas trop comment faire vomir un chien, alors j’ai commencé à lui pincer la gorge. J’avais la main couverte de salive gluante. Plus bas, je lui ai massé le ventre, la suppliant de vomir.  
— Je t’en prie, Granny. Allez, vomis. S’il te plaît.  
Tout ce qu’elle a fait, c’est lever les yeux vers moi, les mêmes yeux qu’elle avait quand elle mendiait des restes, à table. À cet instant, elle mendiait autre chose.  
— Pourquoi la forcer à souffrir alors que tu peux y mettre fin ?  
Il m’a tendu le revolver.  
— Je ne peux pas la tuer, Sal. C’est Granny. C’est comme une vraie grand-mère.  
— Tu ne vas pas la tuer. La mort est déjà en elle. Tu ne vas pas déclencher quelque chose qui n’a pas encore commencé. Si tu attends que Dieu s’en occupe, Il ne le fera pas. Lui, Il ne fait pas ce genre de truc. En la laissant souffrir, tu prends le risque d’être Dieu.  
“Les gens demandent souvent, pourquoi Dieu permet-Il que la souffrance existe ? Pourquoi permet-Il qu’un enfant soit battu ? Qu’une femme pleure ? Qu’un holocauste soit commis ? Qu’un brave chien meure dans de telles souffrances ? La vérité est toute simple : Il veut voir par Lui-même ce que nous allons faire. Il a planté la chandelle, Il a posté le diable à la mèche et maintenant, Il veut voir si nous l’éteignons en soufflant dessus ou bien si nous la laissons brûler jusqu’au bout. Dieu est le plus grand spectateur de la souffrance qui puisse exister.  
“Tu vas attendre, Fielding ? Tu vas attendre pour voir par toi-même ce qui se passe ? Si tu es assez fort pour contempler la souffrance sans mettre fin à la douleur, alors tu n’as pas ta place parmi les hommes, Fielding. Tu entames une carrière de spectateur. Tu es un dieu en formation.


J’aurais voulu qu’il soit avec une fille. Grand avec une fille ne m’aurait pas fait peur. Nous avions été élevés, non pas religieusement, mais dans la connaissance de la Bible. Je savais que la Bible dit tu ne coucheras pas avec un homme si tu en es un toi-même. Je n’avais pas la sagesse suffisante pour savoir que Dieu est plus grand que la Bible. À treize ans, il me restait encore à comprendre cela, non seulement pour le bien de Grand, mais aussi pour mon propre bien.


Je n’étais pas prêt à perdre l’image rêvée que je me faisais de mon frère, parce que, comme le disait son nom, il était grand. Il était ce que j’avais connu de plus grand. Et pourtant, je ne le connaissais pas du tout. J’avais toujours cru qu’il était le mâle américain type, et là, je découvrais qu’il m’était complètement étranger. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il nous disait sans cesse qu’il était gay, chaque fois qu’il parlait russe. Pas à cause de la langue russe elle-même. Cela aurait pu être n’importe quelle langue, parce que être gay, c’est être ce qui est étranger. Il avait l’impression qu’être gay était quelque chose qui ne parlait pas anglais, et il ne comprenait pas cette langue étrangère. Personne de sa connaissance ne parlait cette langue couramment. Il essayait de la parler, de l’apprendre, de la comprendre, mais être gay, c’était avoir le sentiment de ne pas être chez soi, où tous les garçons enlaçaient des filles, les embrassaient et faisaient l’amour avec elles parce qu’ils en avaient envie.


Vieillir n’a pas été un cadeau. Mes membres et mes articulations, si souples et flexibles autrefois, sont désormais aussi raides que des épaisseurs de carton agrafées ensemble. Avant, j’étais grand, comme tout le monde dans la famille, mais l’arthrose est un démon qui vous courbe en deux, et par là même, vous raccourcit. Le plus terrible, toutefois, c’est la douleur qui vous pénètre et qui colle comme une pâte liquide empoisonnée que l’on verserait sous la peau, où elle s’accumule en formant des ganglions et des nodules qui vous élancent comme le battement de cœur du tonnerre.
Ce sont mes mains qui me font le plus souffrir. Vous voulez savoir de quelle douleur il s’agit ? Suspendez un morceau de bois et donnez des coups de poings dedans du matin au soir. Voyez les tuméfactions sur vos phalanges, comme des pelotes de fil de fer bien serrées. La douleur est la plus intime de nos rencontres. Elle vit à l’intérieur de nous et touche tout ce qui fait ce que nous sommes. Elle s’attaque à vos os, elle règne sur vos muscles, elle capte toutes vos forces et vous ne les revoyez plus jamais. Le grand talent de la douleur réside dans la façon qu’elle a de vous toucher. C’est aussi en cela que consiste sa grande cruauté.


Tout amour conduit au cannibalisme. Je le sais à présent. Tôt ou tard, notre cœur finit, sinon par dévorer l’objet de notre affection, tout au moins par nous dévorer nous-mêmes. Les dents sont le miracle du cœur. Qu’une bouche puisse surgir de cet organe sans gorge et avoir faim de la chair de quelqu’un d’autre, du cœur de quelqu’un d’autre, n’est rien de moins qu’un miracle.  
Tomber amoureux est la plus belle aventure de notre espèce, et lorsque l’amour, commençant à bourgeonner, s’enroule délicieusement autour de notre âme, nous cédons aux crocs du cœur et prions – oui, nous prions – devant l’infini pour que tout amour puisse avoir sa chance, sa propre part de miracle. Pourtant, les miracles semblent ne pas être de mise lorsque les amants sont jeunes, comme s’il y avait, dans leur jeunesse même, une prophétie presque inéluctable.  
Peut-être le malheur des jeunes gens amoureux n’est-il dû qu’à certains fragments de Roméo et Juliette que nous a laissés Shakespeare, à moins que ce ne soit en fait une volonté du destin que jeunesse et amour se consument au contact l’un de l’autre. Que chante le chœur grec, déjà ? Quelque chose comme « Les jeunes amants sont prétextes à tragédie. »


C’était un garçon qu’il y avait chez nous. Simplement, il n’était pas encore prêt à le dire. Et peut-être qu’il avait peur. Je veux dire, c’était le diable qui avait été invité, au début. Alors, peut-être qu’il craignait qu’être le diable ne soit la seule façon pour lui de rester.
Être le diable faisait de lui une cible, mais cela lui donnait aussi un pouvoir qu’il n’avait pas en tant que simple garçon. Les gens le regardaient, ils écoutaient ce qu’il disait. Être le diable faisait de lui quelqu’un d’important. Le rendait visible. Et n’y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement tragique ? Qu’un garçon doive être le diable pour prendre de l’importance ?


La folie. Un violon qui nous accompagne partout lorsqu’elle est dans notre tête, un chaos absurde lorsqu’elle est à l’extérieur de nous. En fin de compte, n’est-ce pas cela, la folie ? La clarté pour celui qui voit à travers elle, l’aberration pour le monde qui en est témoin.


“C’est de 1984 qu’il est question. L’année où, selon George Orwell, on parviendrait à nous convaincre que deux et deux font cinq. Dans son roman, il a démontré que l’esprit humain peut être contrôlé. Dans la réalité, ces gens ont démontré exactement la même chose.  
“Ce que ces malheureux recherchaient désespérément, c’était une lumière. Mais le problème avec la lumière, c’est qu’elle a toujours la même apparence quand on est dans le noir, et on est incapable de dire si l’énergie qui la fait briller est bonne ou mauvaise, parce que cette lumière vous aveugle et vous empêche de voir sa source. Tout ce que vous savez, c’est qu’elle vous sauve des ténèbres. C’est tout ce que savaient les adeptes d’Elohim. Ils étaient plongés dans les ténèbres de leur douleur personnelle, et voilà qu’apparaît cet Elohim, qui brille d’une lumière si vive.  
“Ils ont tendu la main vers cette lumière, et pendant qu’elle détournait leur attention, pendant qu’elle leur procurait un faux réconfort, la sinistre puissance qui l’alimentait accomplissait son œuvre, et avant que l’un ou l’autre d’entre eux ait pu s’en apercevoir, cette lumière ne s’employait plus à les sauver, elle s’employait à les changer. À les contrôler. Cette lumière qui les contrôlait, c’était Grayson Elohim.


Pourquoi as-tu fait ça, Papa ? Pourquoi as-tu invité le diable ?   
Il m’a regardé comme s’il avait oublié qui j’étais. Et de ce fait, je n’ai pas su non plus si c’était bien moi. S’il restait suffisamment de moi pour faire un fils. S’il restait suffisamment de lui pour faire un père. Ou si nous n’étions plus que deux flammes qui n’avaient plus suffisamment d’amour pour être autre chose que de simples souvenirs de la brûlure.


“C’est ça que je voulais faire. Je voulais tester la validité de certaines choses que l’on affirme. Je voulais faire la connaissance du diable et grâce à cette rencontre, je pourrais savoir avec certitude si je l’avais déjà eu en face de moi au tribunal, parmi ces hommes et ces femmes que j’avais fait envoyer en prison. Et si c’était le cas, alors j’aurais fait un peu de bien dans ce monde, finalement. J’aurais eu raison, et peut-être qu’avec toutes les fois où j’aurais eu raison, j’aurais pu compenser cette injustice que j’ai commise en envoyant un homme innocent en prison, et par là même, à la mort.  
“J’avais totalement foi en ce que je faisais. J’étais tellement sûr de ce qui était mal et de ce qui était bien. Mais Sal est arrivé, et la panthère ne mangeait que de la salade, et le diable…, eh bien, il s’est avéré que c’était le seul ange parmi nous. Et je suis perdu. À présent, je suis perdu, Fielding. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal ? (D’un geste las, il a levé les bras au ciel.) Je ne sais pas. Je ne sais plus. J’ai perdu toute ma foi.


(…) défendre le diable, ça veut dire défendre ce qu’il peut y avoir de bien dans le mal.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 


 

dimanche 20 septembre 2020

[Huchu, Tendai] Le meilleur coiffeur de Harare





J'ai aimé

 

Titre : Le meilleur coiffeur de Harare
            (The Hairdresser of Harare)

Auteur : Tendai HUCHU

Traductrice : Odile FERRARD

Parution : en anglais (Zimbabwe) en 2010,
                   en français en 2014 (Zoé)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Vimbai est la meilleure coiffeuse du Zimbabwe. Fille-mère au caractère bien trempé, c’est la reine du salon de Madame Khumala. Jusqu’à l’arrivée de Dumi : surdoué, beau, généreux, attentionné, très vite il va détrôner Vimbai.
Quand Vimbai comprend enfin le secret de Dumi, elle fait un chemin intérieur que le pouvoir au Zimbabwe est loin de suivre.
Le meilleur coiffeur de Harare ne se contente pas d’une romance aigre-douce et des cancans d’un salon de coiffure. Outre la dénonciation de l’homophobie, il propose une peinture légère, mais implacable de la vie quotidienne et politique au Zimbabwe.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Tendai Huchu est né en 1982 à Bindura au Zimbabwe et vit aujourd’hui à Edinbourg en Ecosse. Le Meilleur Coiffeur de Harare est son premier roman. Acclamé par la critique, il a été short-listé pour le Caine Prize 2014.

 

 

Avis :

A Harare, au Zimbabwe, la narratrice Vimbai règne sur le salon de coiffure de Madame Khumala où elle est employée, lorsque l’arrivée du séduisant et talentueux Dumi vient lui voler la vedette auprès de toutes les clientes. Mais le jeune homme cache un secret qui le met en danger dans son pays, ce que Vimbai finira par découvrir.

Certes, l’essentiel du récit tient dans une romance tirée par quelques grosses ficelles et parsemée de clichés qui, par certains côtés, pourrait prêter à sourire : assez souvent improbable, l’intrigue repose sur la candeur, il faut le dire plutôt niaise, de Vimbai. Mais l’intérêt du livre est ailleurs et fait vite pardonner ces points faibles : bien écrit et très plaisant à lire, il nous plonge dans la vie quotidienne au Zimbabwe pendant la dictature du président Mugabe, évoquant le déclin économique du pays et l’hyperinflation, le chômage, les pénuries et les longues queues qui s’étirent partout, la corruption de la police et de l’administration, les passages à tabac de qui déplaît au pouvoir. L’homosexualité est un crime qui peut conduire à la mort. Condamnée par tous, elle est contrainte à la plus grande clandestinité : malheur à celui ou celle dont le secret s’évente.

Sous ses dehors légers de romance à deux sous, cette histoire est ainsi un émouvant plaidoyer contre l’homophobie et ses violences, accompagné d’une découverte du terrible quotidien au Zimbabwe, un des pays les plus pauvres au monde qui bascula de la colonisation britannique à une longue dictature. (3/5)

 

 

Citations :

Pour être une coiffeuse prisée, il n’y a qu’un secret et je ne l’ai jamais caché à personne : lorsqu’elle quitte le salon, votre cliente doit avoir la sensation d’être Blanche. Pas métisse, ni Indienne, ni Chinoise. Je l’ai dit à tous ceux qui m’ont posé la question. Et ce que tous veulent savoir, c’est comment il faut s’y prendre pour faire en sorte qu’une femme se sente Blanche. Soupir, bâillement, grattement de tête. La réponse est simple. « La blancheur est un état d’esprit.»

Il y a très longtemps, bien avant le temps des hommes, quand les animaux et les oiseaux régnaient sur le monde, les oiseaux, voyant que les animaux avaient le lion pour roi, décidèrent de se choisir un chef. Le hibou, affirmant qu’il était le seul à avoir des cornes, insista pour que ce soit lui. Terrorisés par ces terribles cornes, les oiseaux renoncèrent à se choisir un roi. Le hibou régna donc par la peur, jusqu’au jour où, alors qu’il dormait, une petite hirondelle s’approcha des terribles cornes et découvrit que ce n’était en fait que de grosses touffes de plumes.

La file d’attente du bureau des passeports était la plus longue que j’avais jamais vue, ce qui n’est pas peu dire. Elle s’enroulait autour du bureau de l’état civil, puis continuait le long de la rue. Les individus qui attendaient semblaient tous jeunes. Leur désir désespéré de quitter le pays se lisait sur leur visage. Matraque en main, un agent de sécurité vêtu d’une salopette bleue qui pendait sur sa carcasse filiforme longeait la file, ordonnant aux gens de rester à leur place. Durant la guerre d’indépendance, les gens n’avaient pas fui comme ils le faisaient aujourd’hui sous le gouvernement révolutionnaire qui les a libérés. Quelle ironie. L’indépendance était-elle devenue un fardeau plus lourd que le joug de l’oppression coloniale ?

Des enfants des rues s’étaient joints à la queue. Ces gamins débrouillards vendaient leur place à l’avant de la file et retournaient à la fin pour remonter lentement et attendre la prochaine âme impatiente qui achèterait leur place. Faire la queue était devenu une activité tellement ordinaire dans la conjoncture actuelle que les prix demandés étaient assez uniformes, comme s’ils étaient soumis à une sorte d’autorité de régulation. La main invisible de l’économie était à l’œuvre.

«Les Blancs ont prétendu que c’est David Livingston qui les [ Les Chutes de Victoria ] a découvertes parce que les autochtones avaient peur de s’en approcher. En même temps, ils affirment que ce sont les autochtones eux-mêmes qui les lui ont montrées. C’est le genre de paradoxe que seul un esprit colonial peut soutenir.»

«Aujourd'hui, j'ai compris que je suis né comme ça…et tant que le Zimbabwe ne pourra pas l'accepter, il vaudra mieux que je vive ailleurs.»

mardi 11 février 2020

[Olafsdottir, Auður Ava] Miss Islande





 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Miss Islande (Ungfrú Ísland)

Auteur : Auður Ava OLAFSDOTTIR

Traducteur : Eric BOURY

Parution : en islandais en 2018
                  en français en 2019 (Editions Zulma) 

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Islande, 1963. Hekla, vingt et un ans, quitte la ferme de ses parents et prend le car pour Reykjavík. Il est temps d’accomplir son destin : elle sera écrivain. Sauf qu’à la capitale, on la verrait plutôt briguer le titre de Miss Islande. Avec son prénom de volcan, Hekla bouillonne d’énergie créatrice, entraînant avec elle Ísey, l’amie d’enfance qui s’évade par les mots – ceux qu’on dit et ceux qu’on ne dit pas –, et son cher Jón John, qui rêve de stylisme entre deux campagnes de pêche…
Miss Islande est le roman, féministe et insolent, de ces pionniers qui ne tiennent pas dans les cases. Un magnifique roman sur la liberté, la création et l’accomplissement.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Explorant avec grâce les troublantes drôleries de l’inconstance humaine, Auður Ava Ólafsdóttir poursuit, depuis Rosa candida, une œuvre d’une grande finesse, qui lui a valu notamment le Nordic Council Literature Prize, la plus haute distinction décernée à un écrivain des cinq pays nordiques.

« Révélée au public français grâce à Rosa candida, l’Islandaise Auður Ava Ólafsdóttir possède l’art de dire les choses compliquées avec des mots simples. Celui aussi de suggérer l’émerveillement devant le miracle quotidien de l’existence. » – Elena Balzamo, Le Monde des Livres.

 

 

Avis :

Hekla a vingt ans, du talent, et ne rêve que d’écrire. Née en 1945 dans une Islande patriarcale et conservatrice, la jeune femme aura besoin de tout le tempérament suggéré par son prénom, choisi d’après un volcan de son pays, pour s’extraire de la gangue dans laquelle sa vie menace de s’enliser. L’impulsion nécessaire viendra de son ami d’enfance, un homosexuel qui ne trouve pas non plus sa place dans la société de l‘époque.

A travers Hekla et son ami Jon John, l’auteur pose la question du droit à être soi-même, de l’ouverture à la différence, et de la liberté de faire ses propres choix. Racisme – dans les années soixante, l’Islande s’est opposée à la présence de noirs sur la base américaine installée sur place –, sexisme, homophobie, sont trois thèmes que le livre évoque avec pudeur, loin du cynisme parfois cru des Fureurs invisibles du coeur de John Boyne, auquel on pense d’autant plus facilement qu’Islande et Irlande opèrent déjà un phonétique et insulaire rapprochement entre les deux romans. En Irlande, l’histoire de John Boyne est marquée par la forte imprégnation catholique du pays, en Islande, celle d’Olafsdottir fait une large place à l’âpreté du climat, aux rudes splendeurs de la nature, et à des références culturelles dépaysantes pour les non-autochtones.

Les aspirations littéraires d’Hekla et de son amie Ivey sont aussi émouvantes les unes que les autres : tandis que la seconde s’escrime tant bien que mal à voler des moments d’écriture à une existence par ailleurs conforme à celle dévolue aux femmes d’alors, rythmée par d’incessantes maternités, la première ose le non-conformisme et la rupture totale avec son monde, sacrifiant tout pour que son œuvre puisse être publiée, fut-ce en ayant recours à des pseudos masculins ou à des prête-noms.

Hommage à l’écriture, protestation contre les préjugés sexistes et immersion dans la société islandaise, ce roman exprime en douceur, et avec beaucoup de tendresse pour ses personnages, un engagement féministe résultant, on s’en doute, des propres et injustes difficultés de l’auteur à trouver sa place dans le monde littéraire masculin islandais. (4/5)

 

 

Citations :

Le monde n'est pas comme tu le voudrais, rétorque le chef de rang. Tu es une femme, il faut bien que tu l'acceptes. 

Les hommes naissent poètes. Ils ont à peine fait leur communion qu’ils endossent le rôle qui leur est inéluctablement assigné : être des génies. Peu importe qu’ils écrivent ou non. Tandis que les femmes se contentent de devenir pubères et d’avoir des enfants, ce qui les empêche d'écrire.  

Elle m’a également parlé de toi. Elle a dit que certaines personnes s’engendrent elles-mêmes. Comme toi. Elle m’a demandé de te dire bonjour avant d’ajouter… qu’il fallait… porter en soi un chaos… pour pouvoir mettre au monde une étoile qui danse… Va savoir ce que ça veut dire... 

 

 

Du même auteur sur ce blog :